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Chronique de la quinzaine - 14 août 1873

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Chronique n° 992
14 août 1873


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août 1873.

Cependant tout suivait paisiblement son cours. L’assemblée quittait à peine Versailles. À l’heure fixée, aux premiers jours d’août, l’occupation étrangère se repliait de nos villes et de nos campagnes, de Nancy et de Belfort, des revers, des seuls revers restés français de nos Vosges et des Ardennes ; elle se retirait pour un mois encore dans son dernier camp de Verdun. Les maires des villes et des villages délivrés s’empressaient d’adresser des dépêches à M. Thiers dans sa retraite ; ils y mettaient même une certaine affectation, car, en dehors de ce qu’on doit de reconnaissance au négociateur de la libération du territoire, il est toujours doux pour un maire de province de correspondre par le télégraphe avec un homme illustre, de voir le lendemain son nom dans le journal et de paraître narguer un peu le gouvernement existant. M. le président de la république s’en allait sans éclat et sans bruit à Calais ou à Tarbes pour assister à des expériences d’artillerie. M. Batbie, pour son coup d’essai de grand-maître de l’université, venait de présider au concours de la Sorbonne et de donner congé à cette vive, à cette aimable et bruyante jeunesse des lycées en lui prêchant le respect de la discipline, de l’autorité et du vers latin. On commençait à se laisser aller aux fascinations calmantes des vacances sans penser à rien, en se disant que pour sûr pendant ces trois mois rien n’arriverait. C’est alors qu’est survenu à l’improviste un événement à la fois naturel et inattendu, simple et extraordinaire, qui a ravivé soudain toutes les préoccupations et qui devait les raviver, qui a certainement dès aujourd’hui une importance politique de premier ordre, qui dans tous les cas et de toute façon crée une situation nouvelle en France. M. le comte de Paris, récemment parti pour Vienne, s’est rendu à Frohsdorf auprès de M. le comte de Chambord, réalisant de son propre mouvement, par une démarche directe et personnelle, cette fusion ou cette réconciliation dynastique dont on a parlé si souvent, et qui ressemblait jusqu’ici à un des plus décevans mirages de la politique. L’événement de ces derniers jours est là tout entier en quelques mots.

Comment s’est accomplie cette œuvre de rapprochement entré des princes d’une même famille dont les révolutions intérieures de la France avaient fait les représentans de deux principes presque opposés ; de deux monarchies différentes ? Elle n’a point été certes improvisée, ou du moins le dénoûment seul de la dernière heure a pu être improvisé. Depuis vingt ans et plus, depuis la révolution de 1848 à vrai dire, des hommes politiques du parti légitimiste ou du parti demeuré fidèle par ses souvenirs à la royauté de 1830 se sont attachés à cette combinaison, toujours abandonnée, toujours reprise et toujours fuyante. Ils n’ont cessé de travailler à refaire une monarchie avec deux monarchies. C’était leur rêve, qu’ils ne pouvaient jamais transformer en réalité, parce que probablement il y avait un peu plus de difficulté qu’ils ne le supposaient. Depuis deux ans surtout, depuis que la France, éprouvée par une guerre désastreuse et par une révolution difficile à fixer, s’est trouvée dans ce provisoire qui dure encore, où il n’est plus resté debout que l’assemblée souveraine sortie du scrutin du 8 février 1871, on s’est remis à l’œuvre sous la sauvegarde de ce pacte de Bordeaux qui permettait tout, qui promettait la vie à la république si elle était sage, selon le mot de M. Thiers, mais qui ne décourageait pas la monarchie. On a fait plus d’un essai, et à chaque tentative on aurait dit qu’un incident imprévu venait ironiquement déjouer les transactions les mieux préparées. Autant qu’on puisse suivre le fil de ces combinaisons intimes, le point de départ semble avoir été, il y a deux ans, l’abrogation des lois d’exil votées par les légitimistes de l’assemblée. Dès ce moment, il aurait été admis en principe que M. le comte de Paris, comme représentant de la famille d’Orléans, devait faire une visite à M. le comte de Chambord. Seulement le manifeste sur le drapeau blanc paraissait alors, et la visite devenait plus difficile ; elle a été successivement ajournée depuis. Que s’est-il passé plus récemment ? Il est clair que depuis assez longtemps les dispositions personnelles des princes n’étaient plus en cause. Au commencement de cette année, les princes d’Orléans témoignaient leurs sentimens par leur présence à la cérémonie funèbre de la chapelle expiatoire le 21 janvier, et le comte de Chambord montrait qu’il n’était point insensible à cet acte. De la fusion réelle, politique, on continuait cependant à ne rien dire, comme si on avait craint de toucher à un problème insoluble. On en a même peu parlé après le 24 mai, qui n’a point été évidemment accompli, surtout de la part des bonapartistes qui y ont aidé, avec la préméditation fixe d’une restauration royale, mais qui, par la force des choses, devenait une dernière occasion ou, si l’on veut, une dernière tentation pour les partis monarchiques, une sorte d’appel muet et indirect à un rapprochement de famille sans lequel rien n’était possible. Le 24 mai, en prenant pour programme le maintien des institutions existantes, en conférant le pouvoir au maréchal de Mac-Mahon dans les conditions où M. Thiers l’avait exercé, ne changeait rien ; seulement il rappelait que l’avenir était réservé, et par cela même il laissait la porte ouverte à toutes les espérances comme à toutes les combinaisons.

C’est alors que M. le comte de Paris, n’écoutant que son inspiration, écartant tous les intermédiaires et les négociateurs, non toutefois sans s’être entendu avec les autres princes d’Orléans, s’est rendu à Frohsdorf, où il a été reçu avec un affectueux empressement, où il a pris place aussitôt dans l’intimité de la maison. Le lendemain, M. le comte de Chambord est allé à son tour voir M. le comte de Paris à Vienne. Dès lors tout a été accompli. On n’a pas besoin de chercher le secret de cette entrevue, il s’échappe de toute une situation, il éclate dans cette démarche même, il est dans les paroles par lesquelles M. le comte de Paris aurait inauguré et caractérisé lui-même sa visite. M. le comte de Paris n’a point parlé pour lui seul, il a parlé pour tous les siens ; il aurait dit à M. le comte de Chambord, en l’abordant, qu’il venait non-seulement saluer en lui le chef de la maison de Bourbon, mais reconnaître dans sa personne le principe monarchique dont il était le représentant, et lui donner en même temps l’assurance qu’il ne rencontrerait aucun compétiteur parmi les membres de sa famille. Ainsi ce qui a semblé si longtemps impossible a été réalisé en un instant, et d’une façon beaucoup plus complète, beaucoup plus étendue qu’on ne le supposait. Ce n’est plus même ce qu’on a jusqu’ici appelé la fusion, c’est-à-dire un rapprochement plus ou moins diplomatique, résultant plus ou moins de transactions convenues, de concessions mutuelles ; c’est la reconstitution pure et simple, sans aucune espèce de condition, de la maison royale de France dans son unité ; 1830 est effacé. Il n’y a plus deux dynasties, il n’y a qu’une dynastie, une monarchie devant laquelle disparaissent tous les souvenirs des divisions du passé. M. le comte de Paris n’est plus l’héritier du duc d’Orléans, son père, et du roi Louis-Philippe, son aïeul ; il est, si l’on veut, le dauphin, l’héritier présomptif de la royauté traditionnelle. La visite à Frohsdorf clôt une parenthèse de l’histoire ; elle supprime toutes ces dénominations de légitimistes, d’orléanistes, sous lesquelles se désignaient les partis, et elle ne laisse place, pour peu qu’on le veuille, qu’à des royalistes réconciliés sans doute comme leurs princes.

