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Chez les heureux du monde/5

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Chez les heureux du monde
Chez les heureux du monde (p. 472-486).
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V


L’observance du dimanche à Bellomont était principalement marquée par la ponctuelle apparition de l’élégant omnibus qui devait transporter la maisonnée à la petite église voisine. Qu’il y montât quelqu’un ou non, c’était là une question d’importance secondaire : la seule présence de l’omnibus témoignait des intentions orthodoxes de la famille ; elle éveillait même chez Mrs. Trenor, quand elle l’entendait enfin s’éloigner, le sentiment que par quelque substitution mystérieuse, elle en avait fait usage.

Mrs. Trenor prétendait que ses filles allaient réellement à l’église tous les dimanches ; mais, les croyances de leur gouvernante française l’appelant au temple rival, et les fatigues de la semaine retenant leur mère dans sa chambre jusqu’au déjeuner, il y avait rarement quelqu’un là pour vérifier le fait. De temps en temps, dans un spasmodique accès de vertu, — quand on avait fait trop de tapage la veille au soir, — Gus Trenor sanglait sa joviale corpulence dans une étroite redingote et arrachait ses filles au sommeil ; mais généralement, comme l’expliqua Lily à M. Gryce, ce devoir paternel était oublié jusqu’au moment où les cloches carillonnaient à travers le parc et où l’omnibus s’en allait vide.

Lily avait fait entendre à M. Gryce que cette négligence des pratiques religieuses répugnait à ses habitudes d’enfance et que pendant ses visites à Bellomont elle accompagnait régulièrement Muriel et Hilda à l’église. Ceci cadrait avec l’assurance — donnée, elle aussi, confidentiellement — que, n’ayant jamais joué au bridge auparavant, elle y avait été entraînée, le soir de son arrivée, et qu’elle avait perdu une somme effroyable par son ignorance du jeu et de ses règles. Sans doute, M. Gryce se plaisait à Bellomont : il en aimait la vie facile et brillante, et le lustre que lui conférait la compagnie de ces gens riches et en vue. Mais il trouvait que c’était une société bien matérialiste ; il y avait des moments où il était épouvanté par la conversation des hommes et par les regards des femmes, et il fut content de découvrir que miss Bart, malgré toute son aisance et sa maîtrise de soi, ne se sentait pas chez elle dans une atmosphère aussi équivoque. Aussi avait-il été particulièrement satisfait d’apprendre qu’elle mènerait comme toujours les petites Trenor à l’église, dimanche matin ; et, tandis qu’il arpentait le sable de l’allée devant la porte, son léger par-dessus sur le bras, et son livre de prières dans sa main soigneusement gantée, il méditait agréablement sur la force de caractère qui avait conservé Lily fidèle à son éducation première dans un milieu si contraire aux principes religieux.

Longtemps M. Gryce et l’omnibus eurent l’allée à eux tout seuls ; mais, loin de regretter cette déplorable indifférence des autres hôtes, M. Gryce en arrivait à nourrir l’espoir que miss Bart ne serait peut-être accompagnée de personne. Cependant les minutes précieuses s’envolaient, les grands alezans piaffaient, et, dans leur impatience, tachaient leurs flancs d’écume ; le cocher, sur son siège, le groom, sur le pas de la porte, semblaient se pétrifier lentement ; et la jeune fille ne venait toujours pas. Tout à coup il y eut un bruit de voix et un froufrou de jupe, et M. Gryce, remettant sa montre dans sa poche, se retourna en tressaillant ; mais ce fut seulement pour tendre la main à Mrs. Wetherall et la mettre en voiture.

