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Chronique de la quinzaine - 31 août 1873

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Chronique n° 993
31 août 1873


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août 1873.

La France est un bon pays, qu’on fait souvent parler comme on veut, à qui l’esprit de parti prête ses fanatismes, ses préjugés ou ses imaginations, et qui en définitive n’est ni aussi difficile à gouverner qu’on le dit, ni aussi facile à surprendre et à détourner de sa véritable voie qu’on le suppose. Cette société française, qu’on voit par instans si agitée, si troublée, si menacée en apparence, elle puise en elle-même, dans ses instincts, dans ses intérêts innombrables, dans sa raison intime, une certaine force d’équilibre qui l’aide encore à faire bonne contenance dans des crises où d’autres se perdraient.

Y a-t-il au monde un spectacle plus curieux que ce qui se passe depuis plus de deux années ? Voici une nation soumise à l’épreuve la plus extraordinaire, la plus imprévue. Elle est réduite en politique au plus strict nécessaire, à un provisoire toujours disputé, que chacun voudrait se hâter de clore, à la condition de le clore à son profit. M. Thiers disait un jour que le gouvernement définitif resterait aux plus sages. Les plus sages ne sont pas ceux qui font le plus de bruit. On n’en est pas précisément au règne de l’émulation de la sagesse entre les partis. En réalité, l’arène des compétitions est ouverte. Les uns s’efforcent de prouver à la France que république elle est, république elle doit rester, que c’est là sa vocation et son salut ; les autres lui démontrent qu’il n’y a que la monarchie traditionnelle ou constitutionnelle pour lui rendre la grandeur et la paix. Il en est même qui, profitant de la circonstance, lui proposent le rétablissement de l’empire tombé à Sedan. C’est le conflit de toutes les opinions et de toutes les prétentions qui se croient un droit égal à l’héritage ouvert dans un désastre. Cependant la France vit comme si rien n’était. Elle se relève par degrés des ruines de la guerre étrangère et de la guerre civile ; elle a trouvé dans les ressources accumulées par son travail de quoi payer la plus colossale indemnité, de façon à pouvoir aujourd’hui saluer l’heure prochaine où le dernier conditions aura quitté son dernier poste de Verdun. La France a prouvé ainsi au monde qu’elle était toujours vivante, sans s’inquiéter du régime qu’elle avait ou de ce que disaient les partis. Ce n’est pas tout : voici maintenant une péripétie nouvelle, un événement, qui, en simplifiant des antagonismes de dynasties, peut hâter la solution de la question de régime politique, et s’il est un fait démontré, c’est que le pays, sans être indifférent et insensible, ne s’est cru nullement à la veille d’être perdu. Il n’a visiblement ni parti-pris absolu ni répugnances invincibles. Il attend avec une certaine curiosité, peut-être même avec un certain étonnement ou avec quelque préoccupation, mais avec le sentiment d’une force des choses qui domine tout le monde, et en restant persuadé que malgré tout, quoi qu’il arrive, on ne peut rien, on ne fera rien pour lui imposer ce qu’il ne voudrait pas, ce qui répugnerait trop manifestement à ses idées, à ses instincts comme à ses intérêts. Le pays sent que dans les conditions actuelles de la société française, dans l’état des partis, au milieu de toutes les nécessités de prudence, de conciliation patriotique et libérale, qui parlent à tous les esprits, rien d’extrême n’est possible, que, si depuis la dernière entrevue de M. le comte de Chambord et de M. le comte de Paris il y a une question posée dans des termes plus pressans, plus pratiques, si l’on veut, la solution ne peut en aucun cas être l’œuvre d’une surprise ou d’un coup d’état.

La France sent cela, pourquoi se troublerait-elle alors ? Il y a un problème d’organisation publique qui se relève devant elle. La division même des opinions est une garantie contre toute violence, contre toute décision exclusive. Il y a de plus un gouvernement qui, placé en dehors de ces discussions, reste le gardien de la paix intérieure, assurant ainsi la liberté d’une résolution définitive. Voilà toute la situation.

Que sortira-t-il maintenant de ce travail, qui contient l’avenir prochain de la France ? Tout dépend évidemment de la manière dont on présentera ces délicats et redoutables problèmes. L’illusion des partis est de se figurer qu’ils décident tout avec des mots, avec des préjugés, avec des artifices ou des banalités de polémiques. Quand les républicains ont parlé de la dime, des droits féodaux, du bon plaisir, de la théocratie ou de l’inévitable billet de confession, ils croient avoir tout dit : la monarchie est jugée, la république est sauvée ! Quand certains monarchistes à leur tour sont allés ramasser les souvenirs des temps les plus néfastes, de 1793 ou de la commune, ils triomphent aussitôt ; la république, à leurs yeux, c’est le radicalisme, c’est le massacre et l’incendie, c’est tout ce qu’on voudra, la monarchie se relève comme le palladium de la France. Eh bien ! non, après ces évocations puériles ou sinistres, on n’est pas plus avancé, La question de la république ou de la monarchie est à la fois plus simple et plus profonde en même temps que plus pratique. Pour ceux qui depuis longtemps ont renoncé au culte dés formes, parce que toutes les formes ont menti, il s’agit de savoir quel est le gouvernement, de quelque nom qu’il se décore, qui peut le mieux aujourd’hui garantir la liberté, telle que l’entendent les sociétés modernes, et répondre aux nécessités laborieuses, douloureuses de la situation de la France dans le monde. Pourquoi s’est-on tourné de nouveau vers la monarchie ? Il y a eu sans doute plusieurs raisons, dont l’une, la plus élevée, la plus grave peut-être, est que la monarchie, par cela même qu’elle est censée avoir un caractère plus durable, permet plus de suite dans la politique extérieure d’une grande nation ; mais il y a eu certainement aussi une autre raison plus palpable, tirée de notre vie de tous les jours, c’est que depuis deux ans les républicains ; ont fait tout ce qu’ils ont pu pour rendre la république difficile.

