Chronique de la quinzaine - 14 août 1857

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 608
14 août 1857


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août 1857.

Voici quelques jours remplis d’étranges méprises. L’Europe vient de traverser au pas de course, et sans avoir eu le temps des se reconnaître, une épreuve des plus sérieuses, durant laquelle tous les regards se portaient alternativement vers deux points opposés, Constantinople et Osborne. À Constantinople éclatait une crise violente et brusque, quoique facile à prévoir. Elle a commencé par la chute de Rechid-Pacha, pour aboutir à une scission momentanée entre les gouvernemens. Un an après la paix signée à Paris, quatre des puissances contractantes, la France, la Russie, la Sardaigne et la Prusse, agissant d’intelligence, se déclaraient en état de rupture ouverte avec la Sublime-Porte. Moins d’une année après que les derniers soldats de notre armée d’Orient repassaient le Bosphore, laissant derrière eux cet empire turc qu’ils venaient d’étayer, le pavillon français était amené par notre ambassadeur, dans Constantinople, et, circonstance plus grave encore, dans ce déchirement de toutes les relations, les représentans de deux des puissances européennes, de l’Angleterre et de l’Autriche, restaient auprès du cabinet ottoman, dont ils paraissaient se constituer les conseillers et les inspirateurs écoutés. La cause de cette complication d’ailleurs, on la pressent, on la connaît : c’est cette question des principautés danubiennes, c’est cette affaire des élections moldaves enlevées par la violence, et dont l’annulation, réclamée avec autorité du droit par la France, la Russie, la Prusse et le Piémont, a été dès l’abord refusée par la Porte, sous la périlleuse influence de lord Stratford de Redcliffe et de l’internonce d’Autriche. Tel était l’état des choses à Constantinople.

Maintenant qu’on jette les yeux d’un autre côté : au même instant, l’empereur des Français était en visite auprès de la reine Victoria à Osborne, dans l’île de Wight. Pendant que les ambassadeurs de France et d’Angleterre étaient dans deux camps opposés à Constantinople, et que ce nuage grossissait à l’orient, l’empereur des Français et la souveraine de la Grande-Bretagne restaient quelques jours réunis. Lord Palmerston et lord Clarendon étaient présens d’ailleurs, aussi bien que M. le comte Walewski. Que s’est-il passé à Osborne ? Le chef du cabinet de Londres vient de dire dans le parlement le dernier mot de l’entrevue des deux souverains. Interpellé dans la chambre des communes par M. Disraeli, lord Palmerston a déclaré que le gouvernement de la reine allait se joindre à la France pour réclamer l’annulation des dernières élections de la Moldavie, ce qui fait disparaître toute divergence dans l’action des deux puissances, en supprimant le plus notable élément de perturbation. Si la Turquie ne sort pas sans dommage de cette échauffourée diplomatique, l’alliance de la France et de l’Angleterre en sort intacte, les rapports généraux de l’Europe restent ce qu’ils étaient.

C’est là le résumé rapide et succinct de cette crise qui vient de naître et de se dénouer en quelques jours. Que l’Europe se soit trouvée un instant au seuil de redoutables complications, c’est ce qui n’est point douteux, et il était bien facile en vérité de prévoir un conflit de ce genre après avoir suivi pas à pas la marche de cette question des principautés. Il était visible depuis quelque temps, en effet, que la situation se tendait de plus en plus, et que tout ce travail audacieusement poursuivi dans les provinces du Danube pour altérer l’expression de l’opinion publique devait à la fin rencontrer une protestation nette, péremptoire et efficace, sous peine d’une abdication véritable de la part des puissances qui ont pris en main l’exécution du traité de Paris et des engagemens qui en découlent. L’erreur étrange de ceux qui ont provoqué cette protestation a été de faire une confusion permanente et de vouloir à tout prix combattre l’union là où il s’agissait avant tout d’exécuter un traité. Une erreur plus grande encore de leur part a été de croire qu’il suffisait d’enlever un succès, d’empêcher par tous les moyens une manifestation, et que les faits accomplis s’imposeraient d’eux-mêmes. Ils sont aujourd’hui détrompés. Comment la France, appuyée par la Russie, la Prusse et le Piémont, aurait-elle pu agir autrement qu’elle ne l’a fait ? On sait en quels termes la question a été posée dès l’origine. Le traité de Paris précise nettement la politique de l’Europe à l’égard des principautés. Quelle que soit l’opinion des divers cabinets sur l’organisation future des deux provinces, il y a tout d’abord à consulter les vœux, les intérêts des populations, représentées par des divans librement élus. C’est là le traité même, et c’est par suite de cette disposition qu’un firman d’élections est délibéré à Constantinople entre toutes les puissances. Ce firman est-il loyalement et sincèrement appliqué ? C’est alors au contraire que commencent les violences. Des doutes s’élèvent d’ailleurs sur la portée des dispositions relatives aux capacités électorales, et la question paraît assez grave aux commissaires européens réunis à Bucharest, pour qu’ils demandent une solution à Constantinople. Telle est l’origine d’une conférence nouvelle tenue le 30 mai. Là il est résolu d’un commun accord que les caïmacans seront rappelés à l’exécution loyale et fidèle du firman ; il est décidé en outre que la commission européenne de Bucharest est compétente pour trancher toutes les difficultés électorales, et que ses décisions seront transmises au caïmacan de Moldavie, qui devra s’y conformer.

