100%.png

Chronique de la quinzaine - 14 août 1868

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Retour à la liste

Chronique n° 872
14 août 1868


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août 1868.

Y a-t-il donc depuis quelques jours dans cette atmosphère surchargée qui porte au repos des courans invisibles qui réveillent toutes les impatiences de l’action ? Y a-t-il une électricité secrète qui secoue cette société française subitement redevenue impressionnable et nerveuse après des langueurs prolongées ? Le fait est que des frémissemens passent dans l’air, et que l’opinion semble subir l’influence d’une de ces excitations indéfinissables qui sont comme un pressentiment de l’inconnu. On dirait que les émotions du drame parlementaire n’ont cessé que pour faire place à d’autres émotions plus vives, plus profondes, plus mystérieuses, et à tout prendre c’est là peut-être le caractère le plus inquiétant de cette phase que nous traversons. Il y a du mystère dans cette agitation qui s’alimente de tout, qu’on irrite quelquefois en prétendant la calmer, qui est entretenue sans doute par le sentiment de grandes difficultés extérieures, mais qui se rapporte surtout pour le moment à nos affaires intérieures. Un jour c’est une élection contrariée par la prépotence administrative ; un autre jour ce sont les polémiques bruyantes de la petite presse et les poursuites contre les journaux. Il n’est pas jusqu’à des affaires d’enfant en pleine Sorbonne qui ne se transforment presque en événemens par les commentaires dont elles deviennent l’objet, par les malignités qui s’en mêlent. Tout sert de prétexte à ces susceptibilités aiguës de l’opinion, qui semble s’essayer à une vie nouvelle en se tourmentant elle-même, et qui visiblement devient de jour en jour moins facile à manier dans cette carrière de liberté relative, à demi contestée, qu’on lui a ouverte.

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, à ce qu’on dit ; mais c’est justement la clé qui manque pour l’ouvrir ou pour la fermer : c’est là précisément le secret de cette situation, à la fois ambiguë et agitée, où gouvernement et opinion en viennent à s’observer avec une certaine inquiétude. Au fond, on ne peut plus s’y méprendre, nous sommes entrés, nous faisons chaque jour un pas de plus dans un ordre nouveau qui a ses conditions, ses invincibles nécessités. Nous sommes à une de ces heures où tout devient un signe, où tout aussi peut devenir décisif, et plus que jamais peut-être ce serait pour chacun le moment de s’interroger, de savoir ce qu’on veut faire, jusqu’où l’on veut aller. Sait-on la cause la plus réelle de cette épidémie d’inquiétude qui règne aujourd’hui ? C’est cette incertitude où l’on vit en face de l’application d’un régime qui commence à peine. Il faudrait cependant être sincère, et nous ne parlons pas, bien entendu, de cette sincérité qui consiste à ne pas ruser vulgairement avec la vérité ; nous parlons de cette virile loyauté d’esprits politiques résolus à accepter une situation donnée. Lorsque le gouvernement a inauguré la politique du 19 janvier 1867 et a demandé au corps législatif les lois qui en sont la suite, il a voulu sans nul doute faire une œuvre sérieuse, réfléchie, et ce n’est pas dans tous les cas le temps de la méditation qui lui a manqué. La question est aujourd’hui de savoir ce que l’exécution fait de cette œuvre législative, dans quelle mesure la réalité répond à la pensée qui a paru inspirer cette politique, et c’est ce qui donne une certaine signification à cette élection du Gard, qui a une double importance parce qu’elle est une sorte de prologue des élections générales, comme une escarmouche avant la bataille, et parce qu’elle a été l’occasion d’une des premières applications de la loi sur les réunions publiques. Si c’est ainsi que tout doit se passer, il est à craindre qu’on ne s’entende guère, et que nous ne soyons qu’au début de cette ère de méfiance agitée où nous semblons entrer.

Qu’est-il arrivé en effet ? Quelques jours avant l’ouverture du scrutin, des électeurs de l’opposition ont voulu se réunir à Nîmes et à Alais dans l’intérêt de deux candidats, M. Cazot et M. de Larcy, l’un représentant l’opinion démocratique, l’autre connu de longue date pour représenter les opinions monarchiques. Ces réunions étaient-elles illégales ? C’est ce qu’il serait au moins difficile d’assurer, puisque les électeurs avaient pris toutes leurs précautions pour se mettre en règle avec la loi. La force armée n’est pas moins intervenue, et M. le préfet du Gard a cru devoir trancher la question d’autorité. Il n’a rien tranché du tout, il n’a fait que créer une difficulté, et donner un aliment nouveau à cette vague inquiétude de l’opinion plus que jamais prompte à s’émouvoir. Qu’il y ait dans cette affaire un côté juridique par où elle relève des tribunaux, nous le voulons bien : ce sera aux tribunaux de décider si les réunions de Nîmes et d’Alais étaient des réunions publiques tombant sous le coup de la loi, ou si elles n’étaient que des réunions privées échappant à toute action administrative ; mais en même temps il y a une question toute politique, une question de conduite, et c’est là qu’a été l’erreur. Ces distinctions entre les réunions publiques et les réunions privées ne sont pas absolument imprévues. La difficulté s’est présentée plus d’une fois au corps législatif, notamment dans la discussion de la dernière loi, et ce qu’il y a de curieux, c’est que chaque fois le gouvernement a paru la trancher, théoriquement du moins, dans un sens assez libéral. Lorsqu’il y a quatre mois à peine un député, M. Millon, posait cette question et demandait si le droit de surveillance administrative sur les réunions publiques s’étendait aux réunions privées, M. Rouher répondait avec l’énergie la plus catégorique, et le ministre de l’intérieur, M. Pinard, à son tour, s’indignait presque qu’on mît en doute la sincérité du gouvernement, qu’on pût lui supposer l’arrière-pensée de se servir d’un droit tutélaire de surveillance pour diminuer l’efficacité du droit de réunion. La question était donc au moins incertaine, et dès lors, à un point de vue supérieur de politique, c’était évidemment l’interprétation la plus large qui devait s’imposer d’elle-même, qui devait faire taire des habitudes invétérées d’action discrétionnaire.

Ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’en fin de compte, à consulter le vote, une réunion de plus ou de moins n’eût probablement rien changé, et que l’élu eût été toujours sans doute le candidat officiel, M. Dumas, dont le titre le plus apparent d’ailleurs jusqu’ici est d’être le fils de son père, le savant chimiste ; le scrutin n’eût pas été sensiblement modifié, à ce qu’il semble. L’interdiction violente des réunions d’Alais et de Mîmes n’a pu que donner à l’élection la couleur d’une victoire de vive force. C’est plus qu’un abus d’autorité dans ce cas, c’est une maladresse fondée sur un faux calcul, et qui n’a d’autre résultat que de réveiller tous les doutes sur les intentions du gouvernement dans les élections générales. Les tribunaux prononceront, objectera-t-on encore ; oui, c’est ce que nous disions, les tribunaux prononceront — plus tard, après l’événement et moyennant quelques appels dans ; six mois ou un an peut-être. En attendant, l’effet politique est produit. C’est cela, la porte n’est ni fermée ni ouverte, et en se laissant aller à ce système le gouvernement sait-il ce qu’il fait ? Il justifie ce que M. Emile Ollivier lui disait justement à l’occasion de cette loi : « Procédez donc comme vous voudrez, préférez des réformes partielles aux réformes générales, si vous le voulez ; mais procédez avec précision… Soyez réservés et prudens, mais soyez résolus, et faites sérieusement ce que vous voulez faire. » Voilà toute la question. C’est celle qui s’agite aujourd’hui non-seulement en ce qui touche le droit de réunion, mais encore dans tout ce qui concerne la presse, et, on pourrait le dire d’une manière plus générale, dans tout ce travail où l’instinct libéral ravivé et inquiet s’emporte contre les difficultés et les obstacles qu’on lui suscite. La question est de savoir ce qu’on veut faire, et le danger pour le gouvernement, c’est de paraître hésiter, de se laisser engager dans une voie où il semble toujours retirer d’une main ce qu’il accorde de l’autre, où il se fait peut-être encore l’illusion de pouvoir concilier des prérogatives et des habitudes d’omnipotence avec une extension de liberté qu’il a lui-même reconnue nécessaire. Le danger actuel et pressant, ce serait de croire qu’on va pouvoir entrer dans la pratique d’un régime plus libre avec les préjugés, les traditions, les réminiscences et les regrets du régime discrétionnaire. Qu’en résulterait-il ? Probablement une impatience croissante de l’opinion, des redoublemens de surveillance jalouse, des défiances, des vivacités nouvelles, en d’autres termes une sorte de guerre qui ne ferait que s’envenimer. Une loi sur la presse a été faite ; elle est certes assez sévère par elle-même, elle contient des précautions assez minutieuses et assez multipliées. Le plus simple à coup sûr serait de laisser se développer les conséquences de ce régime nouveau, d’assister sans froncer à chaque instant le sourcil à cette expérience un peu tumultueuse, de voir avec une grande et virile tolérance même des excès contre lesquels on n’est pas assurément désarmé, s’ils dépassaient certaines limites, et de ne pas croire en un mot que tout est perdu parce qu’on est un peu secoué dans sa quiétude, parce qu’on sent des piqûres auxquelles on n’était plus accoutumé.

Que ce mouvement nouveau ne se produise pas sans confusion et sans tapage, qu’à la vraie et sérieuse discussion se mêlent de grossières et assourdissantes querelles, que toutes les prétentions s’étalent naïvement et que l’esprit d’agression ne ménage rien, il n’y a pas trop de quoi s’étonner ; cela peut-être retomberait bien vite, si on s’en occupait moins. Et ce que nous disons ici, ce sont les faits de tous les jours qui le disent ; ce sont les faits qui montrent avec la plus significative éloquence à quoi sert le système contraire, ce que peuvent les impatiences d’autorité, les gaucheries de répression, les petits acharnemens. On donne sans le vouloir de l’importance à certaines manifestations, on fait le succès de ce qu’on voudrait réduire au silence, on offre le singulier spectacle d’une sorte de duel corps à corps engagé entre un gouvernement et une plume alerte, qui ne se pique ni de modération ni de justice ; on double enfin l’effet de la raillerie en s’y montrant trop sensible. Et quand on arriverait à tuer quelques-uns de ces aventureux soldats de l’esprit, à étouffer sous les amendes quelques-uns de ces journaux nouveau-venus, en serait-on plus avancé ? aurait-on changé l’opinion ? L’opinion résiste et s’aguerrit à ce jeu d’opposition ; rien ne sert de la violenter. Le gouvernement, qui passe pour un bon écuyer, agit pourtant ici comme un mauvais cavalier, qui est toujours sur la bride de son cheval, qui le fatigue, l’irrite, et finit même quelquefois par le rendre vicieux.

Il y a longtemps qu’on l’a dit, les régimes de discussion ne sont pas une tente dressée pour le repos. La liberté a sans doute ses orages et ses ennuis. Le mieux est après tout de ne pas la craindre, d’en accepter résolument les viriles conditions et de s’arranger pour vivre avec elle, d’autant plus qu’il serait désormais difficile de vivre sans elle. Pour le gouvernement, ce n’est plus seulement une question d’opportunité, c’est une question de nécessité. Toutes les tergiversations ne serviraient sans doute qu’à aggraver les difficultés d’une situation au moins délicate ; mais en même temps ce serait une étrange erreur de croire que l’opposition de son côté est sans responsabilité et sans devoirs dans ce mouvement qui s’accomplit aujourd’hui. L’opposition a le vent pour elle, elle ne peut garder ses avantages qu’en se maintenant sur le terrain où elle a lutté, en s’inspirant de la vraie pensée, des véritables intérêts du pays. Le premier effet d’un régime plus libre est de rendre la parole à des groupes réduits pendant longtemps au silence, de permettre à tous les partis de rentrer dans l’arène de la discussion publique, et il est parfaitement simple que toutes les nuances d’opinions se produisent dans leur netteté, dans leur diversité. Seulement, qu’on y songe bien, la plus singulière méprise serait de croire qu’il ne s’est rien passé depuis quinze ans, que cette réaction libérale à laquelle nous assistons est la réhabilitation d’une date, la victoire spéciale d’un parti. Une méprise plus dangereuse encore serait de se figurer qu’il ne reste plus qu’à remettre à neuf les vieux galons révolutionnaires et à offrir au pays une perspective d’agitations indéfinies. Il est fort à craindre que ce ne fût là le meilleur moyen de revenir en arrière et de reperdre le terrain qu’on a gagné, parce qu’après tout le pays n’est ni avec les sectes ni avec les coteries. Ce qu’il veut et ce qu’il a le droit de vouloir, c’est la liberté pour tous, c’est le droit de discuter ses intérêts et de se gouverner lui-même, c’est un contrôle plus efficace sur ses finances et sur son administration aussi bien que sur ses affaires extérieures. Tout ce qui tendrait à faire dévier ce courant d’idées et à dénaturer ou à rétrécir le mouvement actuel n’aurait probablement d’autre résultat que de compromettre encore une fois la cause libérale, de préparer des déceptions nouvelles, et il n’est pas même sûr que ce ne fût là encore le plus court chemin pour arriver à la guerre, cet éternel expédient dans les crises devenues inextricables.