On ne peut assurément se dissimuler l’intérêt et l’importance d’un événement comme celui qui vient de s’accomplir dans un château de l’Autriche, resté depuis plus de quarante ans l’asile d’un prince à qui semblait réservée la couronne du roi Charles X et qui n’a connu que l’exil, qui dans le cours de près d’un demi-siècle n’a passé que trois jours en France, à Chambord, il y a deux ans. On pourrait dire que c’est un des curieux et dramatiques spectacles du temps. Qu’on réfléchisse un moment à tout ce qui s’est accumulé de vicissitudes, de révolutions, d’épreuves, de déceptions, avant que ces deux princes aient pu se retrouver ainsi en présence, renouant un lien de famille rompu par tant de catastrophes diverses ! M. le comte de Chambord et M. le comte de Paris n’ont pu se rencontrer sans que tout un passé fût là témoin muet et invisible de l’entrevue et de la réconciliation. C’est là précisément ce qu’il y a d’étrange et de saisissant dans cette scène, qui résume toute une histoire. Politiquement, l’entrevue de Frohsdorf a sans nul doute une importance qu’on ne peut méconnaître. Jusqu’ici, en dehors de tout le reste, une des forces, une des garanties de la république était dans les divisions dynastiques, dans la multiplicité des compétiteurs à une même couronne. On pouvait dire et on disait : Vous n’avez qu’un trôné pour plusieurs prétendans. La monarchie n’est pas une solution, puisqu’elle n’est que le morcellement des partis conservateurs par l’anarchie des compétitions dynastiques. Maintenez la république, puisque seule elle peut rallier sur un même terrain toutes les forces conservatrices. — Désormais l’anarchie des prétentions a diminué, cela est vrai ; il n’y a plus qu’une monarchie, au moins de ce côté, et on sait à quoi s’en tenir, on sait qu’il n’y a plus qu’une royauté. L’entrevue de Frohsdorf a certainement sous ce rapport simplifié ou déblayé la situation. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’une difficulté, qui n’était pas la moins sérieuse, se trouve écartée. Ce qui regardait personnellement les princes est fait, la réconciliation est accomplie. Théoriquement, l’unité de famille ou de dynastie est reconstituée. Il ne reste plus en vérité qu’un petit nombre de questions : quelles sont les conséquences possibles de cette réconciliation ? quel est le rôle du pays en tout cela ? quelle est même cette monarchie qu’on laisse entrevoir à la France sans la définir, sans dire ce qu’elle doit être ou comment on se propose de la faire ?

Il y a des questions sur lesquelles on peut s’exprimer en toute franchise. Ce n’est pas au point où nous en sommes qu’on peut éliminer la monarchie de l’avenir de la France, et dès que la monarchie est seulement possible, rien de ce qui peut lui donner le caractère d’une institution sérieuse, régulièrement acceptée, n’est indifférent. Malheureusement c’est ici que commencent les malentendus et les méprises. Il y a des esprits un peu pressés, fort dédaigneux de la réalité, qui se figurent déjà que, parce qu’un honorable rapprochement a eu lieu à Frohsdorf entre M. le comte de Chambord et M. le comte de Paris, il n’y a plus rien à demander, que tout est fini et réglé par cela même. Ils font ce qu’ont fait si souvent les républicains, ils ne voient que ce qui flatte leurs illusions et leurs espérances ; ils mettent tout dans un nom et dans une forme. Pour beaucoup de républicains ; il suffit que la république soit proclamée, qu’elle existe, qu’on puisse l’invoquer sans cesse pour que tout soit sauvé. Il y a des monarchistes qui ressemblent étrangement à ces républicains. Pour eux, c’est la monarchie qui sauve tout ; dès qu’ils l’entrevoient, ils ne s’inquiètent plus de rien. Avec la royauté, l’Internationale disparaît, le radicalisme cesse d’être un danger, le bonapartisme n’est plus qu’un fantôme avec lequel on n’a plus même à compter. Pourvu qu’on ait le roi, c’est l’essentiel. La famille royale a retrouvé son unité à Frohsdorf, que veut-on de plus ? Eh ! sans doute l’entrevue de Frohsdorf est quelque chose. Que le pacte de famille des princes soit signé, ce n’est pas tout cependant. Le pays est un peu plus difficile ou un peu plus positif, parce que, malgré des entraînemens de circonstance, il n’a ni les fanatismes de parti ni les illusions des coteries politiques. Le pays aurait certainement accepté et il accepterait encore la république, si elle lui offrait les garanties d’un gouvernement sérieux et régulier, si elle lui donnait la paix et la sécurité ; mais il est bien clair qu’il est peu disposé à goûter tout ce qu’on lui présente sous ce nom, et si la république est aujourd’hui assez précaire, si M. Thiers a échoué dans sa tentative, beaucoup de républicains peuvent se flatter d’avoir contribué à créer cette situation. De même sans doute le pays accepterait la monarchie, mais sûrement il ne la cherche pas à tout prix, à toutes les conditions ; il est encore moins prêt à se laisser entraîner dans toutes les aventures. Il est fondé à demander où on veut le conduire, par quels chemins on veut le faire passer. C’est là précisément le mystère de la situation de la France aujourd’hui.

Une chose est bien certaine : l’entrevue de Frohsdorf a posé des problèmes qu’on ne peut plus éluder. La question est maintenant de savoir ce qu’on peut faire et comment on veut le faire. Précisons le point essentiel et décisif. Par la démarche de M. le comte de Paris, l’idée constitutionnelle n’a plus pour le moment ce qu’on pourrait appeler sa représentation particulière et dynastique dans l’ensemble des combinaisons possibles en France. Il s’agit de savoir si cette monarchie reconstituée dans son unité par l’entrevue de Frohsdorf est décidée à être elle-même la vivante et large représentation de ces idées, de ces garanties qui se résument dans ce mot de régime constitutionnel. Voilà au fond la première de toutes les questions. Ah ! sans doute, si on le veut, si on offre à la France un régime fait pour la désintéresser dans ses idées et dans ses instincts, réunissant les garanties d’une certaine stabilité de pouvoir traditionnel et les garanties de sérieuses institutions libérales, si à ce pays éprouvé, fatigué et en définitive toujours sensé, on sait parler le langage d’une virile et cordiale sincérité, l’opinion peut se laisser convaincre. La France, qui a tout essayé, qui n’a point de parti-pris, peut arriver à comprendre que la différence n’est pas si grande entre une république constitutionnelle, conservatrice, et une monarchie parlementaire, libérale, que celle-ci, largement et fidèlement pratiquée, a de moins l’inconvénient des périodiques compétitions de pouvoir, des crises de souveraineté. Si c’est là ce qu’on veut, il faut le dire simplement, sans diplomatie, sans arrière-pensée, comme des hommes sérieux qui traitent sérieusement des intérêts les plus essentiels de leur pays.

On préviendrait peut-être en parlant ainsi bien des méprises et des confusions facilement exploitées par tous les partis hostiles, et qu’on se préoccupe trop peu de dissiper. Que disons-nous ? Au lieu de s’efforcer de les dissiper, on les entretient, on les favorise, on laisse croire qu’il s’agit de la restauration d’une monarchie devant laquelle le pays doit s’incliner, à laquelle il n’a rien à demander, qu’il doit s’estimer trop heureux de recevoir comme la réalisation de l’état paternel et chrétien en France. — Des garanties ! Quelles garanties a-t-on à obtenir d’un pouvoir qui puise en lui-même tous ses droits ? Une constitution ! On n’a pas à s’en occuper, le roi fait la constitution. Et puis les chartes sont une invention moderne, il n’y a qu’à revenir aux lois fondamentales du royaume, à reprendre en le rectifiant le mouvement de la fin du dernier siècle, à défaire tout ce qui a été fait ou à peu près depuis 1788. Les lois traditionnelles, l’alliance de l’église et de l’état, la réaction contre l’esprit et les institutions modernes, voilà la monarchie dont on traçait le programme l’autre jour à Paray-le-Monial, dans une correspondance échangée entre cent députés légitimistes de l’assemblée et le pape Pie IX ! Ce qu’on entreprend, nous devons le dire tout de suite, est d’une exécution difficile même pour des hommes d’état d’un aussi puissant génie que les légitimistes « intransigeans » de l’assemblée de Versailles. Que M. le comte de Chambord, accoutumé à vivre dans le sentiment religieux de la royauté dont il est l’héritier, éloigné de la France depuis quarante-trois ans, puisse quelquefois se faire illusion et se méprendre sur le véritable état moral, religieux, politique, de notre pays, ce n’est pas étonnant ; on lui doit de l’éclairer, de lui dire que la France avec ses grandeurs et ses défauts n’est pas telle qu’on la lui représente. Telle qu’elle est, la vraie France vivante et palpitante, c’est la France moderne. Se fût-elle égarée depuis près d’un siècle, eût-elle cédé à des entraînemens qu’elle a d’ailleurs trop expiés, se laissât-elle aller à une superstition de cœur en tenant à un drapeau qu’elle a couvert de son sang, qu’elle a suivi avec passion dans la défaite comme dans la victoire, tout cela, c’est désormais sa vie, c’est son essence. C’est avec cela qu’il faut s’arranger et gouverner, si l’on veut rester dans la réalité des choses. Parlons franchement : prétendre ramener tout un pays en arrière, lui répéter chaque jour qu’il doit désavouer les idées qui lui ont été le plus chères et faire amende honorable d’une existence de près de quatre-vingts ans, c’est une arrogance que personne n’a le droit d’avoir, et dans tous les cas c’est une manière bien étrange de travailler au rétablissement de la monarchie que de la présenter comme une pénitence publique. Le meilleur moyen d’éclairer M. le comte de Chambord, c’est de lui montrer les deux chemins qu’il a devant lui, l’un où il peut trouver la France, l’autre où il ne trouvera qu’une poignée de vieux enfans et de sectaires.