Qu’on remarque bien que ce n’est point ici l’acte individuel et isolé d’une ou de plusieurs puissances agissant séparément ; c’est une résolution collective adoptée en commun par tous les gouvernemens, en y comprenant la Porte elle-même. Le caïmacan de Moldavie va-t-il du moins respecter ces instructions nouvelles qui lui sont communiquées ? Nullement, il marche plus audacieusement que jamais à son but, et dans cette voie il est soutenu par de singuliers encouragemens, comme on a pu le voir par la publication récente de pièces fort curieuses. Les uns lui disent qu’il n’a point à s’occuper de la moralité de ses agens, pourvu qu’ils soient hostiles à l’union. M. de Prokesch lui écrit de Constantinople qu’il doit comprendre la position délicate de la Turquie vis-à-vis de la France, et que c’est à lui de suppléer par sa sagacité à ce que la Porte ne peut lui dire. Par le fait, M. de Prokesch soutenait positivement que les résolutions du 30 mai n’avaient rien d’obligatoire. Le consul d’Autriche à Jassy, de son côté, se multiplie pour diriger tout ce mouvement, et parmi les documens publiés il est à regretter qu’on n’ait pas mis des listes électorales corrigées de la main même du consul autrichien ; ce sont des pièces qui existent pourtant. Enfin, pour compléter cet étrange système, M. Vogoridès, sans attendre les décisions de la commission européenne de Bucharest, se prépare à ouvrir le scrutin en Moldavie. On arrive donc ainsi à la veille des élections. Traité de Paris qui stipule la liberté dans l’expression de l’opinion publique, firman électoral, résolution de la conférence du 30 mai, rien n’est respecté. En présence de ces faits, la France et les autres puissances qui partageaient son opinion avaient une conduite bien simple à tenir. Elles ne pouvaient qu’intervenir de nouveau auprès de la Porte, en lui opposant tous ces engagemens violés, et en lui demandant un ajournement des opérations du scrutin en Moldavie, afin que les listes électorales pussent être révisées et rectifiées. La proposition des quatre puissances était aussi simple que juste ; elle ne compromettait rien, elle était tellement plausible, que la Porte elle-même ne croyait pas pouvoir la repousser. Le 8 juillet en effet, une résolution, approuvée par le sultan, adoptée unanimement par le conseil des ministres de Constantinople, ajournait les élections moldaves, et cette transaction, communiquée par voie télégraphique au gouvernement français, était aussitôt sanctionnée par lui, à la condition que le délai accordé fût loyalement employé à la révision des listes électorales. Mais qu’arrivait-il alors ? Lord Stratford de Redcliffe et M. de Prokesch intervenaient à leur tour et employaient tous les moyens, toute leur influence pour amener le cabinet turc à se désister de la décision du 8 juillet ; ils allaient bien plus loin, ils prétendaient interpréter à leur manière les instructions du gouvernement français, et ils finissaient par assumer aux yeux du gouvernement ottoman la responsabilité de tout ce qui surviendrait, c’est-à-dire qu’en ce moment lord Stratford de Redcliffe et M. de Prokesch constituaient réellement la seule autorité ; le gouvernement turc disparaissait, livrant ses résolutions à des conseils étrangers, abdiquant son initiative. Voilà le degré d’abaissement et de faiblesse où Rechid-Pacha a réduit le pouvoir du sultan ! Au dernier moment, il n’a trouvé rien de mieux que de s’abriter derrière la responsabilité de deux ministres étrangers, et c’est tout au plus s’il a pu empêcher lord Stratford et M. de Prokesch de pénétrer de vive force jusque dans le conseil des ministres. Pendant ce temps, les élections de la Moldavie, qui étaient fixées d’abord au 12 juillet, puis au 18, se sont accomplies, et il ne restait plus dès-lors aux représentans des quatre puissances qu’à protester contre une opération à laquelle ils avaient d’avance refusé toute valeur.