Elle existait pourtant, cette république ; elle avait eu la fortune de trouver, pour la conduire à travers les écueils, un homme habile, expérimenté, fait pour rassurer tous les intérêts et les instincts conservateurs. On a prétendu qu’on avait voulu l’aider dans son œuvre, on l’a renversé d’un seul coup par les élections radicales de Paris et de Lyon. Les radicaux ont beau faire, pour eux la république c’est l’agitation indéfinie, la révolte incessante contre la loi, la propagande révolutionnaire sous toutes les formes, La propagande, on la met jusque dans les distributions de prix des écoles primaires, jusque dans des discours adressés à des enfans. Qu’on parcoure les dernières délibérations des conseils-généraux, partout où il [y a une tentative pour éluder la loi, une manifestation politique, une motion déguisée ou même directe d’hostilité contre le gouvernement ou contre l’assemblée, une discussion irritante, il y a là un radical, qu’on en soit sûr. Les radicaux ont une manière d’entendre la république, ils en font un fétiche qui est à eux et rien qu’à eux ; ils prononcent son nom avec recueillement et enthousiasme comme le royaliste le plus exalté prononce le nom du roi. La république est une façon de reine à eux, ils veulent avoir son portrait, et il y a un conseiller-général qui, ces jours derniers, a tenu absolument à faire voter des fonds pour un buste de la république. Se figure-t-on bien ce qu’il y a d’étrange dans cette idée de représenter sous les apparences d’une grosse femme coiffée d’un bonnet phrygien l’institution politique la plus impersonnelle, qui est le gouvernement du pays par le pays, l’application de la liberté sous toutes les formes ? Les républicains se moquent parfois des idolâtries monarchiques, ils ont des idolâtries bien plus singulières, bien plus ridicules, et, chose plus grave, ils prétendent faire de leur fétichisme une religion à laquelle tout le monde doit se soumettre, qui a ses emblèmes, ses rites et ses initiés, sans parler de ses pontifes. C’est avec ces puérilités et ces fanatismes alliés à l’esprit le plus exclusif qu’ils ont cru servir la république ; ils n’ont fait que la compromettre et la rendre suspecte en laissant croire que la liberté serait aussi peu en sûreté que l’ordre sous une république qui, un jour ou l’autre, par le hasard d’un vote d’irréflexion ou d’emportement, pourrait être gouvernée par eux.

Et maintenant on se tourne vers M. Thiers, on lui prépare des ovations ; on rappelle avec mélancolie le temps où il travaillait à établir la république. C’est quand M. Thiers était occupé de cette œuvre laborieuse et difficile, quand il mettait tous ses soins et son habileté ingénieuse à débarrasser la république de ce qui pouvait la faire redouler, à la rendre sérieuse, pratique et acceptable, c’est alors qu’il fallait l’aider, éviter tout au moins de lui créer des embarras en lui donnant un peu de cette sagesse qu’il demandait à tout le monde et particulièrement aux républicains, qui étaient les premiers intéressés à l’écouter. C’est alors qu’il fallait le soutenir sincèrement au lieu de lui dire par une élection ce qu’on lui a dit : comprenez-nous bien, nous vous soutiendrons dans l’assemblée contre nos ennemis communs, les réactionnaires, les monarchistes ; mais dans le pays, toutes les fois qu’une occasion se présentera, nous ferons de l’agitation, nous nous servirons même de votre nom pour vous créer une situation où vous ne pourrez plus tenir, où vous serez obligé de nous céder la place, à nous, les vrais maîtres de la république ! — On a réussi au moins sur un point. M. Thiers a été obligé de céder la place ; il est aujourd’hui en Suisse, il se promène sur le lac des Quatre-Cantons, il cause avec l’esprit qui l’accompagne en voyage comme partout, et pour sûr il n’a pas besoin que les journaux allemands lui prêtent de grossiers et ridicules propos, dont ils sont seuls capables. C’est la république qui a payé moralement les frais des campagnes radicales. Sans doute elle existe toujours, elle est le régime légal de la France ; seulement, au lieu d’être une institution qui, avec de la prudence, de la modération, pouvait être tout naturellement et pratiquement irrévocable, elle est repassée au rang des prétendans au règne définitif, et la monarchie de son côté a repris sa place parmi les combinaisons qui peuvent devenir une réalité ; elle a retrouvé des chances par la faute des républicains, et par cet acte qui s’est produit le 5 août à Frohsdorf, qui a scellé la paix dynastique par la reconstitution de la maison de Bourbon dans son unité. Avant le voyage de M. le comte de Paris à Frohsdorf, la monarchie était à peu près impossible ; après la visite du jeune prince, elle est redevenue possible, elle ne rencontre plus du moins cette première difficulté de la coexistence de deux dynasties ; il n’y a plus qu’une maison royale en face de la France. C’est là le résultat de l’entrevue de Frohsdorf, mais c’est encore le seul, il n’y a rien de plus. M. le comte de Paris, en s’effaçant habilement, a laissé à M. le comte de Chambord le soin et la responsabilité d’une décision qui peut simplifier la situation comme elle peut aussi fort bien la compliquer singulièrement, qui va d’ici à peu sans doute dire à la France si la monarchie est politiquement possible ou s’il n’y a rien de mieux à faire que de clore pour le moment cet éternel débat, de tourner tous ses efforts vers ce qui existe pour l’améliorer et le consolider par le concours de tous les hommes de bon sens et de bonne volonté qui mettent l’intérêt public au-dessus de leurs passions et de leurs préférences.