Les Wetherall allaient toujours à l’église. Ils appartenaient à ce vaste groupe d’automates humains qui traversent la vie sans négliger d’accomplir un seul des gestes exécutés par les marionnettes environnantes. Les marionnettes de Bellomont n’allaient pas à l’église, c’est vrai ; mais d’autres, d’une importance égale, y allaient, — et les relations de M. et Mrs. Wetherall étaient si étendues que Dieu figurait sur leur liste de visites. Aussi apparurent-ils, ponctuels et résignés, avec l’air de gens forcés de se rendre à une ennuyeuse réception. Derrière eux se traînaient Muriel et Hilda, tout en bâillant et en s’épinglant l’une à l’autre voiles et rubans. Elles déclarèrent qu’elles avaient promis à Lily d’aller à l’église avec elle : Lily était toujours si gentille qu’elles y consentaient volontiers pour lui faire plaisir, bien qu’elles ne pussent imaginer comment pareille idée lui était venue en tête : quant à elles, elles auraient de beaucoup préféré jouer au lawn-tennis avec Jack et Gwen… Les petites Trenor furent suivies par lady Cressida Raith, une personne ravagée sous sa robe de soie liberty et ses breloques ethnologiques, laquelle, à la vue de l’omnibus, s’étonna que l’on n’allât point à pied à travers le parc ; mais Mrs. Wetherall, horrifiée, protesta que l’église était à un mille de distance, et Sa Grâce, après avoir mesuré de l’œil les talons de l’autre, admit la nécessité de la voiture : le pauvre M. Gryce se trouva ainsi embarqué avec quatre femmes dont le salut ne l’intéressait pas le moins du monde.

Cela l’eût peut-être un peu consolé de savoir que miss Bart avait eu réellement l’intention d’aller à l’église. Elle s’était même levée plus tôt que d’habitude à cet effet. Elle avait l’idée qu’en se montrant à M. Gryce dans une robe grise, d’une coupe dévote, ses cils fameux penchés sur un livre de prières, elle achèverait son œuvre de conquête, et rendrait inévitable un certain incident qui se produirait, elle l’avait décidé, durant la promenade qu’ils devaient faire ensemble après le déjeuner. Bref, ses desseins n’avaient jamais été plus précis ; mais la pauvre Lily, malgré l’impénétrable vernis de ses dehors, était intérieurement aussi malléable que la cire. Sa faculté de s’adapter, d’entrer dans les sentiments d’autrui, qui parfois la servait en de petites circonstances insignifiantes, l’embarrassait aux moments décisifs de sa vie. Elle était comme une plante marine dans le flux des marées, et aujourd’hui tout le courant de son humeur la portait vers Lawrence Selden. Pourquoi était-il venu ? Était-ce pour la voir, elle, ou pour voir Bertha Dorset ? C’était la dernière question qu’elle aurait dû se poser. Elle aurait mieux fait de se borner à penser qu’il avait simplement répondu aux sommations désespérées de son hôtesse, désireuse de l’interposer entre elle-même et le mécontentement de Mrs. Dorset. Mais Lily n’avait pas eu de cesse, la veille, qu’elle eût appris de Mrs. Trenor que Selden était venu spontanément.

— Il n’a même pas télégraphié : c’est par hasard qu’il a trouvé la charrette à la gare… Peut-être que ce n’est pas fini avec Bertha, après tout ! — conclut Mrs. Trenor d’un ton rêveur.

Et elle s’en alla arranger les places, à dîner, en conséquence…

« Peut-être pas, — se disait maintenant Lily ; — mais ce serait fini bientôt, à moins qu’elle n’eût perdu tous ses talents ! Si Selden était venu à l’appel de Mrs. Dorset, c’était sur sa demande, à elle, qu’il resterait… »

De cela, tout au moins, la soirée de la veille l’avait assurée.

Mrs. Trenor, qui, par principe, favorisait toujours le bonheur de ses amies mariées, avait placé Selden et Mrs. Dorset à côté l’un de l’autre à table ; mais, conformément aux antiques et vénérables traditions des marieuses, elle avait séparé Lily de M. Gryce, confiant la première à George Dorset, tandis que M. Gryce donnait le bras à Gwen Van Osburgh.

La conversation de George Dorset ne gênait en rien l’essor des pensées de sa voisine. C’était un lamentable dyspeptique, appliqué à dénicher les ingrédients nocifs de chaque plat, et que seul le son de la voix de sa femme pouvait distraire d’un pareil soin. En cette occasion, toutefois, Mrs. Dorset ne prit point part à l’entretien général. Elle causait à voix basse avec Selden et tournait dédaigneusement à son hôte une épaule nue. Gus Trenor, loin de souffrir de cette exclusion, se plongeait dans les excès du menu avec la joyeuse irresponsabilité d’un homme libre. Mais, pour M. Dorset, l’attitude de sa femme était évidemment un objet de souci : dans les moments où il n’était pas occupé à nettoyer son poisson de la sauce, ou à retirer la mie trop fraîche de son petit pain, il tendait son cou mince afin de l’apercevoir entre les lumières.