Voilà justement où la question s’aggravait et devenait sans issue, en mettant toutes les influences, toutes les politiques face à face. Un moment, le sultan a cru sans doute désarmer la France en laissant tomber Rechid-Pacha sous le poids de sa propre faiblesse, et en appelant au pouvoir d’autres hommes politiques, notamment Aali-Pacha, l’ancien représentant de la Turquie au congrès de Paris. C’était simplement une erreur qui tendait à dénaturer la situation, en offrant comme satisfaction personnelle la disgrâce d’un grand-vizir lorsqu’on réclamait l’exécution d’engagemens internationaux. Ce que demandaient les représentans des quatre puissances, c’était l’annulation pure et simple des élections de la Moldavie, et comme le cabinet de Constantinople refusait d’accéder à cette mesure, qui était le dernier refuge de la dignité européenne offensée, la rupture devait s’ensuivre. La rupture a été la conséquence naturelle, inévitable de tous ces faits, de toutes ces circonstances qui se pressent et s’accumulent depuis plusieurs mois. Les journaux anglais, emportés par une première impression, se sont plu à chercher quelque analogie entre la conduite de l’ambassadeur de France et celle du prince Menchikof. Ils ne voyaient pas que la force de M. Thouvenel et des autres agens européens venait au contraire de leur modération, surtout de l’habile position qu’ils avaient su prendre sur le terrain inattaquable du droit diplomatique et de la vérité. Les représentans des quatre puissances ne cherchaient nullement à intervenir dans le gouvernement intérieur de la Turquie. Ils n’ont jamais réclamé, comme on l’a dit, la révocation de M. Vogoridès ; ils ne tentaient aucune démarche pour précipiter la chute de Rechid-Pacha, dont ils avaient pu cependant apprécier la versatilité déplorable et la vanité impuissante. Ils demandaient à la Porte de respecter le traité de Paris, de maintenir l’autorité du firman électoral et de l’accord du 30 mai, de faire exécuter ses propres ordres et les instructions données par elle. La nullité virtuelle des élections de la Moldavie était dans la violation de tous ces actes et de tous ces engagemens, et si une dernière justification était nécessaire, elle se trouve dans le fait même qui a provoqué la rupture, dans toutes les circonstances des élections qui viennent d’avoir lieu. On a vu ce qui est arrivé. Le jour où le scrutin s’est ouvert, tout ce système de fraude et de falsification s’est montré à nu. Ce qu’il y a de mieux, c’est que, même avant les élections, les gouvernemens européens connaissaient les résultats en ce qui touche certaines localités, par cette raison bien simple que les procès-verbaux du scrutin étaient faits d’avance à Jassy et envoyés au dernier moment dans les communes. Il n’y a qu’une chose que M. Vogoridès n’avait pas prévue complètement, c’est l’abstention, qui a été considérable, et qui est venue rendre plus sensible tout ce travail de violences, si bien que le caïmacan moldave, au milieu de son succès électoral, s’est trouvé lui-même assez consterné. M. Vogoridès a exercé sa mauvaise humeur un peu contre tout le monde, faisant occuper la ville militairement, quoiqu’il n’y eût aucun signe d’agitation, accusant les unionistes d’empêcher les électeurs d’aller voter. Il a destitué le préfet de police, qui, pour rester dans le vrai, ne voulait pas avouer les méfaits des unionistes, et, par une bizarrerie de plus, il a transformé cette destitution en une démission volontaire de la part du préfet, lequel a été obligé de protester. Au demeurant, M. Vogoridès s’est vu réduit à la cruelle extrémité de reconnaître lui-même que les élections ne pourraient pas être maintenues. Il justifiait par son propre aveu, la demande qui était faite à Constantinople. Les quatre puissances avaient donc pour elles l’évidence des faits, l’autorité du droit, la clarté des stipulations diplomatiques. Où voit-on la trace d’une intervention qui ne soit régulière et fondée ?

L’intervention abusive, elle a eu lieu ; cela n’est pas douteux ; elle est venue du représentant de l’Angleterre et de l’internonce d’Autriche, et jamais cela ne fut plus palpable que le jour où lord Stratford et M. de Prokesch se rendaient à la résidence d’été de Rechid-Pacha, et voulaient pénétrer jusque dans la salle du conseil. C’était le 18 juillet, au moment où le cabinet turc délibérait encore sur la possibilité d’ajourner les élections moldaves. Un des auteurs principaux de ce conflit à peine effacé, c’est certainement lord Stratford de Redcliffe. Hautain, impérieux, supportant mal les influences rivales, accoutumé à toute sorte d’initiatives capricieuses, même en dehors des instructions de son gouvernement, lord Stratford s’est fait une position exceptionnelle à Constantinople. Depuis longtemps, il voit plier devant lui toutes les volontés, et comme on l’a vu toujours rester à son poste, on s’est habitué à le considérer comme inébranlable. Il a fait et défait souvent des ministères, et il y a une circonstance plus singulière encore, qui est assez peu connue, parce qu’elle a disparu depuis dans de grands événemens : c’est qu’en réalité la dernière guerre est due peut-être à une initiative toute personnelle de lord Stratford. On se souvient sans doute d’une note qui fut délibérée à Vienne par toutes les puissances au début du conflit avec la Russie, et qui fut soumise à l’acceptation de la Porte. Les cabinets de Paris et de Londres avaient chargé leurs représentans à Constantinople de déterminer l’adhésion du cabinet ottoman à la note de Vienne. Lord Stratford exécutait ses instructions comme agent officiel ; seulement il ajoutait que lui personnellement, il engageait le cabinet turc à ne point accepter ce qu’on lui proposait. La Porte se fia à l’ambassadeur plus qu’au gouvernement anglais. On sait ce qui a suivi. Ce n’est peut-être pas la plus mauvaise pensée qu’ait eue lord Stratford dans sa vie ; il est facile cependant de voir à quels cruels embarras un tel agent peut exposer son gouvernement, lorsqu’il se jette dans une voie d’aventures. C’est ce qui vient d’arriver. Pourquoi le ministre anglais à Constantinople a-t-il mis cette passion étrange et aveugle dans l’affaire des principautés ? C’est ce qu’on ne pourrait dire. Toujours est-il qu’il n’a voulu rien voir. Il a cru, de concert avec M. de Prokesch, qu’il serait possible d’aller jusqu’au bout. De là cette ténacité mise, au dernier instant, à retenir la concession que la Turquie était prête encore à faire à la France. Cette dernière démarche était une erreur singulière à tous les points de vue, et particulièrement au point de vue des intérêts que lord Stratford et M. de Prokesch s’étaient donné la mission de servir à outrance. C’était ajouter une maladresse insigne à la violence.

