Chateaubriand (Lemaître)/6

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Calmann-Lévy, éditeurs (p. 169-203).



SIXIÈME CONFÉRENCE

LES MARTYRS


Le Génie du christianisme eut donc un très grand succès. Si nous ne le savions pas par ailleurs, l’auteur des Mémoires d’outre-tombe ne nous le laisserait pas ignorer (deuxième partie, livre Ier) : « Ce fut au milieu des débris de nos temples que je publiai le Génie du christianisme ; les fidèles se crurent sauvés. » — « Un épisode du Génie du christianisme (René) a déterminé un des caractères de la littérature moderne : mais au surplus, si René n’existait pas, je ne l’écrirais plus ; s’il était possible de le détruire, je le détruirais. » — « La littérature se teignit des couleurs de mes tableaux religieux, comme les affaires ont gardé la phraséologie de mes écrits sur la cité. » — « Les chapitres où je traite de l’influence de notre religion dans notre manière de voir et de peindre… renferment le germe de la critique nouvelle. » — « L’action du Génie du christianisme sur les opinions ne se borna pas à une résurrection momentanée d’une religion qu’on prétendait au tombeau… S’il y avait dans l’ouvrage innovation de style, il y avait aussi changement de doctrine… L’idée de Dieu et de l’immortalité de l’âme reprit son empire. » — « Le heurt que le Génie du christianisme donna aux esprits fit sortir le dix-huitième siècle de l’ornière, et le jeta pour jamais hors de sa voie… » Etc., etc. (Ce qui ne l’empêche pas, ensuite, de faire le dégoûté, l’homme revenu de toutes choses.)

Il peut y avoir du vrai dans ces vantardises : mais je trouve misérable de parler ainsi de soi-même.

Quelques années après la publication du livre, Senancour (qui n’était pas pressé et qui peut-être n’avait pas eu de quoi l’acheter au premier moment) fit une critique sérieuse et courtoise du Génie du christianisme. Senancour, vous vous en souvenez, dans ses Rêveries et dans Obermann, avait profondément défini ce mal de René que Chateaubriand décrivait avec un éclat superficiel. Senancour, parti comme Chateaubriand de l’incrédulité du dix-huitième siècle, continua à chercher tout seul, et parvint à un spiritualisme ardent, un peu mystique, à une sorte de théosophie. Il combattit de la façon la plus consciencieuse et la plus forte la fragile apologétique du Génie du christianisme. Mais, quoiqu’il eût raison, il avait tort, et Chateaubriand avait littérairement et socialement raison.

Aussi je ne vous reparle ici de Senancour que pour mon plaisir et parce qu’il est un excellent représentant de ces génies obscurs, qui n’ont pas eu de chance de leur vivant, et qui, parfois, furent plus réellement intelligents que ceux qui ont trop réussi. Il est clair qu’il y a, dans ses livres, plus d’idées, et plus amies de notre esprit, plus de sentiments, et plus nuancés, et plus de nourriture intellectuelle que dans Chateaubriand. Mais on ne le sait guère. Seul, un petit groupe en fut informé vers 1840 ; et c’est très bien ainsi.

L’auteur du Génie du christianisme cueille et savoure sa gloire. Les châteaux remeublés se le disputent. Il voit madame de Vintimille, madame de Fezensac, madame de Custine aux longs cheveux, la duchesse de Châtillon, madame Lindsay, Julie Talma, madame de Clermont-Tonnerre. « Ma réputation, dit-il, me rendait la vie légère. » Il connaissait, un peu, le Canada : mais, de la France, il ne connaissait guère que la Bretagne. Alors il fait un petit voyage triomphal en France, par Lyon, Avignon, Marseille, Nîmes, Montpellier, Narbonne, Toulouse, Bordeaux, Blaye, Rochefort et Nantes.

À son retour, invité à une fête chez Lucien, il y rencontra le premier consul. « J’étais dans la galerie lorsque Napoléon entra : il me frappa agréablement. Je ne l’avais jamais aperçu que de loin. Son sourire était caressant et beau, son œil admirable, surtout par la façon dont il était placé sous son front et encadré dans ses sourcils. Il n’avait encore aucune charlatanerie dans le regard, rien de théâtral et d’affecté. Le Génie du christianisme, qui faisait en ce moment beaucoup de bruit, avait agi sur Napoléon. Une imagination prodigieuse animait ce politique si froid : il n’eût pas été ce qu’il était, si la Muse n’eût été là. »

À la suite de cette rencontre, Bonaparte nomma Chateaubriand premier secrétaire de l’ambassade de Rome, auprès du cardinal Fesch (« Bonaparte, dit Chateaubriand à ce propos, était un grand découvreur d’hommes ».) Chateaubriand accepta, surtout, dit-il, à cause de madame de Beaumont : « La fille de M. de Montmorin se mourait : le climat de l’Italie lui serait, disait-on, favorable ; moi allant à Rome, elle se résoudrait à passer les Alpes ; je me sacrifiai à l’espoir de la sauver. » Il eut peut-être d’autres raisons encore. Il arriva à Rome le 27 juin 1803, et s’entendit mal avec le cardinal Fesch (qui, d’ailleurs, était un fort mauvais homme). C’est que, explique-t-il, « je ne vaux rien du tout en seconde ligne ».

Madame de Beaumont arriva à Rome le 17 septembre. Il la soigna de son mieux. Elle mourut le 4 novembre. À propos de la dernière veille, il dit naïvement : « Une idée déplorable vint me bouleverser : je m’aperçus que madame de Beaumont ne s’était doutée qu’à son dernier soupir de l’attachement véritable que j’avais pour elle ; elle ne cessait d’en marquer sa surprise et elle semblait mourir désespérée et ravie. Elle avait cru qu’elle m’était à charge, et elle avait désiré s’en aller pour me débarrasser d’elle. »

Pauvre petite femme ! Madame de Beaumont ne se trompait peut-être pas complètement. Chateaubriand non plus, qui certainement aima cette amie à son lit de mort. Il lui fit faire, à Saint-Louis-des-Français, un tombeau qui coûta 9.000 francs, et pour lequel il s’endetta. Un peu auparavant, pour soigner madame de Beaumont, il avait voulu emprunter de l’argent à sa nouvelle amie madame de Custine, qui refusa, ne voyant dans madame de Beaumont qu’une rivale. Il en fut très étonné. Oh ! c’était, comme dit Joubert, un « bon garçon ».

