Charles Baudelaire, étude biographique/VII

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Étude biographique d’
Librairie Léon Vanier, éditeur ; A. Messein Succr (pp. 89-113).
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VII


« Charles Baudelaire, jeune poète nerveux, bilieux, irritable et irritant, et souvent complètement désagréable dans sa vie privée. Très réaliste sous des allures paradoxales, il a dans sa forme tout le style et la sévérité antiques, et des quelques rares esprits qui marchent par ces temps dans la solitude du moi, il est, je pense, le meilleur et le plus sûr de sa route.

« Très difficile à éditer d’ailleurs, parce qu’il appelle dans ses vers le bon Dieu imbécile, Baudelaire a publié sur le Salon de i846 un livre aussi remarquable que les articles les mieux réussis de Diderot… »

L’appréciation de l’homme, par laquelle s’ouvre cet articulet paru au Journal pour rire, en i852, témoigne que le jugement porté sur l’écrivain n’était point le fait d’une complaisance amicale et conséquemment que la réputation de Baudelaire se trouvait, dès cette date en passe de pénétrer dans le grand public.

Détaché de la politique par le coup d’Etat, Baudelaire retourna d’abord au journalisme, mais en se bornant à la littérature, où le nouveau régime confinait d’ailleurs tous les écrivains d’un esprit et d’un caractère indépendants.

On le voit, par une lettre à Poule t-Malassis, en date du 20 mars i852, donner deux pièces déversa une feuille intitulée la Semaine théâtrale, que publiait alors la librairie Dagneau et Giraud (i). Il y avait pour collaborateurs Champfleury et d’autres jeunes écrivains de talent. Le journal, auquel manquait le nerf de la guerre, cessa brusquement de paraître. « La Semaine théâtrale est morte sous nous », écrit-il, dans cette même lettre. Alors, il essaya d’en fonder un autre, toujours avec la collaboration de Champfleury, avec celles, encore, d’André Thomas et d’Armand Baschet, sans parler du concours obligé d’un bailleur de fonds, qui se déroba.

Les plans et le programme de ce journal, qui se serait appelé le Hibou philosophe, avaient été conservés

(i) Le Crépuscule du Matin et le Crépuscule du Soir. —

a De ma collaboration à la Semaine théâtrale, je ne me rappelle que ce titre fantastique :

Premier pétard

Attaché à la perruque

De l’Ecole du « Bon Sens ».

C’est sans doute cet article dont parle Baudelaire (Lettre à Poulet-Malassis, mars 1802). Le titre doit mieux valoir que l’article, car j’ai toujours été un journaliste détestable et sans mesure. Je trouve une note qui indique que cet article a dû paraître en novembre ou décembre i85i… Baschet et André Thomas, nos seuls collaborateurs, sont morts tous deux et ont emporté dans la tombe le secret de cette pauvre Semaine théâtrale.

a Dans nos relations quotidiennes de 12 à i5 heures par jour, de 1848 à i852, vous pensez si Baudelaire et moi avons secoué sur le tamis des illusions littéraires, des plans de livres, de journaux, de revues.

Les grandes et agitées préoccupations de Balzac semblaient être passées en nous… » (Notes de M. Champfleury). par M. Ghampfleury. La revue Le Livre (n° du 10 septembre 1 884) en contient quelques intéressants extraits, sous la signature de M. Octave Uzanne (i).

La même raison qui avait tué la Semaine théâtrale fit avorter le projet de journal caressé par Baudelaire. Pendant deux ans (i853-i855), il ne publia, en fait d’œuvres originales, que deux opuscules : Morale du joujou {Monde littéraire , n° 3, avril i853) et De l’essence du rire (2).

(1) En voici le passage le plus saillant, qui montre comment Baudelaire comprenait sa tâche de critique littéraire. u Articles a faire : Appréciation générale des ouvrages de Th. Gautier, de Sainte-Beuve. Appréciation de la direction et des tendances de la Revue des Deux-Mondes .Balzac auteur dramatique, la Vie des coulisses, V Esprit d’atelier, — Gustave Planche : Ereintage radical, nullité et cruauté de l’impuissance ; style d’imbécile et de magistrat. — Jules Janin, ereintage absolu : ni savoir, ni style, ni bons sentiments. Alexandre Dumas, à confiera Monselet ; nature de farceur : relever tous les démentis donnés par lui à l’histoire et à la nature, style de boniment. Eugène Sue : talent bête et contrefait. Paul Féval : idiot. — Faire, à nous cinq, un grand article : La vente des vieux mots aux enchères, de l’Ecole classique, de V École galante, de V École romantique naissante, de l’École lunatique, de V École lame de Tolède, de ï Ecole olympienne (V.Hugo), de l’Ecole païenne (Banville), de l’ Ecole poitrinaire, de l’École du bon sens, de l’École mélancolico-farceuse (Alfred de Musset). — Nous surveiller et nous conseiller les uns les autres avec une entière franchise. — Faire les articles sur les quelques auteurs anciens, ceux qui, ayant devancé leur siècle, peuvent donner des leçons pour la régénération de la littérature actuelle. Exemple : Mercier, Bernardin de Saint— Pierre, etc. »

(2) Etude citée dans la bibliographie Dccaux, sans in Mais il fut, à cette époque, enlevé à ses travaux de critique et même à ses compositions poétiques par sa violente passion littéraire pour Edgar Poe, — passion qui devait remplir tout le reste de sa vie.