Oui, de toute façon il faut qu’on sache à quoi s’en tenir, et qu’une question de ce genre, à laquelle sont suspendues les destinées du pays, sorte du demi-jour des combinaisons et des négociations intimes. Quelles seront les conséquences de la dernière entrevue de Frohsdorf ? Quelles sont les pensées et les intentions de M. le comte de Chambord ? Qu’a rapporté de son voyage auprès du prince M. Lucien Brun, qui est un député légitimiste très prononcé et en même temps attaché aux idées parlementaires ? Au fond, ce serait une étrange illusion de croire que l’entrevue de Frohsdorf, en simplifiant la situation dynastique, a changé les conditions dans lesquelles la monarchie pourrait redevenir le régime politique de la France. Aujourd’hui comme hier, il n’y a qu’une monarchie possible, c’est la monarchie constitutionnelle et même suffisamment libérale, parce que seule elle est une garantie pour le pays et peut donner satisfaction à tous les intérêts de liberté ou de stabilité, parce que seule elle répond à tout cet ensemble de faits et d’idées qui résument désormais la vie nationale. Que la monarchie ait son passé » qu’elle se lie à l’histoire de France et qu’elle puise dans ses traditions le titre le plus sérieux, oui, assurément elle est une institution historique, et c’est là sa force, c’est ce qui en fait un pouvoir ayant du premier coup ce que les gouvernemens n’acquièrent qu’à la longue et par bien des efforts, l’honneur et la considération devant le monde ; mais en même temps, il ne faut pas l’oublier, il y a toute cette société moderne qui s’est formée dans l’enfantement le plus laborieux, qui depuis quatre-vingts ans s’est créé à elle-même ses traditions, qui a désormais ses droits, ses intérêts, ses idées, ses libertés, son drapeau. Si entre ces élémens divers il n’y a point un traité de paix, un contrat d’union rapprochant ces forces et les rassemblant en faisceau pour les faire concourir ensemble au libre et pacifique développement du pays, si on commence par une sorte de désaccord moral organisé, où est la moindre garantie de durée pour tout ce qu’on peut faire ? Vous prétendez promettre la stabilité, c’est le bienfait de la monarchie, et vous commencez par déposer dans votre œuvre des germes d’inévitables conflits, une cause incessante de guerre et de destruction ! Mais c’est là imposer des conditions à la royauté, dit-on gravement. Et quand cela serait ? Où donc y a-t-il au monde une puissance dispensée de se plier aux nécessités du temps ? Les conditions, elles sont dans la nature des choses, dans l’état social et moral d’un pays : il n’y a aucune humiliation à les subir, il n’y a que de la raison et de la prévoyance à les reconnaître et à s’y conformer. Est-ce que la reine d’Angleterre se sent humiliée parce que son pouvoir est enfermé dans d’étroites limites ? Est-ce que l’empereur d’Autriche lui-même s’est senti abaissé le jour où il a reconnu les droits de la Hongrie et où il s’est soumis à toutes les conditions du régime constitutionnel dans le reste de l’empire ? Prétendre qu’on est un principe, qu’on reste dans sa sphère immuable et inflexible, qu’on ne peut pactiser avec ce qu’on regarde comme « la cause du désarroi de la France, » c’est-à-dire avec tout ce qui vit depuis quatre-vingts ans, ce serait une sorte d’abdication. Nous nous souvenons involontairement de ce mot qui est de Schiller, si nous ne nous trompons, sur celui qui avait placé sa barque si haut, au sommet d’un promontoire, que la mer montante ne vint jamais la reprendre. C’est une situation commode pour l’observation ; c’est peut-être aussi la politique d’un navigateur peu pressé de tenter la mer.

Il faut renoncer à toute action sérieuse sur son pays ou être de son temps. Croit-on travailler d’une manière bien efficace au rétablissement de la monarchie en la représentant comme un pouvoir de délégation divine destiné à venir sur la terre de France, le drapeau blanc d’une main, la bannière du sacré-cœur de l’autre main, pour effacer toutes les iniquités, pour remettre partout l’ordre troublé par la révolution ? Il y a un monde en vérité où l’on se fait une étrange idée de cette monarchie redevenue possible. Ce n’est plus même la vieille royauté avec son esprit français assez libre et son indépendance vis-à-vis de l’église ; c’est une royauté d’une nouvelle espèce, abstraite et mystique. On fait de la politique avec des visions et des miracles. M. de Charette l’a dit l’autre jour dans une réunion bretonne ; il a eu la certitude de la régénération de la France au mois de juin à Paray-le-Monial ! La dernière entrevue de Frohsdorf est le fruit de l’intercession de saint Louis auprès de Dieu. « Il faudrait être aveugle, assure-t-il, pour ne pas constater un rapport intime entre les événemens qui se déroulent et les prières publiques, qu’elles se traduisent par un vote de l’assemblée ou par ces innombrables pèlerinages qui sont l’écho des inspirations catholiques de la France, » Et tout cela finit par un toast au pontife-roi, au « prisonnier du Vatican, » à celui qui représente par excellence le principe de la légitimité, « nos idées religieuses et leurs conséquences politiques. » Ce qu’il y a dans tout cela, c’est une royauté fondée sur une réaction à outrance contre l’esprit moderne et commençant par une croisade pour le rétablissement du pouvoir temporel du pape ; mais ne voit-on pas que ce serait tout simplement tenter une œuvre de géant, qu’on ne tendrait à rien moins qu’à un déplacement violent de toute l’assiette morale et sociale de la France ? On y succomberait avant d’avoir commencé sérieusement, au premier pas. Sûrement, rien qu’à parler ainsi, on ne fait pas les affaires de la monarchie, car ce que la France redoute le plus, c’est une révolution nouvelle, et ce qu’on lui propose, c’est une révolution, la plus redoutable, la plus impossible de toutes les révolutions. Si c’est là ce qu’on veut, ce qu’on rêve, il faut le dire, et pour l’honneur comme pour le bien de tous il faut même se hâter de dissiper des incertitudes qui ne profitent à rien ni à personne. La question, à nos yeux, reste aussi simple que possible, La monarchie constitutionnelle est une combinaison où la France peut espérer trouver de sérieux avantages. Si ce n’est pas là ce qu’on lui offre, ce n’est pas la peine de se jeter une fois de plus dans l’inconnu, il faut en prendre son parti. Un député intelligent, M. Germain, a dit récemment le mot en ouvrant le conseil-général du département de l’Ain : si le pays avait à se prononcer entre le drapeau blanc et le drapeau de Magenta, son choix serait bientôt fait.