Il se trouvait que Mrs. Trenor avait placé le mari et la femme aux côtés opposés de la table : Lily pouvait ainsi observer Mrs. Dorset et, en portant le regard un peu plus loin, établir une comparaison rapide entre Lawrence Selden et M. Gryce. Ce fut cette comparaison qui la perdit. Comment expliquer autrement qu’elle se fût tout à coup intéressée à Selden ? Il y avait huit ans ou même davantage qu’elle le connaissait ; depuis qu’elle était revenue en Amérique, il avait toujours fait partie du décor où elle se mouvait. Elle avait toujours été contente de dîner à côté de lui, l’avait jugé plus agréable que la majorité des hommes, et avait vaguement souhaité qu’il possédât les autres qualités nécessaires à fixer son attention. Mais jusqu’à présent elle avait été trop absorbée par ses affaires personnelles pour voir autre chose en lui qu’un des aimables accessoires de l’existence. Miss Bart lisait à livre ouvert dans son propre cœur : elle comprit que son subit intérêt pour Selden était l’effet du jour nouveau que la présence de cet homme jetait sur son entourage. Non qu’il fût remarquablement brillant ou exceptionnel : dans sa profession, plus d’un le surpassait qui avait ennuyé Lily durant de fastidieux dîners. C’était plutôt qu’il avait su garder au milieu de la vie mondaine un certain détachement, un air qui lui seyait de considérer le spectacle objectivement, d’avoir des points de contact hors de la grande cage dorée où ils étaient tous entassés pour l’ébahissement des badauds. Combien, de la cage, le monde extérieur semblait séduisant à Lily, tandis qu’elle entendait la porte claquer sur elle !… En réalité, elle le savait bien, la porte ne claquait jamais ; elle demeurait toujours ouverte ; mais la plupart des prisonniers étaient comme des mouches dans une carafe : une fois entrés, ils ne pouvaient plus reconquérir leur liberté. L’originalité de Selden était de n’avoir jamais oublié le chemin de la sortie.

Tel était le secret grâce auquel il remettait au point la vision de Lily. Celle-ci, détournant de lui ses yeux, se mit à scruter son petit monde à travers la rétine de Selden : c’était comme si l’on avait éteint les lampes roses pour laisser entrer le jour poussiéreux. Elle regarda jusqu’au bout de la longue table, étudiant les convives un à un, depuis Gus Trenor avec sa lourde tête de carnivore enfoncée entre ses épaules, tandis qu’il dévorait un pluvier à la gelée, jusqu’à sa femme assise à l’autre extrémité de la plate-bande d’orchidées, qui faisait penser, avec son éblouissante bonne mine, à la devanture d’un joaillier sous la lumière électrique. Et, entre les deux, quel interminable désert ! Comme ces gens étaient mornes et vulgaires ! Lily les passa en revue avec une impatience méprisante : Carry Fisher, ses épaules, ses yeux, ses divorces, et tout son air d’incarner un piquant « écho mondain » ; le jeune Silverton, qui avait eu l’intention de gagner sa vie à corriger des épreuves et d’écrire un poème épique, et qui maintenant vivait de ses amis et ne faisait plus que la critique des truffes ; Alice Wetherall, une liste de visites personnifiée, dont les convictions les plus ardentes avaient trait au style des invitations et à la gravure des menus ; Wetherall avec son perpétuel tic nerveux d’assentiment, son air d’être de l’avis des gens avant même de savoir ce qu’ils disent ; Jack Stepney, avec son sourire présomptueux et ses yeux inquiets, à mi-chemin entre l’huissier et une héritière ; Gwen Van Osburgh, avec tout le candide aplomb d’une jeune fille à qui l’on a toujours dit qu’il n’y a personne de plus riche que son père.

