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Chez les heureux du monde/7

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Chez les heureux du monde
Chez les heureux du monde (p. 499-512).
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VII


Mrs. Trenor devait vraiment aimer beaucoup miss Bart, car elle avait, en la grondant, autant de sincère désespoir dans la voix que si elle se lamentait, en bonne maîtresse de maison, sur une « série » manquée.

— Tout ce que je peux dire, Lily, c’est que je ne vous comprends pas !

Elle se renversa au fond de son fauteuil en soupirant, dans son déshabillé matinal de dentelles et de mousseline, tournant l’épaule avec indifférence aux ennuyeux papiers qui encombraient son bureau, tandis qu’elle examinait, avec l’œil du médecin qui a perdu tout espoir, le patient debout devant elle.

— Encore si vous ne m’aviez pas dit que vous preniez l’affaire Gryce au sérieux !… Mais vous me l’avez fait entendre assez clairement dès le début !… Autrement, pourquoi m’auriez-vous demandé de vous dispenser du bridge et d’écarter Carry Fisher et Kate Corby ? Je ne suppose pas que ce fût parce qu’il vous amusait : personne d’entre nous n’aurait pu penser que vous le supporteriez un seul instant si vous n’aviez pas l’intention de l’épouser. Et tout le monde a joué son rôle à ravir ! Tout le monde avait à cœur de vous aider. Même Bertha ne s’est mêlée de rien, il faut le reconnaître, jusqu’à l’arrivée de Lawrence, que vous lui avez enlevé. Après cela, elle avait le droit de se venger : pourquoi diable vous êtes-vous mise en travers de sa route ? Vous connaissez Lawrence Selden depuis des années : pourquoi vous êtes-vous conduite comme si vous veniez de le découvrir ? Si vous aviez une dent contre Bertha, le moment était bien mal choisi pour le montrer : vous auriez pu tout aussi bien régler ce compte après votre mariage !… Je vous avais dit que Bertha était dangereuse. En arrivant ici, elle était dans de détestables dispositions, mais la venue inopinée de Lawrence l’avait mise de bonne humeur, et, si vous l’aviez seulement laissée croire que c’était pour elle qu’il était venu, elle n’aurait jamais eu l’idée de vous jouer un pareil tour… Oh ! Lily, vous ne réussirez jamais à rien si vous n’êtes pas plus sérieuse !

Miss Bart accepta cette semonce dans un esprit d’absolue impartialité. Pourquoi s’en serait-elle fâchée ? C’était la voix de sa propre conscience qu’elle entendait à travers les reproches de Mrs. Trenor. Mais pour sa conscience même il lui fallait inventer un semblant de défense.

— Je n’ai pris qu’un jour de congé : je croyais qu’il avait l’intention de rester ici toute la semaine, et je savais que monsieur Selden partait ce matin.

Mrs. Trenor balaya cet argument d’un geste qui en mettait à nu toute la faiblesse :

— Il avait l’intention de rester : c’est là le pis ! Cela montre bien qu’il vous fuit, que Bertha a fait son ouvrage et qu’elle l’a infecté de son venin.

Lily se mit à rire du bout des lèvres :

— Oh ! s’il court, je le rattraperai !

Son amie allongea la main comme pour l’arrêter :

— Quoi que vous décidiez, Lily, ne faites pas cela !

Miss Bart accueillit cet avertissement d’un sourire :

— Oh ! je ne veux pas dire que je vais prendre le premier train… Il y a des moyens.

Mais elle n’alla pas jusqu’à les spécifier.

Mrs. Trenor rectifia sèchement le temps du verbe :

— Il y avait des moyens… il y en avait même une foule ! Je ne croyais pas qu’il fût nécessaire de vous les signaler. Mais ne vous y trompez pas : il a une peur terrible. Il s’est sauvé tout droit chez lui, se réfugier auprès de sa mère, qui le protégera !

— Oh ! jusqu’à la mort, — accorda Lily, que cette vision égayait.

— Comment pouvez-vous rire !…

Et, sous la réprimande, Lily revint à une plus saine conception des choses. Elle interrogea :

— Qu’est-ce que Bertha lui a réellement raconté ?

— Ne me demandez pas : des horreurs !… Il paraît qu’elle avait exhumé tous les vieux potins… Oh ! vous savez ce que je veux dire : naturellement, il n’y a rien au fond ; mais je suppose qu’elle a remis à l’ordre du jour le prince Varigliano et lord Hubert… Ah ! il y avait aussi je ne sais quelle histoire d’après laquelle vous auriez emprunté de l’argent au vieux Ned Van Alstyne : est-ce exact ?