Dès 1 846, il avait lu les premières traductions des nouvelles du conteur américain, à mesure qu’elles paraissaient dans des journaux français (i), et il avait été

dication du journal où elle parut pour la première fois. Elle a été reprise, en 1867, dans le numéro du Présent du I er septembre, avec des augmentations et sous ce nouveau titre : de l’essence du rire et du comique dans les arts plastiques. Elle figure dans les Œuvres complètes, t. II.

(1) J’emprunte au très intéressant Memoir de John-II. Ingram, piacé en tête d’une excellente édition de The Works of Edgar Allan Poe donnée par Adam and Charles Black, Ëdinbnrgh, 1874, des détails, soit inconnus, soit oubliés du public français, sur la façon dont ces œuvres ont été, dans le principe, introduites en France : « En avril 1841, Edgar Poe publia dans le Graham’s magazine le conte : Les Meurtres de la rue Morgue… Cette nouvelle fut la première qui présenta son nom au public français. Elle fut traduite et publiée par Le Commerce comme une œuvre originale, sous ce titre : YOrang-Outang. Traduit de nouveau dans la Quotidienne, ce conte devint l’objet d’un procès qui fit découvrir la vérité. Une dame Meunier s’autorisa de l’intérêt qu’avait excité ce procès pour donner à des journaux français quelques traductions des contes de Poe pendant que la Revue des Deux-Mondes, la Revue Française et autres publications influentes parlaient, dans des termes hautement flatteurs, des productions du jeune auteur étranger. C’est ainsi que sa réputation prit l’essor en France et atteignit au point culminant, grâce aux traductions si fidèlement ressemblantes de Baude pénétré non seulement d’une admiration profonde, mais d’une ardente sympathie pour le puissant et original écrivain qui venait de lui être révélé. Charles Asselineau lié intimement, dès i845, avec Baudelaire, a décrit, en quelques pages qui sont peut-être les plus intéressantes de son livre, l’enthousiasme et le labeur de son ami.

Ce fut une véritable « possession ,>. Il ne pouvait plus penser qu’à Poe, parler que de Poe ; la gloire du conteur américain le souciait plus que la sienne propre. Il vouait à Willis et à Maria Clemm, à l’apologiste et à « l’ange gardien » de son double d’outreocéan, une reconnaissance passionnée. À tout venant, où qu’il se trouvât, il s’enquérait si on avait lu son auteur, et parfois il entrait dans une véritable colère si on l’ignorait.

« Je l’accompagnai un jour à un hôtel du boulevard des Capucines, où on lui avait signalé l’arrivée d’un homme de lettres américain, qui devait avoir connu Poe. Nous le trouvâmes en caleçon et en chemise, au milieu d’une flottille de chaussures de toutes sortes qu’il essaya/t avec l’assistance d’un cordonnier. Mais Baudelaire ne lui fit pas grâce : il fallut, bon gré mal gré, qu’il subit l’interrogatoire, entre une paire de bottines et une

[aire, qui employa plusieurs années de sa vie en efforts pour identifier son esprit avec celui de Poe, son idole, et reproduisit nombre de ses nouvelles en ne leur faisant perdre que peu de leur vigueur et de leur originalité.

l, aux efforts et au génie de Baudelaire qu’est dû surtout ce (ait que les Contes d’Edgar Poe sont devenus, en

ice, des modèles classiques. Edgar Poe est (chose à noter) le seul écrivain américain réellement connu et populaire en France. » paire d’escarpins. L’opinion de notre hôte ne fut pas favorable à l’auteur du Chai Noir. Je me rappelle notamment qu’il nous dit que M. Poe était un esprit bizarre et dont la conversation n’était pas du tout conséquioulive. Sur l’escalier, Baudelaire me dit en enfonçant son chapeau avec violence : — « Ce n’est qu’un yankee ! »

Pour que sa copie fût digne du modèle, aucune démarche, aucune recherche ne lui coûta. J’ai dit ([ne, dès son enfance, Baudelaire avait appris l’anglais. Non content de rouvrir ses dictionnaires, il demanda à la pratique quotidienne de la conversation un supplément d’expérience ; mais ce n’est pas chez les hautes classes que se conserve, dans son pittoresque et sa saveur originale, le génie d’une langue :

« Il prit longtemps pour conseil un tavernier anglais de la rue de Rivoli, chez lequel il allait boire le whisky et lire le Punch en compagnie de grooms du faubourg Saint-Honoré. »

Quant au minutieux scrupule qu’il apportait dans l’élaboration de ses traductions, on en peut juger par cette simple anecdote :

« Un jour, le voyant se creuser la tète à propos d’un détail d’orientation, j’eus le malheur de le plaisanter sur sa rigueur d’exactitude,

» — Eh bien ! dit-il en relevant la tête, et les gens qui lisent en suivant sur la carte ! »

Quelques lignes d’une lettre de Baudelaire, adressée à M. Armand Fraisse, rédacteur du Salut Public, de Lyon, qui les a citées dans une étude biographique sur notre poète (mai 1869), révèlent une des principales raisons de ce dévouement extraordinaire chez un traducteur : «… Je puis vous marquer quelque chose de plus singulier et de presque incroyable. En 18^6 on I&&7, j’eus connaissance de quelques fragments d’Edgar Poe : j’éprouvai une commotion singulière. Ses œuvres complètes n’ayant été rassemblées qu’après sa mort, en une édition unique, j’eus la patience de me lier avec des Américains vivant à Paris, pour leur emprunter des collections de journaux qui avaient été dirigés par Edgar Poe. Et alors, je trouvai, croyez-moi si vous voulez, des poèmes et des nouvelles, dont j’avais eu la pensée, mais vague et confuse, mal ordonnée et que Poe avait su combiner et mener à la perfection (1). »

On voit avec quelle franchise et quelle modestie le poète avoue ses tentatives avortées de romancier (2).


