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Chronique de la quinzaine - 31 août 1852

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Chronique n° 489
31 août 1852


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 août 1852.

Dans cette vie sociale et politique où tout passe, où tout se renouvelle, où tout arrive, et où l’extraordinaire semble n’être qu’une des formes d’une certaine logique mystérieuse, il est trop d’usage parfois de ne voir dans les événemens qui s’accomplissent que les coups de foudre capricieux de la fortune. Ces événemens, si imprévus qu’ils soient en apparence, ont pourtant leur raison d’être. Nous nous étonnons souvent des choses auxquelles nous avons le plus aidé, et plus d’un songe à s’en repentir quand il n’est plus temps. Après tout, l’anarchie ne force point toute seule l’entrée d’un pays, quand on veille fidèlement et qu’on lui défend la porte, au lieu de la laisser ouverte et libre devant elle. Lorsqu’à la suite certains noms, certains souvenirs, certaines traditions qu’on croyait n’être plus que de l’histoire redeviennent de toutes puissantes réalités, il y a bien quelque autre motif qu’un inexplicable hasard. Voici une fête, — tout simplement la fête de l’empereur, — qui était, il y a quelques jours, célébrée en France pour la première fois depuis trente-neuf ans. De tous les anniversaires qui menaçaient singulièrement de se multiplier dans notre vie publique, celui-là seul est resté, et ce n’est point nous, à coup sûr, qui nous plaindrons de l’abolition de ce culte de toutes les révolutions passées. Toujours est-il que la fête de l’empereur, le 15 août, demeure le seul anniversaire national aujourd’hui. Le peuple a eu comme toujours ses spectacles et ses largesses. La garde nationale a eu, elle aussi, sa distribution des aigles. Le nom de Napoléon a brillé de nouveau dans les illuminations et les feux d’artifice, dans l’éclat des solennités officielles de notre pays. C’était plus qu’un souvenir ; c’était toute la politique actuelle elle-même. Où cette politique peut-elle mieux trouver son symbole que dans l’image qui plane sur la ville du haut de la colonne Vendôme, ou de ce piédestal improvisé qu’on lui a fait aux Champs-Elysées ? Comment s’est opéré ce changement dans les conditions politiques de la France, dans les symboles que nous avions l’habitude d’invoquer ? Qui donc a contribué à préparer cette résurrection des choses impériales ? Qui ? direz-vous. C’est vous-mêmes, c’est un peu tout le monde, chacun à son jour et à son heure, sans le savoir et sans le vouloir peut-être, tout au moins sans soupçonner où devait aboutir cette émulation universelle d’apothéose dont le nom de l’empereur a été l’objet depuis quarante ans. Dieu est témoin que ce ne sont pas même les plus zélés partisans de l’empire qui ont beaucoup servi à cet éclatant retour, pas plus que les émigrés n’aidaient très efficacement à la restauration. C’est tout le monde, comme nous le disions, les oppositions comme les gouvernemens, les partis comme les individus. La politique, la littérature, l’histoire, la poésie, le théâtre, la peinture, tout a concouru à la glorification du grand homme. À quelque point de vue qu’on l’envisage, la popularité de Napoléon, depuis qu’il a disparu comme le géant des tempêtes au sein de l’océan, est la plus puissante, peut-être la seule réalité de notre siècle, — et elle a cela de caractéristique, qu’elle a été souvent l’œuvre de ceux-là mêmes qui ne se fussent point accommodés de l’empereur vivant, et dont, à son tour, il ne se fut point accommodé davantage très probablement. Qui donc, mieux que les chansonniers du libéralisme, a propagé le culte familier du petit chapeau et de la redingote grise ? qui s’est refusé, au moins une fois dans sa vie, le facile et périlleux plaisir de faire honte à son temps de cet immortel passé ? Indépendamment de beaucoup d’autres raisons, cela tient à une habitude très ordinaire en France, celle de se montrer aussi peu que possible content du présent et de n’avoir volontiers d’admiration que pour ce qui n’est plus. Nous savons des hommes politiques qui, lorsque les gouvernemens de ces trente années s’efforçaient de leur mieux d’éviter les grands hasards de la guerre, retroussaient fièrement leur moustache en soupirant et en murmurant comme de vieux grenadiers de la garde, tout prêts, eux aussi, à dire : « Ah ! si l’autre était là ! » Nous eussions ainsi plus d’une fois conquis l’Europe. Les républicains eux-mêmes n’ont point été les derniers à s’armer de ces grands souvenirs pour discréditer les régimes qu’ils voulaient détruire : de telle sorte que, tandis que tout était décrié dans les discussions et les polémiques, tandis que les partis se déchiraient mutuellement eux et leurs idées, la popularité de Napoléon restait la seule chose toujours intacte, toujours grandissante. Au milieu de la paix, les souvenirs guerriers faisaient vibrer les âmes ; au sein d’un pays qui faisait des révolutions libérales, les institutions impériales étaient l’objet de savantes et éloquentes apologies. L’idéologie se réconciliait avec son immortel ennemi et le transfigurait comme l’homme du destin. La poésie le faisait apparaître à tous les horizons. Les gouvernemens ramenaient ses cendres comme une conquête au milieu des frémissemens de l’émotion nationale. Qui ne se souvient de cette scène et qui ne s’est dit ce jour-là que, si l’empereur se réveillait tout à coup, il serait le maître et pourrait faire les honneurs des Tuileries au roi Louis-Philippe ? Mon Dieu ! quand est venue la révolution de février, nous étions en train de faire une religion avec le nom de Napoléon. C’était une folie de cerveaux creux, nous le savons bien ; mais les folies de ce genre ne hantent pas les esprits quand les dispositions publiques n’y prêtent pas. La rare merveille que tous ces souvenirs perpétuellement évoqués, rajeunis, consacrés, redeviennent un jour, par une circonstance imprévue, quelque chose de très réel et de très positif ! Essayez donc de persuader à des hommes peu faits aux distinctions que celui qui est l’objet d’un tel culte quand il est mort, il ne vaudrait pas mieux le voir là debout, vivant et régnant par lui ou par les siens !

