Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises/Madame de Montégut

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MADAME DE MONTÉGUT.


Madame de Montégut (Jeanne de Segla), née à Toulouse en 1709, morte dans la même ville en 1752. Elle fut mariée à seize ans à M. de Montégut, trésorier-général de la généralité de Toulouse. Cette dame, qui a remporté trois prix aux Jeux floraux, a composé des odes, des épîtres, des pièces fugitives et fait une traduction presque complète, en vers, des odes d’Horace. Elle savait le latin, l’anglais et l’italien ; ses œuvres diverses ont été publiées à Paris, en 1768, en deux vol. in-8o.


ISMÈNE

ÉLÉGIE

qui a remporté le prix à l'académie des jeux floraux en 1739.


C’en est fait, mon berger m’a donc abandonnée !
Inutiles projets d’un heureux hyménée,
Doux nœud, que dans le ciel je croyois voir formé,
Tendres soins, vifs transports dont mon cœur fut charmé,
Trop flatteuse douceur d’une amour mutuelle,
Sortez de mon esprit : Tircis est infidèle.
Tircis n’habite plus ces rivages charmans,
Qui furent tant de fois témoins de ses sermens.
Il préfère à nos jeux innocens et tranquilles
Les attraits séducteurs et l’embarras des villes.
L’ingrat goûte à longs traits de funestes plaisirs :
Quelque nouvel objet a fixé ses désirs.
Hélas ! volage amant, tu brises cette chaîne
Qui devoit pour jamais t’unir à ton Ismène,
Toi qui semblois brûler d’une si tendre ardeur,
Toi, dont l’art dangereux sçut séduire mon cœur.
Pourquoi porter le trouble et le feu dans mon ame ?
Cruel, pourquoi ces pleurs, ces soupirs pleins de flamme,
Quand je te paroissois douter de ton amour ?
Ou lorsque sans me voir tu passois un seul jour ?
As-tu pris tant de soin d’accroître ma tendresse,
Pour faire triompher ta nouvelle maîtresse,
Pour lui sacrifier mes larmes, mes soupirs,
Et rire à ses genoux de mes vifs déplaisirs ?

Ah ! crains les dieux vengeurs, crains l’Amour en colère :
Ils entendront les cris d’une jeune bergère
Dont le cœur innocent crut devoir du retour
À qui par mille soins attestoit son amour.
Dieux justes ! armez-vous, accablez ce parjure ;
Que les cuisans remords lui servent de torture ;
Qu’à son tour il essuye et mépris et fierté ;
Qu’il éprouve l’horreur d’une infidélité ;
Qu’il soit enfin réduit, dans l’excès de sa peine,
À désirer en vain la tendresse d’Ismène
La désirer en vain ! Que dis-je ? Quelle erreur !
Puis-je éteindre ce feu d’où dépend mon bonheur ?
Pardonne ces transports d’une amante éperdue,
Cher Tircis : mon courroux soutiendroit-il ta vue ?
Pourrois-je mépriser un tendre repentir,
Moi qui, malgré les maux que tu me fais sentir,
Et lorsque je te crois infidèle et perfide,
Ne sçaurois arrêter cette flamme rapide
Qui sans cesse vers toi porte mes vœux ardens :
Viens, parois seulement : mes désirs sont contens.
Le plus grand de mes maux, hélas ! c’est ton absence.
Tout me dit maintenant : l’oubli, l’indifférence,
Ont éteint pour jamais l’amour de ton berger :
Dans des liens plus doux il a sçu s’engager
Ah ! soupçon accablant, mortelle jalousie,
Quels coups viens-tu porter à mon ame attendrie !
Non, Ismène, pour toi, non, il n’est plus d’espoir :
Tircis, en s’éloignant, fuit un triste devoir.
On gênoit son penchant par cet hymen funeste.
Il évite des nœuds que sans doute il déteste.
Va, berger trop aimé, garde ta liberté.
Préfère un vain éclat à la simplicité.
Qu’à de nouveaux désirs ton ame soit en proie :
Ismène fait céder son bonheur à ta joie ;

Et, pour prix de l’amour qu’elle a reçu de toi,
Te consacre son cœur, sa tendresse et sa foi.
Ton souvenir, lui seul, pour elle aura des charmes ;
Et quand la mort enfin viendra tarir ses larmes…
Mais que vois-je ? Tircis de retour en ces lieux !
C’est lui ! Charmant Amour, tu brilles dans ses yeux.
Il me cherche, il me voit ; déjà sa voix m’appelle
Fuyez, soupçons jaloux, mon Tircis m’est fidèle