Tel est au surplus le courant des choses qu’il y a aujourd’hui en Europe bien peu de points où des questions également graves ne s’agitent pas ; il y a bien peu de pays, de l’orient à l’occident, du midi au nord, qui d’une façon ou d’autre, de près ou de loin, ne soient engagés dans un mouvement dont la nature et les proportions restent à l’état d’énigme provocante. Ce mouvement continu et profond qui tient à tant de causes, il peut se voiler sous des dehors qui font illusion ; il s’accélère ou se ralentit selon les circonstances, presque selon les saisons, et, à ne considérer que l’apparence, en ce moment par exemple nous pourrions nous croire à une de ces heures où la politique, fatiguée de tourner dans le même cercle, se donne quelques jours de repos et d’oubli. Les souverains en effet sont partout, excepté dans leurs palais. La reine d’Angler terre elle-même, si peu voyageuse d’habitude, vient de traverser Paris, allant reposer ses mélancolies de veuve en Suisse, aux bords du lac de Lucerne. L’empereur de Russie est en Allemagne, se rendant de ville en ville jusqu’à ce qu’il rencontre le roi de Prusse, qui est à Wiesbaden. L’empereur d’Autriche ne fait que passer à Vienne pour fraterniser avec les francs-tireurs allemands. L’empereur des Français était hier à Plombières, et en passant à Troyes il a cru devoir déclarer une fois de plus que « rien ne menace aujourd’hui la paix de l’Europe, » ce qui après tout ne garantit rien pour demain. Les princes se promènent, et les parlemens aussi ont pris leurs vacances d’été. Les chambres anglaises ont quitté Londres en même temps que la reine, attendant les élections prochaines et laissant M. Disraeli fort content de vivre après une session où il ne s’est sauvé du rude assaut de M. Gladstone que par toutes les habiletés de sa tactique. Le parlement italien à son tour vient de clore sa longue, sa laborieuse session en votant la loi qui met en ferme l’exploitation des tabacs, et en assurant par un dernier vote au cabinet Ménabréa une victoire d’autant plus significative qu’il s’était formé une opposition dont M. Rattazzi était venu prendre lé commandement, à laquelle s’est rallié le président même de la chambre, M. Lanza. Tout semble donc au repos ; rien ne s’arrête cependant, et ce n’est pas tout à fait sans raison que le général Ménabréa, achevant sa victoire parlementaire, a pu dire : « Regardez au-delà de cette enceinte ; qui vous dira ce qui peut se produire en une année ? J’espère dans la paix, mais on en parle trop, je voudrais qu’on en parlât moins… » Tant il est vrai qu’on ne peut parler de rien, pas même d’une loi de finances, pas même de la compagnie des tabacs, sans avoir l’œil tourné ailleurs, sans prêter l’oreille à quelque bruit mystérieux !

La politique ! elle ne s’efface pas si aisément pour un peu de soleil, parce que princes et hommes d’état sont pris d’un goût de villégiature ou vont se tremper dans les piscines d’une ville de bains. Quand elle n’est pas dans les parlemens ou dans les actes apparens des cabinets, elle est dans les fêtes populaires, et il se trouve que le drame qui semble interrompu se poursuit sous d’autres formes, dans d’autres incidens, comme ces manifestations nationales et démocratiques qui tout récemment ont fait un instant de Vienne le point central de l’Allemagne. Là en effet cette terrible question allemande vient de faire sa dernière apparition avec tout son cortège d’illusions et de difficultés pratiques. Pendant douze jours, sous prétexte de disputer le prix du tir, plus de vingt mille Allemands venus de la Bavière, de la Souabe, de la Franconie, de la Saxe, du Tyrol et même de la Suisse, ont défilé, péroré, porté des toasts dans des banquets, fraternisé et même bataillé aussi librement qu’ils auraient pu le faire dans la libre Angleterre. Cette aimable cité de Vienne, la ville des plaisirs et des congrès, s’est parée et animée pour recevoir ses hôtes, enthousiasmés de se trouver au milieu d’une Autriche hospitalière et ouverte aux libérales influences. Assurément c’est déjà un fait des plus curieux de voir la paisible ville des Habsbourg se transformer un instant en un vaste meeting, l’empereur lui-même se mêler familièrement à ces fêtes, les membres du gouvernement prendre part à ces réunions, depuis le ministre de l’intérieur, M. Giskra, qui s’est laissé un peu aller à l’exaltation allemande, jusqu’au chancelier d’état, M. de Beust, qui est apparu à la un pour remettre un peu d’ordre dans les esprits, pour verser un peu d’eau, qu’il apportait tout exprès de Gastein, sur cette expansive ivresse germanique. C’est un des symptômes les plus saisissans de la transformation de l’empire autrichien. Au fond, quel est le sens politique et pratique de ces fêtes de Vienne ? Est-ce une manifestation sérieuse contre la prépondérance prussienne ? Est-ce un retour vers l’Autriche, payée de ses malheurs et de ses bonnes volontés libérales par cette revanche inattendue d’une popularité nouvelle ? Est-ce un épisode de ce mouvement dont parlait M. Thiers, il y a quelques semaines, et qui consisterait dans un travail de l’Allemagne sur elle-même pour revenir à ses vieilles conditions historiques, à un fédéralisme plus ou moins mitigé, ne fût-ce qu’à ce fameux système des trois tronçons qui n’a vécu qu’un jour, et qui n’a été qu’une illusion oratoire ?