Cette concession du 8 juillet, qui consistait à retarder les élections moldaves de quinze jours, cette concession en effet était une satisfaction morale pour la France, un moyen de sortir de toutes les difficultés ; mais il est bien évident, que le résultat du scrutin eût été le même. Rien n’était changé ; il n’y avait qu’un embarras actuel de moins. En voulant trop complètement triompher, on a mis les quatre puissances dans l’obligation de faire revivre tous leurs griefs et de rompre, avec la Turquie, et lorsque la France, dans le feu de cette crise, s’est tournée vers l’Angleterre pour examiner de plus près avec elle cette situation, pour peser tous les faits, toutes les circonstances qui caractérisent cette étrange question des principautés, que pouvait faire le gouvernement anglais ? L’évidence était là ; lord Palmerston n’a point hésité, il faut le dire : il a déclaré que l’Angleterre allait demander avec la France l’annulation des dernières opérations électorales de la Moldavie. L’Autriche suivra l’Angleterre sans doute. La Turquie ne pourra manquer de se rendre à une demande faite au nom de toutes les puissances. Quant à lord Stratford et à M. de Prokesch, il est certain que leur triomphe est notablement diminué et que leur situation devient difficile à Constantinople. Il serait sans doute assez curieux de voir ces deux hommes d’état demander à la Porte l’annulation des élections moldaves, après l’avoir détournée, il y a peu de temps, d’accorder le plus simple ajournement. Ce n’est là du reste que le plus petit côté de la question. De toute cette crise rapide et dangereuse, on pourrait dégager une double lumière. Les événemens qui viennent de s’accomplir, il faut bien l’avouer, montrent l’empire ottoman sous un triste jour ; ils mettent à nu ses faiblesses, ses tergiversations et son impuissance. Les rivalités diplomatiques, dira-t-on, contribuent à l’affaiblissement de la Turquie. Rien n’est plus vrai ; mais on ne remarque pas que ces rivalités tiennent précisément à l’état indéfinissable de cet empire, redevenu si promptement une cause d’inquiétude pour l’Europe au lendemain d’une guerre soutenue pour son indépendance. On pourrait se demander combien il faudrait de crises de ce genre pour aggraver singulièrement la position de la Turquie. Il y aurait un autre fait à observer. Un moment, par suite du conflit survenu à Constantinople, on a vu l’Europe coupée en deux. D’un côté étaient la France, la Russie, la Prusse, le Piémont ; de l’autre, l’Angleterre et l’Autriche. Ces rapprochemens sans doute étaient l’œuvre d’une circonstance passagère, ils tenaient à un fait spécial de la politique ; ils ont cependant une signification, et peut-être serait-il dangereux de laisser se reproduire souvent de tels spectacles. D’où venait au surplus la gravité des derniers incidens ? Elle tenait principalement, on peut le dire, à ce que la France et l’Angleterre étaient dans deux camps divers ; cela est si vrai, que le jour où l’entrevue d’Osborne a rétabli un complet accord d’opinions et de conduite entre les deux pays, la crise a semblé disparaître. Rien ne prouve mieux la nécessité, la puissance et l’efficacité de l’alliance entre la France et l’Angleterre.

S’il n’y avait ce triste procès qui vient de se dérouler en cour d’assises et où l’on retrouve tout ce travail de conjurations obscures, de complots odieux et subalternes, noués par des passions meurtrières ; s’il n’y avait ce triste procès, les affaires de la France suivraient leur cours uniforme, ce cours invariable de tous les jours, qui n’a été un moment interrompu que par les élections dernières, comme par un ressouvenir des luttes d’autrefois. Les affaires intérieures de la France n’ont pour les animer ni les événemens extraordinaires, ni les discussions ardentes des partis. Le voyage de l’empereur à Osborne appartient à la politique extérieure ; la session des conseils généraux, qui va prochainement avoir lieu, est du domaine administratif. Que reste-t-il ? Une fête publique aujourd’hui, des fêtes universitaires et académiques il y a peu de jours. Tous les ans, à cette même époque, revient cette grande journée pour la jeune et frémissante population des lycées, la distribution des prix du grand concours dans la vieille Sorbonne. C’est comme une image anticipée et inoffensive de toutes les émulations et de toutes les luttes du monde ; c’est la lutte dans sa primitive et généreuse ardeur, sans les coups meurtriers et les blessures mortelles. Ici du moins la politique n’a point de place ; il n’y a que la joie des mères et l’orgueil des familles. Tout au plus l’esprit méditatif se surprend-il à chercher comme une lueur de l’avenir dans le regard intelligent et ouvert de cette jeunesse animée par un jour de fête, car enfin là, dans cet étroit espace, se trouvent des enfans qui auront un rôle sur la scène publique. Cette fois comme de coutume, le ministre de l’instruction publique était là, ayant à ses côtés le cardinal archevêque de Paris et les chefs principaux de l’Université. L’ambassadeur de Perse était présent pour voir comment on fait des hommes en France. On a prononcé le discours latin suivant la tradition, et la solennité a été marquée surtout par le discours du ministre de l’instruction publique, discours très net en ce sens qu’il dit sans détour la pensée de l’état sur l’enseignement actuel et sur le rôle dévolu au professorat. La politique était absente, disions-nous ; ne s’est-elle pas glissée par hasard, elle aussi, dans la fête ? M. le ministre de l’instruction publique a parlé aux professeurs en chef de l’Université, traçant des devoirs, indiquant la mission de l’enseignement nouveau, et il a parlé aux élèves en homme politique, en publiciste esquissant en traits rapides toute notre histoire contemporaine. Assurément les soixante dernières années sont là en quelques lignes pour qui sait l’histoire et peut la recomposer ; seulement le tableau eût-il été moins complet et la jeunesse du grand concours se serait-elle retirée moins bien instruite de ce qu’elle doit savoir, lors même que les souvenirs d’anciens gouvernement n’eussent point été évoqués devant cette assemblée frémissante, tout entière à la joie de la récompense après le travail ?