À sa dernière heure, madame de Beaumont l’avait « engagé à vivre auprès de madame de Chateaubriand ». Il l’avait revue deux fois : à Paris en revenant de Londres : puis en Bretagne, pendant vingt-quatre heures, après son tour de France. Sans doute il lui avait fait comprendre qu’il la rendrait malheureuse sans le vouloir ; que d’ailleurs le restaurateur du culte avait des privilèges, et que, d’ailleurs, après dix ans de séparation, ce n’était vraiment plus la peine. Enfin, sur le suprême conseil de sa maîtresse, il reprit sa femme. Madame de Beaumont avait-elle su ce qu’elle faisait ? Madame de Chateaubriand admirait fort son mari, mais sans l’avoir lu (c’est lui qui nous l’apprend). Elle était profondément pieuse auprès de ce chrétien d’attitude. Elle était très peu bourbonienne et grande admiratrice de Bonaparte. Elle avait beaucoup d’esprit, beaucoup de clairvoyance, et le don de l’ironie. La cohabitation avec sa femme dut être, pour Chateaubriand, hérissée de continuelles aiguilles. Elle n’avait qu’à être elle-même pour l’exaspérer ; et d’avance il lui ôtait tout remords.

Nommé par Bonaparte ministre dans le Valais, il vint d’abord à Paris, et c’est là que sa femme vint le rejoindre. Le 21 mars 1804, raconte-t-il, se promenant dans Paris, il entendit crier la nouvelle officielle du « jugement de la commission militaire spéciale convoquée à Vincennes » qui condamnait à la peine de mort le duc d’Enghien. Rentré chez lui, il « s’assit devant une table et se mit à écrire sa démission de ministre du Valais ». C’était fort bien, et ce n’était pas sans danger. Je n’ai jamais dit qu’il n’eût point l’âme haute ou manquât de courage.

(Il faut dire que, d’après M. Albert Cassagne, qui apporte ses preuves, Chateaubriand ne tenait pas du tout à aller s’enterrer à Sion, qu’il appelle « un trou horrible ». L’exécution du duc d’Enghien lui aurait simplement fourni une occasion de démissionner avec éclat. Mais, quand nous savons qu’une action a eu de beaux mobiles, n’allons pas plus loin et gardons-nous d’y chercher encore d’autres mobiles moins reluisants, car on les trouve toujours.)

Si Bonaparte n’eût pas tué le duc d’Enghien, qu’ en fût-il résulté pour Chateaubriand ? Lui-même répond dans les Mémoires (trente-quatre ans après) : « Ma carrière littéraire était finie ; entré de plein saut dans la carrière politique, où j’ai prouvé ce que j’aurais pu par la guerre d’Espagne, je serais devenu riche et puissant. La France aurait pu gagner à ma réunion avec l’Empereur ; moi, j’y aurais perdu. Peut-être serais-je parvenu à maintenir quelque idée de liberté et de modération dans la tête du grand homme ; mais ma vie, rangée parmi celles qu’on appelle heureuses, eût été privée de ce qui en fait le caractère et l’honneur : la pauvreté, le combat et l’indépendance. »

Il n’avait jamais été bourbonien que par point d’honneur ; il était l’intime ami de Fontanes et lié avec l’une des sœurs de Bonaparte. Il admirait le premier consul et l’avait signifié dans la préface d’Atala. (« On sait ce qu’est devenue la France, jusqu’au moment où la Providence a fait paraître un de ces hommes qu’elle envoie en signe de réconciliation, lorsqu’elle est lassée de punir. ») Il pouvait poursuivre sa carrière dans la diplomatie impériale. Mais son orgueil et son inquiétude d’esprit ne lui eussent pas permis d’y durer longtemps. Peut-être valut-il mieux pour lui qu’il s’affranchît tout de suite.

Mais le voilà assez désorienté. De 1804 à 1809, date de la publication des Martyrs, puis de 1809 à 1811, date de la publication de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, c’est-à-dire pendant sept années, que fait-il ? Il mène la vie de château, il y montre cette bonne humeur, cette gaieté, cet enfantillage dont Joubert nous parle plusieurs fois : car il semble bien qu’à part certaines heures, l’auteur de René ait été aussi peu René que possible. Il perd, à moitié folle, madame de Caud (Lucile, sa sœur bien-aimée). Il va à Vichy, en Auvergne, au mont Blanc, à la Grande-Chartreuse. Il achète et plante la Vallée-aux-Loups. Il fait son voyage d’Orient (du 13 juillet 1806 au 5 juin 1807). Et il est vrai qu’il écrit ces deux livres : les Martyrs et l’Itinéraire. Mais en sept ans, pour un pareil passionné de la plume, ce n’est guère (je ne dis pas comme qualité).

C’est qu’il dut être fort embarrassé. Après le Génie du christianisme, que pouvait-il bien écrire qui en soutînt la réputation ? Et cependant Napoléon grandissait toujours, devenait empereur… La concurrence était de plus en plus difficile avec un tel homme. Quel livre pouvait contrebalancer Austerlitz ? Car, dès l’origine, Chateaubriand avait considéré Napoléon comme un rival. Notez que l’aventure prodigieuse et la gloire de l’empereur ont surexcité un nombre considérable de ses contemporains et des hommes de la génération suivante et, particulièrement, dans les lettres, Chateaubriand, Victor Hugo, Balzac et, je crois même, Stendhal. Ils brûlaient du désir d’être aussi grands que lui, sans prendre assez garde que la commune mesure est incertaine et fuyante entre l’ œuvre d’un chef d’armée et d’État et celle d’un écrivain, et que les « grandeurs de chair » ont trop d’avantages, aux yeux grossiers de la foule, sur les grandeurs spirituelles, surtout quand l’esprit n’est pas absent de ces « grandeurs de chair » elles-mêmes.

« Peu à peu mon imagination fatiguée de repos… vit se former de lointains fantômes. Le Génie du christianisme m’inspira l’idée de faire la preuve de cet ouvrage, en mêlant des personnages chrétiens à des personnages mythologiques. » (« Personnages mythologiques » semble ici assez impropre)… Ainsi le Génie du christianisme l’obligeait d’écrire les Martyrs. Et sans doute aussi la concurrence de l’empereur l’obligeait de ne rien écrire de moins qu’un poème épique. Seule, une épopée pouvait lutter contre la grandeur de Napoléon. Chateaubriand avait le préjugé de l’épopée. Nous avons vu qu’il considère l’Iliade (qui se fit presque toute seule) comme bien plus difficile à faire et, par conséquent, plus honorable que l’Œdipe roi. Ce novateur persistait, docilement, à regarder l’épopée comme « le premier des genres », dans un temps où personne je crois, ne réclamait d’épopée, et où les circonstances sociales avaient cessé depuis longtemps (mettons depuis trois siècles) d’être favorables à une composition de cette espèce. (Les « gestes » mêmes de Napoléon, d’ailleurs détestées de Chateaubriand, étaient trop proches pour être mises en épopée). N’importe, il voulait faire son poème épique. Il était extrêmement respectueux des machines du Tasse, de Milton et de Klopstock. Dans les Natchez déjà, avec une candeur magnifique, il avait fait du « merveilleux chrétien », et le ridicule de ce merveilleux lui avait apparemment échappé. Et c’est pourquoi, après la Pucelle de Chapelain et après la Henriade de Voltaire, il écrivit les Martyrs, c’est-à-dire une épopée chrétienne, avec enfer et ciel, anges et démons ; et il la fit en prose (et tout de même il eut raison puisqu’il était prosateur), — dans une prose rythmée et colorée qui est souvent celle d’un noble récit historique, mais où les tableaux de diables et d’anges font des discordances un peu pénibles.

