Épidique (trad. Sommer)

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Traduction par Édouard Sommer.
Comédies de PlauteHachette (p. 353-388).









ÉPIDIQUE



NOTICE SUR ÉPIDIQUE.

Épidique était la comédie favorite de Plaute, comme il nous le dit lui-même dans ses Bacchis[1], et d’autre part Cicéron en parle avec éloge. Il est assez vraisemblable aussi que c’était une des pièces qui plaisaient le plus aux Romains, tant pour les traits satiriques qu’elle décoche au premier acte contre les riches et les sénateurs, que par la gaieté et l’entrain avec lesquels elle est conduite.

L’intrigue d’Épidique est peut-être un peu trop compliquée, s’il faut s’en rapporter à quelques critiques: nous ne sommes pas de cet avis, elle nous semble tout au contraire aussi claire que possible. Les incidents sont plus multipliés, il est vrai, que dans les autres comédies du théâtre de Plaute ; mais les incidents, quand ils sont savamment agencés, n’empêchent pas de suivre l’action et lui donnent plus de verve et de chaleur.

On loue dans Épidique l’exposition, qui est en effet une des plus animées et des plus adroites que nous connaissions. Thesprion arrive de l’armée et raconte à Épidique ce qui s’y est passé ; Épidique, à son tour, met Thesprion au courant des événements de la ville. Le spectateur se trouve instruit par un dialogue des plus amusants, et non par cette intervention trop fréquente d’un Dieu prologue ou d’un chef de troupe. Mais cette exposition, à côté de ses mérites, a un défaut qui serait grave surtout sur une scène moderne : c’est que l’un des deux interlocuteurs, après avoir servi à apprendre aux spectateurs ce qu’ils doivent savoir, ne reparaît plus.

D’autre part, on reproche à Plaute d’avoir choisi pour le héros de sa pièce le plus détestable valet, le plus fripon qu’il soit possible d’imaginer ; un drôle qui dupe une première fois son vieux maître, et au moment où la punition semble prête, invente un tour encore plus offensant que le premier. Or, au dénoûment, Épidique est affranchi ; affranchi ? ce n’est pas assez dire, on le prie, on le supplie de vouloir bien se laisser affranchir. Mais tous les autres personnages, parents, amoureux, sont dans la joie, et après une comédie si gaie, comment renvoyer les spectateurs avec une impression de tristesse? La morale le voudrait, mais l’art, au moins l’art romain, ne le veut pas.

Épidique a fourni plus d’un trait au Scapin de Molière.





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ARGUMENT[2].
.

Un vieillard, sur le Conseil de son esclave, achète une joueuse de lyre qu’il croit sa fille ; l’esclave, par une seconde supercherie, fait passer pour la maîtresse du fils une autre joueuse de lyre qu’il loue pour quelque temps. Il donne l’argent au fils de son maître, qui achète sa sœur sans la connaître. Bientôt la femme séduite par le vieillard et le militaire, qui cherchent l’une sa fille, l’autre sa maitresse, apprennent au barbon qu’il a été pris pour dupe. Mais, comme il retrouve sa fille, il affranchit l’esclave.



PERSONNAGES.

ÉPIDIQUE, esclave de Stratippoclès.

THESPRION, écuyer du même.

STRATIPPOCLÈS, fils de Périphane.

CHËRIBULE, ami de Stratippoclès.

APËCIDE, vieillard, ami de Périphane.

PÉRIPHANE, père de Stratippoclès.

UN MILITAIRE.

PHILIPPA.

ACROPOLISTIS, fille de Périphane et de Philippa.

UNE JOUEUSE DE LYRE, maitresse de Stratippoclès.

UN USURIER.

La scène est à Athènes.
ÉPIDIQUE..




ACTE I.


SCÈNE I. — ÉPIDIQUE, THESPRION.

ÉPIDIQUE. Hé, mon brave !

THESPRION. Qui donc m’arrête par mon manteau, quand je suis si pressé ?

ÉPIDIQUE. Un ami.

THESPRION. En effet, et même familier jusqu’à importuner.

ÉPIDIQUE. Mais regarde, Thesprion.

THESPRION, se retournant. Oh ! n’est-ce pas Épidique que je vois ?

ÉPIDIQUE. Tu as de bons yeux.

THESPRION. Salut !

ÉPIDIQUE. Que les dieux comblent tes souhaits ! je suis heureux de te voir de retour et bien portant.

THESPRION. Et après ?

ÉPIDIQUE. Après ? on te donnera un bon repas, selon l’usage.

THESPRION. Je te promets…

ÉPIDIQUE. Quoi ?

THESPRION. D’accepter si tu m’invites.

ÉPIDIQUE. Et toi, comment cela va-t-il ?

THESPRION. Comme tu vois.

ÉPIDIQUE. J’entends : à merveille ! tu me parais gros et gras.

THESPRION, montrant sa main. C’est grâce à elle.

ÉPIDIQUE. Il y a bel âge que tu aurais dû la perdre.

THESPRION. Je ne suis plus aussi fripon que dans le temps.

ÉPIDIQUE. Comment cela ?

THESPRION. Je prends au grand jour.

ÉPIDIQUE. Que la peste t’étouffe, avec tes enjambées de géant ! Dès que je t’ai aperçu sur le port, je me suis mis à courir après toi ; et voilà seulement que je te rattrape !

THESPRION. Tu es trop citadin.

ÉPIDIQUE. Et toi, je sais que tu es un homme de guerre.

THESPRION. Tu peux le dire hardiment.

ÉPIDIQUE. Eh bien, ta santé a-t-elle toujours été bonne ?

THESPRION. Un peu bigarrée.

ÉPIDIQUE. Ah ! je n’aime pas les gens à bigarrures, race de chèvres et de panthères.

THESPRION. Je ne peux te dire que ce qui est.

ÉPIDIQUE. Tu peux répondre comme il faut. Et le fils de notre maître, va-t-il bien ?

THESPRION. Il est fort et robuste comme un athlète.

ÉPIDIQUE. Excellente nouvelle que tu m’apportes là ; mais où est-il ?

THESPRION. Je suis arrivé avec lui.

ÉPIDIQUE. Eh bien alors où est-il donc ? à moins que tu ne l’aies apporté dans ton sac ou dans ta valise.

THESPRION. Les dieux te confondent !

ÉPIDIQUE. Je veux t’interroger ; écoute-moi, je t’écouterai à mon tour.

THESPRION. Tu parles comme un juge.

ÉPIDIQUE. Cela me sied.

THESPRION. Serais-tu déjà préteur ?

ÉPIDIQUE. Vois-tu dans Athènes quelqu’un qui en soit plus digne que moi ?

THESPRION. Mais, mon pauvre Épidique, il manque quelque chose à ta préture.

ÉPIDIQUE. Qu’est-ce donc ?

THESPRION. Tu vas le savoir. Deux licteurs et deux faisceaux de verges.

ÉPIDIQUE. Le sot animal ! Mais dis-moi…

THESPRION. Que veux-tu ?

ÉPIDIQUE. Où sont les armes de Stratippoclès ?

THESPRION. Sur ma foi, elles ont passé à l’ennemi.

ÉPIDIQUE. Ses armes ?

THESPRION. Oui, et lestement.

ÉPIDIQUE. Sérieusement ?

THESPRION. Sérieusement ; l’ennemi les possède.

ÉPIDIQUE. Ah ! quelle infamie !

THESPRION. Il n’est pas le premier à qui cela arrive ; cela lui fera beaucoup d’honneur.

ÉPIDIQUE. Comment cela ?

THESPRION. Parce que cela en a fait à d’autres.

ÉPIDIQUE. C’est Vulcain, sans doute, qui avait fabriqué les armes de Stratippoclès, puisque d’elles-mêmes elles ont volé à l’ennemi. Pour lui, ce beau fils de Thétis, qu’il les perde, soit, les Néréides lui en apporteront d’autres. Seulement la matière pourrait finir par manquer aux armuriers, si à chaque campagne il se dépouille en faveur de l’ennemi.

THESPRION. Brisons là-dessus.

ÉPIDIQUE. N’en parle donc plus.

THESPRION. Toi-même, ne me questionne plus.

ÉPIDIQUE. Allons, où est Stratippoclès ?

THESPRION, Il a eu ses raisons pour ne pas oser venir ici avec moi.

ÉPIDIQUE. Qu’y a-t-il ?

THESPRION. Il ne veut pas encore que son père le voie.

ÉPIDIQUE. Pourquoi ?

THESPRION. Voici. Il a acheté à la vente du butin une jeune fillette, jolie et de bonne mine.

ÉPIDIQUE. Qu’entends-je ?

THESPRION. Ce que je te dis.

ÉPIDIQUE. Pourquoi l’a-t-il achetée ?

THESPRION. Pour contenter son cœur.

ÉPIDIQUE. Eh ! combien a-t-il donc de cœurs, cet homme-là ? Quand il est parti pour se rendre à l’armée, il m’a chargé d’acheter au marchand d’esclaves une joueuse de lyre qu’il aimait ; j’ai fait sa commission.

THESPRION. Du côté où souffle le vent on tourne la voile, mon cher É Epidique.

ÉPIDIQUE. Ah ! malheureux ! il m’a perdu !

THESPRION, Comment cela ? Qu’y a-t-il ?

ÉPIDIQUE. Ça, cette femme qu’il a achetée, combien l’a-t-il payée ?