On ne voit pas qu’en répandant de telles idées sur la monarchie on la rend impossible moralement, et on ajoute aux difficultés d’exécution qui restent le dernier écueil à franchir. Ce n’est pas tout en effet de dire qu’on va proposer la restauration de la monarchie. Par quel procédé arrivera-t-on à réaliser la transition ? Déjà les esprits semblent fort en mouvement à Versailles. On n’a parlé de rien moins que de hâter la réunion de l’assemblée. Il y a nécessairement un vote à enlever ; mais un vote, c’est un risque sérieux dans une assemblée où le gouvernement actuel ne s’est formé qu’avec un appoint de 14 voix. La chambre, telle qu’elle est, compte une minorité assez considérable plus ou moins ralliée à la république. Est-on sûr d’une majorité ? Par la façon étrange dont on représente cette monarchie nouvelle qu’on veut rétablir, on ne prend pas peut-être le moyen de grossir cette majorité. Et si on échoue, que peut-il arriver ? On y a réfléchi sans doute. C’est l’idée monarchique elle-même compromise pour longtemps, et dans tous les cas, c’est la fin inévitable, immédiate de l’assemblée qui aurait tenté ce grand coup sans réussir. Cela vaut la peine d’y songer au nom de la France, dont les destinées sont toujours en jeu dans ces redoutables parties.

Un des plus graves dangers est de laisser entrevoir que la politique peut prendre une couleur religieuse, soit sous une monarchie restaurée, soit même sous un régime qui serait simplement conservateur sans porter le nom de monarchie. On court ainsi, on le sent bien, aux plus redoutables complications. On s’engage dans une voie qui ne peut conduire qu’à des crises extérieures ou intérieures d’une incalculable portée, à de véritables folies si on veut agir, à un aveu d’impuissance si on ne fait rien, à une diplomatie inquiète, aigrie, toujours agitée d’une mauvaise humeur stérile, et après tout indigne d’un pays comme la France, qui ne doit parler que de ce qu’il peut accomplir. Allons droit au fait, au point vif et décisif. Le vrai péril est d’agiter sans cesse tous ces programmes où l’on fait entrer une hostilité acerbe contre l’Italie, des projets de restauration du pouvoir temporel du pape. Qu’on se rappelle un instant que nous ne sommes pas en 1815, qu’il n’y a plus de sainte-alliance conservatrice et religieuse, que la France serait seule dans ces croisades rêvées par quelques esprits chimériques et exaltés, qu’elle n’aurait pas des alliés sympathiques, bien qu’inutiles, comme elle en eut en 1823 pour la guerre d’Espagne, qu’elle aurait sans doute au contraire plus d’un ennemi. En présence d’une telle situation, on ne ferait rien, c’est infiniment vraisemblable ; ceux-là même qui sont le plus absolument dominés par l’ardeur de leur foi religieuse reculeraient, s’ils étaient au pouvoir, devant les événemens qu’ils s’exposeraient à provoquer. On s’en tiendrait tout simplement le lendemain comme la veille à la politique qui a été pratiquée depuis deux ans, que le dernier gouvernement a eu la sagesse d’inaugurer, que le gouvernement du 24 mai a recueillie et qu’il suit encore. Qu’ont fait ces deux gouvernemens ? Ils ont senti l’un et l’autre la nécessité de ne pas revenir sans cesse sur des transformations accomplies, d’éviter les ombrages, les susceptibilités, les froissemens entre deux nations faites pour être des alliées, non des ennemies. On leur a créé plus d’une fois des difficultés par des manifestations peu mesurées, par des excitations irréfléchies, ils ne se sont pas écartés de cette prudente modération qui était une dignité pour la France ; M. le duc de Broglie a refusé de changer notre ministre à Rome, et la conséquence a été de maintenir les relations de la France et de l’Italie dans des conditions faciles et amicales.

On ne ferait rien de plus, parce qu’on ne va pas d’un esprit léger au-devant de toutes les impossibilités, parce qu’il n’est pas de gouvernement qui osât aujourd’hui courir cette aventure d’une guerre pour la restauration du pouvoir temporel du souverain pontife. On ne ferait rien, seulement on laisse croire qu’on ferait tout, et sait-on en définitive quel est le résultat inévitable de cet étrange système ? On ébranle nos relations les plus naturelles, les plus essentielles ; on met un singulier et triste zèle à entretenir, à développer cette situation où à des manifestations d’hostilité, à des menaces mal déguisées venant d’un parti qui peut arriver au pouvoir en France, les Italiens répondent nécessairement par de la réserve, par des défiances, par une certaine inquiétude de l’avenir. On n’a pas réussi encore à jeter l’Italie dans une alliance avec l’Allemagne, on fait penser à cette alliance. Est-ce à dire que l’Italie de penchant ou d’instinct incline dans ce sens, qu’elle soit hostile à la France ? Nullement ; le ministère qui a existé jusqu’à ces derniers temps, le ministère nouveau dont M. Minghetti est le chef et où M. Visconti-Venosta est resté comme ministre des affaires étrangères, ces deux cabinets ont la même pensée, les mêmes inclinations pour notre pays. Tous les vrais libéraux italiens n’ont cessé un instant d’être favorables à la France ; c’est leur goût, c’est leur tradition, c’est leur politique ; mais il est bien certain que le jour où l’on prétendrait toucher à ce qui existe au-delà des Alpes, où l’on parlerait de restaurer la souveraineté temporelle du pape, tout changerait. Ceux qui sont des alliés, des amis pour nous deviendraient des adversaires, et ils resteraient encore des adversaires attristés. C’est là au fond la pensée développée avec autant d’élévation que d’habileté dans une série de Lettres politiques, récemment publiées sous ce titre : la France et l’Italie, par M. Boncompagni, un des hommes les plus éminens de la péninsule, un de ceux qui ont aidé Cavour à faire l’Italie. M. Boncompagni garde toutes ses sympathies pour la France, il ne les cache pas, il les avoue bien haut. Tout ce qu’il demande à cette France qu’il aime, c’est de respecter l’Italie à Rome comme ailleurs, en étant chez elle « un peu plus libérale et un peu moins révolutionnaire. » C’est là sûrement un programme auquel la politique la plus conservatrice peut souscrire pour le bien de la France aussi bien que de l’Italie.

Le dernier parlement européen resté ouvert après tous les autres, le parlement de Londres, vient de se clore à son tour, et cette session, qui s’achève après s’être traînée péniblement, finit en laissant la politique de l’Angleterre dans une certaine atonie, dans un certain désarroi. La fatigue et le désordre se font sentir un peu de tous les côtés, dans le gouvernement comme dans les partis. La chambre des communes va se reposer sans avoir rien fait. Le ministère est occupé depuis quelques jours à se réorganiser ou à se disloquer. Le banquet du lord-maire, qui couronne ordinairement chaque saison politique, ce banquet a été cette fois assez terne, comme la situation. Ni M. Gladstone, ni lord Granville, n’ont paru au festin. Le représentant du cabinet, le lord-chancelier, pour répondre au toast traditionnel par la récapitulation obligée des derniers événemens et des plus récentes œuvres parlementaires, n’a eu d’autre ressource que de parler du traité avec le sultan de Zanzibar, des négociations avec la Chine et du voyage du shah de Perse. Du rôle de l’Angleterre dans le monde, de la politique du ministère, des réformes réalisées ou préparées, on n’a pas dit un mot, on n’avait rien à dire au terme d’une session qui ne s’est distinguée que par son insignifiance et sa stérilité, pendant laquelle on a paru beaucoup plus occupé d’éviter les questions de quelque importance que de les rechercher. La chambre des communes se ressent peut-être de son âge respectable ; elle compte déjà cinq ans d’existence, elle touche à une dissolution prochaine et inévitable. Elle a expédié modestement les affaires, voilà tout. Ce qu’elle a fait de plus marquant a été un bill qui transfère à une cour suprême indépendante la juridiction d’appel attribuée jusqu’ici à la chambre des lords : c’est le judicature bill. Pour le reste, elle a passé son temps à discuter des motions sur le vote des femmes, sur le mariage des veufs avec leurs belles-sœurs, sur l’extension du suffrage dans les comtés, sur la séparation de l’église et de l’état, et, avant de s’en aller en vacances, elle a été réveillée un instant par la question de l’apanage attribué au prince Alfred à l’occasion de son prochain mariage avec la grande-duchesse Marie de Russie. Le ministère proposait d’élever la dotation annuelle du prince Alfred de 15,000 à 25,000 livres sterling. Le républicain sir Charles Dilke a fait des façons, et dans les communes de la « loyale » Angleterre il s’est trouvé une vingtaine de membres qui, sans être républicains, ont persisté jusqu’au bout à refuser de grossir l’apanage du fils de la reine Victoria. Ce n’était qu’une petite minorité dont l’unique succès a été d’impatienter M. Gladstone, qui s’est cru obligé d’intervenir pour mettre fin à des discussions qu’il a même appelées « indécentes. » Le symptôme n’est pas moins curieux dans un pays comme l’Angleterre.