Et ici, qu’on l’observe bien, il s’est produit un phénomène qui est en quelque sorte le nœud de notre situation actuelle. Tandis que les classes politiques étaient royalistes, libérales ou démocratiques, et ne voyaient dans ces réminiscences de l’empire qu’une satisfaction rétrospective de l’orgueil national, peut-être un moyen de popularité qu’elles se disputaient ; tandis qu’en tout le reste elles s’absorbaient dans toutes les diversions de la politique active, s’échauffaient pour la réforme électorale ou la question d’Orient, jouaient aux coalitions et aux crises ministérielles, quel était le seul aliment qui allait nourrir les masses, dans les campagnes surtout ? C’étaient tous ces souvenirs de l’ère impériale ; l’image de Napoléon et de ses compagnons de gloire allait pendre aux murs des chaumières. L’empereur était mort, soit ; on n’en était pas bien certain, témoin cet homme du peuple qui en 1830, voyant reparaître le drapeau tricolore ; s’écriait naïvement : « J’étais bien sûr qu’il n’était pas mort ! » Il, c’était Napoléon. Or il est venu un jour où toutes les conditions politiques ont été interverties. Le suffrage universel a déplacé le pouvoir : les classes gouvernantes ont été dépossédées, et les masses se sont trouvées souveraines. Le premier nom qui a jailli de ces masses profondes, c’est naturellement celui que tout leur avait enseigné, qui leur était parvenu sous toute sorte de formes familières et consacrées, et qui leur apparaissait encore comme un symbole de gloire et d’autorité dans la déroute universelle des pouvoirs ; elles l’ont jeté comme un épouvantail à l’anarchie. Ce qui n’était la veille qu’un souvenir a pris corps tout à coup, el il s’est trouvé que de tout ce bruit fait pendant trente ans autour des choses impériales, il était né un nouveau gouvernement. Si on a su ce qu’on faisait depuis un quart de siècle en enfonçant dans l’esprit public cette puissante image napoléonienne, pourquoi s’étonner aujourd’hui ? Tout cela est pourtant assez simple, pour peu qu’on se place au point de vue d’une certaine logique secrète qui gouverne le monde moral. Si on n’a pas su où on allait, si on a voulu chercher surtout dans ces souvenirs pleins de prestige des moyens faciles de popularité et de succès, alors la leçon ne saurait être plus complète pour les gouvernemens, pour les partis, pour tous ceux qui sont investis à quelque degré de la direction des esprits ; les uns et les autres doivent savoir aujourd’hui que chacune de leurs actions, chacune de leurs paroles porte ses fruits. Ils peuvent reconnaître que pas une des réhabilitations dont ils se font souvent un jeu, pas une des idées qu’ils sèment, pas une des tendances qu’ils provoquent n’est indifférente, et que tout cela peut devenir un jour la réalité, même, au lieu et place des institutions qu’on travaillait si singulièrement à affermir. C’est là pour le moment toute notre moralité.

En attendant, les conseils-généraux et les conseils d’arrondissement récemment élus viennent de se réunir pour leur session annuelle. Jusqu’à présent, le résultat le plus apparent de leurs travaux est la série de vœux qu’ils ont émis, et dont le Moniteur est le complet dépositaire. Nous ne voyons pas quelle utilité il pourrait y avoir à ne point constater la nature de ces vœux : la plupart sont une explicite adhésion au gouvernement ; un grand nombre sont pour l’empire. Si on examinait les plus ardens et les plus caractéristiques de ces vœux, peut-être trouverait-on que quelques-unes des villes d’où ils émanent sont celles qui ont le plus marqué jusqu’ici par leur effervescence révolutionnaire. À ces premières manifestations ont dû succéder déjà les véritables travaux des conseils dans l’ordre administratif et local. Les changemens qui ont eu lieu dans notre organisation ont déplacé l’initiative, l’autorité politique ; ils ne diminuent point l’importance de ces assemblées où les localités trouvent une représentation particulière et distincte ; ils l’accroissent plutôt au contraire. Quand la vie politique s’est égarée comme elle l’a fait parmi nous, et qu’elle a subi les désastres dont nous avons été les témoins, le meilleur moyen pour la faire renaître et la recomposer lentement, c’est l’application aux affaires, aux questions positives qui s’agitent, à tout ce qui constitue l’existence du pays dans ce qu’elle a de plus réel et de plus pratique. Il y a pour chacun une sorte d’éducation nouvelle à se faire. Or, quel est le théâtre le plus naturel de ce travail obscur, mais efficace, si ce n’est les assemblées locales où, faute de la politique, se retrouve, tout ce qui contribue au développement des diverses branches de la prospérité publique ? Il y a là quelque chose qui se rapproche plus spécialement du conseil de famille. C’est le département délibérant sur lui-même et sur ses intérêts, discutant et réglant ses ressources, manifestant ses besoins. Si ce n’est point toute la vie politique, on ne saurait méconnaître la grande, et utile place des conseils-généraux, surtout aujourd’hui. C’est par eux, à coup sûr, que le gouvernement peut être le mieux éclairé sur bien des points qui touchent au bien-être du pays. Souvent ils sont de naturels intermédiaires entre le pouvoir et les populations, et ne sont-ils pas aussi appelés à être les coopérateurs de ce rétablissement de l’ordre moral, de cette œuvre de conciliation dont une note officielle parlait, il y a pou de jours, justement à leur sujet ?

Aussi bien ce mot de conciliation est toujours le premier qui soit prononcé après les grandes crises ; mais quel est le sens de cette parole ? Là est la difficulté, d’autant plus que ces questions de conciliation se résolvent souvent par des questions de personnes. Chacun y attache une signification différente, et de là il naît parfois des incidens qui éclairent singulièrement une situation. On en a pu voir un exemple récent, non ici même, mais dans une de nos colonies. Le gouvernement avait nommé membre de la cour d’appel de la Guadeloupe M. Charles Dain, qui a figuré en soldat obscur dans les rangs de la montagne. M. Dain, qui a été le représentant de la Guadeloupe en 1848, n’y a point laissé, à ce qu’il semble, une réputation très d’accord avec ses fonctions nouvelles. Son arrivée a été le signal d’une émotion singulière dans la population. Les principaux conseils municipaux ont déposé leurs pouvoirs ; le conseil privé s’est retiré. Le corps des avocats et des avoués a pris la résolution de ne point plaider devant le nouveau magistrat, et a refusé d’assister à son installation. Le gouverneur de la colonie s’est vu forcé de réprimer quelques manifestations extérieures. L’agitation, sans dépasser une certaine limite, semblait loin de se calmer. Tout cela, on le voit, constitue une situation délicate de nature à faire réfléchir M. Dain sur les inconvéniens d’un passé d’agitateur, quand on a une vocation si prononcée pour la magistrature. Nous ne saurions dire ce qui en résultera ; le gouvernement est le meilleur juge des limites où il doit pousser la conciliation. Ce qui nous est bien permis, c’est de signaler le fait à M. Proudhon comme une démonstration de plus de sa thèse récente, comme un symptôme nouveau du progrès de la révolution sociale. L’auteur des Contradictions ne craignait qu’une chose, c’était que le socialisme donnât trop de popularité au gouvernement ; en voici la preuve palpable !