THESPRION. Pas cher.

ÉPIDIQUE. Ce n’est pas cela que je te demande.

THESPRION. Quoi donc ?

ÉPIDIQUE. Combien de mines ?

THESPRION, indiquant la somme avec ses doigts. Voilà.

ÉPIDIQUE. Quarante mines !

THESPRION. Et cet argent, il l’a emprunté à un usurier de Thèbes, pour une double drachme d’intérêt par mine et par jour.

ÉPIDIQUE. Ciel !

THESPRION. Et l’usurier est arrivé avec lui pour avoir son argent.

ÉPIDIQUE. Dieux immortels ! C’est fait de moi sans ressource !

THESPRION. Mais qu’est-ce donc ? que signifie

ÉPIDIQUE. Il m’a égorgé.

THESPRION. Qui ?

ÉPIDIQUE. Celui qui a perdu ses armes.

THESPRION. Comment ?

ÉPIDIQUE. Parce que tous les jours il m’envoyait de l’armée des lettres… mais je ferai mieux de me taire. Un esclave ne doit pas dire tout ce qu’il sait ; c’est plus prudent.

THESPRION. Par Pollux, je ne sais ce que tu redoutes. Tu trembles, Épidique, cela se voit sur ta figure. Pendant mou absence, tu auras fait quelque coup dont tu crains les suites.

ÉPIDIQUE. Ne peux-tu me laisser tranquille ?

THESPRION. Je m’en vais.

ÉPIDIQUE. Reste, je ne souffrirai pas que tu t’éloignes.

THESPRION. Pourquoi me retiens-tu, à présent ?

ÉPIDIQUE. Est-il amoureux de cette fille qu’il a achetée à la vente du butin ?

THESPRION. Belle demande ! il en est fou.

ÉPIDIQUE. Ah ! il ne me restera plus de peau sur le dos.

THESPRION. Il l’aime plus qu’il ne l’a jamais aimée.

ÉPIDIQUE. Que Jupiter t’écrase !

THESPRION. Lâche-moi maintenant ; il m’a défendu de mettre le pied à la maison ; j’ai ordre d’aller ici près, chez Chéribule, et d’attendre ; il y viendra.

ÉPIDIQUE. Pour quoi faire ?

THESPRION. Je vais te le dire : il ne veut pas que son père le rencontre ni le voie, avant qu’il ait payé la somme qu’il doit pour sa maitresse.

ÉPIDIQUE. Ah ! quel gâchis !

THESPRION. Laisse-moi donc aller.

ÉPIDIQUE. Quand le bonhomme apprendra l’histoire, adieu ma pauvre barque !

THESPRION. Eh ! que m’importe comment tu crèves ?

ÉPIDIQUE. Je ne veux pas périr seul, je veux que tu périsses avec moi, comme deux bons amis.

THESPRION. Va te faire pendre, avec ton beau marché !

ÉPIDIQUE. Pars donc, puisque tu es si pressé.

THESPRION. Je ne me suis jamais trouvé avec personne que j’aie quitté plus volontiers. (Il sort.)

ÉPIDIQUE, seul. Le voilà parti, tu es seul maintenant ; tu vois, cher Épidique, où en sont tes affaires ; aide-toi toi-même, ou tu es un homme mort. L’édifice menace ruine ; si tu ne l’étayes solidement, tu n’y peux plus tenir, un déluge de maux va fondre sur toi. Je ne vois pas encore comment je me tirerai de cet embarras ; j’ai trompé le vieillard par mes misérables mensonges, je lui ai fait croire qu’il achetait sa fille, et il a fait emplette de la maitresse que son fils m’avait tant recommandée en partant. Il en ramène maintenant une autre de l’armée, par caprice : c’en est fait de ma peau ; quand le bonhomme saura qu’on lui en a conté, il me dépouillera le dos à coups d’étrivières… Eh bien, mets-toi en garde… À quoi bon ? j’ai la cervelle tout embrouillée… Tu es un sot, Épidique… Eh ! pourquoi te dire toi-même de si gros mots ?… Parce que tu t’abandonnes… Que faire ?… C’est à moi que tu le demandes ? autrefois tu avais des conseils à revendre. Enfin il faut trouver quelque chose ; mais d’abord allons au-devant du jeune homme, et instruisons-nous de toute l’affaire… Eh ! le voilà. Il est triste ; il vient de ce côté avec son ami Chéribule. Tirons par ici, écoutons tout doucement ce qu’ils disent.


SCÈNE II. — STRATIPPOCLÈS, CHÉRIBULE, ÉPIDIQUE.

STRATIPPOCLÈS. Je t'ai tout dit, Chéribule, je ne t’ai rien caché ni de mes chagrins ni de mes amours.

CHÉRIBULE. Pour un homme de ton âge et de ton esprit, tu es bien sot, Stratippoclès. Quelle honte est-ce à toi d’avoir acheté à la vente du butin une esclave de bonne famille ? Qui pourra t’en faire un reproche ?

STRATIPPOCLÈS. Tous ceux qui envient mon bonheur vont devenir par cela même mes ennemis ; pourtant, je n’ai point outragé sa pudeur, je ne lui ai point fait violence.

CHÉRIBULE. Tu n’es que plus estimable à mes yeux d’avoir su résister à ton amour.

STRATIPPOCLÈS. Les paroles de consolation que l’on adresse à un malheureux ne sont rien. Le véritable ami est celui qui, dans la détresse, nous aide de sa bourse.

CHÉRIBULE. Que puis-je faire pour toi ?

STRATIPPOCLÈS. Me donner quarante mines, pour que je les rende au banquier à qui je les ai empruntées.

CHÉRIBULE. Si je les avais, je ne te les refuserais pas.

STRATIPPOCLÈS. Que m’importent tes beaux discours, si a l’épreuve ton dévouement s’évanouit ?

CHÉRIBULE. Eh ! ne suis-je pas moi-même étourdi et harcelé de réclamations ?

STRATIPPOCLÈS. Des amis tels que toi, j’aimerais mieux les voir en terre qu’en pré. Je donnerais beaucoup pour avoir en ce moment Épidique sous la main ; je le ferai rouer de coups et l’enverrai au moulin, s’il ne me procure aujourd’hui même quarante mines, avant que j’aie prononcé la dernière syllabe du mot.

ÉPIDIQUE, à part. Courage ! charmantes promesses ! espérons qu’il les tiendra. Ainsi mes épaules seront régalées sans qu’il m’en coûte rien !… Mais abordons-le… L’esclave Épidique salue de tout son cœur son maître Stratippoclès et le félicite de son retour.

STRATIPPOCLÈS. Où est-il ?

ÉPIDIQUE. Le voici. Je suis heureux de vous voir revenu en bonne santé.

STRATIPPOCLÈS. Là-dessus, je te crois comme moi-même.

ÉPIDIQUE. Vous êtes-vous toujours bien porté ?

STRATIPPOCLÈS. De corps, oui ; mais le cœur était malade.

ÉPIDIQUE. Pour moi, j’ai pris soin de vos intérêts ; votre commission est faite ; j’ai acheté l’esclave pour laquelle vous m’avez tant de fois écrit.

STRATIPPOCLÈS. Peine inutile.

ÉPIDIQUE. Comment cela ?

STRATIPPOCLÈS. Parce que je ne l’aime pas et qu’elle ne me plait pas.

ÉPIDIQUE. Que signifient alors toutes ces recommandations, toutes ces lettres ?

STRATIPPOCLÈS. Je l’ai aimée dans le temps, mais une autre passion est entrée dans mon cœur.

ÉPIDIQUE. Par ma foi, c’est une triste chose que de déplaire en faisant de son mieux. Mes services deviennent des maladresses parce que vous avez changé d’amour.

STRATIPPOCLÈS. J’étais fou quand je t’écrivais ces lettres.

ÉPIDIQUE. Eh ! faut-il que je pâtisse de votre folie, et que mon dos paye vos sottises ?

STRATIPPOCLÈS. À quoi bon tant de paroles ? Il me faut quarante mines, et vite, et chaudement, pour payer à l’instant même le banquier.

ÉPIDIQUE. Dites seulement où je dois les prendre ? à quel banquier les demander ?

STRATIPPOCLÈS. Où tu voudras. Si je n’ai pas cette somme avant le coucher du soleil, ne reviens pas chez moi, va-t’en tout droit au moulin.

ÉPIDIQUE. Vous en parlez à votre aise, vous qui avez l’esprit libre de souci, et qui ne courez aucun danger ; mais moi, je connais nos gens ; quand on frappe sur moi, je le sens.

STRATIPPOCLÈS. Qu’est-ce à dire ? Veux-tu donc que je me tue ?

ÉPIDIQUE. Gardez-vous-en bien. J’affronterai plutôt le péril et m’armerai d’audace.

STRATIPPOCLÈS. A la bonne heure, te voilà gentil garçon.

ÉPIDIQUE. J’endurerai tout pour vous servir.

STRATIPPOCLÈS. Que fera-t-on de cette joueuse de lyre ?

ÉPIDIQUE. On trouvera quelque biais ; je vous en débarrasserai de manière ou d’autre, je vous tirerai cette épine.

STRATIPPOCLÈS, Tu es plein d’adresse ; je te connais.