Lily sourit à cette classification de ses amis. Comme ils lui avaient paru différents, quelques heures plus tôt ! Alors ils avaient symbolisé ce qu’elle était en train d’acquérir ; maintenant ils représentaient ce à quoi elle renonçait. Cet après-midi même, ils avaient semblé pleins de brillantes qualités ; maintenant elle voyait bien qu’ils n’étaient que bruyamment stupides. Sous l’éclat de leur vie possible, elle voyait la pauvreté de leurs actes réels. Ce n’était pas qu’elle les eût voulus plus désintéressés ; mais elle les aurait aimés plus pittoresques. Et elle se rappelait avec honte la manière dont elle avait subi tout à l’heure la tyrannie de leurs critériums. Elle ferma les yeux, un instant, et le néant de l’existence monotone qu’elle avait choisie se déroula devant elle comme une longue route blanche sans le moindre changement de niveau ni tournant : il est vrai qu’elle la parcourrait en voiture au lieu de s’y traîner à pied, mais parfois le piéton a le divertissement d’un raccourci, refusé à ceux qui roulent carrosse.

Elle fut réveillée par un ricanement que M. Dorset semblait expectorer des profondeurs de sa gorge maigre.

— Je vous en prie, regardez-la ! — s’écria-t-il, se tournant vers miss Bart, avec une lugubre allégresse. — Je vous demande pardon, mais, je vous en prie, regardez là-bas ma femme en train de rendre ridicule ce pauvre diable !… On croirait vraiment qu’elle en tient pour lui, et c’est tout le contraire, je vous assure !

À cette adjuration, Lily tourna les yeux vers le spectacle qui procurait à M. Dorset une hilarité si légitime. Il avait raison, et certainement, selon toute apparence, Mrs. Dorset jouait dans la scène le rôle le plus actif : son voisin semblait recevoir ses avances avec un enthousiasme modéré qui ne suffisait pas à le distraire de son dîner. Lily, à cette vue, retrouva sa bonne humeur, et, comme elle connaissait le travestissement tout particulier que prenaient les craintes maritales de M. Dorset, elle demanda gaiement :

— N’êtes-vous pas horriblement jaloux ?

Dorset accueillit cette boutade avec délices :

— Oh ! abominablement… Vous y êtes tout à fait… cela m’empêche de dormir, la nuit. Les médecins prétendent que c’est cela qui a ruiné ma digestion, cette jalousie infernale… Je ne peux pas manger une bouchée de cette cochonnerie, — ajouta-t-il soudain, repoussant son assiette d’un air assombri.

Et Lily, avec son indéfectible souplesse, prêta le rayonnement de son attention à un réquisitoire prolongé contre la cuisine des autres, augmenté d’une tirade supplémentaire sur les propriétés toxiques du beurre fondu.

Il n’arrivait pas souvent à M. Dorset de rencontrer une oreille aussi complaisante ; et, comme il était homme en même temps que dyspeptique, il se pouvait qu’en y versant ses doléances il ne fût pas insensible à la symétrie rose de cette oreille. En tout cas, il accapara Lily si longtemps qu’on servait déjà les petits fours quand elle surprit une phrase prononcée de l’autre côté de la table par miss Corby, premier comique de la troupe, qui plaisantait Jack Stepney sur ses fiançailles prochaines. — La plaisanterie, tel était l’emploi de miss Corby : elle bondissait toujours dans la conversation comme un clown dans un cirque.

— Et, naturellement, vous aurez Sim Rosedale pour témoin !

Lily l’entendit lancer cette phrase comme la suprême fusée de ses pronostics.

Et Stepney, frappé, répondit :

— Parbleu, c’est une idée. Il me ferait un cadeau épatant !

