Chronique de la quinzaine - 14 août 1838

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Chronique n° 152
14 août 1838


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 août 1838.

La France ne pouvait rester indifférente aux menées qui avaient succédé a la tentative ridicule de Strasbourg, surtout depuis la lettre écrite par le jeune Louis Bonaparte à M. Laity, à l’occasion de son procès. Vainement dira-t-on qu’un gouvernement ne doit pas attacher trop d’importance à la conduite d’un jeune homme tout-à-fait étranger à l’esprit de la France : ce jeune homme avait trouvé le moyen d’égarer quelques malheureux soldats ; récemment encore il a causé la disgrâce d’un officier français dont il a détruit la carrière ; le devoir du gouvernement était de mettre fin à ces intrigues. Il a fait ce qu’il aurait fait en pareil cas à l’égard de tout réfugié qui essaierait de troubler la tranquillité de la France ; il a demandé l’éloignement de celui-ci du pays voisin où il réside. La note présentée par M. le duc de Montebello au directoire fédéral récapitule nettement les griefs du gouvernement français contre le jeune Louis Bonaparte. Après les événemens de Strasbourg et l’acte de clémence dont M. Louis Bonaparte a été l’objet, dit notre ambassadeur dans cette note, on ne devait pas s’attendre à le voir renouveler ses criminelles intrigues, surtout en Suisse, où se trouvent établies d’anciennes et nouvelles relations de bon voisinage. M. de Montebello ajoutait que, de notoriété publique, le château d’Arenenberg est un foyer d’intrigues contre la France, et que les écrits que M. Louis Bonaparte a fait publier en France et en Allemagne prouvent assez ses desseins. La Suisse est trop loyale et trop fidèle alliée de la France pour permettre que Louis Bonaparte se dise à la fois un de ses citoyens et le prétendant au trône de France, qu’il se dise Français toutes les fois qu’il conçoit l’espérance de troubler sa patrie au profit de ses projets, et citoyen de Thurgovie quand le gouvernement français veut prévenir le retour de ses tentatives.

Telle était la substance de cette note, qui a été attaquée par tous les journaux de l’opposition comme destructive des principes qui consacrent l’indépendance de la république helvétique. Une feuille des plus avancées de la gauche va même jusqu’à nous menacer de la colère de la Suisse, qui pourrait bien, dit-elle, se mettre sous la protection de quelque grande puissance militaire. D’autres feuilles, plus modérées, se bornent à reprocher au gouvernement toutes les fautes qu’il a commises. Ces fautes sont la clémence qu’il a montrée envers un jeune homme ivre de son nom et que les souvenirs glorieux qui s’attachent à ce nom ont mis deux fois à couvert de la juste rigueur qu’il s’était attirée ; c’est l’esprit de légalité qui a fait juger M. Laity comme l’auteur de la brochure condamnée, tandis que toutes les présomptions s’élevaient contre M. Louis Bonaparte. Les journaux suisses, encouragés par les journaux de l’opposition, ont grossièrement traduit ces récriminations, et, de feuille en feuille, l’esprit de haine et de dénigrement contre le gouvernement français a passé dans les délibérations de la diète, qui a opposé, en réalité, une fin de non-recevoir à nos réclamations. L’opposition a remporté là un bien beau triomphe, elle doit s’en applaudir, et la France ne manquera pas de la remercier de son ouvrage.

Toutes les passions d’une assemblée populaire, excitée par des meneurs étrangers, ont éclaté dans la délibération de la diète helvétique, à l’occasion de la note de M. de Montebello, M. Kern, député de Thurgovie, a parlé en homme qui parle pour un canton, sans s’élever jusqu’aux idées générales et à l’intérêt commun de toute la confédération suisse. pour lui, la qualité de citoyen du canton de Thurgovie est tout ; avec cette qualité-là on est à l’abri de toute recherche ; on peut venir, comme l’a fait M. Louis Bonaparte, planter le drapeau de la rébellion dans les villes voisines, se proposer comme souverain d’un grand état, répandre des pamphlets incendiaires ; la cocarde thurgovienne couvre tout, la protection de M. Kern et de ses concitoyens est une lettre-de-marque qui légitime toutes les entreprises ; le seul châtiment qu’on puisse encourir est ce blâme si mesuré et si doux, que le député de Thurgovie a bien voulu accorder pour toute satisfaction à la France : « J’aurais désiré que notre nouveau concitoyen eut resserré le cercle de son activité politique dans les limites de sa nouvelle patrie.» C’est aussi ce que la France exige ; mais il lui faut une autre garantie de l’exécution des vœux du député de Thurgovie, que ce simple désir exprimé en si bons termes.

Au reste, M. Kern connaît très bien l’historique des rapports entre la France et la Suisse. Il rappelle très exactement que l’article 5 du traité de 1828 a été aboli à la demande même du gouvernement de juillet, qui a voulu se reposer uniquement, sur la bonne foi et la bonne amitié du gouvernement fédéral, du soin de repousser les intrigues qui se feraient contre la tranquillité de la France, au sein du territoire helvétique. M. Kern connaît encore mieux, s’il se peut, la constitution de Thurgovie, qui déclare, article 17, que nul citoyen ne pourra être distrait de ses juges naturels ; c’est ce que dit aussi l’article 53 de la charte française ; mais il est une constitution antérieure à toutes celles-là, qui les confirme, loin de les contredire, constitution commune à l’Europe, au monde entier, et c’est justement celle-là, celle-là seule, que le député de Thurgovie semble ne pas connaître : cette constitution, c’est le droit des gens, qui dit que nul état ne doit tolérer dans son sein des actes qui pourraient compromettre la tranquillité de ses voisins.

La France a invoqué cette maxime, et la note de M. de Montebello, conçue en termes parfaitement modérés, n’était pas de nature à provoquer une discussion aussi violente que celle qui a eu lieu. Qui croirait, par exemple, qu’un député du canton de Vaud, qu’un homme grave comme M. Monnard, a proposé de faire la guerre à la France ! Les rôles respectifs se trouvent ici très bien observés. La France a bien complètement rempli celui d’une grande et forte puissance en présentant à la Suisse une note pleine de modération, et le canton de Vaud n’a pas dérogé au rôle ordinaire des états imperceptibles, en répondant par des menaces de guerre. Ces rodomontades ne sont pas nouvelles, et nous pourrions en trouver plus d’une semblable dans l’histoire des cantons, dans celle de Genève, par exemple, qui, assiégée en 1782 par nos troupes, répondit au général français, M. de Jaucourt, qui menaçait la ville d’un incendie après l’assaut, si elle ne se rendait, en lui envoyant un paquet d’allumettes. La ville se rendit cependant quelques heures plus tard, et avant l’assaut. Nous citons ce fait uniquement parce qu’il se présente à notre mémoire, et non que nous pensions que le gouvernement français songe, pour l’heure, à relever le cartel que lui envoie le canton de Vaud.

Malgré la vivacité des paroles de M. Monnard, nous ne nous trompons pas sur son caractère, qui nous est connu. Nous savons que le député de Vaud n’est pas un radical comme le chef du parti démocratique de ce canton, M. Druey ; nous savons qu’il aime la liberté, et qu’il a donné des preuves de ses sentimens libéraux et modérés à la fois, dans les efforts fructueux qu’il a faits en 1821 pour fonder la liberté de la presse. Aussi nous attendons-nous à le voir bien surpris de l’usage que l’opposition fait en France de ses paroles, et nous ne serions pas étonnés si cette surprise allait jusqu’aux regrets. Rappelé à lui-même, M. Monnard se dira que la véritable dignité des états secondaires est de ne braver leurs voisins que pour des causes bien graves, et que si la Suisse, luttant du temps de Tell contre l’Autriche pour recouvrer sa liberté, était alors admirable, elle serait bien près du ridicule, si elle se mettait à défier la France à propos d’une réclamation tout-à-fait légale. Heureusement la France connaît mieux sa dignité ; elle sait qu’un grand état comme elle doit mettre doublement la justice et le droit de son côté dans ses négociations avec les états secondaires, et elle ne faillira pas à ce principe qui a toujours dominé dans ses rapports diplomatiques de tous les temps.

M. Monnard, adoptant les principes du député de Thurgovie, veut qu’on précise, d’une manière palpable, les faits qui sont reprochés à M. Louis Bonaparte. Il suffirait de lui envoyer la lettre écrite par M. Louis Bonaparte à M. Laity, et publiée dans tous les journaux de la France et de l’étranger. Cette lettre dit tout. Elle prouve que le jeune Bonaparte ne renonce à aucun de ses projets, et qu’il n’attend qu’une occasion favorable pour les mettre à exécution de nouveau. Les lettres et les écrits répandus en France viennent évidemment d’Arenenberg ; les conseils qui s’y tiennent, les hôtes qu’on y reçoit, tout motive la note remise au directoire fédéral et qui a tant irrité le député de Vaud et autres. Faudra-t-il donc attendre que Louis Bonaparte se soit présenté de nouveau dans une de nos places fortes pour demander son éloignement de la Suisse ? Est-ce là ce que veulent l’opposition libérale de Paris et les démocrates de la confédération helvétique ?

La véhémence de M. Monnard ne tient pas, il faut le reconnaître, à quelque intérêt que lui inspirerait M. Louis Bonaparte. Le député de Vaud déclare que « c’est un pauvre républicain que celui qui ne sait pas se contenter de l’honneur de vivre en homme libre dans un pays libre, » et s’il entend protéger un citoyen suisse qui a des chambellans et se fait donner, dans son château, le titre de majesté, c’est uniquement pour l’honneur des principes. Quant à nous, nos réflexions ne se ressentent pas, on le voit, de l’aigreur des discours de M. Monnard et de ses collègues ; aussi n’éprouverons-nous aucun embarras à dire toute notre pensée.

Tout en approuvant et en louant sans restriction le gouvernement français de la marche qu’il a suivie en cette circonstance, et de sa note pleine de dignité et d’opportunité, quoi qu’en disent les journaux de toutes les oppositions, nous n’entendons pas dire que nos rapports avec la Suisse, depuis huit ans, aient été tout-à-fait ce qu’ils devaient être. M. de Rumigny avait su gagner la confiance des cantons démocratiques, M. de Montebello a pris peut-être d’autres appuis. La conduite des agens d’un gouvernement, à l’étranger, se dirigeant, en général, d’après des faits et des nécessités qui ne sont pas à la connaissance du public, nous ne nous croyons pas en droit d’émettre une opinion sur les motifs qui ont fait agir ces deux ambassadeurs. Ce qui nous est plus connu, c’est que nos rapports généraux avec la Suisse n’ont peut-être pas été toujours empreints, depuis huit ans, de cet esprit de mansuétude qui pouvait prévenir les difficultés du genre de celle qui occupe la diète en ce moment. Sans doute, le renvoi des troupes suisses et d’autres modifications survenues entre les deux états, depuis 1830, ont dû rendre les rapports moins faciles qu’ils n’étaient ; mais il paraît que le ton général des négociations a blessé quelques esprits qui en dirigent d’autres. Nous parlons librement de ces faits, parce qu’ils sont déjà anciens, et surtout parce que le ton de la dernière note du gouvernement français prouve que jamais la France n’a parlé un langage plus conciliant et plus modéré. D’un autre côté, les éloges que les démocrates suisses reçoivent de l’opposition libérale, chaque fois qu’une difficulté s’élève entre la France et les cantons, a pu les séduire. N’ont-ils pas pu croire que les gouvernemens étrangers ont toujours raison, et que la France a toujours tort, quand ils voient des journaux français vanter sans cesse, à nos dépens, la dignité, la force, l’énergie et la modération des autres puissances ? En lisant aujourd’hui ces journaux, comment ne pas croire que la Suisse est sublime en refusant d’obtempérer aux justes demandes de la France ? M. Kern ne doit-il pas se croire le premier orateur de l’Europe, en voyant toutes les louanges dont il est l’objet, et ne faudra-t-il pas à M. Monnard tout le sens qui le distingue, dit-on, quand sa passion ne l’excite pas contre la France, pour ne pas se regarder comme l’arbitre des deux pays ? C’est une jouissance si nouvelle pour un simple député de Genève ou de Thurgovie, que de faire si grand bruit en Europe ! On ne sait pas, à Schwitz et à Lucerne, comment s’accordent de tels triomphes, et puisqu’on gagne tant d’attention et de gloire à injurier la France, on ne s’en fait pas faute. Reste à savoir ce que pensent les esprits impartiaux, même en Suisse, du patriotisme qui anime nos journaux.