Ce n’est là au surplus qu’un détail dans une session dont le caractère évident est une stérilité singulière, stérilité qui est elle-même le résultat d’une désorganisation croissante de la majorité, d’un affaiblissement du ministère. Le fait est que depuis la crise qui a éclaté au printemps à l’occasion du bill sur l’université d’Irlande et qui a failli emporter le cabinet, la situation est restée incertaine et laborieuse pour tout le monde. M. Disraeli ne s’est pas senti alors assez fort pour prendre le pouvoir. M. Gladstone, après avoir donné un instant sa démission, a repris la direction du gouvernement ; mais il s’est maintenu à la condition de ne rien faire, en se sentant menacé et paralysé. Le parti libéral ne s’est pas relevé de cet échec, il a glissé dans toutes les divisions, dans toutes les incohérences. La discorde est entrée dans le gouvernement lui-même. Des froissemens, des antipathies ont éclaté entre les membres du cabinet. La conséquence ne s’est pas fait attendre, elle se manifeste aujourd’hui par cette sorte de crise qu’aucun vote parlementaire n’a provoquée, qui n’est peut-être que l’indice d’un malaise intime et profond, un commencement de décomposition. Le secrétaire-général de la trésorerie, M. Baxter, a donné le signal de la débâcle en se retirant pour cause d’incompatibilité avec le chancelier de l’échiquier, M. Lowe, dont il trouvait les procédés blessans. Ce n’était là en réalité que le prélude de tout un remaniement. Le marquis de Ripon s’est retiré de la présidence du conseil privé et il est remplacé par le ministre de l’intérieur, M. Bruce, qu’on élève à la pairie. M. Childers de son côté renonce à la chancellerie du duché de Lancastre. M. Ayrton quitte les travaux publics. M. Lowe, dont la position semble devenue difficile, passe au ministère de l’intérieur, où ses manières un peu cassantes n’auront peut-être pas plus de succès, et il est remplacé comme chancelier de l’échiquier par M. Gladstone lui-même, qui garde toujours, bien entendu, le poste de premier lord de la trésorerie.

Est-ce de la part de M. Gladstone un moyen de donner à son cabinet plus d’homogénéité et une vie nouvelle ? Tous ces remaniemens laborieux ne seront-ils pas au contraire un acheminement vers la crise définitive ? M. Gladstone semblait se douter de sa fin prochaine et peut-être même la préparer lorsqu’il disait récemment dans une réunion que son ministère « avait dépassé la limite moyenne assignée à l’existence des cabinets, » lorsqu’il ajoutait : « Il est des personnes dans l’opinion desquelles nous donnons des signes d’épuisement. » Assurément tout est changé depuis l’époque où ce cabinet arrivait il y a cinq ans au pouvoir avec une majorité libérale compacte et résolue ; le ministère n’a plus peut-être le souffle favorable pour lui, et le signe le plus clair, le plus caractéristique de ce changement, c’est le progrès sensible du parti conservateur dans les élections partielles qui se sont succédé récemment. Il y a cinq ans, M. Gladstone était élu presque triomphalement à Greenwich, dont il est un des représentans aux communes. Ces jours derniers, une élection a eu lieu à Greenwich pour remplacer un membre du parlement mort il y a peu de temps. Le candidat conservateur, M. Boord, a réuni plus de voix que tous ses concurrens libéraux réunis, et son apparition au parlement dans les derniers jours de la session a dû être pour M. Gladstone comme un signe du déclin de sa fortune ministérielle. L’East-Staffordshire vient aussi d’élire un conservateur. Les élections conservatrices se multiplient ainsi de façon à modifier singulièrement la situation ; elles ne changent pas encore la majorité dans le parlement, elles sont de nature à raviver toutes les espérances du parti tory et à inquiéter les libéraux aux approches des élections générales, qui ne peuvent plus être indéfiniment retardées. M. Disraeli reculait il y a six mois devant la dissolution du parlement, il ne reculerait plus maintenant sans doute, si le pouvoir lui était offert. De toute façon, le puissant mouvement d’opinion qui a si longtemps soutenu M. Gladstone semble se ralentir ou se détourner. L’Angleterre n’est pas devenue moins libérale, elle souffre peut-être au fond du rôle qu’on lui a fait jouer dans ces dernières années, de la position effacée qu’on lui a créée dans les affaires du monde. Le déclin de la popularité du ministère de cinq ans tient en partie à ce malaise intime, inavoué, d’une grande nation qui tient sans doute profondément à la paix, mais qui sent aussi qu’on lui a fait acheter cette paix assez cher en l’isolant de tous les intérêts continentaux, en lui imposant des sacrifices d’influence auxquels elle n’était pas accoutumée avec un Canning ou même avec un Palmerston.

Les affaires de l’Espagne sont arrivées à ce degré de complication et de confusion où elles ne peuvent certes se simplifier et s’éclaircir de si tôt. L’anarchie sous toutes les formes, avec tous ses excès, règne des Pyrénées à Gibraltar ; tous les instincts de révolte, toutes les passions violentes, ont fait explosion à la fois au nord et au sud, et se sont disputé cette malheureuse nation. Depuis quelques jours cependant, on dirait qu’il y a comme un semblant d’amélioration, ou, si l’on veut, toute cette démagogie, qui s’est répandue dans le midi de l’Espagne, commence à montrer de la fatigue, elle laisse voir son impuissance. Dès qu’elle se sent serrée de près, elle ne tient pas longtemps, ou du moins elle ne tient que pour retarder sa défaite. Les troupes du gouvernement, conduites par le général Martinez-Campos, ont fini par entrera Valence après un bombardement de plusieurs jours. Le général Pavia a repris Séville, qu’il a dû aussi enlever de vive force. Cadix a cédé à son tour. Les insurgés espagnols se sont défendus tant qu’ils ont pu à l’abri de leurs murailles et de leurs barricades, avec tous les moyens de guerre qu’ils ont trouvés dans les arsenaux. Ils avaient leurs canons, leurs bataillons de fédérés ou de volontaires. Ils ont eu leur siège à l’instar de la commune de Paris, et c’est assurément une chose étrange de voir ces épidémies de meurtre et d’incendie, ces contagions révolutionnaires se répandre en certains momens d’un pays à l’autre. Les insurgés de l’Andalousie ont-ils agi d’eux-mêmes ? avaient-ils dans leur camp des auxiliaires étrangers ? Toujours est-il qu’ils ont suivi de point en point le programme des communeux parisiens : ils ont pris des otages, ils ont levé des contributions, ils ont appelé le pétrole à leur recours, et en se retirant ils ont brûlé les maisons, les monumens. Ils ont tenu, selon la tradition de la démagogie nouvelle, à illustrer leur défaite par le feu et le sang ! Maintenant le dernier foyer de l’insurrection est à Carthagène ; mais ici en vérité la lutte se complique d’un incident singulier, d’une intervention des marines étrangères.

Tout est bizarre dans cette anarchie espagnole. Les insurgés avaient réussi à s’emparer de quelques navires de l’état dont ils espéraient bien se servir. Ils avaient compté sans le capitaine Werner, commandant de la frégate allemande le Frédéric-Charles, qui commençait par arrêter en mer un de ces navires sous prétexte qu’il était sans pavillon, sans papiers réguliers. Il y avait encore à Carthagène deux autres frégates espagnoles, la Vittoria et l’Almansa. Le chef de l’insurrection, le général Contreras, partait à son tour avec ces deux bâtimens, croyant être plus heureux et se proposant ni plus ni moins d’aller lever des contributions sur la côte, de rançonner, fût-ce par voie de bombardement, les villes du littoral. Déjà Almeria avait essuyé le feu de cet écumeur de mer, Malaga était menacée. Cette fois les commandans de la marine allemande et de la marine anglaise s’entendaient pour faire la police. Ils mandaient Contreras à leur bord, ils le retenaient provisoirement, et ils ramenaient sous bonne escorte l’Almansa et la Vittoria à Carthagène, avec injonction de ne pas recommencer. Le commandant du bâtiment français en station dans ces parages semble avoir reçu pour instruction de se borner à protéger nos nationaux sans aller jusqu’à une coercition aussi active et aussi directe. Jusqu’à quel point en effet cette intervention des marines étrangères était-elle correcte et s’accordait-telle avec les lois de la neutralité que notre gouvernement paraît avoir surtout en vue d’observer ? On ne peut trop le dire ; de telles aventures prouvent simplement la confusion et l’impuissance où est tombée l’Espagne, réduite à voir faire la police de ses côtes par des navires allemands et anglais qui peuvent se croire légitimement autorisés à sauvegarder un intérêt général d’humanité en protégeant leurs nationaux. Il n’en est pas moins vrai que les insurgés se sont vus notablement déconcertés dans leurs plans d’expéditions maritimes et de déprédations ; ils se sont trouvés à peu près bloqués par mer, et aujourd’hui le gouvernement de Madrid, maître de Valence, de Séville, de Cadix, peut diriger les forces dont il dispose sur Carthagène, ce dernier repaire de l’insurrection fédéraliste et socialiste. Il réussira sans doute, il finira par réduire Carthagène comme il a réduit les autres villes. Contreras ira rejoindre un autre chef de la révolution qui était à Séville et qui a fui en Portugal ; mais sait-on dans quelles conditions se trouve ce malheureux gouvernement de Madrid ? Il n’est point arrivé encore à dompter d’une manière complète ce soulèvement qui s’est signalé par toute sorte d’excès, qui menace l’Espagne de dissolution, et déjà les députés de la gauche dans l’assemblée réclament impérieusement une amnistie pour les insurgés qui n’ont pas même déposé les armes. Ils parlent de quitter les cortès, de ne prendre aucune part à la discussion de la constitution qui se prépare, si avant tout on ne leur donne pas satisfaction. Le gouvernement, il faut le dire, tient bon jusqu’ici, il refuse l’amnistie, il a même demandé une autorisation de poursuite contre un certain nombre de députés qui sont allés se mêler à l’insurrection. M. Castelar, redevenu simple député, fait des discours pour prouver que ces mouvemens sont criminels, que toutes les idées d’émancipation et de progrès ne sont jamais réalisées dans ce qu’elles ont de possible que par des conservateurs. Malheureusement ce ne sont là que des paroles qui ne peuvent ni convaincre ni surtout désarmer les « intransigens » de Carthagène.