Aussi bien que l’Université qui couronne la jeunesse dans sa fleur, l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, dans une sphère plus haute, a eu tout récemment sa distribution de prix. Des classes diverses de l’Institut, l’Académie des Inscriptions n’est pas la plus bruyante ; elle n’attire d’habitude ni par les luttes éloquentes ni par l’éclat exceptionnel de ses concours ; elle se tient dans son rôle modeste et utile. Il n’est pas moins vrai cependant que là se produisent des travaux d’un savoir étendu, d’une érudition patiente et scrupuleuse, embrassant tous les détails et jusqu’aux parties les plus inconnues de l’archéologie, de la numismatique, de la géographie historique. Il se peut que ces travaux consacrés à des choses et à des faits dont l’histoire ne s’occupe pas, comme on l’a dit, n’aient pas même au dehors le retentissement qu’obtiennent souvent les œuvres les plus légères. On les connaît à peine, il faut être soi-même initié pour les lire. Ces travaux n’ont pas la popularité pour eux, il est vrai ; ils aident pourtant à la conquérir en préparant des élémens que d’autres mettront en œuvre. C’est à l’aide de ces matériaux, patiemment réunis par une multitude de chercheurs curieux et infatigables, qu’on finit par arriver à dégager la vérité et la philosophie des faits dans le passé. Un de ces érudits qui ont la passion des détails et des choses intimes de l’histoire, M. Guérard, dont on retraçait récemment la biographie au sein de l’Académie, disait un jour qu’il n’avait paru aucun ouvrage véritablement progressif pour l’histoire de notre pays depuis que les travaux des bénédictins avaient cessé. L’Académie des Inscriptions a trouvé une de ces œuvres de bénédictin à récompenser en donnant un prix exceptionnel à M. B. Hauréau pour sa continuation du Gallia Christiana, et, parmi les études consacrées aux antiquités de la France, elle a couronné aussi le travail d’un jeune savant animé d’un zèle intelligent, M. Deloche, sur la géographie historique de la Gaule au moyen âge, en même temps qu’un certain nombre d’autres essais qui se rattachent particulièrement à l’histoire provinciale. Joignez à ceci, pour compléter cette séance, un mémoire de M. Reinaud sur les populations de l’Afrique du nord et la lecture d’un rapport de M. Guigniaut sur les travaux envoyés par les membres de l’école française d’Athènes. L’érudition est donc toujours active. Ce que disait M. Guérard au sujet de l’interruption de l’œuvre des bénédictins peut ressembler à une boutade satirique d’un savant passionné. Au fond, peut-être y a-t-il quelque vérité, en ce sens que toutes les recherches patientes et exactes sont la base solide où s’appuie le grand art de l’histoire. Si le zèle de la science faiblit, si l’érudition décline ou perd sa sûreté, il n’y a plus bientôt d’historiens, il n’y a que des déclamateurs et des sophistes jouant avec des faits qu’ils dénaturent, et l’art historique lui-même est en péril.

La politique de l’Europe embrasse bien des intérêts distincts, bien des questions qui s’agitent simultanément. Si on se tourne vers l’Orient, on se trouve en présence de la crise de Constantinople ; si on jette les yeux sur l’Italie, Il y a les traces encore mal effacées des derniers soulèvemens que M. Mazzini s’occupe à commenter. Au nord enfin, le Danemark est loin d’être délivré de toutes ces longues et obscures querelles suscitées par l’Allemagne au sujet des duchés. Les affaires du Danemark, à vrai dire, entrent dans une phase peut-être décisive par la convocation des états provinciaux du Holstein, qui se rassemblent en ce moment même, et dont les délibérations vont succéder à cette espèce de guerre diplomatique poursuivie depuis quelque temps entre les cours allemandes et le cabinet de Copenhague. C’est là, si l’on s’en souvient, une concession que le gouvernement danois a faite à l’Autriche et à la Prusse. Il reste à savoir ce qui sortira de cette transaction, que chacun interprète aujourd’hui dans un sens différent, comme il arrive presque toujours. Le Danemark, dans un esprit de conciliation et de paix, a consenti à réunir les états provinciaux du Holstein, à écouter leurs griefs, à les consulter de nouveau sur l’administration spéciale de leurs affaires ; mais en même temps il a expressément réservé les droits de son indépendance souveraine, en mettant au-dessus de toutes les prétentions particulières l’organisation commune de la monarchie, et en limitant d’avance le cercle des délibérations de ces états, qui vont se réunir. L’Autriche et la Prusse ont accepté la concession ; seulement elles ont voulu en étendre singulièrement la portée, en continuant à revendiquer pour les duchés le droit de se prononcer sur tout, même sur les rapports généraux entre les diverses parties de la monarchie danoise. Le cabinet de Copenhague, par une dépêche qui n’était point connue jusqu’ici, et qui vient d’être publiée, persiste à circonscrire les attributions de l’assemblée provinciale du Holstein, et les puissances allemandes à leur tour, sans abandonner leur opinion, se bornent pour le moment, à ce qu’il paraît, à attendre le résultat de la session des états. Diplomatiquement, on voit donc qu’il y a toujours une divergence assez notable entre le gouvernement danois et les cours de l’Allemagne. Le Danemark, après avoir attesté son esprit de conciliation, laisse suffisamment pressentir son intention de couper court à toute manifestation des états du Holstein qui dépasserait la limite légale, tandis que l’Autriche et la Prusse restent dans une sorte d’expectative, d’où elles peuvent toujours sortir pour menacer encore le cabinet de Copenhague de l’intervention de la diète de Francfort.