ÉPIDIQUE. Nous avons un militaire d’Eubée, un homme riche, cousu d’or ; quand il saura que vous avez acheté cette autre et que vous l’amenez ici, il viendra bien vite vous prier de lui céder la première. Mais où est la nouvelle débarquée ?

STRATIPPOCLÈS. Elle va venir.

CHÉRIBULE. Prenons-nous racine ici ?

STRATIPPOCLÈS. Entrons chez toi, et passons gaiement la journée.

ÉPIDIQUE. Allez ; moi je vais convoquer mon sénat dans ma tête, délibérer sur nos finances, et voir à qui nous déclarerons la guerre pour avoir cet argent… Épidique, aie l’œil ouvert, car voilà une aventure qui te tombe bien brusquement sur les bras. Il ne s’agit pas de dormir ni de perdre le temps… Ma foi, c’est décidé ; attaque encore le bonhomme ; va, va, entre vite, et préviens ton jeune maître, qu’il ne sorte pas, qu’il ne s’expose pas à rencontrer le vieillard.


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ACTE II.


SCÈNE I. — APÉCIDE, PÉRIPHANE.

APÉCIDE. La plupart des hommes rougissent quand il n’y a pas à rougir, et n’ont plus de pudeur quand ils devraient se cacher de honte. Vous voilà bien. Pourquoi craignez-vous de prendre une femme de bonne famille, parce qu’elle est pauvre ? surtout quand vous dites que c’est la mère de la jeune fille que vous avez chez vous.

PÉRIPHANE. C’est par égard pour mon fils.

APÉCIDE. Ma foi, je croyais que c’était par respect pour la femme que vous avez enterrée. Chaque fois que vous voyez son tombeau, vite vous sacrifiez à Pluton ; et vous avez raison, puisqu’il vous a permis de vivre plus longtemps qu’elle.

PÉRIPHANE. Oh ! tant qu’elle a vécu, j’ai été un Hercule ! le sixième travail d’Alcide ne lui a pas coûté tant de peine qu’à moi.

APÉCIDE. Une grosse dot est une belle chose.

PÉRIPHANE. Oui, si on pouvait l’avoir sans la femme.


SCÈNE II. — ÉPIDIQUE, APÉCIDE, PÉRIPHANE.

ÉPIDIQUE, sortant de la maison de Chéribule. St ! st ! silence ! et bon espoir ! Je sors sous d’heureux auspices, les augures sont favorables. J’ai un couteau bien affilé pour éventrer la bourse du vieillard… Mais le voilà devant la maison d’Apécide, et tout juste ce que je voulais, les deux barbons ensemble. C’est le moment de me transformer en sangsue, et de boire tout le sang de ces deux colonnes du sénat.

APÉCIDE, à Périphane. Mariez-le sans délai.

PÉRIPHANE. Excellent conseil.

APÉCIDE. Car je me suis laissé dire qu’il est dans les filets de je ne sais quelle joueuse de flûte.

PÉRIPHANE. C’est bien ce qui me tourmente.

ÉPIDIQUE, à part. Par Hercule, tous les dieux m’aiment, me favorisent et me protègent. Ils m’indiquent eux-mêmes le moyen de leur tirer de l’argent. Allons, vite, Épidique, drape-toi, jette ton manteau sur ton cou ; fais semblant d’avoir cherché ton homme partoute la ville. À l’œuvre donc… (Haut.) Dieux immortels, faites que je trouve Périphane à la maison ! Je suis las de le chercher dans toutes les rues, chez les apothicaires, les barbiers, au gymnase, sur la place, chez les parfumeurs, les bouchers, les banquiers. Je me suis enroué à demander après lui ; j’ai manqué de tomber à force de courir.

PÉRIPHANE. Épidique !

ÉPIDIQUE. Qui est-ce qui appelle Épidique ?

PÉRIPHANE. Je suis Périphane.

APÉCIDE. Et moi Apécide.

ÉPIDIQUE. Et moi Épidique ; mais, cher maître, vous venez tous les deux fort à propos.

PÉRIPHANE. Qu’y a-t-il ?

ÉPIDIQUE. Attendez, de grâce, souffrez que je respire.

PÉRIPHANE. Repose-toi.

ÉPIDIQUE. Je me trouve mal. Il faut que je reprenne haleine.

APÉCIDE. Remets-toi tout doucement.

ÉPIDIQUE. Écoutez-moi bien ; les légions sont licenciées et reviennent de Thèbes.

APÉCIDE. Qui sait cela ?

ÉPIDIQUE. Moi, qui vous l’assure.

PÉRIPHANE. Tu le sais ?

ÉPIDIQUE. Je le sais.

PÉRIPHANE. Comment le sais-tu ?

ÉPIDIQUE. J’ai vu les rues pleines de soldats. Ils rapportent des armes, ils ramènent des équipages.

PÉRIPHANE. Très-bien.

ÉPIDIQUE. Et quelle quantité d’esclaves ! jeunes garçons, jeunes filles, l’un en a deux, l’autre trois, l’autre cinq : c’est une foule dans les rues ! Chacun se porte au-devant de son fils.

PÉRIPHANE. Par Hercule, voilà une bonne affaire !

ÉPIDIQUE. Et puis toutes les courtisanes de la ville venaient en grande toilette à la rencontre de leurs amants, et leur jetaient le grappin ; et même, j’ai ouvert d’assez grands yeux pour le voir, la plupart avaient des filets sous leurs robes. J’arrive au port, et j’aperçois une jeune fille qui faisait là sentinelle ; elle avait avec elle quatre joueuses de flûte.

PÉRIPHANE. Quelle jeune fille, Épidique ?

ÉPIDIQUE. Celle pour qui votre fils perd la tête depuis quelques années, et à qui il sacrifie sa réputation, son bien, sa personne et vous-même. Elle l’attendait au port.

PÉRIPHANE. Voyez un peu la carogne !

ÉPIDIQUE. Mais des habits, mais des bijoux, une toilette, une élégance, un luxe, une fraîcheur !

PÉRIPHANE. Comment était-elle habillée ? avait-elle un manteau de reine, ou une mantille ?

ÉPIDIQUE. Une robe à la gouttière, car elle ne savent quels noms donner à leurs habits.

ÉPIDIQUE. Comment ! une gouttière !

PÉRIPHANE. La belle merveille ! comme si l’on n’en rencontrait pas tous les jours dans les rues qui ont sur elles un domaine tout entier ! Quand il s’agit de payer leurs contributions, ces beaux fils répondent qu’ils ne peuvent ; ils trouvent pourtant bien de quoi satisfaire à de plus lourds impôts. Et ces femmes, quels nouveaux noms n’inventent-elles pas tous les ans ? la tunique transparente, la grosse tunique, la robe h franges, à chemisette, la robe brodée, la jaune-souci, la safran, la jupe de toile ou de gaze, la robe montante, la négligée, la royale, l’étrangère, la vert-de-mer, lav festonnée, la jaune de cire, la jaune de miel, et tant de fariboles. Elles ont été jusqu’à prendre un nom de chien.

ÉPIDIQUE. Comment cela ?

PÉRIPHANE. N’ont-elles pas leurs laconiennes[3] ? C’est pour tous ces beaux noms que les hommes en viennent à Vendre leurs biens à l’encan.

PÉRIPHANE. Mais poursuis ton récit.

ÉPIDIQUE. Deux autres femmes se sont mises à causer derrière moi ; je me suis alors un peu éloigné d’elles, comme je sais faire, en feignant de ne pas écouter leur conversation. Je n’entendais pas parfaitement bien, mais cependant je ne perdais pas tout.

PÉRIPHANE. Je suis curieux de savoir de quoi il s’agissait.

ÉPIDIQUE. L’une des deux dit à celle qui marchait à ses côtés…

PÉRIPHANE. Quoi ?

ÉPIDIQUE. Taisez-vous, si vous voulez l’apprendre. En apercevant celle dont votre fils est épris : « Ah ! s’écrie l’une de mes causeuses, elle est bien heureuse, elle a bien de la chance d’avoir un amant qui veut l’affranchir ! — Qui est cet amant ? » demanda l’autre. Alors elle lui nomma Stratippoclès, fils de Périphane.

PÉRIPHANE. C’est fait de moi ! que me dis-tu là ?

ÉPIDIQUE. Ce qui s’est passé. Quand j’entends ces mots, je me rapproche d’elles peu à peu en me reculant comme si j’étais refoulé par la presse.

PÉRIPHANE. Je comprends.

ÉPIDIQUE. « Comment le sais-tu ? réplique la seconde ; qui te l’a dit ? — Eh ! aujourd’hui même elle a reçu une lettre de Stratippoclès ; il a, dit-il, emprunté de l’argent à un banquier de Thèbes, la somme est toute prête, et il l’apporte pour cela. »

PÉRIPHANE. Ah ! je suis égorgé !

ÉPIDIQUE. Elle ajoutait qu’elle avait tout appris de là jeune fille même et qu’elle avait vu la lettre.

PÉRIPHANE. Que faire ? que me conseillez-vous, Apécide ?

APÉCIDE. Il faut trouver sur-le-champ quelque heureux expédient ; car il va arriver d’un moment à l’autre, s’il n’est déjà ici.

ÉPIDIQUE. Si j’osais avoir plus d’esprit que vous deux, je vous donnerais un fameux conseil, qui vous sourirait, je pense, à l’un et à l’autre.

PÉRIPHANE. Voyons, Épidique.

