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Chez les heureux du monde/19

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XIX


Les stores du salon de Mrs. Peniston étaient baissés contre l’accablant soleil de juin, et, dans le demi-jour suffocant, les visages de ses parents assemblés avaient une ombre de tristesse fort convenable.

Ils étaient tous là : les Van Alstyne, les Stepney, les Melson, — même un ou deux Peniston vaguement alliés, qui trahissaient, par une plus grande latitude dans la toilette et les manières, le fait d’un parentage plus éloigné et d’espérances plus rassises.

Le côté Peniston était en effet certain que le gros de la fortune de M. Peniston retournait à sa famille, tandis que les parents directs étaient suspendus à cette question : comment la veuve avait-elle disposé de sa fortune personnelle dont on ignorait au juste l’étendue ? Jack Stepney, dans son nouveau personnage du neveu le plus riche, prenait tacitement la tête, montrant bien son importance par l’appareil plus profond de son deuil et l’autorité tranquille de ses manières, tandis que l’attitude ennuyée et la toilette frivole de sa femme proclamaient le dédain de l’héritière pour l’insignifiance des intérêts en jeu. Le vieux Ned Van Alstyne, siégeant auprès d’elle, dans une jaquette qui rendait l’affliction fringante, tortillait sa moustache blanche pour dissimuler le pincement impatient de ses lèvres ; et Grace Stepney, le nez rouge et fleurant le crêpe, murmurait sentimentalement à Mrs. Herbert Melson :

— Je ne pourrais pas voir ailleurs ce paysage de Niagara !…

Un froufrou d’étoffes et des têtes qui se tournèrent rapidement saluèrent l’ouverture de la porte, et Lily Bart apparut, grande et noble dans sa robe noire, avec Gerty Farish à son côté. Les visages des femmes, comme elle s’arrêtait d’un air interrogatif sur le seuil, furent toute une étude d’hésitation. Une ou deux firent mine de la reconnaître, avec des mouvements que modérait ou la solennité de la scène ou le doute sur les intentions de leurs compagnes ; Mrs. Jack Stepney inclina la tête négligemment, et Grace Stepney, d’un geste sépulcral, indiqua un siège auprès du sien. Mais Lily, négligeant cette invite ainsi que la tentative officielle de Jack Stepney pour l’orienter, traversa la pièce de son allure libre et dégagée, et s’assit sur un fauteuil qui semblait avoir été mis tout exprès à part des autres.

C’était la première fois qu’elle se trouvait en face de sa famille depuis son retour d’Europe, qui datait de quinze jours ; mais, si elle perçut quelque incertitude dans cet accueil, cela ne fit qu’ajouter une nuance d’ironie à l’habituelle sérénité, de son maintien. Le saisissement qu’elle avait éprouvé en apprenant, sur le quai, de la bouche de Gerty Farish, la mort subite de Mrs. Peniston avait été atténué presque aussitôt par l’irrépressible pensée que maintenant du moins elle pourrait payer ses dettes. Elle s’était représenté, non sans crainte, sa première rencontre avec sa tante. Mrs. Peniston s’était opposée avec véhémence au départ de sa nièce en compagnie des Dorset ; elle avait marqué la persistance de sa désapprobation en n’écrivant pas à Lily durant tout le voyage. La certitude qu’elle avait appris sa rupture avec les Dorset rendait la perspective de la rencontre plus formidable encore ; et comment Lily eût-elle retenu un vif sentiment de soulagement à l’idée que, au lieu d’avoir à subir l’épreuve attendue, il ne lui restait qu’à entrer gracieusement en possession d’un héritage depuis longtemps assuré ? Il avait « toujours été entendu », selon la phrase consacrée, que Mrs. Peniston pourvoirait largement à l’avenir de sa nièce ; et, dans l’esprit de celle-ci, le sous-entendu s’était depuis longtemps cristallisé en fait.

— Elle a tout, naturellement : je ne vois pas ce que nous faisons ici, — fit observer Mrs. Jack Stepney à Ned Van Alstyne, à haute voix et sans se gêner.