Eu attendant, les membres du parti aristocratique holsteinois, qui vont se retrouver dans les états provinciaux, ne sont point restés inactifs : ils ont leurs conciliabules à Kiel et dans d’autres villes ; ils se tiennent en relations suivies et étroites avec les notabilités politiques de l’Allemagne favorables à leurs prétentions. Il n’est point douteux qu’en se livrant à des manifestations qui tendraient à bouleverser l’organisation actuelle de la monarchie, au lieu de se borner à des propositions justes, libérales et constitutionnelles, ils peuvent amener un éclat. Ils auraient pour auxiliaires toutes les passions allemandes, qui ne cessent de saper, d’ébranler le Danemark, en le tenant sur un qui-vive perpétuel, en le mettant dans cette cruelle alternative de subir une pression humiliante ou de se lancer de nouveau dans une guerre désastreuse pour soutenir ses droits. Mais les cabinets de Vienne et de Berlin suivront-ils les passions allemandes dans cette voie ? Se feront-ils jusqu’au bout les soutiens de ce système permanent d’hostilité qui semble avoir pour objet de ne pas laisser respirer le Danemark ? Il est plus vraisemblable que le gouvernement danois redoublera de prudence en faisant toutes les concessions compatibles avec sa dignité, et que les puissances allemandes à leur tour ne subordonneront pas leur politique aux caprices du teutonisme. Au fond, peut-être l’Autriche et la Prusse ne cherchent-elles qu’un moyen honnête de sortir de cette mauvaise querelle. Il ne faut pas l’oublier d’ailleurs, ce principe de l’organisation commune de la monarchie, du Heelstat, que le cabinet de Copenhague défend comme il peut, qui est si violemment attaqué aujourd’hui par l’aristocratie holsteinoise et par ses amis du reste de l’Allemagne, ce principe n’est point une inspiration danoise ; il est sorti des négociations de 1851, il est venu de Francfort, de Vienne et de Berlin. Les Danois l’ont accepté comme une nécessité pénible, nullement comme une combinaison de leur choix. Dès-lors n’y a-t-il pas une contradiction singulière entre la politique actuelle de l’Allemagne et sa politique passée ? Pour le moment, la session des états provinciaux du Holstein va montrer ce que deviendra cette crise, qui n’est elle-même après tout qu’un des élémens de la politique du Nord.

Il y a peu de temps, le mois dernier, on a pu remarquer à Copenhague un fait qui ne laisse pas d’avoir son intérêt comme indice du travail qui s’accomplit dans les contrées du nord de l’Europe : c’est une réunion ecclésiastique scandinave. Cette réunion a eu lieu spontanément, sur la simple invitation de quelques pasteurs évangéliques luthériens ; elle comptait des représentans du Danemark, de la Suède et de la Norvège, les uns laïques, les autres ecclésiastiques. Le nombre des inscrits ou des assistans était de quatre cent cinquante. L’assemblée s’est tenue le matin et le soir dans la grande salle de l’université de Copenhague. Il y a eu des discours, des discussions, sérieuses et instructives sur tout ce qui concerne l’église, l’organisation et la législation ecclésiastique, la divergence des opinions religieuses dans les trois pays. La question de la liberté du culte a été abordée. Le résultat le plus clair de cette réunion, où a régné un grand esprit de cordialité, c’est qu’un premier pas a été fait ; on s’est rapproché, on s’est éclairé mutuellement, et on est convenu de se réunir de nouveau dans deux ans à Lund, en Suède. Dans les discours qui ont été prononcés par des Danois, des Norvégiens ou des Suédois, chacun a parlé sa langue, et on s’est compris sans aucune difficulté, ce qui prouve assez qu’il n’y a là au fond qu’une seule et même nationalité Scandinave. La politique, on le comprend, a été bannie de ces discussions. On s’est tenu exclusivement sur le terrain des questions religieuses. La politique, à vrai dire, était dans ce fait même d’une assemblée libre composée d’hommes appartenant aux trois pays. C’était une sorte de manifestation nouvelle, quoique inavouée, d’un scandinavisme moral, religieux, national, intellectuel, qui est bien loin, à la vérité, d’être encore le scandinavisme diplomatique et politique.