ÉPIDIQUE. C’est tout à fait votre affaire.

APÉCIDE. Que tardes-tu à parler ?

ÉPIDIQUE. À vous l’honneur, car vous êtes plus fins que nous ; notre tour ne vient qu’ensuite.

APÉCIDE. Ça, voyons, parle.

ÉPIDIQUE. Mais vous vous moquerez de moi.

APÉCIDE. Non pas, je te le promets.

ÉPIDIQUE. Au reste, si mon conseil est de votre goût, profitez-en ; sinon, trouvez mieux. Je ne suis pouf rien là-dedans, si ce n’est mon désir de vous être utile.

PÉRIPHANE. Grand merci ; mais fais-nous part de ta bonne idée.

ÉPIDIQUE. Cherchez vitement une femme à votre fils ; quant à cette joueuse de lyre qu’il veut affranchir et qui vous le débauche, il faut la punir, et faire si bien qu’elle soit esclave jusqu’à sa mort.

APÉCIDE. C’est cela même.

PÉRIPHANE. Je consens à tout, pourvu que cela se fasse.

ÉPIDIQUE. Eh ! c’est juste le moment, avant qu’il soit de retour ; car il sera ici demain, mais pas aujourd’hui.

PÉRIPHANE. Qu’en sais-tu ?

ÉPIDIQUE. Je le sais. Un de ceux qui reviennent de là-bas m’a dit qu’il arriverait demain matin.

PÉRIPHANE. Que faire alors ? parle.

ÉPIDIQUE. Voici mon avis. Faites comme si vous Vouliez, pour votre propre satisfaction, affranchir la joueuse de lyre ; faites semblant d’en être amoureux à la folie.

PÉRIPHANE. Eh ! à quoi bon ?

ÉPIDIQUE. Vous le demandez ? C’est afin de l’acheter avant le retour de votre fils, et de dire que vous l’achetez pour l’affranchir.

PÉRIPHANE. J’y suis.

ÉPIDIQUE. Quand vous l’aurez, vous l’enverrez quelque part, hors de la ville, si toutefois vous n’êtes pas d’un avis différent.

PÉRIPHANE. À merveille.

ÉPIDIQUE. Et vous, Apécide ?

APÉCIDE. Ah ! par ma foi, j’avoue que tu es un habile homme.

ÉPIDIQUE. Il ne pourra plus tergiverser pour le mariage, ni refuser de vous complaire.

APÉCIDE. Tu parles d’or, et je t’approuve en tout.

ÉPIDIQUE, à Périphane. Maintenant, à vous d’agir, sans perdre une minute.

PÉRIPHANE. Tu as raison.

ÉPIDIQUE. Ah ! j’imagine un moyen de vous mettre à l’abri du soupçon.

PÉRIPHANE. Voyons.

ÉPIDIQUE. Écoutez.

APÉCIDE. Ce garçon est plein d’esprit.

ÉPIDIQUE. Il vous faut un homme qui porte l’argent pour acheter la joueuse de lyre ; il vaut mieux que vous ne paraissiez pas.

PÉRIPHANE. Pourquoi ?

ÉPIDIQUE. Pour qu’elle ne croie pas que c’est à cause de votre fils…

PÉRIPHANE. Très-bien !

ÉPIDIQUE. Pour la séparer de lui ; car, si elle s’en doutait, il pourrait survenir des difficultés.

PÉRIPHANE. Mais où trouverons-nous un homme capable de bien faire la commission ?

ÉPIDIQUE, montrant Apécide. Voilà notre affaire. Il agira avec précaution, lui qui connaît le droit et les lois.

APÉCIDE. Merci bien, Épidique.

ÉPIDIQUE. Quant à moi, je mènerai la chose comme il faut. J’irai trouver le maître de la joueuse de lyre et je le ferai venir ici, près de vous ; puis je porterai l’argent avec Apécide.

PÉRIPHANE. Mais combien me coûtera-t-elle, au plus bas mot ?

ÉPIDIQUE. Elle ? Peut-être ne pourra-t-on pas l’avoir pour moins de quarante mines. Mais si vous me donnez davantage, je vous le rapporterai. Il n’y a pas ici de surprise ; et d’ailleurs votre argent ne dormira pas là plus de dix jours.

PÉRIPHANE. Comment cela ?

ÉPIDIQUE. Il y a un autre jeune homme qui est épris de la fille, un richard, un grand militaire, un Rhodien, un foudre de guerre, un fanfaron : il vous l’achètera, et vous comptera la somme de grand cœur. Agissez seulement ; vous trouverez là un profit magnifique.

PÉRIPHANE. Que les dieux t’entendent !

ÉPIDIQUE. C’est ce qu’ils font.

APÉCIDE, à Périphane. Eh bien donc rentrez, et prenez l’argent. Je vais jusqu’à la place. Épidique, viens m’y retrouver.

ÉPIDIQUE. Oui, mais ne vous en allez pas que je ne sois venu.

APÉCIDE. Je t’attendrai patiemment.

PÉRIPHANE, à Épidique. Rentre avec moi.

ÉPIDIQUE. Allez, comptez les écus. Je ne Tous ferai pas languir.


SCÈNE III. — ÉPIDIQUE.

Je ne crois pas qu’il y ait dans toute l’Attique un champ d’aussi bon rapport que notre Périphane ; son coffre-fort a beau être fermé et scellé, j’en tire autant d’argent que je veux. Pourtant j’ai grand’peur, si le vieillard nous découvre, qu’il ne me donne pour parasites de bonnes verges de bouleau qui me tondront jusqu’à la peau. Mais un seul point m’embarrasse, c’est de trouver quelque joueuse de lyre que je puisse montrer à Apécide… Bon ! j’ai ce qu’il me faut. Ce matin, Périphane m’a donné ordre de lui louer une musicienne pour venir accompagner le sacrifice qu’il veut faire. On en louera donc une, et on lui enseignera d’abord comment elle doit attraper le vieillard. Rentrons, et recevons l’argent du pauvre bonhomme.


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ACTE III.


SCÈNE I. - STRATIPPOCLÈS, CHÉRIBULE.

STRATIPPOCLÈS. Je suis miné d’ennui et d’impatience, je sèche sur pied en attendant le résultat des belles paroles d’Ëpidique. Ah ! c’est trop longtemps souffrir. Je veux savoir s’il a réussi ou non.

CHÉRIBULE. Ce n’est pas ce secours-là qui doit t’empêcher de t’adresser ailleurs : dès le principe, j’ai vu tout de suite qu’il n’y avait pas à compter sur lui.

STRATIPPOCLÈS. En vérité, je me meurs.

CHÉRIBULE. Tu es bien peu raisonnable de te mettre ainsi l’âme à l’envers.

STRATIPPOCLÈS. Par Hercule, s’il me tombe sous la main, il ne sera pas dit qu’un coquin d’esclave nous ait joués impunément… Et pourtant, que veux-tu qu’il fasse ? Toi qui es si riche, tu n’as pas un denier vaillant, tu ne peux venir en aide à un ami.

CHÉRIBULE. Si j’avais, je te promettrais de bon cœur ; mais la fortune, je ne sais comment, je ne sais d’où, ni par quel miracle, ni par quelle main la fortune me viendra.

STRATIPPOCLÈS. La peste soit du perfide !

CHÉRIBULE. Pourquoi m’insulter ?

STRATIPPOCLÈS. Tu plaisantes, avec tes je ne sais comment, je ne sais d’où, ni par quel miracle, ni par quelle main ! Je ne t’écoute même pas, et tu n’es pas plus capable de m’obliger que si tu étais encore à naître.


SCÈNE II. — ÉPIDIQUE, STRATIPPOCLÈS, CHÉRIBULE.

ÉPIDIQUE, à Périphane, qui est resté dans la maison. Vous avez fait votre devoir, à moi de faire le mien. Maintenant vous pouvez dormir sur les deux oreilles— C’est autant de perdu, ne comptez rien ravoir ; nous ne lâcherons pas prise. Fiez-vous à moi : c’est ainsi que j’en use, c’est ainsi qu’en ont usé mes pareils. Ô dieux immortels, quelle heureuse journée vous m’avez envoyée ! quel facile triomphe !— Mais quoi ! je lambine ici, au lieu de transporter vilement dans la colonie ce riche convoi ! ’C’est moi qui pâtis de mes lenteurs… Eh ! que vois-je ? nos deux amis, Chéribule et mon maître, devant la maison. Que faites-vous ici ? (À Stratippoclès.) Tenez, prenez.

STRATIPPOCLÈS. Combien y a-t-il là ?

ÉPIDIQUE. Autant et plus qu’il ne faut ; vous en aurez de reste. J’ai apporté dix mines de plus que vous ne devez au banquier. Pourvu que je vous contente et vous fasse plaisir, je me soucie de mon dos comme de cela !

STRATIPPOCLÈS. Comment ?

ÉPIDIQUE. Je fais de votre père un boursicide.

STRATIPPOCLÈS. Que signifie ce mot ?

ÉPIDIQUE. Je ne m’inquiète pas des mots anciens et vulgaires: ce n’est pas une bourse, c’est un sac tout entier que j’escroque. Le marchand a emporté la somme (c’est moi qui l’ai versée et comptée de mes propres mains) pour cette joueuse de lyre que votre père croit sa fille. À présent, pour le tromper encore et venir à votre aide, j’ai inventé un moyen : à force d’éloquence, j’ai persuadé au bonhomme qu’il fallait qu’à votre retour vous ne pussiez pas mettre la main sur elle.