— Julia a toujours été une femme juste, — murmura Ned, d’un ton apaisant.

Et ce murmure pouvait signifier ou l’acquiescement ou le doute.

— Mon Dieu, il ne s’agit guère que de quatre cent mille dollars environ, — répliqua Mrs. Stepney avec un bâillement.

Et, dans le silence produit par la toux préliminaire de l’homme de loi, Grace Stepney sanglota :

— On ne trouvera pas une serviette en moins… je les ai comptées avec elle, le jour même…

Lily, oppressée par la lourde atmosphère et par la suffocante odeur de deuil tout neuf, sentit son attention distraite au moment où le notaire de Mrs. Peniston, qui se dressait solennellement derrière la table de Boule, à l’extrémité, de la pièce, commença à dégoiser le préambule du testament.

« C’est comme si on était à l’église », réfléchissait-elle, se demandant vaguement où Gwen Stepney avait pu trouver un chapeau si affreux. Puis elle remarqua combien Jack avait engraissé : il serait bientôt aussi pléthorique que Herbert Melson, qui était assis à quelques pas, respirant bruyamment et appuyant sur sa canne ses mains gantées de noir.

« Je me demande pourquoi les gens riches engraissent toujours : c’est, sans doute, parce qu’ils n’ont rien pour les tourmenter. Si j’hérite, il faudra que je surveille ma taille », songeait-elle, pendant que le notaire psalmodiait à travers un labyrinthe de legs.

Les domestiques vinrent les premiers, puis quelques institutions charitables, puis divers Melson et Stepney plus ou moins éloignés, qui tressaillirent consciemment au bruit de leur nom, pour retomber ensuite dans l’état de passivité qui seyait à la solennité de la circonstance. Ned Van Alstyne, Jack Stepney et un cousin ou deux suivirent, chacun avec un legs de quelques milliers de dollars : Lily s’étonna que Grace Stepney ne figurât point parmi eux. Puis elle entendit son propre nom :

— « À ma nièce Lily Bart, dix mille, dollars… »

Puis le notaire se perdit encore dans une suite de périodes inintelligibles, d’où la conclusion jaillit, étrangement distincte :

— « … Et le reste de mes biens à ma chère cousine et homonyme, Grace Julia Stepney. »

Il y eut un hoquet de surprise réprimé, un rapide virement de têtes, puis une levée de figures en deuil vers le coin où miss Stepney gémissait le sentiment de son indignité à travers la balle chiffonnée que formait son mouchoir à large bordure noire.

Lily se tint à l’écart du mouvement général, se sentant pour la première fois complètement seule. Personne ne la regardait, personne ne semblait s’apercevoir de sa présence : précipitée dans les abîmes de l’insignifiance, elle en touchait le fond… Et, sous le sentiment de l’indifférence collective, ce fut alors la transe plus atroce des espérances déçues. Déshéritée !… elle était déshéritée… et en faveur de Grace Stepney !

Elle rencontra les yeux lamentables de Gerty, fixés sur elle dans un effort désespéré de consolation, et ce regard la fit revenir à elle-même… Elle avait encore quelque chose à faire avant de quitter la maison, à faire avec toute la noblesse qu’elle savait mettre à des gestes de ce genre. Elle s’avança vers le groupe qui entourait miss Stepney, et, lui tendant la main, elle dit simplement :

— Chère Grace, je suis si contente !…

Ces dames s’étaient reculées à son approche et un vide se forma autour d’elle. Ce vide s’agrandit comme elle se retournait pour s’en aller, et nul ne se présenta pour le remplir. Elle s’arrêta, un moment, regardant autour d’elle, et prenant avec calme la mesure de sa situation. Elle entendit quelqu’un poser une question au sujet de la date du testament ; puis un lambeau de la réponse que faisait le notaire : — on l’avait mandé tout à coup… Et il parlait d’un « acte antérieur… » Puis on se dispersa, le flot s’écoula devant elle : Mrs. Jack Stepney et Mrs. Herbert Melson s’arrêtèrent sur le seuil, attendant leur auto ; un groupe sympathique escorta Grace Stepney vers le cab que l’on jugeait qu’elle devait prendre, bien qu’elle demeurât tout juste une ou deux rues plus loin… Et miss Bart et Gerty se trouvèrent presque seules dans le salon pourpre qui, plus que jamais, dans son étouffante obscurité, ressemblait à un caveau de famille bien entretenu, où l’on venait de déposer avec décence le dernier corps.