« Sim Rosedale » ! Ce nom, plus odieux encore par l’emploi du diminutif, importunait Lily autant qu’une œillade indiscrète. Il signifiait une des nombreuses et haïssable possibilités qui rôdaient sur les confins de son existence. Si elle n’épousait pas Percy Gryce, le jour viendrait peut-être où il lui faudrait être polie avec des gens tels que Rosedale… Si elle ne l’épousait pas ?… Mais elle comptait bien l’épouser : — elle était sûre de lui et sûre d’elle-même… Elle recula en frissonnant hors des sentiers riants où ses pensées s’étaient égarées, et une fois encore elle posa le pied au milieu de la longue route blanche…

Quand elle remonta, ce soir-là, elle s’aperçut qu’une nouvelle tournée de notes était arrivée par le dernier courrier : Mrs. Peniston, en personne consciencieuse, les avait toutes renvoyées à Bellomont.

Aussi miss Bart se leva-t-elle, le lendemain, très sérieusement convaincue que c’était son devoir d’aller à l’église. Elle s’arracha bientôt aux jouissances prolongées du petit déjeuner, sonna pour qu’on lui préparât sa robe grise et dépêcha sa femme de chambre chez Mrs. Trenor pour lui emprunter un livre de prières.

Mais un tel parti pris était trop exclusivement raisonnable pour ne pas contenir en soi des germes de rébellion : ses préparatifs n’étaient pas plutôt terminés qu’ils éveillèrent en elle un sourd sentiment de résistance. Une faible étincelle suffisait à enflammer l’imagination de Lily, et la vue de la robe grise et du livre de prières illumina au loin les années futures. Il lui faudrait aller l’office, tous les dimanches, avec Percy Gryce. Ils auraient un banc, tout près de l’autel, dans l’église la plus chère de New-York, et le nom de Percy figurerait en bonne place dans l’annuaire des charités paroissiales. Au bout de quelques années, quand il aurait engraissé, on ferait de lui un membre du conseil de fabrique. Le pasteur viendrait dîner, une fois chaque hiver, et son mari la prierait de vérifier la liste des invités et de veiller à ce qu’elle ne renfermât pas de divorcées, hormis celles qui auraient donné des gages de repentir en se remariant très richement. Il n’y avait rien de particulièrement ardu dans cet ensemble d’obligations religieuses ; mais cela représentait une fraction de la grande masse d’ennuis qui se dessinait sur sa route. Et qui pouvait consentir à être ennuyé, un matin pareil ? Lily avait bien dormi, et le bain lui avait donné un charmant éclat, glorieusement visible au contour net de sa joue. Aucune ride n’était apparente aujourd’hui, ou bien l’angle du miroir était-il plus favorable ?

Et la journée conspirait avec son humeur : elle invitait à la liberté et à la paresse. Dans l’air léger flottait comme une poudre d’or ; au bas des pelouses fleuries de rosée, les bois rougissaient et fumaient lentement, et les collines, par delà la rivière, baignaient dans un azur fondu. Chaque goutte du sang qui coulait dans les veines de Lily la conviait au bonheur.

Le bruit des roues l’arracha à ses rêveries, et, penchée derrière les volets, elle vit l’omnibus prendre son chargement : il était donc trop tard, mais elle ne s’en alarmait pas. Un coup d’œil jeté sur le visage déconfit de M. Gryce lui fit même penser qu’elle avait sagement fait de s’abstenir : le désappointement qu’il trahissait avec tant de candeur aiguiserait sûrement son appétit pour la promenade de l’après-midi. De cette promenade elle ne comptait pas se dispenser : un regard sur les notes qui encombraient sa table à écrire suffisait à lui en rappeler la nécessité. Mais en attendant elle avait sa matinée à elle, et elle pouvait méditer agréablement sur l’emploi qu’elle ferait de ces quelques heures. Elle était assez au courant des habitudes de Bellomont pour savoir que selon toute vraisemblance elle aurait le champ libre jusqu’au déjeuner. Elle avait vu les Wetherall, les petites Trenor et lady Cressida fourrés en toute sûreté dans l’omnibus, avec Percy Gryce ; Judy Trenor devait être occupée à se faire laver les cheveux ; Carry Fisher avait dû enlever son hôte pour une promenade en voiture, et Ned Silverton était probablement dans sa chambre, à fumer la cigarette du désespoir juvénile. Quant à Kate Corby, elle jouait sans doute au tennis avec Jack Stepney et miss Van Osburgh. Du côté des dames, il ne restait donc plus que Mrs. Dorset, et Mrs. Dorset ne descendait jamais avant le déjeuner : ses médecins, affirmait-elle, lui avaient interdit de s’exposer à l’air vif du matin.

