Chronique de Guillaume de Nangis/Règne de Louis VII (1137-1180)

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Règne de Louis VII (1137-1180)

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[1137]
Une sécheresse inouie
Louis le Jeune épouse Eléonore d’Aquitaine
Mort du roi Louis VI
Fondation de l’abbaye de Mortemar
Mort de Lothaire, Empereur des Romains : Conrad lui succède


Il y eut, depuis le mois de mars jusqu’au mois de septembre, une sécheresse inouie, au point que les sources, les puits et un grand nombre de rivières furent taris. Le roi des Français Louis, ayant appris la mort de Guillaume, duc d’Aquitaine, envoya en Aquitaine Louis, son fils, déjà couronné et sacré roi, pour épouser Eléonore, fille dudit duc. Louis, la recevant pour femme avec le duché d’Aquitaine, l’épousa à Bordeaux. Il eut d’elle dans la suite Marie, comtesse de Champagne, et Adèle, femme de Thibaut, comte de Blois. Un mois après le mariage du roi Louis le Jeune, dans les calendes d’août, mourut le roi Louis, son père, qui fut enterré dans l’église de Saint-Denis, en France. Son fils Louis, surnommé le Jeune, lui succéda. Dans la forêt de Lyon fut fondée l’abbaye de Mortemar. L’abbé d’Ourschamp, l’adoptant pour sa fille, y envoya ses moines. Lothaire, empereur des Romains, ayant fait en Italie une seconde irruption, mourut en revenant dans son pays, après avoir soumis l’Italie et la Pouille. Il eut pour successeur Conrad, neveu par sa sœur de l’empereur Henri.


[1138]
Mort de l’anti-pape Pierre de Léon
Famille de Thibaut de Champagne
Humilité de Guillaume de Nevers
Saint-Bernard, Saint-Malachie, Maître Gilbert


Pierre de Léon, qui s’était, par un schisme, emparé pendant huit ans du pontificat, mourut, frappé du jugement de Dieu. Alors le pape Innocent destitua ceux qu’il avait ordonnés, et les déclara, par le jugement de Dieu, incapables d’être élevés aux ordres de l’Église. Dans ce temps florissait Thibaut, comte de Champagne, père des orphelins, le défenseur des veuves, l’œil des aveugles, le pied des boiteux, qui soutenait les pauvres avec une singulière munificence, et se montrait incomparablement libéral à aider toutes sortes de religieux, et construisit des monastères. Il fit bâtir l’abbaye de Saint-Florent de Saumur, l’abbaye d’aumône de Cîteaux, et plusieurs autres. Il eut de Mathilde, sa noble épouse, allemande d’origine, Henri, comte de Champagne ; Thibaut, comte de Blois ; Etienne, comte de Sancerre ; Guillaume, qui fut d’abord élu archevêque de Chartres, ensuite archevêque de Sens, et après archevêque de Rheims ; Adèle, reine des Français, comtesse du Perche,comtesse de Bar, et femme du duc de Bourgogne. En ce temps florissait aussi le noble Guillaume, comte de Nevers, qui fit éclater sa merveilleuse dévotion, en se rendant, de puissant prince du siècle qu’il était, humble pauvre du Christ au monastère des Chartreux. Dans ce temps florissait saint Bernard, abbé de Clairvaux, et saint Malachie en Hibernie, qui ressuscita un mort. Alors florissait aussi maître Gilbert, surnommé Porré, aussi célèbre, et presque aussi incomparable dans les arts libéraux que dans la science des divines Ecritures. Il continua, d’après les saints pères, les commentaires de maître Anselme sur le psautier et les épîtres de saint Paul.


[1139]
Mort de Jean des Temps, à l’age de 361 ans
Un faux Empereur en Allemagne


A cette époque mourut Jean Des Temps, qui avait vécu trois cent soixante et un ans depuis le temps de Charlemagne, dont il avait été homme d’armes. Dans ce temps il s’éleva en Allemagne un faux empereur qui, après avoir vécu pendant quelques années dans la retraite à Soleure, en sortit, et prétendit faussement être l’empereur Henri, qui avait disparu. Ayant, par ses mensonges, séduit beaucoup de gens, il les attacha tellement à son parti, qu’il en advint de cruels et meurtriers combats, les uns le recevant, et les autres le proclamant publiquement un imposteur ; mais enfin son imposture fut reconnue, et il fut tondu moine de Cluny.


[1140]
Mort d’Hugues, chanoine de Saint-Victor
Les frères du roi Louis VII
Hommes d’église célèbres de ce temps
L’Impératrice Mathilde s’empare de la Normandie puis combat Etienne, roi d’Angleterre


En ce temps mourut maître Hugues, chanoine régulier de Saint-Victor à Paris. On construisit dans un endroit appelé Montdieu une maison de serviteurs de Dieu de l’ordre des Chartreux. Le monastère de Sainte-Marie de Froidemont, de l’ordre de Cîteaux, fut fondé dans l’évêché de Beauvais. Henri, frère de Louis, roi de France, se fit moine à Clairvaux, et, peu de temps après, fut élevé à l’évêché de Beauvais. Outre ce Henri, le roi de France eut d’autres frères, Robert, comte de Dreux, et Pierre, seigneur de Courtenai. Le pape Innocent fonda le monastère de Saint-Anastase, martyr ; et y ayant fait construire des demeures pour les moines, il demanda une société de moines et un abbé tirés de Clairvaux. On y envoya, avec une société de moines, Bernard, autrefois vicomte de la ville de Pise, qui dans la suite devint le pape Eugène.

Dans ce temps des hommes célèbres par leur dévotion et leur sagesse faisaient fleurir l’Église française : c’était Milon, évêque des Morins, remarquable par sa vertueuse humilité ; Éloi, évêque d’Arras, fameux par sa libéralité, sa sagesse et sa faconde ; Geoffroi, évêque de Langres ; Hugues, évêque d’Autun ; Goslin, évêque de Soissons ; Geoffroi, évéque de Chartres ; Aubry, archevêque de Bourges, homme savant et célèbre par la sagesse de ses conseils ; Suger, abbé de Saint-Denis en France, homme très-érudit. Parmi eux et beaucoup d’autres hommes remarquables par leur science, brillait éminemment Bernard, abbé de Clairvaux, homme de la plus éclatante dévotion, qui fit un grand nombre de miracles, prêcha avec la plus grande ferveur la parole de Dieu, fonda plusieurs monastères et gagna à Dieu beaucoup d’ames ; au point que les maîtres des écoles, accompagnés d’un grand nombre de clercs, accourant en foule des nations lointaines se ranger sous son excellente domination, remplirent la maison d’épreuves de plus de cent novices, et que quarante se firent moines en un jour. On voyait aussi fleurir maître Richard, chanoine régulier de Saint-Victor de Paris, qui écrivit, dans différens livres et traités, beaucoup de choses utiles à la sainte Église. Dans ce temps brilla aussi Hugues de Feuillet, moine de Saint-Pierre de Corbeil, qui composa un livre de la prison de l’âme et du corps ; d’autres disent que ce même Hugues fut chanoine régulier dans le territoire d’Amiens.

L’impératrice Mathilde, fille de Henri, roi d’Angleterre, après s’être emparée de la Normandie par le secours de Henri, roi de France (sic), passa en Angleterre, et, combattant contre le roi Étienne, ravagea par différentes guerres ce royaume, qui lui était dû de droit.


