Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises/Madame Dubocage

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MADAME DUBOCAGE.


Cette dame, née à Rouen, était une très-belle femme et d’un talent distingué ; c’est pourquoi les Rouennais écrivirent au bas de son portrait : Forma Venus, arte Minerva.


(Fragment du second chant du Paradis terrestre.)


DESCRIPTION DE l’ÉDEN.


Dans les champs où l’Euphrate, éloigné de sa source,
Abandonne le Tigre et le joint dans sa course,
Se présentent d’Eden les jardins enchantés.
Là, d’un premier printems tout offre les beautés ;
Des cèdres, des palmiers élevés jusqu’aux nues,
De ce séjour charmant forment les avenues.
Sur l’or et les saphirs serpentent les ruisseaux,
Et dans les prés naissants bondissent les troupeaux
Aux approches du loup, l’agneau paraît sans crainte,
Le tigre est sans fureur et le renard sans feinte ;
Les arbres sont chargés et de fruits et de fleurs,
De l’iris leur mélange imite les couleurs.
Tel est l’heureux empire où vit dans l’innocence
Le premier des humains au sein de l’abondance :
Chaque pas le conduit à de nouveaux plaisirs,
L’air pur n’est agité que par les doux zéphirs.
Ils embaument les airs, et leurs ailes légères
Y portent les parfums des terres étrangères.


BEAUTÉ D’ADAM ET D’ÈVE ;
leur manière de vivre.


Entre tous les objets vivants dans ces beaux lieux,
Deux êtres distingués frappent surtout les yeux ;
Dans le noble maintien de leur nudité pure.
Ils paroissent les rois de toute la nature.
Les charmes, les vertus et la félicité,
Entre eux sont partagés, mais non l’autorité.
Leur sexe est différent, ainsi que leur puissance :
L’un tient l’autre soumis à son obéissance :
Adam unit la force à la beauté des traits,
Ève joint la douceur aux plus brillants attraits.
Les zéphyrs caressant ses tresses voltigeantes,
En font souvent un voile à ses grâces naissantes ;
Non qu’elle veuille aux yeux dérober tant d’appas,
Son ame de la honte ignore l’embarras.
Doit-on rougir des dons que nous fait la nature ?
Effrayant déshonneur, né d’une source impure,
Tyran de nos plaisirs, tu portes dans le cœur
Le trouble, les remords, la honte et la terreur.
Ce couple fortuné, créé dans l’innocence.
Sans voile aux yeux de Dieu, n’en craint point la présence
À l’ombre d’un berceau par les eaux rafraîchi,
Ils vont se reposer, exempts de tout souci ;
Leurs jardins n’exigeoient que les soins nécessaires,
Pour goûter le repos et des mets salutaires ;
Sur des bancs de gazon, ornés de mille fleurs,
Les arbres leur portoient des fruits et des odeurs.

Leur suc les rassasie, et dans l’écorce dure,
Ils puisent pour la soif une eau légère et pure ;
Le sourire enchanteur, les entretiens charmants,
Tout ce qu’Amour inspire à de jeunes amants,
Seuls habitants du monde et vivant sans alarmes,
Achèvent d’embellir ce repas plein de charmes.




Ici l’auteur peint le moment du coucher nuptial de nos premiers parents.

La mère des humains dit d’une voix touchante :
À tes vœux, cher époux, mon ame complaisante
Ne sait que t’obéir ; de Dieu telle est la loi :
Tu tiens de lui ta règle, Ève la tient de toi.
Avec toi tout me charme ; heureuse en ces demeures,
J’oublie en te parlant les saisons et les heures.
Mais le frais du matin, le lever du soleil,
Les concerts des oiseaux annonçant leur réveil.
Ces fruits encor brillants des larmes de l’aurore,
Le doux parfum des fleurs que nous voyons éclore,
L’air pur de ce beau soir, le silence, la nuit,
La lune, dont l’éclat m’enchante et nous conduit.
Les yeux du firmament et leur céleste flamme,
Sans toi n’ont rien de doux, rien qui plaise à mon ame ;
Et ta présence unie à ces trésors divers,
Me rend le jour plus pur, les arbrisseaux plus verts.


À M. BAILLY,
DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES,
sur son histoire de l’astronomie ancienne et moderne.