1) Cf., dans les Lettres, le billet à Thoré (Bruxelles, non daté), où Baudelaire revient sur son parallélisme avec Poe, à propos de Manet auquel ses détracteurs reprochent de « pasticher » Goya.

(2) Baudelaire, après le coup d’Etat de décembre i85i, avait voulu revenir, par le roman, à la littérature. « Je suis décidé à rester désormais étranger à toute la polémique humaine, et plus décidé que jamais à poursuivre le rêve supérieur de l’application de la métaphysique au roman. » (Lettre à Poulet-Malassis, 20 mars i85a.)

Cependant c’est à peine si, dans ses papiers, on a trouvé quelques titres ou ébauches de plans de romans, et par conséquent si l’on peut conjecturer quel eût été, dans ce genre de compositions, le caractère de son talent. Par certains côtés, il eût offert une grande ressemblance avec Edgar Poe ; c’est la même imagination sombre et tragique, constamment obsédée par la vision du surnaturel et le rêve de l invisible, mais sans le poétique idéalisme qui nous ravit chez le conteur américain. Tout le pessimisme de Baudelaire se retrouve ici, avec sa préoccupation presque exclusive des côtés dépravés de la nature Quant à cette affinité de nature et d’idées avec Poe, dont il cite une preuve si frappante, elle explique la valeur exceptionnelle de sa traduction. Son imagination l’ayant initié, par avance, à l’intelligence de son auteur, il put atteindre à cette perfection que les maîtres delà critique ont unanimement reconnue.

Le premier morceau qu’il traduisit, Révélation magnétique, parut dans la Liberté de penser (numéro de juillet 1848) au lendemain des journées de juin. Aucuu obstacle, ni les préoccupations politiques, ni la pau humaine. On rencontre sans doute, dans les listes de titres, l’indication de quelques thèses philosophiques telles que la théorie du sacrifice, ou la légitimation de la peine de mort. Mais les peintures des crimes effroyables, des vices repoussants, des corruptions raffinées auraient été beaucoup plus nombreuses, comme le prouvent ces titres : les Enseignements d’un monstre, la Maîtresse vierge, le Crime au collège, les Monstres, les Tribades, l’Amour parricide, une Infâme adorée. Quelques-unes de ces nouvelles, le Monde sous-marin, les Mineurs, la Fin du Monde, auraient offert à la puissante imagination du poète des sujets de tableaux épiques empruntés à la civilisation et à la nature. Mais dans ses projets les plus caressés reparaît toujours une poursuite obstinée de l’étrange et de l’extraordinaire. C’est là une conséquence logique de sa théorie favorite de l’étonnement, dont il faisait un des éléments essentiels de la beauté en littérature.

Ce que nous connaissons de ces projets de romans fait regretter que Baudelaire ne les ait pas mis à exécution. Un artiste si scrupuleux eût porté son inflexible probité littéraire, son acharnement à atteindre la perfection, dans un genre où l’originalité est le plus souvent sacrifiée à l’habileté du métier, à l’ambition des succès populaires. vreté, ne l’a jamais empêché de vaquer à ses travaux littéraires.

La publication de ses diverses traductions d’Edgar Poe se poursuivit pendant dix-sept ans. Baudelaire, dans son ardeur enthousiaste, reniait ses goûts les plus invétérés, son amour de la flânerie et de la con— | versa tion, « le grand, l’unique plaisir d’un être spirituel » : Ufi

« Cette année —là (il s’agit ici des Contes extraordinaires parus, au Pays en i855, et, détail qui a bien sa curiosité, qu’on lui payait à raison de 20 francs le feuilleton), Baudelaire résolut le dur problème d’écrire un feuilleton par jour. Le feuilleton, il est vrai, n’avait que six colonnes. La tâche, cependant, n’en était pas moins dure, si l’on songe à la différence d’une traduction parlée ou rêvée, et d’une traduction écrite, et aussi à la ponctualité exigée par le journal. Baudelaire soutint vaillamment la gageure qu’il avait faite avec lui-même. Pour s’épargner le temps d’ouvrir la porte, ou l’ennui des malentendus, il laissait la clef dans la serrure, et recevait tout en travaillant les visites de gens quelquefois très importuns et très indiscrets, qu’il ne se donnait pas même la peine de congédier, et qui ne se retiraient que vaincus par son silence et sa distraction, ou agacés par le bruit de la plume courant sur le papier. Souvent, en l’allant voir le soir, un peu taid, j’ai trouvé endormi dans un coin le garçon d’imprimerie chargé de rapporter, soit la copie, soit les épreuves que Baudelaire lui faisait quelquefois attendre longtemps. »

Vsselineau nous conte encore que pendant l’impression du second volume des Histoires Extraordinaires, son ami alla se loger pendant un mois à Corbeil, pour être plus à portée de l’imprimerie Grcté, où se corn— lit le livre, et dont les ouvriers ont du garder le souvenir de son séjour.