— Il est le cousin de mon père, — interrompit miss Bart.

— Bien entendu, elle n’a pas soufflé mot de cela… C’est Ned, paraît-il, qui a raconté la chose à Carry Fisher ; et elle, naturellement, l’a racontée à Bertha… Ils sont tous les mêmes, vous savez : ils sont muets pendant des années, et on se croit sauf ; puis, à la première occasion, ils retrouvent toute leur mémoire.

Lily avait pâli ; il y avait de l’âpreté dans sa voix :

— C’était de l’argent que j’avais perdu au bridge chez les Van Osburgh. Je l’ai rendu, naturellement !

— Ah ! cela, ils auront préféré ne pas s’en souvenir ; d’ailleurs, c’était l’idée de la dette de jeu qui effrayait Percy… Oh ! Bertha connaissait bien son homme : elle savait juste ce qu’il fallait lui dire !

Mrs. Trenor continua d’admonester son amie pendant près d’une heure dans ce style. Miss Bart écoutait avec une admirable patience. La nature l’avait doué d’un bon caractère qui avait été discipliné par des années de soumission forcée, puisqu’il lui avait presque toujours fallu atteindre ses fins par la voie détournée d’une aide étrangère ; son tempérament la portait à regarder en face les événements désagréables dès que ceux-ci survenaient : aussi n’était-elle pas fâchée d’entendre un exposé impartial du prix que son absurdité allait probablement lui coûter, d’autant plus qu’elle ne parvenait pas encore à détacher sa pensée de Selden. Éclairée par les commentaires énergiques de Mrs. Trenor, l’addition apparaissait certainement formidable, et Lily, à mesure qu’elle écoutait, se sentait peu à peu revenir à la manière de voir de son amie.

Ce qui augmentait encore, pour son interlocutrice, la portée des paroles de Mrs. Trenor, c’étaient des inquiétudes que celle-ci pouvait à peine deviner. À moins d’être stimulée par une vive imagination, l’opulence n’a qu’une notion très vague de l’effort pratique auquel est astreinte la pauvreté. Judy savait que ce devait être « affreux » pour cette pauvre Lily d’être obligée d’y regarder à deux fois avant de mettre de la vraie dentelle à ses jupons, « affreux » de n’avoir ni automobile ni yacht à ses ordres ; mais le maniement quotidien des notes impayées, le rongement quotidien que sont les petites tentations de dépense, c’étaient là des épreuves aussi étrangères à son expérience que les problèmes domestiques incombant à la femme de ménage. L’ignorance où se trouvait Mrs. Trenor de la gravité réelle de la situation eut pour effet d’en accroître l’amertume au goût de Lily. Tandis que son amie lui reprochait d’avoir manqué l’occasion d’éclipser ses rivales, elle se débattait encore une fois en imagination contre la marée montante des dettes à laquelle elle avait été si près d’échapper. Quel vent de folie l’avait chassée de nouveau sur ces mers sombres ?

Si quelque chose pouvait encore parachever son humiliation, c’était le sentiment de sa vie passée rouvrant ses ornières pour l’enliser. Hier sa fantaisie avait battu librement des ailes au-dessus de tout un choix d’occupations ; maintenant il lui fallait retomber au niveau de la routine familière où des moments d’éclat ou d’indépendance apparente alternaient avec de longues heures de sujétion.

Elle posa sa main sur celle de son amie pour lui demander pardon :

— Chère Judy ! je suis désolée de vous avoir causé un tel ennui, et vous êtes trop bonne pour moi. Mais vous avez bien quelques lettres auxquelles je pourrais répondre : laissez-moi au moins me rendre utile !

Elle s’installa devant le bureau, et Mrs. Trenor accepta qu’elle reprît la tâche du matin, — avec un soupir qui signifiait qu’après tout elle s’était révélée inapte à des emplois plus relevés.


Au déjeuner, il y avait bien des vides. Tous les hommes, sauf Jack Stepney et Dorset, étaient retournés en ville. Selden et Percy Gryce étaient partis par le même train ; — il y avait là, pour Lily, une ironie suprême ; — et lady Cressida et ses aides de camp, les Wetherall, avaient été expédiés en automobile déjeuner dans une villa éloignée. À de tels moments, où l’intérêt se trouvait diminué, Mrs. Dorset gardait d’habitude la chambre jusqu’à l’après-midi ; mais, en cette circonstance, elle fit son apparition vers le milieu du repas, les yeux cernés et languissante, mais avec une pointe de malice sous son indifférence.