Il ne faut pourtant pas s’y tromper et passer son temps à croire que les destinées des peuples vont rebrousser chemin pour notre tranquillité. Ces fêtes de Vienne ont été une chose bien allemande. Qu’un sentiment d’irritation se soit fait jour contre la politique prussienne, contre la guerre de 1866 et la manière dont elle s’est accomplie, qu’il y ait au-delà du Rhin un parti dont les instincts anti-prussiens ont fait explosion, oui sans doute. La Prusse et M. de Bismarck ont reçu plus d’une éclaboussure à Vienne, et c’est à peine si le premier ministre du roi Guillaume n’a pas été mis pour sa politique au-dessous de M. de Metternich ; mais en somme quel est le grand grief contre M. de Bismarck ? C’est qu’il n’est pas assez Allemand, qu’il n’a pas fait assez. Ce qu’on lui reproche, c’est d’avoir donné les duchés de l’Elbe à la Prusse au lieu de les donner à l’Allemagne, d’avoir abandonné Luxembourg, de maintenir encore cette barrière fictive du Mein, d’avoir séparé de l’Allemagne les Allemands de l’Autriche. Quoi encore ? Ce qu’on lui reproche, c’est d’avoir livré la frontière impériale de l’Adige ou du Mincio, d’avoir voulu en 1866 amener l’armée italienne au cœur de l’Allemagne, et c’est avec une indignation mal contenue, réveillée par l’incident La Marmora-Usedom, qu’un orateur a dit aux habitans devienne : « Mes amis, on a voulu vous donner une garnison des Abruzzes ! » Ce qu’on reproche enfin à M. de Bismarck, c’est de ne pas rester le chevalier fidèle de la grande idée, de la grande mère Germania. En d’autres termes, c’est la lutte de l’unité allemande à outrance, indéfinie, révolutionnairement poursuivie, contre l’unité progressive, politique, proportionnée aux circonstances. Nous ne voyons pas, pour nous, ce que nous pouvons espérer de l’un ou de l’autre parti, et quant à M. de Bismarck, du fond de la retraite où il prend du repos, il a pu suivre sans s’inquiéter les événemens de Vienne. Il n’est pas homme à s’effrayer de la disparition de la frontière du Mein, ou même d’un démembrement nouveau de l’Autriche, si on y tient, et encore moins à refuser pour le roi Guillaume l’échange de la couronne de Prusse contre la couronne d’Allemagne, de sorte que, si on s’est ému à Berlin des manifestations ultra-germaniques de Vienne, l’émotion n’a dû être ni bien sérieuse ni bien profonde. La politique prussienne a une supériorité sur ses adversaires, elle sait ce qu’elle veut. Elle a une autre supériorité encore, c’est la puissance militaire sur laquelle elle s’appuie. Les théoriciens de la grande Allemagne ont parlé longtemps et parleront longtemps encore ; M. de Bismarck a sur eux l’avantage de l’action. Il a mis l’Allemagne en selle, comme il disait, il l’a conduite par la force et par la ruse, au détriment de beaucoup d’intérêts qui souffrent encore ; mais il a marché, il a posé la question de telle sorte que rien ne serait possible aujourd’hui sans la Prusse, et voilà pourquoi ces manifestations, sans laisser d’avoir une certaine signification comme symptôme des difficultés que la politique prussienne a devant elle, sont nécessairement bornées dans leur portée pratique et immédiate.

Et puis, s’il fallait encore quelque chose pour atténuer l’effet de ces manifestations au point de vue national, à coup sûr rien n’y était plus propre que l’apparition de la question sociale, de la question ouvrière, comme pour faire suite au congrès de Genève. Au plus beau moment s’est montré à l’improviste un parti demandant que la question allemande ne fût point séparée des « aspirations de la démocratie sociale de l’Europe. » Pour le coup, la confusion allait commencer, et M. de Bismarck ne pouvait demander mieux pour mettre la déroute parmi les adversaires de la grande Allemagne. Ils ont toujours d’étonnans à-propos, ces démocrates de tous les pays. M. de Beust ne s’y est pas mépris. Il était jusque-là resté à Gastein, peu soucieux sans doute de se trouver au milieu de toutes ces démonstrations qu’il ne voulait ni gêner ni encourager ; il est revenu fort à point pour faire entendre dans un dernier banquet « la voix calmante de l’expérience. » Bien entendu, il n’a rien dit de la question ouvrière ; il a parlé à ces francs-tireurs de l’harmonie des torrens des Alpes allemandes, et il a fini, en politique avisé, par faire comprendre que depuis le traité de Prague l’Autriche ne peut s’immiscer dans les affaires d’Allemagne. M. de Beust a senti le besoin de laisser dans les esprits une vague espérance sans faire aucune promesse, de ramener aux modestes proportions d’un témoignage de sympathie morale des manifestations dont la Prusse aurait pu facilement se faire une arme, si elle l’avait voulu, et le chancelier d’état a peut-être encore plus senti la nécessité de couper court aux dangers que lui créait toute cette agitation allemande dans l’accomplissement de l’œuvre laborieuse et complexe qu’il poursuit au sein de l’empire. Ce n’était vraiment pas trop tôt, car les nationalités diverses de l’empire commençaient à s’émouvoir de cette réaction allemande refluant à Vienne. Il n’en faudrait peut-être pas beaucoup pour remettre en question toutes ces fragiles et ingénieuses combinaisons que M. de Beust renoue sans cesse avec une patiente dextérité, et c’est ainsi qu’au milieu même de ces fêtes éclate la secrète faiblesse de cette reconstruction de l’empire autrichien, qui ne peut plus être allemand et qui a tant de peine à être autre chose. Les francs-tireurs sont partis, laissant leur drapeau comme un souvenir ou comme un gage entre les mains du maire de Vienne jusqu’au prochain concours, et rien n’est changé, si ce n’est que l’Autriche a savouré un moment une popularité qu’elle ne connaissait guère, qu’elle doit à son attitude nouvelle de puissance libérale.

