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Chronique de la quinzaine - 14 août 1852

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Chronique n° 488
14 août 1852


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 août 1852.

La politique a ses intermittences : elle a ses momens de calme absolu où il semble qu’on ne puisse plus compter qu’avec peine les pulsations de la vie nationale, et elle a aussi ses périodes d’activité passagère, où quelques incidens se réunissent comme d’eux-mêmes pour réveiller et entretenir l’attention. Sans doute ces incidens conservent un caractère particulier qu’ils tirent de l’ordre général des choses ; ils n’ont point l’importance des questions d’état qui se posent quotidiennement au plus fort des crises sociales ; ils portent la marque du milieu qui leur donne naissance. Tout se ressent de la rude transformation du temps, tout se coordonne et se plie à une loi nouvelle au milieu du changement même des dispositions publiques ; mais enfin, à travers ce changement, sous une forme ou sous l’autre, chaque jour a son contingent de faits, de préoccupations, d’efforts pratiques, de questions de tout genre à résoudre, de symptômes, de bruits qui se succèdent, même de commérages qui tiennent souvent plus de place que les choses sérieuses. C’est là ce qui constitue l’histoire politique. Cette histoire passe devant nous et suit son cours, tandis que nous l’observons, spectateurs en quelque sorte de notre propre destinée, qui, depuis bien des années, reste attachée à tant d’influences contraires et soumise à tant d’épreuves diverses. Quelles que soient ces vicissitudes, elles sont celles du pays et elles sont les nôtres, il ne servirait à rien de l’oublier et de se retrancher dans une espèce de contemplation indifférente ou chagrine. Quand des élections s’accomplissent et recomposent à tous les degrés les administrations locales, ce sont bien apparemment nos affaires qui sont en jeu ; c’est la série de nos faits domestiques qui se poursuit avec nous ou sans nous. Quand l’éducation publique tout entière est l’objet de remaniemens profonds, c’est bien de notre vie morale et intellectuelle qu’il s’agit. Quand un intérêt international de premier ordre attend d’être réglé, comme à l’occasion du traité avec la Belgique, n’est-ce point notre commerce, notre industrie, qui sont en question ? Allez même jusqu’à quelqu’une de ces rumeurs nées souvent du caprice des nouvellistes : si des journaux promènent en Europe quelque traité apocryphe supputant les cas et probabilités, réglant d’avance l’action des gouvernemens, il est bien sans doute d’un certain prix pour nous de savoir qu’il n’y a rien de vrai dans cette sainte alliance de fantaisie. Lorsque enfin des adoucissemens viennent tempérer les effets de nos déchiremens intérieurs, n’y a-t-il point quelque chose qui répond à nos plus secrets instincts ? Au-dessus des détails de notre situation actuelle et de toute préoccupation politique, qu’on nous permette aujourd’hui de placer l’acte qui rouvre les portes de la France à des hommes que les décrets du 10 janvier avaient frappés et dont quelques-uns ont un rang dans notre histoire.

Les décrets du 7 août sont assurément une bonne pensée que ne saurait accueillir un intérêt vulgaire : ils n’ont point eu à faire cesser une condamnation qui n’avait pu être prononcée ; ils sont plutôt un signe de désarmement après la lutte, après une victoire qui n’a pas besoin d’être plus complète ; ils mettent un terme à une situation dont les amertumes ne sont jamais mieux senties que par ceux qui les ont encourues sans s’en douter. Toutes les opinions ont leur part dans l’acte du 7 août, et ce n’est pas de quoi il faut se plaindre. Il nous sera bien permis seulement de ne point confondre les quatorze noms inscrits sur cette liste et de nous souvenir de ceux qui ont jeté quelque lustre sur notre patrie. Nous avouons n’avoir pas un goût très vif pour le système égalitaire de ce radical Suisse, M. Druey, qui récemment n’établissait aucune différence entre lui, directeur de la police fédérale, et le portier d’un des hôtels du gouvernement. Cela peut être vrai pour M. Druey, puisqu’il le dit. Il n’est point tout-à-fait égal pour la France de voir ses portes rouvertes à des hommes comme M. Thiers et M. de Rémusat ou aux premiers démocrates venus que le hasard d’une élection aura malencontreusement jetés sur le chemin d’un décret de bannissement. Otez à ceux-ci leur rôle d’un moment ; l’obscurité est ce qui les recommande le mieux. Otez leur ancienne situation politique à l’historien du consulat et à l’auteur de l’étude sur Horace Walpole ; ils se retrouvent avec ces facultés éminentes qui les tiennent au même niveau que par le passé. Ces facultés obligent, dira-t-on ; nous le pensons bien et nous l’entendons bien ainsi. Oui, sans doute, ces facultés obligent ceux qui en sont doués à des œuvres nouvelles. Mieux que nous ne pourrions l’exprimer, ces esprits supérieurs pourraient dire ce qui reste de dignité, d’honneur pour le pays, et pour eux-mêmes de jouissances sévères, dans les travaux de la pensée, dans les recherches de l’histoire, dans les investigations de la critique et du goût. Après tout, dans ce temps de courtes sagesses et de longues déceptions, c’est encore le meilleur moyen de continuer des traditions qui ont leur puissance dans notre patrie et de ne point laisser s’échapper le fil des choses dans ce courant qui nous emporte tous, et où tout se renouvelle avec une telle rapidité. Les décrets mêmes du 7 août sont une des preuves des vicissitudes de la politique contemporaine ; ils méritaient ici naturellement la première place, et par ce qu’ils réalisent, et par les tendances dont ils peuvent être l’expression.

À côté de ceci, les élections pour le renouvellement des conseils-généraux, des conseils d’arrondissement et des conseils communaux ont continué et sont à peu près terminées aujourd’hui. Toute la hiérarchie des pouvoirs locaux se trouve ainsi refondue et mise en harmonie avec les nouvelles institutions politiques. Dans l’ensemble de ce mouvement électoral, le résultat est très évidemment dans le sens du gouvernement, autant qu’on peut démêler l’exacte vérité parmi tant de causes particulières et personnelles qui expliquent d’ordinaire le succès des candidatures locales. Là où quelques-uns des hommes les plus marquans du régime actuel se sont présentés, il n’y a eu ni lutte ni incertitude. Là où l’administration a tenu bien décidément à faire passer un candidat, la difficulté n’a point été, à coup sûr, invincible : d’où serait venu un obstacle sérieux ? Il faut noter cependant quelques nominations qui tranchent avec le ton général des élections. Il n’est pas présumable que l’administration ait mis un prix particulier à faire élire deux fois M. Jules Favre comme conseiller-général à Saint-Étienne et à Lyon. M. Jules F’avre se trouve ainsi représenter la république de février, et il a certainement un fameux plaidoyer à faire pour sauver sa cliente. En cherchant bien, peut-être trouverait-on encore quelque nomination de ce genre ; mais, au-dessus de ces dissonances assez rares, il y a un symptôme plus remarquable, c’est l’indifférence générale qui se fait jour à travers une agitation superficielle où les autorités des départemens ont trouvé de quoi placer bon nombre d’avertissemens à la presse de province. Là est le fait saillant de ces élections. Beaucoup d’endroits n’ont pu réunir un nombre suffisant de votans, et il a fallu recommencer l’opération ; dans la plupart, les candidats ont à peine obtenu le chiffre légal de suffrages ; partout l’abstention s’est produite dans des proportions inaccoutumées. Et qu’on le remarque cependant, il s’agissait ici, pour les populations, du choix d’hommes qui leur sont connus, qui vivent au milieu d’elles, et de la gestion de leurs intérêts les plus proches. Que peut-on conclure de cette indifférence universelle ? La meilleure explication, la plus vraie à notre avis, c’est la lassitude. On ne réduit pas impunément des populations, pendant trois ou quatre années, à s’en aller périodiquement mettre dans un scrutin leur fortune, leur travail, leur industrie, la paix de leurs foyers. À ce régime d’excitations et de qui vive perpétuel, elles peuvent finir, de guerre lasse, par retourner contre elles-mêmes l’arme qu’on a mise en leurs mains, ou, dès qu’elles se retrouvent sous l’empire d’un gouvernement vigoureux, elles semblent ne plus attacher de prix à un droit qu’on leur a fait payer si cher. Nous professons tout le respect nécessaire pour le suffrage universel, d’abord parce que c’est la loi du pays, et ensuite parce qu’il est des momens d’incertitude générale où il ne reste plus d’autre moyen que de faire jaillir du sein du pays une nouvelle force, une nouvelle puissance ; mais les populations elles-mêmes ne disent-elles point aujourd’hui, par leur absence du scrutin, qu’à leurs yeux il est bien différent de participer à un acte exceptionnel de ce genre ou de voter à tout propos et sur toute chose ? On se méprendrait d’ailleurs singulièrement sur notre pensée, si on y voyait rien qui put mettre en doute l’utilité de l’élection appliquée à l’administration des intérêts locaux. Là, au contraire, à notre sens, est une des plus sérieuses garanties de la vie politique contemporaine, et là, pourrait-on dire, est l’avenir à beaucoup d’égards. Ce que nous voulons montrer seulement, c’est l’étrange progrès que les révolutions font faire à ces idées de décentralisation dont beaucoup d’esprits sont restés séduits, à la liberté administrative, aux idées d’élection elles-mêmes. On allait au scrutin dans toutes ces élections locales, il y a dix ans ; on n’y va pas aujourd’hui que le droit est plus étendu. Voilà le résultat ! Voilà pourquoi les tribuns savent bien ce qu’ils font lorsqu’ils demandent le gouvernement direct du peuple : ils demandent leur propre gouvernement fondé sur l’impuissance et la lassitude du peuple.