STRATIPPOCLÈS. Bravo ! bravo !

ÉPIDIQUE. Et déjà elle est chez lui comme l’enfant de la maison.

STRATIPPOCLÈS. Je comprends.

ÉPIDIQUE. Il m’a donné pour son fondé de pouvoir Apécide, qui m’attend sur la place afin de prendre toutes les garanties au nom du vendeur.

STRATIPPOCLÈS. Pas mal !

ÉPIDIQUE. La caution est prise elle-même. Votre père m’a pendu la bourse au cou. Il fait ses préparatifs pour vous marier aussitôt votre arrivée.

STRATIPPOCLÈS. Oh ! il ne gagnera pas cela sur moi, à moins que Pluton lui-même ne m’enlève la compagne que j’ai ramenée.

ÉPIDIQUE. Voilà le plan que j’ai arrangé. Je me rendrai tout seul chez le marchand ; je lui recommanderai, si on vient chez lui, de dire qu’on l’a payé pour la joueuse de lyre, qu’il a reçu cinquante mines. Rien de plus simple, puisque moi-même, avant-hier, de mes propres mains, j’ai versé cette somme pour celle que votre père croit sa fille. Le marchand, sans le savoir, jurera sur sa scélérate de tête, comme s’il avait réellement reçu l’argent pour celle que vous venez d’amener.

CHÉRIBULE. Tu sais faire plus de tours que la roue d’un potier.

ÉPIDIQUE. Maintenant, je vais me procurer une joueuse de lyre bien madrée, que je louerai pour une bagatelle. Elle fera semblant d’avoir été achetée, et, grâce à mes leçons, elle attrapera nos deux vieux. Apécide lui-même la présentera à votre père.

STRATIPPOCLÈS. C’est ravissant !

ÉPIDIQUE. Je ne l’enverrai qu’après l’avoir bien instruite de mes plans, et armée de toutes pièces. Mais je bavarde trop ; vous m’avez retenu trop longtemps. Vous savez ce qui va arriver : je pars.

STRATIPPOCLÈS. Bon voyage.

CHÉRIBULE. Voilà un drôle qui s’entend à mal faire.

STRATIPPOCLÈS. En tout cas, son industrie m’a sauvé.

CHÉRIBULE. Rentrons chez moi.

STRATIPPOCLÈS. Ah ! je suis un peu plus content que quand nous sommes sortis tout à l’heure. Grâce au courage, au talent d’Épidique, je retourne au camp chargé de dépouilles.


SCÈNE III. — PÉRIPHANE, APÉCIDE, UN ESCLAVE.

PÉRIPHANE, seul. Les hommes devraient avoir un miroir, non-seulement pour contempler les traits de leur visage, mais encore pour y voir le fond de leur âme, pour étudier ce qui se passe dans leur cœur. Après cet examen, ils réfléchiraient à la vie qu’ils ont menée dans leur jeunesse. Moi, par exemple, voilà que je me tourmentais le corps et l’âme à cause de mon fils, comme s’il avait commis quelque faute envers moi, et comme si, dans ma jeunesse, je n’avais pas fait tant et plus ! Par ma foi, nous autres barbons, nous sommes quelquefois bien fous, et le miroir dont je parle ne serait certes pas inutile. Mais voici mon ami Apécide avec sa conquête. (À Apécide.) Beau marchand, je vous salue de tout cœur. Comment vont nos affaires ?

APÉCIDE. Les dieux et les déesses vous sont propices.

PÉRIPHANE. J’en accepte l’augure.

APÉCIDE. Tous les bonheurs vous arrivent à la fois. Mais dites qu’on fasse entrer cette petite.

PÉRIPHANE. Holà ! quelqu’un ! (À un esclave qui sort.) Conduis cette femme chez moi et écoute-moi bien.

L'ESCLAVE. Qu’est-ce ?

PÉRIPHANE. Ne la laisse pas communiquer avec ma fille ; je défends même qu’elle la voie. Tu m’as compris ? Je veux qu’on l’enferme à part dans une petite chambre. Une fille honnête et une guenon comme celle-ci ne sont pas faites pour aller ensemble.

APÉCIDE. C’est bien et sagement parler : on ne saurait garder avec trop de soin la vertu de sa fille. Mais, par Pollux ! nous sommes arrivés à temps pour acheter cette créature avant votre fils.

PÉRIPHANE. Comment donc ?

APÉCIDE. On m’a dit l’avoir vu dans la ville il y a déjà un bon moment.

ÉRIPHANE. Il préparait son coup.

APÉCIDE. C’est cela même. Ah ! vous avez un serviteur accompli, un garçon impayable ; il vaut son pesant d’or. Il a si bien fait que la joueuse de lyre ne se doute même pas qu’on l’achète pour vous ; aussi est-elle venue toute gaie et toute pimpante.

PÉRIPHANE. Cela m’étonne ; comment a-t-il pu faire ?

APÉCIDE. Il a dit que vous vouliez faire chez vous un sacrifice pour célébrer l’heureux retour de votre fils.

PÉRIPHANE. Il a mis le doigt dessus.

APÉCIDE. Bien mieux, il a dit à cette fille qu’il la louait pour accompagner le sacrifice. Et moi pendant ce temps, je faisais le niais et le butor.

PÉRIPHANE. C’est ce qu’il fallait.

APÉCIDE. Mais j’ai un ami qui a au tribunal une importante affaire ; je veux lui prêter assistance.

PÉRIPHANE. Bon ; dès que vous en serez quitte, revenez bien vite chez moi.

APÉCIDE. Je serai de retour dans un instant. (Il sort.)

PÉRIPHANE. Rien de plus précieux au monde qu’un ami prêt à vous servir : ce que vous désirez se fait sans que vous en ayez la peine. Si j’avais confié cette affaire à un homme moins entendu et moins expert, on m’aurait joué d’une jolie façon, mon fils ferait de moi des gorges chaudes, et il n’aurait pas tort. Mais quel est ce personnage qui s’avance et qui fait ondoyer en se dandinant les plis de sa chlamyde ?


SCÈNE IV. — LE MILITAIRE, PÉRIPHANE, LA JOUEUSE DE LYRE.

LE MILITAIRE, à son esclave. Prends-y bien garde, ne passe pas une seule porte sans t’informer de la demeure du vieux Périphane de Plothée. Et malheur à toi si tu me reviens sans informations positives.

PÉRIPHANE. L’ami, si je vous fais voir celui que vous cherchez, m’en saurez-vous gré, au moins ?

LE MILITAIRE. Par mon courage et mes exploits, j’ai mérité que tout le monde se tint fort honoré de me servir.

PÉRIPHANE. L’ami, vous êtes assez mal tombé pour raconter vos prouesses, comme vous semblez en griller. Lorsqu’on veut vanter ses combats à un plus brave que soi, les récits de l’autre leur enlèvent tout éclat. Mais je suis ce Périphane de Plothée que vous demandez, si vous avez affaire à lui.

LE MILITAIRE. Celui qui, dit-on, dans sa jeunesse, par ses armes, par sa valeur guerrière, a gagné au service des rois une immense fortune ?

PÉRIPHANE. Ah ! si je vous redisais mes batailles, vous retourneriez chez vous l’oreille basse.

LE MILITAIRE. Je cherche quelqu’un à qui raconter les miennes, et n’ai pas besoin d’un narrateur.

PÉRIPHANE. Vous n’êtes pas bien venu ici. Allez trouver quelque badaud à qui débiter vos sornettes. (À part.) Mais je suis bien fou de blâmer en celui-ci ce que j’ai fait si souvent dans mon jeune âge, quand j’étais sous les drapeaux ; lorsque je me mettais à faire l’histoire de mes combats, je rompais le tympan à mes auditeurs.

LE MILITAIRE. Écoutez-moi, si vous voulez savoir ce qui m’amène vers vous. On m’a dît que Vous aviez acheté ma maitresse.

PÉRIPHANE, à part. Bon ! je sais maintenant qui c’est ; voilà le militaire dont Épidique ma parlé. (Haut.) L’ami, vous dites vrai, je l’ai achetée.

LE MILITAIRE. Eh bien, deux mots, si je ne vous importune point.

PÉRIPHANE. Qu’en puis-je savoir ? Pour que vous m’importuniez ou non, il faut d’abord me dire ce que vous voulez.

LE MILITAIRE. Cédez-la-moi, je vous remettrai votre argent.

PÉRIPHANE. Prenez-la.

LE MILITAIRE. Je ne vois pas pourquoi je ne jouerais pas franc jeu avec vous. Mon intention est de l’affranchir aujourd'hui même, pour vivre avec elle.

PÉRIPHANE. Je vous mettrai tout de suite à l’aise : je l’ai payée cinquante mines. Si l’on m’en compte soixante, elle pourra se donner chez vous du bon temps, mais à condition que Vous l’emmènerez de ce pays.

LE MILITAIRE. Ainsi elle est à moi ?

PÉRIPHANE. Oui, à ces conditions. Vous faites un bon marché. (Se tournant vers la maison.) Holà ! faites sortir la joueuse de lyre que vous avez emmenée là-dedans. (Au militaire.) Et vous aurez encore pour rien, par-dessus le marché, la lyre qu’elle a avec elle… Tenez, la voici, prenez-la.