L’unité allemande, l’unité italienne, ce ne sont plus seulement des mots sonores dans la politique, ce sont des réalités avec lesquelles il faut compter. L’une est accomplie, l’autre est bien près de s’accomplir. L’unité ibérique aurait-elle quelque jour la même fortune ? Il faudrait d’abord une certaine préparation, une certaine fusion d’idées et d’intérêts. L’Espagne et le Portugal n’en sont point là malgré les rêves de quelques esprits échauffés, toujours portés à lever le drapeau de l’unité ibérique au-delà des Pyrénées. L’Espagne en est encore aujourd’hui à savoir sous quel régime elle se réveillera demain, si l’excès d’une réaction absolutiste n’amènera point des révolutions nouvelles. Le chef du cabinet de Madrid marche fort confiant dans la voie où il s’est engagé ; il restera confiant jusqu’à ce qu’il se réveille en face de quelque catastrophe qu’il aura préparée. Le Portugal, sans être exposé à des perturbations si profondes, en restant en possession d’une liberté mieux affermie, d’un régime constitutionnel dont nul ne songe à diminuer les garanties, le Portugal n’est pas tout au moins à l’abri des crises ministérielles, qui deviennent assez fréquentes depuis quelque temps. Un cabinet est tombé à Lisbonne, il y a quelques jours, après six mois d’existence à peine, et il n’est pas certain que le ministère nouveau qui le remplace puisse se promettre une longue vie. Le ministère d’Avila, qui vient de tomber, s’était formé au.mois de janvier dernier ; il avait succédé à un cabinet dont les chefs principaux étaient M. d’Aguiar, M. Fontes Pereira de Mello, et qui par ses réformes administratives et financières, réformes d’ailleurs votées par les chambres, avait provoqué dans le pays une agitation allant jusqu’à l’émeute. Le ministère d’Avila se trouvait être par la force des choses aussi bien que par les tendances des hommes un cabinet de transaction, un peu plus conservateur que libéral. Sa première pensée était de s’assurer un appui plus efficace dans une chambre renouvelée par l’élection et de suspendre les mesures qui avaient causé l’émotion du pays. Jusque-là rien de mieux. Seulement la majorité que M. d’Avila obtenait dans les élections ne laissait pas d’être problématique, en ce sens que, si elle soutenait le gouvernement à un point de vue général, elle était en particulier peu enthousiaste pour le cabinet, et c’est de là qu’est venu le danger. A mesure que la session s’est prolongée, le chef du parti libéral dans la chambre des pairs, le duc de Loulé, a pris un« attitude d’opposition ; dans la chambre des députés elle-même, la situation devenait chaque jour plus difficile. La discussion d’une loi de désamortissement a précipité la crise, et M. d’Avila s’est-retiré. Le premier mouvement du roi a été de charger le duc de Loulé de former un ministère ; mais le duc de Loulé, soit qu’il ait jugé les circonstances peu favorables pour son parti, soit qu’il ait cédé à une indolence naturelle ; s’est bientôt désisté. Alors le roi s’est adressé à un autre personnage du parti libéral, le vieux marquis Sa da Bandeira. En réalité cependant, le personnage essentiel du nouveau cabinet est l’évêque de Viseu, homme fort connu en Portugal, qui a été soldat autrefois dans la guerre contre dom Miguel, et qui a joué un rôle dans les révolutions portugaises comme membre du parti septembriste. Avec l’évêque de Viseu sont entrés an ministère un des principaux orateurs du parlement, M. Carlos Bento, et un écrivain de mérite, M. Latino Coelho. Il reste à savoir ce que durera ce ministère sur un sol mobile où il est aussi dangereux de tenter des réformes sérieuses que de ne rien faire.

Les États-Unis ont passé, il y a peu d’années encore, par une telle crise, ils ont eu à déployer une telle énergie dans le plus violent et le plus dangereux des déchiremens, que tout le reste pâlit devant le simple souvenir de ce grand drame de la sécession. Et cependant tout ce qui s’agite encore aujourd’hui n’est que la suite de cette redoutable crise où la plus vivace des républiques a failli sombrer. C’est un héritage de guerre civile à débrouiller ; c’est toute une œuvre de réparation et de pacification à réaliser et à consolider entre vainqueurs et vaincus, au milieu de passions mal éteintes et d’intérêts qui résistent ; mais les Américains sont des hommes singuliers, façonnés à la liberté, accoutumés à ne pas s’effrayer de peu, et qui se trouvent fort à l’aise en n’ayant sur les bras que toutes les difficultés de la reconstruction de l’Union et les agitations de la prochaine élection présidentielle, sans parler de cette lutte qui finit par devenir une guerre de coups d’épingle entre le président actuel et le congrès. Cette reconstruction de l’Union, nécessaire surtout à la veille de l’élection, d’an nouveau président, elle s’accomplit chaque jour par la réintégration successive des états du sud dans leurs anciens droits. Tant qu’elle n’est point un fait définitif et irrévocable, la guerre civile n’a point cessé en quelque sorte ; la guerre se survit à elle-même, ne fût-ce que par le régime militaire auquel sont restés soumis les états sécessionistes. Pour ceux de ces états qui veulent rentrer dans l’Union, la condition essentielle est de ratifier le quatorzième amendement à la constitution qui confère les droits civils aux nègres. La plupart se sont résignés sans entrain, avec une bonne volonté qui ne tient pas de l’enthousiasme. C’était visiblement le préliminaire indispensable de toute élection sérieuse. L’exclusion générale et forcée des vaincus ne pouvait que diminuer d’avance l’autorité morale de l’élection en l’entachant d’une sorte de caractère exceptionnel, en lui donnant l’air d’une victoire sans combat. D’un autre côté, il est vrai, l’intervention des états du sud, du parti qui représente leurs passions et leurs intérêts, cette intervention ravive la lutte en la ramenant sur le terrain légal et peut remettre en doute bien des questions délicates qui ne sont qu’à demi résolues. Quel poids le parti démocrate va-t-il jeter dans la balance ? jusqu’à quel point peut-il aujourd’hui disputer l’élection au parti républicain, qui a le haut bout depuis les grandes victoires du nord ? C’est le secret de la campagne poursuivie en ce moment avec ce mélange d’agitation et de régularité méthodique qui caractérise la vie américaine.