À vrai dire, le danger du suffrage universel, ce n’est pas quand il est ignorant, comme disent les démocrates, c’est-à-dire quand il est lui-même, quand il s’inspire des instincts, des intérêts des populations, et qu’il ne se guide que d’après ce besoin immense de paix publique inné dans les masses vivant de leur travail et de leur peine ; le danger du suffrage universel, c’est quand il est éclairé, comme l’entendent encore les démocrates, c’est-à-dire quand il n’est plus lui-même, quand il a été artificiellement échauffé par le club et la presse, et qu’à la place de chaque penchant ou de chaque besoin populaire on a mis une passion, une envie, une haine, une irritation, une colère. Ce n’est plus alors le suffrage universel, c’est le déchaînement universel. Nous comprenons que le gouvernement n’ait point le goût de ce genre de lumière et d’éducation. Aussi vient-il de prendre des mesures contre le colportage. Nous désirons à coup sûr la liberté des industries ; mais il en est qui touchent de trop près, si l’on nous passe le terme, à l’hygiène morale du peuple, pour n’être point l’objet d’une active et sévère surveillance. On sait combien d’almanachs démagogiques, de. Publications obscènes, d’histoires frauduleuses ont été semés dans les campagnes durant ces dernières années. Le mal était si réel et si profond, que, dès 1849, on songeait à le combattre par une loi. La circulaire récente du ministre de la police générale soumet le colportage à des conditions nouvelles. Une des ruses de cette singulière industrie, à ce qu’il parait, c’est d’intercaler les publications qu’elle veut répandre dans des livres d’un titre complètement inoffensif. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ce genre de propagande, s’exerce à l’égard des fonctionnaires eux-mêmes. Chaque livre doit être aujourd’hui revêtu d’une estampille par les préfets des départemens. Les maires n’ont qu’à constater la présence et l’identité de ce timbre dont ils ont un double. Que la circulaire du ministre de la police ait surtout un but politique, qu’elle tende à empêcher l’introduction et la circulation d’écrits hostiles venus du dehors, cela se peut : le gouvernement déjoue l’opposition là où il la trouve, et il n’y a rien en cela qui puisse surprendre beaucoup ; mais en même temps il servirait certainement un grand intérêt social, si la mesure qu’il vient de prendre réussissait à garantir les populations des campagnes de cette contagion de livres honteux qui vont troubler et souiller leur ame. Rien ne serait plus utile que cette œuvre de préservation morale, et, s’il reste beaucoup à faire sous d’autres rapports pour l’éducation populaire, ce serait déjà du moins un progrès signalé d’empêcher la propagande corruptrice du mal. Il faut se souvenir toujours néanmoins que le meilleur moyen pour combattre cette propagande, c’est de lui opposer un enseignement sain, religieux, bien dirigé et facilement accessible.

Ce n’est point, au surplus, seulement au point de vue des classes populaires que ces questions d’éducation s’élèvent naturellement. Comme il arrive dans tous les temps de profondes commotions morales, c’est à l’enseignement d’abord qu’on demande aujourd’hui le secret des déviations des âmes et des esprits. La première chose qu’on songe à transformer, c’est l’enseignement. De là l’intérêt qui s’attache en général aux matières d’instruction publique ; de là la tendance à rechercher de nouvelles méthodes, de nouveaux procédés. Ce n’est point la première fois que notre attention se porte sur ce point. Le gouvernement actuel a déjà accompli plus d’une réforme dans l’instruction publique. On se souvient en particulier du décret du 10 avril, qui modifiait à beaucoup d’égards l’économie de l’enseignement dans les lycées. Ce décret posait le principe de la séparation des études en créant une division scientifique et une division littéraire. Aujourd’hui, cette pensée est sur le point de recevoir son application et de passer dans la pratique. Le conseil supérieur de l’instruction publique vient de consacrer d’assez nombreuses séances à tracer de nouveaux plans d’études, a formuler des programmes dans l’esprit du décret du 10 avril. II serait trop long sans doute d’énumérer tous les détails de cette révision presque entière de l’instruction publique en France ; il suffit de dire qu’elle touche tout à la fois à l’enseignement des lycées, à l’enseignement des écoles spéciales, à la constitution de l’École normale, aux conditions exigées pour l’obtention des grades scientifiques et littéraires. Dans ceux de ces changemens qui concernent plus particulièrement les lycées, la commission instituée par le ministre de l’instruction publique ne s’est point montrée insensible aux craintes qu’avaient pu concevoir bien des esprits. On s’était demandé, probablement en dépassant l’idée du gouvernement, si la division des études serait le meilleur moyen de les fortifier respectivement, si cette séparation ne nuirait point d’une égale manière aux sciences et aux lettres. Les nouveaux programmes montrent que cette scission n’est point aussi absolue qu’on l’avait pu craindre au premier abord. Bien mieux, les élèves de la section scientifique ne cessent point pour cela de partager les exercices de la section littéraire, et ces exercices restent communs aux élèves des deux sections. Parmi les modifications dont l’École normale est l’objet, la principale, on le sait, est la suppression du concours d’agrégation. L’École normale a pour mission essentielle désormais de former des professeurs, et rien que des professeurs. Toutes les parties de l’enseignement intérieur de l’école se combinent naturellement dans cette pensée et concourent à développer les qualités nécessaires pour l’exercice pratique du professorat. M. Nisard, dans son rapport au conseil de l’instruction publique, met habilement en lumière ce côté de la réforme actuelle qui seul peut trouver en effet, à un point de vue élevé, une justification facile. N’est-il point évident que toutes les améliorations qu’on peut introduire dans l’instruction publique sont lettre morte sans cette condition supérieure du professeur, du maître qui se dévoue à son œuvre obscure et poursuit sa tâche ingrate en songeant moins à lui-même qu’aux jeunes intelligences qu’il doit diriger et féconder ? Nous n’ignorons point d’ailleurs que bien des professeurs de notre temps pourraient faire à de plus éminens qu’eux la réponse de Figaro, quant à toutes ces qualités d’abnégation, de dévouement et de rectitude pratique qu’on leur demande. Quoi qu’il en soit de ces profonds remaniemens de l’instruction publique dans notre pays, c’est une expérience qui s’inaugure. Voici quelque vingt années que tout le monde en France parle un peu de la réforme de l’enseignement ; nous osons dire que jamais cette réforme ne se montra mieux dans sa gravité qu’au moment où elle se réalise, et cela n’a rien qui puisse surprendre, puisqu’après tout c’est de notre vie morale et intellectuelle qu’il s’agit, et qu’il est toujours plus facile de sentir son mal que de connaître le remède à y apporter.

Il n’est point douteux, en effet, que toutes ces questions d’éducation publique, sous une apparence souvent technique, touchent à la racine même des problèmes contemporains. Ce sont les questions les plus élevées et les plus pratiques, les plus décisives en même temps, parce que notre avenir est le prix de leur solution. Mais à quoi bon, dira-t-on, chercher dans cette transformation morale le mystère d’un lent et laborieux avenir ? Ne voyons-nous pas fourmiller autour de nous des solutions bien autrement promptes et rares, des conceptions bien autrement puissantes, des horoscopes socialistes, des prophéties magnétiques et des recettes merveilleuses pour créer une France nouvelle aux moindres frais possibles, moyennant un impôt sur les chiens et des marques de fabrique ? Que dire aussi de cet esprit éminent et grave qui s’amuse à lire l’avenir dans un mirage du passé, et qui semble rentrer dans son optimisme quand il a déduit toutes les bonnes raisons qu’aurait le lord-protecteur de rendre la couronne à Charles Stuart ? Soit, ceci est une solution du genre historique, qui n’en guérira pas moins tous nos maux. Charles Stuart est prêt sans doute, et le lord-protecteur le sera infailliblement, ou tout au moins restera-t-il lord-protecteur, ne fût-ce que pour conquérir son titre de grand homme ; sans cela, la solution ne laisserait point de déranger l’ordonnance historique, et nous en serions encore une fois pour nos illusions rétrospectives.

En fait d’horoscopes et de paradoxes, les meilleurs sont les plus originaux et les plus excentriques. M. Proudhon, on le sait, ne manque point de ces mérites dans ses bons momens. Il en donne un nouveau témoignage dans son livre de la Révolution sociale démontrée par le coup d’état du 2 décembre. Le livre de M. Proudhon a eu du malheur ; il a failli s’arrêter en route. Il est résulté de ces difficultés une lettre adressée au président de la république, et cette lettre n’est pas le chapitre le moins curieux des confessions révolutionnaires de l’auteur ; elle n’a pas moins de prix que le livre lui-même ; elle l’illustre et le commente. Le 2 décembre parait donc avoir un moment troublé quelque peu les combinaisons philosophiques et politiques de M. Proudhon ; mais on n’est point un logicien de cette force pour se laisser surprendre à ce point. Il a fallu simplement à M. Proudhon le temps de découvrir que le 2 décembre était un nouveau triomphe de la révolution sociale, un nouvel acheminement vers l’anarchie. Une fois en possession de cette vérité foudroyante, le goguenard dialecticien n’a plus eu qu’un scrupule : c’est qu’il créait une légitimité et une popularité nouvelles au prince Louis-Napoléon en le représentant comme le mandataire de la révolution. Pour la légitimité, il n’est point impossible que M. le président de la république ne s’en tienne au vote du 20 décembre ; quant à la popularité du chef actuel de l’état, il se peut bien, en vérité, que M. Proudhon la serve puissamment, mais à coup sûr autrement qu’il ne pense. Quoi qu’il en soit, nous sommes de l’avis de l’auteur de la Révolution sociale, lorsqu’il dit que l’autorisation accordée à son livre est un acte de haute politique. La société y peut puiser ses enseignemens, le gouvernement lui-même y peut trouver les siens. Au milieu de cet entassement de sophismes, de déclamations laborieuses, de bizarreries de dialectique, d’odieux blasphèmes, il y a plus d’un éclair qui illumine notre situation. Qui pourrait avouer plus naïvement que la révolution de février a créé « la plus immense anarchie dont l’histoire fournisse l’exemple ? » Qui a plus de mépris pour la multitude, et qui confesse de meilleure grâce que « rien n’est moins démocrate au fond que le peuple ? » Il n’y a enfin que M. Proudhon pour écrire ces paroles adressées à ce qu’il appelle le 2 décembre : « qu’il abandonne aux gémonies de l’opinion ces gentillâtres littéraires dont le souffle vénal, pestilentiel, enfle la voile de toute tyrannie ; qu’il livre aux francs-juges de la démocratie la plus pourpre tous les renégats dramaturges de cour, pamphlétaires de police, marchands de consultations anonymes, moutons de prisons et de cabarets, qui, après avoir mangé le pain sec du socialisme, lèchent les plats gras de l’Elysée… »

C’est ainsi que va ce terrible esprit, embrassant frénétiquement le paradoxe, outrageant la vérité, frappant ses amis de verges sanglantes, poursuivant le bruit à tout prix, et offrant du moins cet avantage de mettre sur la voie de la sagesse par le spectacle de ses aberrations et de ses folies. Quant à la partie prophétique du livre de M. Proudhon, nous nous croyons, à coup sûr, suffisamment dispensés de la discuter, elle est pour le moins au niveau des horoscopes magnétiques de M. Alexandre. Dumas sur M. le comte de Chambord, dont l’itinéraire à sa rentrée en France est déjà tracé, et qui doit renouveler la tige royale par une alliance avec une fille du peuple de la rue Saint-Martin. Nous voici donc merveilleusement en fonds de solutions et d’horoscopes. Si la France périt, ce ne sera pas faute de moyens de salut ; elle n’a qu’à choisir, sans compter le reste, entre les perspectives socialistes de M. Proudhon et le roi Léon Ier de M. Alexandre Dumas. Il ne faudrait point s’y tromper : avec un caractère différent, sérieux ou bouffon, tout cela se ressemble peut-être assez bien. Dans tous les cas, n’y aurait-il pas un curieux chapitre, d’histoire morale et littéraire à écrire, — d’un côté, sur les privilèges particuliers que peut conférer parfois l’extravagance, — de l’autre, sur les inconvéniens qu’il peut y avoir pour certains esprits à se mettre dans la mauvaise compagnie de tous les inventeurs de solutions ?

