Charles Cros (Verlaine)

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Œuvres complètes
Vanier (Messein) (pp. 384-397).


CHARLES CROS


Charles Cros, poète français, né à Fabrezan près Narbonne (Aude), le Ier octobre 1842, n’a imprimé qu’un livre de vers grossi de fantaisies en prose : mais son œuvre dans des journaux et revues, œuvre non encore recueillie, est considérable dans la mesure de l’extrême talent déployé sous la dictée d’un génie aussi beau qu’incontestable. Génie, le mot ne semblera pas trop lort à ceux assez nombreux qui ont lu ses pages impressionnantes à tant de titres, et ces lecteurs, je les traite d’assez nombreux en vertu de la clarté, même un peu nette, un peu brutale, et du bon sens parfois aigu, paradoxalement dur, toujours à l’action, qui caractérise sa manière si originale d’ailleurs. De la taille des plus hauts entre les écrivains de premier ordre, il a parfois sur eux ce quasi-avantage et cette presque infériorité de se voir compris, mal à la vérité dans la plupart des cas, et c’est heureux et honorable, par des lecteurs d’ordinaire rebelles à telles œuvres de valeur exceptionnelle en art et en philosophie. Et pourtant amère et profonde, ce qui est souvent, mais ici bien particulièrement synonyme, se manifeste en tout lieu la philosophie de Charles Cros, desservie par un art plutôt sévère sous son charme incontestable mais d’autant plus pénétrant. Lisez par exemple ces étranges nouvelles Correspondance interastrale, et surtout la Science de l’Amour, cruelle satire où toute mesure semble gardée dans la plaisanterie énorme. J’y relis avec joie ces vers colossaux d’une « romance » imaginée par l’auteur en gaieté au compte d’un bon jeune homme brûlant pour une pensionnaire moins naïve mais aussi férocement bête que son « amour » la lui montre, d’une flamme intelligente à la façon de celles de l’enfer, et qu’il lui soupire très sérieusement, en pleine soirée bourgeoise, en vue de les charmer, elle, ses parents et LA dot :


AUPRÈS D’UN BOCAL


Je le voyais en blanc faux-col.
Frais substitut aux dignes j3oses :
S’il n’était pas dans l’alcool,
Comme il eût fait de crrandes choses !

· · · · · · · · · · · · · · ·


Lisez parmi ses Monologues (c’est lui, entre parenthèses, qui a créé, ou je me trompe fort, ce genre charmant, le Monologue, qu’on a sans doute Lien galvaudé postérieurement à lui et dont Coquelin Cadet fut l’impayable propagateur), lisez, dis-je, entre de nombreux chefs-d’œuvre en l’espèce, le Bilboquet, flegme tout britannique, verve bien gauloise, exquis mélange d’humour féroce et de bon gros rire fm et sûr. Lisez encore ces choses, ni poèmes en prose (titre et forme bien affadis depuis ces maîtres, AIoysius Bertrand, CharlesBaudelaire, Stéphane Mallarmé, Arthur Rimbaud), ni contes, nirécits,nimeme histoires, le Hareng saur, angélique enfantillage justement célèbre, et le Meuble, que j’ai toutes raisons d’environner de sympathies môme intrinsèques pour ainsi parler, l’ayant possédé, ce meuble, du temps où je possédais quelque chose au soleil de tout le monde. Enfin, fouillez les publications, exclusivement consacrées aux belles et bonnes Lettres, d’il y a quelque temps, la Renaissance, la Revue du Monde nouveau, plus récemment, la Décadence, etc. Vous reviendrez charmés puissantment, délicieusement frappés de ce voyage au pays bleu. Car Charles Cros, il ne faut jamais l’oublier, demeure poète, et poète très idéaliste, très chaste, très naïf, même dans ses fantaisies les plus apparemment terre-à-terre, cela d’ailleurs saute aux yeux dès les premières lignes de n’hnportc quoi de lui.