Elle leva les sourcils et regarda autour de la table :

— Comme nous sommes peu nombreux ! À la bonne heure ! J’aime tant le calme !… et vous, Lily ?… Je voudrais que les hommes ne fussent jamais là : c’est vraiment bien plus agréable sans eux… Oh ! vous, George, vous ne comptez pas : on n’a pas besoin de faire des frais pour son mari… Mais je croyais que monsieur Gryce devait rester jusqu’à la fin de la semaine ?… N’était-ce pas son intention, Judy ?… C’est un si gentil garçon !… Je me demande ce qui l’a mis en fuite ? Il est un peu timide, et j’ai peur que nous ne l’ayons scandalisé. Il a été élevé à la mode d’autrefois ! Figurez-vous, Lily, qu’il m’a dit que vous étiez la première jeune fille qu’il avait vue jouer de l’argent !… Il vit de l’intérêt de son revenu et il lui reste toujours une forte somme à placer !

Mrs. Fisher se pencha en avant avec empressement :

— Il me semble que quelqu’un devrait se charger de l’éducation de ce jeune homme. C’est une honte qu’on ne lui ait jamais enseigné ses devoirs de citoyen. Tout homme riche devrait être obligé d’étudier les lois de son pays.

Mrs. Dorset la regarda tranquillement :

— Je crois qu’il a étudié les lois sur le divorce… Il m’a dit qu’il avait promis à l’évêque de signer je ne sais quelle pétition contre le divorce.

Mrs. Fisher rougit sous sa poudre, et Stepney dit à miss Bart en souriant :

— Je suppose qu’il songe à se marier, et il cherche à radouber le vieux bateau avant de monter à bord.

Cette métaphore parut choquer sa fiancée, et George Dorset poussa un grognement sardonique.

— Si je projetais un voyage avec lui, — dit gaiement miss Corby, — je tâcherais d’emmener un ami à fond de cale !

Un vague sentiment de pique, chez miss Van Osburgh, cherchait une expression appropriée :

— Je ne vois vraiment pas pourquoi vous vous moquez de lui ; moi, je le trouve très gentil ! — s’écria-t-elle. — Et, en tout cas, la jeune fille qui l’épousera aura toujours de quoi vivre confortablement.

Elle parut embarrassée devant les rires redoublés qui saluèrent ses paroles, mais cela l’eût peut-être consolée de savoir combien profondément elles avaient pénétré dans l’âme d’une de ses auditrices.

« Confortable » ! à cette heure, ce mot était pour Lily Bart le plus éloquent de la langue. Elle ne s’arrêtait même pas à sourire de l’héritière qui considérait une fortune colossale comme un simple abri contre le besoin : son esprit était plein de la vision de ce que cet abri aurait pu être pour elle. Les piqûres d’épingle de Mrs. Dorset ne lui étaient pas cuisantes, car sa propre ironie tranchait plus avant : personne ne pouvait la blesser autant qu’elle faisait elle-même, car personne — pas même Judy Trenor — ne connaissait toute l’énormité de sa folie.

Elle fut tirée de ces stériles réflexions par une requête que lui murmura son hôtesse, après l’avoir prise à part, quand elles se levèrent de table.

— Lily, ma chère, si vous n’avez rien à faire de spécial, puis-je dire à Carry Fisher que vous comptez aller chercher Gus en voiture à la gare ? Il doit revenir à quatre heures, et je sais qu’elle a le projet d’aller à sa rencontre. Évidemment, je suis toujours enchantée qu’on l’amuse, mais j’ai appris par hasard qu’elle l’a saigné fortement depuis qu’elle est ici, et elle semble si désireuse d’aller au-devant de lui que j’imagine qu’elle doit avoir reçu ce matin encore un lot de factures. Il me semble — conclut Mrs. Trenor avec conviction — que la majeure partie de sa pension alimentaire lui est versée par les maris des autres femmes !…