« Dans les imprimeries où l’on emploie les femmes à la com position, Baudelaire avait particulièrement à souffrir de la légèreté et de l’ignorance de ces équipes femelles. Ces noms de filles et de femmes, mêlés à ses imprécations, faisaient l’effet le plus comique ; — Ali ! cette Anna ! — Ah ! cette Ursule ! — Je reconnais bien là cette infâme Hortense ! — Cette s… Pulchérie n’en fait jamais d’autres ! etc., etc. »

Il est bien à croire que, sans l’attaque de paralysie qui le frappa, il eut voulu accomplir jusqu’au bout sa tâche. Il avait négligé quelques contes et quelques poésies, •qui ont été plus tard traduits par M. William Hughes, et les éditions des œuvres de Poe, publiées, soit en Amérique, soit en Angleterre, contiennent des opuscules, des articles de critique, des marginalia, — notes sur tous sujets, morale, philosophie, littérature, — dont le poète français a signalé l’intérêt et l’importance.

Outre ces traductions, Baudelaire a écrit sur Edgar Poe deux : grandes études biographiques et littéraires, pleines d’aperçus ingénieux et de thèses aussi neuves que sensées (i).

L’année i855 fut, pour Baudelaire, une période d’activité nouvelle et de fécondité inaccoutumée. Il revint à ses études de critique et publia dans Le Pays (mai-juin i855) une série d’articles sous ce titre : « Exposition universelle : Beaux-arts. — Méthode de critique. — De l’idée moderne du progrès appliqué aux beaux-arts. Déplacement de la vitalité (2). »

(1) Edgar Allan Poe, Sa vie et ses ouvrages, et Actes nouvelles sur Edgar Poe. Ces deux études font partie des tomes Y et VI des Œuvres complètes.

(2) Ils sont réimprimés dans le tome II des GEuvrei

complètes. C’est Ki le travail le plus étendu, le plus remarquable à tous égards, où Baudelaire ait exposé ses doctrines de critique d’art. Il y traite surtout, avec compétence et originalité, les questions éternelles de la ligne et de la couleur. Si son enthousiasme pour Delacroix peut être taxé d’engouement, les passages où il discute magistralement les hautes qualités et les défauts incontestables du talent d’Ingres doivent être comptés parmi les meilleures pages que la critique d’art contemporaine ait à citer.

Dans le même temps que cette belle étude accréditait son nom auprès du public, Baudelaire se voyait ouvrir l’accès de la Revue des Deux-Mondes. La direction, dérogeant en faveur du poète à la règle qu’elle s’était faite de n’offrir à ses lecteurs que des vers signés de noms déjà illustres, publiait dix-huit poèmes choisis dans le recueil des Fleurs du mal déjà prêt pour Fimpression (i).

(i) Yoici la liste de ces poèmes : Au lecteur, Réversibilité, te Tonneau de la haine, Confession, l’Aube spirituelle, la Volupté, Voyage ci Cythère, À la Belle aux cheveux d’or {l’Irréparable), V Invitation au voyage, Mœsta et errabunda, la Cloche, l’Ennemi, la Vie antérieure, le Spleen, Remords posthume, le Guignon, la Béatrice, l’Amour et le Crâne.

La direction de la Revue, redoutant l’étonnenieiit dont cette poésie, d’un caractère si nouveau, devait frapper ses lecteurs, mit en tète des citations cette note timorée :

« En publiant les vers qu’on va lire, nous croyons montrer une fois de plus combien l’esprit qui nous anime est favorable aux essais, aux tentatives, dans les sens les plus divers. Ce qui nous paraît ici mériter l’intérêt, c’est l’expansion vive et curieuse, même dans sa violence, de Par l’audace de la pensée et le choix des thèmes traités, ces poèmes firent scandale, mais fondèrent la réputation de l’auteur. Le public compétent, les littérateurs et les artistes proclamèrent qu’un poète original et puissant venait de surgir.

Quelques mois plus tard, Baudelaire trouvait enfin un éditeur pour son volume de poésies vainement offert à plusieurs libraires de Paris.

Il ne fut apprécié à sa valeur que par un ami aventureux de caractère et confiant dans sa fortune, Auguste Poulet-Malassis, fils d’un imprimeur d’Alençon, qui avait longtemps cherché sa voie. Cet élève de l’Ecole des chartes avait, en la quittant, négligé la

quelques défaillances, de quelques douleurs morales que, sans les partager ni les discuter, on doit tenir à connaître, comme un des signes de notre temps. Il nous semble d’ailleurs qu’il est des cas où la publicité n’est pas seulement un encouragement, où elle peut avoir l’influence d’un conseil utile et appeler le vrai talent à se dégager, à se fortifier, en élargissant ses voies, en étendant son horizon. »

Dans ses curieux Lundis d’un Chercheur (Caïman n-Lévy, 189/4), le vicomte de Spqelbercii de Lovenjoul rapporte que cette note est communément attribuée à M. Emile Montégut.

Léo Lespès, en publiant le Vin des honnêtes gens (l’âme du Vin), et le Châtiment de l’Orgueil dans son Magasin des Familles, y avait aussi joint une note, au moins aussi savoureuse que celle de la Revue des Deux-Mondes :

« Ces deux pièces sont tirées d’un livre intitulé, les Limbes, qui paraîtra très prochainement et qui est destiné à reproduire les agitations et les mélancolies de la jeunesse moderne. » paisible étude du passé pour se livrer aux passions politiques du jour. Insurgé de juin i848, condamné à la déportation, puis gracié, à quelques mois de là, il était revenu à Paris pour y vivre dans le milieu qu’il aimait (i).

