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Chatterton/Acte II

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Œuvres complètes de Alfred de Vigny, Texte établi par Fernand Baldensperger, ConardThéâtre, II (p. 273-302).
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ACTE II.

Même décoration.


SCÈNE PREMIÈRE.

LE QUAKER, CHATTERTON.

CHATTERTON entre vite et comme en se sauvant.

Enfin, nous voilà au port !


LE QUAKER.

Ami, est-ce un accès de folie qui t’a pris ?


CHATTERTON.

Je sais très bien ce que je fais.


LE QUAKER.

Mais pourquoi rentrer ainsi tout à coup ?


CHATTERTON, agité.

Croyez-vous qu’il m’ait vu ?


LE QUAKER.

Il n’a pas détourné son cheval, et je ne l’ai pas vu tourner la tête une fois. Ses deux grooms l’ont suivi au grand trot. Mais pourquoi l’éviter, ce jeune homme ?


CHATTERTON.

Vous êtes sûr qu’il ne m’a pas reconnu ?


LE QUAKER.

Si le serment n’était un usage impie, je pourrais le jurer.


CHATTERTON.

Je respire. — C’est que vous savez bien qu’il est de mes amis. C’est lord Talbot.


LE QUAKER.

Eh bien, qu’importe ? Un ami n’est guère plus méchant qu’un autre homme.


CHATTERTON, marchant à grands pas, avec humeur.

Il ne pouvait rien m’arriver de pis que de le voir. Mon asile était violé, ma paix était troublée, mon nom était connu ici.


LE QUAKER.

Le grand malheur !


CHATTERTON.

Le savez-vous, mon nom, pour en juger ?


LE QUAKER.

Il y a quelque chose de bien puéril dans ta crainte. Tu n’es que sauvage, et tu seras pris pour un criminel si tu continues.


CHATTERTON.

Ô mon Dieu ! pourquoi suis-je sorti avec vous ? Je suis certain qu’il m’a vu.


LE QUAKER.

Je l’ai vu souvent venir ici après ses parties de chasse.


CHATTERTON.

Lui ?


LE QUAKER.

Oui, lui, avec de jeunes lords de ses amis.


CHATTERTON.

Il est écrit que je ne pourrai poser ma tête nulle part. Toujours des amis ?


LE QUAKER.

Il faut être bien malheureux pour en venir à dire cela.


CHATTERTON, avec humeur.

Vous n’avez jamais marché aussi lentement qu’aujourd’hui.


LE QUAKER.

Prends-toi à moi de ton désespoir. Pauvre enfant ! rien n’a pu t’occuper dans cette promenade. La nature est morte devant tes yeux.


CHATTERTON.

Croyez-vous que mistress Bell soit très pieuse ? Il me semble lui avoir vu une Bible dans les mains.


LE QUAKER, brusquement.

Je n’ai point vu cela. C’est une femme qui aime ses devoirs et qui craint Dieu. Mais je n’ai pas vu qu’elle eût aucun livre dans les mains. (À part.) Où va-t-il se prendre ! à quoi ose-t-il penser ? J’aime mieux qu’il se noie que de s’attacher à cette branche. — (Haut.) C’est une jeune femme très froide, qui n’est émue que pour ses enfants, quand ils sont malades. Je la connais depuis sa naissance.


CHATTERTON.

Je gagerais cent livres sterling que cette rencontre de lord Talbot me portera malheur.


LE QUAKER.

Comment serait-ce possible ?


CHATTERTON.

Je ne sais comment cela se fera, mais vous verrez si cela manque. — Si cette jeune femme aimait un homme, il ferait mieux de se faire sauter la cervelle que de la séduire. Ce serait affreux, n’est-ce pas ?


LE QUAKER.

N’y aura-t-il jamais une de tes idées qui ne tourne au désespoir ?


CHATTERTON.

Je sens autour de moi quelque malheur inévitable. J’y suis tout accoutumé et je ne résiste plus. Vous verrez cela : c’est un curieux spectacle. — Je me reposais ici, mais mon ennemie ne m’y laissera pas.


LE QUAKER.

Quelle ennemie ?


CHATTERTON.

Nommez-la comme vous voudrez : la Fortune, la Destinée ; que sais-je, moi ?