Mais pour le juger, pour l’admirer dans toute sa puissance de bon et très bon poète, es menester, comme dit l’Espagnol, de se procurer l’unique recueil de vers de Charles Cros, le Coffret de Santal et de se l’assimiler d’un bout à l’autre, besogne charmante mais bien courte, car le volume est matériellement mince et l’auteur n’y a mis que ce que, bien trop modeste, il a cru être tout le dessus de son magique panier. Vous y trouverez, sertissant des sentiments tour à tour frais à l’extrême et raffinés presque trop, des bijoux tour à tour délicats, barbares, bizarres, riches et simples comme un cœur d’enfant et qui sont des vers, des vers ni classiques, ni romantiques, ni décadents [1] bien qu’avec une pente à être décadents, s’il fallait absolument mettre un semblant d’étiquette sur de la littérature aussi indépendante et primesautière. Bien qu’il soit très soucieux du rythme et qu’il ait réussi à merveille de rares et précieux essais, on ne peut considérer en Cros un virtuose en versification, mais sa langue très ferme, qui dit haut et loin ce qu’elle veut dire, la sobriété de son verbe et de son discours, le choix toujours rare d’épithètes jamais oiseuses, des rimes excellentes sans l’excès odieux, constituent en lui un versificateur irréprochable qui laisse au thème toute sa grâce ingénue ou perverse.

Au surplus, voici quelques exemples qui « en diront plus que tout commentaire ».


L’ORGUE [2]
MUSIQUE D’ARMAND GOUZIEN


À André Gill.


Sous un roi d’Allemagne ancien,
Est mort Gottlieb le musicien.
     On l’a cloué sous les planches.
            Hou ! Hou ! Hou !
      Le vent souffle dans les branches

Il est mort pour avoir aimé
La petite Rose-de-Mai.
      Les filles ne sont pas franches.
            Hou ! Hou ! Hou !
      Le vent souffle dans les branches.

Elle s’est mariée, un jour.
Avec un autre, sans amour.
     « Repassez les robes blanches ! »
            Hou ! hou ! hou !
      Le vent souffle dans les branches.


Quand à l’église ils sont venus,
Gottlieb à l’orgue n’était plus,
      Comme les autres dimanches.
            Hou ! hou ! hou !
      Le vent souffle dans les branches.

Car depuis lors, à minuit noir.
Dans la forêt on peut le voir
      À l’époque des pervenches.
            Hou ! hou ! hou !
      Le vent souffle dans les branches.

Son orgue a les pins pour tuyaux.
Il fait peur aux petits oiseaux.
      Morts d’amour ont leurs revanches.
            Hou ! hou ! hou !
      Le vent souffle dans les branches.



LE HARENG SAUR [3]


À Guy.


Il était un grand mur blanc — nu, nu, nu.
Contre le mur une échelle — haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur — sec, sec, sec.

Il vient, tenant dans ses mains — sales, sales, sales.
Un marteau lourd, un grand clou — pointu, pointu, poinlu,
Un peloton de ficelle — gros, gros, gros.



Alors il monte à l’échelle — haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu — toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur blanc — nu, nu, nu.

Il laisse aller le marteau — qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle — longue, longue, longue.
Et, au bout, le hareng saur — sec, sec, sec.

Il redescend de l’échelle — haute, haute, haute,
L’emporte avec le marteau — lourd, lourd, lourd,
Et puis, il s’en va ailleurs, — loin, loin, loin.

Et, depuis, le hareng saur — sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle — longue, longue, longue,
Très lentement se balance — toujours, toujours, toujours.

J’ai composé cette histoire, — simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens — graves, graves,
Et amuser les enfants — petits, petits, petits, [graves,



L’ARCHET [4]
MUSIQUE DE CABANER


Elle avait de beaux cheveux, blonds
Comme une moisson d’août, si longs
Qu’ils lui tombaient jusqu’aux talons.



Elle avait une voix étrange.
Musicale, de fée ou d’ange,
Des yeux verts sous leur noire frange.

Lui ne craignait pas de rival.
Quand il traversait mont ou val.
En l’emportant sur son cheval.