Dans le petit salon de Gerty, où un hansom avait conduit les deux amies, Lily tomba sur une chaise avec un léger rire : cela la frappait comme une coïncidence piquante que le legs de sa tante représentât presque exactement le montant de ce qu’elle devait à Trenor. La nécessité de payer cette dette s’était de nouveau déclarée avec une urgence croissante depuis son retour en Amérique, et ce fut sa première pensée qu’elle exprima en disant à Gerty, qui ne pouvait tenir en place :

— Je me demande quand les legs seront payés.

Mais miss Farish pensait bien aux legs ! Elle éclata avec une plus ample indignation :

— Oh ! Lily c’est injuste, c’est cruel… Grace Stepney doit sentir qu’elle n’a aucun droit à tout cet argent !

— Quiconque savait plaire à tante Julia a droit à son argent, — répondit philosophiquement miss Bart.

— Mais elle vous était attachée… elle donnait à croire à tout le monde…

Gerty s’arrêta, évidemment embarrassée, et miss Bart se tourna vers elle et la regarda bien en face :

— Gerty, soyez franche : ce testament a été fait, il n’y a pas plus de six semaines ; elle avait su ma rupture avec les Dorset.

— Tout le monde a su, naturellement, qu’il y avait eu quelque désaccord, quelque malentendu…

— A-t-elle su que Bertha m’avait chassée du yacht ?

— Lily !

— C’est ce qui est arrivé, vous savez. Elle a dit que je cherchais à épouser George Dorset. Elle l’a fait pour lui persuader qu’elle était jalouse… N’est-ce pas ce qu’elle a raconté à Gwen Stepney ?

— Je ne sais pas… Je n’écoute pas de pareilles horreurs.

— Mais moi, il faut que je les écoute, il faut que je sache où j’en suis.

Elle s’arrêta, et, de nouveau, il y eut une nuance de dérision dans sa voix :

— Avez-vous remarqué les femmes ? Elles n’osaient pas me couper, tant qu’elles croyaient que j’aurais l’argent… Après, elles se sont sauvées comme si j’avais la peste.

Gerty garda le silence, et Lily continua :

— Je suis restée pour voir ce qui arriverait. Elles se sont réglées sur Gwen Stepney et Lulu Melson… Je les ai vues guetter ce que Gwen allait faire… Gerty, il faut que je sache exactement ce que l’on dit de moi.

— Je vous répète que je n’écoute pas…

— On entend ces choses-là sans écouter.

Elle se leva et posa ses mains résolues sur les épaules de miss Farish :

— Gerty, est-ce qu’on va me couper ?

— Vos amis, Lily !… comment pouvez-vous croire ?…

— Quels amis a-t-on dans des moments pareils ? Qui, sinon vous, pauvre chérie, si confiante !… Et Dieu sait de quoi vous me soupçonnez !

Elle embrassa Gerty et murmura d’un ton bizarre :

— Vous, vous serez toujours la même avec moi… mais voilà, vous aimez les criminels, Gerty !… Cependant, comment faire avec ceux qui sont incorrigibles ? Car je suis parfaitement impénitente, vous savez.

Elle se redressa dans toute la hauteur de sa svelte majesté, dominant comme quelque ange obscur de la défiance la pauvre Gerty toute troublée, qui ne put que balbutier :

— Lily, Lily… comment pouvez-vous rire de pareilles choses ?