Qu’on ne s’y trompe pas d’ailleurs, la question tranchée au fond par le sentiment public se pose exactement dans les mêmes termes pour l’assemblée, où il ne se trouverait pas sûrement une majorité pour sanctionner une abdication de la France, et pour le gouvernement, qui ne peut être disposé en aucune façon à favoriser des aventures. Sans doute la situation du gouvernement ne laisse pas d’être assez délicate au milieu de tout ce mouvement, qui l’a peut-être un peu surpris lui-même, qu’il ne peut ignorer et auquel il ne peut se mêler. Ce qu’il a de mieux à faire est de ne rien engager, de se tenir dans cette réserve politique dont le dernier discours de M. le duc de Broglie au conseil-général de l’Eure est l’expression étudiée, nuancée et savante. Que dit après tout ce discours ? Une majorité, formée d’élémens divers, s’est constituée pour assurer la prééminence des principes conservateurs. Le gouvernement, tel qu’il existe depuis le 24 mai, est le représentant de cette alliance ; c’est son devoir de rester fidèle jusqu’au bout à la politique conservatrice dont il est le mandataire et l’exécuteur. Plus tard, quand l’assemblée à sa rentrée se trouvera en présence des problèmes constitutionnels qu’on ne peut plus écarter, c’est à elle de les « résoudre dans un sentiment de concorde, en faisant taire les prétentions et les prédilections personnelles pour ne tenir compte que des périls et ne songer qu’au salut de la société… » On pourra lire ce qu’on voudra dans ces paroles, en définitive rien n’est compromis, et l’essentiel est en effet que la situation demeure intacte, qu’elle ne soit point altérée ou dénaturée par des imprudences ou de fausses démarches, de telle façon en un mot qu’on n’ait point risqué d’avance la sécurité qu’on possède pour des combinaisons qui s’évanouiraient au dernier moment. Quel que soit le résultat, que cette crise intime se dénoue par le rétablissement d’une monarchie constitutionnelle ou par l’organisation de la république avec les lois présentées par M. Thiers, rappelées récemment encore par M. le duc de Broglie, il y aura toujours un intérêt national de premier ordre à sauvegarder dans tout ce qu’on fera, un intérêt dont on doit se préoccuper sans cesse. Cet intérêt, c’est celui de notre politique extérieure, de notre situation parmi les peuples. Qu’on ne l’oublie pas, il faut à tout prix qu’il y ait dans nos institutions une force restant la garantie d’une certaine suite dans la direction de notre tique, car enfin nous ne sommes pas seuls dans le monde, nous avons à compter avec des alliés, si nous voulons en retrouver, et sans doute aussi avec des adversaires qui ne désarment pas facilement. Pendant que nous nous agitons ici à la recherche du meilleur des gouvernemens, M. de Bismarck ne dédaigne peut-être pas de s’employer à nous créer des embarras. A-t-il songé, comme on le dit, à faire revivre une candidature Hohenzollern à Madrid ? S’est-il donné du mouvement, comme on l’assure, pour attirer le roi Victor-Emmanuel à Berlin et faire croire à une alliance définitive de l’Allemagne et de l’Italie ? M. de Bismarck a bien pu songer à profiter des circonstances, des déclamations auxquelles on se livre trop souvent parmi nous au sujet de Rome pour essayer d’entraîner l’Italie dans une politique d’hostilité ou de menace contre la France. Le gouvernement italien ne peut se laisser tromper sur la valeur de ces avances, pas plus qu’il ne peut croire sérieusement à un conflit dont la France prendrait l’initiative. Toujours est-il que ces symptômes sont faits pour nous éclairer et pour nous servir de frein au moment où nous pourrions nous laisser aller à compromettre les intérêts supérieurs du pays dans de mesquines et stériles luttes de partis.

Les réconciliations et les rapprochemens sont de saison. Après la guerre, la paix ; après les coups de canon et les disputes à main armée pour la conquête des provinces, les visites princières. Le temps d’ailleurs guérit tout et finit par émousser les ressentimens. Les faits sont accomplis, pourquoi revenir toujours sur le passé ? C’est du moins l’avis des vainqueurs. L’Allemagne n’en veut pas au Danemark ; elle vient de le montrer par le récent voyage du prince impérial de Prusse à Copenhague.

Depuis huit ans déjà, il est vrai, le Danemark en est toujours au même point dans ses relations avec le cabinet de Berlin, c’est-à-dire qu’il n’a pu arriver à obtenir l’exécution de l’article 5 du traité de Prague ; il ne cesse de revendiquer les districts du nord du Slesvig, qu’on ne veut pas lui rendre. Que veut-on faire de ces districts ? Quand et comment se propose-t-on d’exécuter ce malheureux article 5 des conventions de Prague ? M. de Bismarck y pense quand il a le temps, en homme qui ne voit pas là une affaire d’importance, qui ne se gêne pas et qui au besoin, lorsqu’il le croit nécessaire, sait amuser son monde en manifestant hs intentions les plus conciliantes, sans aller au-delà des intentions, bien entendu. Il y a quelques mois, rencontrant à Berlin, dans une réunion du monde officiel, M. Kryger, député du Slesvig au Reichslag allemand, il allait à lui et il s’abandonnait familièrement à une conversation assez singulière. Le chancelier prussien se montrait tout à fait bon prince ; il convenait de tout, il reconnaissait qu’on avait des torts à racheter envers le Danemark, il laissait entrevoir les dispositions les plus favorables, si bien que M. Kryger se retirait aussi étonné que satisfait. M. Kryger s’est empressé peu après de raconter à ses électeurs dans un meeting la conversation qu’il avait eue à Berlin, M. de Bismarck, en se laissant aller à ces effusions, voulait-il tout simplement éblouir son interlocuteur ? Avait-il quelque raison particulière de laisser espérer une solution propre à contenter les populations du Slesvig et le Danemark ? Toujours est-il que rien n’est venu, rien n’a été fait jusqu’ici ; mais le prince Frédéric-Guillaume est parti récemment pour son tour de Scandinavie, et, passant par la Suède, il est allé faire sa visite à la cour danoise, où il s’est rencontré avec le grand-duc héritier de Russie.

La présence du prince de Prusse à la petite cour de Danemark était certes de nature à réveiller d’assez cuisans souvenirs. On a jeté un voile sur le passé. Le prince allemand, que l’héritier de la couronne de Danemark était allé chercher à Malmoë, a été accueilli avec une politesse digne et simple à la résidence royale d’été de Fredensborg. On lui a fait les honneurs du brave et honnête pays dont il était l’hôte, on lui a même fait la galanterie de l’ordre de l’Éléphant, et à cette hospitalité généreusement gracieuse il a répondu à son tour en portant un toast, dans un dîner de cour, à la famille royale danoise, en exprimant l’espoir du rétablissement des bons rapports entre le Danemark et l’Allemagne. Partout où le prince prussien a paru en public, l’attitude de la population paraît avoir été courtoise, mais silencieuse. Que de bons rapports puissent se rétablir entre le Danemark et l’Allemagne, c’est après tout assez facile. Sans doute il y a des conséquences de la guerre de 1864 ! qui ne peuvent pas s’effacer ; l’Allemagne du moins pourrait se montrer équitable dans l’interprétation et dans l’exécution d’un traité qu’elle a imposé, qu’elle a signé d’une main victorieuse. Elle a pris ce qu’elle a voulu ; qu’elle respecte le reste, qu’elle ne retienne pas des populations attachées par leurs vœux et par leurs intérêts au petit royaume du nord. Jusqu’ici, c’est le cabinet de Copenhague qui fait tous les frais de modération et de conciliation ; il vient de le prouver encore en consentant à livrer à la Prusse les archives slesvigoholsteinoises, dont il n’avait pas voulu encore se dessaisir. Si c’est là tout ce qui doit résulter de la visite du prince Frédéric-Guillaume et des démonstrations de M. de Bismarck, la nation danoise, qui n’en est plus à savoir ce que c’est que la rapacité germanique, qui l’a trop éprouvée, saura désormais, à n’en pouvoir plus douter, ce que c’est que la politesse allemande. Elle saura que les visites princières ne guérissent pas les blessures nationales, qu’après les politesses de cour les ambitions comme les intérêts restent les mêmes, et que ceux qui ont pris le Slesvig peuvent bien aussi menacer le Jutland.