La question, qui est de savoir si M. Louis Bonaparte est citoyen suisse ou non, ne se résoudra pas, après tout, par le canton de Thurgovie tout seul. C’est le directoire fédéral qui prononcera, et l’esprit local ne dominera pas autant dans ce pouvoir que dans le conseil de canton qui siège sous les murs du château d’Arenenberg. Les journaux légitimistes disent ironiquement que cette négociation On ira à l’amiable. Nous le croyons sans peine, non pas comme ils l’insinuent, que la France voie le moindre embarras à diriger quelques troupes sur la frontière de Suisse, non pas non plus que les menaces du Nouvelliste vaudois, qui parle de débaucher nos soldats, soient autre chose que des rêveries absurdes, mais parce que la France est assez puissante pour se faire respecter, même par plus grand que la Suisse, sans recourir, au premier obstacle, à la voie des armes. Nous avons les bras longs, comme on dit vulgairement, et nous n’avons pas besoin de les armer d’un fusil pour atteindre jusqu’à la Suisse.

On dit encore que M. Louis Bonaparte, ne voulant pas causer d’embarras à la Suisse, consent à se retirer volontairement. Notre avis, tout concilians que nous sommes, est que cela ne peut suffire à la France. Ce n’est pas à M. Louis Bonaparte qu’elle s’est adressée, mais à la Suisse, et son départ volontaire entraînerait la conséquence d’un retour volontaire, quand il plairait au jeune Bonaparte de s’établir de nouveau dans le canton de Thurgovie. A tout le moins, une déclaration du directoire fédéral devrait, en pareil cas, servir de garantie à la France.

Il paraît certain, en outre, que M. Louis Bonaparte n’acceptera pas la qualité de citoyen suisse, qui entraînerait sa déchéance du titre de citoyen français. Si, contre toute attente, il restait établi en Suisse, le gouvernement français rendrait, dit-on, le directoire fédéral responsable des menées qui auraient lieu à l’avenir, de la part du prétendu empereur des Français. Cette rigueur est commandée par les antécédens du prince Louis Bonaparte, et par la conduite de ceux qui l’entourent, lesquels recrutaient encore, en son nom, il y a peu de temps, à Baden et à Manheim, et s’étaient même rendus près du jeune fils du prince Jérôme Bonaparte, pour lui reprocher de ne pas être à sa place, qui est, disaient-ils, auprès de son empereur, c’est-à-dire à Arenenberg. Nous savons que, dans l’intérêt même du jeune prince Louis Bonaparte, quelques personnes éminentes l’avaient engagé, au nom du gouvernement français, à quitter cette résidence après la mort de sa mère ; mais il avait répondu que sa fortune, qui n’est que de 40,000 francs de rente, ne lui permet pas de vivre en Angleterre, seul état de l’Europe où son séjour serait toléré. On s’engagea dès lors à obtenir pour lui, du gouvernement autrichien, l’autorisation de résider en Italie, près de son père, qui désapprouve hautement toutes ses démarches, et qui menace même de le déshériter s’il persiste dans le projet insensé d’agiter la France. Mais le jeune prince refusa formellement, en alléguant qu’il se doit à ceux de ses sujets qui se sont dévoués pour lui. Or, ces sujets sont au nombre de quatre ou de six, tous très dévoués sans doute, mais qui réussiront difficilement, nous le croyons, à replacer M. Louis Bonaparte sur le trône de ses pères.

Du reste, les dernières nouvelles de la Suisse font mieux augurer des dispositions des cantons. Saint-Gall, Thurgovie, Bâle-Campagne, Vaud, Genève et une partie de Lucerne, étaient, au départ de ces nouvelles, seuls opposés à la réclamation de la France. Les autres étaient d’avis d’obtempérer aux demandes du gouvernement français. L’avoyer, M. Kopp, dans une conférence avec M. le duc de Montebello, avait déclaré que le titre honorifique de citoyen¸ conféré par l’état de Thurgovie à Louis Bonaparte, n’entraînait pas la renonciation au titre de citoyen français, renonciation dont M. Louis Bonaparte se trouvait dispensé par la constitution de Thurgovie. De l’aveu même de M. l’avoyer, c’est là un état exceptionnel et qui n’implique aucun droit. Il y aurait donc mauvaise fois à arguer de cette vaine qualité, pour revendiquer M. Louis Bonaparte comme citoyen suisse, tandis qu’on lui a formellement reconnu le droit de garder le titre de citoyen français. Dans cet état de choses, la France doit exiger que la Suisse garantisse la conduite politique du réfugié qu’elle a recueilli. La confédération helvétique doit considérer, en outre, que lorsqu’une puissance telle que la France se résout à demander l’expulsion d’un prétendant, elle ne reculera devant aucun moyen pour arriver à son but.

Le départ de M. Fabricius, chargé d’affaires de Nassau, et remplissant l’intérim de la légation des Pays-Bas, a terminé la singulière polémique à laquelle avaient donné lieu ses rapports avec le sieur Chaltas. M. Fabricius, l’un des vétérans de la carrière diplomatique, a été évidemment dupé par ce personnage, qui lui fournissait des documens apocryphes ; et il fallait avoir bien peu profité de l’expérience qu’on peut recueillir dans une si longue carrière, pour tomber dans un piège aussi grossier. Nous ne refusons pas au sieur Chaltas quelque talent pour fabriquer des dépêches : celles qu’il a livrées à M. Fabricius, et dont on a publié quelques fragmens. sont, après tout, des dépêches possibles ; mais ce qui doit surprendre, c’est qu’un diplomate ayant résidé long-temps à Paris, ait cru à la prétendue infidélité d’un des employés supérieurs des affaires étrangères. Le personnel de cette administration est à l’abri de toute atteinte, et un peu plus de connaissance des hommes auxquels il avait naturellement affaire eut évité à M. Fabricius les démarches qui se sont terminées d’une manière si fâcheuse pour lui. On ne saurait toutefois trop louer la vigilance du gouvernement en cette circonstance. Elle a été telle qu’elle rend toutes les affaires de ce genre désormais impossibles, affaires toujours fâcheuses pour la diplomatie et pour le gouvernement qui est mis en jeu dans ces fourberies. Il paraît, en effet, que la crédulité de M. Fabricius, qui communiquait avec empressement à sa cour et à trois autres puissances les fausses dépêches du sieur Chaltas, avait apporté quelque trouble dans les relations diplomatiques. Le rappel de M. Fabricius a eu lieu à la demande formelle de M. Molé.

Grace à la sollicitude du cabinet français, la paix a été maintenue jusqu’ici dans les mers d’Orient, et les notes de la France, de l’Autriche et de l’Angleterre, ont fait ajourner les projets d’indépendance du vice-roi d’Egypte. On parle maintenant de la possibilité d’un changement de ministère à Constantinople, et l’on craint pour Reschid-Pacha la disgrâce et le sort de Pertew-Pacha. Reschid-Pacha a séjourné long-temps à Paris ; il est partisan de la paix ; il en apprécie tous les avantages, et ses vues sont, dit-on, contraires à celles de la Russie, qui paraît décidément opposée au statu quo. L’alliance de la France et de l’Angleterre fera encore face à cet événement, déjà prévu depuis long-temps par les deux cabinets.

A l’intérieur, faute d’incidens, les discussions de principes politiques se continuent avec acharnement dans les feuilles quotidiennes. Il y a peu de jours, la grande question était de savoir si le Courrier de Bordeaux, rédigé par M. Fonfrède, défend le principe de l’omnipotence ou celui de la prépondérance royale. L. Fonfrède a la main malheureuse pour ses amis ; c’est assurément un des défenseurs les plus ardens de la monarchie de juillet ; mais il l’entend d’une manière qui n’est pas celle du pays, nous le croyons, et souvent il donne lieu à d’étranges accusations contre elle, de la part de l’opposition libérale. La doctrine de la prépondérance, défendue par M. Fonfrède avec le parti doctrinaire qui la préférait alors, avait attiré à ce parti un blâme général dont il s’est ressenti dans les dernières élections. Le parti doctrinaire, ayant consulté le thermomètre de ses intérêts, changea de marche, et aujourd’hui M. Fonfrède vient au secours du ministère avec son système prépondérant ou omnipotent, nous ne savons, mais bien intempestif à coup sûr. M. Fonfrède offre ainsi à l’opposition un beau thème qu’elle n’a pas manqué de saisir. La liste civile avait consenti, autrefois, à souscrire pour quatre ou cinq cents exemplaires aux articles de M. Fonfrède sur cette matière ; on ne manque pas de dire que le ministère n’a rien de plus à cœur que de propager les principes émis dans cet écrit. L’occasion était belle pour rentrer dans l’esprit des discussions de 1830. L’adresse des deux cent vingt-un, le refus de concours aux ministres de Charles X, la maxime le roi règne et ne gouverne pas, et tous les axiomes obligés de la polémique libérale, ont aussitôt reparu, et renouvelé ces disputes d’école et ces attaques si commodes qui se sont déjà usées contre tous les ministères. Elles commençaient cependant à mourir de belle mort et à tomber de vétusté, quand une circonstance nouvelle est venue les rendre vivaces.

Depuis quelque temps, le roi reçoit lui-même, à Versailles, les élèves des collèges royaux, et leur montre ces immenses et magnifiques galeries historiques qu’il a créées. Chacune de ces visites est une occasion pour ces jeunes gens d’exprimer l’enthousiasme que leur cause tant d’affabilité et de bonté. Le 9 août, anniversaire de la fondation de la monarchie de 1830, le roi recevait les élèves des collèges royaux de Saint-Louis, de Versailles et de Rollin ; ils étaient réunis dans les galeries, au nombre de douze cents, lorsque le roi, touché de toutes les manifestations dont il était l’objet, leur adressa la parole pour les remercier. Dans cette improvisation qui se ressentait de l’émotion qu’il éprouvait, le roi, tout en se montrant pénétré de l’affection des jeunes élèves, ne put s’empêcher de porter ses regards au-delà de l’enceinte où il se trouvait, et de s’écrier : « L’histoire me jugera ; ce que j’ai fait depuis huit ans sera sans doute retracé dans ces galeries, et j’ai la confiance que le sentiment national me vengera de toutes les calomnies dont je suis abreuvé pendant ma vie, et dont vos acclamations sont déjà pour moi une consolation bien douce. » L’opposition a vu, dans ces simples paroles, un texte à accuser le ministère qui a la responsabilité de tous les actes de la couronne. Si le roi a été en butte à des calomnies, dit-elle, c’est que les ministres l’ont découvert ou fait sortir de cette position inaccessible que la Charte assigne à la royauté. On est amené à rechercher, ajoute l’opposition, par quelle série de fautes et de violences ministérielles la royauté de 1830 en est venue à se dire abreuvée d’amertume et de dégoûts. D’autres ajoutent que si le roi se plaint d’être calomnié, c’est sans doute parce que l’opposition soutient que le gouvernement constitutionnel est violé ; et ils demandent si le pays, qui veut être gouverné par les hommes les plus capables, par ceux qui ont la confiance de la majorité, est exaucé dans ses vœux. Le roi avait encore dit : « Il y a huit ans, à pareil jour, je répondais par mon acceptation solennelle au vœu national qui m’appelait au trône, et je jurais, dans le sein des chambres, de maintenir et de défendre ses lois et libertés si glorieusement reconquises, mais qui ne pouvaient se consolider que sous l’égide tutélaire du trône constitutionnel. » Ces mots si simples ont pourtant fait naître de violentes contradictions.

