Charles Guérin, roman de mœurs canadiennes/Partie 4/Chapitre 7

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VII.

SŒUR SAINT CHARLES.

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UN couvent est une petite ville au milieu d’une grande, une société particulière qui fait abstraction de la société générale, et, malgré toutes les secousses que peut éprouver le monde extérieur, continue à fonctionner avec la précision d’un chronomètre. Tandis que dans toute la ville on avait cessé de vendre et d’acheter, de plaider et de se marier, les bonnes religieuses continuaient toujours à recevoir des compagnes pour elles-mêmes et des dots pour leur monastère : leurs rangs se recrutaient, tandis que tout se dépeuplait autour d’elles avec une si effrayante rapidité.

Ce matin-là il s’agissait de trois prises de voile et d’une profession. Charles en entrant dans l'église fut frappé non seulement du nombre, mais encore de la qualité des personnes qui l’encombraient. Une partie du monde élégant qu’il avait naguères fréquenté, semblait s’y être donné rendez-vous. Ce qui le scandalisa beaucoup, ce fut de voir placés au premier rang quelques militaires et quelques lionnes, dont la vie n'avait eu jusqu'alors rien de bien monastique. Il fut bien plus surpris encore, lorsqu’il remarqua que tous les regards se dirigeaient sur lui, comme s’il eût été appelé à jouer un rôle dans la cérémonie qui se préparait. Il se réfugia tout ému dans un petit coin où il lui était impossible de voir et difficile d’être vu, et s’y agenouilla tout honteux, ne sachant à quoi attribuer l’espèce de sensation qu’avait pu causer sa présence.

La jolie chapelle des Ursulines s’harmoniait parfaitement avec le beau monde qui l’avait envahie ; son architecture composite (style Louis XV) toute émaillée de peintures et de dorures, porte un caractère d’élégance aristocratique, qui, pour dater d’un peu loin, ne messied pas au pensionnat le plus à la mode de notre pays. Un prélude sur la harpe partit du chœur intérieur de la communauté, et vibra doucement dans toute l’église. Deux voix de femme pures et limpides s’élancèrent, soutenues dans leur vol harmonieux par les sons du poétique instrument ; un chœur de voix plus jeunes et plus fraîches encore répéta le refrain du cantique. L’évêque accompagné de son clergé entra dans le chœur de l’église, et prit sa place en face de la grande grille qui le sépare de celui de la communauté.

Un mouvement de vive curiosité se manifesta alors dans toute l’église, et se soutint pendant les longues et imposantes cérémonies qui venaient de commencer. Il n’y avait cependant, proprement parler, que les personnes placées au premier rang qui pouvaient suivre et comprendre ce qui se passait dans le chœur intérieur, et c’était là qu’avait lieu la partie la plus intéressante du spectacle religieux. Aussi les spectateurs se pressaient et se grimpaient à l’envi les uns des autres, qui sur des bancs, qui sur des tabourets, qui sur des chaises : notre héros seul restait à l’écart dans une indifférence profonde. Ses pensées, il faut le dire, étaient loin de cet endroit, ou du moins il le croyait ainsi. Son imagination, surexcitée par les événemens des jours précédens, voyageait au hasard ; mais dans ses voyages, elle s’arrêtait assez complaisamment sur certains endroits et certaines époques ; disons-le franchement, parmi les anges qu’évoquait à son esprit le chant tout séraphique des bonnes religieuses, il y en avait un qui revenait plus souvent que les autres et qui avait nom Clorinde.

Il essaya en vain pendant tout l’office de chasser des pensées, qui ne convenaient ni au lieu, ni aux circonstances ; elles revenaient avec toute la persistance particulière à ce que l’on appelle, en langage ascétique, des distractions, persistance qui justifie à nos yeux le réformateur Luther d’avoir cru voir le diable sous la forme d’une grosse mouche.

Deux choses seulement purent faire sur l’esprit de Charles une impression assez vive pour vaincre un instant ce charme mondain. Les lugubres prières que l’on chante, tandis que la nouvelle religieuse est étendue sous un drap mortuaire et fait son apprentissage de la mort, vinrent raviver une douleur trop récente pour ne pas être bien véritable.

L’autre chose qui attira son attention fut l’écusson de marbre que Lord Aylmer venait de faire incruster dans le mur de l’église à droite, tout près de l’endroit où il se trouvait agenouillé.

Tout un monde d’idées se présentait renfermé dans cette noble et touchante inscription :

honneur
à
montcalm !
le destin lui dérobant
la victoire
la récompensé par
une mort glorieuse !

Il aurait fallu ne pas être doué d’autant d’imagination et de patriotisme qu’en possédait notre héros, pour lire sans émotion Cet éloge laconique, placé au-dessus d’une fosse, qu’une bombe avait creusée d’avance.

Au sortir de l’église, Charles fut réjoint par un jeune homme qu’il avait rencontré plusieurs fois dans le monde.

C’était précisément un de ces fâcheux qui vous abordent de préférence au moment où vous voulez être seul, et qui ne manquent jamais de verser leur parole corrosive sur les plaies de votre âme, en un mot un véritable descendant de celui pour qui Horace écrivit autrefois la satire Ibam fortè viâ sacrâ.

Celui-ci, bien que Charles marchât d’un pas rapide et tint ses yeux baissés comme quelqu’un qui se parle à lui-même, vint lui frapper amicalement sur l’épaule, et, passant son bras sous le sien, commença un interrogatoire en forme, fesant quelquefois lui-même la demande et la réponse.

— Eh bien ! que pensez-vous de cela ? Franchement qu’en dites-vous ?

— Mais la cérémonie était bien belle ; seulement je l’ai déjà vue plusieurs fois ; elle n’avait point l’attrait de la nouveauté.

— Je ne parle pas de la cérémonie, mais de notre nouvelle novice ?

Charles regarda son interlocuteur sans lui répondre.

— Oui, comment trouvez-vous cette conversion ? Vous avez sans doute été bien surpris, comme tout le monde ? Je sais bien que ce n’est pas agréable de vous parler de cela… mais enfin, entre amis,… vous comprenez. Et puis après tout, vous vous consolerez. Il ne manque pas de jolies filles, dieu merci, par le temps qui court. Il faut prendre le temps comme il vient. Vous connaissez le proverbe, et c’est un bien bon proverbe que celui-là : une de perdue, deux de trouvées. C’est bien contrariant tout de même de voir enfermer une si jolie fille entre les quatre murs d’un couvent. Qui aurait dit que Clorinde Wagnaër, si folle encore cet hiver, ferait une fin aussi tragique ?

— C’est bien étonnant en effet, balbutia Charles, qui craignit devoir l’air ridicule en paraissant ignorer ce que tout le monde savait.

— Tenez, après cela il n’y a plus à connaître son monde. On dit que le bonhomme est furieux. Ce qui doit vous consoler, c’est que le vieux sournois avait d’autres plans sur sa fille. On vous a dit cela, je suppose. Enfin il paraît que ça été une scène terrible. Mais vous savez sans doute tout cela bien mieux que moi, et je vous ennuie. Adieu, mon cher M. Guérin, soyez raisonnable ; vous aurez peut-être plus de chance une autre fois. Enfin, comme on dit : une de perdue, deux de trouvées ! Ah ! j’oubliais… il y a une chose que je ne dois pas omettre : vous saurez, si déjà vous ne le savez pas, que la novice a choisi votre nom pour le sien et qu’elle doit s’appeler sœur St. Charles.