Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises/Mademoiselle de Gournay

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MADEMOISELLE DE GOURNAY.


Mademoiselle Marie Jars de Gournay naquit à Paris en 1566 ; son père, Guillaume de Jars, seigneur de Neufry et de Gournay, était trésorier de la maison du roi ; sa mère, Jeanne de Hacqueville, était également de famille illustre. Mademoiselle de Gournay ayant perdu son père dans sa jeunesse, le célèbre Michel Montaigne, dont elle avait loué les Essais, la nomma sa fille d’alliance, et la chérit depuis comme sa propre fille. Elle traduisit en vers le second et le sixième livre de l’Énéide, et fit un grand nombre de poésies ; ses œuvres, réunies sous le titre d’Avis et Présents, ont été imprimées pour la troisième fois en 1641. Elle est morte à Paris en 1645.


LA REINE À DIANE,

SUR LES CHASSES FRÉQUENTES DU ROI.

SONNET.


Que je te hay, chasseresse de Cynthe,
Je veux douter de ta pudicité,
Voyant mon roy jour et nuict agité
Dans les forests sans égard de ma plainte.

Rends-le, Diane, à ma jalouse crainte :
J’ai comme toy l’éclat de déité ;
Par l’uniuers mon nom est récité,
Ma beauté luit, ma couche est pure et saincte.

Mais ta pudeur cachant ta feincte aux bois,
Tu me rauis la fleur des jeunes roys,
Plus beau que toy, plus fort que Mars ton frère.

N’irrite plus ma tendre passion :
Rends-tu Louys riual d’Endymion,
Pour estre ensemble et peu chaste et légère ?


VERS POUR MADAME DE RASGNY.


De sang et de beauté, d’heur et de biens ensemble,
Tu me passes, Cypierre ; ailleurs je te ressemble.
Nous auons toutes deux, franches de vain orgueil,
Un train de murs bénin suiui d’un doux accueil.

La moyenne hauteur borne nos deux corsages.
Nos deux esprits sont ronds et ronds nos deux visages.
L’orient de mes jours suiuit de près le tien.
Paris fut ton berceau qui fut aussi le mien.
Nous sçauons toutes deux et parler et nous taire.
Toutes deux feuilletons la muse et son mystère,
Lorsqu’une haute feste allume son beau jour,
Roulant quatre fois l’an d’un solemnel retour.
Nos deux ames ne sont aux deuoirs négligentes.
Toutes deux détestons les actions meschantes.
En toutes deux encor la modestie a lieu,
Vertu de femme et d’homme, et vertu d’un grand Dieu
Nous sommes toutes deux d’humeur officieuse,
L’une et l’autre est aussi vers l’affligé pieuse.
Ton esprit et le mien au deuis s’est jetté,
Deuis d’un air discret, orné de gayeté.
Toutes deux proclamons, d’une sentence juste,
Nostre duc de Neuers, fleur de sa race auguste.
Or, certes de ces biens l’hommage je te doy :
Car je les tiens d’exemple en m’approchant de toy.


AU PETIT CHIEN DE LA REINE RÉGENTE.

SUR UN SONGE.


Chien, au chien cœleste pareil,
Gisant naguère au mol sommeil,
En mon sein tu t’es venu rendre,
Tout blandissant d’un amour tendre.
Au ventre, aux yeux, au petit nez,
Mille baisers je t’ai donnez :

Puis harcelant ta dent rebelle,
Je t’ay dit : la reyne t’appelle.
Mon hoste, mon cœur, petit chien,
Ce songe me promet du bien :
Car Memphis par un chien désigne
L’amour et la faveur bénigne.
La reyne à ce coup m’aymera,
La reyne à ce coup me rira,
Et pensera que les tendresses
De tes amoureuses caresses.
Parlent pour moy soir et matin :
Soit que ton japper enfantin,
Ton baiser ou ton œil lui touche
L’oreille, les yeux ou la bouche.


MADRIGAL.

SUR UN ENFANT QUI SEMBLAIT ÉPRIS DE LA REINE RÉGENTE.


A voir le petit Alcidon,
Au sein de la reine adorée,
Vous diriez que c’est Cupidon
Entre les bras de Cythérée,
N’étoit que l’enfant de Cypris
Prend nos cœurs et rit de nos larmes,
Et celui ci, lui-même pris,
S’est blessé de ses propres armes.