La littérature d’allusions n’est point à coup sûr la meilleure ; le malheur de notre temps, c’est que cette recherche d’un intérêt vulgaire, cet incessant appel à une curiosité frivole ou passionnée n’est qu’une des formes de l’altération de l’esprit littéraire. C’est une preuve de plus du peu de place qu’occupe aujourd’hui dans le domaine intellectuel la réalité, la vérité observée en elle-même et pour elle-même. Le mépris de toute vérité, de toute réalité dans l’expression des idées et des sentimens, dans la reproduction de la vie humaine, est un des signes contemporains. On peut suivre à la trace ce triste symptôme dans le roman comme au théâtre, dans l’histoire comme dans la poésie, et c’est une des principales causes de l’épuisement où en est venu par degrés l’esprit littéraire. Que voyez-vous, en effet, aujourd’hui ? Des efforts, des tentatives, des ébauches plutôt que des œuvres où la vie respire et palpite. L’intelligence se débat entre toutes les influences. L’inspiration poétique particulièrement ne sait où aller après avoir voyagé à travers toutes les sphères de la fantaisie. M. J. Autran avait cependant trouvé une veine heureuse dans un livre récent, les Poèmes de la mer. Il avait trouvé ce qui est le plus rare peut-être maintenant dans la poésie, l’unité d’inspiration, une pensée principale à féconder et à développer. La mer et ses spectacles, la grandeur de ses horizons, la mélancolie de ses flots errans, les drames dont elle est le théâtre, et toutes les mystérieuses impressions qu’elle éveille, n’y a-t-il point là le plus magnifique élément d’un poème ? M. Autran a bien senti quelques-unes de ces grandeurs ; la difficulté est toujours dans l’exécution. En réalité, tout ne correspond pas, dans les Poèmes de la Mer, à l’idée de l’auteur. Il est évident que l’inspiration s’égare, se morcelle, se perd souvent dans les infiniment petits ; elle se relève dans des morceaux comme les Pêcheurs, Pater Oceanus. Un des fragmens les plus heureux, les plus marqués d’originalité, c’est le Voyage au Pôle arctique. Nous nous demandons seulement comment, dans un livre sur la mer, M. Autran peut donner place à bien des témoignages singuliers d’admiration qui n’ont d’autre excuse que de dater de l’an 1840.

Quand nous disons que le sentiment de la réalité est ce qui manque le plus dans la littérature moderne, où cela est-il plus apparent que dans la comédie - le Sage et le Fou - que représentait récemment le Théâtre-Français ? Ce qu’on peut dire de mieux, c’est que l’auteur n’a point tenu beaucoup sans doute à faire une comédie. S’il a voulu mettre une fois de plus la fantaisie au théâtre, il s’est laissé prendre dans bien des détails vulgaires ; s’il a eu l’intention sérieuse de tracer une action comique, on peut se demander où est cette action, où sont les mœurs, les caractères, les sentimens ? Le pire de tout serait que M. Méry ne se fût point douté qu’il faisait une œuvre qui ne relevait ni de la fantaisie ni de la réalité. M. Méry s’est mis tout simplement à marcher devant lui, mêlant des personnages comme il a pu, brodant des vers quelquefois ingénieux sur un sujet qui n’existe pas, faisant pétiller des mots et laissant dans l’esprit du spectateur tout juste l’impression d’un feu d’artifice de l’an passé. Tel est le Sage et le Fou, telle est la comédie appelée aujourd’hui à régénérer le Théâtre-Français ! Comme on voit, la littérature dramatique ne pèche pas par l’exubérance de l’inspiration, et ici encore, en présence de Corneille et de Molière, on peut se demander d’où viendra la vie, d’où viendra l’impulsion qui rendra à la scène son éclat et sa puissance.

Ce n’est point que nous méconnaissions les efforts du gouvernement pour protéger les intérêts littéraires ; il les protège de la seule manière qui puisse être bien efficace, à part cette influence générale qu’exerce toujours un gouvernement sur les esprits. Il les défend au dehors surtout en ce moment, en sauvegardant le principe de la propriété littéraire, en faisant de la garantie de cette propriété la condition sine qua non d’un nouveau traité avec la Belgique. Et ici qu’on nous permette de laisser à cette affaire son caractère élevé. Ce n’est point, autant qu’on peut le penser et le dire, une question simplement matérielle ; il y a un principe moral à faire prévaloir. Ce principe, c’est celui de la propriété intellectuelle. À travers les différences des législations, il y a aujourd’hui un ensemble de notions générales, communes à tous les pays. Or la première de ces notions, à coup sûr, c’est celle de la propriété. Il ne peut point être permis d’y déroger à l’abri d’une frontière ; il ne peut point être permis de s’emparer des œuvres d’autrui pour en remplir le monde au détriment de l’inventeur lui-même. C’est là une garantie mutuelle que se doivent les peuples dans l’état actuel de la civilisation. Le gouvernement français, en prenant chez nous, il y a quelques mois, l’initiative de l’abolition complète de la contrefaçon des œuvres étrangères d’art et de littérature, a reconnu ce principe, et a fait ainsi passer dans le droit écrit ce qui était déjà dans l’équité générale. Par cette mesure même, il s’est tracé la marche à suivre ; il s’est imposé la tâche de faire reconnaître par les autres pays le principe dont il garantissait pour sa part l’inviolabilité. En définitive, nous sommes venus au point où il ne saurait plus y avoir d’incertitude aujourd’hui. La contrefaçon est condamnée ; elle est flétrie comme industrie, comme commerce illicite, comme violation permanente du droit de propriété. Le reste n’est plus maintenant que l’affaire du temps. C’est l’affaire surtout des négociations en ce moment pendantes avec la Belgique. On sait où en sont ces négociations. Elles avaient été suspendues il y a quelques jours, et, l’ancien traité expirant le 10 août, les relations commerciales des deux pays se sont trouvées momentanément replacées sous l’empire du tarif général. Les négociations ont été reprises depuis, et elles se poursuivent ; une conclusion ne peut tarder désormais. Nous nous demandons en vérité où a voulu en venir le cabinet belge avec ses tergiversations perpétuelles dans cette affaire ? Si ces tergiversations tiennent à la crise ministérielle qui dure encore, elles s’expliquent sans doute jusqu’à un certain point. Si le cabinet belge espérait sauver une fois encore la contrefaçon du naufrage, il s’était donné là une étrange cliente, bien faite, on en conviendra, pour être mise en balance avec les intérêts de tout genre qui unissent les deux pays ! Au fond, peut-être l’industrie belge avait-elle conçu récemment une dernière illusion à l’occasion du refus fait par la seconde chambre des états-généraux de La Haye de ratifier le traité conclu entre la France et la Hollande pour la garantie de la propriété littéraire ; mais on ne songe pas qu’ici la situation est bien autre. Il y a long-temps qu’en Hollande le principe de la propriété littéraire est moralement reconnu et invoqué. Déjà, au congrès d’Aix-la-Chapelle, pendant le XVIIIe siècle, un libraire hollandais réclamait la consécration de ce principe. Le vote de la chambre hollandaise, bien qu’assez étrange d’ailleurs, ne tient point à un refus systématique de reconnaître le droit de propriété littéraire. Il s’explique par des causes particulières. Peut-être le ministre de l’intérieur, M. Thorbecke, a-t-il un peu cédé à la fantaisie de se défaire ainsi de son collègue des affaires étrangères, M. Sonsbeeck, signataire de ce traité. Peut-être les chambres ont-elles été mécontentes d’être convoquées extraordinairement au mois d’août, lorsqu’elles devaient se réunir régulièrement au mois de septembre. C’est là un de ces accidens qui se produisent parfois à l’improviste dans la vie parlementaire. Il n’est pas impossible enfin que l’agent français, par son insistance, n’ait froissé des susceptibilités légitimes. La conséquence du vote de la seconde chambre de La Haye a été la retraite du ministre des affaires étrangères, M. Sonsbeeck, qui avait eu déjà à subir plus d’un échec de ce genre cette année. Tout annonce aujourd’hui que les négociations pourront être prochainement reprises. Nous ne voyons d’ailleurs rien que d’assez simple dans les modifications que réclame la Hollande soit sur le droit de traduction, soit sur l’introduction de ses livres en France, soit sur le caractère de rétroactivité qu’avait le premier traité. L’essentiel au milieu de tout cela, c’est que le principe reste. Si le gouvernement belge savait bien voir en définitive, il verrait qu’il n’a plus même un sacrifice à faire en laissant périr la frauduleuse industrie qui s’abrite derrière lui, puisqu’elle est de toutes parts resserrée dans son dernier refuge.

Les élections terminées en Angleterre, tout est rentré dans le repos. La querelle des pêcheries avec l’Amérique est venue bien à temps pour alimenter la verve des journaux, car tous n’ont pas les bonnes fortunes du Morning Chronicle, et ne peuvent point fournir à leurs lecteurs les traités secrets des puissances du Nord. Les commérages vont leur train, et, à propos de commérages, le marquis de Londonderry ne le cède à personne. Deux nouvelles épîtres viennent de sortir de sa plume, deux épîtres très humoristiques, fort peu sensées, et qui auraient pu faire les délices du club des frères Sérapion d’Hoffmann. Le marquis de Londonderry est en effet raisonnable à la manière des personnages raisonnables d’Hoffmann, dont les plus sensés n’ont qu’une ou deux idées fixes, avec un renouvellement de capricieuse humeur à chaque retour des saisons. Que demande le noble marquis ? — Comme toujours, la mise en liberté d’Abd-el-Kader. Il se répandait jadis en lettres sentimentales adressées au président de la république ; maintenant le ton a changé : il faut voir avec quelle morgue aristocratique et quelle hauteur bizarre, pour ne pas employer une autre expression, il s’adresse au chef de l’état. Le prince Louis-Napoléon avait répondu aux premières lettres de l’excentrique marquis : nous doutons fort qu’il réponde à la dernière autrement que par le silence. Il est assez singulier de voir un personnage privé harceler de ses suppliques, recommandations, prières, le chef d’un autre état, et employer, lorsque ce mode de réclamations ne réussit pas, un ton que ne prendrait pas l’empereur d’Autriche ou le tsar de toutes les Russies. Qu’on ne s’abuse pas cependant, l’Angleterre est ainsi faite qu’il n’y a pas un excentrique, un maniaque, qui ne lui ait été utile et ne l’ait servie selon sa méthode particulière et exceptionnelle.