LE QUAKER.

Tu t’écartes de ta religion.


CHATTERTON va à lui et lui prend la main.

Vous avez peur que je ne fasse du mal ici ? — Ne craignez rien. Je suis inoffensif comme les enfants. Docteur, vous avez vu quelquefois des pestiférés ou des lépreux ? Votre premier désir était de les écarter de l’habitation des hommes ? — Écartez-moi, repoussez-moi, ou bien laissez-moi seul ; je me séparerai moi-même plutôt que de donner à personne la contagion de mon infortune.

Cris et coups de fouet d’une partie de chasse finie.

Tenez, voilà comme on dépiste le sanglier solitaire !


SCÈNE II.

CHATTERTON, LE QUAKER, JOHN BELL, KITTY BELL.

JOHN BELL, à sa femme.

Vous avez mal fait, Kitty, de ne pas me dire que c’était un personnage de considération.

Un domestique apporte un thé.

KITTY BELL.

En est-il ainsi ? En vérité, je ne le savais pas.


JOHN BELL.

De très grande considération. Lord Talbot m’a fait dire que c’était son ami, et un homme distingué qui ne veut pas être connu.


KITTY BELL.

Hélas ! il n’est donc plus malheureux ? — J’en suis bien aise. Mais je ne lui parlerai pas, je m’en vais.


JOHN BELL.

Restez, restez. Invitez-le à prendre le thé avec le docteur, en famille : cela fera plaisir à lord Talbot.

Il va s’asseoir à droite, près de la table à thé.

LE QUAKER, à Chatterton qui fait un mouvement
pour se retirer chez lui.

Non, non, ne t’en va pas, on parle de toi.


KITTY BELL, au quaker.

Mon ami, voulez-vous avoir la bonté de lui demander s’il veut déjeuner avec mon mari et mes enfants ?


LE QUAKER.

Vous avez tort de l’inviter, il ne peut pas souffrir les invitations.


KITTY BELL.

Mais c’est mon mari qui le veut.


LE QUAKER.

Sa volonté est souveraine. (À Chatterton.) Madame invite son hôte à déjeuner et désire qu’il prenne le thé en famille ce matin… (Bas.) Il ne faut pas accepter ; c’est par ordre de son mari qu’elle fait cette démarche ; mais cela lui déplaît.


JOHN BELL, assis, lisant le journal, s’adresse à Kitty.

L’a-t-on invité ?


KITTY BELL.

Le docteur lui en parle.


CHATTERTON, au quaker.

Je suis forcé de me retirer chez moi.


LE QUAKER, à Kitty.

Il est forcé de se retirer chez lui.


KITTY BELL, à John Bell.

Monsieur est forcé de se retirer chez lui.


JOHN BELL.

C’est de l’orgueil : il croit nous honorer trop.

Il tourne le dos et se remet à lire.

CHATTERTON, au quaker.

Je n’aurais pas accepté : c’était par pitié qu’on m’invitait.

Il va vers sa chambre, le quaker le suit et le retient. Ici un domestique amène les enfants et les fait asseoir à table. Le quaker s’assied au fond, Kitty Bell à droite, John Bell à gauche, tournant le dos à la chambre, les enfants près de leur mère.


SCÈNE III.

Les mêmes, LORD TALBOT, LORD LAUDERDALE,
LORD KINGSTON, et trois jeunes Lords, en habits de chasse.

LORD TALBOT

Où est-il ? où est-il ? Le voilà, mon camarade ! mon ami ! Que diable fais-tu ici ? Tu nous as quittés ? Tu ne veux plus de nous ? C’est donc fini ? Parce que tu es illustre à présent, tu nous dédaignes. Moi je n’ai rien appris de bon à Oxford, si ce n’est à boxer, j’en conviens ; mais cela ne m’empêche pas d’être ton ami. — Messieurs, voilà mon bon ami…


CHATTERTON, voulant l’interrompre.

Milord…


LORD TALBOT.

Mon ami Chatterton.


CHATTERTON, sérieusement, lui prenant la main.

George, George ! toujours indiscret !


LORD TALBOT.