La meilleure chance pour le gouvernement est d’en finir le plus tôt possible par la force avec cette démagogie insurgée, de retrouver un noyau d’armée qui aura refait son apprentissage de fermeté et d’obéissance dans ces combats nécessaires. Seulement après avoir vaincu les insurgés de Séville et Carthagène, il reste toujours en face des carlistes dans le nord. Ici la lutte est bien autrement difficile, parce que les carlistes ont précisément ce qui manque à leurs adversaires, la discipline, une certaine unité de direction, une confiance accrue par de récens succès. Une chose pourtant devient de plus en plus frappante : soit qu’ils n’aient pas réellement les forces qu’ils se vantent de compter sous leur drapeau, soit qu’ils manquent d’argent, les carlistes ne gagnent pas de terrain en dehors des provinces du nord, ils n’ont fait aucun progrès sensible depuis l’arrivée du prétendant don Carlos, et s’ils n’avancent pas malgré tout ce qui a pu les favoriser, si surtout ils n’ont pas su profiter des dernières convulsions de l’Espagne du midi, de la désorganisation publique de tous les pouvoirs à Madrid, c’est que la cause carliste est évidemment impuissante, antipathique au sentiment populaire. Les bandes de don Carlos peuvent prolonger la guerre civile dans le nord, la difficulté pour elles est d’aller plus loin, de tirer parti d’une victoire de rencontre, de quelque succès tout local qui ne peut avoir une influence décisive. Qu’une réaction très énergique doive se produire au-delà des Pyrénées, c’est certainement vraisemblable, après les excès qui viennent d’ensanglanter le pays, au milieu de la désorganisation qui a été la triste suite de la république. Il commence à devenir fort douteux que cette réaction aille jusqu’au carlisme, parce qu’en Espagne comme par tout on ne revient pas à l’ordre en tombant de la révolution dans l’absolutisme, pas plus qu’on n’arrive à la liberté en tombant de l’absolutisme dans la révolution. CH. DE MAZADE.

REVUE MUSICALE.


L’Africaine fut représentée pour la première fois en 1865, environ un an après la mort de Meyerbeer. Dire que l’exécution, à laquelle nous assistâmes à cette époque, réalisait la perfection serait beaucoup. Il n’en est pas moins vrai que ce premier ensemble fut le meilleur qu’il nous ait été donné d’entendre. Meyerbeer, sans doute, n’était plus là pour présenter son œuvre au public ; mais il avait tout prévu, pourvu à tout avec le zèle d’un fondateur de dynastie qui ne veut pas quitter le trône sans avoir assuré la transmission directe. Tous les sujets d’une troupe admirablement ordonnée figuraient à leur poste : Mme Sasse, Mlle Battu, M. Obin, M. Faure, alors en pleine maturité, en plein éclat de l’âge et du talent, M. Naudin, comédien ridicule et très capricieux chanteur, mais dont la voix avait par rencontres des suavités exquises. C’était uniquement pour son duo du quatrième acte que Meyerbeer en délicat l’avait choisi, et certes la valeur du morceau justifiait une telle préoccupation. Cette scène entre Vasco et Sélika, si elle n’égale le duo de Valentine et de Raoul, y touche de bien près. Le duo des Huguenots est plus dramatique ; l’ivresse des sens et les épouvantes de la mort y forment un conflit sublime ; dans le duo de Vasco et de Sélika, c’est l’amour, l’amour seul qui s’exhale et se répand, doux, tendre, passionné, voluptueux jusqu’à l’extase ! Le premier de ces deux splendides morceaux me représente un acte de tragédie, l’autre un chant de poème érotique, le quatrième livre d’une Enéide romantique. Cette note de vibrante et délirante volupté, nul avant Meyerbeer ne l’avait touchée ; c’est bien là sa découverte, son nouveau monde à lui. Et quel délicieux complément du tableau, quand le chœur des jeunes Indiennes survenant enveloppe le couple heureux de son mélodieux susurrement, plus léger que la gaze de ses voiles !

A propos d’analogies, on en trouverait bon nombre encore dans cette partition. J’ai dit les rapports entre les deux duos des Huguenots et de l’Africaine ; veut-on d’autres affinités, songeons au quatrième acte du Prophète et comparons la scène de la cathédrale à la grande scène des brahmines ; dans la disposition des masses chorales, comme dans la situation, identité partout. D’un côté, ce Jean de Leyde, sous le poignard des trois anabaptistes, suppliant sa mère du regard, — de l’autre, cette reine dont la vie est entre les mains de Nélusko, qui, pareil à Fidès, se sacrifie pour obéir à l’imploration muette qu’on lui fait en présence de tout un peuple menaçant. Rien ne fait juger un ouvrage comme ces reprises, si rapprochées d’ailleurs qu’elles soient. Vous croyez venir pour le chanteur, et c’est la musique qui vous ressaisit. Dès qu’une partition se comporte de la sorte, vous y pouvez voir œuvre de maître et vous dire : cela tient. Jadis mon premier mouvement vis-à-vis de l’Africaine fut un élan d’admiration, et je n’hésitai pas à l’exprimer dans la Revue. De ce que j’écrivais alors, je ne rabattrais pas un mot ; au contraire, les Huguenots restant hors de cause, je balançais autrefois entre l’Africaine et le Prophète. Il me semble aujourd’hui que c’est décidément l’Africaine qui l’emporte. Je trouve ici plus d’unité dans le style, un art plus simple, jamais pesant, et qui, toutes les dix mesures, ne déménage pas pour passer d’une manière dans une autre. Les motifs n’ont rien d’embryonnaire, et concentrent vigoureusement leur action sur le drame au lieu de se fractionner en arabesques et curiosités. Quelle large et puissante page que ce septuor a Capella du second acte, et ce chœur des prêtres : Brahma, Vichnou, Schiva ! Connaît-on quelque chose de plus tragique et de plus inspiré que cette phrase qui passe en vous éblouissant de sa grandeur ! Oh ! ces chefs-d’œuvre, quand une fois ils vous tiennent, ils ne vous lâchent plus, et c’est à peine si vous prenez souci de l’interprétation : l’idéal n’étant point de ce monde, vous tâchez de vous contenter de ce qu’on vous donne, et pourvu que ce soit convenable ou à peu prés, vous n’en demandez pas davantage.