   *    *    *    *    *

« Le Génie du christianisme m’inspira de faire la preuve de cet ouvrage. » Quelle preuve ? La preuve que le merveilleux chrétien est supérieur au merveilleux païen, et que le christianisme a enrichi l’âme humaine. Les deux religions, la païenne et la chrétienne, devaient donc être mises en présence, et pour cela la meilleure époque était évidemment celle où les deux religions se partageaient le monde, c’est-à-dire le commencement du quatrième siècle. Il fallait inventer, dans l’histoire générale, une histoire particulière. Une histoire d’amour, bien entendu : car il n’y en a pas d’autres, ou toutes les autres se ramènent à celle-là. Un païen amoureux d’une chrétienne ou un chrétien amoureux d’une païenne. Chateaubriand a préféré la seconde donnée, sans doute parce que la lutte de la nature et de la foi, la lutte des dieux et de Dieu devait avoir plus de grâce et de poésie dans une âme de jeune fille. Et, au surplus, l’âme de son amant chrétien pouvait être, elle aussi, partagée, et plus touchante par ses péchés eux-mêmes que par son repentir.

Voici donc, très en abrégé, la fable imaginée par Chateaubriand.

L’amant, le héros, Eudore, est un très brillant jeune homme né vers la fin du troisième siècle. Il est d’une vieille famille de Messénie, les Lasthénès, et descendant de Philopœmen. Il a le caractère et la vie que Chateaubriand aurait voulu avoir à cette époque-là. Il est chrétien, mais il a la culture grecque, et est capable d’apprécier et d’aimer la littérature et l’art païens. Les Lasthénès s’étant jadis opposés à la conquête romaine, l’aîné de la famille est obligé de se rendre en otage à Rome… Eudore va donc à Rome, dès l’âge de seize ans. Il y rencontre les futurs saints Augustin et Jérôme, et le futur empereur Constantin, que l’auteur rassemble ici complaisamment. Puis Eudore tombe dans tous les désordres de la jeunesse et oublie sa religion (comme fit le jeune Chateaubriand à Londres). Il est même excommunié par l’évêque de Rome Marcellin.

Il passe l’été, avec la cour, à Baïes ; il fréquente chez Aglaé, très riche et très élégante dame. Il connaît le futur saint Sébastien, et le fameux comédien Genès, et le futur ermite Pacome. Puis, il est envoyé à l’armée du Rhin sous Constance. Il prend part à une bataille contre les Francs. Prisonnier des Francs, il devient esclave de Pharamond et est secouru par une Clotilde qui n’est pas encore celle de Clovis. Après une grande chasse qui le conduit, en compagnie du jeune Mérovée, jusqu’au Danube et jusqu’au tombeau d’Ovide, il est chargé par les Francs d’aller proposer la paix à Constance…

Il passe dans l’île des Bretons. Il obtient les honneurs du triomphe. Il revient dans la Gaule. Il est nommé « commandant de l’Armorique ». Ici se place l’épisode de Velléda.

À la suite de cette aventure, et parce qu’il a causé involontairement la mort de la jeune druidesse, Eudore se repent de ses péchés et en fait pénitence. Il quitte l’armée ; il passe en Égypte pour demander sa retraite à Dioclétien, et rentre en Arcadie chez son père. Peu après, il rencontre Cymodocée, fille de Démodocus, prêtre d’Homère. C’est devant elle qu’il raconte ses aventures. Ils s’aiment. Cymodocée veut être chrétienne. Elle va à Lacédémone pour y être instruite par l’évêque Cyrille ; puis, pour la soustraire aux persécutions d’Hiéroclès, proconsul d’Achaïe, à qui elle inspire un amour impur, on l’envoie à Jérusalem, où elle vivra sous la protection d’Hélène, la mère de Constantin. Eudore a reçu l’ordre de partir pour Rome. Les voilà donc sérieusement séparés.

Ici, j’abrège très fort. Dioclétien, avant de se retirer dans son potager de Salone, se laisse arracher l’édit de persécution. Eudore est emprisonné, torturé, condamné aux bêtes… Mais Cymodocée (qui a été baptisée dans le Jourdain par Jérôme), est jetée par une tempête sur la côte d’Italie, arrêtée, conduite à Rome ; et, délivrée de l’horrible Hiéroclès par une émeute populaire, est emprisonnée comme chrétienne… Enlevée de sa prison par un brave chrétien, et rendue à son père, elle s’échappe, vient trouver Eudore à l’amphithéâtre, et tombe, vierge, dans ses bras ;

 Il la serre contre sa poitrine, il aurait voulu la cacher dans son
 cœur. Le tigre arrive aux deux martyrs. Il se lève debout, et
 enfonçant ses ongles dans les flancs du fils de Lasthénès, il
 déchire, avec ses dents, les épaules du confesseur intrépide.
 Comme Cymodocée, toujours pressée dans le sein de son époux,
 ouvrait sur lui des yeux pleins d’amour et de frayeur, elle
 aperçoit la tête sanglante du tigre auprès de la tête
 d’Eudore. À l’instant, la chaleur abandonne les membres de
 la vierge victorieuse ; ses paupières se ferment ; elle demeure
 suspendue aux bras de son époux ainsi qu’un flocon de neige aux
 rameaux d’un pin du Ménale ou du Lycée…

Ô le charmant martyre !

L’histoire, réduite à ce que j’ai dit, pouvait être délicieuse. Cette petite fille païenne, qui se fait chrétienne par amour (car il n’y a pas autre chose) ! Ce chrétien victime de ses passions, et qui est martyr, ce semble, par point d’honneur ! Et ces paysages de Grèce que Chateaubriand avait eu soin de parcourir avec la résolution de les trouver beaux ! Et cette antiquité grecque dont il avait déjà vu, dans les idylles manuscrites d’André Chénier, des transpositions admirables ! Mais, hélas ! il voulait faire une épopée, et une épopée chrétienne. Il voulait, — pourquoi, mon Dieu ? — démontrer la supériorité du merveilleux chrétien sur le merveilleux païen. Et cela le jette dans des inventions glaciales. Il suppose que le martyre de Cymodocée et d’Eudore doit assurer le triomphe de la religion chrétienne et que, par conséquent, le ciel et l’enfer s’intéressent violemment à ces deux amoureux ; et alors, il est obligé, — luttant contre Dante, contre Milton, contre Klopstock, — de faire, lui aussi, un paradis et un enfer ; et je ne saurais vous dire le néant de cet enfer et de ce paradis.