Est-ce que cela te fait de la peine ? — L’auteur des poèmes qui font tant de bruit ! le voilà ! Messieurs, j’ai été à l’Université avec lui. — Ma foi, je ne me serais pas douté de ce talent-là. Ah ! le sournois, comme il m’a attrapé ! — Mon cher, voilà lord Lauderdale et lord Kingston, qui savent par cœur ton poème d’Harold. Ah ! si tu veux souper avec nous, tu seras content d’eux, sur mon honneur. Ils disent les vers comme Garrick. — La chasse au renard ne t’amuse pas ; sans cela, je t’aurais prêté Rébecca, que ton père m’a vendue. Mais tu sais que nous venons tous souper ici après la chasse. Ainsi, à ce soir. Ah ! pardieu ! nous nous amuserons. — Mais tu es en deuil ! Ah ! diable !


CHATTERTON, avec tristesse.

Oui, de mon père.


LORD TALBOT.

Ah ! il était bien vieux aussi. Que veux-tu ! te voilà héritier.


CHATTERTON, amèrement.

Oui, de tout ce qui lui restait.


LORD TALBOT.

Ma foi, si tu dépenses aussi noblement ton argent qu’à Oxford, cela te fera honneur ; cependant tu étais déjà bien sauvage. Eh bien, je deviens comme toi à présent, en vérité. J’ai le spleen, mais ce n’est que pour une heure ou deux. — Ah ! mistress Bell, vous êtes une puritaine. Touchez là, vous ne m’avez pas donné la main aujourd’hui. Je dis que vous êtes une puritaine ; sans cela, je vous aurais recommandé mon ami.


JOHN BELL.

Répondez donc à milord, Kitty ! Milord, Votre Seigneurie sait comme elle est timide. (À Kitty.) Montrez de bonnes dispositions pour son ami.


KITTY BELL.

Votre Seigneurie ne doit pas douter de l’intérêt que mon mari prend aux personnes qui veulent bien loger chez lui.


JOHN BELL.

Elle est si sauvage, milord, qu’elle ne lui a pas adressé la parole une fois, le croiriez-vous ? pas une fois depuis trois mois qu’il loge ici !


LORD TALBOT.

Oh ! maître John Bell, c’est une timidité dont il faut la corriger. Ce n’est pas bien. Allons, Chatterton, que diable ! corrige-la, toi aussi, corrige-la.


LE QUAKER.

Jeune homme, depuis cinq minutes que tu es ici, tu n’as pas dit un mot qui ne fût de trop.


LORD TALBOT.

Qu’est-ce que c’est que ça ? Quel est cet animal sauvage ?


JOHN BELL.

Pardon ! milord, c’est un quaker.

Rires joyeux.

LORD TALBOT.

C’est vrai. Oh ! quel bonheur ! un quaker ! (Le lorgnant.) Mes amis, c’est un gibier que nous n’avions pas fait lever encore.

Éclats de rire des lords.

CHATTERTON va vite à lord Talbot.

(À demi-voix.) George, tout cela est bien léger ; mon caractère ne s’y prête pas… Tu sais cela, souviens-toi de Primerose Hill !… J’aurai à te parler à ton retour de la chasse.


LORD TALBOT, consterné.

Ah ! si tu veux jouer encore du pistolet, comme tu voudras ! Mais je croyais t’avoir fait plaisir, moi. Est-ce que je t’ai affligé ? Ma foi, nous avons bu un peu sec ce matin. — Qu’est-ce que j’ai donc dit, moi ? J’ai voulu te mettre bien avec eux tous. Tu viens ici pour la petite femme, hein ? J’ai vu ça, moi.


CHATTERTON.

Ciel et terre ! Milord, pas un mot de plus.


LORD TALBOT.

Allons ! il est de mauvaise humeur ce matin. Mistress Bell, ne lui donnez pas de thé vert ; il me tuerait ce soir, en vérité.


KITTY BELL, à part.

Mon Dieu, comme il me parle effrontément !


LORD LAUDERDALE vient serrer la main à Chatterton.

Pardieu ! je suis bien aise de vous connaître : vos vers m’ont fort diverti.


CHATTERTON.

Diverti, milord ?


LORD LAUDERDALE.

Oui, vraiment, et je suis charmé de vous voir installé ici ; vous avez été plus adroit que Talbot, vous me ferez gagner mon pari.


LORD KINGSTON.