LE MILITAIRE. Êtes- vous fou ? Pensez- vous que j’aie la berlue ? Que ne faites-vous venir tout de suite notre musicienne ?

PÉRIPHANE. La voilà, votre musicienne ; il n’y en a pas d’autre ici.

LE MILITAIRE. Vous ne me ferez pas prendre le change ; dites qu’on amène la joueuse de lyre Acropolistis.

PÉRIPHANE. La voilà, vous dis-je.

LE MILITAIRE. Eh non, ce n’est pas elle. Pensez-vous que je ne sache pas reconnaître ma maitresse ?

PÉRIPHANE. C’est pourtant bien cette joueuse de lyre pour qui mon fils perdait la tête.

LE MILITAIRE. Mais ce n’est pas la mienne !

PÉRIPHANE. Comment ! ce ne l’est pas ?

LE MILITAIRE. Non.

PÉRIPHANE. D’où sort-elle, alors ? C’est pour elle que j’ai donné mon argent.

LE MILITAIRE. C’est fort mal fait à vous, vous avez commis là une énorme bévue.

PÉRIPHANE. Ah ! c’est elle, vous dis-je. J’ai envoyé un esclave qui ne quitte pas mon fils, et c’est lui qui a acheté cette musicienne.

LE MILITAIRE. Ma foi, mon brave homme, votre esclave vous a berné de la belle manière.

PÉRIPHANE. Qu’est-ce à dire, berné ?

LE MILITAIRE. Rien : c’est une idée que j’ai. On vous a fait passer cette femme pour la joueuse de lyre. C’est un excellent tour qu’on vous a joué là, vieillard. Je vais la chercher, n’importe où elle soit. Adieu, guerrier. (Le militaire sort.)

PÉRIPHANE. Bravo, bravo, Épidique ! tu es un digne garçon ; tu as fait merveille de moucher un vieil-imbécile. (À la joueuse de lyre.) Apécide t’a achetée aujourd’hui au marchand ? Réponds donc.

LA JOUEUSE DE LYRE. C’est bien la première fois que j’entends parler de cet homme-là, et personne, à aucun prix, n’aurait pu m’acheter : voilà plus de cinq ans que je suis libre.

PÉRIPHANE. Que viens-tu donc faire chez moi ?

LA JOUEUSE DE LYRE. Je vais vous le dire. On m’a louée pour accompagner un vieillard pendant un sacrifice.

PÉRIPHANE. Ah ! je l’avoue, de tous les Athéniens d’Athènes il n’y en a pas un plus sot que moi. Mais connais-tu la joueuse de lyre Acropolistis ?

LA JOUEUSE DE LYRE. Comme moi-même.

PÉRIPHANE. Où demeure-t-elle ?

LA JOUEUSE DE LYRE. Depuis qu’elle est affranchie, je n’en sais rien.

PÉRIPHANE. Euh ! que dis-tu ? Je veux que tu me nommes, si tu le connais, celui qui l’a affranchie.

LA JOUEUSE DE LYRE. Je vous répéterai ce que j’ai entendu. On m’a dit que Stratippoclès, fils de Périphane, avait acheté sa liberté, quoiqu’il fût absent.

PÉRIPHANE. Par Hercule, si cela est vrai, je suis un homme mort. Épidique a éventré ma bourse.

LA JOUEUSE DE LYRE. Voilà ce que j’ai entendu dire. Avez-vous encore besoin de moi ?

PÉRIPHANE. Déguerpis au plus vite, et que la peste te crève.

LA JOUEUSE DE LYRE. Vous ne me rendez pas ma lyre ?

PÉRIPHANE. Ni lyre ni flûte. Et décampe lestement, si tu tiens à ta peau.

LA JOUEUSE DE LYRE. On s’en va. Mais il y aura du vacarme, et il faudra bien que vous me la rendiez. (Elle sort.)

PÉRIPHANE, seul. Eh bien ! moi dont le nom figure en tête de tant de décrets, laisserai-je le drôle impuni ? Non ; dût-il m’en coûter le double, je m’y résignerai plutôt que de me laisser ainsi jouer et escroquer par eux sans vengeance. Qu’on se soit ainsi moqué de moi à ma barbe ! Qu’on m’ait ravalé au-dessous de ce benêt qui passe pour un savant jurisconsulte, un grand législateur ! Et il se donne pour un habile homme ! C’est la cognée qui veut en remontrer au manche.


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ACTE IV.


SCÈNE I. — PHILIPPA, PÉRIPHANE.

PHILIPPA, sans apercevoir Périphane. S’il est dans la vie des chagrins qui brisent un cœur, ce sont ceux que j’éprouve en ce moment. Tous les genres d’affliction se réunissent pour fondre ensemble sur moi ; mille soucis me dévorent ; la pauvreté, l’angoisse, me remplissent l’âme d’épouvanté ; et je n’ai pas de refuge où abriter mon esprit. Les ennemis m’ont enlevé ma fille ; où est-elle à présent ? je l’ignore.

PÉRIPHANE, à part. Quelle est cette pauvre étrangère qui semble si affligée et se plaint de la sorte ?

PHILIPPA. On m’a dit que Périphane demeurait ici. PÉRIPHANE, à part. Elle me nomme. Sans doute elle a besoin d’un asile. Eh bien, elle l’a trouvé.

PHILIPPA. Je récompenserais bien, si je le pouvais, celui qui me montrerait Périphane ou m’enseignerait sa demeure.

PÉRIPHANE. Je connais cette femme. Il me semble que je l’ai déjà vue ; mais je ne sais où. Est-ce ou n’est-ce pas celle que je m’imagine ?

PHILIPPA, apercevant Périphane. Grands dieux ! j’ai déjà vu cet homme.

PÉRIPHANE. C’est bien là cette pauvre fille à qui j’ai fait violence dans Épidaure…

PHILIPPA. Oh ! plus de doute, c’est celui qui m’a ravi mes premières faveurs.

PÉRIPHANE. Et qui a mis au jour la fille que j’ai maintenant chez moi.

PHILIPPA. Si je l’abordais ?

PÉRIPHANE. Faut-il lui parler ? si c’était elle !

PHILIPPA. Si ce n’est pas lui, car j’hésite après tant d’années…

PÉRIPHANE. Il y a si longtemps, que je ne suis pas bien sûr.... Si c’est elle, dans l’incertitude, abordons-la adroitement.

PHILIPPA. Ayons recours à toute la malice des femmes.

PÉRIPHANE. Je vais lui parler.

PHILIPPA. Je saurai quoi lui répondre.

PÉRIPHANE. Je vous souhaite le bonjour.

PHILIPPA. Je l’accepte pour moi et les miens.

PÉRIPHANE. Et après ?

PHILIPPA. Je vous le souhaite aussi ; je vous rends ce que vous m’avez prêté.

PÉRIPHANE. J’aime cette exactitude. Est-ce que je ne vous connais pas ?

PHILIPPA. Si je vous connais, je croirai que vous me connaissez.

PÉRIPHANE. Où vous ai-je vue ?

PHILIPPA. Ah ! voilà qui est trop fort.

PÉRIPHANE. Qu’est-ce donc ?

PHILIPPA. Vous voulez me faire l’interprète de votre mémoire.

PÉRIPHANE. Voilà qui s’appelle parler.

PHILIPPA. Vous m’étonnez, Périphane.

PÉRIPHANE. Voici qui est mieux. Vous rappelez-vous, Philippa…

PHILIPPA. Je me rappelle.

PÉRIPHANE. Qu’à Épidaure…

PHILIPPA. Ah ! vous faites couler le baume dans mes veines.

PÉRIPHANE. Quand vous étiez jeune fille, je vous ai secourues. votre mère et vous, dans votre pauvreté ?

PHILIPPA. Ainsi c’est vous qui, pour satisfaire un caprice, avez jeté dans mon sein le germe de tant de souffrances ?

PÉRIPHANE. Oui, c’est moi : salut.

PHILIPPA. Oh ! je suis sauvée, puisque vous vous portez bien.

PÉRIPHANE. Votre main !

PHILIPPA. La voici ; c’est la main d’une femme éprouvée par bien des douleurs.

PÉRIPHANE. Pourquoi cet air si troublé ?

PHILIPPA. La fille que j’ai eue de vous…

PÉRIPHANE. Eh bien ?

PHILIPPA. Je l’ai élevée, puis perdue. Les ennemis me l’ont ravie.

PÉRIPHANE. Calmez-vous, demeurez en paix ; elle est chez moi saine et sauve. Dès que mon esclave m’eut dit qu’elle était captive, j’ai donné l’argent nécessaire pour la racheter ; et il a mis à cette affaire autant de soin et d’honnêteté qu’il montre de fourberie et de malice en toute autre occasion.

PHILIPPA. Faites-la-moi voir, je vous en prie.

PÉRIPHANE. Holà, Canthara, dis à ma fille Thélestis de venir ici voir sa mère.

PHILIPPA. Ah ! je renais enfin.


SCÈNE II. - ACROPOLISTIS, PÉRIPHANE, PHILIPPA.

ACROPOLISTIS. Vous me demandez, mon père ?

PÉRIPHANE. Oui, mon enfant, c’est pour voir ta mère et lui apporter ton salut et ton baiser.

