Chronique de Guillaume de Nangis/Règne de Louis VIII (1223-1226)

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Règne de Louis VIII (1223-1226)

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[1223]


Jean, roi de Jérusalem, excessivement affligé de la perte de Damiette et de l’épuisement des siens, passa du pays d’outre-mer en Italie pour demander du secours au pape. Il y fut reçu avec honneur par le pape Honoré et par Frédéric, empereur des Romains, auquel il donna en mariage, en présence du pape, sa fille, unique héritière du royaume de Jérusalem, avec tous ses droits sur ce royaume. L’empereur en eut dans la suite un fils appelé Conrad. Je cesse ici de parler du royaume de Jérusalem, parce que, bien que plusieurs aient, par droit de succession, porté le titre de rois de Jérusalem, aucun, jusqu’à nos jours, n’y a véritablement régné.

Henri, fils de Frédéric, empereur des Romains, et de la sœur du roi d’Aragon, enfant âgé de dix ans seulement, fut, par l’ordre de son père, couronné roi d’Allemagne. Au commencement du mois de juillet, il apparut, pendant huit jours, avant le crépuscule de la nuit, dans le royaume de France, une comète, présage de malheurs. En effet, le roi Philippe, accablé depuis long-temps d’une fièvre quarte, ô douleur ! termina son dernier jour à Mantes, la veille des ides de juillet, après avoir mis toutes ses affaires en bon ordre. Le lendemain il fut enterré avec honneur dans le monastère de Saint-Denis en France, par le cardinal Conrad, évêque d’Ostie, qui était venu en qualité de légat dans la terre des Albigeois, et par vingt-quatre évêques et archevêques qui, par la volonté divine, se trouvaient là pour leurs affaires. Les obsèques se firent en présence de Jean de Brienne, roi de Jérusalem, qui partagea l’excessive douleur que causait cette mort infortunée à une innombrable multitude de chevaliers, de clercs et de peuple. Le même jour et à la même heure le souverain pontife de Rome, Honoré, étant dans une ville de la Campanie en Italie, célébra avec les cardinaux l’office des Morts pour ledit roi. Cette mort lui avait été miraculeusement révélée par un saint chevalier. Le roi étant donc enterré, Louis son fils fut, dans la vingt-sixième année de sa vie, le sixième jour d’août, couronné roi de France dans l’église de Rheims, avec Blanche sa femme, par Guillaume, archevêque de Rheims.

Le premier dimanche de Carême, Jean, roi de Jérusalem, prenant le bâton de pèlerin, partit pour Saint-Jacques en Galice. A son retour, le roi des Castille lui donna en mariage sa sœur Bérengère, nièce de Blanche, reine de France. Amaury, comte de Montfort, quittant le pays des Albigeois pour revenir en France à cause de la disette des vivres, abandonna Carcassonne, ville très-fortifïée, et d’autres châteaux conquis sur les hérétiques Albigeois avec des peines infinies.


[1224]


Le sixième jour de mai, Louis roi de France, et Conrad cardinal du Siège apostolique, convoquèrent à Paris un concile général dans lequel le pape Honoré révoqua de sa propre autorité, par l’entremise dudit cardinal, l’indulgence accordée par le concile de Latran à ceux qui se croiseraient contre les hérétiques Albigeois, et reconnut Raimond, comte de Toulouse, pour vrai catholique. Le lendemain de la fête de saint Jean-Baptiste, Louis, roi de France, rassembla une armée à Tours, d’où il marcha vers le château de Niort en Poitou, et assiégea le chevalier Savary de Mauléon, qui était dans ce château pour le défendre. Voyant la force du roi, Savary le lui rendit, à condition que lui et les siens pourraient se retirer la vie sauve. De là, après cette reddition, le roi s’avança vers Saint-Jean-d’Angely, dont les habitans vinrent au devant de lui, le recurent pacifiquement et avec honneur, et lui jurèrent ensuite fidélité, ainsi qu’ils le devaient. De là, le roi, partant pour La Rochelle, assiégea cette ville ; ayant fait dresser des machines, il livra pendant neuf jours de continuels assauts, et endommagea grandement les murs ; mais Savary de Mauléon, et près de trois cents chevaliers qui étaient dans la ville, aidés des habitans et d’un grand nombre de serviteurs, se défendirent avec courage, et attaquaient souvent le roi et les siens, Cependant, considérant enfin qu’ils ne pouvaient recevoir de secours d’aucune part, ils rendirent la ville au roi et lui jurèrent tous fidélité, à l’exception de Savary, qui se retira avec les Anglais. Alors les Limousins, les Périgourdins, et tous les grands d’Aquilaine, à l’exception des Gascons qui habitaient au-delà de la Gascogne, promirent fidélité au roi, qui s’en retourna en France.