Car, pour tous ceux de la contrée,
Altière elle s’était montrée,
Jusqu’au jour qu’il l’eut rencontrée.

L’amour la prit si fort au cœur,
Que pour un sourire moqueur.
Il lui vint un mal de langueur.

Et dans ses dernières caresses :
« Fais un archet avec mes tresses,
Pour charmer tes autres maîtresses,

Puis, dans un long baiser nerveux,
Elle mourut. Suivant ses vœux.
Il fit l’archet de ses cheveux.

Comme un aveugle qui marmonne,
Sur un violon de Crémone
Il jouait, demandant l’aumône.

Tous avaient d’enivrants frissons
À l’écouter. Car dans ces sons
Vivaient la morte et ses chansons.



Le roi, charmé, fit sa fortune.
Lui, sut plaire à la reine brune
Et l’enlever au clair de lune.

Mais, chaque fois qu’il y touchait
Pour plaire à la reine, l’archet
Tristement le lui reprochait.

Au son du funèbre langage,
Ils moururent à mi-voyage.
Et la morte reprit son gage.

Elle reprit ses cheveux, blonds
Comme une moisson d’août, si longs
Qu’ils lui tombaient jusqu’aux talons.



INTÉRIEUR [5]


« Joujou, pipi, caca, dodo. »
» Do. ré, mi, fa, sol, la, si, do. »
Le moutard gueule et sa sœur tape
Sur un vieux clavecin de Pape.
Le père se rase au carreau
Avant de se rendre au bureau.
La mère émiette une panade
Qui mijote, gluante et fade,
Dans les cendres. Le fils aîné
Cire, avec un air étonné,
Les souliers de toute la troupe,
Car, ce soir même, après la soupe,


Ils iront autour de Musard
Et ne rentreront pas trop tard ;
Afin que demain l’on s’éveille
Pour une existence pareille.
« Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do. »
» Joujou, pipi, caca, dodo. »



CHANSON DES SCULPTEURS (Coffret de Santal)


Proclamons les princip’s de l’art !
     Que tout l’mond’ s’épanche !
Le marbre est un’ matière à part,
      Y en n’a pas d’ plus blanche.
Proclamons les princip’s de l’art !
      Que personn’ ne bouge !
La terr’ glais’, c’est comm’ le homard ;
      Quand c’est cuit, c’est rouge.
Proclamons les princip’s de l’art !
      Que tout l’mond’ s’amuse !
Le bronz’ dure, à moins qu’ par hasard,
      Pour des cloch’s on n’ l’use.
Proclamons les princip’s de l’art !
      Que tout l’ mond’ se soûle !
Quoique l’ plâtr’ soit un peu blafard,
      Il coul’ bien dans l’ moule.
Proclamons les princip’s de l’art !
      Que tout l’ mond’ s’entende !
Les contours des femm’s, c’est du lard,
      La chair, c’est d’ la viande.


— Je connais Charles Cros de longue date. Si ma mémoire qui est bonne ne m’égare pas, je l’aurais vu pour la première fois rue Royale, chez son frère, l’éminent docteur Antoine Cros, auteur des Décoordinations et inventeur, je crois, de ce merveilleux plessimètre, de qui l’on a des vers très bien, des dessins fantastiques amusants au possible et, sans doute, philosophiques, c’est le cas de le dire, en diable, et aussi des aquarelles des plus remarquables.

À ces soirées où je fus introduit, ô qu’il y a belle lurette ! par François Coppée, on croisait bien du monde.