[1141]
Pierre Abélard
Roger, fils de Robert Guiscard, est sacré roi de Sicile
Etienne, roi d’Angleterre, prisonnier de l’Impératrice Mathilde, s’évade


Dans le même temps maître Pierre Abailard, fameux et très-célèbre dans la dialectique, d’abord marié, ensuite devenu moine de Saint-Denis en France, établi ensuite abbé en Bretagne, où il était né, ayant professé perfidement touchant la foi chrétienne, fut, par les soins de saint Bernard, abbé de Clairvaux, appelé à Sens devant les évêques et un grand nombre de religieux, en présence de Louis, roi des Français. Là, interpellé par eux sur les articles de la foi, comme il allait répondre selon la loi, épouvanté, il en appela à l’audience du Siège apostolique ; ayant ainsi éludé, il mourut peu de temps après dans son voyage vers l’Église de Rome, à Châlons, dans Saint-Marcel. Il avait fait construire dans l’évêché de Troyes, dans un pré auprès de Nogent-sur-Seine, où il avait coutume de demeurer, un monastère qu’il avait nommé le Paraclet. Il y fit venir, avec quelques nonnes, son ancienne femme, qui s’était faite religieuse à Argenteuil, mais qui avait été évincée du couvent avec plusieurs autres par Suger, abbé de Saint-Denis en France. Elle devint abbesse de ce monastère, après sa mort, et, continuant à prier fidèlement et assidûment pour lui, fit transporter son corps, du lieu où il était mort, audit monastère du Paraclet. On grava cette épitaphe sur son tombeau :

II suffit d’apprendre que ci-gît Pierre Abailard,

Qui seul connut tout ce qu’on peut savoir.

Roger de Sicile, fils de Robert Guiscard de Normandie, qui possédait la principauté de la Pouille et de la Calabre, excommunié par le pape Innocent, à cause des investitures des églises qu’il avait usurpées, le fit prisonnier dans un combat ; mais ensuite, ayant conclu la paix avec lui, il obtint de lui qu’il le couronnât roi de Sicile. C’était le premier des Normands qui eût possédé le titre de roi. Il s’empara ensuite de presque toute l’Afrique. Etienne, roi des Anglais, fut pris par l’impératrice Mathilde, fille du roi Henri ; mais peu après, s’étant échappé de sa prison, il défendit vigoureusement contre elle son royaume.


[1142]
Conflit entre Louis VII et Innocent II à propos de la nomination de l’arch. de Bourges
Raoul de Vermandois épouse la sœur d’Eléonore d’Aquitaine
Mort de Jean, Empereur de Constantinople : son fils Manuel lui succède


L’Église française fut troublée par une dissension qui s’éleva entre le pape Innocent et le roi de France Louis. Aubry, archevêque de Bourges, étant mort, le pape envoya en France Pierre, qu’il consacra pasteur de l’église de ladite ville ; mais, rejeté par le roi Louis, parce qu’il avait été ordonné sans son assentiment, il ne fut pas reçu dans la ville. Le roi Louis avait accordé à l’église de Bourges la liberté d’élire l’évêque qu’elle voudrait, excepté ledit Pierre, et il avait publiquement juré que de son vivant il ne serait pas archevêque. Pierre cependant, ayant été élu, partit pour Rome, et fut consacré par le pape Innocent, qui dit que le roi était un enfant qu’il fallait former et empêcher de s’accoutumer à de telles actions ; et il ajouta qu’il n’y avait pas liberté d’élection quand le prince exceptait quelqu’un, à moins qu’il ne soutînt devant le juge ecclésiastique que celui-ci n’était pas éligible, auquel cas le prince serait entendu comme un autre. Cependant le roi, comme on vient de le dire, refusa l’archevêque à son retour ; mais Thibaut, comte de Champagne, le reçut dans sa terre, dont toutes les églises lui obéirent. Le roi, indigné de cela, appela presque tous ses grands à faire la guerre avec lui au comte Thibaut. Raoul, comte de Vermandois, répudiant sa femme, prit en mariage Pétronille, sœur d’Éléonore, reine de France. C’est pourquoi, d’après les instantes sollicitations de Thibaut, comte de Champagne, Ives, légat de l’Église romaine en France, excommunia le comte Raoul, et suspendit les évêques qui avaient fait ce divorce.

Jean empereur de Constantinople, ayant assiégé pendant quelque temps la ville d’Antioche, fit la paix avec le prince et entra dans la ville. Ensuite, après avoir pris un grand nombre de forteresses pendant qu’il était à chasser et tendait son arc, il se blessa lui-même à la main gauche de sa flèche empoisonnée et en mourut. Manuel son fils lui succéda à l’empire.

[1143]
Un vent extraordinaire
Louis VII en guerre contre Thibaut de Champagne :
l’église de Vitry incendiée (1300 personnes mortes brûlées)
Mort d’Innocent II : Célestin II lui succède
Mort de Foulques d’’Anjou, roi de Jérusalem : son fils Baudouin lui succède


Au mois de janvier il souffla un vent extraordinaire qui renversa des églises et des maisons, et abattit à terre de vieux arbres. Louis, roi des Français, mena une armée contre Thibaut, comte de Champagne, et prit le château de Vitry, où le feu ayant été mis à une église, treize cents personnes de différens âges et de différens sexes y furent brûlées. On dit que le roi, touché de miséricorde, en versa des larmes, et quelques-uns prétendent que ce fut ce qui le détermina plus tôt a entreprendre le pèlerinage de Jérusalem. Le roi cependant donna le château de Vitry à Eudes de Champagne, neveu du comte Thibaut, qui lui avait enlevé son patrimoine. Le pape Innocent étant mort, Célestin II, cent soixante-neuvième pape, gouverna l’Église de Rome. Il conclut aussitôt la paix avec Louis, roi des Français.

A la Saint-Martin d’été, Foulques, roi de Jérusalem, étant à la chasse et poursuivant un lièvre, son cheval broncha et le jeta à terre ; ayant eu comme par miracle le cou rompu, il en mourut. Avant d’être roi de Jérusalem, tant qu’il avait été en possession du comté d’Anjou, il avait, ainsi que le disent quelques- uns, persécuté de tout son pouvoir l’église de Saint-Martin de Tours. Après sa mort, Baudouin, son fils régna avec sa mère, la reine Mélisende.

[1144]
Mort du pape Célestin II : Luce II lui succède
Paix entre Louis VII et Thibaut de Champagne
un certain Arnaud, après avoir critiqué le luxe du clergé de Rome, est pendu puis brûlé


Le pape Célestin étant mort, Luce II, cent soixante-dixième pape, gouverna l’Église de Rome. Par l’entremise de Bernard, abbé de Clairvaux, la paix fut rétablie entre Louis, roi des Français, et Thibaut, comte de Champagne. Un certain Arnaud, de la ville de Brescia en Italie, à qui l’austérité de sa vie avait attiré un grand nombre de sectateurs qu’il séduisait en s’élevant contre les richesses et le luxe du clergé de Rome, ayant été pris par quelques-uns, fut pendu et brûlé. C’était, comme dit saint Bernard dans ses lettres, un homme qui ne mangeait ni ne buvait, mais qui, ainsi que le diable, avait faim et soif du sang des ames, qui convertissait en poison l’éloquence et la science, qui avait une tête de colombe et une queue de scorpion, vomi par Brescia, abhorré de Rome, repoussé de la France, exécré de l’Allemagne.