Rappelé à Alençon par la mort de son père, il lui avait succédé, et comme l’impression du journal de la préfecture ne pouvait suffire à son activité, il voulut donner satisfaction à ses goûts et à ses aptitudes littéraires en éditant quelques ouvrages de ses jeunes amis parisiens. Après s’être adressé à Théodore de Banville, qui lui donna les Odes funambulesques , il offrit à Baudelaire d’éditer les Fleurs du mal (2).

(1) Lire, sur Poulet-Malassis, les intéressantes études biographiques du G te G. de Contades (Le Livre, n° du 10 mars 1 884), et de M. Maurice Tourneux : Auguste Poulet-Malassis (Paris, aux bureaux de l’Artiste, 1893. Tirage à part à 50 exemplaires.) Cette dernière étude est illustrée de frises et de lettres ornées que Braquemond avait dessinées et Sotain gravées, pour une édition de luxe des Fleurs du mal. Nous aurons d’ailleurs l’occasion de revenir sur ce projet qui n’aboutit point.

(2) Plusieurs causes créèrent l’intimité entre le poète et son éditeur, en dépit, ou plutôt en vertu des différences de tempérament et d’intelligence qui les séparaient. Imprégné de la philosophie et de la littérature du xvm e siècle, Poulet-Malassis semblait avoir peu de points de contact avec un homme qui professait un catholicisme intolérant, abominait Voltaire qu’il appelait : « ce misérable, ce maudit », et se faisait gloire d’être le plus romantique des poètes de sa génération. Mais ils sympathisaient sous d’autres rapports. Tous deux aimaient la fantaisie dans l’art et dans la vie, ce que Baudelaire ap Le poète se hâta d’accepter. Il ne recevrait pour son travail qu’une rétribution clés plus modiques (vingtcinq centimes par exemplaire), mais il aurait la joie de se voir imprimer en jolis caractères, sur beau papier, et avec un soin typographique auquel il n’était pas accoutumé (i).

pelle « le bohémianisme », tous deux accusaient de la recherche dans leur toilette : M. Tourneux a noté, sur le chef de Poulet-Malassis, « certains chapeaux gris dont le poil se moirait au souffle de la brise », qui ne feraient pas mauvaise figure auprès du fameux tube a bords plats et évasé du haut, que Baudelaire s’irritait de ne pouvoir trouver à Bruxelles : tous deux étaient passionnés de belles typographies et faisaient habiller leurs livres chez les plus fameux artistes de la reliure. Enfin Malassis avait assez de souplesse d’esprit pour comprendre même la littérature qui n’avait pas ses préférences, — et il était aimable, qualité que Baudelaire prisait entre toutes, chez ses amis.

L’activité de l’éditeur ornais avait inspiré à Charles Monselet ce quatrain :

Dans le chef-lieu d’Alençon

On imprime, on imprime,

Dans le chef-lieu d’Alençon,

On imprime tout au long.

(i) Sur les conditions du traité conclu avec PouletMalassis et sur tous les incidents de l’impression des Fleurs du mal, qui dura cinq mois, voir le Charles Baudelaire, Lettres, année 1857.

Le fac-similé du traité conclu entre le poète et l’éditeur, — tout entier de la main de Baudelaire, — a été reproduit dans le n° de la Plume, i or juillet 1893. (M. Jules Le Petit, Noies sur Baudelaire.) Nous y lisons que deux ouvrages étaient prévus, les Fleurs du mal, et Bric-à-brac esthétique. L’impression du volume avança très lentement et non sans soulever de fréquentes querelles entre l’auteur et l’éditeur ; les lettres de Baudelaire en contiennent de nombreuses traces. Toutefois, leur amitié sortit intacte de ces brouilles passagères (ï).

Les épreuves conservées par Poulet-Malassis ne contiennent qu’un petit nombre de variantes, car le texte du manuscrit, que le poète livrait à l’impression, était arrêté depuis longtemps. La dédicace à Théophile Gautier est le seul passage important qui ait subi plusieurs rédactions.


(ï) Nous n’avons pas la contre-partie de cette correspondance, les lettres de Poulet Malassis ; mais l’exemplaire d’épreuves des Fleurs du mal, qu’il avait conservé et que nous a communiqué M. Parran, porte, sur un feuillet de garde, cette curieuse note, écrite par PouletMalassis : « On trouvera, dans ma bibliothèque, un exemplaire d’épreuves des Fleurs du mal, qui fera connaître le désir de perfection et les scrupules de l’auteur, et donnera une bonne idée de la patience de l’imprimeur. » Toutefois, sur une épreuve, on lit ces lignes de la môme main : « Je crois de plus en plus, mon cher Baudelaire, que vous vous f… de moi, ce que je n’ai mérité en aucune façon. » D’autre part, les nombreux passades des lettres et des épreuves où le poète relève, avec colère et sarcasmes, des négligences de toute sorte et de grossières fautes d’impression, démontrent qu’il était en droit d’incriminer Timpéritie des compositeurs et des correcteurs, parfois môme l’incurie de l’imprimeur luimême. Baudelaire attachait avec raison la plus grande importance à la pureté de son texte. Asselineau a donné sur ce point de minutieux et intéressants détails. (Vie de Baudelaire, p. 5o-52.) En voici la première version, encore inédite :

À mon très cher et vénéré maître et ami, Théophile Gautier.