Un roi d’Araucanie première manière, des médecins très décorés, des hommes du monde diplomates, sportsmer des plus meublants… On y rencontrait aussi des artistes, le sympathique Cabaner dont j’entends encore les sonnets en plain-chant et les théories parfois abracadabrantes qui vous faisaient vous tordre sur place puis penser « dans l’escalier », Henri Cros frère d’Antoine et de Charles de qui la reproduction, pour M. Alexandre Dumas fils, de la tôte du musée de Lille, attribuée à Raphaël, devait donner le branle à sa si légitime réputation de statuaire excellent et de cirier sans pair, Jules Andrieu, l’érudit et le polygraphe, que la politique et l’exil devaient ravir aux Lettres pendant, après et depuis la Commune, aujourd’hui consul de France à Jersey, par moi connu et apprécié comme excellent ami parmi mes assez longs séjours à Londres, Léon Valade, de qui viennent de paraître chez Lemerre les œuvres, hélas ! posthumes, Albert Mérat, son intime et son frère d’armes qui nous doit encore bien des beaux vers égaux des anciens, le docteur Favre, collaborateur un peu, dit-on, au retentissant Homme-Femme, Favre le Biblique, l’Elohimaire, comme l’appelait une Revue morte en veine, à cette époque déjà ! de néologismes — grandiloques — d’autres et d’autres encore… Temps passés !

Je retrouvai Charles Cros et ses frères, sans les avoir beaucoup quittés, dans le célèbre salon de la charmante, de la tant regrettée Mme Nina de Callias, salon qui se partagea, dans les dernières années du règne de Napoléon III, la plupart des Parnassiens de marque, concurremment avec celui de la marquise de Ricard où, l’on peut l’affirmer, se fonda ou plutôt se fondit l’illustre groupe, pour de nobles aventures dans le grand monde intellectuel parisien et européen. Peinture et musique, poésie et prose, de la danse et du jeu, quelque politique presque farouche,

« Dieux ! quel hiver nous passâmes !


dit un de mes vers que je demande mille pardons de citer si effrontément, mais c’est la vérité que ces mctiianoches chez Nina furent féeriques, voire un brin diaboliques.

Quelques noms, mais quels noms ! Rochefort et sa Lanterne, Villiers et son génie et sa belle voix pour chanter à l’orgue des vers de Baudelaire mis par lui en d’admirable musique, Dierx et Mallarmé, Edmond Lepelletier, Emmanuel des Essarts, Chabrié, Sivry, tant et tant d’excentriques un peu personnages. Un Paul Verlaine assez différent de celui d’à-présent extravaguait peut-être trop, mais on lui était si indulgent ! Les Cros faisaient avec lui Sivry et Villiers, partie de la maison en quelque sorte. Parmi ces enfants gâtés, tandis que son frère Antoine dessinait à la plume des « monstres » symboliques ou lavait d’échevelés paysages et qu’Henri restait toujours un peu rêveur, un peu absorbé dans quelque vision plastique, Charles Cros se multipliait en mille démarches aniusantes, comme de chanter lui aussi, du Wagner ou de l’Hervé sur de savants ou fous accompagnements, de réciter quelque monologue inédit, tout naïvement, détestablement même, mais combien donc drôlement ! etc. Parfois, il parlait de science avec la compétence qu’impliquaient plusieurs livres siens, des plus en estime dans le monde spécial qu’ils intéressent.

La guerre survint. Mme de Callias mourut à la fleur de l’âge. Les camarades se divisèrent, qui pour se marier, qui pour des destins plus ou moins bizarres aussi. Mille changements , quoi ! Mais Charles Cros est resté et restera l’un de nos meilleurs et il faut dire à haute et intelligible voix, en ces temps vaguement écolâtres, l’un de nos plus originaux écrivains envers et en prose.


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  1. Fortune des mots ! À plus de cinquante ans de distance, un groupe de littérateurs reçoit et accepte sans trop de mauvaise grâce l’épithète de Décadents, qui n’a rien de bien précis ni de bien virtuel, de même que les Hugo, Musset et autres, se virent affublés par les Classiques (absurdement dénommés eux-mêmes) du sobriquet très obscur de Romantiques. Qu’est-ce que cela d’ailleurs peut faire au génie et au talent ? L’un et l’autre s’appellent Comme ça, et « Toujours l’ordre éclate ! »
  2. Coffret de Santal, éd. Tresse et Stock.
  3. Coffret de Santal, éd. Tresse et Stock.
  4. Coffret de Santal, éd. Tresse et Stock.
  5. Coffret de Santal, éd. Tresse et Stock.