L’Africaine n’a donc guère que huit années d’existence au théâtre, et nous avons vu déjà se succéder bien des Sélikas. Après Marie Sasse, Mlle Battu, puis Mlle Hisson, sans compter toutes celles que les capitales étrangères ont proclamées, et dont la Lucca fut la plus illustre. Aujourd’hui le rôle échoit à Mlle Mauduit, et personne assurément ne s’en plaindra. Ce que nous écrivions naguère sur M. Achard peut également s’appliquer à la jeune cantatrice, elle est de ces artistes qui savent se tirer de toutes les épreuves. Si j’excepte Marie Sasse, qui fut à l’Opéra, pendant plus de cent cinquante représentations, l’incarnation du personnage, je ne vois pas quel souvenir Mlle Mauduit aurait à redouter. Sa voix timbrée et métallique porte ferme et juste ; à quelque moment que vous l’interrogiez, elle est toujours présente, rare avantage dans un rôle qui presque jamais ne chante à découvert. Au quatrième acte, elle attaque l’impétueuse phrase de son duo avec une bravoure à se rompre le cou, et la fortune, toujours favorable aux grandes audaces, a semblé jusqu’ici lui sourire. Je n’ai qu’à féliciter M. Lasalle pour la façon très dramatique dont il compose et rend la partie de Nélusko ; sa voix, si belle dans le haut, y réussit à déployer ses avantages ; le malheur est que son intonation laisse trop souvent à désirer plus de justesse, et s’il veut des exemples, je lui citerai l’invocation à Brahma au second acte, et au troisième le commandement de la manœuvre. Mlle Devriès représente Inès avec distinction dans le septuor, sa voix élégante et pure se dégage et plane délicieusement au-dessus de l’ensemble. Quel dommage que, sur tant de charmantes qualités, l’amour de l’art n’ait point soufflé sa flamme ! Il est vrai qu’à cela Mlle Devriès pourrait répondre qu’elle n’a que faire du compliment, surtout à cette heure où son vœu le plus cher paraît être de quitter le théâtre.

On juge les arbres par leurs fruits, et probablement aussi les concours par leurs résultats. Or cette année, les bulletins du Conservatoire sont des moins consolans : pas de première médaille de solfège pour les hommes, pas de premier prix d’harmonie, pas de premier prix de fugue, pas de prix d’orgue. Ceci pour les concours à huis-clos ; dans les concours publics, pas de premier prix de chant pour les hommes, pas de prix d’opéra, pas de prix de tragédie, pas de premier prix de flûte, de basson, de cor, de trompette, pas de premier prix de piano pour les hommes ! Entrer à fond dans la discussion aujourd’hui, cela nous mènerait trop loin, le temps et l’espace nous manquent pour nous bien rendre compte et des côtés critiques du système et de l’affligeante médiocrité des hommes. Nous reviendrons à loisir sur ce sujet ; en attendant, ce qu’il faut constater, c’est que le niveau s’est encore abaissé au-dessous de ce qu’il était du temps d’Auber. Je plains sincèrement les directeurs de nos grandes scènes lyriques, trop chichement subventionnés désormais (du moins à ce qu’ils nous racontent) pour maintenir le régime des étoiles, et qui se voient réduits à fonder tout leur avenir sur les produits d’une institution nationale qui au demeurant ne produit plus rien. Pas un ténor d’opéra, pas une cantatrice ; en revanche, beaucoup de chanteuses légères, des petites voix en quantité. Il semble qu’on ne travaille que pour l’opérette, et qu’il n’y en ait que pour les filles de madame Angot ! N’importe, M. le ministre de l’instruction publique et des beaux-arts se réjouit, et son contentement frise l’enthousiasme. Tout le monde a fait son devoir : directeur, professeur, élèves couronnés ou non, tous ont bien mérité de la patrie ; c’est si beau, ce qui se passe cette année à notre Conservatoire de la rue Bergère, que M. Batbie voudrait pouvoir aller le dire à l’exposition de Vienne ! Rhétorique officielle, que nous veux-tu, et qu’est-ce donc que la vérité des choses, si les plus désolans fiascos doivent maintenant compter pour des triomphes ? Au fond, ce que cela prouve, c’est qu’on se moque du public aussi bien que des jeunes élèves, et de pareilles harangues pourraient à merveille se résumer par ce vers légendaire du Roi s’amuse, dernier terme de la pensée intime du ministre actuel des beaux-arts :

Je m’en soucie autant qu’un poisson d’une pomme.

ESSAIS ET NOTICES.


Palmetto leaves, par Mme H. Beecher Stowe ; Boston 1873.


On peut se demander pourquoi Mme Beecher Stowe n’a pas simplement intitulé la Floride ses Palmetto Leaves, qui, grâce aux réclames des magazines et des journaux, avaient d’avance séduit le public, a la façon d’un recueil de poésies ou de nouvelles. Ce livre, annoncé bruyamment depuis plusieurs mois, gâté par de puériles vignettes, alourdi par une carte du fleuve Saint-John, désappointa d’abord ceux qui attendaient une de ces études puissantes du cœur humain où excelle Mme Stowe. Elle a beau nous conduire dans un pays paré du plus poétique prestige, défendu par les récifs de ses côtes, par l’immensité de ses marais contre la curiosité des voyageurs, et où la nature magnifiquement fertile, mais jalouse, dérobe ses trésors sur une grande étendue aux mains, aux regards même de l’homme, nous n’en donnerions pas moins toutes ces descriptions pour la vivante peinture d’un épisode dramatique ou d’un caractère original, d’autant que Mme Stowe, comme la plupart de ses compatriotes, n’entend rien au paysage. Elle entasse couleur sur couleur pour ne produire que des effets confus ou papillotans, et la forme épistolaire qu’elle prête à certaines parties de son journal ne fait que mieux ressortir cette maladresse de pinceau en rappelant nos inimitables Lettres d’un voyageur.

Mme Stowe a du moins le mérite de la sincérité ; dès les premières pages, elle combat les illusions que l’on est trop disposé à nourrir en Europe et même dans les États-Unis du nord sur cette terre promise, connue surtout par de chimériques récits ; elle explique que la Floride, de même qu’une tapisserie, présente deux faces, l’une terne, irrégulière et rugueuse, l’autre fraîche et resplendissante de fleurs et d’arabesques. Les touristes, à leur arrivée, cherchent partout les palmiers ondoyans, les bosquets d’orangers, les pommes d’or des Hespérides mûrissantes en toute saison ; ils ne découvrent que des sables plats, derrière lesquels s’étendent des prairies à l’herbe rude, des plus dont les sommets sont si élevés qu’ils semblent ne pas devoir donner d’ombre ; au-dessous quelques broussailles, puis, bordant le chemin de fer, les plus misérables cabanes, et, autour, de maigres bestiaux qui ont l’air de mourir de faim. L’aspect sera triste surtout en hiver : cette saison, dans les contrées semi-tropicales, offre l’image d’un lamentable désordre. La gelée ne fait pas comme ailleurs justice des feuilles flétries qui doivent attendre que les bourgeons de l’année suivante viennent les chasser. On se demande en décembre : — Est-ce l’hiver, est-ce l’été ? — car la nature ne prend pas le soin de vous en avertir précisément ; par caprice néanmoins elle est sévère. Mme Stowe constate qu’en cinq ans il a gelé deux fois assez fort pour nuire à la récolte des oranges, sinon aux orangers. Ce qui manque surtout à la vue, c’est le gazon, et l’extrême nudité du sol est un mal sans remède ; le soleil de mai se charge de réduire à néant toutes les tentatives de culture en ce genre. — Que dire des mois d’été formidables, juillet, août et septembre, féconds en fièvres, qui portent le nom caractéristique de shakes ? Les inconvéniens, les dangers même ne manquent pas dans cette bienheureuse Floride ; si l’on veut en revanche faire connaissance avec ses charmes, il faut y accompagner Mme Beecher Stowe vers la fin de janvier, au temps des fleurs et des chants d’oiseaux, il faut s’embarquer sur son « coche d’eau » pour fendre le fleuve Saint-John, qui brille comme une nappe liquide de lapis-lazuli. La rivière a environ 5 milles d’un rivage à l’autre, et forme une sorte de lac qui s’enfonce dans les forêts.

C’est un lieu particulièrement propice à la pêche, à la chasse, et le séjour favori des alligators ; mais les alligators se cachent le plus souvent, bien qu’on puisse prendre pour leurs écailles sombres les racines des lis d’eau gigantesques qui flottent le long du rivage. La flore et la faune ont une ressemblance originale en ces régions, comme si elles s’appliquaient à se contrefaire l’une l’autre. Il serait difficile par exemple de distinguer d’un serpent noir telle racine de palmier nain qui ondule, se soulève, s’accroche puissamment à la terre çà et là par de fortes racines, et jaillit plus loin en gracieux éventails.