[1145]
La ville d’Edesse prise par les Turcs
Décès du Pape Luce
Schisme Eugène III / Jourdan
Famine en France


Edesse ou Roha, ville de Mésopotamie, qui renfermait les corps des apôtres Thomas et Thaddée, et n’avait jamais été souillée des ordures de l’idolâtrie depuis qu’elle s’était pour la première fois convertie à la foi chrétienne, fut assiégée et prise par les Turcs ; l’évêque de la ville fut décollé et les saints lieux profanés ; plusieurs milliers d’hommes furent égorgés, et beaucoup emmenés en servitude. Le pape Luce assiégea dans le Capitole les sénateurs romains, qui s’étaient élevés contre les églises ; mais il mourut peu de temps après.

Eugène III, cent soixante-onzième pape, gouverna l’Église de Rome. D’abord vice-seigneur de l’église de Pise, ensuite moine de Clairvaux et disciple de saint Bernard, puis créé abbé de Saint-Anastase, martyr, il fut tenu pour un homme digne d’honneur et d’une éternelle mémoire. Les Romains lui ayant opposé Jourdan, patrice et sénateur, le chassèrent de la ville ; une sédition s’étant élevée parmi le peuple, il secoua la poussière de ses pieds sur les factieux, et les laissant vint en France. Saint Bernard l’ayant accompagné, fit beaucoup de miracles dans le voyage. A Spire, ville d’Allemagne, un si grand concours de peuple se pressa autour de lui, à cause des miracles qu’il opérait sur les malades, que Conrad, roi des Romains, craignant que la foule ne l’étouffât, ôta son manteau, et le prenant dans ses propres bras, le transporta hors de la basilique. Ledit saint homme Bernard écrivit, pour le pape Eugène, un livre très subtil et très-utile, intitulé de la Considération. Dans le même temps, une grande famine désola la France.


[1146]
Louis VII prend la Croix
Anselme devient le 1er évêque de Tournai
Une vierge allemande a la révélation de choses véritables


Le roi de France Louis, enflammé de zèle à la nouvelle de la prise de Roha, ville de Mésopotamie, ou plutôt, comme d’autres empereurs, touché en sa conscience de l’incendie de Vitry, reçut la croix à Vézelai au temps de Pâques, et résolut avec les grands de son royaume et une innombrable multitude de gens, d’entreprendre le pélerinage d’outremer.

L’église de Tournai, qui, pendant environ six cents ans, depuis le temps de saint Médard, soumise à l’évêque- de Noyon, n’avait pas eu d’évêque particulier, commença à en avoir un. Anselme, consacré abbé de Saint-Vincent de Laon par le pape Eugène, fut consacré évêque de Tournai. Dans le pays d’Allemagne, il y avait une admirable vierge, d’un âge avancé, qui avait reçu de telles grâces de Dieu que, laïque et non lettrée, ravie souvent en des sommeils miraculeux, elle avait non seulement la révélation de choses véritables qu’elle publiait ensuite, mais dictait en latin, et faisait ainsi dictant des livres de la doctrine catholique. Telle était, au rapport de quelques-uns, sainte Hildegarde, qui, dit-on, fit beaucoup de prédictions.


[1147]
Conrad devient Empereur des Romains
Une armée navale s’empare de Lisbonne
Conrad et Louis VII partent en croisade


Conrad ayant été établi empereur des Romains à Francfort, le jour de la Purification de sainte Marie, saint Bernard, abbé de Clairvaux donna au roi et à tous les princes d’Allemagne la croix de pélerins d’outre-mer. Alors les pélerins se multiplièrent à l’infini. L’armée navale de Dieu, composée de près de deux cents vaisseaux, rassemblés d’Angleterre, de Flandre et de Lorraine, partit la veille des ides d’avril, de Dartmouth, port d’Angleterre, assiégea le 4 des calendes de juillet, la veille de la fête des apôtres Pierre et Paul, Lisbonne, ville d’Espagne, et par la puissance de Dieu et sa propre adresse, s’en empara après un siège de quatre mois : quoiqu’ils ne fussent que treize mille, ils tuèrent cependant deux cent mille cinq cents Sarrasins. Étant ainsi entrés dans la ville au milieu des hymnes et des cantiques, ils consacrèrent une église, et y établirent un évêque et des clercs. Trois muets reçurent l’usage de la parole sur les corps des Chrétiens morts. Conrad, empereur des Romains, ayant, au mois de mai, pris le chemin d’outre-mer avec une innombrable multitude de pélerins, passa heureusement le Bosphore. S’étant inconsidérément détourné pour assiéger Iconium, les grains de la terre furent consumés et les vivres manquèrent. Les hommes étant tourmentés par la famine, il revint sans avoir réussi, et, poursuivi par les Turcs, perdit beaucoup de milliers des siens. Louis, roi des Français, prit avec sa femme, la reine Éléonore, le chemin d’outre-mer, le 30 mai, c’est-à-dire le mercredi après la Pentecôte, et partit pour la Hongrie avec un grand nombre de milliers d’hommes tout équipés. Ayant passé le Bosphore, il se rencontra avec Conrad, empereur des Romains. Cet empereur, abandonné d’un grand nombre des siens que la disette forçait à s’en retourner chez eux, et accompagné d’un petit nombre de gens seulement, fut accueilli avec bienveillance par les Français, et fit route pendant quelque temps avec eux. Mais l’approche de l’hiver et le desir de faire reposer les siens, le ramenèrent à Constantinople. L’hiver étant passé, l’empereur des Grecs lui prêta assistance, et lui donna des vaisseaux pour le conduire à Jérusalem. Dans le même temps, l’administration de tout le royaume de France fut confiée à Suger, abbé de Saint-Denis en France.


[1148]
Saint-Bernard réfute Me Gilbert, évêque de Poitiers
Le sang du Christ répandu sur le tapis devant l’autel
Conrad et Louis VII subissent des revers
Mort d’Alphonse, comte de Saint-Gilles ; son fils prisonnier des Turcs


Le pape Eugène tint à Rheims un concile dans lequel saint Bernard, l’Achille de son temps, réfuta publiquement maître Gilbert, surnommé Porrée, dans une discussion qu’il eut seul à seul avec lui. Ce Gilbert, évêque de Poitiers, était très-instruit dans les saintes Écritures mais dans sa folie il sonda des choses trop profondes pour lui. Ne concevant pas simplement l’unité de la sainte Trinité, et la simplicité de la Divinité, et n’écrivant pas selon la foi sur ce sujet, il nourrissait ses disciples de pains cachés et d’eaux inconnues. Il n’avouait pas facilement aux personnes en autorité toute sa sagesse ou plutôt toute sa folie, car il craignait ce que l’on rapporte lui avoir été dit à Sens par Pierre Abailard « C’est de toi maintenant qu’il s’agit, car le feu est à la maison voisine. » Enfin, comme déjà le scandale des fidèles augmentait à ce sujet, et que les murmures croissaient, Gilbert fut appelé en jugement, et sommé de remettre le livre dans lequel il avait vomi des blasphèmes graves, il est vrai, mais couverts sous certains mots. Saint Bernard, découvrant d’abord par de subtiles interrogations tout ce que Gilbert s’efforçait de cacher sous des paroles équivoques, le réfuta pendant deux jours que dura la discussion, tant par ses propres argumens que par les témoignages des saints. Considérant que quelques-uns des juges, bien qu’ils condamnassent ses doctrines blasphématoires, répugnaient cependant à ce qu’il lui fût fait personnellement aucun mal, Bernard s’enflamma de zèle, et provoqua une assemblée particulière de l’Église française. Enfin, dans une assemblée commune des pères de dix provinces, les uns évêques, et un grand nombre abbés, ils opposèrent à de nouveaux dogmes un symbole nouveau, composé par l’homme de Dieu, et au bas duquel étaient signés les noms de chacun, afin de manifester à leurs confrères leur zèle, soit louable, soit blâmable. Enfin, cette erreur fut condamnée par le jugement apostolique et l’autorité de toute l’Église. L ’évêque Gilbert, interrogé s’il consentait à cette condamnation, y consentit, et rétracta publiquement ce qu’il avait écrit et soutenu auparavant. Il obtint ainsi l’indice de ses juges et surtout parce que dès le commencement il était convenu d’entrer dans cette discussion, à condition qu’il promettrait de corriger librement son opinion sans aucune obstination, selon le jugement de la sainte Église.