La liberté aux États-Unis a ce mérite, qu’elle se discipline elle-même. On sait comment tout cela se passe. Chaque parti a son organisation, son comité central, ses comités d’états. Au moment d’une élection, des délégués se réunissent dans une convention, le programme du parti est débattu ; le candidat est librement choisi, et il faut qu’il obtienne les deux tiers des voix pour être accepté. Cela fait, le parti marche avec toutes ses forces au scrutin. C’est une sorte de suffrage indirect s’établissant de lui-même dans l’intérêt de l’union des partis. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est notre Moniteur nous peignant l’autre jour, pour nous faire envie sans doute, les vigoureuses mœurs de la liberté, nous rappelant comment tout cela est l’œuvre « des électeurs eux-mêmes sans aucune intervention du gouvernement… Ce sont les particuliers, disait-il, qui se sont donné ces règlemens, grâce auxquels tout se passe dans l’ordre le plus parfait et sans qu’aucun droit soit méconnu. » Voilà qui est à merveille — aux États-Unis seulement, à ce qu’il paraît ! Quoi qu’il en soit, c’est de cette façon que la convention républicaine de Chicago choisissait, il y a quelques semaines, pour son candidat le général Grant, et c’est ainsi qu’à son tour une convention démocratique s’est réunie plus récemment à New-York pour savoir qui on porterait à la présidence. L’œuvre n’a pas vraiment été facile. Au premier coup d’œil, les démocrates américains auraient eu un moyen simple, peut-être efficace, pour entrer dans la lutte sans trop de désavantages : c’eût été de se réunir sur un nom qui n’eût point été un signe trop visible de réaction contre tout ce qui s’est accompli. C’était à cela que semblait répondre la candidature du chief-justice, M. Chase, dont le nom aurait pu rallier des voix jusque parmi les républicains. Quand la convention s’est trouvée rassemblée, il est devenu très clair que le parti démocratique compte toujours dans ses rangs des hommes qui n’ont rien appris ni rien oublié, qui au fond espèrent encore ressaisir par d’autres voies ce qu’ils ont perdu par la guerre. Le difficile a été d’abord de rédiger le programme présidentiel ou plat-form, et bien que dans ce programme il y ait la marque d’un certain esprit de transaction, il y a toujours évidemment un sous-entendu à peine déguisé contre tout ce qui s’est fait, contre toutes les atteintes portées à la souveraineté des états, ce grand principe du parti démocrate ; mais c’est surtout quand il a fallu s’entendre sur le candidat à la présidence que la confusion a éclaté. L’enfantement a été laborieux. Il n’a fallu rien moins que vingt-deux scrutins pour arriver, à mettre au monde un candidat. M. Chase a disparu du premier coup. Le président actuel, M. Johnson, a eu lui-même quelques voix et s’est bientôt éclipsé. M. Pendleton, de l’ouest, a tenu la tête pendant nombre de scrutins, puis est resté en chemin, et a laissé passer devant lui le général Hancock. Nul ne pouvait atteindre le terrible chiffre des deux tiers des voix, lorsqu’à bout de tout, au vingt-deuxième scrutin, sur la proposition d’un représentant de l’Ohio, on a fini par se rejeter sur un candidat dont le nom n’avait pas été prononcé encore, et ce candidat est M. Horatio Seymour, qui a été dès ce moment acclamé d’une voix unanime. M. Horatio Seymour a fait des façons pour accepter ; il a bientôt cédé, d’autant plus que tout ce mouvement de scrutins inutiles n’était peut-être qu’une habile mise en scène pour en venir là. C’est assurément un personnage considérable, qui n’en est pas à prendre un rôle dans la vie publique aux États-Unis, qui a été plusieurs fois gouverneur de New-York et notamment pendant la sécession. Malheureusement M. Horatio Seymour est un ennemi pour le nord et pour toutes les idées qui ont triomphé par les armes il y a quelques années. M. Chase eût offert quelques garanties au sud sans menacer le nord ; M. Horatio Seymour est un adversaire déclaré du parti républicain. Son élection serait considérée à peu près comme une victoire des partisans de l’esclavage, de ce qu’on appelle encore avec mépris les esclavagistes. Par lui, le parti démocrate rentrerait au pouvoir bannières déployées, c’est-à-dire que tout serait remis en question. Et voilà comment, sans le savoir la convention démocratique de New-York pourrait bien avoir travaillé au succès de la candidature du général Grant. De toute façon, les camps sont aujourd’hui bien tranchés. La lutte est engagée à fond entre ces deux noms, Grant et Horatio Seymour. C’est là ce qui va absorber les États-Unis pendant quelques mois.

Cela n’empêche pas, il est vrai, le président actuel, M. Johnson, de continuer sa petite guerre avec le congrès et le sénat de Washington. M. Andrews Johnson est vraiment un président imperturbable, décidé à ne pas laisser rouiller son pouvoir dans l’inaction ; les déconvenues ne l’effraient pas. Il arrête les bills par son veto suspensif ; on n’en tient compte, on vote de nouveau comme si rien n’était, et il recommence, au risque de se faire appeler ironiquement le président veto. Il soumet au sénat toute sorte de nominations qui ne sont pas ratifiées, et il ne se décourage pas pour si peu. Bien au contraire, on dirait que l’insuccès le met en verve. Alors il illustre la fin de sa présidence par des messages où il propose une multitude de réformes constitutionnelles ; les messages, bien entendu, sont mis aux archives. La lutte continue ainsi. Après cela, ce serait peut-être un danger pour M. Johnson de trop s’enhardir. Il n’en faudrait pas beaucoup pour faire revivre le procès intenté contre lui et suspendu plutôt que définitivement abandonné. Le congrès ne le quitte pas de l’œil, et n’a voulu s’ajourner que jusqu’au mois prochain : lutte singulière, si l’on veut, qui n’empêche pas les États-Unis de marcher d’un pas ferme. Bienheureux les pays où il y a de libres élections, de libres manifestations, de libres conflits de pouvoir, sans qu’on s’en porte plus mal, et où trois ans après la plus sanglante des guerres vainqueurs et vaincus se retrouvent sur le même terrain, afin de savoir qui sera le chef élu d’un grand peuple assez fort pour se gouverner lui-même. ch. de mazade.





ESSAIS ET NOTICES.

Les Forêts de la Gaule et de l’ancienne France, par M. Alfred Maury ; Paris, Ladrange.

Les forêts jouent un rôle d’importance capitale dans l’histoire des peuples. Sont-elles debout et vivantes, elles font des mœurs particulières, donnent lieu à une législation spéciale, créent tout un monde d’idées, d’habitudes et d’intérêts ; sont-elles au contraire renversées ou détruites, on voit se manifester les progrès d’une civilisation basée sur la culture du sol défriché. Tel est en quelques lignes le résumé d’un savant ouvrage que M. Alfred Maury vient de consacrer aux forêts. Cet ouvrage, l’auteur nous l’apprend dans sa préface, est moins un livre qu’un long mémoire riche de ce luxe d’érudition auquel M. Maury a dès longtemps accoutumé ses lecteurs. Les faits y abondent, et l’on peut puiser dans ces pages les plus curieux renseignemens. Défrichement et civilisation, nous dit M. Maury, sont deux termes corrélatifs. Qu’on suive sur les anciennes cartes forestières de la France et de l’Europe centrale la vaste trouée qu’y a faite la pioche, et l’on suivra en même temps la grande route de la civilisation. Cette roule va dans la direction du sud. Les Anglais, les Français, les Espagnols, les Italiens et les Grecs habitent les contrées européennes les plus déboisées. En allemand, le mot wild, sauvage, appartient au même radical que wald, forêt, et le mot français sauvage, en italien selvaggio, est dérivé des mots selva, sylva, qui en italien comme en latin signifient forêt. Il n’est pas jusqu’aux Hindous qui ne désignent le sauvage sous le nom de djangli, appellation qui veut dire habitant ces forêts ou des jungles. Comment en serait-il autrement ? La forêt imprime à ses habitans un cachet à peu près ineffaçable. Outre qu’elle a été de tout temps et en tout pays le refuge naturel des proscrits et des brigands, et qu’elle ramène l’homme civilisé lui-même à la barbarie, elle forme comme un monde à part où les populations subissent dans leur caractère et jusque dans leurs traits des modifications profondes.