Au milieu de ces incidens lointains ou plus voisins de nous, le gouvernement a eu à s’occuper d’une question d’un bien autre genre et à la conclure. On se souvient qu’une loi a été votée dans la dernière session pour autoriser la concession du chemin de fer de Bordeaux à Cette. Cette concession vient d’avoir lieu, sauf ratification du corps législatif. Elle porte non-seulement sur la ligne principale qui doit unir les deux mers, mais elle comprend encore deux embranchemens : l’un de Narbonne à Perpignan, l’autre de Bordeaux à Bayonne. Une même compagnie concentre dans sa main ces grands travaux : c’est donc un acheminement de plus vers l’exécution de nos voies de fer. La France va tout à l’heure être enveloppée dans ce vaste réseau. Le rail-way de Bayonne a d’autant plus d’importance, si on le rapproche des travaux du même genre entrepris aujourd’hui en Espagne, notamment de la ligne qui doit se diriger sur Irun, et dont une portion est déjà concédée. Ce n’est pas même en Espagne seulement que la passion des chemins de fer se propage : le Portugal vient d’accorder le privilège d’une ligne allant de Lisbonne à la frontière espagnole, de telle sorte que, d’ici à peu d’années, l’Europe va être sillonnée dans tous les sens. Du nord au midi, de Vienne ou de Merlin à Cadix et à Lisbonne, la vapeur aura en quelque sorte supprimé l’espace. Quels changemens cette foudroyante rapidité de communication introduira-t-elle dans les mœurs des peuples, dans leur caractère, dans les conditions de leur vie intérieure ou internationale ? C’est le mystère de l’avenir, non-seulement pour la France, mais pour la civilisation européenne ; c’est le problème que vient de nouveau poser chaque œuvre nouvelle de ce genre qui commence ou qui s’achève.

Telle est du reste la nature complexe de notre pays que les intérêts les plus divers, les plus opposés, si l’on veut, peuvent trouver place à la fois dans ses préoccupations. La souplesse de notre génie national ne serait point au-dessous de cette tâche multiple sans tant de causes sociales et morales faites pour en comprimer souvent l’essor. L’ardeur du travail matériel ne saurait ou ne devrait pas du moins tarir la source des émotions intellectuelles. Voici long-temps déjà que notre esprit lutte avec des chances inégales pour concilier ces deux intérêts, pour faire marcher de front l’industrie et les choses du goût. À travers les alternatives de cette lutte, nous n’en sommes point encore heureusement à oublier, pour une concession de chemin de fer, ce qui peut offrir quelque attrait littéraire. L’Académie française, se réunissait l’autre jour solennellement. Ce n’était point une de ces réceptions éclatantes, attendues, où le public semble un troisième interlocuteur appelé pour animer la scène. C’était le couronnement annuel des lauréats académiques, la fête des prix, si l’on nous passe ce terme d’école. Prix de l’éloquence historique, qu’aucun ouvrage nouveau n’est venu ravir encore aux vigoureux récits de M. Augustin Thierry ; prix de l’éloquence oratoire, obtenu par un discours sur Bernardin de Saint-Pierre d’un jeune élève de l’École normale, M. Prévost-Paradol ; prix de poésie, décerné à un morceau sur la Colonie de Mettray de Mme Louise Colet ; prix de vertu, prix des ouvrages les plus utiles aux mœurs ; combien d’autres encore ! Au fond, un esprit chagrin, sans une trop notoire injustice, pourrait bien marquer d’un trait au passage plus d’un de ces prix. Quand l’Académie couronne un discours sur Bernardin de Saint-Pierre, son choix est précisé par le sujet même, et c’est son goût qui dicte son jugement dans le cercle qu’elle s’est tracé. Quand elle couronne la poésie de Mme Colet sur la Colonie de Mettray, c’est que probablement elle l’aura trouvée meilleure que les morceaux des autres concurrens sur le même motif, ce qui peut ne point donner une idée démesurée du concours. Le morceau, de Mme Colet a été lu à l’Académie ; on le peut retrouver aujourd’hui dans un volume d’un titre tout féminin : Ce qu’il y a dans le cœur des femmes. Que dirons-nous ? C’est que l’Académie, eût-elle eu à choisir dans le livre tout entier, eût indubitablement préféré encore les vers sur la Colonie de Mettray à l’apothéose, des Tableaux vivans, par exemple, ou à telle autre confidence intime dont le moindre défaut est d’être indifférente pour le public. Dans tous les cas, c’est ici une affaire de goût.

N’y a-t-il point évidemment autre chose qu’une question littéraire dans la répartition des prix réservés aux ouvrages les plus utiles aux mœurs ? Nous l’avons toujours cru, dans ce genre de récompenses, l’Académie pourrait trouver les moyens de stimuler la création d’une sorte de littérature populaire, — non pas démocratique, bien entendu. Ce serait une littérature populaire, non par la vulgarité, non par l’affectation d’un langage grossier et la complaisante peinture de la corruption des multitudes, mais parce qu’elle revêtirait d’une manière familière et saisissante les plus purs phénomènes de la vie morale, les vérités supérieures, les notions du juste et du bien, en les rendant accessibles aux intelligences les plus simples. Des travaux couronnés par l’Académie, deux seulement nous semblent réaliser la pensée que nous exprimons, ce sont les ouvrages de Jasmin et un petit essai sur l’Économie dont nous avons dit un mot autrefois. L’auteur de ce dernier essai, M. Mézières, a fait un livre piquant, varié, intéressant et pratique avec cette pauvre et ingrate vertu de l’économie, qui n’est guère en honneur depuis qu’on a découvert qu’elle était un vice chez les gouvernement. C’est un de ces petits livres où circule l’esprit de Franklin avec quelque chose de plus français, et qui vont droit au but en popularisant une vertu morale. Mais, nous le demandons sérieusement, quel rapport peut-il y avoir entre la Critique de la raison pure, de Kant ou l’Esthétique de Hegel et les mœurs ? Outre que le rapport n’est pas très visible, il faut bien y songer : quand l’Académie couronne un de ces livres, ce n’est pas le livre seul qu’elle signale, c’est l’auteur qu’elle recommande. — Or voici un homme, Hegel, le père d’un mouvement philosophique qui a abouti à l’athéisme le plus sordide, — et c’est un de ses ouvrages qu’on choisit comme pouvant exercer la plus heureuse influence sur les mœurs ! Hegel n’est point responsable de M. Feuerbach, dira-t-on ; il y a, dans sa philosophie des arts, de grandes et éloquentes parties. Oublie-t-on qu’à ce titre bien des mauvais livres pourraient être couronnés, puisqu’il s’y peut trouver également, des portions saines et vraies ? Le danger, c’est d’investir d’une sorte d’autorité morale officielle des œuvres qu’on ne peut lire tout au moins qu’avec une critique toujours en éveil et toujours sévère. À quoi on peut objecter peut-être qu’on ne lira pas l’Esthétique de Hegel, et c’est pour cela probablement qu’elle exercera une heureuse action sur les mœurs. La meilleure preuve que l’Académie avait elle-même plus d’un doute, c’est qu’elle a senti le besoin d’expliquer son choix, de le justifier, dirons-nous. Pouvait-elle trouver un plus éloquent et plus ingénieux panégyriste de ses décisions que son secrétaire perpétuel ? A vrai dire, le premier héros de cette récente fête académique, c’est M. Villemain. Jamais sa parole ne fut plus nette, plus brillante et plus assurée. M. Villemain a laissé voir, comme toujours, ces ressources singulières, cet art accompli qui font de lui un maître, un de ces arbitres naturels et supérieurs des choses de l’esprit et de l’éloquence. Il a montré surtout à deux momens de son discours ces qualités rares, et à deux reprise il a éveillé la fibre secrète du public : la première fois, quand, avec cette jeunesse d’accent et de langage qui ravive les vieilles impressions, il a raconté la séance de réception de Bernardin de Saint-Pierre, sous l’empire ; la seconde, quand il est entré dans l’analyse des œuvres et la peinture de la vie de Jasmin, couronné, — ô bizarrerie des associations académiques ! — à côté de Kant et de Hegel, et pour le même motif d’utile influence sur les mœurs !