Pour ce qui est de gouverner sans le concours de la majorité, nous avons fait si souvent justice de cette assertion dans le cours de la session dernière, que nous nous croyons dispensés de revenir là-dessus. Il en est ainsi du gouvernement des capacités. Si les capacités, c’est-à-dire les hommes qui se disent propres au gouvernement à l’exclusion de tous les autres, ne sont pas à la tête des affaires, c’est apparemment que la majorité ne le veut pas ; car, pour nous, il est bien évident, et nous croyons l’avoir démontré de reste par tous les faits de la session, que la majorité s’y est montrée acquise au ministère. Nous resterions donc néanmoins dans les conditions du gouvernement représentatif, qui prescrit de se conformer au vœu de la majorité, mais non de mettre à la tête du gouvernement tel ou tel homme d’état réputé le plus capable. Nous sommes loin de nier le mérite et les droits des capacités dans quelque parti qu’elles se trouvent ; mais nous ne croyons pas que le gouvernement représentatif consiste à s’adresser à tour de rôle à un petit nombre d’hommes qui ont acquis une juste célébrité, il est vrai, mais qui n’ont pas conquis par là, que nous sachions, le droit d’être ministres à perpétuité. Sur ce point, la réponse à l’opposition est dès long-temps faite, et sous toutes les formes. Quant aux hérésies constitutionnelles trouvées dans les paroles royales que nous avons citées, nous sommes encore à les comprendre. On dit que ces paroles pouvaient donner lieu à supposer que le roi était roi avant le 9 août, et qu’il n’était venu, ce jour-là, devant la chambre, que pour déférer au vœu national et prêter serment à la Charte. Il nous semble, à nous qui sommes peut-être également hérétiques en cela, que c’est justement ainsi que les choses se sont passées, et que le duc d’Orléans n’aurait eu que faire en cette assemblée si, d’avance, elle ne l’avait désigné comme devant occuper le trône de juillet. Sans doute le duc d’Orléans ne fut salué roi qu’après son serment ; sans doute c’est en vertu de ce serment, qu’il a rempli fidèlement, que le roi règne à cette heure sur la nation française ; mais où donc est le crime de dire que le vœu national l’appelait au trône il y eut huit ans le 9 août ? La politique orthodoxe de l’opposition veut qu’on dise que le vœu national n’était rien avant l’investiture de la chambre des députés ; mais, outre que ce mot d’investiture est bien féodal pour l’extrême gauche, n’est-il pas permis de rappeler aux écrivains de ce parti qu’ils ont soutenu, depuis 1830 jusqu’à l’adoption des lois de septembre, que la chambre des députés n’avait pas le droit de déférer la couronne au roi, et que le vœu national était seul valable en pareil cas. Il est vrai qu’ils entendaient par vœu national le suffrage universel ; mais, quelle que soit la manière d’entendre ce vœu, ce n’est pas à la chambre des députés qu’ils accordaient le droit de disposer du trône. Nous qui reconnaissons ce droit, dont une nécessité toute puissante avait investi la représentation nationale, nous ne rappelons ces anciennes discussions que pour montrer combien celles d’aujourd’hui en diffèrent, ou plutôt s’en rapprochent par leurs contradictions. Nous les verrons varier encore, selon les temps. Ce qui est constant, ce qui est éternel dans l’opposition, c’est l’opposition même, c’est le besoin de n’être pas de l’avis du pouvoir, et de suspecter ses intentions. Le roi a vraiment bonne grâce à dire qu’on le calomnie ! L’opposition attaque avec tant de loyauté et de bonne foi les actes de son gouvernement ! Cette plainte même n’est-elle pas un acte anti-constitutionnel ? Et n’avons-nous pas entendu dire, à l’époque des attentats d’Alibaud et de Fieschi, que si le roi ne gouvernait pas, les attentats s’adresseraient, non pas à lui, mais aux ministres ? Ainsi tout le monde en France entend parfaitement le gouvernement constitutionnel, même les assassins. Il n’y a que le roi et ses ministres qui n’y entendent rien. Nous dirons sérieusement aux feuilles de l’opposition, et avec la pensée sincère de leur être utiles, que ces attaques nuisent plus à la presse qu’au pouvoir, et qu’elles la discréditent. Au milieu du mouvement inouï d’affaires commerciales et des progrès de la prospérité publique, les départemens s’étonnent de ce concert de plaintes et de malédictions. Dans cette ruche industrieuse, la France d’aujourd’hui, les déclamations prennent un temps que l’attention publique ne veut plus accorder qu’aux discussions sérieuses ; et autant on se ferait écouter, en prouvant que le gouvernement néglige les intérêts généraux, ou qu’il empiète sur les droits des citoyens, autant on éloigne de soi en se lançant dans des définitions théoriques sans base, et qui ressemblent moins à la politique de ce siècle qu’à la théologie du temps passé. Nous-mêmes, pour prouver que nos conseils à la presse ne sont pas fondés sur des idées vagues, nous transcrirons ici quelques chiffres à l’appui de ce que nous avançons.

Les deux colonnes suivantes indiquent la proportion dans laquelle les journaux quotidiens étaient timbrés en 1837, et le nombre d’exemplaires que ces mêmes journaux faisaient porter au timbre le 1er juillet dernier :


EN 1857 EN JUILLET 1838
Le Siècle 11,138 11,666
La Presse 13,631 9,700
Débats 8,750 9,166
Constitutionnel 7,407 5,835
Moniteur Parisien 2,768 5,300
Gazette de France 5,506 5,000
Quotidienne 3,885 3,333
National 5,575 5,355
Commerce 2,970 3,100
Le Temps 4,080 2,453
Journal des Campagnes 5,628 3,000
Gazette des Tribunaux 3,075 3,000
Estafette 3,639 2,000
Journal-Général 2,970 1,466
Écho Français 1,233 1,335
France 1,160 1,353
Journal de Paris 2,014 815
Bon Sens 730 666

En prenant ainsi pour base les quantités de feuilles soumises au droit du timbre, on peut se faire une idée du mouvement de croissance et de décroissance de chaque journal. On doit toutefois remarquer que le 1er juillet est une époque de renouvellement d’abonnement pour les journaux, et qu’une partie des abonnés est souvent en retard ; il est vrai qu’en général l’envoi d’une feuille quotidienne aux retardataires, a toujours lieu pendant quelques jours, ce qui laisse au chiffre du timbre, à très peu de chose près, toute son exactitude. Il n’en est pas ainsi pour les recueils périodiques, dont les abonnemens se font souvent quelques semaines plus tard, surtout quand ils paraissent à des époques éloignées. Alors les abonnés font réclamer la collection, en payant le trimestre. Ainsi la Revue des Deux Mondes ne figure à la poste, dans ses envois du mois de juillet dans les départemens, que pour un chiffre de 930, tandis qu’elle répand en réalité 2,000 exemplaires. C’est qu’elle fait ses expéditions de diverses manières : par la poste, en volumes, et par l’entremise de correspondans ; car la poste n’est pas chargée de tous les envois pour les revues, comme pour les journaux quotidiens ; et la proportion entre l’envoi à l’étranger et aux départemens, et l’envoi dans Paris, est plus grande que pour les feuilles quotidiennes. Un grand nombre d’exemplaires de la Revue des Deux Mondes s’expédie en Angleterre ; mais la convention postale entre les deux pays (faite par des hommes peu versés dans la matière) n’admettant pas les revues aux bénéfices du nouveau transport des journaux quotidiens, on est obligé de prendre une autre voie. Quant à la publicité dont jouit la Revue des Deux Mondes, sans parler de plusieurs contrefaçons très inexactes et très fautives, qui se font hors de France, nous pouvons dire, sans présomption, qu’elle alimente la plupart des recueils étrangers, qui lui empruntent ses travaux, soit en les traduisant, soit en les réimprimant ; et à ce propos nous serions en droit de faire au gouvernement de graves reproches pour ne pas s’occuper de la contrefaçon étrangère, qui ruine notre librairie et notre presse périodique. Comment M. de Salvandy, qu’animent tant de bonnes pensées, et qui tient à honneur de laisser des traces durables de son entrée aux affaires, n’a-t-il pas déjà tourné son attention de ce côté ? Ce fléau de la contrefaçon, la presse quotidienne en est à l’abri par son genre de publication. Quoi qu’il en soit, si l’on veut connaître plus en détail le mouvement de l’accroissement et du déchet des principaux journaux, voici, mois par mois, l’état du nombre des exemplaires présentés au timbre en 1838.


JANVIER FEVRIER MARS AVRIL MAI JUIN JUILLET
Presse 13,466 12,500 15,400 10,800 11,733 11,166 9,700
Siècle 15,000 13,000 16,000 14,000 14,800 14,000 11,666
Débats 9,166 8,333 10,000 8,333 8,333 8,333 9,166
Constitutionnel 6,666 6,666 6,500 6,966 5,8335 9,166 5,835
Gazette de France 5,000 5,000 6,166 5,000 5,000 5,000 5,000
Courrier Français 5,000 3,553 5,000 4,166 5,000 5,333 5,000
Temps 4,500 4,150 5,500 2,500 3,850 5,483 2,433
Quotidienne 3,300 4,166 4,166 3,700 5,355 5,333 5,335
Estafette 3,666 3,666 2,333 2,000 2,666 5,333 2,000
Journal des Campagnes 4,733 3,166 3,666 4,153 3,666 4,033 3,000
National 4,000 3,353 4,166 3,666 4,000 4,000 5,353
Journal-Général 2,900 2,333 2,666 2,666 1,833 2,266 1,466
Commerce 4,400 3,370 4,200 3,866 3,800 3,600 3,100
Moniteur Parisien 3,500 3,666 5,666 5,666 7,533 5,666 3,508
Bon Sens 666 633 800 700 600 666 666

Il faut considérer ici que la fin de la session entraîne presque toujours une diminution d’abonnemens : aussi un journal est en état d’accroissement véritable lorsque ses abonnés augmentent à cette époque, comme on le voit au chiffre du Journal des Débats.

Si nous jetons maintenant un coup d’œil sur les envois de la poste, pendant les deux derniers mois, nous trouverons des chiffres qui correspondent à ceux que nous venons de donner.


En Juin En Juillet Différence en plus En moins
Constitutionnel 3,835 3,864 29 «
Débats 4,713 4,764 51 «
Gazette de France 4,251 4,220 « 31
Temps 2,142 2,033 « 109
Courrier Français 2,241 2,235 » 5
Quotidienne 2,285 2,301 16 «
National 2,565 2,646 81 «
Moniteur Parisien 306 413 107 «
Messager 247 356 89 «
En Juin En Juillet Différence en plus En moins
Écho Français 1,254 1,327 73 «
Commerce 1,790 1,699 « 91
Journal-Général 1,718 1,568 « 150
Presse 8,064 7,518 « 546
Siècle 7,418 7,359 « 59
Europe 1,795 1,074 « 721
Bon Sens 333 324 « 9

On voit qu’en général la presse quotidienne en masse a perdu, dans ces deux mois, quoique la différence des chiffres soit loin d’égaler celle qui se fait remarquer de 1837 à 1838. Ces changemens, nous sommes loin de les attribuer uniquement à l’esprit des journaux, car telle feuille qui soutient des principes conservateurs a perdu ses abonnés, et telle autre qui en soutient de contraires, est en voie d’accroissement. On peut même dire, à ce sujet, que l’esprit de l’opposition nuit souvent à toute la presse, en l’entraînant dans des discussions oiseuses qui éloignent les lecteurs. Les grandes discussions de théories politiques sur la vérité du gouvernement constitutionnel ont produit ce résultat ; et on peut dire que l’état stationnaire d’un grand nombre de feuilles quotidiennes est une preuve de non-succès, car le nombre des lecteurs s’accroît considérablement chaque année en France. Ajoutons encore que certaines feuilles, telle que le National, ont leur nombre d’abonnés en quelque sorte invariable, et qui représente avec une exactitude presque mathématique la force du parti dont elles expriment l’opinion. D’autres feuilles, celles qui, après avoir été modérées, ont passé à des principes d’opposition extrême, subissent une décadence rapide. Enfin, quelques journaux exagérés en faveur du pouvoir décroissent dans une égale proportion.