A l’Octave de l’Assomption de Sainte-Marie, mère du Seigneur, un concile fut par l’autorité apostolique, célébré à Montpellier. Le pape Honoré donna ordre à l’archevêque de Narbonne d’écouter les conventions de paix que Raimond, comte de Toulouse, et les autres Albigeois, offraient à la sainte mère l’Église, et de lui mander ce qu’il y avait à faire. L’archevêque de Narbonne ayant convoqué les évêques, les abbés et tout le clergé de la province entière, reçut du comte de Toulouse et des autres barons, le serment de faire reconnaître dans tout le pays l’autorité de l’Église romaine, de rétablir les revenus du clergé, de faire promptement justice des hérétiques avoués et convaincus, et d’employer tout leur pouvoir à extirper de toute la province la perversité hérétique. Savary de Mauléon, qui avait passé en Angleterre avec les Anglais, ayant reconnu que, se défiant de lui, ils se préparaient à le perdre secrètement, prit une salutaire résolution, et, retournant en France, il se soumit, et fit hommage au roi Louis.


[1225]


Au temps de Pâques, il vint en Flandre un homme vêtu en pèlerin, qui se faisait passer pour Baudouin, empereur de Constantinople, qui avait disparu ; et il prétendait avoir été délivré, comme par miracle, des prisons des Grecs. Un grand nombre de nobles de Flandre, l’ayant vu, se rangèrent de son parti, frappés de quelques particularités qu’il leur rapportait, ainsi que de plusieurs façons de parler et gestes familiers au comte Baudouin ; mais Jeanne, comtesse de Flandre, qu’il avait privée du comté, se rendit vers le roi de France Louis, et le pria de la remettre en possession de son comté. Le roi ayant appris ce qui se passait, appela cet homme à Péronne, lui demanda qui l’avait fait chevalier, et dans quel endroit il avait fait hommage à son père le roi Philippe : comme il réclama un délai à ce sujet, et ne voulut point répondre, on lui ordonna de sortir du royaume de France dans l’espace de trois jours. Pendant qu’il s’en retournait il fut abandonné par les siens à Valenciennes. Enfin, s’étant enfui à travers la Bourgogne, sous le déguisement d’un marchand, il fut pris par un certain chevalier et livré à la comtesse de Flandre, dont les partisans lui infligèrent différens supplices et le pendirent enfin à un gibet.

Comme le roi de France Louis avait rassemblé une armée à Chinon pour soumettre le vicomte de Thouars, en cette ville arriva vers lui, à la fête des apôtres Pierre et Paul, Romain, diacre-cardinal de Saint-Ange. Le légat étant arrivé en France, le roi pour l’amour de lui, accorda une trêve au vicomte de Thouars jusqu’à la fête de sainte Madeleine, et, se rendant à Paris avec le légat, appela ses grands â une assemblée à laquelle se rendit le vicomte de Thouars, qui fit hommage au roi en présence du légat et des barons, et fit réparation de tous ses méfaits envers lui. Vers la Purification de la sainte Vierge Marie, Louis, roi des Français, et beaucoup de grands, d’archevêques et d’évêques et un grand nombre d’autres du royaume de France, s’étant réunis à Paris, prirent la croix de la main du cardinal Romain pour aller, combattre les hérétiques Albigeois.


[1226]


Vers l’Ascension du Seigneur, Louis roi de France, et tous les croisés se mettant en route contre les Albigeois, arrivèrent à Avignon la veille de la fête de saint Barnabé apôtre. Cette ville était depuis sept ans soumise à l’excommunication, à cause de sa perverse hérésie ; le roi et les barons en ayant aussitôt formé le siège y souffrirent beaucoup de maux, mais enfin l’ayant vigoureusement pressée jusqu’à la fête de l’Assomption de sainte Marie, ils s’en emparèrent, et y établirent pour évêque un certain moine de Cluny. Là mourut dans le camp, frappé d’une pierre lancée d’un pierrier, Gui, comte de Saint-Paul. Thibaut, comte de Champagne, s’en retourna chez lui sans la permission du roi ni du légat. Le roi, après avoir fait détruire les murs de la ville et raser dans l’intérieur cent maisons fortifiées de tours, emmena son armée. Dans sa marche à travers cette province, les villes, les châteaux et toutes les forteresses jusqu’à quatre lieues de Toulouse, se rendirent pacifiquement à lui ; revenant ensuite en France il mit à la tête de tout ce pays le chevalier Imbert de Beaujeu. Pendant le retour du roi, moururent Guillaume, archevêque de Rheims, et le comte de Namur, parent du roi de France, et frère de Henri, empereur de Constantinople. Le roi Louis, lui-même, étant arrivé à Montpensier en Auvergne, tomba de son lit, et mourut à l’octave de la Toussaint ; il fut porté jusqu’à Saint-Denis en France, et enterré avec honneur auprès de son père ; il eut pour successeur au trône son fils Louis, qui, par l’habileté et la prudence de sa vénérable mère la reine Blanche, un mois après la mort de son père, à savoir le premier dimanche de l’Avent, fut, à l’âge de moins de quatorze ans, couronné à Rheims par les mains de l’évêque de Soissons, le siége de Rheims étant alors vacant. La même année, Ferrand, comte de Flandre, qui avait été pendant douze ans retenu à Paris dans la prison du roi de France, fut délivré au prix de beaucoup d’argent. Le pape Honoré étant mort, Grégoire IX, cent quatre-vingt-deuxième pape, gouverna l’Église de Rome.