Quoi, Jasmin à l’Académie française ! une pauvre langue rustique du midi honorée d’une distinction tout exceptionnelle, par les gardiens de la langue de Racine ! Faut-il donc aller chercher dans sa boutique un poète coiffeur lorsque tant d’autres poètes courent le monde et ne demanderaient pas mieux que d’être couronnés ? C’est là en effet ce que disent les beaux-esprits très dédaigneux du patois. Ils sont très compétens sans doute en fait de patois, et c’est pour cela qu’ils ne le sont guère pour goûter Jasmin. Quand on parle d’ouvrages quelconques, d’une poésie pouvant exercer une douce et salutaire influence morale, quelle poésie pourrait égaler celle du charmant rhapsode méridional ? Il n’écrit point en français, cela est vrai ; il écrit tout simplement dans une langue qui est elle du peuple d’une moitié, de la France, — langue du travail, des joies et des peines de chaque jour, langue dans laquelle l’enfant bégaie son premier mot et le mourant dit son dernier adieu à ceux qu’il aime, — forme naturelle de toutes les impressions, de tous les sentimens de populations entières ; et cet idiome qui le met en contact direct et permanent avec toute une race, le poète ne s’en est servi que pour faire pénétrer jusqu’à elle les plus généreuses influences. Livré à lui-même, à sa propre inspiration, il s’est fait un art savant et naturel, élégant et populaire, plein d’une originale nouveauté, qui a le souverain mérite de parler aux esprits élevés et aux intelligences les plus simples. Qu’on le remarque bien : de tous les poètes contemporains, par son génie et par sa langue, Jasmin est peut-être le seul qui réalise la pensée des prix institués par l’honnête M. de Monthyon ; il la réalise en rendant toutes les délicatesses de la vie intellectuelle accessibles pour le peuple, en l’intéressant aux plus exquises et aux plus saines peintures de la passion humaine, en faisant de sa poésie même le reflet d’une vie toute semée de bonnes actions. L’Académie l’a justement senti. D’ailleurs, Jasmin ne lui était-il pas désigné par la sympathie universelle qu’il excite, par les ovations spontanées et sincères qu’il reçoit ? Voyez : il y a quelques jours encore, il avait, lui aussi, dans une ville ses illuminations et ses feux d’artifice, bien qu’il ne soit pas un souverain et qu’il ne s’en soucie guère. Au moment où un prix lui était décerné, il était au pied des Pyrénées, quêtant pour la construction d’une église, — et en couronnant le poète rare, l’homme de bien, il s’est trouvé que l’Académie a couronné l’homme peut-être le plus heureux de son temps. Quoi encore ! ajouterez-vous, faut-il donc donner des prix au bonheur ? Hélas ! le bonheur n’est-il donc pas presque aussi difficile que la vertu ? et qui sait s’il n’est point quelquefois la vertu elle-même ? Puisqu’il vous semble si facile de vivre heureux dans le contentement volontaire de l’esprit et du cœur, puisqu’il est si aisé, lorsqu’on n’est qu’un grand poète, de n’être que cela, puisqu’il est si simple d’être exempt d’ambition ou de haine, pourquoi l’exemple n’est-il pas plus suivi ? Couronnez ce genre de bonheur, quand il est vrai ; vous ne risquerez point encore d’avoir de trop nombreux concurrens. C’est ainsi que Jasmin est heureux, — heureux du bien qu’il fait, de l’abondance de ses récoltes quotidiennes pour les pauvres, de la popularité de sa muse, de l’arpent de terre qui lui suffit. Heureux surtout va-t-il être du prix de l’Académie. Jasmin atteint à une chose rare. — à rendre le bon sens aussi séduisant que tous les caprices de l’imagination, la moralité stricte préférable au vice orgueilleux et brillant, l’honnêteté féconde en inspirations gracieuses et en bienfaits.

Ce n’est point là d’ailleurs une chose aussi facile qu’on le croit. Il y a trop souvent, par malheur, des esprits qui, avec des intentions excellentes, réussissent à faire du bon sens un épouvantail, et de qualités solides et estimables une des formes de l’ennui. Ce n’est point notre faute, en vérité, si M. Ponsard est un de ces esprits. L’insuccès d’Ulysse pèse visiblement à M. Ponsard, et il exerce ses vengeances contre le public en lui donnant Homère à lire ; il est seulement à craindre que son poème d’aujourd’hui ne le mette prochainement dans la nécessité de nouvelles représailles. À vrai dire, M. Ponsard se venge deux fois du public, — par son poème et par une préface. Sous bien des rapports, l’auteur de Lucrèce aurait dû résister à la tentation de publier ces pages : d’abord parce que, si jusqu’ici on ne savait point trop à quelle école il appartenait, on avait la ressource de croire, que cela tenait a ce qu’il n’avait point expliqué ses idées sur l’art, tandis qu’aujourd’hui il a fait sa préface de Cromwell, et on n’en sait pas davantage ; ensuite, parce qu’il se fût épargné la peine de faire des incursions dans le domaine léger et qu’il est dangereux de forcer sa nature ; troisièmement enfin, parce qu’il eût évité de prouver que le tact et le goût sont loin d’être au nombre de ses qualités. Au fond, le poème de M. Ponsard est tout simplement une traduction du VIe livre de l’Odyssée, intercalée dans une scène d’hospitalité dont Homère est le héros. Mais, remarquerez-vous, c’est là à peu près la donnée de l’Aveugle d’André Chénier : la différence n’est pas grande en effet, et c’est pourquoi nous nous demandons doublement quelle mauvaise inspiration a pu pousser l’auteur de Lucrèce à toucher presque sans respect, dans sa préface, à ce poète rare, celui qui a le plus excellé à ressaisir le souffle et les couleurs antiques. M. Ponsard semble croire qu’il fait une chose très nouvelle en cherchant à reproduire ce qu’il appelle la simplicité et la brutalité homériques. Il est tout-à-fait épris de couleur locale ; il tient surtout au lavement des pieds et à ces porcs qui jouent un si grand rôle dans les vers d’Ulysse. Quoi ! n’est-ce que cela ? Nous en avons lu et entendu bien d’autres. M. Ponsard est un peu en retard, et le voici qui marque sa montre à l’an 1829 ! Il découvre une route où tout le monde a passé et d’où tout le monde est sorti ! Ce n’est pas même que l’auteur de Lucrèce arrive, autant qu’il le pense, à reproduire cette simplicité et cette brutalité dont il parle ; il y a toujours sur sa poésie une teinte de rhétorique, et, après tout, ce n’est guère autre chose qu’un Bitaubé traduisant Homère en vers. Le poème de M. Ponsard, malgré sa préface, ne fera donc pas révolution dans l’art et dans le goût. Il ne s’élève pas au-dessus du médiocre. Par Ulysse et Homère, l’auteur a complété la série de ses traductions ; il a dit ce qu’il avait à dire en fait d’imitation de la poésie grecque, et ce qu’il avait à dire n’était rien que ne pût raisonnablement oser un élève de rhétorique exercé. Il faut évidemment une autre impulsion, d’autres alimens à l’inspiration littéraire pour la relever aujourd’hui de cette atonie qui est un des signes de notre situation intellectuelle, à côté de tout ce qui caractérise notre situation politique.