Miss Bart, en allant à la gare, eut le loisir de méditer sur les paroles de son amie et sur la façon dont elles s’appliquaient à son propre cas. Pourquoi devait-elle pâtir, elle, d’avoir, une seule fois et pour quelques heures, emprunté de l’argent à un vieux cousin, quand une femme comme Carry Fisher pouvait trouver impunément de quoi vivre, en spéculant sur le bon cœur de ses amis hommes et sur la tolérance de leurs femmes ? Là comme ailleurs, c’était l’éternelle distinction entre ce qu’une femme mariée peut et ce qu’une jeune fille ne peut pas faire. Bien entendu, il était scandaleux pour une femme mariée d’emprunter de l’argent, — et Lily savait à merveille, tout ce qu’impliquait cette compromission, — mais malgré tout ce n’était que le « fruit défendu », que le monde décrie, mais qu’il pardonne, et qui, bien que passible parfois de la vengeance individuelle, ne soulève pas la désapprobation collective de la société. Nulle occasion de ce genre ne se présentait pour miss Bart. Elle pouvait, naturellement, emprunter à ses amies, — une centaine de dollars par-ci par-là, au maximum, — mais elles étaient plus disposées à donner une robe ou un bijou et regardaient Lily un peu de travers quand celle-ci insinuait sa préférence pour un chèque. Les femmes ne prêtent pas avec générosité, et, parmi celles qu’elle se trouvait fréquenter, les unes étaient dans le même cas qu’elle, et les autres tellement au-dessus de pareils besoins qu’elles ne parvenaient même pas à les comprendre.

Le résultat de ses méditations fut qu’elle prit le parti de rejoindre sa tante à Richfield. Elle ne pouvait rester à Bellomont sans jouer au bridge et être induite en d’autres dépenses ; et, si elle poursuivait la série habituelle de ses visites d’automne, elle ne ferait que prolonger les mêmes difficultés. Elle était arrivée au point où une brusque réforme s’imposait, et la seule vie à bon marché était une vie monotone. Elle partirait, le lendemain matin, pour Richfield…

Gus Trenor lui parut surpris et médiocrement soulagé de la voir à la gare. Elle abandonna les rênes du léger véhicule qui l’avait amenée, et, tandis qu’il grimpait lourdement à côté d’elle, la repoussant dans le coin du siège, il s’écria :

— Ho ! ho ! Ce n’est pas souvent que vous me faites cet honneur. Il faut que vous ayez été rudement à court !…

L’après-midi était chaude : Lily, de si près, se rendit encore mieux compte qu’il était rouge et massif ; des gouttes de sueur en chapelet collaient de façon peu plaisante la poussière du train sur la large étendue de joue et de cou qu’il lui montrait. Mais elle reconnut aussi, au regard de ses petits yeux ternes, que le contact de sa fraîcheur, à elle, et de sa sveltesse lui était aussi agréable que la vue d’un breuvage rafraîchissant.

Cette observation, contribua à égayer sa réponse :

— Ce n’est pas souvent que le sort me favorise. Il y a trop de belles dames pour me disputer ce privilège.

— Le privilège de me ramener à la maison ?… Quoiqu’il en soit je suis ravi que vous ayez gagné la course. Mais je sais parfaitement ce qui s’est passé : ma femme vous a envoyée. N’est-ce pas vrai ?

Il avait ces éclairs de finesse imprévus qu’ont parfois les lourdauds, et Lily ne put s’empêcher de rire avec lui de sa perspicacité.

— Vous voyez, Judy estime que je suis la personne la moins dangereuse avec qui vous puissiez être ; et elle a bien raison ! — répliqua-t-elle.

— Oh ! a-t-elle vraiment raison ? N’est-ce pas plutôt que vous ne voudriez pas gaspiller votre temps pour une vieille carcasse comme la mienne ? Nous autres, hommes mariés, nous devons nous contenter de ce que nous pouvons attraper : tous les prix sont pour les malins qui ont su se garder libres… Voulez-vous me permettre d’allumer un cigare ? J’ai eu une journée terrible aujourd’hui.

Il arrêta à l’ombre, dans la rue du village, et lui passa les rênes, tandis qu’il approchait une allumette de son cigare. La petite flamme colora d’un cramoisi plus vif son visage bouffi, et, sur le moment, Lily détourna les yeux avec répugnance. Dire qu’il y avait des femmes qui le trouvaient bel homme !…

Comme elle lui rendait les rênes, elle reprit avec sympathie :

— Vous avez donc eu une masse de choses ennuyeuses ?