Ô toi dont le savoir étonne,
Mais qui sais, en l’ornant de fleurs,
Instruire et charmer tes lecteurs,
Bailly, que la gloire environne ;
Ton style enchanteur et profond,
Des lauriers qui couvrent ton front,
Te promet la triple couronne.
Le public déjà te la donne.
Du Musée où brillaient jadis
Mairan, Voltaire et les Corneilles,
La palme est due à tes merveilles.
Le Lycée, où nos érudits
Du vieux tems vantent les écrits,
Garde un prix pour tes doctes veilles.
Dès long-tems tes noms sont inscrits
Dans la savante Académie.
Là, ton œil, que guide Uranie,
Des fastes primitifs instruit,
Lit dans l’oubli du tems qui fuit ;
Et si ta sublime magie
À voir l’avenir te conduit,
Sous tes crayons, malgré l’envie,
Les traits peints au regard séduit,
Y prendront la forme et la vie ;
Une Sibylle le prédit,
La prédiction est accomplie,
Tout est possible à ton génie.


RÉPONSE À UN OCTOGÉNAIRE.


Dans l’hiver des ans, la paresse
Engendre l’ennui, les regrets,
Et tu demandes quels hochets
Pourraient amuser la vieillesse ?
Je l’ignore ; est-ce un jeu d’onchets ?
Ta main tremblante a peu d’adresse
Aurais-tu recours aux échecs ?
Ta tête, hélas ! n’y peut suffire ;
Et le charme des vains projets
Sur un vieillard n’a plus d’empire.
Veut-il se délecter des mets
Que sans besoin le goût désire ?
Son corps en souffre, et mille maux
Le désolent tant qu’il respire.
Pour s’en distraire, s’il veut rire,
Le mot ne vient point à propos.
Si près d’une belle il soupire,
Elle en rit avec ses rivaux.
Pour goûter les romans nouveaux,
Son cerveau manque de délire.
Le tems est passé de s’instruire.
En vain, par d’amusants travaux,
Dans les ans passés veut-il lire,
Ses yeux demandent du repos,
Et des doux accords de la lyre
Son oreille a perdu le son.
L’héritier, que son bien attire,
Attend, pour jouir, qu’il expire.

Oui, quoi qu’en dise Cicéron,
Le poids des ans est un martyre.
Un Nestor sur le double mont
Rampe ou s’égare, et la sagesse
Lui dit : Tes chants, hors de saison,
N’ont plus d’attraits pour la jeunesse ;
Et pour danser un rigaudon,
Tes jambes manquent de souplesse.
Tes amis, déjà chez Pluton,
Ne peuvent calmer ta tristesse.
Que te reste-t-il ?… La raison :
Et peut-on réfléchir sans cesse ?


FRAGMENT
du chant second du poème de la colombiade.


DISCOURS DE COLOMB
sur l’étendue de l’afrique, de l’asie et de l’europe ; description des mœurs et des lois des habitants de ces trois parties du monde.


Admirez du Très-Haut la sagesse profonde.
Du Nord au pôle austral, s’il a peuplé le monde,
Il grave dans nos cœurs un invincible amour
Pour la terre où d’abord nous recevons le jour.
Du rivage où l’aurore à vos yeux prend naissance,
Tournant où le soleil vers le Midi s’avance,
Sous ses rayons directs s’étend, loin de vos mers,
Un des trois continents qui forment l’univers.
Afrique en est le nom. Cette plage brûlante
Plaît, malgré ses rigueurs, aux humains qu’elle enfante.
Le centre y reste en proie au tigre, aux léopards ;
Les bords, plus habités, s’ouvrent seuls aux regards.

Des idoles sans nombre, et d’un aspect bizarre,
Y reçoivent l’encens d’un peuple aussi barbare
Que les monstres nourris dans cet affreux séjour.
Un isthme unit l’Afrique à l’Asie, où le jour
S’éteint au sein des mers, quand vous voyez l’aurore.
Là, dans ses vastes champs, la Chine voit éclore
Autant de citoyens que vos prés ont de fleurs.
Quoique de mille dieux ils soient adorateurs,
Un grand législateur a transmis à leurs sages,
Que le ressort des corps, vivant d’âges en âges,
Est l’unique pouvoir qui régit l’univers,
Et qu’un cœur vertueux, ferme dans les revers,
Trouve seul du bonheur les véritables sources.
Aux bords voisins, le luxe, épuisant ses ressources,
En vain dans les plaisirs met la félicité.
Chez l’Indien oisif languit la volupté ;
Croyant qu’après la mort, dans la matière errante,
L’ame de ses aïeux à jamais renaissante
Anime les poissons, les brutes, les oiseaux,
Il n’ose se nourrir du sang des animaux.