Il arriva après le concile que, pendant que le pape célébrait la messe dans la grande église, et que selon la coutume romaine un des ministres de l’autel lui apportait le calice, je ne sais par quelle négligence des ministres, le sang du Seigneur fut répandu sur le tapis devant l’autel. Cet événement frappa d’une grande terreur les plus savans, qui pensaient avec certitude qu’une chose de cette sorte n’arrivait jamais dans aucune église qu’elle ne fût menacée de toutes parts d’un grand danger ; et comme cet événement était arrivé dans le Siège apostolique, on craignait que l’Église universelle ne fût en proie à tous les périls. Cette opinion n’était certes pas sans fondement, car cette même année, Conrad, empereur des Romains, comme on l’a dit plus haut, vit son armée détruite par les Turcs en Orient, et put à peine s’échapper. Le roi de France Louis, et son armée française, se rendant vers la Terre-Sainte, à travers les déserts de la Syrie, éprouvèrent de très-grandes pertes par la ruse et la fourberie des Grecs, et par les fréquentes attaques des Turcs, et furent tourmentés par une si violente famine, que quelques-uns d’entre eux se nourrirent de la chair des chevaux et des ânes. On dit qu’alors, à Jérusalem, le tonnerre se fit entendre dans le temple du Seigneur ou sur le mont des Oliviers, comme un présage de cette calamité. Les loups même, en beaucoup de lieux et de villes, dévorèrent des hommes. Alphonse, comte de Saint-Gilles, s’étant rendu dans la Palestine avec une grande armée navale, comme on attendait de lui quelque grande entreprise, mourut à Césarée, ville de Palestine, empoisonné, comme le disent quelques-uns, par la trahison de la reine de Jérusalem ; alors son fils, encore jeune, craignant pour lui-même, entra dans un château du comte de Tripoli, son oncle mais, par la trahison de cette même reine, il fut pris avec sa sœur par les Turcs.


[1149]
Eugène III en Italie
Mésentente entre Louis VII et Eléonore à Antioche
Conrad et Louis VII assiège Damas puis Ascalon
Roger, roi de Sicile, attaque l’Afrique
Mort de Saint-Malachie


Le pape Eugène revint du pays de France en Italie, et livra aux Romains des combats dont les succès variés ne lui permirent pas de réussite. L’armée de Louis, roi des Français, ayant été défaite dans les déserts de la Syrie, il vint à Antioche, où il fut reçu avec honneur par le prince Raymond, frère de Guillaume, de bonne mémoire, duc d’Aquitaine, père d’Éléonore, reine des Français. Lorsqu’il se fut arrêté en cette ville pour reposer, refaire et remettre le reste de son armée, sa femme, la reine Éléonore, trompée par la fourberie de son oncle, le prince d’Antioche, voulut y rester. Le prince espérait en effet que le retard du roi de France lui ferait remporter la victoire sur les Turcs, ses voisins. Comme le roi se préparait à arracher sa femme de ces lieux, elle lui représenta sa parenté, disant qu’il ne leur était pas permis de demeurer plus long-temps ensemble, parce qu’il y avait entre eux consanguinité au quatrième degré. C’est de quoi le roi fort troublé, quoiqu’il l’aimât d’un amour presque immodéré, se détermina à l’abandonner ; mais ses conseillers et les grands refusèrent d’y consentir. Elle fut donc forcée malgré elle de partir pour Jérusalem avec le roi, son mari ; mais quoique tous deux dissimulassent autant qu’il leur était possible, ils eurent toujours cet outrage à coeur. Conrad, empereur des Romains, et Louis, roi de France, s’étant réunis à Jérusalem, partirent, d’après le conseil des barons, pour assiéger Damas. Cette ville ayant été assiégée pendant trois jours par les Français, les Allemands et les habitans de Jérusalem, comme les murs extérieurs qui entouraient les jardins étaient déjà pris, et qu’on avait lieu d’espérer de s’emparer bientôt de la ville, on leva le siège. Ce fut, dit-on, par la fourberie des princes de la Palestine, mécontens de ce que les rois l’avaient promise, dès qu’elle serait prise, à Thierri, comte de Flandre. S’étant donc éloignés, le roi des Français et l’empereur des Romains s’assemblèrent de nouveau avec leurs troupes à Joppé, à un jour fixé, pour assiéger Ascalon ; mais les habitans de Jérusalem ne s’étant pas trouvés au jour convenu, l’empereur Conrad se rendit par mer à Constantinople, et les barons du roi de France étant retournés chez eux, il demeura un an à Jérusalem, accompagné seulement d’un petit nombre de gens. En ce même temps Roger, roi de Sicile, attaqua l’Afrique à la tête d’une armée navale, et ayant pris la ville appelée Afrique et plusieurs châteaux, renvoya librement à son siège l’archevêque d’Afrique, qui était venu à Rome comme prisonnier pour y être consacré. Conrad, empereur des Romains, et Manuel, empereur des Grecs, se réunirent, et préparèrent une expédition contre Roger, roi de Sicile ; mais leur armée ayant été tourmentée par la famine et l’intempérie de l’air, Conrad retourna chez lui. Saint Malachie, évêque d’Irlande, revenant de Rome, mourut et fut enterré à Clairvaux. Sa vie a été écrite par saint Bernard.


[1150]
Retour de Louis VII en France après avoir été fait prisonnier par les Grecs et libéré par les Siciliens
Mort au combat de Raimond d’Antioche
Baudouin de Jerusalem s’empare d’une forteresse près de Damas
Mort d’Hugues,archevêque de Tours : Engebaud lui succède


Louis, roi de France, s’étant embarqué pour retourner de Palestine dans son pays, tomba au milieu de vaisseaux grecs qui lui avaient préparé des embûches. Comme ils l’emmenaient pour le présenter à l’empereur Manuel, qui assiégeait Corfou, ils furent attaqués par George, commandant des vaisseaux du roi de Sicile. George, après avoir ravagé et dépouillé les provinces grecques, s’était approché de Constantinople même, la ville royale, avait lancé dans le palais de l’empereur des traits enflammés, et incendiant les faubourgs, avait violemment enlevé les fruits des jardins du roi. De là, s’en retournant, il rencontra les vaisseaux grecs qui avaient pris le roi des Français, Louis. Il les attaqua et leur arracha le roi, qu’il conduisit avec honneur en Sicile, joyeux de son triomphe et de sa victoire. Le roi de Sicile avait fait en sorte qu’il en fût ainsi, car il craignait les embûches des Grecs, et desirait trouver l’occasion de montrer l’affection qu’il portait au roi et au royaume des Français. Louis fut par lui conduit avec honneur jusqu’à Rome, où ayant été reçu du pape Eugène avec joie et magnificence, il s’en retourna ensuite heureusement en France.