— Pour ne pas en pleurer peut-être… Mais non, je ne suis pas de celles qui pleurent. J’ai découvert de bonne heure que pleurer me rendait le nez rouge, et cette notion m’a soutenue dans plusieurs épisodes pénibles.

Elle fit le tour de la chambre avec agitation, puis, se rasseyant, elle leva ses yeux brillants et moqueurs sur l’inquiète Gerty :

— Cela m’eût été bien égal, vous savez, si j’avais eu l’argent.

Miss Farish protestait :

— Oh !

Lily répéta paisiblement :

— Ça ne m’aurait pas fait ça, ma chère : car, d’abord, elles n’auraient pas oser m’ignorer complètement ; ensuite, si elles m’avaient ignorée, cela n’aurait pas eu d’importance, puisque j’aurais été indépendante d’elles. Mais à présent !…

L’ironie disparut de ses yeux, et elle pencha sur son amie un visage assombri.

— Comment pouvez-vous parler ainsi, Lily ? Naturellement, cet argent aurait dû vous revenir ; mais, après tout, cela ne change rien à la question. L’essentiel…

Gerty s’arrêta, puis continua avec fermeté :

— L’essentiel, c’est que vous vous justifiiez, que vous racontiez à vos amis l’entière vérité.

— L’entière vérité ? (Miss Bart se mit à rire.) Qu’est-ce que la vérité ? Quand il s’agit d’une femme, c’est l’histoire la plus facile à croire… Dans le cas présent, il est beaucoup plus facile de croire la version de Bertha Dorset que la mienne, parce qu’elle a une grande maison et une loge à l’Opéra, et qu’il est commode d’être en bons termes avec elle.

Miss Farish fixait toujours sur elle un regard anxieux :

— Mais quelle est, en réalité, votre histoire, Lily ? Je ne crois pas que personne la connaisse encore.

— Mon histoire ?… Je ne crois pas que je la connaisse moi-même… C’est que, voyez-vous, je n’ai jamais pensé à préparer une version d’avance, comme Bertha — Et, si je l’avais fait, j’ai idée que je ne prendrais pas la peine de m’en servir maintenant.

Mais Gerty continua, avec sa tranquillité raisonnable :

— Ce n’est pas une version préparée d’avance que je vous demande… Je vous demande de me raconter exactement ce qui s’est passé, depuis le commencement.

— « Depuis le commencement » ? (Miss Bart l’imitait gentiment.) Chère Gerty, comme vous avez peu d’imagination, vous autres bonnes gens ! Mais le commencement, c’est dans mon berceau qu’il faudrait le chercher, je suppose… dans la manière dont j’ai été élevée, dans les choses qu’on m’a appris à aimer… Et encore, non !… je ne veux blâmer personne de mes fautes : je dirai que c’était dans mon sang, que cela me venait de quelque perverse aïeule entichée de plaisir, qui réagissait contre les vertus domestiques de la New-York hollandaise, et se souhaitait de retour à la cour de Charles Ier ou de Charles II ?

Et, comme miss Farish persistait à la presser de ses yeux troublés, elle poursuivit avec impatience :

— Vous m’avez demandé la vérité, tout à l’heure… Eh bien, la vérité, c’est que quand on parle d’une jeune fille, elle est perdue ; et, plus elle explique son cas, plus son cas est mauvais en apparence… Ma chère Gerty, vous n’auriez pas, par hasard, une cigarette ?