Vouloir peindre le ciel, lui René ! Mais, pour lui, s’il était sincère, la félicité suprême, ce serait la mélancolie elle-même, et ce serait le paradis de Mahomet, avec de la rêverie autour… Au lieu de cela, il nous compose un paradis qui, dans ce qu’il a de matériel, n’ose pas nous offrir les simples plaisirs des sens et la simple volupté, mais emprunte à l’Apocalypse d’indifférentes « murailles de jaspe », ou des « arcs de triomphe formés des plus brillantes étoiles », ou des « portiques de soleils prolongés sans fin à travers les espaces du firmament », c’est-à-dire des architectures fort inférieures au Parthénon ou à Notre-Dame de Paris. Et que nous font, je vous prie, les chœurs de chérubins, de séraphins, de trônes et de dominations, dont les uns « règlent les mouvements des astres » et dont les autres « gardent les mille chariots de guerre de Sabaoth » ou « veillent au carquois du Seigneur » ? Que nous font « les patriarches assis sous des palmiers d’or, les prophètes au front étincelant de deux rayons de lumière…, les docteurs tenant à la main une plume immortelle » ? Il y a un endroit où « sont cachées les sources des vérités incompréhensibles au ciel même : la liberté de l’homme et la prescience de Dieu… Là surtout s’accomplit, loin de l’œil des anges, le mystère de la Trinité ». Nous voilà bien avancés ! « Imploré par le Dieu de mansuétude et de paix en faveur de l’Église menacée, le Dieu fort et terrible fit connaître aux cieux ses desseins pour les fidèles. Il ne prononça qu’une parole. » Mais l’auteur ne nous dit pas laquelle.

Il est également incapable de nous peindre un ciel matériel et un ciel immatériel. Ce qu’il trouve de mieux est ceci : « Le souverain bien des élus est de savoir que ce bien sans mesure sera sans terme ; ils sont incessamment dans l’état délicieux d’un mortel qui vient de faire une action vertueuse et héroïque, d’un génie sublime qui enfante une grande pensée, d’un homme qui sent les transports d’un amour légitime ou les charmes d’une amitié longtemps éprouvée par le malheur. » — L’auteur en vient à écrire des phrases comme celle-ci : « Le Christ redescend à la table des vieillards, qui présentent à sa bénédiction deux robes nouvellement blanchies dans le sang de l’agneau. » Il écrit ailleurs, plus sensé : « Muses, où trouverez-vous des images pour peindre ces solennités angéliques ? » Ou bien : « Est-ce l’homme infirme et malheureux qui pourrait parler des félicités suprêmes ? Ombres fugitives et déplorables, savons-nous ce que c’est que le bonheur ? » Évidemment non ; mais alors ?

Et après le paradis, il y a l’enfer ! Chateaubriand a repoussé les bizarres visions de Dante et n’a pas voulu insister sur les supplices matériels… Mais que ce qu’il a inventé est d’une horreur indifférente et fade ! Il paraît que Satan est furieux de l’amour de la petite Cymodocée pour le bel Eudore. Il était en train de passer la revue des temples de la terre et les a trouvés languissants. Il rentre dans le sombre royaume pour prendre conseil des autres démons. « Un fantôme s’élance sur le seuil des portes inexorables, c’est la Mort. Elle se montre comme une tache obscure sur les flammes des cachots qui brûlent derrière elle », etc… La Mort vole au-devant de Satan : « Ô mon père, viens-tu rassasier la faim insatiable de ta fille ?… J’attends de toi quelque monde à dévorer… » Est-ce que cela vous touche ? Ou bien, serez-vous épouvantés d’apprendre que, « lié par cent nœuds de diamants sur un trône de bronze, le démon du désespoir domine l’empire des chagrins ? » Pourtant, le démon du désespoir est intéressant, le plus intéressant des démons, je pense, et valait mieux que cela.

Donc, Satan convoque le Sénat des enfers. « Les démons se placent sur les gradins brûlants du sombre amphithéâtre. » Pour lutter contre le christianisme grandissant, le démon de l’homicide propose les bourreaux et les flammes. Le démon de la fausse sagesse propose l’athéisme et la diffusion des principes « qui dissolvent les liens de la société et menacent les fondements des empires ». Et enfin le démon de la volupté propose la volupté.

Il est charmant, ce démon de la volupté ; et que l’auteur lui est complaisant ! Voilà enfin une figure sympathique. « Le plus beau des anges tombés après l’archange rebelle, il a conservé une partie des grâces dont l’avait orné le Créateur… Né pour l’amour, éternel habitant du séjour de la haine, il supporte impatiemment son malheur ; trop délicat pour pousser des cris de rage, il pleure seulement. » Et ses discours sont exquis. (Il faut dire aussi que ce démon est une femme et s’appelle Astarté) :

 Dieux de l’Olympe, et vous que je connais moins, divinités du
 brahmane et du druide, je n’essaierai point de le cacher : oui,
 l’enfer me pèse ! Vous ne l’ignorez pas, je ne nourrissais contre
 l’Éternel aucun sujet de haine, et j’ai seulement suivi, dans sa
 rébellion et dans sa chute, un ange que j’aimais. (La touchante
 diablesse !) Mais, puisque je suis tombé du ciel avec vous, je
 veux du moins vivre longtemps au milieu des mortels, et je ne
 me laisserai point bannir de la terre. (Oh ! celle-là peut être
 tranquille) Tyr, Héliopolis Paphos, Amathonte m’appellent. Mon
 étoile brille encore sur le mont Liban : là, j’ai des temples
 enchantés, des fêtes gracieuses, des cygnes qui m’entraînent
 au milieu des airs, des fleurs, de l’encens, des parfums, de frais
 gazons, des danses voluptueuses et de riants sacrifices. Et les
 chrétiens m’arracheraient ce léger dédommagement des joies
 célestes ! Le myrte de mes bosquets, qui donne l’enfer à tant
 de victimes, transformé en croix sauvage, qui multiplie les
 habitants du ciel ! Non, je ferai connaître aujourd’hui ma
 puissance. Pour vaincre les disciples d’une loi sévère, il ne
 faut ni violence ni sagesse : j’armerai contre eux les tendres
 passions… Cette ceinture me répond de la victoire. Bientôt mes
 caresses auront amolli ces durs serviteurs d’un Dieu chaste. Je
 dompterai les vierges rigides, et j’irai troubler jusque dans
 leurs déserts ces anachorètes qui pensent échapper à mes
 enchantements.