A l’aide des chiffres que nous venons de donner, on pourrait aussi s’assurer si le gouvernement est réellement isolé, comme l’avancent les journaux de l’opposition, assertion qui pourrait se soutenir si on comptait les journaux, mais qui devient inexacte quand on compte leurs abonnés. Il serait juste d’abord de défalquer les journaux légitimistes, qui attaquent tous les cabinets, et qui ne se rallieraient pas plus à M. Thiers qu’à M. Barrot, à M. Guizot qu’à M. Molé. Nous trouverions alors l’opposition des journaux politiques offrant une masse de 21,998 abonnés, et les journaux qui défendent l’ordre établi réunissant le nombre de 25,788 abonnés. où est l’isolement ?

Il va sans dire que nous n’avons pas dû faire entrer dans cette énumération les journaux neutres qui, tels que l’Echo, se bornent à répéter les feuilles de toutes couleurs. Nous avons, au contraire, dû comprendre, dans les journaux partisans du régime actuel, le Journal de Paris, passé depuis en d’autres mains, mais qui défendait encore les principes du gouvernement au 1er juillet 1838, époque que nous prenons. Au reste, nous reviendrons prochainement sur tous ces chiffres, et, en les complétant, nous essaierons d’en déduire un tableau général de l’opinion publique en France.

La visite du roi et de la famille royale au château de Champlâtreux a donné lieu à tant de suppositions, que nous ne croyons nos devoir les relever. L’honneur accordé par le roi à M. le comte Molé a été comparé a la réception de Louis XIV par Fouquet, quoique M. Molé ait eu le bon goût de ne pas donner de fête au roi et de le recevoir avec toute la simplicité d’un ministre constitutionnel. Le roi, de son côté, a véritablement agi en roi constitutionnel. Au lieu de venir assister à un carrousel ou à un bal, il est venu tenir un conseil à Champlâtreux ; c’est là le souvenir qu’il a voulu laisser dans ce château historique. Tout ceci est bien de notre temps et de notre régime, et ne ressemble guère aux fêtes de Vaux. Quant aux journaux qui ont avancé que M. Molé avait sollicité cette faveur pour balancer l’effet des triomphes du maréchal Soult en Angleterre, nous leur répondrons par un fait. Depuis cinq mois, le roi avait annoncé à M. Molé qu’il lui ferait cet honneur, et c’est spontanément que S. M. a fixé, il y a peu de temps, le samedi 11 août pour le jour de cette visite attendue depuis long-temps.


— Le jeudi 9 août, l’Académie française, présidée par M. de Salvandy, directeur, a tenu sa séance annuelle. Un public choisi et nombreux, qui, ne s’attendant pas aux larmes de la fin, paraissait disposé à goûter surtout les finesses du langage et la grâce de l’esprit, était venu entendre M. le secrétaire perpétuel, et par conséquent l’applaudir. M. Villemain, avec cette singulière habileté d’orateur qui le caractérise, prend à peine la parole, que toute l’attention, que toutes les sympathies lui appartiennent. Il n’est pas jusqu’aux sons si bien accentués de sa voix, jusqu’à ses gestes animés, qui ne prêtent une aide merveilleuse à la justesse de ses appréciations, où le blâme, poli et spirituel, est déguisé dans l’éloge avec tant d’art, d’urbanité et de grâce. En parlant de choses contemporaines, d’intérêts susceptibles et vivans, M. Villemain sait être vrai et aimable, justifier (ce qui n’est pas toujours facile) l’indulgence des jugemens de l’Académie et maintenir sa propre opinion ; il glisse avec une merveilleuse légèreté sur les questions épineuses, et arrive à satisfaire tout le monde. On le sait, dans son style, M. Villemain transporte beaucoup des charmantes qualités de sa parole, et sait, de plus, y en ajouter de bien différentes. Son Tableau de la Littérature au dix-huitième siècle (envers lequel nous sommes en retard et dont un de nos collaborateurs doit très prochainement parler) en est un frappant exemple que l’on aime à rappeler.

Dans son dernier discours de l’Académie, M. Villemain a parlé, comme d’habitude, des ouvrages couronnés. C’est un tribut qu’en sa qualité de secrétaire perpétuel, il doit chaque année au public, qui compte toujours d’avance sur beaucoup d’esprit et d’éloquence. Il est bien difficile de répondre à l’attente d’une réunion ainsi prévenue, et beaucoup de gens de talent ne seraient pas solvables pour une pareille dette : M. Villemain, au contraire, comble et dépasse toutes les exigences. Cette fois, il a commencé par la médaille accordée à M. Alletz pour son Essai sur la Démocratie nouvelle, et il a fait sentir combien il y avait loin de ce livre médiocre au beau travail de M. de Tocqueville, ; précédemment couronné par l’Académie ; puis il a ajouté : « M. Alletz a tout jugé, ou du moins parlé de tout. Il décrit ce qui change encore, il approuve ce qui n’est pas encore achevé, il blâme quelquefois ce qu’il ne connaît pas assez ; car qui peut tout connaître ? Il substitue souvent à la réalité les illusions d’un cœur honnête. » Après M. Alletz, l’Académie a couronné M. Artaud. En appréciant l’Histoire de Pie VII et la lutte résignée du pontife contre le conquérant, M. Villemain est arrivé à une éloquence élevée, et s’est attiré, à plusieurs reprises, d’unanimes applaudissemens. Enfin, et comme l’a dit ensuite M. de Salvandy, M. Villemain parlait à bon droit d’éloquence, puisque au précepte il savait si bien joindre l’exemple.

Au discours de M. le secrétaire perpétuel succéda la lecture de deux fragmens des Eloges de Gerson, couronnés par l’Académie. Nous ne voudrions pas juger, sur des passages incomplets et mutilés, les œuvres de MM. Faugère et Dupré-Lasalle, qui perdaient trop, d’ailleurs, à venir après le discours de M. Villemain. Nous aurons, au surplus, l’occasion d’apprécier, dans le bulletin bibliographique que publiera dorénavant la Revue, les deux éloges, dès qu’ils seront imprimés.

La séance s’est terminée par un rapport de M. le ministre de l’instruction publique, directeur de l’Académie, sur les prix de vertu. Le discours de M. de Salvandy a obtenu un succès de larmes et d’émotion. Dans un récit animé et plein de verve, où des traits heureux et brillans ont été souvent applaudis, l’orateur a raconté avec entraînement les héroïques actions des nobles cœurs, que la conscience peut seule récompenser. M. de Salvandy avait habilement réservé pour la fin la touchante histoire d’un brave menuisier, Alexandre Martin, attaché autrefois à la maison de l’Aubespine, et qui avait recueilli les derniers et jeunes descendans du grand Sully, demeurés sans ressource. Il les servait à table, dans sa chaumière, comme il l’eut fait dans le château de Villebon, « ne comprenant pas, a dit M. de Salvandy, qu’il fût devenu leur égal parce que leur fortune était changée, ne comprenant pas, surtout, que la supériorité se fut déplacée, et qu’il l’eut mise de son côté, par sa vertu. » A ces éloquentes paroles, la salle entière s’est levée pour voir le vieux Martin et le jeune l’Aubespine, présens à la séance. Des larmes étaient dans tous les yeux ; la voix même de l’orateur hésitait, pleine d’émotion, et d’unanimes et interminables applaudissemens éclatèrent à plusieurs reprises, dans le public comme parmi les membres de l’Institut. Cette séance a été bien remplie, et laissera, sans doute, un vif souvenir à tous ceux qui l’ont entendue, et surtout à M. de Salvandy.

Le lendemain, vendredi, l’Académie des Inscriptions a tenu sa séance publique. L’affluence était presque aussi considérable que la veille, et la plus aimable portion du public n’avait pas été effrayée par la gravité du sujet. Après un rapport de M. le comte de Laborde sur les ouvrages couronnés, l’illustre M. Daunou, récemment élu secrétaire perpétuel en remplacement de M. Sylvestre de Sacy, a lu l’éloge de son prédécesseur et a été écouté avec une religieuse attention. C’’tait un sévère et touchant spectacle que cet éloge d’un savant aussi célèbre que M. de Sacy, prononcé par un noble et ferme vieillard, dont !e caractère intègre, mêlé à tous les grands événemens depuis près de cinquante ans, a toujours su se tenir en dehors des passions haineuses et de la violence des partis. M. de Sacy et M. Daunou n’ont pas suivi, en politique, la même carrière ; mais si M. Daunou a gardé une foi plus vive pour les principes qu’il a défendus avec gloire, au début de sa carrière parlementaire, l’honneur et la probité sont un terrain où toutes les opinions se confondent et où M. Daunou était sûr de retrouver M. de Sacy.

La politique d’ailleurs a tenu et devait tenir peu de place dans l’éloge de M. de Sacy, dans une vie si remplie par la science. M. Daunou a consciencieusement énuméré les nombreux et savans travaux du grand orientaliste, et avec ce tact sûr et parfait, cette hauteur mesurée de vues, cette vivacité nette, ce style limpide et austère qui le caractérisent, il a apprécié, dans leur variété infinie et dans leur unité scientifique, les ouvrages de M. de Sacy. Jamais applaudissemens n’ont été plus justement mérités que ceux qu’a obtenus M. Daunou. Il s’y mêlait de plus un sentiment de respect et de vénération envers cette rigide et laborieuse vieillesse, qui est un bel exemple trop peu imité de persévérance littéraire et d’austérité politique pour les hommes de notre temps.

La mort de M. de Sacy a laissé dans l’Académie des Inscriptions un vide que M. Daunou pouvait seul combler. Les travaux du savant orientaliste donneront encore lieu à plus d’une appréciation. Son élève M. Reinaud avait déjà hià la Société Asiatique une notice détaillée sur la vie du maître habile, et notre collaborateur M. Fauriel prépare, pour la Revue, un important travail où seront jugés, dans leur ensemble, les travaux de M. de Sacy.

On le voit, dans ces derniers jours, les séances publiques de l’Institut se sont succédées avec rapidité. Avant-hier, lundi, c’était le tour de l’Académie des Sciences. M. Becquerel, président, a lu un curieux Mémoire sur la chaleur, dont la terminologie scientifique n’était peut-être pas tout-à-fait à la portée de l’auditoire, et M. Flourens, l’un des secrétaires perpétuels, une très intéressante notice sur M. Laurent de Jussieu.


— Nos lecteurs savent que l’auteur de l’Histoire de la Conquête de l’Angleterre prépare en ce moment un important ouvrage. Le nouveau livre du grand historien est destiné, sans aucun doute, à un succès populaire, et il attirera, dès son apparition, l’attention du monde savant, déjà éveillée par les Nouvelles Lettres que nous avons publiées et qui appartiennent à la seconde partie du travail de M. Augustin Thierry. Il serait difficile que les Considérations sur l’Histoire de France, suivies de récits des temps mérovingiens, pussent ajouter à la gloire si universellement reconnue de M. Thierry ; mais elles la développeront en un point nouveau et la continueront dignement, en en élargissant encore le cercle. L’auteur se propose de donner prochainement à la Revue plusieurs fragmens du premier volume de son livre, comme il avait bien voulu nous réserver les récits mérovingiens, que nos lecteurs n’ont certainement pas oubliés.

LETTRE
A M. LE DIRECTEUR DE LA REVUE DES DEUX MONDES.