En attendant que les communes s’assemblent et que les partis mesurent leurs forces, il y a encore à signaler quelques-unes des pertes que le nouveau parlement a faites. MM. Bernai et Greene, hommes d’expérience consommée, ne sont plus là pour présider le comité des affaires ; le très excentrique et très distingué M. Urquhart ne chicanera plus lord Palmerston ; le fougueux Irlandais M. Reynolds ne fera plus entendre ses harangues violentes, mais celui-là sera avantageusement remplacé. M. George Thompson aura toute liberté maintenant d’aller prêcher l’abolitionisme en Amérique et d’y être l’occasion d’émeutes, comme cela lui est déjà arrivé à Boston. Les whigs, avec sir George Grey, ont perdu sir William Somerville et sir John Romilly. M. Hume et M. Roebuck sont à peu près les derniers représentans à ce parlement de la vieille école radicale du benthamisme que Dieu emporte et ne ramène plus. Un tiers de la chambre des communes se compose de membres nouveaux, parmi lesquels nous rencontrons de vieilles et illustres connaissances : M. Macaulay et sir Edouard Lytton Bulwer, qui revient avec des opinions légèrement modifiées. Le docteur Layard, le célèbre voyageur à qui on doit les curieuses recherches sur Ninive, et qui avait été nommé sous-secrétaire d’état aux affaires étrangères pendant le ministère de lord Granville, vient de s’ouvrir l’accès du parlement. Parmi les jeunes membres de l’aristocratie qui vont faire leur entrée dans la chambre, il faut nommer sir John Shelley et surtout lord Goderich, jeune lord d’opinions très avancées, et chez lequel le chartisme a laissé des traces. M. Lucas, journaliste irlandais, ultramontain plus catholique que le pape, portera, dit-on, au parlement avec éloquence et talent la verve et les allures de l’Univers religieux. Mais pourquoi donc ce parlement, ainsi qu’on l’avait annoncé, ne se réunit-il pas le 20 août ? Les parlemens antérieurs se sont toujours réunis aussitôt les élections terminées. La raison probable de ce retard, c’est la nécessité où se trouve le gouvernement, comme tous les partis sans exception d’ailleurs, de savoir avec quel parti et sous quelles conditions il est possible de faire alliance.

Voici déjà quelque temps que l’Espagne fait peu parler d’elle. Elle présente depuis six mois ce contraste singulier d’une stagnation politique à peu près complète et d’une activité matérielle immense. Ce n’est pas cependant qu’au point de vue politique sa situation n’offre quelque anomalie. La question est toujours de savoir ce que fera le gouvernement à l’égard des chambres, qui restent suspendues, mais qui devront être évidemment convoquées dans un délai donné. Le parlement actuel sera-t-il réuni ou sera-t-il dissous ? Voilà le problème que le ministère espagnol parait être en ce moment occupé à résoudre. Peut-être pourrait-on y joindre subsidiairement une autre question, qui serait celle de savoir si le nouveau parlement, en cas de dissolution, sera élu d’après la loi électorale actuelle ou d’après une loi que promulguerait le gouvernement. C’est de ces discussions intérieures qu’est née tout récemment une crise ministérielle à la Granja, où réside en ce moment la reine Isabelle. Le marquis de Miraflorès, ministre des affaires étrangères, a donné sa démission ; il est remplacé par le ministre de l’intérieur, M. Bertran de Lis, auquel succède à son tour M. Ordonez, gouverneur civil de Madrid. Les causes de cette modification sont peu connues encore. Il est seulement présumable que M. de Miraflorès penchait plus ouvertement que ses collègues pour des changemens décisifs dans l’organisation politique du pays. Sa retraite indiquerait que le ministère espagnol n’entend point sortir d’une certaine légalité. Quand nous disons le ministère espagnol, en réalité c’est M. Bravo Murillo qu’il faudrait dire peut-être. M. Bravo Murillo, en effet, exerce aujourd’hui en Espagne une autorité à peu près complète. La confiance de la reine lui est absolument acquise. Son ascendant sur ses collègues ne fait point de doute ; il est l’arbitre du cabinet. La dernière crise ministérielle en offre une nouvelle preuve. Ce n’est point, du reste, par une supériorité politique hors ligne que M. Bravo Murillo peut mériter le rang qu’il occupe comme président du conseil : c’est par tout ce qu’il a fait dans l’ordre financier, par l’impulsion qu’il a donnée aux intérêts de tout genre. Là est pour le moment le côté le plus important de la situation de l’Espagne. Il règne aujourd’hui au-delà des Pyrénées une sorte de fièvre industrielle qui se porte surtout sur la construction des chemins de fer. En peu de jours, le gouvernement vient de concéder, par la voie de l’adjudication, la ligne de Madrid à Burgos, qui doit être prolongée jusqu’à la frontière française, et la ligne de Madrid à Almansa, qui doit aller aboutir à la Méditerranée. M. Salamanca est l’adjudicataire de ces deux chemins. Ce n’est point même parmi les capitalistes et les industriels de profession seulement que règne cette ardeur. Sur tous les points de la Péninsule, les moindres localités s’enflamment d’un beau zèle et s’imposent pour avoir un tronçon de chemin de fer. Nous avons vu autrefois en France une fièvre semblable : elle est plus singulière en Espagne, où on est moins prompt à l’enthousiasme pour des travaux de ce genre. Aussi est-ce un symptôme d’autant plus remarquable. Il n’y a qu’une chose à désirer, c’est que ce mouvement ne soit point entravé par des révolutions nouvelles, ou qu’il n’aboutisse point trop promptement à des déceptions qui replongeraient peut-être le pays dans son ancienne torpeur. L’essentiel pour l’Espagne, c’est de suivre dans toutes ces entreprises une marche régulière, successive, de se ranimer peu à peu par le travail et de finir par retrouver une vie nouvelle dans le développement intelligent et bien dirigé de tous les élémens de prospérité intérieure qu’elle contient. Ce développement de l’industrie, du commerce, de l’agriculture, de la richesse publique en un mot, est la meilleure garantie des règlemens financière opérés depuis un an par M. Bravo Murillo.

Si on jette un moment les yeux sur l’Italie, on ne peut s’attendre à y trouver une vie politique bien active, on le conçoit. Sauf le Piémont, où le régime constitutionnel est resté debout, les autres pays sont retombés dans l’état où ils étaient avant 1848. Il y a quelques mois déjà, en Toscane, le dernier vestige de la révolution, le statut, disparaissait définitivement comme loi de l’état, et on peut se souvenir qu’à la suppression de la constitution toscane se rattachait une crise ministérielle qui était sur le point de mettre hors du pouvoir le président du conseil, SI. Baldasseroni. Une crise semblable vient de se reproduire encore. Comme la précédente, elle est née d’une rivalité d’influence entre M. Baldasseroni et le ministre de l’instruction publique, M. Boccella, représentant d’une réaction plus décidée. Seulement cette fois M. Boccella a dû quitter le ministère et a été remplacé par M. Buonarotti. Le ministre d’Angleterre, par ses représentations au grand-duc, ne parait point étranger à cette solution. On ne saurait cependant affirmer que les hésitations du grand-duc ne renaîtront pas et ne ramèneront pas au pouvoir M. Boccella. Il y a un fait plus considérable et qui s’étend à toute l’Italie, c’est l’effort incessant que fait l’Autriche pour retrouver dans ce pays son ancienne situation. Elle poursuit son œuvre en établissant une union douanière avec les petits états, et tout récemment encore elle vient de signer un traité avec l’état de l’église, la Toscane, les duchés de Modène et de Parme, pour la construction d’une ligne de fer désignée sous le nom de chemin de fer central de l’Italie. L’Autriche demande ainsi aux améliorations matérielles raffermissement de sa puissance. C’est sans doute le meilleur moyen de se prémunir contre de nouveaux dangers qui pourraient naître pour elle en Italie. En voyant l’ascendant de l’Autriche se fortifier et s’étendre ainsi au-delà des Alpes, on peut se demander à quoi servent les débordemens révolutionnaires ? Ils ont servi pour les états italiens à les ramener au point d’où ils étaient partis, après avoir traversé des catastrophes inouïes.

En Amérique, tout se ressent de l’approche de l’élection présidentielle ; les ministres voyagent ou se retirent des affaires. M. Daniel Webster fait des harangues à Marshfield ; M. Graham, ministre de la marine, a donné sa démission, et il a été assez difficile de lui trouver un remplaçant dans M. Kennedy. M. Abbot Lawrence, ministre des États-Unis à Londres, vient aussi d’envoyer sa démission, désireux qu’il est, dit-on, de revoir son opulent foyer, désireux sans doute aussi de ne pas courir la chance d’être remplacé, si le parti démocratique vient à triompher. Le congrès, qui pendant long-temps a gaspillé nonchalamment les heures, se presse et s’échauffe ; il vote lois sur lois. Une seule question est venue faire diversion à cette inquiétude et à cette agitation générales, la querelle avec l’Angleterre au sujet des pêcheries sur les côtes de l’Amérique anglaise, et encore dit-on que l’élection présidentielle n’est pas tout-à-fait étrangère à cette querelle. Dans une de ses pérégrinations, M. Daniel Webster apprend tout à coup que le cabinet de Londres venait d’envoyer des instructions pour faire respecter par les Américains, trop enclins à les violer, les conventions de 1818. Il écrit précipitamment de New-Haven (Connecticut), où il se trouvait alors, pour en informer le président et le cabinet de Washington. Les réclamations de l’Angleterre sont-elles fondées ? Les griefs imputés aux Américains sont-ils réels ? D’après ce qu’on sait de cette affaire, on peut affirmer que les deux gouvernemens ont tort et raison tous les deux. Évidemment les Américains ont manqué aux conventions, évidemment aussi l’Angleterre aurait pu s’y prendre moins brutalement pour faire valoir ses droits. Cette querelle rappelle tout-à-fait le procès du loup et du renard :

Toi, renard, tu te plains, bien qu’on ne t’ait rien pris,
Et toi, loup, tu retiens ce que l’on te demande.