Aux autres membres de la société Lily ne fit pas l’aumône d’une pensée : où qu’ils fussent, il n’y avait guère de chance qu’ils dérangeassent ses projets. Ceux-ci, pour le moment, consistaient à revêtir une robe d’un style un peu plus campagnard et estival que la toilette choisie d’abord, et à descendre l’escalier, l’ombrelle à la main, avec l’allure dégagée d’une dame en quête d’exercice. Le grand hall était vide ; seuls les chiens étaient groupés près du feu : comprenant aussitôt la tenue de sortie de miss Bart, ils se précipitèrent sur elle et lui offrirent avec force démonstrations de l’accompagner. Elle écarta leurs pattes grimpantes et, assurant ces joyeux volontaires qu’elle aurait peut-être l’occasion tout à l’heure de réclamer leur compagnie, elle traversa nonchalamment le salon inoccupé pour gagner la bibliothèque, située à l’extrémité de la maison. La bibliothèque était presque le seul morceau qui subsistât du vieux manoir de Bellomont : c’était une longue pièce spacieuse, révélant les traditions de la mère-patrie, avec l’encadrement classique des portes, les carreaux hollandais de la cheminée et sa grille compliquée aux reluisantes urnes de cuivre. Quelques portraits de famille, des messieurs à joues creuses avec des perruques à nœuds, et des dames avec de larges coiffures et des corps très menus, pendaient parmi les rayons tapissés de livres d’une aimable vétusté : ces livres étaient pour la plupart contemporains des ancêtres en question, et les Trenor qui leur avaient succédé n’avaient pas fait d’additions visibles. En fait, on ne lisait jamais dans la bibliothèque de Bellomont ; mais la pièce jouissait d’une certaine popularité comme fumoir ou comme retraite tranquille pour le flirt. Lily s’était dit toutefois qu’aujourd’hui la bibliothèque pourrait bien être fréquentée par le seul invité qui fût quelque peu capable de lui rendre sa destination première. Elle marchait doucement sur le vieux tapis épais tout parsemé de vastes fauteuils, et avant d’arriver au milieu de la pièce elle s’aperçut qu’elle ne s’était pas trompée. Lawrence Selden, en effet, était assis à l’autre bout ; mais, bien qu’il eût un livre sur les genoux, son attention était ailleurs : elle était retenue par une dame, vêtue de dentelles, dont la ligne, tandis qu’elle se penchait en arrière dans un fauteuil voisin, se détachait avec une sveltesse exagérée sur le cuir sombre.

À la vue de ce groupe, Lily s’arrêta un instant ; elle parut sur le point de se retirer ; puis, après réflexion, elle annonça son approche en secouant légèrement sa jupe. À ce bruit, le couple leva la tête, — Mrs. Dorset avec un regard de franc déplaisir et Selden avec le sourire paisible qui lui était habituel. La sérénité de son aspect troubla Lily ; mais, pour elle, être troublée, c’était sur-le-champ faire un plus brillant effort afin de recouvrer son sang-froid.

— Mon Dieu, suis-je en retard ? — demanda-t-elle en lui donnant la main comme il avançait pour la saluer.

— En retard pour quoi ? — fit Mrs. Dorset avec aigreur. — Pas pour le déjeuner, en tout cas… mais peut-être aviez-vous un rendez-vous plus matinal !

— Oui, j’en avais un, — dit Lily avec assurance.

— Vraiment ? Je vous gêne peut-être, alors ? Mais monsieur Selden est entièrement à votre disposition.

Mrs. Dorset était pâle de colère, et son adversaire éprouvait un certain plaisir à prolonger son supplice.

— Oh ! Dieu, non… restez, je vous en prie, — dit-elle avec bonne humeur. — Je n’ai pas la moindre envie de vous chasser !

— Vous êtes trop bonne, ma chère, mais je n’ai pas l’habitude de gêner les rendez-vous de monsieur Selden.