Ces erreurs, qui du tems ont la vicissitude,
Des plus subtils esprits épuisèrent l’étude.
Chacun crut dévoiler aux regards curieux
L’ordre de la nature et l’essence des dieux.
Sur des atomes vains, le feu, l’éther ou l’onde,
Tour à tour on fonda l’origine du monde.
Ce secret est connu du seul Dieu que je sers,
Qui voit naître et tomber ces systèmes divers,
Comme au pied d’un rocher une vague formée,
Sous l’autre qui s’élève, est sans cesse abîmée.
Les mages, qui jadis gouvernaient les Persans,
Comme vous au soleil présentaient leur encens :
Aujourd’hui le vrai Dieu dans leurs temples préside,

Mais leur culte obéit au penchant qui les guide.
Le nôtre, aux nœuds d’hymen resserrant les plaisirs,
Veut qu’un unique objet y comble nos désirs.
Par des femmes sans nombre, irritant leur tendresse,
Ali, leur faux prophète, enchanta leur mollesse ;
Morale qu’il reçut d’un fameux imposteur,
Des Arabes voisins et pontife et vainqueur.
Ses sujets, que la guerre asservit aux Tartares,
Des rivages glacés prirent les mœurs barbares.
Ces Ottomans jaloux peuplent de vastes champs,
Où brillèrent jadis des empires puissants ;
Le berceau des beaux-arts, l’Égypte, utile au monde ;
L’opulente Assyrie, en voluptés féconde ;
La Phénicie, où l’homme osa braver les mers ;
Et tant d’autres États, dont l’éclat, les revers,
Dans l’abîme des tems se perdent comme une ombre.
La renommée oublie et leurs faits et leur nombre :
Tout périt, tout varie ; et la course des ans
Change le lit des eaux et la face des champs.
Des empires détruits, dont on vante la gloire,
Les fabuleux récits obscurcissent l’histoire.
Nos préceptes sacrés, que du maître des cieux
Sur les boids du Jourdain reçurent nos aïeux,
Sont, des antiques lois, les seules immuables.
Loin de les adopter, les Grecs, amis des fables,
Cherchant de nouveaux dieux chez les Égyptiens,
Y trouvèrent les arts ; et les Athéniens
De leurs maîtres bientôt passèrent la science.
Les talents, la valeur, vantés par l’éloquence,
Élèvent leurs héros au rang des immortels,
Et toute la nature a chez eux des autels.
Un fleuve est un vieillard qui, d’une main divine,
Verse à jamais les eaux d’une urne qu’il incline ;
Le printemps naît des feux du zéphire et des fleurs,

Les vents sont immortels ; l’Amour, le dieu des cœurs,
A tiré du néant l’univers qui l’adore ;
Quand, au frais du matin, né des pleurs de l’aurore,
Le concert des oiseaux retentit dans les bois,
Une nymphe est l’écho qui répond à leur voix ;
L’Océan est un dieu, la terre une déesse.

L’Europe abandonna ces erreurs de la Grèce ;
Mais les arts qu’elle y prit triomphent dans nos mains ;
Sous un ciel tempéré, propre aux faibles humains.
Dans cette fière Europe, où l’amour de la guerre
Arme vingt rois jaloux de conquérir la terre,
L’Italie est l’empire où j’ai reçu le jour :
On m’y nomma Colomb. Vous qui, dans ce séjour,
De la seule vertu tirez tout votre lustre.
Vous sauriez vainement qu’au rang le plus illustre
Le caprice du sort éleva mes aïeux.
Mais ma gloire se plaît à décrire à vos yeux
La splendeur qui toujours distingua ma patrie
Sur un trône où jadis régnait l’idolâtrie,
Un pontife sacré préside à notre foi.
L’humilité triomphe où l’orgueil fit la loi,
Où des républicains, fameux par leur vaillance,
Forcèrent l’univers d’encenser leur puissance.
Vainqueurs de l’Orient, ils en prirent les arts ;
Au luxe qui les suit, Rome ouvre ses remparts.
La soif d’y régner seul y couronna le vice ;
On obtint les honneurs des mains de l’artifice ;
La liberté périt ; et, soumise aux tyrans,
L’Europe déchirée eut mille conquérants.
Les peuples que le Nord arma pour tout détruire,
Des champs qu’ils ravageoient partagèrent l’empire…
Abrégeons ce récit. Les faits que je décris ,
Sage Indien, sans doute irritent vos esprits.