ÉLÉGIE
lue dans l’assemblée de la distribution des prix des jeux floraux de 1743


Verdoyant sanctuaire, antique et sombre asile
Du repos, du silence et du sommeil tranquille,
Bois charmant, par le fer jusqu’ici respecté,
Vous tombez ; c’en est fait, l’arrêt en est porté.
Dans votre sein sacré, la hache meurtrière,
Pour la première fois introduit la lumière ;
De ses coups redoublés le rivage mugit ;
L’écho, frappé d’horreur, en répète le bruit,
Et, retenant ses flots, la Garonne étonnée
Pleure les agrémens dont vous l’aviez ornée.
Beaux arbres, dont le faîte élevé dans les airs
Osoit toucher la nue et braver les éclairs,
Une main sacrilège, ébranlant vos racines,
Couvre les champs au loin de vos vastes ruines :
Les citoyens ailés qui, dans chaque printems,
Peuploient vos verds rameaux de nouveaux habitans,
S’envolent éperdus ; leurs cohortes craintives
Éclatent, en fuyant, par des clameurs plaintives ;

Mais d’un aveugle instinct suivant les douces loix,
Je les vois près de vous revenir mille fois.
À leurs yeux effrayés, vos tiges chancelantes,
Contre un acier cruel, débiles, impuissantes,
Penchent leur tête altière, et, d’un effort bruyant,
Rompent, et sur leurs troncs roulent en gémissant.
Quel fracas ! quel débris ! Hier la riante Aurore
Pensoit qu’à ses regards vous paroîtriez encore,
Arbres infortunés. Ah ! vous y paroissez
Sans vie et sans beauté, mutilés, terrassés.
Le Temps, toujours jaloux des droits de son empire,
Irrité que les ans n’eussent pu vous détruire,
Excite contre vous les mortels aveuglés.
Que vous sert de compter des siècles écoulés ?
Un jour vous voit périr ; vous rampez sur le sable,
D’un cruel attentat image formidable.
Quels objets offrez-vous à mes yeux éplorés,
Hauts chênes, vieux ormeaux, vainement révérés !
Je n’écouterai plus, sous votre épais feuillage,
De la sœur de Progné le tendre et vif ramage,
Le murmure léger du zéphire nouveau,
Ou le gazouillement d’un paisible ruisseau.
Sous vos berceaux obscurs, dans vos routes chéries.
Si propres à causer de douces rêveries,
Aux écarts du génie abandonnant mes sens,
Jamais je ne verrai les objets ravissans
Dont une illusion subite et poétique
M’a si souvent tracé le tableau magnifique.
Dans ces charmans transports, vous étiez à mes yeux
Le séjour fortuné des nymphes et des dieux :
J’y croyois voir les jeux des folâtres ménades,
Les danses, les concerts des sylvains, des dryades ;
Diane, rassemblant les déesses des bois,
Poursuivre, terrasser une biche aux abois.

Mais plus souvent encore, écartant le mensonge
Et l’ivresse agréable où son erreur nous plonge,
La vérité venoit y frapper mes esprits.
Bois sacré, sous votre ombre elle m’avoit appris
À juger sainement des biens de la fortune,
À braver des soucis la présence importune,
À priser la vertu sous des dehors obscurs,
À craindre les plaisirs et leurs sentiers peu sûrs.
Votre calme profond dans mon ame inquiète
Sçavoit insinuer une douleur secrète.
Inconnue aux mortels que le monde a charmés ;
J’y venois oublier mille projets formés
Par l’aveugle désir d’une gloire frivole.
Des fragiles humains chère et trompeuse idole.
Chez vous je retrouvois mon esprit et mon cœur,
Qu’égare trop souvent un éclat séducteur.
La nature sans art, la simplicité nue,
Ramenant ma raison, y délassoient ma vue !
Je trouvois le repos, inestimable bien,
Et le bonheur du sage étoit alors le mien :
Inutiles regrets !… Mais pourquoi de mes larmes
Viens-je arroser ici les débris de vos charmes ?
Qu’est-ce qui m’attendrit sur vos mourans appas ?
Dois-je pleurer des maux que vous ne sentez pas ?
Hélas ! en vous voyant, une amère tristesse
Par un secret retour me saisit et me presse.
Tout passe, tout périt. Bientôt, ainsi que vous,
De l’implacable mort j’éprouverai les coups.
La poussière et l’oubli deviendront mon partage,
Et, s’il reste de moi quelque légère image
Que l’amitié sensible ait pris soin de tracer,
Le temps, qui détruit tout, sçaura trop l’effacer.