Oui, oui, il a beau jeter ses guinées chez le mari, il n’aura pas la petite Catherine, comment ?… Kitty…


CHATTERTON.

Oui, milord, Kitty, c’est son nom en abrégé.


KITTY BELL, à part.

Encore ! Ces jeunes gens me montrent au doigt, et devant lui !


LORD KINGSTON.

Je crois bien qu’elle aurait eu un faible pour lui ; mais vous l’avez, ma foi, supplanté. Au surplus, George est un bon garçon et ne vous en voudra pas. — Vous me paraissez souffrant.


CHATTERTON.

Surtout en ce moment, milord.


LORD TALBOT.

Allez, messieurs, assez ; n’allez pas trop loin.

Deux grooms entrent à la fois.

UN GROOM.

Les chevaux de milord sont prêts.


LORD TALBOT, frappant sur l’épaule de John Bell.

Mon bon John Bell, il n’y a de bons vins de France et d’Espagne que dans la maison de votre petite dévote de femme. Nous voulons les boire en rentrant, et tenez-moi pour un maladroit si je ne vous rapporte dix renards pour lui faire des fourrures. — Venez donc nous voir partir. — Passez, Lauderdale, passez donc. À ce soir tous, si Rébecca ne me casse pas le col.


JOHN BELL.

Monsieur Chatterton, je suis vraiment heureux de faire connaissance avec vous.

Il lui serre la main à lui casser l’épaule.

Toute ma maison est à votre service.

À Kitty, qui allait se retirer.

Mais, Catherine, causez donc un peu avec ce jeune homme. Il faut lui louer un appartement plus beau et plus cher.


KITTY BELL.

Mes enfants m’attendent.


JOHN BELL.

Restez, restez ; soyez polie ; je le veux absolument.


CHATTERTON, au quaker.

Sortons d’ici. Voir sa dernière retraite envahie, son unique repos troublé, sa douce obscurité trahie ; voir pénétrer dans sa nuit de si grossières clartés ! Ô supplice ! — Sortons d’ici. — Vous l’avais-je dit ?


JOHN BELL.

J’ai besoin de vous, docteur ; laissez monsieur avec ma femme : je vous veux absolument, j’ai à vous parler. Je vous raccommoderai avec Sa Seigneurie.


LE QUAKER.

Je ne sors pas d’ici.

Tous sortent. Il reste assis au milieu de la scène. Kitty et Chatterton debout, les jeux baissés et interdits.


SCÈNE IV.

CHATTERTON, LE QUAKER, KITTY BELL.

LE QUAKER, à Kitty Bell.
Il prend la main gauche de Chatterton et met sa main sur le cœur de ce jeune homme.

Les cœurs jeunes, simples et primitifs ne savent pas encore étouffer les vives indignations que donne la vue des hommes. — Mon enfant, mon pauvre enfant, la solitude devient un amour bien dangereux. À vivre dans cette atmosphère, on ne peut plus supporter le moindre souffle étranger. La vie est une tempête, mon ami ; il faut s’accoutumer à tenir la mer. — N’est-ce pas une pitié, mistress Bell, qu’à son âge il ait besoin du port ? Je vais vous laisser lui parler et le gronder.


KITTY BELL, troublée.

Non, mon ami, restez, je vous prie, John Bell serait fâché de ne plus vous trouver. Et d’ailleurs, ne tarde-t-il pas à monsieur de rejoindre ses amis d’enfance ? Je suis surprise qu’il ne les ait pas suivis.


LE QUAKER.

Le bruit t’a importunée bien vivement, ma chère fille ?


KITTY BELL.

Ah ! leur bruit et leurs intentions ! Monsieur n’est-il pas dans leurs secrets ?


CHATTERTON, à part.

Elle les a entendus ! elle est affligée ! Ce n’est plus la même femme.


KITTY BELL, au quaker, avec une émotion mal contenue.

Je n’ai pas vécu encore assez solitaire, mon ami, je le sens bien.


LE QUAKER, à Kitty Bell.

Ne sois pas trop sensible à des folies.


KITTY BELL.

Voici un livre que j’ai trouvé dans les mains de ma fille. Demandez à monsieur s’il ne lui appartient pas.


CHATTERTON.