Connaissez-vous le pays où la guerre civile et l’insurrection fleurissent comme les orangers ? C’est cette malheureuse Espagne, où depuis plus de six mois se déroule un drame compliqué, fantasque, insensé, dont on ne peut plus même prévoir l’issue, tant il y a d’impuissance dans cette confusion mêlée de meurtres et d’incendies. M. Castelar, qui vient d’être élu président des certes, a fait ces jours derniers sa centième harangue pour répéter qu’il faut sauver la république par le maintien de l’intégrité nationale, par l’ordre, par le rétablissement de la discipline dans l’armée, et il a couronné son discours en redisant une fois de plus son hymne à la république fédérale, qui seule, prétend-il, peut empêcher la dictature, fille de l’anarchie ; mais c’est là la question. Cette république fédérale, c’est ce qu’ont prétendu faire tous les insurgés de Valence, d’Alcoy, de Murcie, de Carthagène, de Séville, de Cadix, et c’est précisément cette idée fédéraliste qui a précipité l’anarchie où l’Espagne se débat aujourd’hui, d’où ne peuvent la tirer des cortès qui comptent beaucoup de complices des insurrections, un gouvernement toujours réduit à flotter entre une majorité incohérente et une minorité factieuse. Le difficile est désormais de refaire un gouvernement et surtout de le refaire avec les idées qui ont servi à le décomposer. Pour le moment, on est assez occupé à Madrid de savoir si les cortès consentiront à s’ajourner au mois d’octobre, et si avant de se séparer elles voudront accorder au pouvoir exécutif la suspension des garanties individuelles, c’est-à-dire cette dictature que M. Castelar laisse entrevoir comme une menace. Cette république espagnole en est là, elle ne procède pas autrement que tous les pouvoirs qui l’ont précédée ; seulement cette dictature elle-même, fût-elle votée, donnerait-elle au gouvernement tout ce qui lui manque, une armée dont on a tant de peine à retrouver les lambeaux, l’argent qu’il cherche partout et qu’il ne trouve pas, une administration capable de rassurer un peu le pays ?

Sans doute, même dans les conditions de détresse où est l’Espagne, il y a un degré d’anarchie qui révolte le plus simple bon sens et qui donne à un gouvernement une apparence de force momentanée. Les excès qui ont été commis depuis deux mois ont eu ce résultat : le ministère qui existe à Madrid en a profité jusqu’à un certain point ; quelques chefs militaires se sont rencontrés qui ont pu rallier un noyau de troupes pour marcher sur les foyers principaux d’insurrection. Le général Pavia a repris Séville, Cadix, Grenade, — le général Martinez Campes a reconquis Valence à coups de canon, il est entré à Murcie ; mais ce sont là des actes de guerre partiels d’un effet limité, ce n’est pas le rétablissement de l’ordre. Là où paraissent ces soldats qui retrouvent par degrés un peu d’esprit militaire, un peu de discipline sous la main de leurs chefs, ils contiennent les passions de révolte ; là où ils ne sont pas, tout est anarchie. Les campagnes de l’Andalousie sont livrées à la dévastation. Dans les environs de Séville, de Cadix, de Xérès, les incendies se multiplient d’une façon menaçante. Autour de Cordoue, il y a eu dans un mois trente propriétés incendiées, si bien que la municipalité a fini par promettre une prime à qui découvrirait les coupables. Le travail l’industrie, tout est suspendu. D’un autre côté, ces chefs militaires qui ont accepté un commandement pour aller combattre les insurrections du sud, et qui commencent à se sentir un peu plus sûrs de leurs troupes, ne semblent pas d’humeur à tout supporter. Ils demandent si on veut pacifier sérieusement l’Andalousie, ou bien si on les envoie au feu pour négocier aussitôt avec les « intransigens, » pour ménager ou amnistier ceux qui tuent leurs soldats. Le général Pavia s’est fait, il y a peu de jours, une affaire avec le gouvernement, parce qu’il voulait rentrer militairement à Malaga ; on le lui a refusé, et il s’est fâché ; on a fini par lui donner une demi-satisfaction qui n’aboutit à rien. Entre les généraux et le gouvernement, les conflits de ce genre sont inévitables. En attendant, le plus pressé est d’en finir avec l’insurrection, qu’il faut maintenant aller attaquer dans son dernier foyer, à Carthagène, où elle s’est retranchée.

Là le fédéralisme s’épanouit librement. On ne fait plus rien, et tout le monde gouverne. Il y a un général en chef, qui est Contreras, une junte de salut public, qui émet du papier-monnaie, un cabinet complet avec ministres des finances, de l’intérieur, des affaires étrangères et même des colonies ! C’est le modèle de l’Espagne fédéralisée. Un journal anglais décrivait récemment le spectacle fantastique et comique de cette forteresse de premier rang « tombée par hasard au pouvoir d’une réunion d’orateurs de clubs, d’officiers, d’ouvriers, sans la moindre notion de ce qu’il faut pour gouverner, et soutenus par des marins qui ne savent pas naviguer, des soldats qui ne voudraient pas se battre, et des artilleurs qui ne savent pas pointer un canon. » Malgré tout, ces étranges défenseurs de la république fédérale semblent disposés à la résistance, et comme la place est forte, munie d’une nombreuse artillerie, approvisionnée de vivres, il peut n’être pas facile de la prendre, à moins que la défection ne se mette parmi les insurgés. Le général Martinez Campos est chargé de l’attaque de Carthagène, il est maintenant devant la place. Malheureusement il a dû attendre les renforts, les moyens d’action qu’on lui a promis, et d’un autre côté on ne paraît guère en mesure de seconder l’opération par la mer, par un blocus du port. Le gouvernement n’a pu obtenir des marines étrangères la restitution des frégates enlevées dès le début aux insurgés par le capitaine allemand Werner, et d’ailleurs il n’a plus ni équipages ni officiers pour armer les navires qui lui restent. La flotte de l’Espagne est aussi désorganisée que son armée de terre. La question est de savoir si le canon de Martinez Campos suffira pour déconcerter les insurgés de Carthagène et pour rendre un peu de courage à la masse de la population, qui ne demande que la paix. De ce côté, on peut espérer abattre sans trop de retard l’insurrection armée ; seulement rien ne sera résolu, si le lendemain le gouvernement laisse l’agitation et la confusion se prolonger sous un drapeau prétendu pacifique. Ce sera une insurrection ajournée, voilà tout.