Aux calendes d’août Raimond, prince d’Antioche, ayant fait une sortie contre les Turcs, un grand nombre des siens furent pris ou tués, et lui-même périt par les embûches des ennemis. Les Turcs, portant partout sa tête, s’emparèrent de presque toutes les villes et châteaux de ce prince, à l’exception d’Antioche. Comme ils incommodaient excessivement cette ville, Baudouin, roi de Jérusalem, entra contre eux en Syrie, et leur ayant fait beaucoup de mal, s’empara d’une de leur forteresse aux environs de Damas, et rendit les Damasquins pour jamais tributaires. Les chevaliers du Temple, qui rebâtissaient Gaza, ville de Palestine, incommodèrent violemment les Ascalonites. Hugues, archevêque de Tours, étant mort, Engebaud lui succéda.


[1151]
Par le fait des moines de Citeaux, St-Bernard ne se rend pas à Jérusalem
Barthélémy, évêque de Laon, devient moine
Mort de Thibaut de Champagne
Mort de Geoffroi, comte d’Anjou : son fils Henri lui succède


Il y eut en France des assemblées auxquelles assista le pape Eugène, dans le but d’envoyer à Jérusalem saint Bernard, abbé de Clairvaux, pour en encourager d’autres. On prêcha de nouveau dans un très-grand sermon le voyage d’outre-mer, mais tout manqua par le fait des moines de Cîteaux. Barthélemy, évêque de Laon, dans la trente-huitième année de son épiscopat, méprisant l’éclat du monde, revêtit l’habit monacal à Fuscy. Thibaut, comte de Champagne, mourut et fut enseveli à Livry. Quelqu’un a dit de lui

Par ta bonté, excellent comte, tu appartins à tous ;

Ainsi fais-tu maintenant par ta renommée qui te survit.

Geoffroi comte d’Anjou, ayant pris le château de Montreuil à Girard Berlay, mourut et fut enseveli au Mans dans l’église de Saint-Julien. Il eut pour successeur dans le comté d’Anjou, Henri, son fils, qu’il avait eu de l’impératrice Mathilde, fille de Henri, roi d’Angleterre, et que le roi de France, Louis, avait auparavant investi, à l’exclusion du roi Etienne, du duché de Normandie qui lui revenait de droit.


[1152]
Louis VII répudie Eléonore
Filles de Louis VII et d’Eléonore
Eléonore épouse Henri, Duc de Normandie
Enfants d’Henri de Normandie et d’Eléonore
Querelle entre la reine de Jérusalem et son fils
Le roi de Mauritanie et le roi de Bulgarie sont tués par les Mésamutes
Mort de Raoul de Vermandois : Philippe, Comte de Flandre, lui succède
Mort de Conrad,empereur des Romains : son neveu Frédéric, duc de Saxe, lui succède
Mort d’Hugues, évêque d’Autun, de Josselin, évêque de Soissons, et de Suger, abbé de Saint-Denis


Louis, roi de France, enflammé de jalousie, alla en Aquitaine avec Éléonore, sa femme, retira ses garnisons et ramena ses gens de ce pays. En revenant il répudia, au château de Beaugency, sa femme, qu’il affirma sous serment être liée à lui de parenté. Il en avait eu deux filles, Marie que dans la suite Henri, comte de Troye, prit en mariage, et Alix qui fut mariée dans la suite à Thibaut, comte de Blois. Le divorce ayant donc été prononcé entre le roi de France et Eléonore, sa femme, comme elle s’en retournait dans sa terre natale, Henri, duc de Normandie et comte d’Anjou, vint à sa rencontre et l’épousa d’où il s’éleva entre lui et le roi Louis une violente discorde. Dans la suite, ledit Henri, duc de Normandie, eut de ladite reine Éléonore, Henri, Richard et Jean, qui devinrent plus tard rois d’Angleterre, et Geoffroi, comte de Bretagne. Il en eut aussi quatre filles, dont l’une fut donnée en mariage au roi de Castille, d’où naquit Blanche, reine de France, mère du roi saint Louis ; l’autre fut mariée à Alexis, empereur de Constantinople ; la troisième au duc de Saxe, d’où naquit Othon, qui devint dans la suite empereur des Romains ; la quatrième au comte de Toulouse, et de ce mariage naquit Raimond, dont la fille fut dans la suite mariée à Alphonse, comte de Poitou, frère de saint Louis, roi de France. La reine de Jérusalem vivant avec les ennemis de la foi dans une grande familiarité, le roi Baudouin, son fils, se révolta contre elle, et assiégea et prit ses places fortes. Elle l’empêcha de nouveau d’entrer dans la ville sainte mais il y pénétra plus tard par force, et l’assiégea dans la citadelle. Ayant fait la paix avec lui, elle garda Naplouse pour elle, et abandonna paisiblement à son fils le reste du royaume.

Dans le même temps, les Mésamutes, que quelques-uns disent être les Moabites, après s’être emparés du royaume de la Mauritanie et en avoir attaché le roi à un gibet, tuèrent aussi le roi de Bulgarie, envahirent son royaume, et menacèrent même d’attaquer la Sicile, la Pouille et Rome. Le pape Eugène ayant fait la paix avec les Romains entra dans la ville de Rome, et y demeura d’abord un an avec eux. Raoul, comte de Vermandois, mourut, et par le secours de Louis, roi des Français, son comté fut dévolu à Philippe, comte de Flandre. Conrad, empereur des Romains, mourut sans la bénédiction impériale. Frédéric, duc de Saxe, son neveu, lui succéda par élection. En ce temps, moururent des hommes fameux par leur piété et leur science, Hugues, évêque d’Autun, Josselin, évêque de Soissons, et Suger, abbé de Saint-Denis en France.

[1153]


Le pape Eugène étant mort, Anastase iv, Romain de nation, cent soixante-douzième pape, gouverna l’Église de Rome. La même année, saint Bernard, abbé de Clairvaux, de vénérable sainteté et mémoire, illustre par ses actions, et après avoir gagné beaucoup d’ames à Dieu, se reposa dans une heureuse fin, après avoir fondé cent soixante monastères de son ordre, et s’être manifesté par plusieurs miracles. Tandis qu’un grand nombre de ses disciples avaient été élevés à l’épiscopat, à l’archiépiscopat, et même à la papauté, il ne voulut jamais qu’on le fit évêque ni archevêque, quoiqu’il eût été élu et appelé très-souvent dans plusieurs lieux. Il ordonna que l’on mît avec lui dans son tombeau et que l’on plaçât sur sa poitrine les reliques de l’apôtre saint Thaddée, afin, qu’il se trouvât uni à ce même apôtre le jour de la commune résurrection, comme il l’était par la foi et la dévotion.

Louis, roi des Français, ayant attaqué la Normandie, assiégea et prit le château de Vernon pendant que le duc Henri était en Angleterre. Henri, duc de Normandie et d’Aquitaine, et comte de Poitiers et d’Anjou, attaquant vigoureusement Etienne, roi d’Angleterre, ce roi, affaibli par les fatigues de la vieillesse, privé en outre, par la mort de son fils Eustache, de l’espoir d’un héritier, conclut la paix avec l’impératrice Mathilde et son fils Henri, aux conditions suivantes : après lui, le royaume d’Angleterre devait paisiblement revenir à Henri qui l’adoptait pour père, et qu’il adoptait pour fils. Le roi Etienne demeura donc en paix sur le trône d’Angleterre, et Henri, agissant au nom du roi, rétablit tout en Angleterre sur l’ancien pied. Baudouin, roi de Jérusalem, s’étant emparé de tout le royaume, prit, après un long siége, Ascalon, ville de Palestine ; mais ce ne fut pas sans de grands dommages et la perte de beaucoup des siens.