En effet, il était à moi ; et à présent je serais bien aise qu’il revînt dans mes mains.


KITTY BELL, à part.

Il a l’air d’y attacher du prix. Ô mon Dieu ! je n’oserai plus le rendre à présent, ni le garder.


LE QUAKER, à part.

Ah ! la voilà bien embarrassée.

Il met la Bible dans sa poche, après avoir examiné à droite et à gauche leur embarras. À Chatterton.

Tais-toi, je t’en prie ; elle est prête à pleurer.


KITTY BELL, se remettant.

Monsieur a des amis bien gais, et sans doute aussi très bons.


LE QUAKER.

Ah ! ne les lui reprochons point : il ne les cherchait pas.


KITTY BELL.

Je sais bien que monsieur Chatterton ne les attendait pas ici.


CHATTERTON, avec embarras et douleur.

La présence d’un ennemi mortel ne m’eût pas fait tant de mal ; croyez-le bien, madame.


KITTY BELL.

Ils ont l’air de connaître si bien monsieur Chatterton ! et nous, nous le connaissons si peu !


LE QUAKER, à demi-voix, à Chatterton.

Ah ! les misérables ! ils l’ont blessée au cœur.


CHATTERTON, au quaker.

Et moi, monsieur !


KITTY BELL.

Monsieur Chatterton sait leur conduite comme ils savent ses projets. Mais sa retraite ici, comment l’ont-ils interprétée ?


LE QUAKER, se lève.

Que le Ciel confonde à jamais cette race de sauterelles qui s’abat à travers champs, et qu’on appelle les hommes aimables ! Voilà bien du mal en un moment.


CHATTERTON, faisant asseoir le quaker.

Au nom de Dieu ! ne sortez pas que je ne sache ce qu’elle a contre moi. Cela me trouble affreusement.


KITTY BELL.

M. Bell m’a chargée d’offrir à monsieur Chatterton une chambre plus convenable.


CHATTERTON.

Ah ! rien ne convient mieux que la mienne à mes projets.


KITTY BELL.

Mais quand on ne parle pas de ses projets, on peut inspirer, à la longue, plus de crainte que l’on n’inspirait d’abord d’intérêt, et…


CHATTERTON.

Et ?…


KITTY BELL.

Il me semble…


LE QUAKER.

Que veux-tu dire ?


KITTY BELL.

Que ces jeunes lords ont, en quelque sorte, le droit d’être surpris que leur ami les ait quittés pour cacher son nom et sa vie dans une famille aussi simple que la nôtre.


LE QUAKER, à Chatterton.

Rassure-toi, ami ; elle veut dire que tu n’avais pas l’air, en arrivant, d’être le riche compagnon de ces riches petits lords.


CHATTERTON, avec gravité.

Si l’on m’avait demandé ici ma fortune, mon nom et l’histoire de ma vie, je n’y serais pas entré… Si quelqu’un me les demandait aujourd’hui, j’en sortirais.


LE QUAKER.

Un silence qui vient de l’orgueil peut être mal compris, tu le vois.


CHATTERTON va pour répondre, puis y renonce et s’écrie.

Une torture de plus dans un martyre, qu’importe !

Il sort en courant.

KITTY BELL, effrayée.

Ah ! mon Dieu ! pourquoi s’est-il enfui de la sorte ? Les premières paroles que je lui adresse lui causent du chagrin !… Mais en suis-je responsable aussi ? Pourquoi est-il venu ici ?… Je n’y comprends plus rien ! je veux le savoir !… Toute ma famille est troublée pour lui et par lui ! Que leur ai-je fait à tous ? Pourquoi l’avez-vous amené ici et non ailleurs, vous ? — Je n’aurais jamais dû me montrer, et je voudrais ne les avoir jamais vus.


LE QUAKER, avec impatience et chagrin.

Mais c’était à moi seul qu’il fallait dire cela. Je ne m’offense ni ne me désole, moi. Mais à lui, quelle faute !


KITTY BELL.