— Oui, plutôt !… vous pouvez le dire !…

Trenor, que sa femme et les amis de sa femme n’écoutaient guère, se prépara au rare plaisir d’une causerie confidentielle.

— Vous ne vous doutez pas de ce qu’un homme doit trimer pour soutenir le train des choses. (Il agita son fouet dans la direction des champs de Bellomont, qui se déployaient devant eux en opulentes ondulations.) Judy n’a aucune idée de ce qu’elle dépense… Ce n’est pas que nous n’ayons pas de quoi mener ce train-là, — dit-il, s’interrompant, — mais un homme doit ouvrir l’œil et ramasser le plus de tuyaux possible. Mon père et ma mère vivaient comme des coqs de combat sur leur revenu, et ils en mettaient une bonne partie de côté… heureusement pour moi !… mais, à l’allure dont nous allons, je ne sais pas où nous en serions si je n’attrapais pas quelque chose au vol de temps en temps… Les femmes s’imaginent toujours — je veux dire : Judy s’imagine — que je n’ai rien à faire que d’aller en ville, une fois par mois, détacher des coupons ; mais la vérité, c’est que c’est un travail du diable pour maintenir la machine en mouvement… Aujourd’hui pourtant je n’ai pas à me plaindre, — continua-t-il après une pause, — car j’ai fait une bonne affaire, un très joli coup, grâce à l’ami de Stepney, Rosedale… À propos, miss Lily, je voudrais que vous tâchiez de persuader à Judy d’être au moins polie avec ce gaillard-là. Il sera bientôt assez riche pour nous acheter tous, et, si elle voulait seulement l’inviter à dîner de temps en temps, il n’y a presque rien que je ne pourrais obtenir de lui. Ce garçon a la rage de connaître les gens qui ne veulent pas le connaître, et, quand un bonhomme est dans ces dispositions-là, il n’y a rien qu’il ne fasse pour la première femme qui le prend en main.

Lily hésita, un moment. Le début du discours de son compagnon avait fait jaillir en elle un courant d’idées intéressantes, qui se trouvait brutalement interrompu par le seul nom de M. Rosedale. Elle protesta faiblement :

— Mais vous savez bien que Jack a essayé de le mettre en circulation, et qu’il a été impossible.

— Oh ! pourquoi ?… parce qu’il est gras et luisant, et qu’il a des manières de boutiquier !… Eh bien, tout ce que je peux dire, c’est que les gens qui sont assez adroits pour être polis avec lui maintenant auront fait une rudement bonne spéculation. D’ici à quelques années, il sera reçu dans le monde, que nous le voulions ou non, et alors il ne donnera plus un tuyau d’un demi-million pour un dîner.

Lily abandonna en esprit l’importune personnalité de M. Rosedale pour retourner au courant de pensées que les premiers mots de Trenor avaient mis en mouvement. Ce monde immense et mystérieux de Wall Street, avec ses « tuyaux » et ses « arbitrages », ne pourrait-elle trouver là les moyens de sortir de cette mauvaise passe ? Elle avait souvent entendu parler de femmes gagnant ainsi de l’argent par l’intermédiaire de leurs amis : pas plus que la majorité de son sexe, elle n’avait de notions précises sur la nature exacte de ces transactions, et ce vague même semblait en atténuer l’indélicatesse. Sans doute, elle ne pouvait s’imaginer, en aucun cas, s’abaissant jusqu’à tirer un « tuyau » de M. Rosedale ; mais n’y avait-il pas à son côté un homme qui possédait cette denrée précieuse, et qui, en tant que mari de son amie la plus chère, était avec elle dans des rapports d’intimité quasi fraternelle ?

Tout au fond d’elle-même, Lily savait bien que ce n’était pas en faisant appel à l’instinct fraternel qu’elle avait chance d’émouvoir Gus Trenor ; mais cette façon d’expliquer la situation en déguisait en quelque sorte la crudité, et elle tenait toujours à sauvegarder scrupuleusement les apparences à ses propres yeux. Le raffinement de sa personne avait un équivalent moral, et quand elle faisait une tournée d’inspection mentale il y avait certaines portes closes qu’elle n’ouvrait jamais.

Comme ils atteignaient la grille de Bellomont, elle se tourna vers Trenor en souriant :

— L’après-midi est si belle !… ne voulez-vous pas me promener encore un peu ?… J’ai été plutôt un peu triste, toute la journée, et c’est si reposant de se sentir loin du monde, avec quelqu’un qui ne vous en voudra pas si l’on n’est pas très en train !