Que tout cela est joli ! Ce démon de la volupté est la grâce et le sourire de ce glacial et stupide enfer. Dans ces pages écrites pour démontrer la supériorité du merveilleux chrétien, les diables ne sont intéressants que s’ils ressemblent aux dieux païens. Ah que le peintre de cet enfer aime visiblement le péché !

Ici seulement l’auteur est sincère ; ici, et dans un passage original où, carrément, il place des pauvres en enfer, se souvenant des terribles pauvres de la Révolution et de la Terreur :

 Satan rit des lamentations du pauvre qui réclame, au nom de ses
 haillons, le royaume du ciel : « Insensé, lui dit-il, tu croyais
 donc que l’indigence suppléait à toutes les vertus ? Tu pensais
 que tous les rois étaient dans mon empire et tous tes frères
 autour de mon rival ? Vile et chétive créature, tu fus insolent,
 menteur, lâche, envieux du bien d’autrui, ennemi de tout ce
 qui était au-dessus de toi par l’éducation, l’honneur et
 la naissance, et tu demandes des couronnes ? Brûle ici avec
 l’opulence impitoyable, qui fit bien de t’éloigner d’elle, mais
 qui te devait un habit et du pain. »

Il y a là de la franchise, avec quelque dureté nietzschéenne.

Partout, la mythologie chrétienne des Martyrs n’est agréable qu’en tant qu’elle ressemble à la mythologie païenne. Mais quelle imprudence ! Si les dieux sont des démons, si les péchés sont les dieux de l’Olympe, les péchés sont splendides.

L’auteur invente des anges ; mais ces anges, c’est toujours le messager Mercure et la messagère Iris, c’est Éros et c’est Vénus, avec de longues robes blanches et des ailes… L’ange des saintes amours s’appelle Uriel. « D’une main il tient une flèche d’or » — comme l’amour — mais « une flèche d’or tirée du carquois du Seigneur ; de l’autre un flambeau » — comme l’amour — mais « un flambeau allumé au foudre éternel ». L’auteur nous dit : « L’ange des saintes amours alluma dans le cœur du fils de Lasthénès une flamme irrésistible. » Pourquoi ne pas nous dire simplement qu’Eudore est amoureux ? Pour sauver Cymodocée du naufrage, « la divine Mère du Sauveur… envoie Gabriel à l’ange des mers ». Aussitôt Gabriel, « après avoir détaché de ses épaules ses ailes blanches, bordées d’or, se plonge du ciel dans les flots ». Ce Gabriel diffère peu d’Iris envoyée par Jupiter. Et l’ange des mers, « l’ange sévère qui veille aux mouvements de l’abîme » n’est autre que notre vieux Neptune. Passe encore quand les anges ressemblent à de charmants demi-dieux ! Mais, pour nous expliquer que le méchant Hiéroclès est jaloux d’Eudore, est-il bien nécessaire ou est-il intéressant d’imaginer que Satan s’en va trouver dans son cachot le démon de la jalousie « couché parmi des vipères et d’affreux reptiles » et qu’il lui commande d’aller exciter la jalousie d’Hiéroclès, et qu’il « monte alors sur un char de feu » et qu’il y fait placer à ses côtés le monstre qu’il appelle son fils ; tout cet embarras pour inspirer à Hiéroclès le plus naturel des sentiments ?

Seul, le paganisme est agréable dans ce poème entrepris pour démontrer la supériorité poétique du christianisme. Si l’auteur nous présente Augustin, Jérôme, Sébastien, Pacome, Genès, Aglaé et son intendant Boniface qui est aussi son amant, il a bien soin de nous les présenter avant leur conversion. Il développe leurs erreurs avec une complaisance extrême. Il décrit, avec une délectation interrompue de scrupules hypocrites, ce dont Augustin se confessera avec horreur. « Hélas ! (notez cet hélas ! ) nous poursuivions nos faux plaisirs. Attendre ou chercher une beauté coupable, suivre l’enchanteresse au fond de ce bois de myrte et dans ces champs heureux où Virgile plaça l’Élysée, telle était l’occupation de nos jours, source intarissable de larmes et de repentir. » (Crois-tu ?). Ou bien : « Nous remplissions nos coupes d’un vin exquis trouvé dans les celliers d’Horace, et nous buvions aux trois sœurs de l’Amour, filles de la Puissance et de la Beauté… Nous chantions ensuite sur la lyre nos passions criminelles. » — « Loin d’ici, bandelettes sacrées, ornements de la pudeur, et vous, longues robes, qui cachez les pieds des vierges, je veux célébrer les larcins et les heureux dons de Vénus ! » Et il rappelle tout cela devant la petite Cymodocée, qu’on ne fera sortir qu’au moment de l’épisode de Velléda.

Mais cette petite Cymodocée elle-même, son charme est d’être petite-fille d’Homère et de le demeurer jusqu’au bout ; son charme est de rester païenne, de recevoir sans y comprendre grand’chose les enseignements de l’évêque Cyrille ; d’être telle que tout ce qu’elle fait, on ne sait pas si elle le fait pour l’amour du Christ ou pour l’amour d’Eudore. Elle va si gentiment, au clair de lune, retrouver Eudore dans la grotte arcadienne, avant d’aller le rejoindre dans l’amphithéâtre ! « Ta religion, lui dit-elle, défend aux jeunes hommes de s’attacher aux jeunes filles, et aux jeunes filles de suivre les pas des jeunes hommes : tu n’as aimé que lorsque tu étais infidèle à ton Dieu. » À quoi Eudore ne peut que répondre : « Ah ! je n’ai jamais aimé quand j’offensais ma religion. Je le sens, à présent que j’aime par la volonté de mon Dieu. » Alors Cymodocée :

 Guerrier, pardonne aux demandes importunes d’une Messénienne
 ignorante… Dis-moi, puisqu’on peut aimer dans ton culte, il y a
 donc une Vénus chrétienne ? A-t-elle un char et des colombes ?…
 Force-t-elle la jeune fille à chercher le jeune homme dans la
 palestre, à l’introduire furtivement sous le toit paternel ?
 Ta Vénus rend-elle la langue embarrassée ? Répand-elle un
 feu brûlant, un froid mortel dans les veines ? Oblige-t-elle à
 recourir à des philtres pour ramener un amant volage, à chanter
 la lune, à conjurer le seuil de la porte ? Toi, chrétien, tu
 ignores peut-être que l’Amour est fils de Vénus, qu’il fut
 nourri dans les bois du lait des bêtes féroces, que son premier
 arc était de frêne, ses premières flèches de cyprès, qu’il
 s’assied sur le dos du lion, sur la croupe du Centaure, sur les
 épaules d’Hercule ?