Le cabinet de lord Derby aurait pu faire notifier, ainsi que l’ont très justement remarqué les journaux américains, qu’à l’avenir il ne permettrait plus cette violation des traités par les pêcheurs des États-Unis, au lieu de faire saisir les bateaux trouvés dans la baie de Fundy et d’envoyer des navires de guerre à vapeur pour intimider des gens peu timides de leur nature. D’ailleurs le traité de 1818 n’est pas aussi facile à interpréter qu’on pourrait le croire au premier abord. Ce traité donne aux Américains le droit de pêcher et de curer le poisson dans les baies, havres, criques inhabités de la côte méridionale de Terre-Neuve et de la côte du Labrador, mais à la condition qu’aussitôt que ces côtes seront habitées, ils renonceront au droit de pêcher, à moins d’un arrangement préalable avec les habitans. Ils s’engagent en outre à ne pas pêcher dans les baies, criques et havres non compris dans ces limites, non plus qu’à la distance de trois milles desdites côtes. Les pêcheurs américains, selon l’habitude de leurs concitoyens, n’ont tenu aucun compte des arrangemens conclus entre les deux gouvernemens. Peu à peu ils ont empiété, voilà qui est bien certain ; mais, s’ils ont empiété, c’est avec la tolérance de l’Angleterre. L’entrée des baies et des havres leur est interdite, la distance de trois milles est exigée ; mais comment mesurer cette distance de trois milles ? L’Angleterre répond en tirant une ligne du point le plus extrême de la baie. Les Américains prétendent que la distance doit être mesurée en tirant une ligne du sommet de la baie, c’est-à-dire du point le plus intérieur. Évidemment l’interprétation est subtile, et la convention leur interdit bien formellement l’entrée des havres et baies. Toutefois ce qui complique la question, c’est que M. Webster a fait publier une dépêche de M. Everett, ex-ministre à Londres, datée de 1845, et annonçant qu’après diverses conférences avec lord Aberdeen il avait obtenu pour les pêcheurs américains le droit de pécher dans la baie de Fundy, justement la baie où a été saisi le bateau the Coral par ordre du gouvernement anglais.

Voilà quel est jusqu’à présent l’état de la question. Bien que des deux côtés on menace, bien qu’on envoie des navires à vapeur de guerre, les choses en resteront là très probablement. Les belliqueux Américains n’en ont pas moins pris prétexte de cette querelle pour se livrer à toute leur intempérance de patriotisme. M. Mason, M. Seward, M. Cass, ont demandé qu’on envoyât immédiatement toutes les forces navales de l’Union sur les côtes de l’Amérique anglaise pour répondre à l’insolente agression de l’Angleterre. M. Daniel Webster, qui croit trouver dans ce débat un moyen de déterminer les whigs à faire un nouveau choix pour la présidence, se donne beaucoup de mouvement, écrit, parle, voyage, interprète les traités et se fait décerner des ovations. Dans un discours prononcé à Marshfield, il a déclaré que les États-Unis ne laisseraient pas saisir leurs vaisseaux et ne permettraient pas que de petits misérables tribunaux de province, au Canada ou à la Nouvelle-Ecosse, vinssent statuer sur les droits et les privilèges garantis par les traités aux citoyens de l’Union. « Soyez certains, messieurs, s’est-il écrié en terminant, qu’on ne dort pas à Washington. » Ne dirait-on pas que la patrie est en danger, et qu’il s’agit de secouer une seconde fois le joug de la métropole ? Tout se terminera sans doute par des concessions réciproques, et, au lieu d’envoyer la marine américaine sur les côtes de Terre-Neuve et du Labrador, on y dépêchera un simple vaisseau à vapeur commandé par le commodore Perry et chargé de veiller sur les intérêts des nationaux.

Si cette affaire s’apaisait trop tôt, ce ne serait point le compte de M. Daniel Webster, qui, soit dit sans reproche, se sert de ce moyen pour rappeler à lui les voix de son parti. Qu’elle dure seulement un mois, le temps nécessaire pour que le parti whig ait pris une détermination, — et ensuite elle s’arrangera facilement. Pendant ce temps, la convention whig de Philadelphie aura délibéré, les whigs du sud auront porté leurs voix sur M. Webster. Il s’en faut bien en effet que les débats sur la présidence aient été terminés avec l’élection préparatoire des deux candidats. Les whigs du sud ont déclaré qu’ils ne se résigneraient jamais à porter le général Scott, et leurs représentans au congrès ont lancé une protestation contre cette candidature malheureuse. Des lettres du général Scott ont été publiées, les accusations de free soilisme et d’abolitionisme se sont multipliées, et, il faut le dire, le candidat si vivement attaqué ne fait rien pour se laver de ces reproches. Ce n’est pas que l’élection du général, si elle était possible, causât beaucoup de dommage au compromis, et pût réellement mettre l’Union en danger ; mais, à coup sûr, elle redonnerait du courage à toutes les passions aujourd’hui amorties, elle mettrait des obstacles sans fin aux moyens de conciliation, elle serait un défi et une menace aux états du sud. Les militaires d’ailleurs, excellens pour la répression ou la promptitude d’exécution, ne valent rien toutes les fois qu’il s’agit de louvoyer, de céder et de retenir en même temps, de prendre des moyens-termes. On se rappelle combien l’entêtement et l’opiniâtreté du général Taylor ont fait courir de risques au compromis d’Henri Clay. Il en serait probablement de même avec le général Scott. Un personnage civil, M. Daniel Webster un M. Millard Fillmore, était l’homme désirable : il est à souhaiter que le parti whig revienne sur sa première décision et choisisse un nouveau candidat.

Nous sommes depuis long-temps habitués à lire les récits des catastrophes dramatiques qui arrivent aux États-Unis ; mais depuis quelques semaines on les voit tellement se multiplier, que, même à la distance où nous sommes de l’Amérique, nous ne pouvons nous empêcher de sympathiser avec les victimes et de déclarer que cette multiplicité de malheurs devient un véritable scandale. Pour peu que cela continue, l’imprudence des Américains engendrera plus de désastres que ne pourrait le faire un fléau naturel, le choléra, la peste ou la famine. Il n’est pas permis de se jouer ainsi de la vie des hommes pour satisfaire une vanité industrielle, soutenir une concurrence et remporter, le prix dans la course au clocher de l’activité moderne. Nous voyons avec plaisir que le congrès s’occupe de présenter des règlemens pour la navigation à vapeur, et de prendre des mesures énergiques pour prévenir les accidens nombreux qui ont lieu depuis trop long-temps. Nous le féliciterons beaucoup moins à l’endroit de sa conduite envers les malheureux Indiens exténués par la famine et la maladie. Une somme de 200,000 francs environ avait été réclamée pour venir en aide à ces infortunés ; il s’est trouvé au congrès une majorité pour rejeter cette somme insignifiante. Les Américains sont très économes, comme chacun sait ; mais, au lieu d’employer tant de millions de dollars à festoyer M. Kossuth, ils feraient bien de venir un peu en aide à leurs malheureux sujets, d’autant plus qu’ils n’ont guère eu à se louer du dictateur hongrois, dont les derniers procédés sont inqualifiables. M. Kossuth, portant dans un pays libre, où tout se passe au grand soleil, ses habitudes de conspirateur, s’est permis d’écrire une circulaire secrète à l’usage des Allemands qui habitent l’Union : « Vous êtes une force dans l’Union, leur disait-il ; comptez-vous, convoquez un meeting, et obligez les candidats à la présidence de prendre des engagemens formels en faveur de l’intervention, » c’est-à-dire de ma propre cause. M. Kossuth ne jouait rien moins, comme on le voit, qu’un rôle de séditieux dans un pays où il a reçu l’hospitalité que chacun sait ; rarement proscrit s’est rendu coupable d’un fait plus déloyal. Le gouvernement a eu vent de cette circulaire, et M. Kossuth s’est empressé de fuir secrètement sous le nom de M. Alexandre Smith. Le châtiment ne s’est pas fait attendre. Il y a eu au congrès plusieurs discussions très vives au sujet de M. Kossuth ; quelques-uns de ses membres ont même beaucoup regretté l’argent dépensé par l’état pour la réception de l’orateur hongrois. Que ces gens économes gardent donc à l’avenir leurs dollars pour une meilleure cause, et que ces républicains qui voient partout des Washington apprennent que dans notre Europe le nombre des Aaron Burr est beaucoup plus grand que celui des Franklin ?

CH. DE MAZADE.


LITTERATURE MUSICALE.
PUBLICATIONS RECENTES EN FRANCE, EN RUSSIE ET EN ALLEMAGNE.

Lorsque les arts sont dans leur période d’ascension et de conquête, les livres de théorie et de pure doctrine sont aussi rares que parfaitement inutiles. Quand on crée des chefs-d’œuvre, on n’a guère le temps de faire des commentaires, et la tradition supplée alors au besoin de connaître certains procédés qui servent à caractériser la manière des maîtres. D’ailleurs, cette curiosité d’esprit, qui s’exerce à l’analyse des formes matérielles de la pensée, ne se produit que fort tard dans l’histoire, alors que l’inspiration semble avoir parcouru le cercle de ses incantations, et, comme on l’a dit bien souvent, les époques critiques viennent après les siècles d’or, dont elles expliquent les merveilles. C’est ainsi que l’école d’Alexandrie, si féconde en philosophes, en grammairiens et en érudits ingénieux, ne s’est élevée qu’au déclin de la civilisation grecque, dont elle a été le dernier fruit et comme le résumé. Pendant que les grands artistes de la renaissance couvraient l’Italie de chefs-d’œuvre immortels, on n’avait ni le temps, ni le goût de discuter sur la propriété des styles, sur l’origine et la démarcation des différentes écoles qui se partageaient le vaste empire de l’imagination. Ce sont les Carrache qui, après l’épuisement de l’inspiration première, ont commencé l’ère critique où l’esprit de système a pris la place de l’enthousiasme créateur. La musique a éprouvé exactement le même sort, et, après les cinquante années qui viennent de s’écouler et qui forment certainement une des périodes les plus fécondes et les plus brillantes de l’histoire de l’art, nous voici parvenus, je le crains bien, à l’âge où les discussions, les commentaires et les travaux d’érudition semblent devoir absorber l’activité des esprits et nous consoler, si cela est possible, de l’affaiblissement des plus nobles facultés. Quoi qu’il en soit de l’avenir, prenons bravement notre mal en patience en nous occupant de quelques livres plus ou moins intéressans qui viennent d’être publiés sur l’art musical.