Dans ce temps florissaient en France Pierre, évêque de Lombardie ; Eudes, évêque de Soissôns, et Ives, évêque de Chartres. Pierre écrivit un volume de sentences, divisé en quatre livres, utilement compilé, d’après les diverses paroles des saints et docteurs. Il expliqua plus au long et plus clairement les commentaires sur le psautier et les épîtres de saint Paul, ornés par Anselme, évêque de Laon, de gloses interlinéaires et marginales, et continués ensuite par Gilbert Porrée.


[1154]


En ce temps mourut Roger, roi de Sicile, qui se rendit célèbre par d’utiles actions, après avoir remporté sur les Sarrasins d’illustres victoires et s’être emparé de leurs terres. Il laissa un fils, nommé Guillaume, qui ne lui fut pas inférieur, et hérita de son trône comme de ses victoires. Etienne, roi d’Angleterre, étant mort, Henri, duc de Normandie et d’Aquitaine, et comte d’Anjou et de Poitou, fut élevé au trône. Dans la suite, il s’empara de la plus grande partie de l’Irlande. Le pape Anastase étant mort Adrien IV, cent soixante-treizième pape, gouverna l’Église de Rome. Anglais de nation, il couronna aussitôt empereur Frédéric, roi des Romains. Les Romains s’étant opposés à ce couronnement, ils furent puissamment repoussés par les Allemands. Louis, roi des Français, prit en mariage à Orléans Constance, fille de l’empereur d’Espagne, distinguée par l’honnêteté de ses mœurs. Elle fut en cette ville sacrée reine par Hugues, archevêque de Sens, ce qui fut mal pris de Samson, archevêque de Rheims, qui le supporta avec peine, disant que le sacre du roi et de la reine de France lui appartenait, en quelque endroit qu’il se fît. Ives, évêque de Chartres, très-instruit dans les décrets et les lois, soutint contre lui, autant par des raisonnemens que par des exemples, que le sacre des rois de France ne lui appartenait pas exclusivement, disant qu’il ne pourrait prouver par aucun écrit ou exemple que lui, ou aucun de ses prédécesseurs, eût sacré quelque roi ou quelque reine de France hors de la province belgique de la France, et qu’il ne lui était pas permis, d’après le droit commun, de s’approprier un droit particulier dans la métropole où le diocèse d’un autre. Le roi Louis eut de la reine Constance une fille, nommée Marguerite, qui fut mariée à Henri le Jeune, roi d’Angleterre, et, après la mort de celui-ci, à Bêle, roi de Hongrie.


[1155]


Le dix-huitième jour de janvier, dans 1e pays de Bourgogne, il y eut dans une seule nuit trois tremblemens de terre, qui renversèrent un grand nombre d’édifices. Guillaume, roi de Sicile, ayant conduit une armée en Égypte, dépouilla et ravagea la ville de Thanis. A son retour, il attaqua le fourbe empereur des Grecs, et, quoiqu’on petit nombre, les Siciliens prirent, dépouillèrent et vainquirent cent quarante vaisseaux grecs.


[1156]


Guillaume, roi de Sicile, prit et extermina ceux qui s’étaient emparés en Italie du château de Pouzzoles. Le roi des Babyloniens fut tué par un de ses grands et comme celui-ci s’enfuyait avec d’immenses trésors, il fut tué par les chevaliers du Temple, et son fils fut pris avec toutes ses richesses. Frédéric, roi, des Romains, ayant passé les Alpes, combattit vigoureusement contre l’Italie, et détruisit les châteaux de ses ennemis. Louis, roi de France, délivra l’église de Sens des perverses exactions dont elle avait coutume d’être accablée à la mort de son archevêque.


[1157]


Frédéric, empereur des Romains, assiégeant avec une armée innombrable les villes et les châteaux d’Italie, en prit un grand nombre, mais il demeura près de sept ans au siège de Milan. Engebaud, archevêque de Tours, étant mort, Josse, Breton, lui succéda. Marguerite, fille du roi de France Louis et de la reine Constance, fut fiancée à Henri, fils aîné de Henri, roi d’Angleterre, et la paix fut conclue entre eux.

[1158]


Dans le pays de Saxe, une nonne, nommée Elisabeth, eut de merveilleuses visions de la Conception, la Nativité et l’Assomption de la sainte vierge Marie, mère de Dieu, et de la gloire des onze mille vierges. Dans ce temps florissait Thibaut, archevêque de Cantorbéry, auparavant moine du Bec, en Normandie. C’était un homme louable et magnifique en tout, et aussi expérimenté dans les affaires séculières que dans les affaires ecclésiastiques. Par son influence, saint Thomas, depuis martyr, archidiacre de Cantorbéry, fut créé chancelier de Henri, roi d’Angleterre. Aux nones de septembre, parut dans la lune le signe de la croix. On vit, du côté de l’Occident, trois soleils, dont deux s’étant dissipés peu à peu, le soleil de ce jour-là, qui tenait le milieu, resta jusqu’à son coucher.

[1159]


Après la mort du pape Adrien, Alexandre iii, Toscan de nation, cent soixante-quatorzième pape, gouverna l’Église de Rome. Les cardinaux divisés, favorisés par l’empereur Frédéric, lui opposèrent Octavien, et déchirèrent l’Église par un funeste schisme. C’est pourquoi les grands du pays furent en discorde, les uns favorisant Alexandre, et les autres Octavien. Louis, roi de France, et Henri, roi d’Angleterre, avec leurs prélats, reçurent Alexandre pour leur père et seigneur.

[1160]


Il y eut une éclipse de lune, et Constance, reine de France, mourut. Après sa mort, le roi Louis prit pour troisième femme Adèle, fille de Thibaut, comte de Champagne, dont nous avons plus haut rapporté la mort. Hugues, archevêque de Sens, sacra Adèle reine de France à Paris, en présence de trois cardinaux de l’Église romaine. Vers le même temps commencèrent les miracles de sainte Marie de Roche d’Amant.


[1161]


Guillaume, comte de Nevers, mourut, et eut pour successeur Guillaume, son fils, qui éprouva beaucoup de dommages de la part du comte de Joigny et du comte de Sancerre ; mais enfin il l’emporta sur eux. Henri, roi d’Angleterre, duc d’Aquitaine et de Normandie, s’avança vers Toulouse, à la rencontre du comte de cette ville. Mais comme le roi de France Louis y était entré pour la défendre, le roi Henri se retira, n’osant pas assiéger son seigneur.


[1162]


Baudouin, roi de Jérusalem, étant mort sans héritiers, son frère Amaury lui succéda. Il y eut une grande famine par tout le royaume de France. Les Milanais, assiégés depuis sept ans par Frédéric, empereur des Romains, étant tourmentés de la disette, et voyant que les autres villes d’Italie avaient renoncé à la révolte, se rendirent à l’Empereur, qui détruisit les murs de la ville, renversa les tours, et dispersa les habitans dans les environs. Cela fait, Renaud, archevêque de Cologne, transporta de Milan en cette ville les corps des trois rois Mages qui avaient adoré le Seigneur Jésus-Christ dans Bethléem. Ces corps avaient été autrefois apportés de Constantinople à Milan. Le pape Alexandre vint en France, et fut reçu par les rois de France et d’Angleterre. Saint Thomas devint archevêque de Cantorbéry en Angleterre.