Mais, mon ami, les avez-vous entendus, ces jeunes gens ? — Ô mon Dieu ! comment se fait-il qu’ils aient la puissance de troubler ainsi une vie que le Sauveur même eût bénie ? — Dites, vous qui êtes un homme, vous qui n’êtes point de ces méchants désœuvrés, vous qui êtes grave et bon, vous qui pensez qu’il y a une âme et un Dieu ; dites, mon ami, comment donc doit vivre une femme ? Où donc faut-il se cacher ? Je me taisais, je baissais les yeux, j’avais étendu sur moi la solitude comme un voile, et ils l’ont déchiré. Je me croyais ignorée, et j’étais connue comme une de leurs femmes ; respectée, et j’étais l’objet d’un pari. À quoi donc m’ont servi mes deux enfants, toujours à mes côtés comme des anges gardiens ? À quoi m’a servi la gravité de ma retraite ? Quelle femme sera honorée, grand Dieu ! si je n’ai pu l’être, et s’il suffit aux jeunes gens de la voir passer dans la rue pour s’emparer de son nom et s’en jouer comme d’une balle qu’ils se jettent l’un à l’autre !

La voix lui manque. Elle pleure.

Oh ! mon ami, mon ami ! obtenez qu’ils ne reviennent jamais dans ma maison.


LE QUAKER.

Qui donc ?


KITTY BELL.

Mais eux… eux tous… tout le monde.


LE QUAKER.

Comment ?


KITTY BELL.

Et lui aussi… oui, lui.

Elle fond en larmes.

LE QUAKER.

Mais tu veux donc le tuer ? Après tout, qu’a-t-il fait ?


KITTY BELL, avec agitation.

Ô mon Dieu ! moi, le tuer ! — moi qui voudrais… Ô Seigneur, mon Dieu ! Vous que je prie sans cesse, vous savez si j’ai voulu le tuer ! mais je vous parle et je ne sais si vous m’entendez. Je vous ouvre mon cœur, et vous ne me dites pas que vous y lisez. — Et si votre regard y a lu, comment savoir si vous n’êtes pas mécontent ! Ah ! mon ami… j’ai là quelque chose que je voudrais dire… Ah ! si mon père vivait encore !

Elle prend la main du quaker.

Oui, il y a des moments où je voudrais être catholique, à cause de leur confession. Enfin ! ce n’est autre chose que la confidence ; mais la confidence divinisée… j’en aurais besoin !


LE QUAKER.

Ma fille, si ta conscience et la contemplation ne te soutiennent pas assez, que ne viens-tu donc à moi ?


KITTY BELL.

Eh bien ! expliquez-moi le trouble où me jette ce jeune homme ! les pleurs que m’arrache malgré moi sa vue, oui, sa seule vue !


LE QUAKER.

Ô femme ! faible femme ! au nom de Dieu, cache tes larmes, car le voilà.


KITTY BELL.

Ô Dieu ! son visage est renversé !


CHATTERTON, rentrant comme un fou, sans chapeau. Il traverse la chambre
et marche en parlant sans voir personne.

… Et d’ailleurs, et d’ailleurs, ils ne possèdent pas plus leurs richesses que je ne possède cette chambre. — Le monde n’est qu’un mot. — On peut perdre ou gagner le monde sur parole, en un quart d’heure ! Nous ne possédons tous que nos six pieds, c’est le vieux Will qui l’a dit. — Je vous rendrai votre chambre quand vous voudrez ; j’en veux une encore plus petite. Pourtant je voulais attendre encore le succès d’une certaine lettre. Mais n’en parlons plus.

Il se jette dans un fauteuil.

LE QUAKER se lève et va à lui, lui prenant la tête.
À demi-voix.

Tais-toi, ami, tais-toi, arrête. — Calme, calme ta tête brûlante. Laisse passer en silence tes emportements, et n’épouvante pas cette jeune femme qui t’est étrangère.


CHATTERTON se lève vivement sur le mot étrangère,
et dit avec une ironie frémissante.