« Bien que je te prie de servir de parrain aux Fleurs du mal, ne crois pas que je sois assez perdu, assez indigne du nom de poète, pour m’imaginer que ces fleurs maladives méritent ton noble patronage. Je sais que, dans les régions éthérées de la véritable poésie, le mal n’est pas, non plus que le bien, et que ce misérable dictionnaire de mélancolie et de crime peut légitimer les réactions de la morale, comme le blasphémateur confirme la i religion. Mais j’ai voulu, autant qu’il était en moi, en espérant mieux peut-être, rendre un hommage profond à l’auteur de lAlbertus, de la Comédie de la Mort et iVEspana, au poète impeccable, au magicien es langue française, dont je me déclare, avec autant d’orgueil que d’humilité, le plus dévoué, le plus respectueux et le plus jaloux des disciples.

» Chaules Baudelaire. »

On lit, sur cette épreuve, trois lignes qui ne paraissent pas être de la main de Poulet-Malassis : « Dédicace des Fleurs du mal (i) à Théophile Gautier qui la fit supprimer, parce qu’une dédicace ne doit pas être une projession de foi. »

Le succès, mêlé de scandale, que le livre obtint au


(i) Les Fleurs du mal sont annoncées, au Journal de la Librairie, dans le n° du n juillet 1857. L’exemplaire de cette première édition, qui a appartenu à Poulet-Malassis, porte, sur un feuillet de garde, cette note autographe de son premier possesseur : « Tiré à i.3oo exemplaires, papier vélin, et 20 vergés. Les exemplaires vergés furent, presque tous, distribués par Baudelaire. Deux ou trois furent vendus à des libraires et trouvèrent amateur, en 1867 et i858, à vingt, trente et même quarante francs. » lendemain de son apparition (i), devait attirer l’attention du parquet qui, pour contre-balancer l’effet produit sur le public par ses rigoureuses poursuites contre la presse politique, déployait un zèle outré dans la répression de toute attaque réelle ou apparente à la morale et aux bonnes mœurs. Baudelaire fut donc assimilé aux chansonniers obscènes et traduit en police correctionnelle ainsi que ses imprimeurs et éditeurs. C’était la première fois, depuis la Restauration, qu’un volume de vers, ayant un caractère hautement littéraire, était poursuivi par la justice ; encore peut-on dire que si Béranger fut accusé et condamné, c’est qu’on voulait frapper en lui non le poète, mais l’adversaire politique.

Les amis du poète témoignèrent particulièrement, en cette circonstance, de la sincérité de leur dévouement. L’Edition définitive, a donné à l’appendice du tome I, — on les y a lues certainement, — les belles pages dont la critique indépendante avait salué l’éclosion des Fleurs du mal, et que Baudelaire réunit en 1857, dans une brochure, sous la forme d’un mémoire à ses juges. De ces quatre articles, deux seulement, ceux d’Edouard Thierry et de F. Dulamon, avaient pu paraître ; les deux autres étaient « restés sur le marbre » au Pays et à la Revue française. Barbey d’Aurevilly et Ch. Wclinoau, leurs signataires, s’efforçaient à vaincre la timidité de Jouis directeurs respectifs, prêts à pro (1) On trouvera à I’Appendice 111, 1, l’article du Figaro qui, selon une lettre de Baudelaire à Malassis, aurait déterminé les poursuites. fiter de la moindre hésitation des pouvoirs publics. « Si la poursuite s’interrompait, un mot vite, pour que mon article se lève comme un Cid, pour vous î » , recommandait le « vieux mauvais sujet » à son cher « misanthrope de la vie coupable ». Et encore, — on sait que le siège du ministère public fut occupé dans cette affaire par M. Pinard : « Je pétrirai Bri’icker, qui pétrira Pinard, qui pétrira vos juges I (î) » Sainte Beuve, auquel Baudelaire avait voué dès i844 une amitié et une admiration déférentes (2), et dont son avocat, M. Chaix d’Est-Ange (le iils), lui avait conseillé de réclamer la secrète assistance, — Sainte-Beuve, empêché par ses relations officielles de prendre parti ouvertement pour son ami, lui rédigea du moins des « Petits moyens de dé


(1) Appendice, X, lettres de Barbey d’Aurevilly.

(2) Voir VEpître à Sainte-Beuve.

Entre tous ses amis, c’est à Sainte-Beuve que Baudelaire porta son affection la plus entière. 11 y avait entre l’auteur de Joseph Delovme et l’auteur des Fleurs du mal des affinités évidentes. Quand Baudelaire les lui signala, Sainte-Beuve répondit : « Vous dites vrai, ma poésie se rattache à la vôtre. J’avais goûté du même fruit amer, plein de cendres, au fond. » Bientôt Sainte-Beuve appela Baudelaire : « mon cher enfant », et devint pour lui « l’oncle Beuve ». Apprenant le rétablissement de son ami, dont l’état avait donné de graves inquiétudes, Baudelaire écrivait à M. Troubat, le dévoué secrétaire du Critique des lundis : « Je n’ai éprouvé d’émotions de ce genre pour la santé d’autrui, que pour Eugène Delacroix, qui était pourtant un grand égoïste. Mais les affections me viennent beaucoup de l’esprit. » fense (i) ». Mémement Flaubert, grandement indigné (2).

Baudelaire, lui, ne s’inquiétait guère du résultat des poursuites dont il était l’objet : « \ite, cachez, mais cachez bien toute l’édition…, écrivait-il à Poulet-Malassis, au moment de la saisie. — Voilà ce que c’est que de ne pas vouloir lancer sérieusement un livre. Au moins, nous aurions la consolation, si vous aviez fait tout ce qu’il fallait faire, d’avoir vendu l’édition en trois semaines, et nous n’aurions plus que la gloire d’un procès, duquel d’ailleurs il est facile de se tirer. »

Mais le ministre d’Etat dont il avait réclamé la protection (3), n’intervint pas ; M. Ghaix d’Est— Ange, en dépit des supplications de son client, négligea (4) de se servir des « moyens » fournis par Sainte-Beuve et plaida « je ne sais quelles bassesses, sans vie et sans voix », comme Barbey pouvait l’écrire, au sortir de l’audience, à son ami ïrébutien (5). Lançon, avocat

(i) V. le cbap. ni de I’Appendice, 2. V. aussi les curieux détails que donne sur ce fameux procès le Recueil d’anecdotes de Charles Asselineau.