Ce n’est point sortir de cette sphère d’intérêts littéraires, politiques ou industriels dont l’ensemble compose la vie intérieure de la France, que de toucher aux arrangemens qui viennent d’être conclus avec la Belgique. Une convention nouvelle est aujourd’hui un fait accompli. Ce n’est pas sans peine, on le sait ; les traverses n’ont pas manqué. Cette question a eu assez de phases pour qu’on en ait pu saisir tous les aspects et parfois aussi toute la gravité. Politiquement, nous osons le dire, les négociateurs qui ont signé les nouveaux arrangemens ont rendu un réel service aux deux pays, ne fût-ce qu’en mettant un terme à l’incertitude, et, il y a plus que cela, parce que l’incertitude mène souvent à autre chose. Pour gage de sa rentrée au ministère, M. Drouyn de Lhuys a mis le pied avec une sage et prudente décision sur une complication dont on a pu, en quelques momens, pressentir la portée plus générale ; il a été hardiment et habilement pour la paix commerciale et politique. Du côté de la Belgique, c’est à M. Rogier, à ce qu’il parait, qu’il faut faire honneur de la bonne volonté d’en finir. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que la même pensée de modération n’ait point été partagée par tous les membres du cabinet de Bruxelles. M. Frère-Orban, assure-t-on, a voulu faire exception ; il se sentait en humeur militante, et préparait ses batteries pour une guerre de tarifs qui n’avait à son gré rien d’effrayant. M. Frère-Orban est un de ces esprits absolus qui vont loin pour la satisfaction de leurs vues. Il a mis la Belgique dans plus d’un mauvais pas à l’intérieur par l’excès de ses idées libérales, qui touchent presque au socialisme ; il n’eût plus manqué que les complications extérieures. Voilà comment des esprits de cette trempe peuvent contribuer à aggraver ces questions de rapports internationaux, déjà toujours graves par elles-mêmes ; c’est ainsi qu’ils mettent un sentiment outré de personnalité au-dessus du sentiment sain et réfléchi de la situation politique générale, au risque de jeter, sans s’en douter peut-être, leur pays dans les aventures. La chance de ces aventures est heureusement écartée aujourd’hui par le résultat même des négociations. Maintenant, au point de vue commercial et intellectuel, quel est le sens et la portée des nouveaux arrangemens avec la Belgique, lesquels n’auront d’ailleurs force de loi qu’après la ratification des chambres de Bruxelles ? Le principe de la propriété littéraire est aujourd’hui garanti chez nos voisins ; c’est là la grande satisfaction donnée à la France. En échange, nos droits de douane sont singulièrement réduits sur les livres édités en Belgique : ils descendent de 160 fr. et 107 fr. par 100 kil., selon l’espèce, à 20 fr. ; le papier blanc, au lieu de payer 160 fr., entrera moyennant 25 fr. Ce dégrèvement des tarifs français s’étend à un assez grand nombre d’autres produits belges, aux gravures et lithographies, à la musique gravée, aux caractères d’imprimerie. Ces stipulations ne concernent encore que les objets artistiques et littéraires ; d’autres abaissent également les droits sur le houblon, sur les cotonnettes, sur le bétail du Luxembourg. Ne prenons que ce qui touche à la propriété littéraire. Voilà donc la suppression de la contrefaçon, qu’on poursuivait depuis si long-temps, maintenant accomplie ! Pour peu qu’on rapproche ce fait de la réduction de nos tarifs sur les livres fabriqués en Belgique, il en résulte pour la librairie française, une situation qui exige de sa part une intelligence particulière de ses intérêts et de nouveaux efforts. Il est évident que, faute de ces efforts, dans les conditions de bon marché où se trouve la Belgique, celle-ci regagnera licitement, en imprimant et en éditant nos livres, une partie de ce qu’elle abandonne, et elle obtiendra ces avantages au détriment de notre industrie. L’industrie belge est active et entreprenante ; elle risque beaucoup, plus même qu’elle ne peut très souvent ; elle a des marchés tout créés par la contrefaçon ; elle se transformera sous l’empire de la loi nouvelle, et continuera, si on n’y prend garde, à fournir ces marchés. C’est une concurrence qui s’ouvre dans les conditions de toutes les concurrences. Comment la librairie française peut-elle lutter avantageusement, si ce n’est en produisant mieux, comme elle le fait, et en même temps en abaissant ses prix, sauf à regagner par le chiffre de ses tirages ce qu’elle peut perdre par ses réductions de prix ? Tout cela est possible pour notre librairie en redoublant d’activité, en propageant ses publications, en multipliant ses relations au dehors, en créant au loin les centres de dépôt qui lui manquent. Il n’y a que ce moyen pour elle, de trouver un élément de succès dans la récente convention belge. Quoi qu’il en soit, ces conditions meilleures qui lui sont faites sont elles-mêmes une épreuve pour la librairie française, — et ce que nous disons pour la France, nous pourrions le dire, à un autre point de vue, pour la Belgique. Quel est en effet l’avantage sérieux, élevé, fort au-dessus des industries frauduleuses, qui peut se trouver, pour nos voisins, dans le traité qui vient d’être signé ? C’est que leur pays soit purgé de cette lèpre des contrefaçons françaises, et que la place reste libre à la production nationale, aux écrivains belges. Les pétitions nombreuses adressées, en 1849 à la chambre des représentons de Bruxelles pour demander la suppression de la contrefaçon, se fondaient justement sur ce qu’elle était le principal obstacle au développement d’une littérature belge quelconque, d’un mouvement intellectuel national. Or il est clair que la littérature nationale n’aura pas gagné beaucoup chez nos voisins, si l’industrie belge continue sous une autre forme et dans d’autres conditions, à vivre de la fabrication de livres français. S’il y a donc, un principe moral sauvegardé, et au fond un avantage réel pour les deux pays dans la garantie réciproque de la propriété littéraire, il y a aussi, pour la France comme pour la Belgique, dans la loi nouvelle, des occasions d’épreuve à soutenir honorablement. C’est ainsi qu’une question tranchée en soulève d’autres immédiatement ; mais celles-ci sont l’affaire du zèle, de l’activité, des efforts individuels. L’essentiel est que ces efforts puissent se produire sous l’empire d’une loi morale et équitable pour tous. Dans tous les cas, si la librairie française fléchit dans la carrière nouvelle qui lui est ouverte, ce n’est point l’intelligente et décisive protection du gouvernement qui lui aura manqué sur un des points les plus importans.