Dans sa chambre sans air, à l’hôtel où elle était descendue en débarquant, Lily Bart, ce soir-là, examina la situation. C’était la dernière semaine de juin, et personne de ses amis n’était en ville. Les quelques parents qui étaient restés ou revenus pour la lecture du testament de Mrs. Peniston s’étaient enfuis, cet après-midi même, à New-Port ou Long-Island ; et aucun d’eux n’avait offert l’hospitalité à Lily. Pour la première fois de sa vie, elle se trouvait absolument seule, à part Gerty Farish. Même au moment de sa rupture avec les Dorset, elle n’en avait pas senti si vivement les conséquences : car la duchesse de Beltshire, avertie de la catastrophe par lord Hubert, lui avait offert aussitôt sa protection, et, à l’abri de son aile, Lily avait opéré une marche presque triomphale à Londres. Là elle avait été bien tentée de s’attarder dans une société qui ne lui demandait que de l’amuser et de la charmer, sans s’informer trop curieusement de la manière dont elle avait acquis ces dons-là ; mais Selden, avant leur séparation, avait insisté sur la nécessité urgente de retourner bien vite chez sa tante ; et lord Hubert, peu après, lorsqu’il reparut à Londres, abonda dans le même sens. Point n’était besoin de dire à Lily que le chaperonnage de la duchesse n’était pas le meilleur moyen de se réhabiliter aux yeux du monde, et, comme elle se rendait compte, en outre, que sa noble protectrice pouvait la lâcher à n’importe quel moment pour une nouvelle protégée, elle se décida, quoique avec regret, à retourner en Amérique. Mais elle n’était pas depuis dix minutes sur le sol natal, qu’elle comprit qu’elle avait trop tardé à rentrer : les Dorset, les Stepney, les Bry, tous les acteurs et les spectateurs du misérable drame, l’avaient précédée avec leur version ; et, même si elle avait vu la moindre chance de se faire écouter, quelque obscur dédain ou répugnance lui aurait interdit d’en profiter. Elle savait que ce n’était ni par des explications ni par des contre-accusations qu’elle pouvait jamais espérer recouvrer sa position perdue ; mais, même si elle avait eu la moindre confiance en leur efficacité, elle aurait encore été retenue par le sentiment qui l’avait empêchée de se défendre auprès de Gerty Farish, — sentiment composé, moitié d’orgueil, moitié d’humiliation. — Elle savait qu’elle avait été impitoyablement sacrifiée à la résolution prise par Bertha Dorset de reconquérir son mari, et, quoique ses relations personnelles avec Dorset n’eussent pas dépassé la bonne camaraderie, elle s’était parfaitement rendu compte, dès le début, que son rôle dans cette affaire était, comme l’avait brutalement défini Carry Fisher, de distraire de sa femme l’attention de Dorset. C’était pour cela qu’elle était là ; c’était le prix qu’elle avait accepté de payer pour trois mois de luxe, loin de tout souci. Son habitude de regarder résolument les faits en face, dans les rares moments où elle faisait son examen de conscience, ne lui permettait de jeter aucun faux jour sur la situation. Elle avait pâti pour la fidélité même avec laquelle elle avait exécuté sa clause dans ce contrat tacite, mais d’aucune façon la clause ne lui faisait honneur, et elle la voyait maintenant dans toute la laideur de l’insuccès.

Elle voyait aussi, à la même impitoyable lumière, la suite des conséquences qui résultaient de cet échec ; et ces conséquences devinrent de plus en plus claires à mesure qu’elle s’attardait en ville avec ennui. Elle y restait, d’une part, à cause du réconfortant voisinage de Gerty Farish ; d’autre part, parce qu’elle ne savait guère où aller. Elle comprenait assez bien la nature de la tâche qu’elle avait devant elle : il lui fallait se mettre à regagner peu à peu la position qu’elle avait perdue, et le premier pas dans cette voie pénible était de découvrir, le plus tôt possible, sur combien d’amis elle pouvait compter. Ses espoirs se concentraient surtout sur Mrs. Trenor, qui avait des trésors d’indulgence et de tolérance pour ceux qui l’amusaient ou lui étaient utiles ; d’ailleurs, dans le bruyant tourbillon d’une telle existence, la voix encore basse du dénigrement était lente à se faire entendre. Mais Judy, qui devait pourtant être instruite du retour de miss Bart, n’avait pas même envoyé le petit mot de condoléances que le deuil de son amie réclamait. Toute avance de la part de Lily pouvait être périlleuse : il n’y avait donc rien à faire qu’à s’en remettre à la chance heureuse d’une rencontre accidentelle, et Lily savait, que, même à cette époque tardive de la saison, il y avait toujours une possibilité de croiser ses amis dans leurs fréquents passages en ville.

