Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises/Pernette du Guillet

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SEIZIÈME SIÈCLE.




PERNETTE DU GUILLET.


Pernette du Guillet était Lyonnaise ; c’est tout ce que nous savons d’elle, et que ses œuvres poétiques ont été imprimées à Lyon en 1545.


CHANSON I.


Quand vous voyez que l’estincelle
De chaste amour soubz mon esselle
Vient tous les jours à s’allumer,
Ne me debvez-vous bien aymer ?

Quand vous me voyez tousiours celle,
Qui pour vous souffre et son mal cèle,
Me laissant par lui consumer.
Se me debvez-vous bien aymer ?

Quand vous voyez, que pour moins belle
Je ne prens contre vous querelle,
Mais pour mien vous veulx réclamer,
Ne me debvez-vous bien aymer ?


Quand pour quelque autre amour nouvelle
Jamais ne vous seray cruelle,
Sans aucune plaincte former,
Ne me debvez-vous bien aymer ?

Quand vous verrez que sans cautelle
Tousiours vous seray esté telle ,
Que le temps pourra affermer,
Ne me debvez-vous bien aymer ?


CHANSON II.


Qui dira ma robe fourrée
De la belle pluye dorée,
Qui Daphnès enclose esbranla :
Je ne sçay rien moins, que cela.

Qui dira, qu’à plusieurs je tens
Pour en auoir mon passe-temps,
Prenant mon plaisir çà et là ;
Je ne sçay rien moins, que cela.

Qui dira, que t’ay réuélé
Le feu long temps en moy célé
Pour en toy veoir si force il a :
Je ne sçay rien moins, que cela.

Qui dira, que d’ardeur commune,
Qui les jeunes gentz importune,
De toy je veulx, et puis holà :
Je ne sçais rien moins, que cela.


Mais qui dira, que la vertu,
Dont tu es richement vestu,
En ton amour m’estincella :
Je ne sçay rien mieulx, que cela.

Mais qui dira, que d’amour saincte
Chastement au cuer suis atteincte,
Qui mon honneur onc ne foula :
Je ne sçay rien mieulx, que cela.


STANCES SUR ELLE-MÊME.


Sans connoissance aucune en mon printemps j’étois,
Libre sans liberté, car rien ne regrettois,
En ma vague pensée
De mols et vains désirs follement dispensée.

Las, amour tout jaloux du commun bien des dieux
Me vint escarmoucher par faux alarmes d’yeux ;
Mais je vis sa fallace,
Par quoi me retirai et lui quittai la place.

Je vous laisse à penser s’il fut alors fâché.
Depuis, en tapinois, cet enfant m’a lâché
Maints traits à la volée ;
Mais onc ne m’en sentis autrement affolée.

Voyant de m’assaillir qu’il n’avoit la puissance ,
Tâcha le plus qu’il put d’avoir la connoissance
Des hommes de vertu
Par qui mon cœur forcé put se voir abattu.


Mais vertu ne permit qu’on me fit un outrage,
Fors seulement blesser chastement mon courage.
O bienheureuse envie !
Qui, pour un si haut bien, m’a hors de moy ravie.