La Turquie vient d’avoir une nouvelle crise ministérielle ; ce n’est pas moins que la troisième de l’année, décidément les pays constitutionnels ne sont pas les seuls où l’on ait à se plaindre de l’instabilité des cabinets. À la vérité, les changemens qui ont eu lieu depuis quelques mois au sein du cabinet ottoman portent moins sur le fond des choses que sur les personnes. Le grand-vizir est tombé à plusieurs reprises, quelques-uns des ministres d’état ont disparu avec lui ; mais le système est resté le même, du moins en ce qui regarde les principes généraux de réforme dont la Turquie ne peut plus s’écarter. Il n’existe aujourd’hui dans l’empire ottoman que deux partis : — celui qui, ne voulant point se rendre compte de la situation de la race turque vis-à-vis des peuples chrétiens conquis par elle et vis-à-vis de l’Europe civilisée, persiste à tous risques dans les vieux erremens de l’orgueil musulman, — et celui qui, ayant reconnu à propos que l’empire ne peut se rasseoir sans se régénérer, a courageusement entrepris le renouvellement de ses institutions décrépites. Le parti qui s’obstine à regarder la tradition comme une loi inviolable n’est plus aujourd’hui très nombreux à Constantinople. Éloigné depuis long-temps des hautes fonctions et n’offrant plus d’appât à l’ambition de la génération nouvelle, il ne se compose plus que de vieillards incapables de rendre quelque autorité aux opinions qu’ils représentent ; il ne fait point de recrues et ne peut guère espérer de se rajeunir. Le bon sens et la force des choses conduisent tous les hommes de quelque mérite dans le parti opposé. Enfin c’est dans les rangs de ce parti que le jeune sultan est habitué aujourd’hui à prendre ses conseillers.

En Turquie, la signification politique de tout cabinet réside dans le choix du grand-vizir, qui est en quelque sorte le vicaire de l’empire, le cardinal secrétaire d’état du chef de la société civile et religieuse. Or le nouveau visir Ali-Pacha, ministre des affaires extérieures dans le dernier cabinet, était regardé, après Rechid-Pacha, comme le personnage le plus éminent du parti de la réforme. Fuad-Effendi, qui remplace Ali-Pacha aux affaires étrangères, était lui-même conseiller du grand-vizir avec les fonctions de ministre de l’intérieur. C’est un esprit fin et libéral, bien connu en Europe par diverses missions remplies avec bonheur dans les principautés du Danube pendant l’occupation russe, à Saint-Pétersbourg à l’occasion de l’affaire des réfugiés hongrois, et plus récemment en Égypte, au sujet des démêlés du sultan avec le pacha.

Si le ministère n’a pas changé d’esprit, dira-t-on, pourquoi alors un changement de personnes ? Constantinople, en essayant de se former aux mœurs occidentales, n’a pas cessé tout-à-fait d’être un pays très propice au mystère ; bien des incidens surviennent dont il n’est pas toujours facile de donner une explication sûre et infaillible. En revanche, les conjectures sont permises ; voici les nôtres. On est habitué à plaindre de confiance le sort fâcheux des dames turques : il est accepté qu’elles n’ont point d’influence et ne jouent aucun rôle dans les affaires d’état. Quand un haut fonctionnaire épouse la fille ou la sœur d’un sultan, il est difficile cependant que ce personnage favorisé n’en ressente pas quelque orgueil et qu’il se contente volontiers du second rang. De là des intrigues qui agitent à la fois l’administration et le palais. De là aussi, selon toute vraisemblance, l’hostilité qui avait surgi au sein du ministère entre le grand-vizir et l’un des beaux-frères du sultan. En se séparant en même temps de l’un et de l’autre, le sultan aura voulu sans doute trancher la difficulté née de leurs dissentimens.

Les réclamations adressées par le cabinet français n’ont pas nui de leur côté à cette révolution ministérielle, préparée, ce semble, de longue date. Rechid-Pacha est un homme éclairé auquel l’opinion s’est complu à rendre justice en France. Les services qu’il a rendus, non-seulement à la Turquie, mais à l’Kurope occidentale, en travaillant avec un dévouement si complet à la réforme de l’empire, méritent tous les éloges. Dans les questions extérieures néanmoins, Rechid-Pacha a de tout temps subi l’influence d’une préoccupation qui, sans être dépourvue de justesse, n’est pas favorable à la France. L’amitié de l’Angleterre lui a toujours inspiré plus de confiance que celle de la diplomatie française. De fait, depuis de longues années, tout en protestant de ses bonnes dispositions pour la Turquie, la France lui a souvent porté des coups redoutables. Les Turcs n’ont qu’un seul grief un peu vif contre la politique anglaise : la bataille de Navarin. Encore l’Angleterre a-t-elle si vite et si souvent regretté la part prise à cette journée funeste à l’empire ottoman, qu’elle a vraiment mérité de recevoir à Constantinople un bill d’indemnité. Les torts de la France, aux yeux des partisans de l’Angleterre en Turquie, sont bien autrement nombreux. Que l’on se rappelle l’expédition d’Égypte, la guerre hellénique, la conquête de l’Algérie, la protection accordée à Méhémet-Ali en 1840 : il est difficile d’effacer de pareils souvenirs dans la mémoire de certains Turcs, et, il faut bien le dire, Rechid-Pacha, sans trop le faire sentir à la diplomatie française, a toujours été un peu de ce nombre. Il en coûtait sans doute à sa susceptibilité de céder, aussi promptement et aussi complètement qu’il le fallait, aux récentes réclamations du gouvernement français. Le sultan, avec un juste sentiment des nécessités présentes, aura trouvé cette hésitation dangereuse, et cet incident diplomatique, joint au désaccord de son beau-frère et du vizir, aura hâté le changement qui vient de s’accomplir.

