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Chauffe-toi, c’est de ton bois

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Chants révolutionnairesAu bureau du Comité Pottier (p. 116-118).



CHAUFFE-TOI, C’EST DE TON BOIS



Au citoyen Gabriel Deville (Voix du Peuple).


Rudement la crise sévit,
Sans pain, sans feu, le peuple vit :
Si l’on appelle cela vivre !
Ce siège a duré tout l’été,
Paris ne s’est pas révolté,
Mais il frémit, l’hiver va suivre.
Le dépouillé pourrait fort bien
Remettre la main sur son bien.
Fais ta saisie avant les froids,
Prends, Jean Misère,
Ton nécessaire.
Fais ta saisie avant les froids,
Chauffe-toi, Jean, c’est de ton bois !

Quoi, le vautour, de ton taudis
T’expulse avec tous tes petits,
Fiévreux, grelottants et livides.
Toi qui bâtis les beaux quartiers
Où des appartements princiers
Trop chers de loyer restent vides,
Peux-tu donc sous l’arche des ponts
Coucher tes bébés vagabonds ?
Choisis leur gîte avant les froids,

Prends, Jean Misère,
Ton nécessaire.
Choisis leur gîte avant les froids,
Chauffe-toi, Jean, c’est de ton bois !

Vois dans ces magasins flambants,
Souliers fourrés, chauds vêtements,
Empilés en gros sans limite ;
Ton sur-travail les a gorgés.
Consomme, ils seront soulagés,
Ces entrepôts de la faillite.
Tes gosses n’ont rien sur la peau
Et leurs chaussures prennent l’eau.
Habillons-les, avant les froids,
Prends, Jean Misère,
Ton nécessaire.
Habillons-les avant les froids,
Chauffe-toi, Jean, c’est de ton bois !

Travailleur, classe de vaincus,
Tu livres ton sang, tes écus,
À la bourgeoisie écœurante.
Gains d’ouvriers, de paysans,
Plus de deux milliards tous les ans,
S’en vont aux Prussiens de la rente ;
Tu fournis l’argent de leurs prêts,
Puis tu payes les intérêts,
Fais-les jeûner pendant six mois !
Prends, Jean Misère,
Ton nécessaire.
Fais-les jeûner pendant six mois !
Chauffe-toi, Jean, c’est de ton bois !

Du lard des budgets empâtés,
Tes ministres, tes députés

Te bernent d’un semblant d’enquête.
L’intérêt de classe avant tout,
On voudrait te pousser à bout.
Dans l’ombre Galliffet s’apprête ;
On tient l’esclave désarmé
Pour le massacrer comme en Mai.
Prends l’arme aux mains de ces bourgeois,
Prends, Jean Misère,
Ton nécessaire !
Prends l’arme aux mains de ces bourgeois,
Chauffe-toi, Jean, c’est de ton bois !

On voudrait te voir saccager
L’étalage du boulanger,
Mais ce n’est pas là ta méthode ;
Vise plus haut le Sans-travail,
Sois l’État, prends le gouvernail,
Pour changer ces lois et le Code,
Que notre Révolution
Soit pour tous Restitution,
Et va jusqu’au bout cette fois,
Prends, Jean Misère,
Ton nécessaire.
Et va jusqu’au bout cette fois,
Chauffe-toi, Jean, c’est de ton bois !


Paris, 1885.