(2) V. Appendice, X, les lettres de Flaubert.

(3) V. Lettre à monsieur le minisire dElat (sans date, année 1807).

(4) Baudelaire lui avait écrit : « Je vous supplie, cher Monsieur, de ne pas négliger les monstruosités de la Chute d’un ange. Si vous voulez, je chercherai avec vous les passages.

<"< Décidément citez (avec dégoût et horreur) les bonnes ordures de Bérangcr : le bon Dieu, Margot, Jeannelon (ou Jeannette)…»

(5) V. Appendice, X. de l’éditeur, ne se montra guère plus habile, comme en témoigne ce triolet attribué à Àsselineau :

De Broise, (i) imprimeur d’Alençon, À Lançon confie sa défense (sic). Je trouve semblable à Lançon De Broise, imprimeur d’Alençon. Lançon prononce en râlant son Plaidoyer de peu d’importance. De Broise, imprimeur d’Alençon, À Lançon confie sa défense.

Asselineau, racontant, dans la Vie de Baudelaire, l’audience où le poète s’entendit condamner, proteste avec indignation contre l’arrêt du tribunal. Une note marginale de l’exemplaire des Fleurs du mal, qui appartint à Poulet-Malassis, complète le récit d’ Vssclineau et nous donne l’appréciation de cet éditeur, très philosophe d’opinion et de tempérament, toujours prompt, par suite, à se résigner aux désagréments plus ou moins graves que lui attiraient son esprit d’aventure ou les épreuves inséparables de sa profession :

« L’auteur et les éditeurs et imprimeurs des Fleurs du mal furent prévenus d’offense à la morale politique et religieuse. On écarta le délit d’offense à la morale publique et aux bonnes mœurs. Baudelaire fut condamné à trois cents francs d’amende, et moi et mon beau-frère, chacun à cent francs et à la suppression des pièces portant les numéros XX, XXX, XXXIX, LXXX, LXXXI et LXXXVI1. Les considérants du jugement furent d’ailleurs flatteurs pour Baudelaire, et le ministère public, par l’organe de M. Pinard, conclut à la modération de la peine. »

Poulet Malassis se contente certes de peu, quand il (i) L’associé de Poulet-Malassis. qualifie de « flatteurs » les considérants du jugement ; on ne peut être de son avis quand on en lit le texte, tel qu’il a été imprimé dans les journaux du temps et reproduit par Le Livre (livraison du 10 mars 1881). Le voici, intégralement :

« En ce qui touche le délit d’offense à la morale religieuse :

» Attendu que la prévention n’est pas établie, renvoie les prévenus des fins des poursuites ;

» En ce qui concerne la prévention d’offenses à la morale pu blique et aux bonnes mœurs :

» Attendu que l’intention du poète, dans le but qu’il voulait atteindre et dans la route qu’il a suivie, quelque effort de style qu’il ait pu faire, quel que soit le blâme qui précède ou qui suit ses peintures, ne saurait détruire l’effet funeste des tableaux qu’il présente au lecteur, et qui, dans les pièces incriminées, conduisent nécessairement à l’excitation des sens par un réalisme grossier et offensant pour la pudeur ;

» Attendu que Baudelaire, Poulet-Malassis et de Broise ont commis le délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, savoir : Baudelaire, en publiant, Poulet-Malassis et de Broise, en publiant, vendant et mettant en vente, à Paris et à Alençon, l’ouvrage intitulé : Les Fleurs du mal, lequel contient des passages et expressions obscènes et immorales (sic) ;

" Que lesdits passages sont contenus dans les pièces portant les numéros 20, 3o, 39, 80, 81 et 87 du recueil (1) ;

/> Vu l’art. 3 de la loi du 17 mai 1819, l’art. 26 de la loi du 26 mai i8iç) ;

» Vu également l’art. 463 du Code pénal ;

ondamne Baudelaire à 3oo francs d’amende ;

(1) Voici les titres des six pièces condamnées : Lesbos, Femmes damnées [Hippolyte et Delphine), le Léthé, À celle qui est trop gaie, les Bijoux el les Métamorphoses du Vampire. Kilos furent réimprimées par Poulet-Malassis, dans le recueil intitulé : les Epaves (Bruxelles, 186C). » Ordonne la suppression des pièces portant les numéros 20, 3o, 3g, 80, 81 et 87 du recueil ;

» Et condamne les prévenus solidairement aux frais. »

Baudelaire n’a cessé de protester contre cet arrêt (1). Dès le lendemain du procès, songeant à une seconde

(i)«En sortant de cette audience, je demandai à Baudelaire, étourdi de sa condamnation : « Vous vous attendiez à être acquitté ? — Acquitté ! me dit-il, j’attendais qu’on me ferait réparation d’honneur ! » (Asselineau, Vie de Baudelaire.)

Mais ce qui, dans ce procès, irrita le plus fort le poète, ce fut de s’entendre reprocher par le procureur impérial « son réalisme. » Champfleury le lui avait prédit (V. Souvenirs et portraits de jeunesse), et l’on sait, sur ce chapitre des tendances supérieures de l’art, quelles divergences séparaient les deux amis.