La question des pêcheries en Amérique n’a pas fait un pas dans cette dernière quinzaine. Une nouvelle saisie de vaisseau a eu heu, et le commodore Perry est parti avec le Mississipi pour aller faire respecter les intérêts de ses nationaux. Le débat se réveillera probablement avec plus de vivacité, lorsque le sénat discutera à fond le message du président sur cette affaire ; pour le moment, nous n’avons à enregistrer qu’un discours très belliqueux de M. Soulé, sénateur de la Louisiane, dans lequel la question se trouve singulièrement agrandie. Peu lui importe, à lui, les conventions de 1818, les commentaires de M. Webster et les scrupules constitutionnels de quelques-uns des orateurs du congrès. Les pêcheurs américains ont le droit de pêcher dans la baie de Fundy, parce que, selon la parole du psalmiste, « si la terre a été donnée aux enfans des hommes, la mer n’appartient qu’à Dieu seul. Les lois romaines établissent en outre que la mer est libre comme l’air, et appartient au premier occupant. » Telles sont les opinions de M. Soulé, peu disposé, comme on le voit, à reconnaître la suprématie maritime de la Grande-Bretagne. D’ailleurs il ne faudrait pas croire que les intérêts engagés dans cette querelle soient d’une médiocre importance ; nous avons sous les yeux le relevé des importations et exportations de poisson salé ou séché pendant les onze dernières années. En 1840, le commerce de la pêche représentait un chiffre de 104,304 tonneaux ; en 1850, de 151,618 ; en 1851, de 196,154. Les exportations de poisson séché dépassent de beaucoup les importations. Dans cette querelle en apparence assez légère, des intérêts très sérieux se trouvent en jeu, comme on le voit. Une querelle d’une nature analogue s’est élevée entre le gouvernement péruvien et le gouvernement de Washington ; c’est tout-à-fait le pendant de l’affaire des pêcheries. Le gouvernement péruvien, depuis la découverte du guano, a imposé un droit à tout vaisseau qui vient se charger de guano sur ses côtes, ou sur les rochers et les îlots déserts et presque inhabitables situés à une lieue maritime de ces côtes. Les îles Lobos, situées environ à quarante-cinq milles à l’ouest des côtes péruviennes, doivent-elles être regardées comme propriété du Pérou ? L’Angleterre a reconnu cette propriété par l’organe de lord Malmesbury, qui a déclaré que, quelque avantageux qu’il fût pour la Grande-Bretagne de s’approprier ces îles, cependant les intérêts de la nation ne devaient pas être mis au-dessus des traités conclus. M. Abbott Lawrence, ministre des États-Unis à Londres, a consenti à reconnaître la souveraineté du Pérou sur ces îles ; mais le gouvernement de Washington ne semble pas avoir adhéré aussi facilement que son ministre, et vient de déclarer, par l’organe de M. Webster, que, les îles Lobos étant situées à plus d’une lieue maritime de la côte du Pérou, les navires américains avaient le droit d’aller s’y charger de guano, sans avoir à payer aucun tribut au gouvernement péruvien. D’ailleurs ces îles, ayant été visitées pour la première fois en 1823 par un Américain, Benjamin Morell, maître du navire la Guêpe, et décrites par lui en 1832, peuvent être considérées à juste titre comme sa propriété, et subséquemment comme la propriété de tous les citoyens de l’Union. En même temps, et pour appuyer ces prétentions, le ministre de la marine envoie au commodore M. Mac Auley, qui commande l’escadre de l’Océan Pacifique, l’ordre de se diriger vers les îles Lobos avec un vaisseau de guerre pour protéger les intérêts des Américains. L’affaire en est là. Ainsi, comme on le voit, les États-Unis étendent de plus en plus leur domination sur le Nouveau-Monde tout entier par voie de menaces, de conquête, de diplomatie ou de protectorat ; ils sont partout au Pérou, à Nicaragua, à Panama, à Cuba, à Haïti, aux îles Sandwich, et dernièrement encore, comme on va voir, ils menaçaient le Mexique.

Les questions extérieures ne font pas perdre de vue la question de la présidence. Le parti whig se divise et se fractionne de plus en plus ; à l’heure qu’il est, il n’a pas moins de trois candidats. Les whigs de la Caroline du sud, comme on le sait, n’ont pas voulu donner leurs voix au général Scott, suspect de free soilisme, et ils ont porté M. Daniel Webster. Il est impossible de prévoir jusqu’où ira ce nouveau mouvement en faveur du ministre des affaires étrangères, car il n’est encore qu’à sa naissance. Une autre fraction du parti whig, les free soilers, se sont réunis en convention à Pittsburgh et ont rejeté la candidature du général Scott, pour désigner M. Hale, sénateur du New-Hampshire, comme président, et M. Julien de I’Indiana comme vice-président. Cette résolution est assez singulière, le général Scott étant précisément accusé de free soilisme par les whigs du sud et ayant été appuyé à New-York par la fraction du parti whig qui suit la bannière de M. Seward, l’ardent abolitioniste, l’ami et le soutien de M. Hale toutes les fois qu’il s’agit de faire au sénat quelque motion légalement inconstitutionnelle. Le trouble est au camp des abolitionistes comme au camp des whigs modérés ; voilà très probablement ce que signifie cette candidature inattendue, qui ne peut s’expliquer que par des menées secrètes, très difficiles à saisir et à expliquer, et sur lesquelles se taisent les organes de la presse américaine.

Tandis que l’Union américaine a ses incidens, ses intérêts, ses complications propres, le reste du Nouveau-Monde a aussi ses révolutions et ses problèmes. Au nord comme au sud de l’Amérique, les questions sont souvent des mêmes ; ce sont des sociétés à créer ou à transformer, des continens à explorer, des territoires vierges à livrer à l’activité humaine. Au fond de toutes les crises politiques, c’est là toujours ce qui se retrouve d’un bout de l’Amérique espagnole à l’autre, de l’empire mexicain au Rio de la Plata. Il s’agit de savoir si des états deux fois plus grands que la France, comme la République Argentine, parviendront à s’organiser, si des races dévorées d’anarchie et d’impuissance, comme au Mexique, seront dépossédées par les sauvages ou par les Américains du Nord. C’est là ce qui donne une physionomie à part et souvent saisissante au monde hispano-américain. Quel tableau plus effrayant, par exemple, que celui du Mexique ! C’est le spectacle d’un pays en dissolution. Dans son plus récent message, lors de la clôture de la dernière session législative, le président, le général Arista, avouait qu’il ne savait pas comment la république mexicaine avait vécu depuis un an. Un journal comparait cette séance à un office des morts plutôt qu’à l’acte régulier d’un peuple organisé, tant la tristesse et l’impuissance éclataient partout. Cela s’explique : d’une part, à l’intérieur, les Indiens, par leurs insurrections permanentes, soit dans le Yucatan, soit dans îles états du nord, ébranlent chaque jour le Mexique ; ils dévastent les villages, menacent les villes elles-mêmes et traînent des populations captives dans le désert. D’un autre côté, les États-Unis pressent et enveloppent de plus en plus cette malheureuse république. Dans deux circonstances, depuis un an, les relations officielles des deux pays ont pris un caractère des plus critiques : une fois, lors de l’insurrection du guérillero Carvajal, dont nous avons parlé il y a quelque temps ; l’autre fois, au sujet de cette question de l’isthme de Tehuantepec, qui est bien loin d’être résolue encore.