Il n’y a personne sur la terre à présent qui ne me soit étranger. Devant tout le monde je dois saluer et me taire. Quand je parle, c’est une hardiesse bien inconvenante, et dont je dois demander humblement pardon… Je ne voulais qu’un peu de repos dans cette maison, le temps d’achever de coudre l’une à l’autre quelques pages que je dois, à peu près comme un menuisier doit à l’ébéniste quelques planches péniblement passées au rabot. — Je suis ouvrier en livres, voilà tout. — Je n’ai pas besoin d’un plus grand atelier que le mien, et M. Bell est trop attendri de l’amitié de lord Talbot pour moi. Lord Talbot, on peut l’aimer ici, cela se conçoit. — Mais son amitié pour moi, ce n’est rien. Cela repose sur une ancienne idée que je lui ôterai d’un mot ; sur un vieux chiffre que je rayerai de sa tête, et que mon père a emporté dans le pli de son linceul ; un chiffre assez considérable, ma foi ! et qui me valait beaucoup de révérences et de serrements de main. — Mais tout cela est fini, je suis ouvrier en livres. — Adieu, madame ; adieu, monsieur. Ha ! ha ! — Je perds bien du temps ! À l’ouvrage ! à l’ouvrage !

Il monte à grands pas l’escalier de sa chambre et s’y enferme.


SCÈNE V.

LE QUAKER, KITTY BELL, consternés.

LE QUAKER.

Tu es remplie d’épouvante, Kitty ?


KITTY BELL.

C’est vrai.


LE QUAKER.

Et moi aussi.


KITTY BELL.

Vous aussi ? — Vous si fort, vous que rien n’a jamais ému devant moi ! — Mon Dieu ! qu’y a-t-il donc ici que je ne puis comprendre ? Ce jeune homme nous a tous trompés ; il s’est glissé ici comme un pauvre, et il est riche ! Ces jeunes gens ne lui ont-ils pas parlé comme à leur égal ? Qu’est-il venu faire ici ? Qu’a-t-il voulu en se faisant plaindre ? Pourtant ce qu’il dit a l’air vrai, et lui, il a l’air bien malheureux.


LE QUAKER.

Il serait bon que ce jeune homme mourût.


KITTY BELL.

Mourir ! pourquoi ?


LE QUAKER.

Parce que mieux vaut la mort que la folle.


KITTY BELL.

Et vous croyez ?… Ah ! le cœur me manque.

Elle tombe assise.

LE QUAKER.

… Que la plus forte raison ne tiendrait pas à ce qu’il souffre. — Je dois te dire toute ma pensée, Kitty Bell. Il n’y a pas d’ange au ciel qui soit plus pur que toi. La Vierge mère ne jette pas sur son enfant un regard plus chaste que le tien. Et pourtant tu as fait, sans le vouloir, beaucoup de mal autour de toi.


KITTY BELL.

Puissances du Ciel ! est-il possible ?


LE QUAKER.

Écoute, écoute, je t’en prie. — Comment le mal sort du bien, et le désordre de l’ordre même, voilà ce que tu ne peux t’expliquer, n’est-ce pas ? Eh bien ! sache, ma chère fille, qu’il a suffi pour cela d’un regard de toi, inspiré par la plus belle vertu qui siège à la droite de Dieu, la Pitié. — Ce jeune homme dont l’esprit a trop vite mûri sous les ardeurs de la Poésie, comme dans une serre brûlante, a conservé le cœur naïf d’un enfant. Il n’a plus de famille et, sans se l’avouer, il en cherche une ; il s’est accoutumé à te voir vivre près de lui, et peut-être s’est habitué à s’inspirer de ta vue et de ta grâce maternelle. La paix qui règne autour de toi a été aussi dangereuse pour cet esprit rêveur que le sommeil sous la blanche tubéreuse ; ce n’est pas ta faute si, repoussé de tous côtés, il s’est cru heureux d’un accueil bienveillant ; mais enfin cette existence de sympathie silencieuse et profonde est devenue la sienne. — Te crois-tu donc le droit de la lui ôter ?


KITTY BELL.

Hélas ! croyez-vous donc qu’il ne nous ait pas trompés ?


LE QUAKER.

Lovelace avait plus de dix-huit ans, Kitty. Et ne lis-tu pas sur le front de Chatterton la timidité de la misère ? Moi, je l’ai sondée, elle est profonde.


KITTY BELL.

Ô mon Dieu ! quel mal a dû lui faire ce que j’ai dit tout à l’heure !


LE QUAKER.

Je le crois, madame.


KITTY BELL.

Madame ? — Ah ! ne vous fâchez pas. Si vous saviez ce que j’ai fait et ce que j’allais faire !


LE QUAKER.

Je veux bien le savoir.


KITTY BELL.