Mme Stowe a pu étudier les palmetto-hammocks, comme on les nomme, dans le voyage qu’elle a fait de Pilatka à Entreprise sur un de ces bateaux à vapeur qui durant la saison sillonnent le fleuve Saint-John et nous font pénétrer à peu de frais dans les mystères des forêts tropicales. Il faut choisir de préférence pour ces grands tours l’époque où les magnoliers commencent à fleurir et où la verdure a un brillant particulier qui rappelle le vert métallique de l’aile de certains oiseaux, le mois de mai. Jusqu’à Pilatka, le fleuve est si large que l’on distingue à peine les arbres qui le bordent des deux côtés ; peu à peu les rives se rapprochent et le feuillage prend un caractère plus décidément tropical. Les cyprès surtout frappent par leur beauté toute particulière. Ils atteignent des dimensions prodigieuses. Le tronc, les branches d’un vieux cyprès sont blancs et unis, tandis que ses feuilles, légères autant que des plumes, sont d’un vert doré tout à fait éblouissant. Il s’y mêle de longues mousses grisâtres qui flottent comme des voiles en prêtant aux profondeurs de la forêt l’aspect de grottes où se suspendraient des stalactites du règne végétal. Quant au palmier, il apparaît sous toutes ses formes depuis l’enfance, où il ressemble à un faisceau d’éventails, jusqu’à l’âge où il atteint 60 ou 70 pieds de haut. Vieux, il se distingue par son tronc lisse, mais les jeunes arbres présentent des écailles, des anneaux que l’on croirait entrelacés par l’art du vannier. Des fougères et des lianes s’en échappent souvent, leur formant des chapiteaux fleuris. Sous ces palmetto-hammocks, les chasseurs campent agréablement, le sol étant un sable blanc et sec, et les feuilles protégeant mieux qu’aucune tente contre la pluie et la rosée.

Mme Stowe sait parler des fleurs, elle les aime avec exagération à en croire son étrange aveu que les fleurs d’Italie l’ont impressionnée plus que les galeries, les ruines et tous les chefs-d’œuvre de l’art. Ici elle est dans son élément : tout en vaquant à sa moisson de magnolias, elle se représente les everglades, ces milliers de petites îles plates semées sur un désert d’eau où des forêts entières éclatent à la fois en une blanche floraison, et les bois accessibles à ses pas ne lui suffisent plus ; elle nous grise des capiteux parfums de ses vergers d’orangers, de son jasmin du Cap, qu’elle appelle joliment « un camellia doué d’une âme, » et de cet autre jasmin jaune, l’Ariel des fleurs, qui s’élance, court, se suspend partout, se mêle à tous les feuillages qu’il semble prendre plaisir à déguiser, jusqu’à prêter au chêne vert ses touffes d’or qui rivalisent d’éclat avec le sparkleberry, l’arbuste à paillettes. N’allons pas croire cependant qu’on parvienne sans peine à la conquête, des plus belles parmi ces plantes dont un grand nombre sont encore innomées, n’allons pas tomber dans la même erreur qu’une charmante miss qui, haut perchée sur ses talons pointus, parée de tous les colifichets qui peuvent faire ressembler une fille d’Eve à quelque brillant oiseau des tropiques, s’écriait en s’appuyant avec découragement sur son bâton d’oranger que terminait une dent d’alligator : « Mais on appelle la Floride le pays des fleurs, je me demande où elles sont ! » Pour arriver aux fleurs, il faut s’enfoncer dans les bois, chaussé de grandes bottes en caoutchouc, et admirer à distance respectueuse, en attendant qu’on les draine, les swamps (marais) où la nature prend ses ébats comme une bacchante folle, mais magnifique, cachant dans des jongles inextricables de saules, d’érables, d’ormes, de cyprès, d’azalées, de lauriers-roses, peuplés d’oiseaux pareils à des gemmes, les plus malfaisans de tous les reptiles. L’art de l’horticulture domptera et dirigera sans doute avec le temps cette exubérance de végétation ; il y en a déjà des exemples à Saint-Augustin, le Newport de la Floride, où l’on se rassemble pour prendre des bains de mer avec les précautions voulues contre le voisinage des requins. Saint-Augustin est la ville la plus ancienne de ces parages ; elle s’élève au milieu de sables plats qu’encadrent à perte de vue des broussailles de toute sorte, parmi lesquelles domine le palmier nain (palmetto). Autrefois la ville entière n’était qu’un berceau d’orangers, mais en 1835 la gelée les a tous détruits, et on n’a jamais songé à les remplacer. Il en est de même sur plusieurs autres points, et rien ne prouve mieux le peu d’élan donné jusqu’ici à l’agriculture, car la récolte des oranges est l’une des plus importantes. La reine Elisabeth fit bombarder Saint-Augustin ; il fut pris et pillé en 1605 par les boucaniers, assiégé en 1702 par les gens de la Caroline, et en 1740 par le général Oglethorpe de Géorgie. Sa supériorité sur un grand nombre de villes américaines est d’avoir un passé historique sinistre et ensanglanté de reste. Pour ne citer qu’un fait, son premier gouverneur espagnol, Menendez, ordonna le massacre pour la gloire de Dieu de plusieurs centaines de huguenots naufragés qui s’étaient placés sous sa protection. Aussi la légende veut-elle que la passe Mantazas, où fat consommé ce forfait, soit encore hantée au coup de minuit par des âmes en peine qui gémissent et se plaignent en langage étranger.

L’aspect de Saint-Augustin diffère de tout ce qui existe aux États-Unis : on dirait une petite ville morte d’Espagne avec son fort, ses portes, ses beffrois mauresques, ses rues tortueuses ; elle est l’asile naturel des robes noires, de la vie de couvent immobile et morne, de l’indolence espagnole, de ces beaux types sombres enfin qui émerveillent les étrangers ; elle se tient isolée sans qu’aucune grande route de terre ou de mer la relie au monde actif. La vue même de l’Océan est fermée pour elle par l’île Anastasia, une longue barre sablonneuse ; mais l’Océan, si peu visible qu’il soit, menaçait la ville les jours de tempête, tant elle est basse ; il a fallu construire pour la défendre une muraille de granit qui est devenue la promenade favorite des habitans. Mme Stowe recommande aux malades le délicieux climat de Saint-Augustin et le séjour des nombreuses boarding-houses telles que Magnolia, Hibernia, échelonnées le long de ce grand chemin aquatique du fleuve Saint-John. Une société nombreuse y mène à peu près la vie des eaux en d’autres climats. Le temps se passe sur les vérandahs, qui servent de salons de conversation et de lecture, quand les promenades à cheval ou sur l’eau n’alternent pas avec ces parties de crocket chères aux Américains comme aux Anglais. Les terrains de crocket de la Floride, avec leur encadrement de chênes verts, sont décrits avec amour par Mme Stowe. Elle paraît d’ailleurs se proposer de mettre sous tous les rapports la Floride à la mode, d’y attirer non-seulement les touristes, mais les colons ; pour cela, elle ne craint pas d’aborder la grave question de l’exploitation territoriale, qui gagnerait à être traitée avec plus de précision et de sérieux ; elle donne les prix du terrain, elle cite les expériences de ses amis pour la culture des pommes, des poires, des pêches, de la vigne, voire des choux et des concombres ou de tout autre humble légume, et après avoir exhorté au jardinage en vue du marché, avec une insistance excessive sur la nécessité d’engraisser soigneusement un coin de terre plutôt que d’entreprendre d’abord la culture sur une grande étendue, elle retourne à son sujet favori, la question négrophile, qui est au fond de tous ses ouvrages, et qui nous paraît devenir de plus en plus l’idée fixe de sa vieillesse.

« Qui travaillera pour nous ? se demandent les planteurs dans cet état nouveau, où il faudrait dessécher des marais, abattre des forêts, défricher des plaines entières couvertes de palmiers nains, sous la chaleur torride d’un soleil tropical.

« — Des Chinois ! disent ceux-ci.

« — Des Suédois, disent ceux-là ou encore des Allemands.

« Considérons les faits : le thermomètre, ces jours derniers, a dépassé 30 degrés. Aucun blanc n’ose rester dans les champs après dix heures ; le sable incandescent semble pouvoir cuire des œufs. Cependant les laboureurs noirs s’acquittent de leur tâche plus activement, plus gaîment peut-être que dans les mois tempérés. Le soleil réveille toute leur vigueur, toute leur jovialité ; à midi, ils s’installent non pas à l’ombre, mais sous ses rayons directs pour prendre leur repas et faire ensuite la sieste.

«… Nous nous rappelons que, par une journée brûlante, notre bateau à vapeur s’arrêta devant Fernandina. Vu l’état de la marée, le quai dominait le bateau de huit à dix pieds, et la planche du débarcadère formait une pente inclinée au moyen de laquelle des montagnes de marchandises de toute nature devaient être frétées. Une bande de nègres, tous de haute taille et vigoureux, se faisaient un amusement de cette tâche, sous laquelle aurait succombé à pareille heure n’importe quel blanc. Ils riaient et poussaient des cris d’allégresse, tandis que l’un après l’autre recevait sur ses épaules des sacs de coton ou de lourdes caisses pour les porter à bord, en courant sur la planche rapide. Enfin certain colosse trapu, ramassé, avec les membres et les muscles d’un cheval de haquet, se plaça devant un large camion où ses camarades empilèrent les sacs de coton à une hauteur énorme ; retenant ce chargement avec une force prodigieuse, il descendit à pas comptés jusqu’à ce qu’atteignant le bas de la passerelle il s’élança soudain en avant jusqu’au milieu du bateau.

