Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises/Madame Defrance

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MADAME DEFRANCE.


Madame Defrance, née Chompré, a mis en vers, sur la traduction de Gail, les odes d’Anacréon. Elle a aussi mis en vers les idylles de Jauffret, sur l’Enfance et l’Amour maternel.


AUX MANES D’UNE AMIE.


Toi que j’appelle en vain, toi qui n’es plus, hélas !
Sous le marbre fatal qu’une cendre insensible,
Au delà du cercueil, dans un séjour paisible,
Si tu vois les regrets qu’on te donne ici-bas,
Jouis, jouis des miens, ombre à jamais chérie !
De tes douces vertus connois tout le pouvoir :
Étrangère à ce monde où je n’ai plus d’amie,
Quand je ne t’y vois plus, je gémis de m’y voir.
Il est tant de mortels, fatigués de la vie,
Qui demandent aux dieux un éternel repos !
Ils traînent de longs jours, et tu nous es ravie !
Toi, qui vivais tranquille et consolais mes maux,
Ma peine est aujourd’hui ma seule jouissance ;
En m’occupant de toi, j’aime à l’entretenir ;
L’illusion du souvenir
Me rend quelquefois ta présence
Et mêle à ma douleur un rayon de plaisir.
Je crois me retrouver et te revoir encore
Sous tes simples bosquets, jadis si beaux pour moi.

M’échappant au sommeil, je contemple avec toi
Le spectacle riant du lever de l’aurore :
Tu me fais remarquer la fleur prête d’éclore,
Et tu donnes un charme à tout ce que je voi.
Tantôt sous le triste feuillage
Des vénérables ifs plantés par tes aïeux,
Du soleil trop ardent nous évitons les feux ;
Et dans mes vers j’esquisse un paysage,
Tandis que ton pinceau le reproduit bien mieux.
De tes chers amis entourée,
Tantôt je te revois, abrégeant la soirée
Par cent et cent jeux innocens,
Nous réjouir de ta gaîté naïve,
Attacher notre esprit à tes moindres accens,
À des riens que tes soins rendroient intéressans,
Et nous faire oublier l’aiguille fugitive
Qui, trop tôt, du sommeil ramenoit les instans :
Mais quelle horreur, quand il s’efface,
Ce songe si court et si beau !
Lorsqu’il me fuit et qu’à sa place
Je ne découvre qu’un tombeau !
Je m’en éloigne en vain ; l’amitié me rappelle :
La sincère amitié craint de se consoler.
Oui, mon cœur, accablé de ta perte cruelle,
Veut que long-temps pour toi mes pleurs puissent couler.
Chaque jour dont le ciel prolongera ma vie,
À ta tombe amenée, à cet asile affreux,
Ah ! j’irai m’y livrer à la mélancolie,
Seul et dernier plaisir de l’être malheureux.