Quant à la guerre qui se poursuit dans le nord, c’est là toujours évidemment la plus grosse difficulté pour l’Espagne. Le fait est que les troupes du gouvernement sont à peu près hors d’état de tenir leurs postes dans l’intérieur des provinces basques et de la Navarre, elles sont réduites à se retirer dans les villes, et même elles semblent maintenant serrées d’assez près à Bilbao. Le général Sanchez Bregua, qui commande dans ces régions, ne paraît pas beaucoup plus heureux dans ses opérations et ses marches que son prédécesseur le général Nouvilaz. L’impuissance de l’armée régulière a laissé toute liberté aux carlistes, qui comptent maintenant plus de 20,000 hommes sous les armes, et qui viennent d’obtenir un nouveau succès en s’emparant ces jours derniers de la petite ville d’Estella, assez avancée dans la Navarre. La ville s’est rendue au prétendant don Carlos lui-même. À vrai dire, les carlistes occupent à peu près complètement le pays ; ils ont des positions fortement retranchées qui leur assurent la possession de la frontière, où ils ont leurs dépôts d’armes, de munitions, d’approvisionnemens, et d’où il sera désormais difficile de les déloger. Ils établissent partout une sorte d’administration, des municipalités, et depuis l’entrée de « sa majesté le roi Charles VII » ils ont même un journal officiel, le Cuartel real. Les carlistes avancent lentement, il est vrai, ils ne sont ni appelés ni soutenus par le sentiment populaire ; ils s’étendent et se développent néanmoins, ils se rapprochent de l’Èbre, et sur certains points ils le dépassent. Du côté de Valence, ils se montrent à Castellon de la Plana, et la contrée montagneuse de Masztrazgo est si bien à eux que pas un soldat de la réserve n’a répondu à l’appel du gouvernement. Ils ont paru devant Morella, l’ancienne citadelle de Cabrera, Du côté de la Vieille-Castille, la bande de Velasco menace la ligne de Madrid à Santander, la seule par laquelle on puisse maintenant communiquer avec Bilbao et Saint-Sébastien, de telle sorte que d’un jour à l’autre les rapports entre le centre de l’Espagne et la France pourraient être coupés. Ils sont déjà suspendus par le chemin de fer du nord aboutissant à Irun ; ils viennent d’être interrompus en Catalogne dans la direction de Perpignan. Maintenir ou rétablir ces communications, c’est presque impossible aujourd’hui pour le gouvernement de Madrid, au moins tant qu’on n’aura pas de forces nouvelles à envoyer dans le nord.

Ces forces, on s’occupe, dit-on, de les constituer, le général Turon a été expédié en Aragon avec cette mission, et lorsqu’on aura réussi à pacifier l’Andalousie, on aura des troupes qu’on pourra employer contre les carlistes ; mais c’est toujours tourner dans le même cercle. Si on dégage trop vite l’Andalousie, on ne tardera pas à voir éclater des soulèvemens nouveaux, et dans tous les cas, en présence du développement des forces carlistes, c’(st désormais toute une campagne à entreprendre. Pour ouvrir cette campagne, de simples renforts ne suffisent plus, il faut une armée véritable, qu’on est bien loin d’avoir, et pour soutenir, pour nourrir et payer cette armée, il faut de l’argent, qu’on a encore moins. Il faut enfin un gouvernement capable d’inspirer de la confiance au pays, de réveiller en lui le sentiment de la sécurité, en lui offrant des garanties d’aptitude et de modération. M. Castelar a beau épuiser son éloquence à faire appel aux partis libéraux, tous également menacés par le carlisme, cela ne sert à rien tant qu’on n’a rien de mieux à offrir à ces partis libéraux que cette « république fédérale, » qui représente pour l’Espagne une menace de dissolution. Les carlistes ne peuvent demander rien de mieux pour leur cause que le maintien obstiné de la prétendue république fédérale ; avec elle et par elle, ils gardent toutes les chances qu’ils peuvent avoir. Là, comme partout, le fanatisme républicain fait les affaires de la dictature et de l’absolutisme. C’est M. Gastelar lui-même qui a dit l’autre jour le dernier mot de l’expérience désastreuse à laquelle il s’associe : « entre l’anarchie et la dictature, la société n’hésite jamais ! »

ch. de mazade.

ESSAIS ET NOTICES.

LES CONTES POPULAIRES DE LA RUSSIE.
Russian Folk Tales, by W. R. S. Ealston. London, Smith, Elder and C°, 1873.

La destinée de la littérature populaire n’est pas sans analogie avec celle d’une de ses héroïnes favorites, Cendrillon, la sœur cadette longtemps méprisée, confinée au foyer paternel, puis un jour, par un soudain retour de fortune, offerte aux hommages d’une cour brillante, élevée au rang suprême de la royauté. Pendant des siècles, le conte populaire est resté relégué au sein des classes rustiques, ignoré et dédaigné par celles qui se croyaient plus cultivées. Cependant il a pénétré dans la littérature sous plus d’un déguisement, grâce à la complicité de quelque bel esprit curieux et sceptique, Perrault par exemple. Toutefois ces ornemens empruntés, qui ont fait le succès de Peau d’âne ou de Barbe-Bleue, ne sont point du goût de la science moderne : elle les rejette avec indignation ; elle recherche les textes dans toute la pureté, la nudité primitive, elle introduit l’Ogre et le Petit-Poucet, fort surpris d’un tel honneur, dans le grave conseil où se discutent les problèmes de la mythologie indo-européenne et de la littérature comparée. À vrai dire, on n’est pas encore absolument d’accord sur la façon de comprendre ces fantaisies tour à tour naïves, bizarres, sublimes, parfois même, avouons-le, complétement inintelligibles. Tandis que les uns y voient l’exposition des phénomènes cosmiques et trouvent dans Barbe-Bleue la trace d’un « mythe solaire, » les autres y cherchent simplement des allégories morales ou des traditions historiques ; mais, avant d’entrer dans ces questions abstruses que soulève l’interprétation des contes, il faut s’inquiéter d’en établir le texte exact, d’en collationner les variantes, de noter les élémens indigènes et étrangers qui les ont constitués. C’est là une tâche difficile, dangereuse même, car dans certains pays, en Russie par exemple, il n’est pas toujours commode, il est quelquefois malsain et mortel d’aller étudier au foyer du paysan la littérature populaire.