Une des particularités les plus curieuses de l’histoire des forêts, c’est la diversité des impressions qu’elles ont inspirées aux hommes dès l’origine. En même temps que le désir d’échapper aux tyrannies de la nature sauvage les portait à déclarer aux arbres une véritable guerre d’extermination par le fer et même par le feu, un sentiment de vénération ou plutôt de terreur superstitieuse les amenait à considérer les forêts comme la demeure de puissances cachées et redoutables. On peut dire que tout un culte est né de ce sentiment. Depuis l’autel qu’Abraham construisit à Jéhovah dans le bocage sacré de Mamré jusqu’à l’adoration qu’avaient pour les arbres les Persans, les Hindous et plus tard les peuplades européennes, Pélasges, Grecs, Germains, Gaulois, depuis le ficus religiosa des banians jusqu’au chêne des druides, partout se retrouve la même dendrolâtrie, si profondément ancrée dans l’esprit des peuples qu’elle fut un des plus grands obstacles qu’eut à vaincre le christianisme naissant. Pendant longtemps, en certains cantons de l’Allemagne, ce n’était qu’après s’être agenouillé devant l’arbre qu’il allait abattre que le bûcheron se décidait à lui porter le premier coup de hache, et il n’y a qu’un petit nombre d’années qu’en France plusieurs arbres étaient encore entourés d’une vénération presque religieuse, entre autres ce vieux chêne des environs d’Angers qui était l’objet d’un véritable culte et dans lequel chaque ouvrier de passage était tenu d’enfoncer un clou, en sorte que cet arbre en avait l’écorce littéralement couverte jusqu’à une hauteur d’environ dix pieds.

L’histoire des forêts de la Gaule, bien qu’intéressante dans son ensemble, n’en présente pas moins une sorte de monotonie. Tout se résume à constater qu’au temps de la conquête romaine la Gaule était presque entièrement recouverte de forêts immenses, dont celles qui restent aujourd’hui, même les plus considérables, ne sont que d’insignifians débris. Sans doute d’importans défrichemens avaient été faits du temps de César, et l’on trouvait déjà de vastes espaces à demi boisés où des habitations entourées de champs multipliaient les clairières ; mais à côté de ces terrains découverts s’étendaient des forêts qui devaient ressembler sur certains points aux forêts vierges du Nouveau-Monde. C’est l’histoire de chacune de ces grandes agglomérations végétales que raconte M. Alfred Maury, armé des documens les plus authentiques. C’est d’abord l’immense forêt des Ardennes qu’il nous présente. Elle s’étendait des bords du Rhin, à travers le pays des Trévires jusque chez les Nerviens, sur une longueur de plus de 500 milles. Sans cesse démembrée, elle n’en demeura pas moins pendant des siècles la « sombre et formidable Ardenne, » que l’imagination épouvantée de nos pères peuplait de toute sorte de monstres fantastiques. Les forêts du Jura, dont la célèbre forêt de la Serre n’était qu’un fragment, se rattachaient par-delà les pays des Chattuares et des Curions à celle de la Thuringe, si importante et si belle qu’on l’appelle encore aujourd’hui en Allemagne « la forêt » sans autre désignation, c’est-à-dire la forêt par excellence. Non loin de là, car elles se touchaient presque toutes, s’étendait, plus vaste encore peut-être, la forêt Hercynienne, le pendant de l’Ardenne, qui inspirait aux Romains une véritable terreur. Dans l’Ile-de-France, des déboisemens successifs dégagèrent d’assez bonne heure les environs de l’antique Lutèce. Ces trouées, toutefois n’étaient guère que de larges routes tout le long desquelles s’avançaient jusqu’aux portes de Paris les restes démembrés des forêts primitives. On les y retrouve jusqu’au XIIe siècle. Au nord s’étendaient les forêts de Sarris et de Saint-Denis, qui d’Asnières allaient jusqu’à Argenteuil et Pontoise, recouvraient la plaine de Gennevilliers et tournaient au nord-ouest jusqu’à Neuilly. L’espace qu’on appelle aujourd’hui le Paris de la rive droite était donc à la fois entouré par une large ceinture d’arbres et par un long marais circulaire, qui de la rue Saint-Antoine allait jusqu’à Chaillot. Un démembrement de la forêt de Sarris, qui n’en était séparé que par la Seine, était la forêt de Rouvray, appelée plus tard bois de Saint-Cloud, et sur l’emplacement de laquelle s’étendent le village de Boulogne-sur-Seine et le bois de Boulogne actuel. La forêt de Saint-Germain était autrefois la forêt de Laye ou Leie, qui comprenait les bois de Marly, couvrait Versailles, Palaiseau et allait jusqu’à Montlhéry. Une bande forestière s’étendait au sud-est. Il en reste trois fragmens, Vincennes, Bondy et Livry. Une autre vaste forêt enfin, celle d’Iveline, se rattachant à celle-ci, couvrait tout le territoire méridional, absorbait celle de Rambouillet, d’Orléans, de Montargis et s’étendait jusqu’à celle de Fontainebleau, tandis que toutes les régions septentrionales étaient couvertes par l’immense forêt des Sylvanectes, comprenant celles de Chantilly, Senlis, Compiègne, Laigue, Coucy et Villers-Cotterets.