« Cette prouesse fut répétée maintes fois, sans effort apparent et avec de gros rires. Jamais plus rude travail ne fut fait de meilleure humeur.

«… Les nègres sont les laboureurs naturels des régions tropicales. Extraordinairement forts, ils échappent à peu près aux fièvres qui déciment la race blanche, ils prospèrent, se multiplient là où nous ne saurions vivre bien portans… Les hommes du nord qui arrivent avec les habitudes de travail de leur pays prétendent cependant que le nègre ne vaut rien comme laboureur. Sans doute certaines influences climatériques et constitutionnelles, jointes aux influences si récentes encore de l’esclavage, rendent les habitudes des cultivateurs du sud très différentes de celles qui ont cours au nord, où l’on est obligé, par la brièveté de l’été, à mesurer rigoureusement le temps du travail. Au sud, où la végétation s’épanouit toute l’année, il est inutile de mettre en œuvre tant d’énergie et de vigilance…

« Après un accès de fièvre ou deux, le planteur du nord commence à comprendre qu’on ne travaille pas sous un soleil tropical comme dans les montagnes du nouvel Hampshire, et il finira par louer volontiers Cudjo ou Pompée pour labourer ses champs, bien qu’ils ne labourent pas aussi vite que des fermiers du nord. »

Quant aux mœurs des nègres de la Floride, Mme Stowe n’hésite point à affirmer que des blancs qui pendant deux ou trois générations auraient travaillé sans gages et sans avoir le droit de se former légalement une famille sortiraient de l’épreuve pires que leurs frères noirs. Elle montre les débris de l’esclavage se purifiant au baptême de l’émancipation, le goût du travail et de l’épargne faisant de tels progrès que dans la seule année 1872 la caisse des affranchis (the Freedman’s Savings and Trust Company), institution patronnée par le gouvernement, a reçu des cultivateurs nègres des divers états du sud la somme de 31,264,499 dollars ! — Elle montre les anciennes plantations renouvelées et perfectionnées peu à peu, sans que l’on brave trop ouvertement la routine, car les nègres, comme tous les gens sans éducation, sont de grands conservateurs. Il ne faut les détourner que graduellement et sans qu’ils s’en doutent des vieilles coutumes. La coutume nouvelle la plus difficile à acclimater paraît être le mariage : Moïse dit qu’il a une femme dans la Virginie, une autre dans la Caroline, et qu’il ne sait trop celle qu’il préfère ; Mandy prétend de son côté ne pouvoir se marier faute du voile de dentelle qui lui paraît faire partie essentielle du sacrement, bien qu’il soit difficile de se figurer voilée de blanc Mandy, qui porte un chapeau d’homme à l’ordinaire. Cela ne les empêche pas de vivre décemment en famille et de se réunir pour des chants religieux.

Cependant, s’il est difficile de réformer des gens élevés dans l’ignorance, la réforme se fera sans peine par les enfans, dont le vif esprit s’ouvre à tout ce qu’on y veut semer. Mme Beecher Stowe termine en répétant que la prospérité des états du sud dépend en grande partie de l’éducation de la population noire. — Soit ! elle nous l’a dit souvent déjà et nous ne doutons ni de sa sincérité, ni de ses bonnes intentions ; aussi eût-il été plus nouveau et plus intéressant de nous parler de la Floride, de nous initier aux mystères des hammocks, des savanes, des terres à pins, des everglades, où l’agriculture et l’industrie ont à faire de si belles conquêtes. Peut-être croit-elle naïvement que les deux chapitres intitulés de la vente des terrains et notre expérience en fait de récoltes suffisent à combler cette lacune. Le fait est qu’elle a préféré revenir à son éternelle apologie de la race nègre assaisonnée d’anecdotes comico-sentimentales sur Cudjo et Minnah, d’historiettes intimes dont ses chats sont les héros, de récits de pique-niques avec ses jeunes amies, de recettes de ménage, de nomenclatures sans fin où s’enchevêtrent toutes les fleurs et tous les feuillages dans un inextricable fouillis.


TH. BENTZON.



Histoire de la révolution de 1848, par M. Henri Gradis, 2 vol. in-8°, Paris 1872 ; Michel Lévy.


L’auteur de ce livre est avant tout un esprit modéré : il regarde la monarchie constitutionnelle comme le gouvernement qui convient le mieux à la France ; cependant, tout en ne dissimulant pas ses préférences, il reste impartial pour tous. Le gouvernement de février, dit-il, fut un gouvernement d’honnêtes gens ; il n’eut jamais recours à la violence, et fit pour le maintien de la paix en Europe des efforts dont il lui faut savoir gré. L’éloge est certes très mérité pour quelques-uns des hommes de 48 ; mais les événemens n’ont que trop prouvé que ceux qui déchaînent les tempêtes sont impuissans à les calmer. L’histoire de la révolution de février n’est en réalité qu’une lutte de la modération contre la violence, du bon sens public contre les utopies politiques et sociales d’une minorité aussi ardente, aussi ambitieuse de s’emparer du pouvoir pour elle seule qu’elle était incapable de l’exercer. Quand on lit le récit calme et sévère de M. Gradis, qui laisse toujours parler les faits, on est frappé d’un étonnement douloureux en voyant l’ascendant que les rhéteurs et les sophistes prennent sur la foule par des phrases sonores et vides, combien il est facile de nous duper par des promesses irréalisables, et avec quelle effrayante uniformité se reproduisent les mêmes enthousiasmes irréfléchis, les mêmes fautes et les mêmes malheurs.

Placés entre deux partis extrêmes, l’un qui s’attache obstinément au passé, l’autre qui veut tout détruire et tout renouveler, nous avons traversé depuis tantôt un siècle toutes les formes de gouvernement, nous les avons épuisées toutes, et à chaque nouveau changement politique, tout en croyant faire table rase du passé, nous lui empruntons ses plus mauvaises traditions. La montagne de 1848 n’a été que la contrefaçon puérile de la montagne de 1793, comme les deux empires ont été la contrefaçon de la monarchie de Louis XIV, frelatée de fausse démocratie ; la politique, qui est une science exacte, basée sur l’observation des hommes et des faits, la conciliation des intérêts et le respect des droits de chacun, a été transformée, par certaines écoles et certains partis, en une sorte d’empirisme aveugle qui sacrifie tout aux théories préconçues. Ce sont là des vérités qui ressortent à chaque page du livre de M. Gradis. Dès les premiers jours de la révolution de février, la partie modérée du gouvernement provisoire est débordée par les ultra-révolutionnaires. Les clubs, comme en 93, entrent en lutte avec l’assemblée légale, et marchent contre elle au 15 mai comme les sections au 13 vendémiaire. Les dernières couches sociales, pour lesquelles le mot de révolution est trop souvent synonyme de dévastation, mettent au pillage les châteaux de Neuilly et de Suresnes ; elles coupent des ponts, enlèvent les rails sur les chemins de fer du Nord, de l’Ouest et de Saint-Germain. Le gouvernement est réduit à placer les propriétés publiques et privées sous la sauvegarde de la république, et, comme les abstractions politiques ne peuvent rien contre les malfaiteurs, il est forcé d’envoyer des troupes pour réprimer les brigandages.

M. Victor Hugo, du haut de la tribune, constata, dans son discours du 20 juin 1848, la déplorable situation du pays : « plus de confiance, plus de crédit, plus de commerce, la demande a cessé, les débouchés se ferment, les faillites se multiplient, les loyers et les fermages ne se paient plus ; tout a fléchi à la fois. Les familles riches sont gênées, les familles aisées sont pauvres, les familles pauvres sont ruinées. » La France avait, il est vrai, pour se consoler, les bœufs aux cornes dorées, les vierges en robes blanches des fêtes de l’agriculture, les représentans en gilet à la Robespierre, le journal la Commune, le journal la Guillotine, les conférences du Luxembourg sur l’organisation du travail, et comme spécimen de cette organisation les ateliers nationaux et les ateliers égalitaires. Elle jugea qu’il lui fallait autre chose ; la dictature de l’empire sortit de l’anarchie néo-montagnarde, comme elle était sortie de l’anarchie du directoire, et la commune de 1871 à son tour sortit tout armée de la dictature de l’empire.

Nous arrêterons-nous enfin dans cette voie funeste, et verrons-nous s’accomplir la révolution de l’ordre, de la stabilité, du progrès calme et rationnel ? On est en droit de l’espérer, si nous avons la sagesse de secouer le joug des funestes doctrines du jacobinisme, qui ont perdu la première république, compromis la seconde, et qui menacent encore la troisième, car l’on peut dire des néo-terroristes ce que Napoléon disait des partisans quand même de l’ancienne monarchie : qu’ils n’ont rien appris ni rien oublié. Le livre de M. Gradis, depuis la première page jusqu’à la dernière, le prouve avec l’irréfutable autorité des faits.


CHARLES LOUANDRE.


C. BULOZ.