[1163]


A la Pentecôte le pape Alexandre tint un concile à Tours, et ensuite à la fête de saint Jérôme, venant à Sens, il y demeura pendant un an et demi. Saint Thomas, archevêque de Cantorbéry, exilé d’Angleterre, se réfugia en France. S’étant rendu à Sens auprès du pape Alexandre, il lui fit connaître les coutumes d’après lesquelles le roi d’Angleterre l’avait exilé. Il s’expliqua devant le pape et les cardinaux avec de si bonnes raisons, que le pape, admirant sa sagesse, le reçut avec honneur, lui rendant grâces de ce que, dans des temps si dangereux, il avait entrepris de défendre l’Église de Dieu contre les attaques des tyrans. Alors le pape condamna pour jamais ces coutumes anglaises, et enchaîna sous un éternel anathème ceux qui les observeraient et ceux qui les feraient exécuter. Saint Thomas, par le conseil du pape, se rendit au monastère de Pontion, et y demeura pendant près de deux ans ; ensuite demeurant à Sens dans le monastère de Sainte-Colombe, il fut soutenu aux frais du roi de France Louis. Le pape Alexandre consacra à Sens, dans l’église de Saint-Étienne, l’autel des saints apôtres Pierre et Paul. Il consacra aussi le monastère de Sainte-Colombe. Guillaume, comte de Nevers, vainquit dans un combat Étienne, comte de Sancerre, tuaet rit un grand nombre des siens.


[1164]


Le roi d’Angleterre Henri, apprenant avec quel honneur saint Thomas, archevêque de Cantorbéry, avait été reçu par le pape Alexandre, et sachant qu’il avait choisi Pontion pour le lieu de sa demeure, ne pouvant plus exercer sur lui sa colère s’emporta contre les siens à des cruautés inouies ; il ordonna que partout où on trouverait quelqu’un de sa parenté, homme ou femme, ils fussent dépouillés de leurs biens et héritages, et chassés de son royaume ; et dans la vue d’affliger l’archevêque, il exigea d’eux le serment qu’ils partiraient pour Pontion, et se présenteraient à lui.


[1165]


Le pape Alexandre retourna à Rome, et fut reçu en grand honneur par les Romains. Un des jours d’août, jour de dimanche, dans l’octave de l’Assomption de sainte Marie, naquit à Louis, roi de France, un fils nommé Philippe. On dit que son père eut en songe cette vision à son sujet. Il vit que Philippe son fils tenait dans sa main un calice rempli de sang humain, dans lequel il présentait à boire à tous les princes, et tous buvaient dedans. Les actions de sa vie expliquèrent ce que présageait une vision de cette sorte. Guichard, abbé de Pontion, fut créé archevêque de Lyon.


[1166]


Dans le pays du Rouergue, il survint une calamité qui punit par un rigoureux châtiment le peuple de Dieu des loups féroces, sortant des forêts, arrachaient les petits enfans du sein de leur mère et les dévoraient de leurs dents cruelles. Henri, évêque de Beauvais, frère de Louis, roi de France, que nous avons dit plus haut avoir été moine de Clairvaux, fut transféré à l’archevéché de Rheims.


[1167]


Frédéric, empereur des Romains, marcha enflammé d’une ardente haine contre Alexandre, pape de Rome ; mais, par le jugement de Dieu, presque toute son armée périt de la peste, et, vaincu ainsi, il s’en retourna chez lui avec peu de troupes. En ce temps mourut Amaury, auparavant abbé de Charlieu, qui devint ensuite évêque de Senlis.

[1168]


Il y avait à Jérusalem une telle peste, que presque tous les pèlerins moururent. Là, Guillaume, comte de Nevers, mourut sans héritier, et eut pour successeur Guy, son frère. Il y avait alors en Sicile un Français, chancelier du roi Guillaume, qui était odieux aux grands de Sicile. En haine de lui, ils envoyèrent dans la Pouille et la Calabre une lettre pour que tous les Français qu’on trouverait fussent mis à mort : ce qui fut exécuté ; mais le roi de Sicile l’ayant su, condamna à un pareil sort les auteurs de cette sédition.

[1169]


En Sicile, la ville de Catane fut renversée par un tremblement de terre. L’évêque, le clergé et l’abbé de Milet périrent avec quarante moines et près de quinze mille hommes. Henri, roi d’Angleterre, par haine pour saint Thomas, archevêque de Cantorbéry, fit sacrer roi son fils aîné Henri, gendre de Louis, roi de France, par Roger, évêque d’Yorck, quoique cette fonction appartînt exclusivement à l’archevêque de Cantorbéry ; cela, malgré l’opposition de l’archevêque, qui vivait exilé en France.

Hugues, archevêque de Sens, mourut, et eut pour successeur Guillaume, fils de feu Thibaut, comte de Champagne et frère de la reine de France Adèle, qui était élu évêque de Chartres, mais qui n’avait pas encore été consacré. Il fut consacré à Sens par Maurice, vénérable évêque de Paris.

[1170]


Dans le pays d’outre-mer, il y eut, le 28 juin, un horrible tremblement de terre qui renversa des villes et des châteaux, et fit périr une innombrable multitude de Chrétiens et de Païens. La plus grande partie d’Antioche croula, et la ville Jérusalem éprouva une secousse, mais, par la miséricorde de Dieu, ne fut pas détruite. Henri, roi d’Angleterre, par l’intercession du pape Alexandre et du roi de France Louis, rappela de l’exil saint Thomas, archevêque de Cantorbéry. Il promit de se raccommoder avec lui ; mais sur le point de leur réconciliation, il fit chanter une messe des morts, sachant bien qu’il ne donnerait point la paix qu’il ne voulait pas recevoir de l’archevêque.


[1171]

Amaury, roi de Jérusalem, ayant attaqué l’Égypte, fit tributaire Molin, roi gentil. Saint Thomas, archevêque de Cantorbéry, trois jours après son arrivée en Angleterre, fut, le 29 décembre, dans la soirée, tué non loin de l’autel, dans l’église métropole de Cantorbéry, par des serviteurs impies du roi d’Angleterre, et il fut, par ce glorieux martyre, un sacrifice du soir très-agréable à Dieu. La très-juste cause pour laquelle il mourut, aussi bien que d’innombrables miracles, attestent son mérite auprès de Dieu.


[1172]

Saladin, gentil, lequel avait été d’abord marchand d’esclaves à Damas, et fait ensuite chevalier par Eufride de Tours, illustre prince chrétien de la Palestine, faisant la guerre en Égypte, tua en trahison Molin, roi de ce pays, et s’empara de toute la principauté de l’Égypte. C’est pourquoi, si nous mesurons le prix des choses à un juste jugement, et non à l’opinion du monde, quelque grande que soit la puissance de la terrestre félicité, nous devons l’estimer méprisable, puisque des gens pervers et indignes l’atteignent souvent. Ce marchand d’esclaves, qui passa sa vie dans les lieux de prostitution, fit ses armes dans les tavernes et ses études au jeu, soudainement élevé, siégea avec les princes, et même, plus grand que les autres princes, gouverna glorieusement le royaume d’Égypte, et commanda dans la suite à presque tout l’Orient. Saint Thomas, archevêque de Cantorbéry, fut canonisé par le pape Alexandre. Il s’éleva une guerre entre Henri, roi d’Angleterre, et ses trois fils, Henri, Richard et Geoffroi.