Monsieur,

Votre numéro publié le 15 juillet contient une première lettre sur la situation extérieure de la France, où l’on traite des affaires belges et des raisons exposées, tant en Belgique par la voie de la presse, qu’en France dans la dernière séance de la chambre des pairs, contre le morcellement des provinces de Luxembourg et de Limbourg. Comme j’ai présenté au public, sous forme de lettre à lord Palmerston, les motifs de droit et de politique bien entendue, qui ne permettent plus l’exécution pure et simple du traité du 15 novembre 1831, l’auteur, dont vous insériez les observations opposées à la cause que je défends, a cru devoir s’occuper de mon travail qui méritait peut-être un plus sérieux examen. Je n’ai certainement point à me plaindre personnellement de mon contradicteur ; il est trop obligeant à mon égard, Je regrette seulement qu’il n’étende pas ses sentimens d’honorable bienveillance pour moi à une population qui fut vingt ans française, et qui garde encore le souvenir d’une confraternité détruite par les excès du despotisme conquérant, bien qu’elle partît si fortement constituée.

Il est un grand nombre d’esprits, même d’une intelligence plus qu’ordinaire, qui ne distinguent point assez les contrats politiques des contrats civils. Les uns et les autres ont pourtant des origines très différentes. Les premiers sont le résultat habituel des événemens ; les seconds sont le produit de la volonté des parties qui en acceptent spontanément les conditions. Pourquoi la France est-elle France malgré l’occupation réitérée de Paris par l’Europe en armes, dont les soldats français victorieux avaient d’abord envahi presque toutes les capitales, tandis que la Pologne, sans avoir porté la guerre dans les états voisins, ayant même sauvé l’un de ces états d’une invasion barbare, s’est trouvée un jour néfaste partagée entre eux contre tout droit des gens ? C’est sans doute parce que la situation physique de la France, et des faits supérieurs aux désirs qui lui étaient hostiles, ont empêché qu’elle subît un sort si funeste. Pourquoi la Belgique ne fut-elle point en 1831 remise sous le joug brisé en septembre 1830 ? pourquoi ? parce qu’elle avait à côté d’elle une France assez puissante pour repousser une restauration dont elle ne voulait pas, et que le gouvernement anglais comprit en même temps la nécessité de rendre aux Belges leur ancienne existence nationale. Et néanmoins, pourquoi un traité en vingt-quatre articles, remplaçant des préliminaires de paix récemment adoptés sous le nom des dix-huit articles par tous les membres de la conférence de Londres, destina-t-il aux réactions d’un gouvernement réimposé, malgré leurs vœux les plus manifestes, trois cent mille Belges du Luxembourg et du Limbourg ? pourquoi, dirai-je encore ? parce qu’un succès déloyalement obtenu après la rupture non dénoncée d’un armistice, avait conduit l’armée hollandaise aux portes de Bruxelles. Maintenant que la Belgique et le pays de Liège, dont l’ancienne indépendance s’oubliait à la suite de guerres et de transactions variables qui les avaient livrés d’abord à la république française, puis à la maison d’Orange, ont reconquis un rang parmi les nations libres, si une dynastie légitimement élue règne sur le pays entier, Luxembourg et Limbourg compris, depuis huit ans, c’est parce que la Hollande a rejeté complètement le traité du 15 novembre, c’est parce que les puissances garantes de ce traité n’en ont point amené l’exécution telle qu’elle était stipulée. De bonnes raisons peut-être déterminèrent les délais dont la Belgique est en droit de profiter. Que personne n’ait eu tort, hors le roi de Hollande, je l’admettrai si l’on veut ; mais sept années de retard établissent un fait important, et les faits ont toujours eu la plus grande influence sur les choses réglées par les traités. De même que le temps fortifie les racines d’un jeune arbre, il consolide les nationalités naissantes ou renaissantes : la Belgique de 1838 n’est plus la Belgique de 1831. Elle a vécu : personne ne biffera de l’histoire les œuvres de sa vie nouvelle. La Hollande disait aux Belges en 1815, et encore en 1830 : «Vous êtes incapables d’occuper les emplois publics de premier ordre ; vous ne possédez point d’administrateurs en état d’être ministres du trésor, des travaux publics, de la guerre.» La Hollande ne leur permettait pas de se former par l’expérience. Eh bien ! ils l’ont acquise aujourd’hui. Malgré tous les embarras d’une position incertaine, ils ont créé des communications plus belles qu’aucun peuple sur le continent. Ils ont rendu à la culture des terres immenses livrées aux flots par leurs ennemis ; ils ont fondé le crédit national, organisé des moyens de défense militaire qui se développeront avec les années. Le partage de la Belgique, possible en 1831, ne l’est plus en 1838. Aussi, bien qu’il ne lui convienne pas de s’écrier avec orgueil comme le général de l’armée d’Italie lors du traité de Campo-Formio, que la république française n’avait pas besoin d’être reconnue, la Belgique peut dire plus modestement : « Je suis reconnue. Mon baptême d’admission parmi les peuples ne sera point effacé. Si vous coupez les membres qui m’appartiennent depuis des siècles, je compterai avec une juste rigueur la dilapidation des magnifiques domaines que respectèrent la république française et l’empire, et que vendit à son profit le gouvernement de la Hollande. Je lui laisserai en entier le grand livre de la dette publique, auquel mon tribut est payé, si la violence m’enlève trois cent mille Belges. » Car, monsieur, malgré son habileté, l’auteur de la lettre sur les affaires extérieures ne prouvera jamais qu’un traité accepté en novembre 1831 pour être exécuté dès le mois de décembre suivant, quant à sa partie financière et à l’évacuation réciproque des territoires, conserve sa force obligatoire absolue en 1838 dans ce qu’il a de plus pénible, c’est-à-dire l’abandon de régnicoles cédés, non pas à l’étranger neutre, mais à l’étranger hostile lorsque des circonstances malheureuses commandaient un si dur sacrifice. En vain se prévaudrait-on de la prise de la citadelle d’Anvers en 1832. Cette prise, comme elle s’est accomplie, n’était point l’exécution franche du traité des 24 articles. Selon leurs clauses et conditions loyalement observées par les cinq puissances, la Belgique ne devait à l’avenir rien craindre de la Hollande. La citadelle d’Anvers revenait sans effort ultérieur des Belges à la ville affranchie d’un redoutable voisinage. Les terres noyées se trouvaient promptement restituées à l’agriculture ; le pays était dispensé de toute levée extraordinaire de troupes et de fonds pour solder une armée hors de proportion avec ses ressources financières. Aucun de ces avantages ne suivit le traité. Instruite de quelle manière la diplomatie appréciait le conventions précédentes, l’armistice conclu sur la demande de MM. Cartwright et Bresson, ainsi que les préliminaires de paix réglés à Londres avec le prince élu roi, la Belgique dut se mettre en garde et porter son armée à cent dix mille hommes ; elle se vit même dans la nécessité de déclarer qu’elle allait tenter par ses propres forces l’attaque de la citadelle qui se couvrait en permanence d’une vaste et déplorable inondation étendue entre Anvers et Gand au cœur du royaume, sans que les puissances lissent aucun mouvement sérieux pour déterminer la cessation de ce fléau. La crainte d’une reprise d’hostilités flagrantes, dont la France et l’Angleterre ne voulaient pas, décida leurs gouvernemens à des mesures coërcitives envers la Hollande ; et la Belgique fut enfin délivrée en décembre 1832 de la présence de l’ennemi qui menaçait constamment de destruction sa première ville commerciale et maritime. Immédiatement après cet acte positif, l’œuvre conquête de pacification appuyée du concours efficace de la Prusse, de l’Autriche et de la Russie, pouvait encore motiver la cession des districts destinés à perdre leur nationalité pour une cause de force majeure, pour une cause semblable à celle qui dévoue au fer de l’ennemi un régiment, afin de sauver l’armée. Cependant les inondations autour des forts de l’l’Escaut occupés par les Hollandais, continuèrent à rendre stérile un sol fécond, et à exposer aux plus graves dangers les territoires circonvoisins. Le péril d’une agression brusque, que la ferme volonté des cinq puissances, signataires des 24 articles, eût entièrement écarté, continua à inquiéter la Belgique, la tenant toujours sur le qui vive, l’obligeant à réunir sous les armes une foule d’hommes nécessaires à l’industrie et à leurs familles, charge bien pesante à tous ceux qui en souffrirent les pénibles effets. Était-ce là réellement l’exécution des 24 articles ? Et lorsqu’en 1838, il plaît au roi de Hollande de les accepter, serait-il juste que le roi des Belges adoptât purement et simplement les mêmes conditions, soit territoriales, soit financières, qu’il subissait en 1831, époque où déjà les 18 articles constituaient son droit acquis vis-à-vis des cinq puissances.

L’auteur de la lettre sur les affaires extérieures accorde, il est vrai, à la Belgique, une réduction notable de la part que lui impose le traité dans les charges du royaume des Pays-Bas. Pourquoi sa haute justice en faveur de l’argent ne descend-elle pas jusqu’aux hommes ? Ainsi trois cent mille Belges, habitans du Luxembourg et du Limbourg, seraient moins humainement considérés que les écus frappés à la monnaie de Bruxelles. Une partie d’entre eux fut marquée fictivement du signe de servitude qui, sous l’apparence d’un lien fédérai, met à la discrétion de deux puissances les libertés civiles ou les libertés religieuses des Allemands ; admirez donc qu’en troc des cent cinquante mille Luxembourgeois Wallons, soustraits à cette ligue de compérage absolutiste, cent cinquante mille Limbourgeois soient, après sept ans de délai voulu par elle-même, transformés en Germains, pour que les marchés diplomatiques d’hommes balancent éternellement leurs échanges avec une arithmétique équité. O dérision ! Une attaque sub te, qui devait être dénoncée dix jours d’avance, modifie les articles préliminaires d’un traité conforme aux besoins et aux vœux des populations liées depuis quatre siècles ; et sept années de statu quo prolongé ne sauraient rompre des rapports inscrits pendant quinze ans dans un greffe où ils ont dormi sans se révéler par un seul acte à ceux qu’ils concernaient ! Oui, monsieur, si l’on en croit votre correspondant sur les affaires extérieures, tout arrangement de la question hollando-belge, qui n’indemniserait point la confédération germanique de la manière qu’elle veut être indemnisée, équivaudrait à la guerre, à cette guerre générale, dont personne ne veut ; mais encore, selon lui, faut-il que la chose en vaille la peine, et qu’en affaires comme en poésie dramatique, sit dignus vindice nodus. Eh bien ! en cela, il a raison, et je dis : Si pour la France, non est dignus vindice nodus, qu’elle abandonne les populations du Luxembourg et du Limbourg ! Mais pour prouver qu’elle ne le peut avec honneur, je citerai de nouveau celui que je combats.

« En protégeant de tout son pouvoir, dit-il, la séparation de la Belgique d’avec la Hollande, la France de juillet a poursuivi un résultat qui méritait que pour l’obtenir on courût le risque de la guerre. M. Molé ne s’y est pas trompé en 1830. Il s’agissait effectivement de rompre, sur une grande étendue de nos frontières, ce réseau de fer, cette ceinture compacte d’hostilités armées dans lesquelles nous avait enfermés le congrès de Vienne. Il s’agissait de détruire ou de neutraliser ces forteresses bâties avec notre argent et inspectées annuellement au nom de l’Europe, dont les canons n’étaient tournés que contre la France. Ce but a été atteint sans la guerre, mais son importance aurait justifié la guerre elle-même si elle était devenue indispensable.»