À cet effet, elle se montra assidûment dans les restaurants qu’ils fréquentaient ; escortée de l’inquiète Gerty, elle déjeunait luxueusement, comme elle disait, sur son héritage.

— Ma chère Gerty, vous ne voudriez pas que le maître d’hôtel pût s’apercevoir que je n’ai pour vivre que le legs de tante Julia ? Pensez à la satisfaction de Grace Stepney, si elle arrivait ici et si elle nous trouvait déjeunant avec du mouton froid et du thé !… Quel entremets allons-nous prendre aujourd’hui, ma chère ?… une « coupe Jacques », ou des « pêches à la Melba » ?

Elle laissa tomber la carte brusquement, le rouge lui monta aux joues, et Gerty, suivant son regard, vit tout un groupe qui s’avançait, venant d’une salle intérieure : en tête marchaient Mrs. Trenor et Carry Fisher. Il était impossible à ces dames et à leurs compagnons — parmi lesquels Lily avait distingué aussitôt Trenor et Rosedale — de sortir sans passer à côté de la table où les deux jeunes filles étaient assises ; et cette idée se trahit dans les manières de Gerty par une trépidation maladroite. Miss Bart, au contraire, comme soutenue et portée par le rythme élastique de sa grâce, n’ayant l’air ni de redouter l’approche de ses amis ni de les attendre, donna à la rencontre le tour naturel qu’elle savait donner aux situations les plus tendues. Tout l’embarras fut du côté de Mrs. Trenor, et se manifesta par un mélange d’effusions exagérées et d’imperceptibles réserves. Elle affirma hautement le plaisir qu’elle éprouvait à voir miss Bart, mais sous forme d’une généralisation nébuleuse, qui ne comprenait aucune question sur son avenir ni l’expression d’un désir très défini de la revoir. Lily, versée dans le langage de ces omissions-là, savait qu’elles étaient également intelligibles aux autres membres du groupe. Rosedale lui-même, tout excité par l’honneur de se trouver en pareille compagnie, prit aussitôt la température de la cordialité de Mrs. Trenor, et la réfléchit dans sa manière dégagée d’aborder miss Bart. Quant à Trenor, rouge et mal à son aise, il avait coupé court à ses salutations sous prétexte d’un mot à dire au maître d’hôtel, et le reste du groupe disparut bientôt dans le sillage de Mrs. Trenor.

Tout cela ne dura qu’un instant : le garçon, la carte à la main, attendait toujours le résultat du choix entre les « coupes Jacques » et les « pêches à la Melba » ; mais cet instant avait suffi à miss Bart pour mesurer sa destinée. Si Mrs. Trenor prenait la tête, tout le monde la suivrait ; et Lily eut la sensation désolée du naufragé qui a fait de vains signaux à des voiles fuyantes.

Elle se rappela, dans un éclair, Mrs. Trenor se plaignant de la rapacité de Carry Fisher : cela ne prouvait-il pas qu’elle était extraordinairement au courant des affaires personnelles de son mari ? Parmi le large et tumultueux désordre de l’existence de Bellomont, où personne ne semblait avoir le temps d’observer son voisin, et où les tendances individuelles et les intérêts personnels passaient inaperçus dans le courant des activités collectives, Lily s’était imaginée à l’abri d’une surveillance gênante ; mais si Judy savait quand Mrs. Fisher empruntait de l’argent à son mari, était-il vraisemblable qu’elle ignorât la même opération faite par Lily ? Si elle se souciait peu des affections que pouvait avoir son mari, elle était tout simplement jalouse de sa bourse ; et Lily lut dans ce fait l’explication de sa froideur. Le résultat immédiat de ces conclusions fut la détermination passionnée de payer sa dette à Trenor. Une fois libérée de cette obligation, elle n’aurait plus, du legs de Mrs. Peniston qu’un millier de dollars, et rien d’autre pour vivre que son petit revenu, lequel était infiniment moindre que la maigre pitance de Gerty Farish ; mais cette considération céda devant l’impérieuse revendication de son orgueil blessé. Il fallait d’abord qu’elle fût quitte envers les Trenor ; après cela, elle songerait à l’avenir.