Et si vous saviez combien la chrétienne réponse d’Eudore paraît faible ! Cymodocée, en y mettant beaucoup de bonne volonté, y comprend juste ce qu’il faut pour dire : « Que ta religion soit la mienne, puisqu’elle enseigne à mieux aimer ! ». Et c’est tout ce qu’elle y voit. La veille de sa mort, dans son costume sombre de martyre (« telle la Muse des mensonges nous peint la Nuit, mère de l’Amour, enveloppée de ses voiles d’azur et de ses crêpes funèbres »), se croyant sauvée, elle chante, oublieuse du catéchisme de Cyrille et de Jérôme, une petite chanson où pas un mot n’est chrétien : « Légers vaisseaux de l’Ausonie, fendez la mer calme et brillante ! Esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle des vents… Volez, oiseaux de Libye… Quand retrouverai-je mon lit d’ivoire… J’étais semblable à la tendre génisse… Ah ! s’il m’était permis d’implorer encore les Grâces et les Muses !… » Etc… Ainsi chante cette petite chrétienne, qui ignore le langage et le vocabulaire chrétiens.

C’est une chose étrange : toutes les fois qu’il s’agit de décrire une fête païenne ou de chanter un chant païen, le poète retrouve son génie. Il a l’air alors de sentir et de jouir pour son compte… Il y a, tout près de la fin, au livre XXIIIe, une fête de Bacchus et un hymne à Bacchus, d’une ardeur, d’une couleur !… « Les prêtresses agitaient autour de lui des torches enflammées… Leurs cheveux flottaient au hasard… Les unes portaient dans leurs bras des chevreaux naissants, les autres présentaient la mamelle à des louveteaux… » Et l’hymne est délicieux. Cela rend bien pâles les scènes de sainteté. On sent que Chateaubriand a connu les manuscrits d’André Chénier. Je ne sais pas s’il avait besoin de les lire pour composer ces tableaux et ces chants : mais enfin il les avait lus. Cela est particulièrement sensible aux premiers livres, dans la rencontre de Cymodocée et d’Eudore, dans la visite de Démodocus et de sa fille chez Lasthénès. Démodocus l’homéride, un peu trop ingénu tout de même, semble échappé des idylles de Chénier. Dans les premières conversations d’Eudore et de Cymodocée, l’impression est curieuse. Elle le prend pour le chasseur Endymion, ou pour un Dieu. Il lui répond : « Il n’y a qu’un Dieu, maître de l’univers. » Elle lui dit : « Je suis fille d’Homère aux chants immortels. » Il lui répond : « Je connais un plus beau livre que le sien. » Elle « hasarde quelques mots sur les charmes de la Nuit sacrée. » Il lui répond : « Je ne vois que des astres, qui racontent la gloire du Très-Haut. » Bref, si j’ose dire, il la « colle » tout le temps, mais c’est Cymodocée que nous aimons… Quand, au livre II, elle chante en s’accompagnant de la lyre et que les chrétiens, l’ayant entendue, gardent le silence et « ne lui donnent point les éloges qu’elle semble mériter », nous avons envie de dire : « Les pauvres gens ! » Seul, le mysticisme chrétien peut être plus beau que le naturalisme païen : et ce mysticisme est absent des Martyrs, parce que Chateaubriand ne l’eut jamais en lui. Je me trompe fort, ou nulle part ne se trouvent exprimées, — sauf la pudeur et la charité, qui encore n’étaient point ignorées des païens, — les nouveautés dont l’âme humaine fut redevable au christianisme. J’écrivais jadis :

… La foi chrétienne, en se mêlant à toutes les passions humaines, les a compliquées et agrandies par l’idée de l’au delà et par l’attente ou la crainte des choses d’outre-tombe. La pensée de l’autre vie a changé l’aspect de celle-ci, provoqué des sacrifices furieux et des résignations d’une tendresse infinie, des songes et des espérances à soulever l’âme, et des désespoirs à en mourir… La femme, devenue la grande tentatrice, le piège du diable, a inspiré des désirs et des adorations d’autant plus ardentes… La malédiction jetée à la chair a dramatisé l’amour. Il y a eu des passions nouvelles : la haine paradoxale de la nature, l’amour de Dieu, la foi, la contrition. À côté de la débauche exaspérée par la terreur même de l’enfer, il y a eu la pureté, la chasteté chevaleresques ; à côté de la misère plus grande et à travers les férocités aveugles, une plus grande charité, une compassion de la destinée humaine où tout le cœur se fondait. Il y a eu des conflits d’instincts, de passions et de croyances qu’on ne connaissait point auparavant, une complication de la conscience morale, un approfondissement de la tristesse et un enrichissement de la sensibilité…

Il y a trop peu de tout cela dans les Martyrs. Sans doute Cymodocée dit à un moment : « Je pleure comme si j’étais chrétienne. » Mais c’est à peu près tout. Elle n’est héroïque que par amour, et elle est païenne encore sous la dent du tigre. Et Eudore, redevenu chrétien, montre assurément de grandes vertus, pureté, détachement, résistance à la douleur : mais je cherche en vain l’accent nouveau, l’accent mystique. Je crois que le Christ n’est pas appelé une seule fois Jésus. — En résumé les Martyrs, — chose non prévue par l’auteur, — nous charment dans la mesure où ils sont pénétrés de paganisme, et par conséquent dans la mesure où ils prouvent le contraire de ce qu’ils prétendaient prouver.

L’auteur lui-même a dû le reconnaître. En 1839, instruit par trente années, il écrit dans ses Mémoires : « Le défaut des Martyrs tient au merveilleux direct, que, dans le reste de mes préjugés classiques, j’avais mal à propos employé. Effrayé de mes innovations, il m’avait paru impossible de me passer d’un enfer et d’un ciel ( !). Les bons et les mauvais anges suffisaient cependant à la conduite de l’action, sans la livrer à des machines usées. » Non seulement ils « suffisaient » à la conduite de l’action, mais ils y étaient inutiles. « Effrayé de mes innovations », on se demande lesquelles. Mais il a raison de conclure : « Si la bataille des Francs, si Velléda, si Jérôme, Augustin, Eudore, Cymodocée » (avant leur conversion) ; « si la description de Naples et de la Grèce n’obtiennent pas grâce pour les Martyrs, ce ne sont pas l’enfer et le ciel qui les sauveront. »

(J’ajoute : Ce ne sont pas non plus les bons ni les mauvais anges, ni tous les ressouvenirs du genre pseudo-épique, et, par exemple, les innombrables comparaisons, si ingénieuses parfois, et presque toujours si artificielles. Il y en a même de désobligeantes : « Comme un taureau qu’on arrache aux honneurs du pâturage pour le séparer de la génisse que l’on va sacrifier aux dieux, ainsi Dorothée avait entraîné Démodocus loin de la prison de Cymodocée. »)