[1173]


Le onzième jour de février, il apparut pendant la nuit, du côté septentrional du ciel, des bataillons de feu ; et il éclata une telle lumière qu’on pouvait distinguer une pièce de monnaie d’une autre. Les fils du roi d’Angleterre Henri, attaquant leur père, firent en Normandie, par le secours de Louis, roi de France, et des grands, de violens ravages. Josse, archevêque de Tours, mourut dans une si grande pauvreté, qu’on put à peine trouver dans ce qu’il possédait de quoi l’ensevelir après sa mort. Il eut pour successeur Barthélémy, d’une illustre naissance, et éloquent dans ses discours. Après de longs débats, par l’autorité apostolique, il soumit à sa juridiction l’évêque de Dol, qui pendant long-temps avait été rebelle à l’église de Tours. Dans ce temps, florissait à Paris l’élite des docteurs, Pierre le Mangeur, homme très-éloquent, et supérieurement instruit dans les divines Ecritures. Rassemblant en un seul volume les histoires des deux Testamens, il fit un ouvrage très-utile et très-agréable, compilé d’après diverses histoires, et qu’il nomma l’Histoire scolastique.


[1174]


Amaury, roi de Jérusalem, mourut et eut pour successeur son fils, Baudouin. En ce temps mourut aussi Noradin, roi des Turcs, qui régnait à Damas. Saladin, qui avait soumis l’Égypte, prit en mariage la femme dudit Noradin, et avec elle s’empara du gouvernement du royaume après avoir mis en fuite les héritiers. Ensuite s’étant emparé de la terre de Roha et de Gésire, il soumit par la ruse ou par les armes les royaumes environnans jusqu’au fond de l’Inde citérieure, composa une monarchie de plusieurs sceptres, et s’appropria les principautés de Babylone et de Damas. Telles vicissitudes voulut opérer la puissance de la fortune, qui, en se jouant, d’un pauvre fait un riche, d’un homme de peu un grand, et d’un esclave un maître.


[1175]


Au mois de novembre il y eut une inondation d’eau extraordinaire qui renversa des métairies, engloutit les semences, et produisit plus tard une horrible et violente famine. C’est pourquoi un grand nombre de gens disaient que l’Antechrist était né, et qu’une si grande calamité annonçait sa venue. Henri, archevêque de Rheims, frère de Louis, roi de France, mourut, et eut pour successeur Guillaume, archevêque de Sens, frère d’Adèle, reine de France, et que Guy remplaça dans l’église de Sens. La paix fut rétablie entre Henri, roi d’Angleterre, et ses fils.


[1176]


Il y eut en France.une très-grande famine ; c’est pourquoi, afin de soutenir les pauvres, on prit les ornemens des églises et l’on brisa les châsses des saints : c’est alors surtout qu’éclata la munificence de Cîteaux pour le soutien des pauvres. Dans ce temps florissait Maurice, évêque de Paris, qui, par son habileté et sa science, de l’état le plus bas de pauvreté s’était élevé à la dignité pontificale. Pendant qu’il était pauvre et obscur, il ne voulut point recevoir un petit domaine ecclésiastique qu’il avait demandé, et qu’on lui offrit a condition qu’il ne deviendrait jamais évêque.

[1177]


Aux ides de septembre il y eut, à la sixième heure du jour, une éclipse de soleil. Dans ce temps florissait Anselme, évêque de Blois. Après sa mort, par la volonté divine, des lampes s’allumèrent d’elles-mêmes à son tombeau, à l’exception d’une seule à qui un certain usurier fournissait de l’huile, et qui ne put s’allumer. Il vint en la ville d’Avignon un jeune homme nommé Benoît, qui se dit envoyé du Seigneur pour construire un pont sur le Rhône. On le tourna en dérision tant qu’il n’eut pas de quoi exécuter ce projet, et parce que la largeur faisait croire la chose impossible ; mais par l’inspiration de Dieu, les gens du pays furent excités à faire ce qu’il fallait pour le prompt accomplissement de cette œuvre.

[1178]


Frédéric, empereur des Romains, abjura le schisme qui avait duré seize ans et fit une réparation publique il fit la paix avec le pape Alexandre, et le schisme ainsi fini, la concorde se rétablit dans l’Église. Malgré les schismes nombreux dont on lit que fut déchirée l’Église romaine, aucun cependant n’y produisit un embrasement plus furieux et plus durable que celui dont nous venons de parler. Une innombrable multitude de Turcs vint à Jérusalem, mais ils se retirèrent vaincus par les Chrétiens inférieurs en nombre, en forces et en armes.

[1179]


Le pape Alexandre célébra à Latran dans Rome, après la mi-carême, un concile où se rassembla, de divers pays, un nombre infini d’évéques et d’abbés. Dans le pays d’outre-mer, des chevaliers du Temple s’étant, par le secours du roi de Jérusalem et des princes, réunis en un lieu appelé le Gué de Jacob, occupèrent un château très-fortifié. Après qu’ils l’eurent tenu pendant quelque temps, les Turcs s’emparèrent par sédition des chevaliers et du château, qu’ils rasèrent. Agnès, fille de Louis, roi des Français, fut conduite à Constantinople et mariée au fils de l’empereur Manuel. A la fête de la Toussaint, Philippe, fils de Louis, roi de France, fut couronné roi de France, à Rheims, dans la quinzième année de son âge, par Guillaume, archevêque de Rheims, son oncle en présence de Henri le Jeune, roi des Anglais, qui avait épousé sa sœur, et du vivant même de son père le roi Louis, fut attaqué d’une paralysie. En ce temps, mourut le très-fameux docteur Pierre Le Mangeur, qui partagea toutes ses richesses aux pauvres et aux églises. On grava cette épitaphe sur son tombeau dans l’église de Saint-Victor, à Paris

Celui que couvre cette pierre était Pierre, appelé le Mangeur.
Maintenant je suis mangé.
Vivant, j’ai enseigné, et, mort, je ne cesse pas d’enseigner,
Afin que celui qui me verra devenu cendre dise
Ce que nous sommes, il l’a été, et nous serons un jour ce qu’il est.


[1180]


Le jeune Philippe, roi des Français, prit en mariage Isabelle, fille de Baudouin, comte du Hainaut, et nièce par sa sœur de Philippe, comte de Flandre, et reçut avec elle Arras, et tout ce que le comte possédait de terre aux environs de la Lys ; Guy, archevêque de Sens, la sacra reine à Saint- Denis, promesse ayant été faite auparavant qu’il ne réclamerait pour cela aucun droit sur l’église de Saint-Denis, en France, qui est indépendante de sa juridiction et de celle de l’évêque de Paris. Louis, roi de France, succomba sous une paralysie et les infirmités de la vieillesse, et fut enseveli dans une abbaye de Cîteaux par lui construite, sous le nom de Saint-Port, dans le lieu appelé Barbeaux, près du château de Melun, sur la Seine. Il fut louable par son honnêteté, simple et bienveillant envers ses sujets, aimant la paix ; il fit ou soutint quelquefois, mais rarement, la guerre, et gouverna son royaume tranquillement et avec bonté. C’est pourquoi sous son règne un grand nombre de nouvelles villes furent bâties et d’anciennes agrandies. Beaucoup de forêts furent coupées et divers ordres religieux s’étendirent en différens lieux. Il eut pour successeur son fils, le roi Philippe. Manuel, empereur de Constantinople, mourut et eut pour successeur son fils Manuel encore jeune, qui avait pris en mariage la fille de Louis, roi de France. Il s’éleva de violentes discussions entre Frédéric, empereur des Romains, et le duc de Saxe. Beaucoup de gens furent pris et tués, et beaucoup de villes et d’églises incendiées et détruites. Guérrin, archevêque de Bourges, et Jean, évêque de Chartres, moururent ; c’étaient des hommes aussi fameux par leur sagesse que par la fermeté de leur esprit. Jean écrivit la passion de saint Thomas, archevêque de Cantorbéry, dont il avait été le compagnon.