Pendant longtemps, on s’est contenté d’étudier les contes populaires de la Russie sous la forme incorrecte que leur avaient donnée les entrepreneurs de librairie à bon marché, les vendeurs de livres imprimés sur papier de tilleul (lubochnuya knigy). Ces publications ont obtenu et gardent encore une vogue considérable ; mais les littérateurs de bas étage qui les ont compilées ont moins songé à la pureté des textes, à la collation des variantes, qu’à l’intérêt dramatique du récit. Sur des thèmes nationaux, ils ont brodé des ornemens étrangers, ils ont emprunté plus d’un conte à l’Allemagne, à la France, à l’Italie, et l’on ne peut guère se fier à eux pour connaître les traditions originales du peuple russe. On s’exposerait à de lourdes erreurs en signalant des rapprochemens intimes entre deux textes dont l’un ne serait guère que la traduction de l’autre. Ainsi on ne saurait aujourd’hui attacher un sérieux intérêt aux Contes russes (Russische Volksmærchen) publiés en 1831 à Leipzig par Dietrich. A l’époque où ce recueil parut, il n’existait pas encore d’édition critique des textes originaux. Ce n’est que depuis une quinzaine d’années qu’on s’est occupé sérieusement de les recueillir. On a vu paraître successivement la collection d’Afanasîef, qui ne compte pas moins de huit volumes, celles de Kudyakov et de Tchoudinsky. Un savant de la Petite-Russie, M. Roudchenko, a édité deux volumes de contes de cette région, recueil fort précieux, mais malheureusement difficile à consulter, même pour les Russes, car le dialecte dans lequel il est écrit réclame un vocabulaire spécial qui n’existe point encore, et que le gouvernement de Saint-Pétersbourg se soucie peu de voir mis au jour. Sauf dans quelques recueils allemands, on n’a guère tiré parti en Occident des richesses accumulées dans ces diverses publications. Un écrivain anglais, M. Ralston, est le premier qui les ait mises à profit dans son ouvrage sur les Chants populaires de la Russie[1].

Aujourd’hui M. Ralston s’attaque directement aux contes russes, dont ses études antérieures lui ont facilité l’accès et l’intelligence. M. Ralston lit avec aisance des textes qui ne sont pas toujours aisés à entendre ; il connaît les interprétations et les commentaires auxquels ils ont donné lieu. Il a des notions approfondies sur les contes populaires dans les littératures indienne, germanique, Scandinave, et dans les littératures slaves, en tant du moins qu’elles lui sont accessibles par des traductions. Grâce aux renseignemens techniques, aux nombreuses références qu’il fournit, le nouvel ouvrage de M. Ralston est de nature à intéresser vivement les ethnographes et les mythologues de profession ; grâce aux détails pittoresques, à la saveur et à l’étrangeté des récits que l’auteur traduit ou analyse, il charme ceux qui, comme le fabuliste, trouvent « un plaisir extrême » à s’entendre conter Peau d’âne, sans s’inquiéter de savoir si l’aimable héroïne a quelque rapport avec le soleil, et si les Védas ont une part quelconque à revendiquer de ses aventures. M. Ralston n’a pas traduit moins de cinquante et un récits, et, sans négliger les problèmes qu’ils soulèvent, il en réserve le plus souvent la discussion à des travaux ultérieurs. Il choisit de préférence ceux qui peuvent nous donner une idée de la vie et des mœurs du paysan russe. Ce sont les plus rares. Le merveilleux intéresse surtout l’imagination du moujik; il se plaît à s’égarer dans des régions idéales peuplées de rois, de princesses et de monstres fantasques qui n’ont rien à démêler avec la vie sociale et économique. Il serait difficile de trouver dans ces récits des détails propres à nous éclairer sur les rapports du paysan et du seigneur à l’époque du servage; en revanche, on y peut noter en maint endroit les traits distinctifs de la terre russe, le pittoresque spécial des vastes landes, des forêts murmurantes, des étangs silencieux, des izbas noires où la famille se groupe autour du poêle immense. « Ça sent la chair fraîche! » s’écrie l’ogre de Perrault; «ça sent la Russie, » disent souvent les monstres ou les mauvais génies des contes populaires. Ces paroles pourraient servir d’épigraphe au volume de M. Ralston.

Il y a là un parfum local, une saveur de terroir qui surprend agréablement le lecteur peu familier avec ce monde ignoré. Dans un chapitre préliminaire, l’auteur a groupé les contes qui lui paraissent caractériser le mieux la vie intime du peuple russe; ensuite il passe successivement en revue les contes mythologiques, les histoires de sorcellerie et de revenans, comme les légendes pieuses. Il a laissé de côté les récits où les animaux jouent le principal rôle, trouvant qu’il n’avait plus rien à dire après M. de Gubernatis. Ce n’est pas un mince honneur pour l’écrivain italien que cet hommage venant d’un juge compétent comme l’est M. Ralston. Sans chercher plus que ne l’a fait l’auteur anglais à démêler les élémens indo-européens ou exotiques qui entrent dans la trame des contes populaires, on voudrait relever ici quelques détails qui semblent particuliers aux contes russes, mettre en lumière quelques personnages qui jouent dans ces drames naïfs le rôle principal, et qui ne se rencontrent pas sous les mêmes traits dans les récits d’autres nations européennes.