Elle était si mélancolique et si jolie en proférant cette requête, si confiante dans sa sympathie, si sûre de sa compréhension, que Trenor en vint à souhaiter que sa femme pût voir comment une autre femme le traitait, non pas une intrigante rafalée comme Mrs. Fisher, mais une jeune fille recherchée par la plupart des hommes, lesquels auraient donné beaucoup pour un tel regard.

Un peu triste ?… pourquoi diable seriez-vous triste ?… Êtes-vous mécontente de votre dernier envoi de Doucet, ou bien Judy vous a-t-elle dévalisée hier soir au bridge ?

Lily secoua la tête en soupirant :

— J’ai dû abandonner Doucet, et le bridge aussi : mes moyens ne me le permettent pas… En fait, mes moyens ne me permettent aucune des choses que mes amies peuvent faire, et j’ai peur que Judy ne me trouve souvent bien ennuyeuse depuis que je ne joue plus aux cartes et que je ne suis plus habillée aussi bien que les autres femmes… Et vous aussi, vous allez me trouver ennuyeuse, si je vous parle de mes tracas ; mais je n’en ai fait mention que pour vous demander de m’accorder une faveur, la plus grande des faveurs…

Elle chercha son regard une fois encore, et elle sourit intérieurement, à la légère appréhension qu’elle lisait dans ses yeux.

— Mais, bien entendu… s’il s’agit de quelque chose que je peux faire…

Il s’arrêta court, et elle devina que son zèle était un peu refroidi par le souvenir des méthodes de Mrs. Fisher.

— La plus grande des faveurs ! — reprit-elle doucement. — Le fait est que Judy est fâchée contre moi, et je voudrais que vous fissiez la paix entre nous.

— Fâchée contre vous ?… Bah ! quelle histoire !… (Son soulagement se fit jour dans un éclat de rire.) Voyons, vous savez bien qu’elle vous est toute dévouée.

— Elle est ma meilleure amie, et c’est pourquoi je n’aime pas à la contrarier. Mais je suppose que vous êtes au courant : vous savez ce qu’elle désirait. Elle avait à cœur, pauvre chérie, de me voir épouser… épouser une grosse fortune.

Elle s’arrêta, hésitante, avec un léger embarras, et Trenor, se retournant brusquement, fixa sur elle un regard d’intelligence croissante :

— Une grosse fortune ?… Ô mon Dieu !… vous ne voulez pas dire Gryce ?… Non, vraiment, c’est lui ?… Oh ! n’ayez pas peur, je n’en parlerai pas ; vous pouvez avoir confiance, je n’ouvrirai pas la bouche… Mais Gryce, bonté divine, Gryce !… Et Judy a réellement cru que vous pourriez vous résigner à épouser ce sinistre petit serin ?… Mais vous n’avez pas pu, hein ? Et alors vous lui avez signifié son congé, et voilà pourquoi il a filé, ce matin, par le premier train ?

Il se pencha en arrière, se carrant encore plus sur le siège, comme s’il se dilatait dans la conscience joyeuse de sa propre perspicacité.

— Comment diable Judy a-t-elle pu croire que vous feriez une chose pareille ?… Moi, je le lui aurais bien dit, que jamais vous ne pourriez vous accommoder d’une pareille poule mouillée !

Lily poussa un soupir plus profond :

— Il me semble parfois — murmura-t-elle — que les hommes comprennent les mobiles d’une femme mieux que les autres femmes.

— Certains hommes, oui, sûrement !… Moi, je l’aurais bien dit à Judy, — répéta-t-il, exultant de la supériorité implicite qu’il s’acquérait sur sa femme.

— Je pensais bien que vous comprendriez : voilà pourquoi je désirais vous parler, — répliqua miss Bart. — Je ne peux pas faire un mariage de ce genre-là ; c’est impossible. Mais je ne peux pas davantage continuer à vivre comme le font toutes les femmes autour de moi. Je dépends presque entièrement de ma tante, et, bien qu’elle soit très bonne pour moi, elle ne me sert pas de pension fixe, et dernièrement j’ai perdu de l’argent au jeu, et je n’ose pas le lui dire… J’ai payé mes dettes de jeu, naturellement, mais il ne me reste presque rien pour mes autres dépenses, et, si je continue ma vie actuelle, je me trouverai bientôt dans de terribles difficultés… J’ai un tout petit revenu personnel, mais je crains qu’il ne soit pas bien placé, car il semble rapporter moins chaque année, et je suis tellement ignorante en matière d’argent que je ne sais pas si l’homme d’affaires de ma tante, qui s’en occupe, est de bon conseil.