Mais il est très vrai que la bataille des Francs et des Romains est une de ces choses dont on peut dire : « Cela n’avait pas été écrit auparavant. » Depuis longtemps, certes, on était préoccupé de « couleur locale ». Mais, je ne sais comment, avec des traits empruntés à César, Polybe, Tacite, Diodore, Strabon, Sidoine Apollinaire, Salvien, Anne Comnène, Grégoire de Tours, Arrien, Jormandès, Plutarque et les Edda, Chateaubriand a su faire ce qu’on n’avait pas fait avant lui. Ce livre VI illumina Augustin Thierry. Vous vous rappelez ces images et ce rythme :

 Parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des aurochs et
 des sangliers, les Francs se montraient de loin comme un troupeau
 de bêtes féroces… Les yeux de ces barbares ont la couleur
 d’une mer orageuse… Sur une grève… on apercevait leur camp…
 Il était rempli de femmes et d’enfants, et retranché avec des
 bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs… Le
 roi chevelu pressait une cavale stérile, moitié blanche, moitié
 noire, élevée parmi les troupeaux de rennes et de chevreuils,
 dans les haras de Pharamond… Chef à la longue chevelure, je
 vais t’asseoir autrement, sur le trône d’Hercule le Gaulois…
 Esclave romain, ne crains-tu pas ma framée ?… Les femmes des
 barbares… vêtues de robes noires… arrêtent par la barbe le
 Sicambre qui fuit, et le ramènent au combat…

Puis, la marée d’équinoxe qui envahit le camp des Francs et en chasse les Romains :

 Les bœufs épouvantés nagent avec les chariots qu’ils
 entraînent ; ils ne laissent voir au-dessus des vagues que leurs
 cornes recourbées et ressemblent à une multitude de fleuves
 qui auraient apporté eux-mêmes leurs tributs à l’Océan…
 Mérovée s’était fait une nacelle d’un large bouclier d’osier :
 porté sur cette conque guerrière, il nous poursuivait escorté
 de ses pairs qui bondissaient autour de lui comme des tritons.

C’est magnifique : mais voyez comment, jusque dans ses tableaux du Nord, le Breton Chateaubriand est poursuivi des lumineux souvenirs de la mythologie grecque.

Il y a donc le combat des Francs. Et il y a Velléda.

L’histoire de Velléda est rapide, éclatante, étrange et triste. Je vous en rappelle brièvement la donnée. Eudore, nommé commandant des contrées armoricaines, est averti d’un complot tramé contre les Romains par les prêtres gaulois et par la prophétesse Velléda. Il les épie, assiste à la scène du complot dans la forêt, exige que Velléda et son père Ségenax lui soient livrés comme otages. Or, la belle captive aime son maître, qui finit par céder à ce hardi et frémissant amour. « Je tombe, dit Eudore, aux pieds de Velléda… L’enfer donne le signal de cet hymen funeste ; les esprits des ténèbres hurlent dans l’abîme, les chastes épouses des patriarches détournent la tête, et mon ange protecteur, se voilant de ses ailes, remonte vers les cieux. » (Voilà qui est bien exagéré, et fort éloigné, je pense, des sentiments naturels de l’auteur). Mais le vieux Ségenax soulève les Gaulois contre Eudore qui a déshonoré, dit-il, la prêtresse ; et, au milieu d’une scène de tumulte et de carnage, Velléda reparaît et s’ouvre la gorge de sa faucille d’or.

Il est tout à fait singulier que cette chute de la jolie Gauloise dans les bras d’Eudore nous soit donnée comme un terrible châtiment des péchés de ce mauvais chrétien. Mais cette histoire de Velléda est charmante, et on peut la relire.

Eudore, c’est Chateaubriand lui-même : «… Mon âme était encore tout affaiblie par ma première insouciance et mes criminelles habitudes ; je trouvais même dans les anciens doutes de mon esprit et la mollesse de mes sentiments un certain charme qui m’arrêtait : mes passions étaient comme des femmes séduisantes qui m’enchaînaient par leurs caresses. »

Velléda est orgueilleuse, passionnée, possédée, mystérieuse, héroïque et faible. Elle a produit, je pense, une quantité d’amoureuses romantiques, — dont je ne me rappelle en ce moment que la Esméralda, — et jusqu’aux Petite comtesse et aux Julia de Trécœur. Ses apparitions sont imprévues et soudaines. Ses discours, qui semblent involontaires, ont un charme secret et puissant : « Mon père dort ; assieds-toi, écoute… Sais-tu que je suis fée ?… Je suis vierge, vierge de l’île de Sayne ; que je garde ou que je viole mes vœux, j’en mourrai. Tu en seras la cause… Tu me fuis, mais c’est en vain : l’orage t’apporte Velléda, comme cette mousse flétrie qui tombe à tes pieds… Oh ! oui, c’est cela, les Romaines auront épuisé ton cœur ! Tu les auras trop aimées ! Ont-elles donc tant d’avantages sur moi ?… » Une fois, elle fait présent à Eudore (pour Alfred de Vigny) du thème de la Maison du Berger : « Je n’ai jamais aperçu au coin d’un bois la hutte roulante d’un berger, sans songer qu’elle me suffirait avec toi… Nous promènerions notre cabane de solitude en solitude, et notre demeure ne tiendrait pas plus à la terre que notre vie… »

Comme Atala liée par un vœu de virginité, comme Amélie amoureuse de son frère, la prêtresse Velléda est dévorée d’une passion qu’exalte son caractère criminel. Mais Velléda est la plus belle et la plus vivante des « héroïnes » de Chateaubriand. C’est peut-être que Velléda est une image plus développée de sa sœur Lucile. À vrai dire il n’avait pas à se donner beaucoup de peine pour faire de Lucile une druidesse amoureuse, un peu folle et un peu sorcière.

Nous avons déjà vu combien Lucile le hante. Rouvrons le premier volume des Mémoires :

 De la concentration de l’âme naissaient chez ma sœur des
 effets d’esprit extraordinaires : endormie, elle avait des songes
 prophétiques ; éveillée, elle semblait lire dans l’avenir. Sur
 un palier de l’escalier de la grande tour battait une pendule qui
 sonnait le temps au silence. Lucile, dans ses insomnies, s’allait
 asseoir sur une marche en face de cette pendule ; elle regardait le
 cadran à la lueur de sa lampe posée à terre. Lorsque les deux
 aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction
 formidable l’heure des désastres et des crimes, Lucile entendait
 des bruits qui lui révélaient des trépas lointains… Dans les
 bruyères de la Calédonie, Lucile eût été une femme céleste
 de Walter Scott, douée de la seconde vue : dans les bruyères
 armoricaines elle n’était qu’une solitaire avantagée de beauté,
 de génie et de malheur.