Voilà certes un éminent service rendu à la France en septembre 1830, œuvre de tous les Belges, y compris les habitans du Luxembourg, qui prirent une part active à ce changement, dont les députes siégeaient comme Belges aux états-généraux du royaume des Pays-Bas, et siégèrent encore comme Belges au congrès national de Belgique, qui prononça la séparation de la Hollande, ainsi que le trouvait bon M. Molé. Quand j’use de l’expression, service rendu à la France, ce n’est point afin d’écarter le souvenir de la protection française, ensuite nécessaire aux Belges ; l’amour-propre ingrat m’est trop odieux pour que j’oublie qu’une nation forte en a sauvé une plus faible incomplètement organisée. Mais l’égoïsme étroit serait-il moins ignoble que le défaut de reconnaissance ? Et puisque la France trouve son compte à la séparation de la Belgique de la Hollande, séparation qu’elle a obtenue sans guerre par le dévouement des Belges qui combattirent dans les murs de Bruxelles et ailleurs, elle doit vouloir qu’ils profitent tous du même affranchissement, conquis au moyen des efforts de tous. L’abandon de trois cent mille Luxembourgeois et Limbourgeois, demeurés Belges pendant sept ans en vertu de la non-exécution du traité du 15 novembre, marquerait d’une tache et d’une tache ineffaçable l’administration de M. Molé : sic dignus est vindice nodus. L’est-il pour la confédération germanique ? Non ! les membres de la diète de Francfort connaissent l’histoire des ducs de Bourgogne, de Charles-Quint, de l’archiduc Albert, de l’infante Isabelle, de Marie-Thérèse, du royaume des Pays-Bas formé de deux grandes divisions territoriales distinctes. M. le prince de Metternich ne peut croire que la volonté des Luxembourgeois et Limbourgeois de rester Belges soit un pur caprice révolutionnaire. Les faits anciens parlent trop haut. L’esprit destructif de tous les souvenirs nationaux et légitimes est plutôt dans ces remaniemens, dans ces découpures de provinces unies entre elles de temps immémorial, remaniemens et découpures qu’on ne sait comment qualifier, tant ils blessent la politique du plus simple bon sens. » M. de Mérode, dit l’auteur de la lettre sur les affaires extérieures, trouve bon de laisser les Prussiens dans la forteresse du Luxembourg, à quelques lieues de Metz. » M. de Mérode ne trouve là rien de bon ; il laisse seulement les choses à Luxembourg comme elles sont militairement depuis vingt-trois ans et civilement depuis huit ans. Il laisse les Hollandais à Maestricht, ou ils étaient avant 1789, et où ils sont aujourd’hui, sachant que cette occupation nuit au Limbourg, aux habitans de Maestricht et même à la Hollande, qui n’en recueillera que des dépenses. Mais M. de Mérode s’arrête au statu quo, parce que des prétentions allant plus loin deviendraient réellement une cause de guerre, de cette guerre dont personne ne veut, et que personne ne fera à la France lorsqu’elle dira fermement et simplement, par l’organe de M. Molé, aux puissances du Nord : « Je ne souffre pas de trafic d’hommes à côté de mes frontières. Il est trop tard maintenant ; laissez les Belges vivre ensemble sous leur gouvernement né de la révolution de septembre, comme nous. Français, vivons sous celui né de la révolution de juillet ; vous dominez en Pologne, en Allemagne, en Italie ; vous avez une garnison fédérale à Luxembourg, une garnison alliée à Maestricht ; votre lot est large, le mien modeste. Ce n’est point la conquête, c’est l’affranchissement d’un peuple ; consentez-vous ? ou je tire l’épée. » Et le non dignus vindice nodus fera comprendre aux princes directeurs de la confédération germanique qu’ils peuvent se passer des habitans du Luxembourg et du Limbourg, Germains d’emprunt, nullement façonnés au joug fédéral, comme la France se passe non seulement des limites du Rhin, mais des forteresses et pays de Landau et Sarrelouis, français en 1789. actuellement bavarois et prussiens, attendu que les circonstances changent et changeront les traités qui ne sont point des actes par-devant notaires. En se soumettant aux nécessités malheureuses, la Belgique n’a point certainement voulu perdre tout espoir d’un meilleur avenir, lorsque les refus et les lenteurs calculés de son adversaire et de la majeure partie de ses arbitres lui viendraient en aide. Un peuple toujours dupe n’est pas destiné à vivre ; et que gagnera l’Europe à ce que l’esprit national belge s’use et s’affaisse dans l’humiliation ? Cette nationalité à la fois neuve et antique devrait plutôt être soigneusement cultivée que flétrie ; entre deux propriétaires, l’un possesseur du fonds depuis plusieurs siècles, l’autre prétendant à quelques usages mal définis et récens, quel est le plus digne d’égards en cas de litige ? N’est-ce pas le premier ? Le Luxembourg appartient, dit-on, à la confédération germanique, et l’on se demande ouest, depuis 1815 même, le tribunal allemand, jugeant en appel les procès des Luxembourgeois. On perçoit depuis 1815 des droits de douane le long de la Moselle, de la Sure, de la Wolz, entre Echternach, Diekirch et Trêves. On cherche en vain la ligne commerciale, séparative entre Echternach, Diekirch et Namur et Liège, On voyait siéger alternativement depuis 1815 à Bruxelles et à La Haye des Luxembourgeois, membres des états-généraux, pour les provinces méridionales du royaume des Pays-Bas, et lors de la session des mêmes états-généraux de 1830-1831, un député du Luxembourg, ayant voulu se rendre dans leur sein, en fut exclu par les Hollandais connue appartenant aux provinces, belges, tandis que le congrès réuni à Bruxelles admit avec un empressement fraternel les représentans de ce pays.

Princes, diplomates, ministres, lord Palmerston, comte Molé et autres qui gouvernez le monde, souvenez-vous du jugement de Salomon ! La véritable patrie des Luxembourgeois et Limbourgeois n’est pas plus douteuse que la filiation de l’enfant qu’il adjugea à sa véritable mère. Appuyez la justice, et la paix régnera.

Comte F. de Merode.

LETTRES SUR LA SITUATION EXTERIEURE

III.

Je vous remercie, monsieur, de m’avoir communiqué d’avance la lettre que vous adresse M. le comte de Mérode, au sujet de la question hollando-belge ; car je me trouve dans la nécessité d’y répondre, et vous penserez sans doute avec moi que le plus tôt sera le mieux. Non assurément que je regarde M. de Mérode comme un ennemi qu’il faut combattre, ou que je me regarde moi-même comme un adversaire digne de lui ; mais j’ai besoin de vous donner, et à vous et à lui, quelques explications sur le sens dans lequel je soutiens cette polémique, sur les motifs de l’opinion que j’ai embrassée et que je continue à développer, sur l’esprit qui m’a constamment animé, en traitant cette question si délicate de l’exécution du traité des 24 articles.

Non, je ne suis pas insensible aux justes regrets que devront éprouver les populations du Limbourg et du Luxembourg, quand elles se sépareront, s’il faut en venir à cette extrémité, du gouvernement et de la nation belge, pour retomber sous le pouvoir de la Hollande. Je comprends tout ce qu’un pareil déchirement aura de pénible pour des peuples qui depuis longues années vivent de la même e vie que le reste de la Belgique, qui ont partagé avec elle toutes les vicissitudes de la guerre et de la politique, et qui se sont associés spontanément à la révolution de septembre 1830. Sur ce point, je suis parfaitement d’accord avec M. de Mérode ; je crois avec lui que l’attachement des populations du Limbourg et du Luxembourg, cédées à la Hollande, ne peut être nulle part traité de caprice révolutionnaire, comme il le dit fort bien. Mais, qu’il me permette cette expression, je cherche en vain, dans toute sa lettre, autre chose que des raisons de sentiment ; je ne lui vois pas aborder les véritables difficultés de la question ; je ne le vois pas entrer dans les considérations politiques, dans la réalité des faits, dans les exigences du droit diplomatique de l’Europe. Et moi, qui n’ai pas été ministre comme M. de Mérode, qui ne suis qu’un observateur attentif et sérieux, je m’étonne de son silence, et je m’en étonne à juste titre ; car enfin, j’avais abordé ce côté de la question, j’avais indiqué le véritable nœud de la difficulté, j’avais formellement sommé les partisans de l’opinion contraire de dire comment, par quel moyen, par quelle combinaison acceptable ils entendaient la résoudre, dans l’état actuel de l’Europe. Remarquez bien ces derniers mots ; j’y reviendrai tout à l’heure, parce que j’attache la plus grande importance à l’ensemble de faits qu’ils résument. Au lieu de cela, que fait M. de Mérode ? Il m’explique l’origine du traité des 24 articles, que je connais fort bien ; il me rappelle les circonstances fâcheuses, sous l’empire desquelles la conférence de Londres substitua le traité du 15 novembre aux 18 articles (préliminaires du 26 Juin) acceptés par la Belgique. Si c’est là un raisonnement sérieux, je ne vois pas, à ce compte, pourquoi la Hollande n’opposerait point à l’acceptation des 18 articles par la Belgique l’adhésion antérieure qu’elle a donnée aux bases fondamentales, tandis que la Belgique les repoussait.

Mais, reconnaissons-le, monsieur, l’Europe n’est engagée, ni par les 18 articles, ni par les bases fondamentales. Ce sont pour elle, ce sont pour tout le monde, pour la Belgique comme pour la Hollande, des actes non avenus, des essais avortés de conciliation, qu’il faut rejeter dans les limbes de l’histoire et de la diplomatie. Maintenant je vais plus loin. Je demanderai à M. de Mérode si les préliminaires du 26 juin 1831, enveloppés dans la réaction qui a suivi les événemens du mois d’août, assuraient effectivement à la Belgique tout le Limbourg et tout le Luxembourg. Or, c’est ce qu’on ne peut soutenir. L’article 1er reconnaissait à la Hollande tout ce qui faisait partie de la ci-devant république des provinces-unies des Pays-Bas en l’année 1790 ; cet article privait la Belgique de tout droit sur Venloo et sur je ne sais combien de villages dans le Limbourg, ainsi que de la place de Maestricht. L’article 2 reconnaissait, il est vrai, à la Belgique tout le reste des territoires qui avaient reçu la dénomination de royaume des Pays-Bas dans les traités de 1815. Le grand-duché de Luxembourg semblait donc être compris dans le nouvel état belge ; mais on ne sait plus que penser en voyant que l’article 3 exigeait pour le Luxembourg une négociation séparée entre le souverain de la Belgique, d’une part, et de l’autre, le roi des Pays-Bas et la confédération germanique, garantissant de plus à la forteresse fédérale de Luxembourg ses libres communications avec l’Allemagne. C’est qu’en effet personne, si ce n’est les négociateurs belges, ne pouvait oublier que le grand-duché de Luxembourg était possédé par le roi des Pays-Bas à un tout autre titre que le reste de la Belgique ; qu’il avait reçu cette province en compensation de ses possessions héréditaires ; que la branche allemande de la maison de Nassau y avait des droits éventuels de réversibilité incontestables, et que la confédération germanique avait aussi les siens de la nature la plus positive, et liés avec ses plus graves intérêts. Dès le premier jour, un homme dont la voix n’a jamais failli à la cause de la liberté en Europe, un des plus opiniâtres défenseurs de la nationalité polonaise, M. Bignon, qui fait autorité en pareilles matières, avait dit sur le Luxembourg, à la tribune de la chambre des députés, dans la séance du 13 novembre 1830 : » Je dois signaler une autre chance de guerre qui a son principe dans les passions, dans les imprudences des Belges, c’est leur prétention mal fondée sur le grand-duché de Luxembourg. J’articule ce fait à la tribune, afin de dissiper une erreur trop accréditée, et par la crainte que la presse périodique, qui a rendu tant de services à la cause des peuples, ne contribue à compromettre l’indépendance des Belges, en les encourageant dans un système d’usurpation capable d’attirer un choc entre eux et l’Allemagne. » M. Bignon en appelait ensuite aux traités, et il ajoutait : « La ville de Luxembourg a été déclarée forteresse fédérale ; voilà une question sur laquelle les traités peuvent être invoqués avec succès (par les ennemis de la Belgique) ; le tort est du côté des Belges... » Telles étaient alors, telles sont restées depuis et la vérité et l’opinion de toute l’Europe. Les préliminaires du 26 juin n’y dérogeaient pas, puisqu’ils posaient pour le grand-duché de Luxembourg le principe d’une négociation distincte. Et ceci revenait à dire que si l’Europe se croyait, dans l’intérêt général, le droit de reprendre ce qu’elle avait donné, pour en disposer autrement, elle ne se croyait pas celui d’enlever à toute la maison de Nassau les dédommagemens que cette maison avait acceptés pour ses principautés souveraines en Allemagne. Quel eût été le résultat de la négociation avec le roi des Pays-Bas et la confédération germanique ? Je l’ignore. Quels étaient le vœu et l’esprit des puissances représentées à Londres ? Je ne le sais pas davantage. Il me semble qu’il aurait toujours fallu en arriver à un échange de territoires. Et sur quoi aurait-il porté, si ce n’est sur ceux dont la Belgique était la seule et incontestable souveraine ? Il me semble encore que la forteresse fédérale de Luxembourg serait nécessairement restée en dehors de l’échange et qu’on lui aurait par conséquent assigné un certain rayon, des communications libres et sûres avec l’Allemagne ; c’est-à-dire que si l’on avait pu s’entendre, on aurait conclu des arrangemens à peu près pareils à ceux que le roi Léopold a été autorisé par le congrès belge à ratifier, et auxquels M. de Mérode croit que la Belgique peut et doit aujourd’hui se soustraire.