Les Concourt enregistrent, eux aussi, clans leur Journal :

« Baudelaire soupe aujourd’hui à côté de nous. Il est sans cravate, le col nu, la tète rasée, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche voulue, de petites mains lavées, écurées, soignées comme des mains de femme. Et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix d’acier, et une élocution visant à la précision ornée d’un Saint— Just et l’attrapant.

» // se défend obstinément, avec une certaine colère sèche y d’avoir outragé les mœurs dans ses vers. »

Ils constatent d’ailleurs, un peu plus loin (t. III, p. 358) : « Il est vraiment curieux que ce soient les quatre hommes les plus purs de tout métier et de tout industrialisme, les quatre plumes les plus entièrement dévouées à l’art, qui aient été traduits sur les bancs de la police correctionnelle : Baudelaire Flaubert et nous. »

Ajoutons que le ministère public, on peut du moins le présumer, estima l’arrêt bien sévère, car les condamnés fuient dispensés de payer l’amende. édition, il préparaît une préface où il rêvait d’affirmer, avec sa foi dans les privilèges du poète, son « majestueux ; dédain » pour l’ignorance et la fausse pruderie de ses contemporains. Les trois projets que nous avons de cette préface (i), à laquelle il ne renonça que sur les pressantes prières de Malassis, le montrent renchérissant toujours davantage sur ses hautaines ironies. Et, dans Mon cœur mis à nu (XXI s au nombre de divers opuscules qu’il se réservait d’écrire plus tard, il mentionne celui-ci : « Histoire des Fleurs du mai Humiliation par le malentendu, et mon procès. »

Le malentendu, c’est la prétention des juges de rendre un écrivain responsable de ses innocentes fictions. Selon une thèse exposée dans une note célèbre du Reniement de Saint-Pierre, le poète a le droit absolu, il a même le devoir de « façonner, en parfait comédien, son esprit à tous les sophismes et à toutes les corruptions ». D’où cette conclusion logique, que la condamnation du poète, en ce cas, est aussi injuste que serait celle d’un acteur qui, rentré dans la cou. se verrait mettre en jugement pour les crimes du personnage qu’il a représenté.

Mais celle thèse est en contradiction flagrante avec un passage capital d’une lettre, écrite neuf ans plus tard, à sou ami et confident, M. Ancelle (28 février 1866). Parlant de « l’horreur que la France a de la poésie, de la vraie poésie », il en vient aux Fleurs du mal, et tout à coup sa pensée intime, son secret, lui échappe :


(1) V. Œuvres posthumes. « Faut-il vous dire à vous, qui ne l’avez pas plus deviné que les autres, que, dans ce livre atroce, j’ai mis toute ma pensée, tout mon cœur, toute ma religion (travestie), toute ma haine ?I1 est vrai que j’écrirai le contraire, que je jurerai mes grands dieux que c’est un livre d’art pur, de singerie, de jonglerie ; et je mentirai comme un arracheur de dents. »

Si Baudelaire n’a pas tenu à ses juges le môme langage, c’est uniquement par respect humain et par prudence.

Le public répondit à la sentence, qui frappait le poète, par un redoublement de curiosité envers sa personne et son œuvre. Quant aux littérateurs, aux artistes, leur protestation fut unanime (i). Victor Hugo lui écrivit :

(i) Un écrivain de talent, trop oublié aujourd’hui, le marquis de Gustine, que Baudelaire estimait fort non seulement comme romancier, mais aussi comme dandy et comme catholique, l’avait remercié de l’hommage d’un exemplaire de son livre par une lettre que l’édition définitive des Fleurs du mal a publiée. En apprenant le dénouement du procès, il écrivit à M. Barbey d’Aurevilly :

« Je partage également votre opinion sur le poète condamné, mais non jugé par notre police morale… Nos puritains en robe noire s’obstinent à vouloir faire de ce monde un couvent consacré à l’éducation des jeunes fdles. Là, on pourrait faire ignorer le mal ; ici, on ne peut que le faire craindre et haïr. Si l’on exclut de la littérature la peinture du vice, il faut renoncer non seulement à l’art, mais à la religion, et commencer par saisir la Bible pour en ôter la moitié des chapitres, le Cantique des cantiques et beaucoup de versets de YEpître de saint Paul aux Romains, où le vice est affreusement caractérisé, avec une crudité qui révolterait la correctionnelle, si elle trouvait ce style-là chez un moderne… » Hauteville-House, 3o août 1857. « J’ai reçu, monsieur, votre lettre et votre beau livre. L’art est comme l’azur, c’est le champ infini : vous venez de le prouver. Vos Fleurs du mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Continuez. Je crie bravo ! de toutes mes forces, à votre vigoureux esprit. Permettez-moi de finir ces quelques lignes par une félicitation. Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu’il appelle sa justice vous a condamné au nom de ce qu’il appelle sa morale ; c’est là une couronne de plus. Je vous serre la main, poète.

« Victor Hugo ».

Ajoutons, pour compléter la collection des lettres de Barbey d’Aurevilly à Baudelaire (V. Appendice, X), que la lettre de M. de Custine porte au dos, à l’encre rouge et de la main de l’auteur de La Vieille maîtresse : « Bonjour mon ami.

a Voilà la lettre de M. de Custine dont je vous avais parlé.

Je pars demain.

À vous,

J. B. d’AuREVILLY. »