Cette sœur, il ne peut s’empêcher de nous parler d’elle. Après nous avoir dit plusieurs fois qu’elle était un peu folle et que la mort de madame de Beaumont « avait achevé d’altérer la raison de Lucile », il tient à nous donner des lettres de cette malade, devenue madame de Caud et veuve, des lettres qui témoignent en effet d’un certain désordre d’esprit. Et je ne sais si je me trompe, mais je crois sentir quelque ressemblance secrète entre l’incohérence ardente de ces lettres de Lucile et celle des propos de Velléda.

Autrefois, Chateaubriand a confié sa femme à Lucile. Elle la lui a gardée dix ans. Peut-être n’était-elle pas pressée de la lui rendre. Puis, Lucile s’est intéressée particulièrement à la liaison de son frère et de madame de Beaumont. Elle lui écrit dans les derniers mois de sa vie : « Je me reposais de mon bonheur sur toi et sur madame de Beaumont : je me sauvais dans votre idée de mon ennui et de mes chagrins. » Elle lui écrit obscurément : « Mon ami, j’ai dans la tête mille idées contradictoires de choses qui semblent exister et n’exister pas ; qui ont pour moi l’effet d’objets qui ne s’offriraient que dans une glace, dont on ne pourrait par conséquent s’assurer, quoi qu’on les vît distinctement. » Une autre fois : « Mon frère… pense que bientôt tu seras pour toujours délivré de mes importunités… Ma vie jette sa dernière clarté… Rappelle-toi que souvent nous avons été assis sur les mêmes genoux et pressés ensemble tous deux sur le même sein ; que déjà tu mêlais des larmes aux miennes… ; que nos jeux nous réunissaient et que j’ai partagé tes premières études. Je ne te parlerai point de notre adolescence, de l’innocence de nos pensées et de nos joies, et du besoin mutuel de nous voir sans cesse. Si je te retrace le passé, je t’avoue ingénument, mon frère, que c’est pour me faire revivre davantage dans ton cœur. » Et encore : «… Dieu ne peut plus m’affliger qu’en toi. Je le remercie du précieux, bon et cher présent qu’il m’a fait en ta personne, et d’avoir conservé ma vie sans tache. » Pourquoi ces derniers mots ? Et pourquoi, tout à l’heure, « l’innocence de nos pensées et de nos joies ? » Il semblait que cela, d’une sœur à un frère, allât sans dire. Et enfin : « Je pourrais prendre pour emblème de ma vie la lune dans un nuage, avec cette devise : Souvent obscurcie, jamais ternie. »

Oui, Lucile, dans l’imagination de son frère, dut se transformer très aisément en Velléda. Je me figure, je vois Lucile à dix-huit ans, dans les bois de Combourg, parée de gui et de fleurs sauvages, dire à René, comme Velléda à Eudore : « Assieds-toi, écoute, sais-tu que je suis fée ? » Et pourquoi prête-t-il à Velléda « une connaissance approfondie des lettres grecques », connaissance vraiment imprévue chez la petite druidesse, si ce n’est parce que Lucile était une personne fort lettrée ?

La destinée de Lucile fut étrange même après sa mort. La sœur de Chateaubriand, la comtesse de Caud, fut enterrée dans la fosse commune. Elle n’avait plus rien, « était ignorée et n’avait pas un ami ». Son frère l’avait mise dans un couvent, chez les Dames de Saint-Michel, avec son domestique le vieux Saint-Germain (l’ancien serviteur de madame de Beaumont). Puis il était allé à Villeneuve-sur-Yonne, chez son ami Joubert ; et là, raconte-t-il, madame de Chateaubriand était tombée malade. Pendant ce temps-là, Lucile avait encore changé de demeure, puis était morte ; et on l’avait enterrée parmi les pauvres. Saint-Germain seul avait suivi le « cercueil délaissé ». Et, quand Chateaubriand était rentré à Paris, le vieux Saint-Germain lui-même était mort (sans avoir une seule fois écrit ou fait écrire à son maître, paraît-il) ; et Chateaubriand s’était abstenu de rechercher le lieu de la sépulture de Lucile. Oh ! il nous dit éloquemment pourquoi : «… Quand, en faisant des recherches, en compulsant les archives des municipalités, les registres des paroisses, je rencontrerais le nom de ma sœur, à quoi cela me servirait-il… ? Quel nomenclateur des ombres m’indiquerait la tombe effacée ? Ne pourrait-il pas se tromper de poussière ? Puisque le ciel l’a voulu, que Lucile soit à jamais perdue ! » Il trouve cela très bien, très original. Plus loin, il l’appelle cette « sainte de génie » et dit qu’il n’a pas été un seul jour sans la pleurer. Il est possible, quoique, vers la fin, il dût en avoir assez de cette folle.

En tout cas, il a bien fait de la pleurer. Car il me paraît de plus en plus que c’est Lucile, la jolie Bretonne neurasthénique, qui, après Amélie, lui a légué Velléda. Il a vu Lucile dans le même décor, à peu près, où il place la petite druidesse «… Elle me prit par la main, et me conduisit sur la pointe la plus élevée du dernier rocher druidique… Velléda tressaille, étend les bras, s’écrie : on m’attend ! Et elle s’élançait dans les flots. Je la retins par son voile… » Les étangs de Combourg ont fort bien pu voir quelque scène de ce genre, au temps où le frère et la sœur s’enivraient ensemble de solitude et de la pensée de la mort, peut-être le même jour où René jouait au suicide avec son vieux fusil à la détente usée.

Après cela, et après le dixième livre, les Martyrs m’ont semblé assez ennuyeux. Ces voyages, ces descriptions éternelles ! Ces anachronismes si ingénieux et si inutiles ! Ce qui reste du jeune Anacharsis de l’abbé Barthélemy, et ce qui fait présager le jeune Gaulois à Rome, du digne professeur Dézobry ! Et cette cruelle tension de style, à faire trouver le Télémaque délicieux et naturel !

(Quand j’étais adolescent, j’ai lu avec amour Fabiola. Le modeste livre du cardinal Wiseman est plus chrétien que les Martyrs, et me semblait aussi bien plus amusant. Avez-vous lu Fabiola ? Vous rappelez-vous la petite Agnès, la bonne Syra, l’enfant Tarcisius ? Il y a dans Fabiola de la douceur, de la piété, de l’intérêt dramatique…)

Mais, encore une fois, il y a, dans les Martyrs, le combat des Francs, et il y a Velléda. Il y a Chateaubriand lui-même et la plus rare fleur de son sang. Chactas, René, Eudore, c’est lui ; Atala, Amélie, Velléda, c’est elle. Il ne s’intéresse violemment, — et assez pour leur donner la vie par des mots, — qu’aux images de son propre cœur, ou des cœurs qu’il a troublés. Velléda vit, parce qu’elle est sa grande aventure passionnelle ; Cymodocée vit, parce qu’elle est son paganisme habillé en vierge. Les autres sont des ombres, même Hiéroclès, le proconsul jacobin.