Dans son ignorance des délais légaux, elle avait supposé que le legs lui serait payé peu de jours après la lecture du testament ; elle attendit quelque peu, avec anxiété, puis elle écrivit pour demander la cause de ce retard. Il y eut un autre intervalle avant que le notaire de Mrs. Peniston, qui était en même temps un des exécuteurs testamentaires, lui répondit que, certaines questions s’étant posées au sujet de l’interprétation du testament, lui et ses collègues ne seraient sans doute pas en mesure de payer les legs avant l’expiration des douze mois que la loi leur accordait pour le règlement. Effarée et indignée, Lily résolut de tenter une démarche personnelle ; mais elle revint de son expédition avec le sentiment de l’impuissance de la beauté et du charme contre les procédés insensibles de la loi. Il lui semblait intolérable de vivre une année encore sous le poids de sa dette ; et, dans cette extrémité, elle décida de s’adresser à miss Stepney, qui s’attardait en ville, plongée dans le délectable devoir de passer en revue la garde-robe et le linge de sa bienfaitrice. Lily sentait combien il était amer de demander une faveur à Grace Stepney, mais l’autre parti était plus amer encore ; et, un matin, elle se présenta chez Mrs. Peniston, où Grace, pour faciliter sa pieuse tâche, s’était installée provisoirement.

L’étrangeté d’entrer en suppliante dans une maison où elle avait si longtemps commandé augmenta chez Lily le désir d’abréger l’épreuve ; quand miss Stepney entra dans le salon obscurci, avec le bruissement d’un crêpe de première qualité, la visiteuse alla droit au but : consentirait-elle à avancer le montant du legs attendu ?

Grace, en réponse, se mit à gémir et s’étonna de cette requête ; elle déplora que la loi fût inexorable, et manifesta sa surprise que Lily n’eût pas compris l’exacte similitude de leurs positions. Se figurait-elle que seul le paiement des legs avait été différé ? Mais miss Stepney elle-même n’avait pas touché un sou de son héritage, et payait un loyer — oui, un loyer ! — pour le privilège d’habiter une maison qui lui appartenait. Elle était sûre que tout cela n’était pas conforme aux vœux de la pauvre cousine Julia : — elle l’avait dit aux exécuteurs testamentaires, bien en face, mais ils étaient inaccessibles, à la raison, et il n’y avait rien à faire qu’à attendre. Que Lily fit comme elle et fût patiente : elles n’avaient qu’à se rappeler toutes deux l’admirable patience dont cousine Julia avait toujours fait preuve.

Lily fit un mouvement qui montrait qu’elle ne se réglait qu’imparfaitement sur cet exemple :

— Mais vous aurez tout, Grace : il vous serait facile d’emprunter dix fois le montant de ce que je vous demande.

— Emprunter !… facile pour moi d’emprunter ? (Grace Stepney se dressa devant elle, pleine d’une sombre colère.) Comment pouvez-vous croire, un instant, que je consentirais à emprunter de l’argent sur l’héritage de cousine Julia, quand je sais si bien l’indicible horreur qu’elle avait pour toute transaction de ce genre ? D’ailleurs, Lily, si vous tenez à savoir la vérité, c’est l’idée que vous étiez endettée qui a causé sa maladie… Vous vous rappelez qu’elle avait eu une légère attaque avant votre départ… Oh ! je ne sais pas les détails, naturellement, je ne veux pas les savoir… mais il courait sur vos affaires des bruits qui la rendaient très malheureuse… Personne ne pouvait être un moment avec elle sans s’en apercevoir… Tant pis si je vous offense en vous disant cela maintenant !… Si je peux aider à vous faire comprendre la folie de votre conduite, et combien elle l’a désapprouvée, il me semblera que c’est le véritable moyen de vous consoler un peu de sa perte.