Personne n’ignore l’importance, au point de vue du commerce du monde, d’une voie de communication entre l’Océan Pacifique et l’Océan Atlantique, par l’isthme de Tehuantepec. Il y a dix ans déjà, le gouvernement mexicain avait concédé un privilège pour la construction de cette voie à D. José Garay. Au milieu des révolutions qui ont bouleversé le pays, ce privilège a dû être plusieurs fois prorogé : il l’a été notamment par un de ces dictateurs éphémères qui ont si souvent surgi au Mexique, le général Salas. Garay profita de cette dernière prorogation pour transmettre son privilège à une compagnie anglaise d’abord, et ensuite à la compagnie américaine Hargous ; mais alors le sentiment national s’est réveillé dans la république espagnole. On a commencé à sentir que si les Américains, qui menacent le pays par toutes les frontières du nord, allaient s’établir encore à Tehuantepec, il n’y avait plus de Mexique. Le congrès fédéral de Mexico, saisi de la question, a déclaré illégale la prorogation du général Salas et périmé le privilège Garay, de telle sorte que la compagnie américaine se trouvait en possession d’un titre sans valeur. On conçoit l’exaspération des Yankees. Les menaces contre le Mexique ont de nouveau retenti, des bruits de guerre ont circulé ; ils ne semblent pas fondés pour le moment. Si une telle éventualité se reproduisait, ce serait la dernière heure du Mexique. Il n’aurait pas même de quoi soutenir la lutte un instant ; il plie sous le déficit, qui s’accroît chaque jour. Dans les derniers momens de la session législative, le général Arista a proposé diverses mesures tendant à rendre un peu de ressort aux finances ; la plupart de ces mesures sont restées en suspens. Enfin, avant la séparation des chambres, le président mexicain a demandé à être investi de pouvoirs extraordinaires en cas de complications faciles à prévoir. Ces pouvoirs lui ont été refusés. Reste à savoir si l’Europe, qui a tant d’intérêts au Mexique, peut laisser s’accomplir, sans rien dire, cette dissolution, ce démembrement de l’empire mexicain. Nous avons toujours cru que l’Europe avait commis une grande faute en n’intervenant pas d’une manière ou d’autre lors de la guerre de 1846. À cette époque, deux provinces, le Nouveau-Mexique et la Haute-Californie, ont passé aux États-Unis. Aujourd’hui c’est tout le Mexique qui serait absorbé. Il arrive malheureusement à l’Europe de ne point intervenir assez à des heures décisives dans certaines contrées de l’Amérique et de trop intervenir dans d’autres, comme elle l’a fait fréquemment dans la Plata. Une mission diplomatique, on s’en souvient, est partie de France, il y a quelques mois, pour le Rio de la Plata. À son arrivée, elle aura trouvé une révolution nouvelle accomplie. Six mois à peine après la chute de Rosas, le général Urquiza se trouve à peu près investis des mêmes pouvoirs que son prédécesseur. Comment cela s’est-il fait ? Comme se font toutes les révolutions de ce genre, surtout en Amérique. L’anarchie a ramené la dictature. Nous n’avons pas été les derniers à exprimer des doutes sur l’issue des événemens qui se sont accomplis dans la Plata au commencement de cette année. Cela était facile à prévoir. À peine se sont-ils sentis libres de la vigoureuse autorité qui les tenait, les Argentins de Buenos-Ayres ont recommencé les mêmes excès qu’autrefois. Tout s’est déchaîné, la presse et la tribune. Le nouveau pouvoir a été mis en suspicion. Il y a eu un instant où le pays a été sur le point de retomber en pleine révolution. C’est alors que le dénoûment s’est précipité ; le prétexte n’a pas manqué. Aussitôt après le rétablissement de la paix dans la République Argentine, tous les gouverneurs des provinces, convoqués par le général Urquiza, s’étaient réunis à San-Nicolas de los Arroyos, pour fixer les bases de l’organisation nationale. De ces conférences est sorti un traité en date du 31 mai, qui stipulait la convocation pour le mois d’août d’un congrès général chargé de voter une constitution définitive. En attendant, le général Urquiza était nommé directeur provisoire de la confédération, il était investi de pleins pouvoirs pour le maintien de la tranquillité publique, et toutes les forces nationales étaient placées sous ses ordres. C’était une autorité provisoire, mais à peu près absolue, que les autres gouverneurs conféraient au général Urquiza, et du reste il n’en pouvait être autrement. Pendant ce temps, que faisait-on à Buenos-Ayres ? On déclamait sur la liberté et sur la démocratie ; on faisait des articles de journaux. Toutes les passions étaient excitées, quand parvint la nouvelle du traité de San-Nicolas. La salle des représentans mandait aussitôt les ministres à la barre. Le gouverneur Lopez, contre lequel s’était déjà déclarée une vive opposition, était sommé de s’expliquer. La salle des représentans, après force discussions, finit par ne plus vouloir sanctionner le traité, et les ministres, comme le gouverneur, se virent dans l’obligation d’abdiquer leurs pouvoirs. Un jour de plus, et une révolution nouvelle plongeait le pays dans la guerre civile ; mais, comme on ne mène pas long-temps une vie de ce genre, le général Urquiza a fini par comprendre que la force était encore le meilleur moyen de gouvernement dans l’Amérique du Sud. Il a tout simplement dissous la salle des représentai, exilé quelques députés, supprimé quelques journaux et réintégré l’ancien gouverneur, le docteur Lopez. C’est le 23 juin que le général Urquiza a accompli son coup d’état et que Buenos-Ayres s’est réveillée de nouveau sous la dictature. Urquiza d’ailleurs n’a point versé une goutte de sang et persiste dans ses projets d’organisation nationale. Une organisation quelconque et la paix, voilà le besoin universel de ces contrées ! Voilà ce que ne savent pas comprendre tous ces esprits échauffés et turbulens qui s’enivrent du premier système, du premier sophisme démocratique que leur envoie l’Europe ! Et tandis qu’ils disputent sur la liberté et le despotisme, toutes les questions de civilisation réelle restent en suspens. C’est là pourtant, dans le travail, dans l’éducation pratique et morale des masses, dans l’industrie, dans le développement de toutes les ressources naturelles du sol qu’est l’avenir de l’Amérique du Sud. Qu’importe ensuite quelle autorité politique règne ? Que sont les révolutions politiques, les changemens de pouvoirs, auprès de cette simple nouvelle que donnaient récemment les journaux américains : une goëlette brésilienne aurait pu s’avancer par le Maranon et le Madera jusque dans la Bolivie ? D’un autre côté, le Brésil traitait récemment avec le Pérou pour livrer à la navigation le Maranon. C’est dans ces œuvres puissantes, dans cette ouverture de grandes voies naturelles de communication, dans cette exploration du continent sud-américain, dans tous ces efforts pour frayer une route aux populations capables de féconder le sol, que réside l’action civilisatrice, et non dans quelques déclamations démocratiques qui font tourner les têtes en attendant qu’elles fassent couler le sang. Le moindre malheur encore, c’est lorsqu’elles font naître quelque pouvoir suffisamment intelligent, comme celui du général Urquiza, qui jusqu’ici n’a employé la force qu’à protéger la paix publique et le développement des intérêts réels du pays.

CH. DE MAZADE.