Cette déclaration fut faite avec un petit accent d’autorité qui n’échappa pas à celui qui en était le sujet : il rougit un peu et dissimula son ennui en se baissant pour ramasser le livre qu’il avait laissé tomber. Les yeux de Lily s’agrandirent délicieusement et elle éclata de rire, d’un rire clair.

— Mais je n’ai aucun rendez-vous avec monsieur Selden !… J’avais rendez-vous pour aller à l’église ; et j’ai peur que l’omnibus ne soit parti sans moi… Est-il vraiment parti ?… savez-vous ?

Elle se tourna vers Selden : il répondit qu’il l’avait entendu s’éloigner, il y avait déjà quelque temps.

— Ah ! alors il faudra que j’aille à pied : j’ai promis à Hilda et à Muriel de les accompagner à l’église… Vous dites qu’il est trop tard pour y aller à pied ? Eh bien ! elles me sauront gré d’avoir essayé, tout au moins… et j’aurai l’avantage d’esquiver une partie de l’office. Je ne suis pas si à plaindre, après tout !

Et, avec un amical signe de tête au couple qu’elle avait dérangé, miss Bart glissa par la porte vitrée et s’en alla promener sa grâce froufroutante le long de l’avenue.

Elle avait pris le chemin de l’église, mais elle ne marchait pas très vite : le fait n’échappa point à l’observation de Selden qui, debout sur le seuil de la porte, la suivait d’un œil intrigué à la fois et amusé. La vérité, c’est qu’elle éprouvait un désappointement assez vif. Tous ses plans de la journée avaient été fondés sur cette présomption que c’était pour la voir que Selden était venu à Bellomont. Elle s’était attendue, en descendant, à le trouver qui la guettait ; au lieu de cela, elle l’avait surpris dans une situation qui indiquait bien qu’il en avait guetté une autre. Était-ce possible, après tout, qu’il fût venu pour Bertha Dorset ? Celle-ci avait admis l’hypothèse au point de faire son apparition à une heure où elle n’était jamais visible pour le commun des mortels, et Lily, présentement, ne voyait guère le moyen de lui donner tort. Il ne lui vint pas à l’esprit que Selden avait pu être poussé par le simple désir de ne pas passer un dimanche en ville : dans les jugements qu’elles portent sur les hommes, les femmes n’apprennent jamais à mettre de côté le motif sentimental. Mais Lily n’était pas facile à déconcerter ; rien ne la piquait d’honneur comme la concurrence et elle se dit que la venue de Selden, si elle ne signifiait pas qu’il était encore dans les filets de Mrs. Dorset, prouvait qu’il en était si complètement dégagé qu’il ne redoutait pas sa proximité.

Ces pensées l’absorbèrent tellement qu’au pas où elle marchait maintenant il n’était guère probable qu’elle arrivât à l’église avant le sermon, et, finalement, après avoir quitté le jardin pour les sentiers du petit bois, elle oublia ses desseins jusqu’à se laisser choir sur un siège rustique, à une courbe du chemin. L’endroit était charmant, et Lily n’était pas insensible à son charme, ni au fait que sa propre présence le rehaussait encore ; mais elle n’était accoutumée à goûter les joies de la solitude qu’en société, et cette combinaison d’une belle jeune fille et d’un site romanesque lui semblait trop parfaite pour être ainsi gaspillée. Personne toutefois n’apparaissait pour profiter de la circonstance, et, après une demi-heure d’attente stérile, elle se leva et continua d’errer. Peu à peu une fatigue furtive l’envahissait ; l’étincelle s’était éteinte en son âme, et le goût de la vie s’était évanoui sur ses lèvres. Elle savait à peine ce qu’elle avait cherché, pourquoi, faute de l’avoir trouvé, elle avait vu se voiler ainsi la lumière de son ciel : elle avait seulement conscience d’une vague sensation d’insuccès, d’un isolement intérieur plus profond que la solitude environnante.

Sa démarche se ralentit ; elle s’arrêta, regardant devant elle avec distraction et fouillant du bout de son ombrelle les fougères qui verdoyaient au bord du sentier. Cependant elle entendit un bruit de pas derrière elle, et elle vit Selden à son côté.