Elle s’arrêta, un instant, et reprit d’un ton plus détaché :

— Je n’avais pas l’intention de vous ennuyer de tout cela, mais j’ai besoin de votre assistance pour faire comprendre à Judy que je ne peux pas, dans ce moment-ci, continuer à vivre comme il faut vivre au milieu de vous tous. Je m’en vais demain rejoindre ma tante à Richfield, et j’y passerai le reste de l’automne ; je renverrai ma femme de chambre et j’apprendrai à raccommoder mes nippes moi-même.

À ce tableau de la beauté en détresse, dont le pathétique était rehaussé par la légèreté de la touche, un murmure de commisération indignée échappa à Trenor. Vingt-quatre heures plus tôt, si sa femme l’avait consulté sur l’avenir de miss Bart, il aurait répondu que, pour une jeune fille sans le sou et avec des goûts extravagants, le mieux était d’épouser le premier homme riche qu’elle pourrait attraper ; mais, avec l’objet de la discussion à ses côtés, s’adressant à sa sympathie, lui donnant à sentir qu’il la comprenait mieux que ses amies les plus chères, et confirmant cette assurance par le muet appel de son exquise proximité, il était prêt à jurer qu’un tel mariage était un sacrilège, et que son propre honneur était engagé à faire tout ce qui dépendait de lui pour la protéger contre les conséquences de son désintéressement. Cet instinct était renforcé par la considération que, si elle avait épousé Gryce, elle aurait été entourée de louanges et d’approbations, tandis qu’ayant refusé de se sacrifier aux convenances de son intérêt, elle était seule à supporter tout le coût de la résistance. Que diable, s’il arrivait à tirer d’embarras une sangsue de profession comme Carry Fisher, simple habitude mentale correspondant aux titillations physiques de la cigarette ou du cocktail, il pouvait sûrement en faire autant pour une jeune fille qui en appelait à ses meilleurs sentiments et qui lui confiait ses chagrins avec toute la simplicité d’un enfant…

Trenor et miss Bart prolongèrent leur promenade bien après le coucher du soleil ; et, avant le retour, il avait essayé, avec quelque apparence de succès, de lui démontrer que, si elle voulait seulement se fier à lui, il pourrait lui gagner une jolie somme d’argent sans compromettre son modeste capital. Elle était trop sincèrement ignorante des manipulations de la Bourse pour comprendre ses explications techniques, ou peut-être même pour s’apercevoir qu’il glissait rapidement sur certains points : la brume qui enveloppait la transaction servit de voile à son embarras et, à travers la buée environnante, ses espérances se dilatèrent comme des lampes dans le brouillard. Elle retint seulement que ses modiques revenus se multiplieraient mystérieusement, sans risques pour elle-même, et l’assurance que ce miracle se produirait sous peu, sans fastidieux intervalle d’incertitude et de réaction, triompha de ses derniers scrupules.

De nouveau elle sentit l’allègement de son fardeau, et, en même temps, la mise en liberté d’activités réprimées. Une fois les soucis immédiats conjurés, il était aisé de prendre la résolution de ne jamais se retrouver dans de pareils embarras, et, dès lors que la nécessité de l’économie et du renoncement quittait le premier plan de sa conscience, elle était prête à faire face aux autres exigences que la vie pourrait lui imposer. Celle, par exemple, qui se présenta aussitôt, de laisser Trenor, sur le siège de la voiture, se pencher un peu, se rapprocher encore d’elle et poser une main protectrice sur la sienne, ne lui coûta qu’un frisson momentané de répugnance. Il entrait dans son jeu de lui faire sentir que son appel avait été une impulsion toute spontanée, causée par la sympathie qu’elle avait pour lui ; et la sensation retrouvée de son pouvoir sur les hommes, tout en consolant son amour-propre blessé, contribuait aussi à obscurcir le sentiment des droits auxquels l’attitude de Trenor faisait allusion. C’était un homme lourd et grossier, qui, sous son air d’autorité, n’était qu’un simple comparse dans le spectacle luxueux que payait son argent : sûrement, pour une fille adroite, ce serait chose facile que de le tenir par la vanité, et de laisser ainsi toutes les obligations de son côté, à lui.