ACROPOLISTIS. Où cela, ma mère ?

PÉRIPHANE. Ta mère, qui te cherche et qui meurt d’envie de te voir.

PHILIPPA. Qui est cette fille à qui vous dites de m’embrasser ?

PÉRIPHANE. C’est votre enfant.

PHILIPPA. Cela ?

PÉRIPHANE. Oui.

PHILIPPA. Que je l’embrasse ?

PÉRIPHANE. Pourquoi pas, puisqu’elle est née de vous ?

PHILIPPA. Vous êtes fou, mon brave homme.

PÉRIPHANE. Moi ?

PHILIPPA. Vous-même.

PÉRIPHANE. Comment cela ?

PHILIPPA. Parce que je ne sais qui elle est, je ne la connais pas, je ne l’ai vue de ma vie.

PÉRIPHANE. Je vois ce qui vous trompe ; elle a une parure et des habits tout différents.

PHILIPPA. Un chien et un sanglier n’ont pas la même odeur. Je vous dis que je ne la connais point.

PÉRIPHANE. Grands dieux ! suis-je donc devenu marchand d’esclaves ? Quoi ! j’ai chez moi des gens qui ne me sont de rien, et c’est pour eux que je jette l’argent par les fenêtres ! (À Acropolistis.) Et toi, qui m’appelles ton père et qui m’embrasses, que fais-tu là comme une souche ? pourquoi ne parles-tu pas ?

ACROPOLISTIS. Que voulez-vous que je dise ?

PÉRIPHANE. Elle soutient qu’elle n’est pas ta mère.

ACROPOLISTIS. Qu’elle ne la soit pas, si elle ne veut pas l’être ; mais qu’elle le veuille ou non, je n’en serai pas moins la fille de ma mère. Je ne peux pas la forcer à me reconnaître pour sa fille, si elle refuse.

PÉRIPHANE. Pourquoi alors m’appelais-tu ton père ?

ACROPOLISTIS. C’est votre faute et non la mienne. Voulez-vous que je ne vous appelle pas mon père, quand vous m’appelez votre fille ? Cette femme aussi, si elle m’appelait sa fille, je l’appellerais ma mère. Elle dit que je ne suis pas son enfant, elle n’est donc pas ma mère non plus. Enfin, je ne suis pour rien dans tout cela : j’ai répété ce qu’on m’a appris. C’est Épidique qui m’a fait la leçon.

PÉRIPHANE. Ah ! malheureux, quelle culbute !

ACROPOLISTIS. Suis-je coupable ?

PÉRIPHANE. Si je t’entends encore m’appeler ton père, je t’arrache l’âme, vilaine coquine.

ACROPOLISTIS. Je ne vous appellerai plus ainsi. Quand vous voudrez être mon père, soyez-le ; quand vous ne le voudrez pas, ne le soyez plus.

PHILIPPA. Eh quoi ! c’est parce que vous la croyiez votre fille que vous l’avez achetée ? Mais à quels signes la reconnaissiez-vous ?

PÉRIPHANE. À aucuns.

PHILIPPA. Et comment avez-vous pensé que c’était notre enfant ?

PÉRIPHANE. Mon esclave Épidique me l’a dit.

PHILIPPA. Mais si votre esclave s’est trompé, pouviez-vous vous y méprendre ?

ÉRIPHANE. Eh ! comment la reconnaître ? je ne l’ai vue qu’une fois.

PHILIPPA. Ah ! c’est fait de moi !

PÉRIPHANE. Ne pleurez pas, pauvre femme ; entrez chez moi et prenez courage. Je la retrouverai.

PHILIPPA. Elle a été achetée par quelqu’un d’ici, un citoyen d’Athènes, un jeune homme, m’a-t-on dit.

PÉRIPHANE. C’est bon, je la trouverai. Entrez seulement et gardez de près cette Circé, cette fille du soleil. Moi, je laisse tout de côté pour suivre la piste de mon coquin d’Épidique, et si je mets la main sur lui, ce jour sera le dernier de sa vie.


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ACTE V.


SCÈNE I. — STRATIPPOCLÈS, ÉPIDIQUE, L’USURIER, THÉLESTIS.

STRATIPPOCLÈS. Cet usurier m’ennuie bien de ne pas venir chercher son argent et de ne pas m’amener la jeune esclave que j’ai achetée. Mais voici Épidique. D’où vient qu’il a le front si chargé de nuages ?

ÉPIDIQUE, à part. Quand Jupiter amènerait avec lui les onze autres dieux, ils ne pourraient pas, à eux tous, sauver Épidique de la torture. J’ai vu Périphane acheter des courroies ; Apécide était avec lui ; maintenant ils me cherchent sans doute ; ils se sont bien aperçus que je me suis joué d’eux.

STRATIPPOCLÈS. Comment va, mon sauveur ?

ÉPIDIQUE. Comme un misérable.

STRATIPPOCLÈS. Qu’as-tu donc ?

ÉPIDIQUE. Ah ! donnez-moi les moyens de fuir avant que je ne périsse : nos deux têtes pelées me cherchent par toute la ville, la main armée de solides courroies.

STRATIPPOCLÈS. Ne crains rien.

ÉPIDIQUE. En effet, la liberté est pour moi toute prête.

STRATIPPOCLÈS. Je veillerai sur toi.

ÉPIDIQUE. Et les deux autres encore bien mieux, si une fois ils me tiennent… Mais quelle est cette jeune femme, qui vient par ici avec ce vieux podagre ?

STRATIPPOCLÈS. C’est mon ] usurier avec la captive que j’ai achetée à la vente du butin.

ÉPIDIQUE. Elle ?

STRATIPPOCLÈS. Oui, n’est-elle pas comme je t’ai dit ? regarde.

ÉPIDIQUE. Elle ?

STRATIPPOCLÈS. Regarde bien, Épidique. Depuis le bout des ongles jusqu’à la pointe des cheveux, tout est ravissant. N’est-il pas vrai ? Regarde donc, c’est une bien jolie miniature.

ÉPIDIQUE. Pour parler comme vous, ma peau fera aussi une jolie miniature ; Apelle et Zeuxis vont la peindre tous les deux avec des pinceaux d’orme.

STRATIPPOCLÈS, à l’usurier. Dieux immortels, vous êtes venus bien à votre aise ; avec des jambes de coton, comme on dit, la route se serait faite plus vite.

L'USURIER. C’est cette jeune fille qui m’a retardé.

STRATIPPOCLÈS. Si c’est pour elle que tu t’es mis en retard, si elle l’a voulu, tu es encore venu trop vite.

L'USURIER. Allons, allons, payez-moi, comptez-moi l’argent, que je ne fasse pas attendre mes compagnons.

STRATIPPOCLÈS. Il est tout compté.

L'USURIER. Voici mon sac ; versez là-dedans.

STRATIPPOCLÈS. Tu es un homme de précaution. Attends, je vais chercher la somme.

L'USURIER. Hâtez-vous.

STRATIPPOCLÈS. C’est dans cette maison. (Il sort.)

ÉPIDIQUE, regardant Thélestis. Mes yeux ne me trompent-ils pas ? Dois-je les croire ? N’êtes-vous pas Thélestis, fille de Périphane, née à Épidaure de Philippa la Thébaine ?

THÉLESTIS. Qui es-tu pour dire ainsi les noms de mes parents et le mien ?

ÉPIDIQUE. Ne me connaissez-vous pas ?

THÉLESTIS. Non, autant que je puisse me rappeler.

ÉPIDIQUE. Ne vous souvenez-vous pas que je vous ai apporté, à l’anniversaire de votre naissance, un croissant et une bague en or ?

THÉLESTIS. Si fait. C’est toi ?

ÉPIDIQUE. Moi-même, et (montrant Stratippodés qui rentre) voilà votre frère, né d’une autre mère, mais du même père que vous.

THÉLESTIS. Et mon père ? vit-il ?

ÉPIDIQUE. Soyez tranquille, ne vous tourmentez pas.

THÉLESTIS. Ah ! si tu dis vrai, les dieux me tireront de l’abime.

ÉPIDIQUE. Je n’ai pas de raison pour vous mentir.

STRATIPPOCLÈS. Tiens, usurier, prends ton argent ; il y a quarante mines ; s’il se trouve quelque pièce suspecte, je la changerai.

L'USURIER. C’est très-bien. Adieu.

STRATIPPOCLÈS. Maintenant vous êtes à moi.

THÉLESTIS. Oui, je suis votre sœur, pour que vous le sachiez. Salut, mon frère.

STRATIPPOCLÈS. Est-elle folle ?

ÉPIDIQUE. Non, si c’est à son frère qu’elle parle.

STRATIPPOCLÈS. Comment ? je suis devenu son frère, et pour cela il ne m’a fallu qu’entrer et sortir ?

ÉPIDIQUE. Ne parlez pas du bonheur qui vous arrive, réjouissez-vous-en secrètement.

STRATIPPOCLÈS. Ma sœur, vous me perdez en me retrouvant.

ÉPIDIQUE. Vous êtes fou, silence ! Grâce à moi vous aurez chez vous une joueuse de lyre toute prête à vous aimer ; grâce à moi encore votre sœur recouvre la liberté.

STRATIPPOCLÈS. J’avoue, Épidique…

ÉPIDIQUE. Rentrez, et faites-lui préparer le bain. Je vous instruirai du reste plus tard, quand nous aurons le temps.