— Comme vous marchez vite ! remarqua-t-il. — J’ai cru que je ne vous rattraperais jamais.

Elle répondit gaiement :

— Vous devez être hors d’haleine ! Voilà une heure que je suis assise sous cet arbre.

— Pour m’attendre, j’espère ? — répliqua-t-il.

Elle repartit avec un rire incertain :

— C’est-à-dire que j’attendais… pour voir si vous viendriez.

— Je saisis la nuance, mais je ne m’en inquiète pas : car vous ne pouviez faire l’un sans l’autre… Mais n’étiez-vous pas sûre que je viendrais ?

— Si j’attendais assez longtemps, oui… mais, voilà ! je n’avais qu’un temps limité pour cette expérience.

— Pourquoi limité ?… limité par le déjeuner ?

— Non ; par mon autre rendez-vous.

— Votre rendez-vous pour aller à l’église avec Muriel et Hilda ?

— Non, mais pour revenir de l’église avec quelqu’un d’autre.

— Ah ! je vois… j’aurais dû savoir que vous êtes toujours richement pourvue d’alternatives… Et cette autre personne reviendra-t-elle par ici ?

Lily de nouveau se mit à rire :

— Voilà justement ce que je ne sais pas, et, pour le découvrir, il faut que j’arrive à l’église avant la fin de l’office.

— Parfaitement !… Et moi, il faut que je vous en empêche : auquel cas, l’autre personne, piquée de votre absence, prendra la résolution désespérée de rentrer en omnibus.

Ces mots parurent faire impression sur Lily : les plaisanteries de Selden semblaient le bouillonnement de son humeur intime, à elle.

— Est-ce là ce que vous feriez en pareille circonstance ? demanda-t-elle.

Selden la regarda d’un air solennel.

— Je suis ici pour vous prouver — s’écria-t-il — ce que je suis capable de faire en certaine circonstance !

— Marcher à la vitesse d’un mille à l’heure… reconnaissez que l’omnibus irait plus vite !

— Ah mais, lui, vous trouvera-t-il en fin de compte ? C’est là seulement qu’on verra s’il a réussi !

Ils se regardèrent avec le même plaisir qu’ils avaient goûté à échanger des absurdités, chez lui, par-dessus la table à thé ; mais tout à coup la figure de Lily changea :

— Eh bien, si vous dites vrai, il a réussi !

Selden, suivant son regard, aperçut un groupe de personnes qui s’avançaient là-bas, au tournant du sentier. Lady Cressida avait évidemment insisté pour que l’on rentrât à pied, et le reste des fidèles avait considéré comme un devoir de l’accompagner. Selden examina rapidement les deux hommes qui se trouvaient là : Wetherall, qui marchait respectueusement aux côtés de lady Cressida, avec son regard oblique, attentif et nerveux, et Percy Gryce fermant la marche avec Mrs. Wetherall et les petites Trenor.

— Ah !… Je comprends maintenant pourquoi vous vous intéressiez tant aux Americana ! — s’écria Selden sur le ton de la plus franche admiration.

Mais la rougeur de miss Bart, à cette boutade, coupa court à tous les développements qu’il aurait voulu lui donner.

Lily Bart n’aimait donc pas qu’on la plaisantât sur ses adorateurs, ou même sur ses moyens de les attirer ! C’était là pour Selden un phénomène nouveau : un éclair de surprise illumina devant lui tout un monde de possibilités. Mais elle se redressa bravement pour défendre son trouble, et s’écria, comme celui qui l’avait causé approchait :

— Voilà pourquoi je vous attendais… pour vous remercier de m’avoir donné toutes ces indications !

— Ah vous ne pouvez guère me rendre justice à ce sujet en si peu de temps ! — dit Selden, au moment où les petites Trenor aperçurent miss Bart.

Et, tandis qu’elle répondait du geste à leurs bruyantes salutations, il ajouta promptement :

— Ne voulez-vous pas y consacrer votre après-midi ? Vous savez qu’il faut que je parte demain matin. Nous ferons une promenade, et vous pourrez me remercier tout à loisir.