Il y a une chose dont M. Liszt n’a jamais pu se consoler : c’est d’être l’un des premiers virtuoses sur le piano qui aient existé et d’avoir acquis une réputation européenne comme interprète inspiré de la grande musique des maîtres. La peine qu’il s’est donnée pour faire oublier ses vrais titres de gloire en visant à une renommée de compositeur qu’on lui a toujours contestée, en cherchant à jouer le rôle d’un nouveau Pic de la Mirandole qui parle sur tout et dans toutes les langues, est inimaginable. Je me rappelle le temps où M. Liszt, à la suite de M. de Lamennais et de Mme Sand, écrivait dans un journal humanitaire des articles de critique tout bariolés de citations empruntées aux différentes langues de l’Europe, et dans lesquels la langue française était certainement la plus maltraitée. Il n’y a que le grec et le latin auxquels M. Liszt n’ait point daigné avoir recours, et cela se conçoit de la part d’un esprit novateur qui voulait rompre avec la tradition et ne dater l’histoire du monde que du jour de sa naissance. Depuis que M. Liszt a été forcé de renoncer au rôle d’agitateur et de conquérant, il s’est abattu dans la petite cour de Saxe-Weimar, où il remplit les fonctions de maître de chapelle avec un fracas de mise en scène qui est le dernier effort d’une ambition déçue. En effet, le célèbre virtuose se remue tant qu’il peut pour faire de la jolie petite résidence de Weimar, où a régné Goethe, le centre du mouvement musical dont il voudrait être le régulateur. Il écrit des brochures pour défendre la gloire méconnue de ses amis, il fait représenter leurs chefs-d’œuvre et ne se décourage pas dans ses efforts infructueux, car, c’est une justice qu’il faut rendre à M. Liszt, il a conservé toutes les illusions de sa jeunesse. Parmi les nombreux témoignages que nous pourrions citer des illusions de M. Liszt, il n’y en a pas de plus curieux que le livre qu’il vient de publier sur Chopin [1].

Frédéric Chopin a été certainement l’un des artistes les plus remarquables qui se sont produits en France pendant les vingt dernières années. Né à Zelayowa-Wola, près de Varsovie, en 1810, il apprit de très bonne heure la musique, sous la direction d’un nommé Ziwna, un admirateur passionné du grand Sébastien Bach, dont le génie était certes bien différent de celui que devait manifester un jour le jeune compositeur polonais. Protégé dans son enfance par le prince Antoine Radziwill, dilettante distingué, Chopin, dont la famille n’était pas aisée, put être élevé dans un bon collège de Varsovie où il reçut une éducation solide dont il ressentit toute sa vie l’heureuse influence. Après avoir étudié l’harmonie avec un professeur nommé Joseph Elsner, après avoir essayé la force de son talent dans plusieurs concerts publics qu’il donnait dans quelques petites villes allemandes, — Chopin se trouvait momentanément à Vienne lorsque éclata à Varsovie la révolution du 27 novembre, qui était le contre-coup de la révolution de juillet 1830. Chopin se décida alors à quitter l’Allemagne pour se rendre à Londres ; mais, à son passage à Paris en 1831, il y donna plusieurs concerts dont le succès le fixa pour toujours dans cette grande ville, qui est devenue le théâtre de sa renommée. Depuis lors, Chopin ne fit plus que des excursions passagères loin de Paris, où il revenait toujours et où il est mort le 17 octobre 1849, à l’âge de trente-neuf ans. Chopin était une nature fine et délicate, un esprit cultivé qui s’intéressait à toutes les questions importantes qui s’agitaient autour de lui. Doué d’une sensibilité exquise et presque maladive, il vécut à Paris comme une plante exotique qui a besoin de ménagemens et qui souffre de la moindre perturbation atmosphérique. Aimé de ses amis, admiré des femmes qui trouvaient dans sa musique et dans son talent de virtuose une source abondante d’émotions imprévues, Chopin fut entouré par un groupe d’artistes et d’écrivains d’élite qui apprécièrent son génie, et lui attirèrent une assez grande popularité. Toutefois Chopin ne fut jamais l’artiste de la foule bruyante. Le caractère de ses compositions, son jeu élégant et doux, qui répondait admirablement à la tournure de son esprit et à l’extrême fragilité de sa constitution, n’étaient point faits pour émouvoir le public ordinaire, devant lequel d’ailleurs Chopin n’apparaissait qu’à de rares intervalles. Chopin a été un compositeur inspiré, un poète subtil et charmant, dont l’imagination, remplie de chatoiemens et de rhythmes mystérieux, a reflété un monde étrange de rêves inachevés et de clartés fugitives.

Si M. Liszt eût voulu rester un simple mortel et parler tout bonnement de ce qu’il sait, personne n’eût été plus capable que lui de nous donner une bonne analyse de l’œuvre de Chopin, en signalant les sources premières où le compositeur polonais a puisé les élémens de son style, en faisant ressortir, comme cela lui appartenait, tout ce que l’art de jouer du piano a pu gagner à l’apparition de ce musicien exquis. En se renfermant ainsi dans la nature de son sujet, M. Liszt aurait pu écrire un livre utile que l’artiste aurait consulté avec fruit. Un plan si raisonnable ne suffisait pas, à ce qu’il parait, à la vaste ambition du célèbre pianiste, qui, à propos de Chopin, a fait une histoire de la Pologne, celle de la race slave tout entière et de bien d’autres choses encore. Qu’on ne s’imagine pas que nous prêtions à M. Liszt des intentions perfides qu’à force de malice nous aurions dégagées péniblement de l’ensemble de ses improvisations pittoresques. Voici, par exemple, comment M. Liszt définit l’art et le but que doit se proposer un génie novateur : « Les formes multiples de l’art, dit-il, n’étant que des incantations diverses destinées à évoquer les sentimens et les passions pour les rendre sensibles, tangibles en quelque sorte et en communiquer les frémissemens…, le génie se manifeste par l’invention de formes nouvelles adaptées parfois à des sentimens qui n’ont point encore surgi dans le cercle enchanté. » Qu’a voulu dire M. Liszt par cette accumulation incohérente de mots dont l’impropriété est le moindre défaut ? Que l’art dans ses formes diverses a pour but l’expression des sentimens, et que le génie se manifeste par l’invention de formes nouvelles qu’il approprie à des passions ou à des sentimens qui n’existaient pas avant lui ? Il y a dans ces quelques lignes un lieu-commun suivi d’un gros non-sens. Si l’art, dans sa plus vaste compréhension, a été créé pour donner un langage à des sentimens qui s’agitent au fond de l’ame, comment un génie créateur peut-il inventer des formes nouvelles pour exprimer des passions qui n’existent pas encore ? M. Liszt ajoute : « Peut-on espérer que, dans ces arts où la sensation est liée à l’émotion sans l’intermédiaire de la pensée et de la réflexion…, la seule introduction de formes et de modes inusités ne soit déjà un obstacle à la compréhension d’une œuvre ?… » Tout le livre de M. Liszt est écrit de ce style où la sensation est liée à l’émotion, sans l’intermédiaire, de la réflexion.

Une bonne étude sur Chopin reste encore à faire. Le vrai mérite de l’improvisation de M. Liszt, c’est de pouvoir fournir quelques renseignemens utiles à celui qui voudrait l’entreprendre. Chopin n’a pas été un génie isolé. En analysant son œuvre d’un œil attentif, on pourrait y signaler trois sources différentes d’inspirations. Chopin procède d’abord du grand mouvement musical dont Beethoven et Weber ont été les propagateurs. Il ajoute à cette donnée fondamentale, qui a donné l’éveil à son imagination, certaines formes rhythmiques, certaines harmonies étranges qu’il a dû puiser dans les chants populaires de la Pologne et des peuples du Nord ; puis son cœur et son génie ont fait le reste. Sans aller aussi loin que M. Liszt dans ses excursions historiques sur le génie de la race slave, il parait certain aujourd’hui que le compositeur polonais a trouvé dans la musique populaire de son pays, dans des walses, dans des mazurkas traditionnelles, des effets qu’il s’est appropriés avec un bonheur infini. Voilà ce qu’aurait dû nous apprendre tout simplement M. Liszt, au lieu de se fourvoyer dans un galimatias de métaphysique et de poésie sentimentale qui rappelle les beaux jours de l’école d’esprits faux et prétentieux à laquelle le célèbre virtuose est resté fidèle.

De M. Liszt à M. Richard Wagner, la transition est très naturelle, et ce n’est pas sans raison que nous avons rapproché les noms de ces deux artistes. M. Wagner est aussi un esprit novateur qui a voulu faire au-delà du Rhin une révolution musicale dans le genre de celle que M. Berlioz a essayé d’opérer à Paris ; mais la tentative du compositeur allemand n’a pas été plus heureuse que celle du compositeur français. Irrité de ce mécompte, M. Wagner s’en est pris tout naturellement au public du renversement de ses espérances, et dans le livre qu’il vient de publier [2], où se trouvent les trois poèmes dramatiques qu’il a mis en musique et dont on a méconnu la profonde originalité, M. Wagner repousse le jugement de ses contemporains, raconte sa vie, explique son système à ses amis, et fait un appel à la postérité. On voit que M. Wagner a suivi la marche ordinaire de tous les ambitieux éconduits qui, au lieu de reconnaître leur insuffisance, se rangent modestement parmi ces rares génies méconnus dont l’avenir seul pourra comprendre les sublimes conceptions. Comme on dit vulgairement, l’avenir a bon dos, et il est à présumer qu’il n’acceptera l’héritage qu’on lui destine que sous bénéfice d’inventaire. Puisque M. Wagner a un système qui a fait quelque bruit en Allemagne, et que ce système, repoussé par la grande masse du public, a trouvé un petit nombre de partisans, à la tête desquels se trouve M. Liszt, il y a lieu d’examiner rapidement la valeur de cette nouvelle théorie, qui pourrait bien n’avoir été inventée par M. Wagner que pour le besoin de sa propre cause et pour cacher aux yeux du vulgaire de profondes misères.