La grande question est de franchir la distance qui sépare ces deux scandinavismes. Il n’est point douteux que l’idée de l’union politique et civile des trois royaumes scandinaves a fait d’immenses progrès ; elle est entrée dans les esprits, elle est devenue partout un sujet de discussion ; on s’est familiarisé avec elle. On peut même dire que l’avenir est là selon toute apparence ; mais quand cet avenir se réalisera-t-il ? La difficulté est d’autant plus grande que si l’idée scandinave a fait de très réels progrès, si elle séduit les imaginations, elle éveille en même temps des impressions d’une nature différente dans les trois pays. En Danemark, on craint une certaine absorption de l’indépendance nationale, un morcellement du pays, soit au profit de la Suède, qui est plus grande et d’un poids politique plus considérable, soit au profit de l’Allemagne, qui saisirait l’occasion de s’approprier définitivement les duchés. En Norvège, les souvenirs du gouvernement absolu des rois de Danemark ne sont pas entièrement effacés et entretiennent une certaine méfiance. Les Norvégiens tiennent à la situation qui leur a été faite depuis 1814, et ce n’est encore que le petit nombre qui s’élève jusqu’à cette idée d’une parité nationale et politique complète entre les trois pays. En Suède, où le scandinavisme a naturellement plus de partisans, bien des esprits craignent que l’union ne les expose à des rapports trop immédiats avec l’Allemagne et à un voisinage fort peu commode. Ces impressions, qui existent indubitablement, surtout en Danemark, peuvent être un obstacle à la réalisation prochaine d’une pensée qui flotte dans tous les esprits. Cela veut dire, à tout prendre, que le scandinavisme n’est point encore à la veille de devenir un fait reconnu ; mais il n’est pas moins curieux de suivre dans des réunions, comme celle qui a eu lieu récemment à Copenhague, la marche de cette idée, les progrès de ce travail, qui seul peut conduire à un résultat pratique, en rapprochant les hommes, en mettant toutes les idées et les intérêts en contact, en faisant tomber les défiances et en préparant l’œuvre de la politique et de la diplomatie.

L’une de ces questions qui étaient récemment agitées dans la réunion ecclésiastique scandinave de Copenhague, celle de la liberté du culte, est d’un intérêt tout actuel pour la Suède, où l’esprit de secte est resté le plus vivant et le plus tenace. Depuis quelque temps en effet, le pays est ému par des discussions d’un caractère tout religieux. Il s’agit de savoir si l’intolérance, une intolérance à peu près entière et absolue, restera inscrite dans la législation suédoise, ou si elle sera un peu tempérée, on ne pourrait pas dire effacée, et, chose étrange, c’est le gouvernement qui marche en avant dans cette voie, qui cherche à faire prévaloir quelques idées plus libérales ; c’est l’opinion publique, ou du moins une partie de l’opinion qui résiste, en s’efforçant de maintenir toutes les restrictions et les pénalités par lesquelles le protestantisme suédois s’est défendu jusqu’ici. Le gouvernement du roi Oscar, comme on sait, a présenté à la diète un projet en faveur d’une plus grande liberté religieuse. Ce projet, il l’avait déjà soumis à l’examen de la cour suprême, et il l’a révisé après avoir pris l’avis de cette cour. Entre le premier projet et le projet définitif, la différence n’est pas grande du reste ; il est facile de voir que le gouvernement est obligé de marcher avec une circonspection extrême pour ne point aller se heurter contre une insurmontable opposition. En définitive, en quoi consiste cette proposition ? Elle se borne à supprimer la confiscation et la perte de tout héritage, dont se trouvaient atteints ceux qui abjuraient la religion nationale. Quant au surplus, il est interdit de faire acte de prosélytisme, de répandre des idées contraires aux vérités fondamentales de la doctrine luthérienne, et, chose plus grave, les enfans nés luthériens doivent, même dans le cas où leurs parens auraient abjuré la foi de l’église établie, continuer à être instruits dans la pure doctrine évangélique jusqu’à un certain âge où ils retrouvent leur liberté. On le voit donc, si le progrès est réel, et on ne peut le nier, puisque le changement de religion cesse d’être passible de peines civiles, la liberté religieuse reste encore renfermée dans d’étroites limites, et même le droit des familles est subordonné à l’intérêt de l’église établie.