Vous voyez, monsieur, qu’il n’y a guère lieu d’invoquer les préliminaires du 26 juin 1831 ou les 18 articles, acceptés par la Belgique avant la rupture de l’armistice et les malheurs du mois d’août. D’un côté, ils sont aujourd’hui sans valeur diplomatique, et de l’autre ils ne tranchaient pas si clairement en faveur de la Belgique la question territoriale, que ce soit la peine de les exhumer du milieu des projets et contre-projets enfantés par la conférence.

On me fait un autre reproche. On m’accuse de n’avoir pas tenu compte des Sept années de retard, pendant lesquelles la Hollande a constamment rejeté le traité du 15 novembre, et de vouloir contre toute justice conserver une force obligatoire absolue à des stipulations non exécutées. Eh bien ! savez-vous ce que me reproche le Journal de La Haye, en même temps que M. de Mérode ? Précisément le contraire. On m’accuse, dans une dissertation ex-professo, de scinder arbitrairement le traité des 24 articles ; on entreprend de démontrer, contre ma première lettre, qu’ils forment un ensemble qui n’admet pas de partage, et que je n’entends rien au droit des gens, que je n’ai lu ni Vattel, ni Grotius ; que je suis d’une fort mauvaise école de publicistes, quand je demande, au nom de la Belgique, la révision des dispositions financières du traité. A ce double reproche, à ces accusations contradictoires, je ne serai pas embarrassé de répondre. Mais je vais pour cela invoquer un argument que les esprits tout d’une pièce ont toujours combattu et qui ne m’en paraît pas moins excellent, la nécessité politique. Quant à Vattel et Grotius, j’en fais bon marché, et je me tiens pour historien de bonne foi, plutôt que pour savant publiciste. Si donc je plaide pour le traité des 24 articles en ce qui concerne les arrangemens territoriaux, c’est qu’il ne me semble pas possible de résoudre autrement la question, à moins de faire comme les Belges, de n’en point embrasser tous les élémens, de se cantonner dans la nationalité et de laisser de côté les droits de la confédération, ceux de la maison de Nassau, les titres d’acquisition du Luxembourg par le roi des Pays-Bas, et l’état de l’Europe ! En sorte que j’irais volontiers jusqu’à dire que, si le traité était à refaire, on ne pourrait pas, sur le tout, arriver à un résultat très différent. Remarquez encore que le désavantage de l’inexécution par la Hollande a pesé tout entier sur celle-ci, que ses ports ont été bloqués, qu’une armée française l’a dépossédée violemment de la citadelle d’Anvers et en a fait la garnison prisonnière, tandis que la Belgique a conservé jusqu’à présent Venloo et autres places du Limbourg, et tout le Luxembourg, sans la forteresse. Cependant, si le roi Guillaume avait voulu rendre, en même temps que la citadelle d’Anvers, les forts de Lillo et de Liefkenshoek, le gouvernement belge aurait été dans l’obligation d’exécuter l’engagement qu’il avait pris d’évacuer les parties hollandaises du Limbourg et du Luxembourg [1].

Voyons maintenant les charges financières du traité sur lesquelles ma haute justice, comme dit M. de Mérode, accorde à la Belgique une réduction notable. C’est qu’en effet, monsieur, je désire qu’on soit juste envers la Belgique, et je trouve qu’on ne l’a pas été dans le partage de la dette. En ce point, non seulement le traité peut être refait autrement, mais de plus, il y a d’excellentes raisons pour qu’il le soit. Je crois que les conséquences des funestes événemens du mois d’août 1831 se sont principalement fait sentir dans les stipulations financières du traité des vingt-quatre articles, puisque évidemment on a surchargé alors la Belgique, sous le prétexte de lui assurer des avantages commerciaux dont elle ne se souciait pas et ne pouvait guère profiter de long-temps. Ainsi, en obtenant la révision de cette partie du traité, on effacerait, au profit de la Belgique, les traces de la réaction dont elle se plaint ; on lui enlèverait le droit de se dire sacrifiée à la Hollande, par suite du succès que celle-ci aurait déloyalement remporté, après la rupture inattendue de l’armistice. Quand la négociation fut reprise au mois de septembre, la conférence et l’Europe voulaient en finir avec la question belge„ On était fatigué de cet interminable débat, et l’on se contenta, un peu légèrement, des premières informations qui se présentèrent sur la dette. Voilà ce qu’il s’agit de corriger pour l’avenir, et, quant au passé, je regarde le non-paiement des arrérages depuis le 13 janvier 1832, comme la juste punition des lenteurs de la Hollande. Il ne serait pas possible aujourd’hui que le roi Guillaume signât purement et simplement le traité des vingt-quatre articles ; on reconnaît qu’il y a, dans certaines clauses, des changemens indispensables de rédaction à opérer. Cela entraîne donc nécessairement une négociation nouvelle, et c’est dans cette négociation que se place naturellement la discussion de la question des arrérages. Il y a justice et opportunité à le faire. Si les intentions du roi de Hollande sont droites et loyales, s’il a besoin, comme on le pense généralement, de fermer cette plaie, on s’entendra, et la paix de l’Europe ne sera point troublée.

Allez plus loin, me dit M. le comte de Mérode, ne craignez rien ; déclarez à la confédération germanique et au cabinet de La Haye que le Luxembourg et le Limbourg doivent rester à la Belgique, et la paix de l’Europe n’en sera pas troublée davantage ; l’Europe se trouvera encore bien heureuse d’en sortir à si bon marché ! Je voudrais partager la confiance de M. de Mérode ; mais, en conscience, je ne le puis. Les deux grands principes, les deux intérêts rivaux qui se disputent l’Europe, s’équilibrent encore. Mais combien de ménagemensne faut-il pas pour empêcher cet équilibre de se rompre ! Un mot de la France est bien puissant, je le sais ; cependant la force des choses est bien plus puissante, et c’est la force des choses, qui au-delà d’une certaine limite, d’un côté ou de l’autre, déterminerait infailliblement la guerre générale. Croyez que l’Europe de 1815 ne rendrait point son épée sans combat. Si au moins l’Allemagne était divisée. mais je vois la Prusse, l’Autriche, la Bavière, tous les états de la confédération germanique, étroitement unis. La question religieuse, soulevée par l’affaire de Cologne, avait un instant troublé cette union. Les passions catholiques du roi de Bavière avaient fait explosion et vivement irrité le cabinet de Berlin. La sagesse et l’esprit de conciliation qui distinguent M. le prince de Metternich, n’avaient pas empêché la faction ligorienne de Vienne, qu’il n’ose pas ouvertement combattre, d’applaudir aux imprudens écarts de la Bavière ; le démon de la discorde s’était glissé dans le sein des familles princières, et la paisible Allemagne ne se reconnaissait plus. Vous savez que de cet orage il reste à peine aujourd’hui un souffle de vent. La confédération germanique, momentanément ébranlée, se raffermit et se resserre ; l’Autriche et la Prusse se sont cordialement rapprochées ; la Bavière a fait amende honorable, et c’est ainsi que l’Allemagne se présente à la conférence de Londres, bien décidée à ne pas se laisser entamer, et à ne pas accorder à la Belgique d’autres conditions que celles du traité des 21 articles.

M. de Mérode s’étonne de ce que j’aie relevé sa singulière proposition de renoncer indéfiniment à la forteresse fédérale de Luxembourg, qui demeurerait au milieu d’un pays entièrement belge, toujours occupée par une garnison moitié hollandaise et moitié prussienne. C’est même probablement au sujet de cette partie de mes observations qu’il me reproche de ne pas avoir plus sérieusement examiné son premier travail. Il est possible, en effet, que j’aie d’abord parlé un peu légèrement de cette combinaison ; mais comment n’aurais-je pas été frappé de la résignation avec laquelle M. de Mérode abandonne la principale ville du grand-duché, le véritable foyer de sa vie nationale ? comment ne me serais-je pas dit que, pour consentira un pareil sacrifice, il fallait que les plus absolus défenseurs de la nationalité belge eussent aperçu là, sur les murs de cette forteresse, un noli me tangere dont la guerre seule pouvait avoir raison ? Alors j’ai sérieusement examiné l’intérêt de la France, je me suis livré à une étude consciencieuse de tous les élémens de la question, et je suis arrivé aux conclusions que je vous ai déjà développées. La Belgique n’a peut-être pas tort de ne penser qu’à elle, de vouloir que la France, après l’avoir sauvée, après avoir affranchi son premier port commercial, court encore une fois le risque d’une guerre générale, pour l’agrandir ou la compléter au mépris de la foi des traités. Mais la France, ai-je dit, a d’autres devoirs, et quand l’équilibre dans lequel se maintient l’Europe sera rompu, il faut que la France y trouve des chances d’agrandissement. Voilà les considérations que j’ai livrées au jugement des hommes d’état de la Belgique, et au sujet desquelles M. de Mérode a rapproché, dans la même phrase, les mots d’étroit égoïsme et de défaut de reconnaissance. Si je l’ai bien compris, il veut dire que la France se montrerait égoïste en bornant le témoignage de sa sympathie pour la Belgique aux services qu’elle lui a déjà rendus, et que la Belgique, en secouant le joug de la Hollande, a rendu à la France un assez grand service pour que celle-ci n’ait pas le droit d’accuser les Belges d’ingratitude. Ne craignez pas, monsieur, que j’approfondisse une question aussi délicate ; permettez-moi seulement de répondre, par votre intermédiaire, à M. de Mérode, qu’en fait d’égoïsme, la France n’a pas de reproches à se faire depuis 1830, surtout à l’égard de la Belgique, et qu’en fait de reconnaissance la Belgique peut recevoir des leçons de tout le monde. Si j’avais l’esprit chagrin, si je ne savais m’élever, en matière aussi grave, au-dessus de ces considérations trop mesquines, je vous en dirais bien davantage sur la reconnaissance de la Belgique, et je serais bien tenté de rappeler à M. de Mérode qu’après la délivrance d’Anvers par une armée française, les chambres belges ont refusé de faire abattre le lion de Waterloo !