M. Richard Wagner est né à Leipzig le 10 mai 1813. Ayant perdu son père de très bonne, heure, il fut livré à ses propres instincts, et ne reçut d’autre éducation que celle que donne le hasard. Il se livra d’abord à l’imitation de ce qu’il voyait faire autour de lui ; il apprit la musique, parce que tout le monde l’apprend en Allemagne, et que cet art était d’ailleurs l’objet dont s’occupait une partie de sa famille, car il n’est pas inutile de dire que Mme Johanna Wagner, cette cantatrice allemande qui a soulevé à Londres un procès entre les directeurs du Théâtre de la Reine et celui de Covent-Garden, est la propre nièce de l’auteur du Tannhäuser. Après la musique, le théâtre devint aussi le but des préoccupations de M. Wagner, qui fit des drames comme il aurait fait également des portraits, dit-il, si son beau-père, qui exerçait la profession de peintre, n’était mort assez à temps pour ne pas éveiller à cet égard son instinct imitateur. Il est curieux de remarquer en passant que les prétendus réformateurs modernes ont tous commencé comme les plus simples des mortels, en balbutiant la langue qu’on parlait autour d’eux, en empruntant au passé les premiers élémens de leur vie intellectuelle. Après avoir essayé sa veine sur une foule de sujets, après avoir imité tant bien que mal d’abord les symphonies de Beethoven, puis les opéras de Weber, dont le Freyschütz excitait alors l’enthousiasme de l’Allemagne, M. Wagner fut surpris par la révolution de juillet, qui produisit sur son esprit une très vive impression. L’occupation de la Pologne par les Russes, qui en fut le triste résultat, excita surtout dans le cœur de M. Wagner de nobles sentimens de commisération. Nommé chef d’orchestre à Magdebourg en 1884, il fit représenter sur le théâtre de cette ville un opéra intitulé la Novice de Palerme, dont le poème et la musique étaient de sa composition. Cet opéra, représenté le 27 mars 1836, n’eut aucun succès, ce qui décida M. Wagner à aller chercher fortune ailleurs. En quittant Magdebourg, M. Wagner se rendit à Kœnigsberg, et puis à Riga, où il ne resta pas long-temps, et d’où il partit pour venir à Paris au commencement de l’année 1839. Dénué de toute espèce de ressources, connaissant à peine la langue du pays où il voulait s’ouvrir une carrière, M. Wagner se trouva bientôt dans la plus triste position. Il fut obligé, pour vivre, d’arranger pour toutes sortes d’instrumens la musique des compositeurs en vogue, travail ingrat et obscur qu’il n’eut pas la force de continuer. Après avoir supporté avec beaucoup de courage les épreuves douloureuses qui sont le partage de tous les artistes, après avoir écrit quelques articles de journaux, qui furent traduits par ses amis et qui ne passèrent point inaperçus, M. Wagner, qui avait espéré que l’Opéra lui ouvrirait ses portes et lui permettrait d’essayer la valeur de ses conceptions dramatiques, dut renoncer au brillant avenir qu’il avait rêvé, et retourna dans son pays en 1842. Il y était appelé par la promesse qu’il avait reçue qu’on jouerait à Berlin son opéra du Vaisseau-fantôme, et il apportait encore avec lui un autre ouvrage dramatique, Rienzi, dont il avait écrit également le poème et la musique pendant son séjour à Paris. M. Wagner se rendit d’abord à Dresde, où le jeune compositeur, encore inconnu, fut chaudement recommandé par Meyerbeer, dont l’obligeance et l’amabilité égalent le magnifique talent. L’opéra de Rienzi, qui fut représenté avec succès sur le grand théâtre de Dresde, tira tout à coup M. Wagner de l’obscurité profonde où il avait vécu jusqu’alors, et lui valut sa nomination de maître de chapelle du roi de Saxe, place qui avait été occupée dix ans auparavant par l’illustre Weber. Heureux de la position inespérée qu’on venait de lui faire, M. Wagner fut surpris dans ses préoccupations de réforme dramatique par la révolution de février 1848, qui eut en Allemagne de si funestes contrecoups. M. Wagner n’était pas homme à comprendre ce que le devoir et la reconnaissance lui prescrivaient de faire dans une pareille circonstance, et, au lieu de rester tranquille et de souffrir au moins le mal qu’il ne pouvait empêcher, il descendit dans la rue, et prit une part active à la révolte de la population de Dresde, qui avait pour but de détrôner le roi de Saxe, son bienfaiteur. Quelques mois après, l’armée prussienne ayant rétabli le gouvernement du roi, M. Wagner fut obligé à son tour de quitter Dresde, et de traîner dans l’exil sa triste et folle ambition. Il réside actuellement à Zurich, en Suisse, où il a écrit le livre qui nous a fourni les renseignemens qu’on vient de lire. Si nous avons insisté sur quelques détails de la vie de M. Wagner, c’est qu’ils expliquent en partie la nature de son esprit, dont l’orgueil et l’insubordination forment les principaux traits. M. Wagner est né mécontent, mécontent de la société, mécontent des hommes qu’il a rencontrés sur son passage et qui ont essayé de lui être utiles, mécontent enfin de l’art tel qu’il s’est formé par le concours des siècles et des génies supérieurs. M. Wagner tire vanité de cette disposition maladive de son caractère en disant, sous le voile de l’apologue, qu’elle est la source de tous les progrès, et que ce ne sont pas ceux qui pensent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles qui s’efforceront jamais de rien changer, à ce qui est. M. Wagner confond ici deux choses très différentes : il confond l’idéal qui plane incessamment au-dessus de l’esprit humain, dont il stimule l’activité et excite l’enthousiasme pour les belles choses, avec les infirmités de l’ame qui troublent le repos et l’intelligence de ceux qui en sont affligés. Rien n’est plus commun de nos jours que de rencontrer des esprits impuissans, pleins de haine pour cette abstraction qu’on appelle la société, qui a le tort impardonnable de ne pas s’abandonner au premier rêveur qui se présente pour la régénérer. Le vrai génie est très patient ; il doute, il cherche, il s’enquiert de ce qu’on a fait avant lui ; il vit, il marche, au lieu de perdre son temps à prouver la nécessité du mouvement. On peut affirmer avec certitude qu’un artiste qui croit avoir besoin de démontrer longuement la beauté de son œuvre et l’utilité de la réforme qu’il a entreprise est un artiste médiocre et fourvoyé. Haydn, Mozart, Beethoven, Weber, Rossini, ont fait des chefs-d’œuvre et point de théorie, et si Gluck, dans sa dédicace de l’opéra d’Alceste, a cru devoir expliquer les idées qu’il s’était formées sur la nature du drame lyrique, il y avait long-temps que son génie ne rencontrait plus en Italie de contradicteurs : l’auteur d’Orfeo et d’Alceste a fait, comme César, des commentaires sur les victoires qu’il avait remportées.

M. Wagner a composé le poème et la musique de quatre opéras, qui ont eu en Allemagne du retentissement, et qui ont soulevé une bruyante polémique. Ces quatre ouvrages sont : Rienzi, qui a été représenté à Dresde avec un certain succès ; le Vaisseau fantôme, qui n’a pas eu le même bonheur ; Lohengrin et Tannhäuser, deux sujets empruntés à l’histoire épique du moyen-âge, et qui sont tombés à plat, n’ayant excité que l’enthousiasme de M. Liszt, ce qui est de très mauvais augure pour l’avenir de M. Wagner. Nous ne voulons aujourd’hui que faire connaître les principes qui ont guidé M. Wagner dans son entreprise de réformateur. Ces principes sont bien simples et peuvent se résumer en une seule idée : l’exagération du système de Gluck et de Grétry, c’est-à-dire la subordination de la musique à l’action dramatique qui lui sert de cadre, la fusion de tous les élémens du drame lyrique dans un vaste ensemble qui soit le résultat logique d’un plan rigoureusement conçu. Pour obtenir cette unité désirée, pour incruster plus avant encore l’élément musical dans le tissu de la parole et de l’action, dont il ne doit être qu’un accessoire, M. Wagner a jugé à propos d’écrire lui-même les libretti de ses opéras et d’être tout à la fois le poète qui conçoit et le musicien qui exécute. Prise dans sa généralité, l’idée de M. Wagner n’est pas nouvelle ; c’est l’idée de Gluck et de Grétry, celle de toute l’école française, et qu’on retrouve au XVIe siècle chez les créateurs de l’opéra. En un mot, le système dont M. Wagner se croit l’inventeur est l’une des deux manifestations bien connues de l’esprit humain ; il s’appelle tout simplement le réalisme. Sauf la différence dans l’exécution, que nous ne pouvons pas apprécier, M. Wagner procède du même principe que M. Courbet, peintre français dont on a pu admirer au dernier salon les belles conceptions. Non-seulement M. Wagner se croit l’inventeur d’un système qui est aussi vieux que la musique même, mais il en poursuit la réalisation avec une telle brutalité logique, que ce n’est plus un opéra qu’on entend, mais un prêche, un discours en trois points où toutes les formes mélodiques disparaissent sous un récitatif décharné. L’air, le duo, le trio, les ensembles qui se limitent par des transitions, par des coupures aussi nécessaires à l’intelligence du public qu’à l’expression des sentimens et à la variété des effets, sont sacrifiés par M. Wagner à la rigueur d’une peinture systématique des caractères et des situations qui nous ramènerait aux opéras de Monteverde, où chaque personnage est toujours accompagné par les mêmes instrumens, afin de lui conserver l’intégrité de sa physionomie dramatique. Voilà les étranges puérilités que M. Wagner nous donne pour de nouvelles inventions, et qui excitent l’admiration de M. Liszt. Si toute la musique de M. Wagner ressemble à l’ouverture de son opéra de Tannhäuser que nous avons entendue à Paris aux concerts de la société Sainte-Cécile, nous comprenons le besoin qu’a eu le compositeur d’abriter sa pauvreté d’invention sous la fausse théorie dont nous venons d’exposer les principes. Cette ouverture, d’une incommensurable longueur, mal dessinée, et qui forme une succession infinie de combinaisons sonores dont il est bien difficile d’expliquer le sens, parait à M. Liszt un chef-d’œuvre qui doit faire époque dans l’histoire de l’art, et qui renferme la peinture de choses aussi merveilleuses que celles qu’il a découvertes dans les compositions de Chopin. Voici comment il s’exprime sur cette ouverture dans un écrit qu’il a publié en Allemagne pour la défense de M. Wagner. « Si nous nous étendons longuement sur le nouvel opéra de M. Wagner (Tannhäuser), c’est que nous avons la conviction que cette œuvre renferme un principe de vitalité qui lui sera un jour généralement reconnu… Nous ferons remarquer aussi qu’on ne saurait prétendre d’un poème symphonique qu’il soit écrit d’une manière plus conforme aux règles de la langue classique, qu’il ait une plus parfaite logique dans l’exposition, le développement et le dénoûment des propositions. » On voit que M. Liszt a ses raisons pour défendre les œuvres qui sont conçues sans logique et manquent aussi bien d’exposition que de dénoûment.