Je me suis cachée de mon mari, pour quelques sommes que j’ai données pour M. Chatterton. Je n’osais pas les lui demander et je ne les ai pas reçues encore. Mon mari s’en est aperçu. Dans ce moment même j’allais peut-être me déterminer à en parler à ce jeune homme. Oh ! que je vous remercie de m’avoir épargné cette mauvaise action ! Oui, c’eût été un crime assurément, n’est-ce pas ?


LE QUAKER.

Il en aurait fait un, lui, plutôt que de ne pas vous satisfaire. Fier comme je le connais, cela est certain. Mon amie, ménageons-le. Il est atteint d’une maladie toute morale et presque incurable, et quelquefois contagieuse : maladie terrible qui se saisit surtout des âmes jeunes, ardentes et toutes neuves à la vie, éprises de l’amour du juste et du beau, et venant dans le monde pour y rencontrer, à chaque pas, toutes les iniquités et toutes les laideurs d’une société mal construite. Ce mal, c’est la haine de la vie et l’amour de la mort : c’est l’obstiné Suicide.


KITTY BELL.

Oh ! que le Seigneur lui pardonne ! serait-ce vrai ?

Elle se cache la tête pour pleurer.

LE QUAKER.

Je dis obstiné parce qu’il est rare que ces malheureux renoncent à leur projet quand il est arrêté en eux-mêmes.


KITTY BELL.

En est-il là ? En êtes-vous sûr ? Dites-vous vrai ? Dites-moi tout ! Je ne veux pas qu’il meure ! — Qu’a-t-il fait ? que veut-il ? Un homme si jeune ! une âme céleste ! la bonté des anges ! la candeur des enfants ! une âme tout éclatante de pureté, tomber ainsi dans le crime des crimes, celui que le Christ hésiterait lui-même à pardonner ! Non, cela ne sera pas, il ne se tuera pas. Que lui faut-il ? est-ce de l’argent ? Eh bien ! j’en aurai. — Nous en trouverons bien quelque part pour lui. Tenez, tenez, voilà des bijoux, que jamais je n’ai daigné porter, prenez-les, vendez tout. — Se tuer ! là, devant moi et mes enfants ! — Vendez, vendez, je dirai ce que je pourrai. Je recommencerai à me cacher ; enfin je ferai mon crime aussi, moi ; je mentirai : voilà tout.


LE QUAKER.

Tes mains ! tes mains ! ma fille, que je les adore.

Il baise ses deux mains réunies.

Tes fautes sont innocentes, et pour cacher ton mensonge miséricordieux, les saintes tes sœurs étendraient leurs voiles ; mais garde tes bijoux, c’est un homme à mourir vingt fois devant un or qu’il n’aurait pas gagné ou tenu de sa famille. J’essayerais bien inutilement de lutter contre sa faute unique, vice presque vertueux, noble imperfection, péché sublime : l’orgueil de la pauvreté.


KITTY BELL.

Mais n’a-t-il pas parlé d’une lettre qu’il aurait écrite à quelqu’un dont il attendrait du secours ?


LE QUAKER.

Ah ! c’est vrai ! Cela était échappé à mon esprit, mais ton cœur avait entendu. Oui, voilà une ancre de miséricorde. Je m’y appuierai avec lui.

Il veut sortir.

KITTY BELL.

Mais… que voulait-il dire en parlant de lord Talbot : « On peut l’aimer ici, cela se conçoit ! »


LE QUAKER.

Ne songe point à ce mot-là ! Un esprit absorbé comme le sien dans ses travaux et ses peines est inaccessible aux petitesses d’un dépit jaloux, et plus encore aux vaines fatuités de ces coureurs d’aventures. Que voudrait dire cela ? Il faudrait donc supposer qu’il regarde ce Talbot comme essayant ses séductions près de Kitty Bell et avec succès, et supposer que Chatterton se croit le droit d’en être jaloux ; supposer que ce charme d’intimité serait devenu en lui une passion ?… Si cela était…


KITTY BELL.

Oh ! ne me dites plus rien… laissez-moi m’enfuir.

Elle se sauve en fermant ses oreilles, et il la poursuit de sa voix.

LE QUAKER.

Si cela était, sur ma foi ! j’aimerais mieux le laisser mourir !