Aux approches de la discussion, la diète n’a pas moins été saisie d’une vive agitation. Quand une proposition importante arrive aux chambres, celles-ci peuvent l’examiner, la discuter avant de la renvoyer à un comité. C’est ce qui a eu lieu pour le projet sur la liberté religieuse. Dans la chambre des nobles, les opinions étaient partagées ; dans celle des prêtres, la majorité était contraire. Dans la chambre des bourgeois, pas une voix ne s’est élevée pour combattre le projet. Ici, la discussion ou plutôt l’examen de la question a pris un assez curieux aspect. Le sentiment qui dominait évidemment était la crainte que l’ordre du clergé n’offrît le triste spectacle d’un vote unanime contre la liberté religieuse, et ne finît même par entraîner les paysans, qui sont dans une cruelle incertitude. Dans cette séance de la chambre des bourgeois, plusieurs orateurs étaient entendus. Les principaux étaient MM. Henschen, Schwan, Biork, Lallerstedt ; ce dernier, comme on sait, est l’auteur d’un livre qui a été publié pendant la dernière guerre, la Scandinavie, ses craintes et ses espérances. M. Lallerstedt surtout parvenait à entraîner une bonne partie de la chambre à déclarer immédiatement qu’elle voterait pour le projet « avec l’espoir de le rendre plus libéral. » C’est le mérite de la chambre des bourgeois de se mettre à la tête du pays pour cette question comme pour beaucoup d’autres. Maintenant le projet triomphera-t-il définitivement de toutes les répugnances de l’esprit de secte et de toutes les difficultés suscitées par un fanatisme étroit ? Il est impossible assurément que la Suède reste dans une immobilité intolérante au milieu d’un mouvement contraire universel, lorsque les pénalités s’adoucissent ou disparaissent, et que partout la liberté religieuse fait d’incessans progrès. L’église nationale serait fort menacée, si elle était réduite à se défendre uniquement par des rigueurs dont l’efficacité diminue de jour en jour, et qui finiront par devenir complètement impuissantes. Les Suédois pourraient d’ailleurs invoquer d’autres traditions, ils n’auraient qu’à se souvenir de Gustave-Adolphe, qui, tout pieux qu’il fût, combattit pour la liberté religieuse. Les membres de la diète seront-ils sensibles à ces souvenirs ? L’opposition persistante de l’ordre du clergé n’est guère douteuse, malgré la présence dans la chambre ecclésiastique de quelques hommes qui, tels que MM. Nordstrom, Carlsson, professent des idées un peu plus libérales. La question est toujours de savoir si la noblesse et les paysans se laisseront dominer par un esprit étroit d’hostilité contre la liberté religieuse.

Malheureusement il y a aujourd’hui une circonstance qui n’est pas propre à favoriser le succès du projet du gouvernement, c’est la maladie du roi. Le roi Oscar a été obligé de quitter Stockholm au moment où sa présence eût été singulièrement nécessaire. Seul peut-être il aurait pu avoir assez d’influence sur la diète pour la déterminer à voter le projet qui a été présenté. Si du reste la proposition royale, telle qu’elle a été formulée, devait être modifiée et amendée dans un sens restrictif, il vaudrait encore mieux en définitive qu’elle fût tout à fait repoussée, car la question resterait entière ; elle se reproduirait inévitablement, et elle serait sans nul doute plus libéralement résolue, tandis que si une trop faible part était faite aujourd’hui à la liberté religieuse, les partisans du système actuel ne manqueraient pas de se servir de cette concession pour repousser toute proposition nouvelle. Ce qu’il y a de plus singulier en tout cela, c’est la situation du roi, qui se trouve placé dans de telles conditions, qu’il doit tout à la fois défendre le principe de la liberté religieuse en Norvège et maintenir l’intolérance comme une doctrine d’état en Suède. C’est une anomalie étrange sans doute, mais elle existe. Le devoir du souverain veut qu’il fasse vivre deux principes opposés. L’avènement d’un régime religieux plus libéral ne serait pas seulement un bienfait pour la Suède : il ferait cesser une bizarrerie, et il mettrait un accord de plus entre les deux royaumes ; il créerait même une analogie morale de plus avec le Danemark. Des trois états Scandinaves, la Suède en effet est le seul où ait survécu jusqu’ici une législation rigoureuse.

Ces luttes religieuses existent dans bien d’autres pays, elles ont agité la Hollande, elles se mêlaient à toutes les discussions qui ont eu lieu récemment sur l’instruction publique. Une loi sur l’enseignement primaire a été votée il y a peu de temps, comme on sait, par la seconde chambre des états-généraux, et la première chambre, qui vient de se réunir, adoptera sans doute cette loi, d’autant plus qu’elle n’aurait pas constitutionnellement le droit de l’amender. Cela ne veut pas dire cependant que la question ait entièrement disparu de la discussion publique. À observer certains symptômes, il semblerait au contraire qu’une sorte d’agitation est près de renaître. À peine M. Groen van Prinsterer a-t-il eu donné sa démission de député, qu’on s’est hâté de publier ses discours sur la loi dont l’adoption a été le prétexte de sa retraite du parlement, et ce n’était là que le prélude de publications de toute sorte, d’appels à un nouveau pétitionnement semblable à celui qui était organisé il y a quelques années. D’Amsterdam, où ces faits ont eu lieu, le mouvement s’est étendu à d’autres villes. Rien n’est négligé pour populariser le pétitionnement et pour le développer. On va même jusqu’à faire intervenir les dames et à mettre en ligne de compte la signature des enfans. Il est douteux cependant que les tentatives faites pour réveiller l’émotion populaire aient des suites bien sérieuses. Il pourra y avoir quelques milliers de pétitionnaires ; mais ce mouvement ne prendra pas, selon toute apparence, les proportions qu’il a eues dans les dernières années. La vérité est que tous les hommes modérés, c’est-à-dire ceux qui forment la majorité du pays, répugnent à ces tentatives, qui n’ont d’autre objet que d’émouvoir les masses, et ils sont d’autant moins portés à les seconder que les pétitions actuelles sont empreintes d’une évidente exagération. C’est ainsi que l’une d’elles accuse le gouvernement de s’opposer à ce que le nom même du Christ soit prononcé dans les écoles publiques, lorsque le ministère a insisté pour faire inscrire dans la loi les mots de vertus chrétiennes, et lorsque la chambre a sanctionné cette disposition. C’est donc une agitation qui peut être réputée assez factice, et qui tombera d’elle-même devant le calme et le bon sens du pays.

CH. DE MAZADE.

V. de Mars.