La préface de M. Wagner contient bien d’autres énormités que celles que nous en avons extraites. Il y a toute une théorie sur le progrès de l’esprit humain dont l’application rendrait impossibles les chefs-d’œuvre, ou, pour parler comme M. Wagner, le monumental dans l’art. Cette théorie sur le progrès est fortifiée par un point de vue tout aussi nouveau sur la définition du génie créateur, qui ne serait plus un don gratuit de la bonté divine, mais un produit naturel des lois politiques et sociales, en sorte que ce serait la faute du gouvernement et celle de la société, si le génie fait défaut et ne produit pas à jour donné ce qu’on appelle des chefs-d’œuvre ! Nous ne pouvons mieux terminer cette analyse qu’en citant un passage curieux dans lequel M. Wagner invoque à son profit la doctrine de la grâce et du pur amour, et se pose franchement en apôtre des temps futurs. « Ici, dit-il à ses amis, nous sommes arrivés à un point décisif où il s’agit de nous expliquer franchement. Mes amis doivent m’étudier à fond, afin de s’assurer s’ils me sont entièrement dévoués. Je ne puis pas être accepté à demi, je ne puis pas accorder que ce qui a été logiquement nécessaire dans le développement de ma nature et de mon œuvre soit envisagé comme des accidens fortuits qu’on accepte ou qu’on repousse selon le caprice de chacun. » Je pense que ces paroles n’ont pas besoin de commentaire.

La meilleure réponse qui ait été faite en Allemagne au système et aux prétentions de M. Wagner se trouve contenue dans deux petits volumes de Lettres musicales qui ont été publiés à Leipzig [3]. L’auteur, qui se cache sous un pseudonyme dont il nous est impossible de soulever le voile, est un fort bon esprit qui s’exprime avec élégance et beaucoup de clarté. Dans le premier volume, il examine successivement une foule de questions importantes sur l’art musical et particulièrement sur la musique dramatique, dont il dégage avec finesse quelques vérités fondamentales qu’on ne saurait méconnaître impunément dans aucun temps et dans aucune école. Il réfute, chemin faisant, de nombreux paradoxes qui ont cours en Allemagne, et s’attaque vigoureusement à quelques préjugés antiques dont il s’efforce d’ébranler l’empire : tel est celui, par exemple, qu’il appelle la bachomanie, et qui a sa source dans une admiration aveugle pour le grand Sébastien Bach, génie puissant et varié dont les formes scolastiques ont eu leur raison d’être, mais ne doivent être imitées de nos jours qu’avec beaucoup de réserve. L’auteur dit sur tout cela d’excellentes choses, pleines de sens et de raison, et qui ont dû lui attirer bien des invectives de la part des fanatiques. Dans le second volume, il apprécie le génie des différens compositeurs qui ont illustré l’Allemagne, et il juge avec une grande indépendance et beaucoup de goût Haendel, Bach, Haydn, Mozart, Beethoven, Weber, Schubert, Spohr et M. Wagner lui-même, à qui il dit de bonnes vérités. Il serait à désirer que ces deux petits volumes fussent traduits en français et mis à la portée de tous ceux qui s’occupent de musique, soit comme amateurs, soit comme artistes [4].

M. W. de Lenz est l’un de ces bons Allemands qui, après avoir pris une forte dose de jurisprudence et d’esthétique dans une des nombreuses universités de son pays, mêlant à ce fonds solide d’instruction l’amour de la musique, un peu de poésie et beaucoup de brouillard, s’en vont par le monde débiter les fruits de leurs doctes méditations. M. de Lenz habite Saint-Pétersbourg, où il remplit les fonctions honorables de conseiller de l’empereur de Russie, ce qui ne l’empêche pas de cultiver la musique avec passion. Il a publié dans la ville qu’il habite deux volumes, Beethoven et ses trois styles [5], où il s’est proposé d’examiner les transformations successives de ce grand génie on classant chacune de ses compositions par une date précise. L’ouvrage de M. de Lenz est écrit en français, ou du moins dans un dialecte composite qui a beaucoup d’analogie avec la langue que s’est créée M. Liszt. Ce n’est pas le seul rapport qui existe entre M. de Lenz et le célèbre virtuose, car ils professent tous les deux une vive admiration pour notre compatriote M. Berlioz. Sans doute il n’est pas facile de s’expliquer comment un esprit aussi cultivé que M. de Lenz, qui connaît à fond les œuvres des grands maîtres, qui aime Haydn, adore Mozart et qui proclame Beethoven le roi de la musique instrumentale, a pu prendre au sérieux ce qu’on appelle les symphonies de M. Berlioz ; mais les contradictions abondent dans l’ouvrage du savant docteur, et l’on perdrait sa peine à vouloir y trouver une doctrine, dégagée de tout faux alliage. Ce qu’on peut dire de mieux pour expliquer et pour excuser en partie les nombreuses contradictions de M. de Lenz, c’est qu’il a habité Paris dans un temps où MM. Berlioz et Liszt y passaient pour de grands hommes et s’embrassaient publiquement comme deux preux chevaliers à la veillée des armes. M. de Lenz, qui a beaucoup d’imagination et l’ame tendre, est resté fidèle à ces souvenirs, et voilà pourquoi sans doute il mêle et confond dans son livre le vil plomb avec l’or pur. Ce n’est pas que M. de Lenz manque d’esprit ; au contraire, il en a beaucoup, il en a même trop, puisqu’il en prête aux autres, et qu’il a la générosité de trouver des idées profondes et nouvelles dans une creuse divagation qui a été publiée à Paris, il y a deux ans, sous le titre prétentieux : la Foi nouvelle cherchée dans l’art, de Rembrandt à Beethoven ! Nous conseillons à M. de Lenz d’être à l’avenir plus réservé dans les jugemens qu’il porte sur les livres qui se publient à Paris et sur les qualités de style qui constituent en France un écrivain. Il y a des matières délicates où l’érudition n’a que faire et où le bon sens et le bon goût ont seuls droit de critique.

M. de Lenz admire Beethoven, et cela n’a rien de bien étonnant ; mais il admire tout dans Beethoven, le bien comme le mal, les grandes beautés de son œuvre ainsi que les singularités systématiques qui caractérisent la plupart de ses dernières compositions. On voit que M. de Lenz a la passion exclusive et l’intolérance d’un commentateur. Il se ravise pourtant quelquefois, et trouve que dans les productions qui appartiennent à la troisième manière de Beethoven on sent comme un immense désir qu’éprouve l’artiste de se surpasser, qu’on remarque l’emploi de tonaUtés peu usitées, un plus grand nombre de transitions, des combinaisons étranges et des idées qui semblent s’exclure. L’intérêt répandu dans les épisodes l’emporte désormais sur la grandeur de l’idée première. La clarté des premières œuvres n’existe plus. Beethoven compose désormais en vue d’un système arbitrairement conçu. Il y a parfois du Paracelse dans ses dernières compositions. Et qu’avons-nous dit autre chose dans une étude[6] que cite M. de Lenz et dont il n’a pas compris le sens ? Le savant docteur nous cherche une véritable querelle d’Allemand, lorsqu’il nous reproche d’avoir pris un accord de quinte diminuée pour l’accord parfait de ré mineur, et puis d’avoir attribué à Beethoven quarante-neuf sonates pour le piano au lieu de cinquante-quatre. Hélas ! si nous n’avions à nous reprocher que de semblables distractions, notre conscience de critique serait parfaitement en repos. Que M. de Lenz nous permette de lui dire que, lorsqu’on écrit un ouvrage sérieux, c’est aussi très sérieusement qu’il faut combattre l’opinion de ceux qui ne partagent pas notre manière de voir, et la façon dont il lui a plu de s’attaquer à des hommes considérables dont les nombreux travaux sont depuis long-temps appréciés de l’Europe n’est pas digne d’un esprit qui se respecte. Ces réserves faites, nous dirons que le livre de M. de Lenz sur les trois styles de Beethoven est un ouvrage curieux, utile et intéressant, qui gagnerait beaucoup à être dépouillé de tous les hors-d’œuvre et des plaisanteries équivoques qu’y a semés l’auteur. Que conclure de tous ces essais plus ou moins heureux de critique musicale ? C’est qu’il ne suffit pas d’être un grand virtuose comme M. Liszt, un réformateur superbe comme M. Richard Wagner, un homme d’esprit et de savoir comme M. de Lenz, pour savoir donner une forme durable à un ensemble d’idées et de faits qu’on a laborieusement entassés dans sa mémoire. C’est le style qui fait les bons livres, et le style n’est pas chose commune, car il suppose les qualités d’un ordre supérieur qui sont aussi nécessaires au musicien qu’à l’écrivain proprement dit. Si des compositeurs comme Rossini, comme Weber ou Meyerbeer avaient voulu condescendre à nous expliquer le secret de leur génie et nous éclairer sur la marche qu’ils ont suivie pour accomplir les œuvres qui les rendent immortels, ils auraient été aussi clairs et aussi logiques qu’ils le sont dans leurs belles partitions. Le désordre de la parole indique le désordre de l’esprit, et pour ceux qui n’auraient pas la possibilité d’entendre la musique de MM. Liszt et Wagner, l’obscurité de leurs écrits peut servir à expliquer l’obscurité de leurs œuvres musicales.
P. SCUDO.

  1. Frédéric Chopin, par F. Liszt, un vol. in-8°, Paris, 1852.
  2. Trois Poèmes d’opéra, par Richard Wagner, un vol. petit in-4°, Leipzig, cher Breitkopf et Haertel.
  3. 2 vol. in 18, chez Breitkopf et Haertel.
  4. Nous ne voulons pas quitter ce sujet sans dire à l’auteur de l’excellent petit ouvrage dont nous venons de parler que c’est bien à tort qu’il nous attribue l’opinion fort étrange qui consisterait à dire que les institutions politiques exercent une grande influence sur le libre développement du génie musical. Le passage qu’il cite d’une étude publiée ici même n’a pas à beaucoup près la rigueur d’affirmation qu’y a vue notre honorable contradicteur.
  5. 2 vol. in-8°, Saint-Pétersbourg, 1852.
  6. Voyez Une Sonate de Beethoven dans la livraison du 1er octobre 1850.