Ainsi sont passées en revue toutes les anciennes grandes-forêts, de la Normandie aux Alpes et du Rhin aux Pyrénées. On comprend quelle influence devaient exercer sur l’économie générale de la France d’aussi vastes surfaces boisées. Malgré les défrichemens progressifs, la Gaule demeura pendant bien des siècles une contrée essentiellement forestière dont le climat rude était redouté des Romains. Atrox cœlum, disait Florus en parlant aussi bien de la Gaule que de la Germanie. Il est sans doute inutile d’ajouter que les bêtes fauves abondaient sur une terre de cette nature. L’urus et le bison hantaient encore la forêt Hercynienne au temps de César. Le lynx épouvantait les chasseurs par sa férocité, l’ours de nos montagnes abondait en bien des points d’où il a pour jamais disparu, et des bandes innombrables de loups venaient jusque dans les villes dévorer les cadavres que multipliaient en tous lieux les discordes civiles, la misère, les maladies épidémiques et la barbarie des seigneurs. Bien d’autres proies encore s’offraient aux chasseurs d’autrefois. Des troupes de porcs sauvages et de sangliers erraient dans les forêts de chênes, les renards n’étaient guère moins nombreux que les loups, et les grands cerfs, les rennes, l’élan, continuaient à vivre dans les lieux où avaient vécu du temps des premiers Celtes les ruminans dont les débris abondent dans les dépôts quaternaires. Ces divers animaux, auxquels il faut joindre tout le menu gibier que les seigneurs tenaient à conserver pour leur plaisir et qu’ils multipliaient même au moyen de leur droit de garenne, causaient à l’agriculture d’énormes préjudices. Le mal devint si grand que les rois durent s’en mêler, souvent en vain, et que de nombreux édits se succédèrent, depuis le roi Jean jusqu’aux réclamations énergiques du tiers-état, qui en 1789 appelait la réserve du droit de chasse « le plus redoutable fléau de l’agriculture. »

Quant au déboisement des forêts, il ne fut pas effectué dans toute la France d’une manière uniforme. Les mœurs des populations, la différence des zones climatériques et plus tard la diversité des lois répressives rendirent fort inégale la dévastation des terrains boisés. Le mot de dévastation n’est pas trop fort. Entrepris avec mesure vers le VIe siècle par les moines agriculteurs, le défrichement s’accrut rapidement à la fin du moyen âge et tourna au vandalisme dès le XVe siècle. La multiplication des « usagers, » auxquels les seigneurs, toujours à court d’argent, vendaient l’autorisation d’exploiter leurs forêts, engendra d’innombrables abus. Le ravinement des pentes, les éboulemens, la multiplication des. eaux stagnantes, le débordement des rivières et la ruine de l’agriculture, tels furent les résultats immédiats d’un déboisement rapide et excessif ; aussi fallut-il au XVIIe siècle que des mesures plus efficaces : vinssent suppléer aux édits insuffisans de François Ier et d’Henri IV. Ces édits avaient été depuis longtemps précédés par des lois protectrices, et l’étude de cette législation forestière, si souvent modifiée dans sa forme et dans ses applications, n’est pas la partie la moins intéressante de l’ouvrage d’Alfred Maury. Dès le Ve siècle, les Germains, qui venaient d’un pays plus boisé encore que la France et qui avaient au plus haut degré le respect des arbres, sanctionnèrent par des codes rédigés sous l’influence de la civilisation romaine les usages qu’ils avaient apportés de leur patrie. La loi salique, garantissant en même temps les animaux domestiques et les forêts où ceux-ci trouvaient leur nourriture, contenait de singulières dispositions pénales. Les peines étaient plus sévères en matière de délits forestiers et agricoles que pour les attentats contre les individus [1]. La loi des Lombards condamnait celui qui avait abattu un arbre de réserve à avoir tout au moins le poing coupé, sinon à perdre la vie.

Bien que les forêts communes se rencontrassent surtout chez les populations germaniques, qui leur conservèrent longtemps le caractère indivis, c’est à des princes d’origine teutonique qu’est.due l’introduction du droit forestier qui restreignait la communauté des forêts. Certaines étendues boisées furent destinées à l’usage spécial du roi et de ses officiers. Ces cantons, appelés foresta, furent peuplés, en vue de la chasse, de toute sorte de bêtes fauves qu’il était défendu de détruire. Ces domaines finirent par tomber aux mains des seigneurs et des principaux usagers ; ce fut là l’origine de tous les abus. Les concessions de forêts accordées par les rois à des particuliers furent dans le principe très peu nombreuses, elles ne furent d’abord obtenues que par les églises et les monastères ; mais les privilèges se multiplièrent et avec eux les démembremens des bois. Les droits d’usage concédés par les seigneurs dégénérèrent si bien que Philippe de Valois, par sa première ordonnance de 1348, déclara qu’il n’en serait plus accordé ; mais l’on comprend combien devait être difficile l’application d’une loi qui, vu le morcellement de la France, ne pouvait être générale. Chaque seigneur établit dans ses propriétés une police spéciale de droits d’usage, et les attributions des premiers maîtres forestiers indiquées par les ordonnances de Philippe-Auguste ne furent nettement déterminées que beaucoup plus tard. Ces maîtres forestiers furent du reste les premiers à abuser des droits que leur conférait leur charge. Les usagers confondaient sciemment le bois mort, qu’on leur permettait de prendre, avec le bois vert, qui ne leur appartenait pas ; or ces usagers, gros et petits, se comptaient par milliers pour chaque forêt. A ces dévastateurs plus ou moins autorisés se joignaient les paysans, qui, pour se venger des violences des nobles, s’en prenaient aux forêts, source éternelle de vexations fiscales. Une guerre sourde et continue fut déclarée à toute végétation forestière. C’est alors que les règlemens faits aux XIVe et XVe siècles furent repris, étendus et promulgués de nouveau par François Ier, de 1518 à 1543. Le bois mort fut nettement défini, les coupes de bois furent défendues même aux évêques et aux archevêques, et c’est de ce roi que date véritablement l’établissement d’une juridiction générale. Toutes ces mesures demeurèrent cependant encore insuffisantes. Ce fut par l’ordonnance de 1669 que Colbert reconstitua sur des bases meilleures la propriété forestière de la France. Pendant huit ans, vingt et un commissaires parcoururent toutes les forêts du royaume, et la réforme administrative avait été annoncée dès 1667 par la réorganisation complète du personnel des eaux et forêts. Le mal toutefois ne fut qu’enrayé. Les abus auxquels la nouvelle législation promettait de mettre un terme étaient si anciens que les usurpateurs se prétendirent injustement dépouillés ; des résistances passionnées se manifestèrent jusqu’au sein des parlemens. La révolution plus tard augmenta le désordre. Les paysans et surtout les montagnards profitèrent de l’anarchie pour détruire inconsidérément les bois domaniaux en haine dé leurs anciens maîtres, et la France aujourd’hui encore attend le reboisement de son sol, trop longtemps dévasté.


ÉD. GRIMARD

L. BULOZ.

  1. Tandis qu’on payait quinze sous pour avoir coupé ou brûlé un arbre, ou volé un porc de deux ans, et plus cher même quand il s’agissait d’un verrat, il n’en coûtait que trente sous à celui qui avait frappé un homme à la tête assez violemment « pour en faire sortir trois os. »