Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises/Madame Durand

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MADAME DURAND.


Madame Durand (Catherine), femme Bedacier, morte en 1736. Cette dame a toujours conservé le nom de Durand, parce qu’elle avait commencé à écrire sous ce nom. Elle a publié quelques romans, de petites comédies en prose et des vers français dont le mérite est encore au-dessous de l’ode suivante.


ODE A LA LOUANGE DE LOUIS XIV.

(Cette ode a remporté le prix de poésie à l’Académie française en 1701)


Quel est le dieu qui m’inspire
De chanter l’auguste roy
Qui, de tout ce qui respire,
Cause l’amour ou l’effroy :
Est-ce le dieu de la Thrace,
Dont Louis, suivant l’audace,
Nous fit trembler tant de fois ?
Est-ce Thémis ou Minerve,
Dont sans relasche il observe
Et les vertus et les loix ?

Non, c’est le dieu du Permesse
Qui, m’agitant à son gré

Par sa sainte et douce yvresse,
Me transporte au mont sacré.
J’y vois ce fils de Latone,
Sa docte cour l’environne.
O qu’ils ont un noble employ !
Ils enchantent les oreilles,
Par les brillantes merveilles
Qu’ils racontent de mon roy.

Qu’il est grand, fier, redoutable,
Dit le chantre souverain ;
Que son œil est formidable
Quand la foudre est en sa main !
Qu’il est humain, qu’il est sage !
La justice est son partage,
Respondent les doctes sœurs.
Qui de nous, dieux que nous sommes,
Mieux que lui pourroit des hommes
Connoistre et gagner les cœurs ?

Ainsi, sur la docte rive
Ils célèbrent ses exploits ;
De la nature attentive
Leurs chants suspendent les loix.
Aquilon est sans haleine,
Les claires eaux d’Hippocrène
S’écoulent sans murmurer,
Écho doucement respire.
Et près de Flore, Zéphire
N’ose même souspirer.

Ma seule voix, plus hardie,
Trouble, par ses foibles sons,

La céleste mélodie
De leurs divines chansons.
Le dieu, daignant me sourire,
Baisse le ton de sa lyre,
Pour s’accorder avec moy :
Nous chantons d’intelligence.
Dans le héros de la France,
L’honneste homme et le grand roy.

L’Équité tient sa balance
Quand il punit les forfaits,
L’auguste Magnificence
Esclate dans ses bienfaits.
Le célèbre dieu du Tage,
Dans le sang d’un roy si sage,
Cherche et trouve son appuy ;
Jaloux rivaux de sa gloire,
Tremblez, je vois la Victoire
Preste à voler après luy.

Lorsque l’affreuse Bellonne
Fait flotter ses estendars,
A pleines mains il moissonne
Les lauriers du champ de Mars.
Il n’est remparts, il n’est digues,
Il n’est complots, il n’est ligues
Capables de l’arrester.
Veut-il tout réduire en poudre ?
Un moment le voit résoudre,
Entreprendre, exécuter.

L’amitié, la confiance,
La bonne foy, la candeur,

Sans nuire à sa prévoyance,
Trouvent place dans son cœur.
Dans le calme ou dans l’orage,
Vit-on jamais son courage
S’endormir ou se troubler ?
N’eut-il pas, dès son aurore,
Les vertus que l’on adore
Et celles qui font trembler ?

Tel que, d’un bras invincible,
Il abbat les nations,
Tel, plus grand et moins terrible,
Il dompte ses passions.
L’impénétrable Prudence,
L’héroïque Patience
Le rendent maistre de tout ;
Et la fière Destinée,
Par luy soumise, enchaisnée,
Ne veut que ce qu’il résout.

L’esclatante Renommée,
Attentive à nos concerts,
D’un nouveau zèle animée,
S’eslance au milieu des airs.
Son vol est noble et rapide,
La Vérité qui la guide
Dans tous les cœurs lui fait jour ;
Et, des lieux les plus sauvages,
Elle attire des hommages
A l’objet de nostre amour.