STRATIPPOCLÈS. Suivez-moi donc, ma sœur.

ÉPIDIQUE. Je vais vous envoyer Thesprion ; mais n’oubliez pas, si les deux vieux se fâchent, de venir à mon aide, avec votre sœur.

STRATIPPOCLÈS. Rien de plus facile. (Il sort avec Thélestis.)

ÉPIDIQUE, à la porte de Chéribule. Thesprion, sors par le jardin, et viens m’aider à la maison… Voici un grand événement ; je crains moins que jamais nos vieillards. Mais rentrons et occupons-nous des nouveaux arrivés. À la maison, j’apprendrai à Stratippoclès tout ce que je sais. Plus de fuite ; je vais rester, j’y suis résolu ; mon maître ne m’accusera pas de l’avoir défié à la course. Allons, c’est trop parler. (Il sort.)


SCÈNE II. - PÉRIPHANE, APÉCIDE, ÉPIDIQUE.

PÉRIPHANE. Le coquin s’est-il assez amusé de nous deux, pauvres vieux décrépits !

APÉCIDE. Et vous-même vous m’excédez, je n’en puis plus.

PÉRIPHANE. C’est bon, c’est bon ; laissez-moi seulement jeter le grappin sur le drôle.

APÉCIDE. Écoutez-moi, pour que vous n’en ignoriez. Vous feriez mieux de vous choisir un autre compagnon ; car à force de vous suivre mes pauvres genoux sont tout enflés.

PÉRIPHANE. Que de tours ne nous a-t-il pas faits aujourd’hui, à vous et à moi ! comme il a éventré ma bourse !

APÉCIDE. Ne m’en parlez plus ; c’est le fils de Vulcain en fureur ; tout ce qu’il touche, il le brûle ; pour peu qu’on s’approche, il vous rôtit.

ÉPIDIQUE, sortant de la maison de Périphane. Il arrive à mou aide douze fois plus de dieux qu’il n’y en a dans l’Olympe ; ils combattent avec moi. Malgré mes méfaits, j’ai à la maison des alliés et des appuis. Je foule aux pieds mes ennemis.

PÉRIPHANE. Où le chercher ?

APÉCIDE. Pourvu que ce soit sans moi, cherchez-le si vous voulez jusqu’au fond de la mer.

ÉPIDIQUE, à Périphane. Pourquoi me cherchez-vous ? pourquoi vous fatiguer ? pourquoi tourmenter Apécide ? Me voici. Ai-je pris la fuite ? me suis-je absenté de la maison ? me suis-je caché à vos regards ? Je ne vous demande pas grâce. Voulez-vous m’enchaîner ? Tenez, voici mes mains. Vous avez des courroies, je vous ai vus les acheter. Que tardez-vous ? liez.

PÉRIPHANE. Eh mais, c’est le pendard lui-même qui me provoque.

ÉPIDIQUE. Allons, liez-moi.

PÉRIPHANE. Oh ! l’abominable coquin !

ÉPIDIQUE. Quant à vous, Apécide, je me passerai de votre intercession.

APÉCIDE. Tu seras satisfait sans peine, Épidique.

ÉPIDIQUE, à Périphane. Eh bien, que faites-vous ?

PÉRIPHANE. Ce que tu veux, n’est-ce pas ?

ÉPIDIQUE. Oui, vraiment, ce que je veux, et non ce que vous voulez. Il vous faut lier ces mains à l’instant même.

PÉRIPHANE. Cela ne me plaît point ; je ne les lierai pas.

APÉCIDE. Il va vous lancer un de ses traits ; je ne sais quel piège il vous apprête.

ÉPIDIQUE. Vous perdez votre temps en me laissant en liberté ; liez, vous dis-je, liez.

PÉRIPHANE. J’aime mieux te laisser les mains libres pour t’interroger.

ÉPIDIQUE. Eh bien, vous ne saurez rien.

PÉRIPHANE. Que faire ?

APÉCIDE. Que faire ? contentez-le.

ÉPIDIQUE. Vous êtes un brave homme, Apécide.

PÉRIPHANE. Donne donc tes mains.

ÉPIDIQUE. Elles sont toutes prêtes, et serrez comme il faut, ne me ménagez pas.

PÉRIPHANE. Jugez-en tous les deux.

ÉPIDIQUE. Voilà qui va bien ; maintenant, questionnez-moi, demandez-moi ce que vous voulez.

PÉRIPHANE. D’abord, sur quelle assurance as-tu osé me dire que cette femme achetée avant-hier était ma fille ?

ÉPIDIQUE. Il m’a plu ainsi ; voilà mon assurance.

PÉRIPHANE. Vraiment ! il t’a plu ?

ÉPIDIQUE. Oui ; et gageons, si vous voulez, qu’elle est votre fille.

PÉRIPHANE. Quand sa mère refuse de la reconnaître !

ÉPIDIQUE. Si elle n’est pas fille de sa mère, mettez un talent contre une petite pièce.

PÉRIPHANE. Je vois le piège. Mais enfin quelle est cette femme ?

ÉPIDIQUE. La maitresse de votre fils, puisque vous voulez le savoir.

PÉRIPHANE. Ne t’avais-je pas donné trente mines pour racheter ma fille ?

ÉPIDIQUE. J’en conviens ; et avec cet argent j’ai acheté, au lieu de votre fille, cette joueuse de lyre qui est la maitresse de votre fils. Ainsi je vous ai attrapé ces trente mines.

PÉRIPHANE. Et ne m’as-tu pas trompé encore pour cette joueuse de lyre que tu avais louée ?

ÉPIDIQUE. Je le reconnais, et, à mon sens, j’ai fort bien fait.

PÉRIPHANE. Et qu’est devenu le dernier argent que je t’ai donné ?

ÉPIDIQUE. Je vais vous le dire. Je l’ai remis à un homme qui n’est ni bon ni méchant, à votre fils Stratippoclès.

PÉRIPHANE. Tu as eu le front de le lui donner ?

ÉPIDIQUE. C’était mon bon plaisir.

PÉRIPHANE. Coquin ! quelle insolence !

ÉPIDIQUE. On me fait encore des reproches comme à un esclave !

PÉRIPHANE. Tu es donc libre ? je m’en réjouis.

ÉPIDIQUE. J’ai mérité de l’être.

PÉRIPHANE. Toi ?

ÉPIDIQUE. Allez voir chez vous ; je vous ferai bien avouer que j’ai raison.

PÉRIPHANE. Qu’est-ce à dire ?

ÉPIDIQUE. Les faits vous éclairciront tout cela ; entrez seulement.

PÉRIPHANE. Oh, oh ! il y a quelque mystère ; gardez-le bien, Apécide. (Il entre chez lui.)

APÉCIDE. Qu’y a-t-il donc, Épidique ?

ÉPIDIQUE. Par Hercule, c’est une injustice criante que je sois ainsi garrotté, moi qui viens aujourd’hui de lui retrouver sa fille.

APÉCIDE. Comment ! tu as retrouvé sa fille ?

ÉPIDIQUE. Oui, elle est chez lui. Il est bien dur de recueillir le mal pour le bien qu’on a fait.

APÉCIDE. Nous avions grand besoin de nous mettre sur les dents à la chercher par la ville !

ÉPIDIQUE. Je me suis fatigué à trouver, moi, et vous à chercher.

PÉRIPHANE, sortant de la maison et parlant à ses enfants. Qu’est-il besoin de tant me prier ? je le vois, il a mérité qu’on le traite selon ses mérites. (À Épidique.) Ça, tes mains, que je les détache.

ÉPIDIQUE. Ne me touchez pas.

PÉRIPHANE. Donne vite.

ÉPIDIQUE. Non.

PÉRIPHANE. Tu as tort.

ÉPIDIQUE. Non ; si vous ne me donnez satisfaction, par Hercule ! je ne me laisserai pas délier.

PÉRIPHANE. Ta demande est de toute justice : tu auras donc des souliers, une tunique, un manteau.

ÉPIDIQUE. Et avec cela ?

PÉRIPHANE. La liberté.

ÉPIDIQUE. Et encore ? Il faut au nouvel affranchi de quoi mettre sous la dent.

PÉRIPHANE. On y pourvoira ; je te nourrirai. (Il veut le délier.)

ÉPIDIQUE. Par Hercule, vous ne me délierez point si vous ne m’en priez.

PÉRIPHANE. Je t’en prie, Épidique, pardonne-moi si je t’ai offensé sans le vouloir. En récompense, sois libre.

ÉPIDIQUE. C’est à regret que je vous pardonne, mais la nécessité m’y contraint. Déliez-moi donc, si vous voulez.

LE CHEF DE LA TROUPE.

Le voilà cet homme qui par ses fourberies a gagné sa liberté. Applaudissez, spectateurs, et portez-vous bien ; levez le siège et décampez.



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Notes[modifier]

  1. Etiam Epidicum, quam ego fabulam œque ac me ipsum amo,
    Nullam aeque invitus specto, si agit Pellio.

    « Ainsi l’Épidicius, une pièce que j’aime comme la prunelle de mes yeux, il n’y en a pas que je trouve plus assommante, quand c’est Pellion qui la joue. » (Voy. ci-dessus, p. 153.)

  2. Cet argument, qui est acrostiche, est attribué au grammairien Priscien.
  3. Les chiens laconiens avaient le poil fauve.