Arrivé au terme de cette longue réplique, je n’ajouterai plus que peu de chose à des raisonnemens que vous accusez peut-être de prolixité. Je tiens seulement à établir, une dernière fois, que la France a fait pour la Belgique, en 1830, en 1831, en 1832, tout ce que le nouvel état pouvait attendre d’une protection puissante et d’une bienveillance éclairée. Aujourd’hui, quand le plénipotentiaire français à Londres, sous l’inspiration d’une pensée généreuse que M. Molé a conçue dès la reprise des négociations, appuie de toutes ses forces la demande d’une révision du partage de la dette, la France reste encore fidèle à ses sympathies pour la cause qu’elle a déjà si heureusement défendue. Mais caresser les illusions que peuvent se faire quelques esprits sur sa question territoriale, voilà ce que lui défend la raison d’état, et ce qui ne serait plus en harmonie avec l’ensemble de la politique. Au reste, il ne m’est pas prouvé que le gouvernement belge lui-même ait ou laisse percer ces illusions. Dans un pays d’extrême liberté comme la Belgique, elles se sont librement produites par des adresses au roi, par des articles de journaux, par des manifestations publiques de toute espèce. Quant au pouvoir, il s’est borné à de vagues promesses d’intérêt, et tout récemment les ministres ont refusé de donner audience aux conseils provinciaux du Limbourg et du Luxembourg, que le roi avait reçus au camp de Beverloo et au château d’Ardenne. Je sais que la conférence de Londres est saisie d’une demande en révision du partage de la dette, par un travail, que l’on dit très concluant, des commissaires spéciaux qui ont été chargés de cette importante mission. Mais je ne puis dire qu’il en soit de même pour la question territoriale, et si la Belgique fait sonder le terrain, je doute que le résultat l’encourage à des démarches plus ouvertes. Les puissances croient sérieusement en avoir fini avec cette affaire ; des trois intéressés, la Belgique, la Hollande et la confédération germanique, il y en a deux qui regardent leurs droits et leurs sacrifices comme irrévocablement fixés par le traité des 24 articles. L’autre partie est engagée vis-à-vis de l’Europe par sa signature, par la solennelle adhésion des chambres, par son existence politique même, dont la reconnaissance a été le prix de cette adhésion. Je me demande en vain ce qu’il serait possible d’opposer, de la part de la Belgique, à une situation légale si bien définie, si fortement appuyée, et je renverrai M. de Mérode, pour le Luxembourg et le Limbourg, à l’avenir qu’il invoque en faveur de la France pour les limites du Rhin, pour Sarrelouis et Landau. Mais je lui ferai observer que ni lui ni moi ne savons alors ce que la Belgique deviendra.

Mes prévisions sur ce qui adviendrait des projets d’indépendance de Méhémet-Ali, paraissent se vérifier. Le vice-roi ajourne la déclaration dont il menaçait l’Europe, et c’est aux démarches des grandes puissances auprès de lui que l’on est redevable de ce résultat. Pour le moment il n’y a donc point de collision à redouter entre les deux flottes ; car celle de Méhémet-Ali ne prendra peut-être point la mer, et l’escadre turque, assez mal fournie, ne fera pas une expédition de longue durée. Je ne crois pas non plus que la guerre s’engage sur le continent de l’Asie ; au moins est-il certain que le pacha d’Egypte ne prendra point l’initiative des hostilités. Il s’y est engagé solennellement, et d’ailleurs, ses troupes sont encore occupées à réprimer l’insurrection des Druses, qui a donné tant de mal à Ibrahim-Pacha, gouverneur-général de Syrie. Cependant, gardez-vous, monsieur, d’ajouter foi aux exagérations de la presse allemande, du journal de Smyrne et de quelques feuilles anglaises, sur les prétendus dangers que cette insurrection aurait fait courir à la domination égyptienne. Grâce à Dieu, elle ne chancelle pas ainsi au moindre vent, et depuis 1833, elle a jeté, en Syrie, des racines assez profondes pour résister à une révolte de quelques montagnards. Les insurgés du Hauran ont obtenu çà et là de faibles succès, dont le principal mérite revient à la nature du pays où ils opèrent. Mais des mesures énergiques et bien combinées, des forces supérieures, la discipline et la tactique des troupes égyptiennes, aidées de tous les moyens matériels que le vice-roi ne cesse d’emprunter à la science militaire de l’Europe, ont fini par avoir raison de la valeur sauvage des Druses. Les dernières nouvelles certaines du théâtre de la guerre portent que les rebelles, pris entre deux feux, ont été écrasés par les forces d’Ibrahim-Pacha, et qu’après une telle défaite, ils l’empêcheront difficilement de pénétrer jusqu’au cœur de leurs montagnes et d’y étouffer l’insurrection dans son foyer. Au reste, il n’y avait rien dans cette révolte qui méritât l’intérêt de l’Europe. Croyez bien que la cause égyptienne, en Syrie, est celle de la civilisation, quelque violens que soient les moyens employés pour la faire triompher. Il s’agit, en effet, pour Ibrahim-Pacha, d’y maintenir l’ordre, la sécurité des communications, une administration vigilante, bien que rigoureuse, un régime militaire assez dur, mais indispensablement nécessaire pour triompher de tous les élémens d’anarchie qui s’étaient, pour ainsi dire, naturalisés dans les pachalicks de Saint-Jean-d’Acre, de Damas et de Tripoli. Toutes les fois que les anciennes habitudes d’insubordination et de brigandage y relèvent la tête, c’est un malheur pour l’agriculture, le commerce, la civilisation, dont ces tentatives interrompent les progrès. Voilà comment il faut juger, à mon avis, des remuemens pareils à ceux des Druses, qu’ils soient en rapport, ou non, avec les secrets desseins du sultan. Et si, comme le pense Mehémet-Ali, les instigations de la Porte ottomane ne sont pas étrangères à ces insurrections, nous ne voyons pas ce que le divan peut y gagner, puisqu’il est certain que le pacha d’Egypte est assez fort pour les vaincre, et qu’il y puise de nouveaux motifs pour agiter à son tour l’empire ottoman, pour refuser le paiement du tribut, pour murmurer le terrible mot d’indépendance.

Avec tout cela, les puissances intéressées au maintien du statu quo en Orient ne peuvent se flatter d’avoir obtenu de Méhémet-Ali autre chose qu’un ajournement. La question demeure entière entre le sultan et lui. L’armée égyptienne continuera, n’en doutez point, à se grossir en Syrie ; les fortifications du Taurus s’achèveront ; l’escadre sera augmentée ; tous les ressorts seront tendus ; le vice-roi et son fils resteront l’arme au bras. La Porte, de son côté, enverra dans le Diarbekir ses premières levées ; elle appliquera ses dernières ressources à l’entretien d’un état militaire qui l’épuise ; elle se débattra obscurément entre l’influence de la Russie et celle de la France unie à l’Angleterre ; elle continuera d’offrir à l’Europe le triste spectacle de ces changemens ministériels trop fréquens de nos jours, pour qu’ils n’accusent pas et beaucoup d’inconstance chez le souverain, et des intrigues étrangères fort actives, et une perturbation profonde dans l’état. Je n’ose aller plus loin, ni vous dire ce que je pense d’une situation aussi tendue, malgré les miracles que le désir général de maintenir la paix a produits en Europe depuis la révolution de juillet.

S’il y a des questions qui s’ajournent, il y en a aussi dont la solution ne comporte guère de retards, et qui, une fois soulevées, demandent à être terminées promptement. L’affaire de Suisse est de ce genre, et vous étiez bien informé, monsieur, quand vous faisiez pressentir que le séjour et les nouvelles intrigues de M. Louis Bonaparte au château d’Arenenberg allaient attirer de nouveaux embarras à la confédération helvétique. Je n’examine pas ici le caractère de cette démarche dans ses rapports avec la politique intérieure du gouvernement français, mais uniquement sous le point de vue diplomatique, et, ainsi envisagée, je ne saurais assez m’étonner des critiques dont elle a été l’objet. M. Louis Bonaparte est, dit-on, citoyen de Thurgovie ; mais la France ne sait pas ce que c’est que le canton de Thurgovie ; elle n’a point d’ambassadeur à Fracenfeld, et n’en reçoit pas du petit conseil de Thurgovie. La France ne connaît en Suisse que la Suisse, et ne traite qu’avec la Suisse, représentée par le directoire fédéral et la diète. Peu importe ensuite le degré, la mesure de souveraineté dont le canton de Thurgovie reste en possession. Les gouvernemens étrangers n’ont pas affaire à vingt-deux souveraineté, en Suisse, mais à une seule, dont l’affaire est de s’entendre avec toutes les autres, et d’en subordonner la politique particulière aux intérêts généraux de la confédération. Je ne sais d’ailleurs si vous avez remarqué combien, dans ces derniers temps, la souveraineté cantonnale a été peu ménagée par le parti même qui conteste le plus vivement à la France le droit de réclamer l’expulsion de M. Louis Bonaparte. Mais il y a plus, c’est que personne en Suisse ne prend au sérieux la qualité de citoyen de Thurgovie, derrière laquelle se retranche le neveu de Napoléon, et que ses partisans font si bruyamment valoir en sa faveur. Dans la diète et hors de la diète, on n’a certainement pas épargné les sarcasmes à ce bizarre citoyen, comme l’appelle le Fédéral de Genève, à ce républicain de faux aloi, dont la position est trop équivoque pour que les radicaux suisses eux-mêmes osent en faire leur drapeau. Et, en vérité, c’est se jouer de la conscience et de la raison publique que de prendre feu pour une pareille fiction, pour des droits prétendus que tout le monde met si bien à leur juste valeur. Il faut du reste que la diète y réfléchisse sérieusement avant de se déclarer incompétente ou de refuser d’agir dans le sens de la note française ; car la France ne peut se rendre justice à elle-même par des mesures isolées contre le canton de Thurgovie, comme elle l’a fait autrefois contre Bâle-Campagne. Le canton de Thurgovie est à l’extrémité orientale de la Suisse, appuyé d’un côté sur le lac de Constance, c’est-à-dire sur l’Allemagne, et flanqué des deux autres par les cantons de Saint-Gall et de Zurich. La France ne pourrait donc l’atteindre, sans passer sur toute la Suisse, et c’est pourquoi il est encore plus nécessaire que le directoire et la diète emploient tous les moyens à leur disposition pour vaincre la résistance du canton de Thurgovie.

Assurément, monsieur, ces différends avec la Suisse sont déplorables ; je ne veux point faire avec vous de sentimentalisme politique sur la plus ancienne alliée de la France, comme on s’exprime en diplomatie ; mais je reconnais que la France de juillet n’est point là dans son rôle naturel, dans l’attitude qu’elle doit garder envers la confédération helvétique. Je sais que beaucoup de bons esprits s’en plaignent, que des menaces adressées à la Suisse leur semblent un contre-sens, et qu’on se demande chaque fois, avec une certaine inquiétude, si des passions personnelles n’y seraient pas pour quelque chose. Je sais que l’on s’étonne de voir tellement exaspérés contre la France des hommes qui passent pour modérés dans leur république, comme, par exemple, M. Monnard, du canton de Vaud, qui compte ici tant d’illustres et de vénérables amitiés. On craint, à vrai dire, qu’une animosité réciproque, entretenue par des circonstances fâcheuses, n’ait pris le dessus à la longue sur des sentimens plus naturels d’affection et d’estime, et qu’avant de recourir aux derniers moyens on n’ait pas toujours essayé des voies plus douces, plus conformes à l’esprit qui doit animer la France envers la Suisse et la Suisse envers la France ! Que vous dirai-je ? Il y a peut-être ici, monsieur, quelque chose de vrai, sans que personne en soit coupable. Mais, avant de prononcer, je vous engagerai à repasser dans vos souvenirs tous les événemens qui ont dû altérer, depuis que M. de Rumigny a quitté Berne, nos bons rapports avec la confédération helvétique ; la protection accordée aux réfugiés les plus dangereux, les coupables projets qui se sont tramés à l’ombre d’une hospitalité imprudente, l’ascendant qu’un radicalisme ambitieux a pris dans les conseils de la Suisse. Vous savez que je ne suis pas en position de rendre l’arrêt définitif : pesez ces circonstances et décidez vous-même. Voulez-vous quelque chose de plus. Je vais au-devant de votre pensée, et je désire avec vous que ce différend soit le dernier, non seulement parce qu’il faut vivre en bonne intelligence avec ses voisins, mais parce que la Suisse réformée, libérale et libre, offre à la France de juillet une excellente avant-garde, et parce que entre l’Autriche et la Sardaigne il peut être fort utile d’avoir une alliée sur qui compter.

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  1. Convention de Londres du 22 octobre 1852 ; note de M. de Latour-Maubourg au général Goblet, ministre des affaires étrangères de Belgique, du 30 ; réponse du général Goblet, du 2 novembre, à minuit. ~ Nothomb, Essai, etc., 3e édition, pag. 280.