Les incarnations du mal sont fréquentes dans les contes russes. Le peuple qui a beaucoup souffert soit des Tartares, soit des souverains et des nobles, soit des rigueurs d’un âpre climat, s’est plu évidemment à multiplier les formes de la misère : elle finit sans doute en général par être vaincue, mais au prix de quelles épreuves et de quels combats ! Les êtres malfaisans revêtent tour à tour l’un ou l’autre sexe. L’un des plus redoutables est la sorcière nommée baba-yaga. Elle a des liens de parenté avec les ogresses et les lamies de notre monde classique. C’est une vieille, grande, maigre, aux cheveux épars; elle demeure dans une hutte perchée « sur un pied de poule. » C’est dans cette espèce de colombier qu’elle repose la nuit; son long nez passe à travers le toit de ce réduit, qui se dresse sur la lisière d’une forêt. La porte est tournée vers la forêt; mais certaines paroles magiques ont la vertu de faire pivoter la hutte sur son support. Parfois la yaga-baba loge dans une maison ordinaire au milieu d’un enclos; les murs de cet enclos sont faits d’ossemens humains. Sa manière de voyager n’est pas moins singulière que son habitation; elle monte dans un mortier qu’elle met en mouvement avec un pilon; elle efface avec un balai les empreintes que ce véhicule laisse sur le sol. La nuit et le jour sont à ses ordres, et tout le monde animal lui obéit. C’est le plus effroyable croquemitaine des contes russes. Une mauvaise marâtre lui envoie sa belle-fille pour qu’elle la fasse périr; mais la jeune fille reçoit d’un génie bienveillant, le chat de la sorcière, des conseils qui lui permettent d’échapper à tous les pièges, et des talismans qui la protègent dans sa fuite. La yaga-baba poursuit sa victime; une course formidable s’engage, le mortier bondit, dévore l’espace, la jeune fille jette derrière elle une serviette magique qui se change en un large fleuve. La yaga-baba retourne chez elle frémissante de rage; elle ramène ses troupeaux de bœufs, leur fait boire la rivière et poursuit son chemin. La jeune fille jette son peigne à terre, une forêt touffue s’élève à l’instant; la sorcière s’arrête, et la victime est sauvée.

Tantôt la baba-yaga se plaît à tuer les gens pour les dévorer, tantôt, comme la Méduse antique, elle pétrifie ses ennemis. Le plus souvent elle vit solitaire; mais dans certains récits elle a des filles qu’elle marie et dont elle veut tuer les jeunes époux; prévenus à temps, ils troquent leurs vêtemens contre ceux de leurs femmes, qui périssent à leur place. Quelquefois la baba-yaga renvoie avec des présens les privilégiés qu’elle a daigné épargner. Il est à remarquer que ce personnage bizarre ne figure point dans les récits de la Petite-Russie, tandis qu’on le retrouve sous des formes moins horribles en Bohême et en Pologne. C’est là un curieux argument contre la théorie qui veut isoler la Grande-Russie du monde slave pour la rejeter à tout prix dans le monde touranien. Sans beaucoup de hardiesse, on peut voir dans la baba-yaga la personnification du vent impétueux qui sévit dans les plaines immenses, efface avec son souffle la trace des pas humains et s’arrête comme épuisé à la lisière des grands bois, dont il ne peut entamer les profondeurs. Au témoignage d’un savant mythologue tchèque, M. Erben, la baba-yaga s’appelle parfois la yaga-bura (la tempête)[2]. Dans la Russie méridionale, elle cède la place à la viedma, qui se rapproche plus des types fantastiques que nous connaissons.

Le compère de la baba-yaga, c’est Kochtcheï l’immortel. Kochtcheï paraît venir du mot russe kost, qui signifie os; il indique soit la maigreur de cet être malfaisant, soit la vertu qu’il a de dessécher ou de pétrifier ses victimes. Dans une histoire qui rappelle par certains côtés notre Barbe-Bleue, la princesse Maria Morevna part pour la guerre, et laisse à son mari les clés du palais en lui recommandant surtout de ne point pénétrer dans certain cabinet mystérieux. Naturellement le prince s’empresse d’ouvrir, et reconnaît dans ce réduit Kochtcheï, l’immortel Kochtcheï; douze chaînes le tiennent attaché aux murailles.

— Aie pitié de moi, donne-moi à boire; voici dix ans que je suis enchaîné ici, s’écrie le misérable.

Le prince cède aux supplications de Kochtcheï, qui, sitôt désaltéré, reprend sa force primitive, brise ses chaînes et s’élance en vomissant des menaces de vengeance contre la femme de son bienfaiteur. Le prince part à la recherche de Maria Morevna : Kochtcheï le poursuit sur son coursier, enlève Maria Morevna; son mari la délivre, mais Kochtcheï le saisit et l’enferme dans un tonneau, qu’il précipite au fond de la mer. Il en sort, grâce au secours d’oiseaux merveilleux, traverse trois fois neuf contrées, arrive dans le troisième royaume; là il rencontre la yaga-baba, lui dérobe une jument merveilleuse, qui atteint le cheval de Kochtcheï. Un duel formidable s’engage; la jument du prince brise d’une ruade la tête de Kochtcheï ; son maître l’achève avec sa massue, le brûle sur un bûcher et jette ses cendres au vent. Kochtcheï l’immortel finit le plus souvent par être tué; mais il a la vie dure, il le sait et défie ses adversaires.

— Où est ta mort? lui demande un de ses ennemis, le prince Ivan.

— Ma mort? Elle est là-bas sur un chêne. Sur ce chêne, il y a une cassette, dans la cassette un lièvre, dans le lièvre un canard, dans le canard un œuf, — dans cet œuf est ma mort.

Et voilà le prince parti à la recherche de cet œuf fatal. Chemin faisant, il rencontre divers animaux auxquels il sauve la vie : un loup, un corbeau, un poisson. Il trouve le chêne et la cassette : la cassette ouverte, le lièvre se sauve, le loup court après et le saisit; un canard sort de ses entrailles et s’envole, le corbeau le rattrape dans les airs. Le prince fouille les entrailles du canard, prend l’œuf; mais il a la malheureuse idée de le laver dans la mer; l’œuf tombe au fond des eaux. Le poisson le rapporte : Ivan le brise; Kochtcheï meurt. Explique qui pourra le sens mystérieux du récit. Cette mort de Kochtcheï, qu’il faut poursuivre à travers tous les élémens, avec le concours des auxiliaires les plus divers, n’est-ce pas le symbole du mythe lui-même? Il se dérobe à travers les élémens; il faut pour l’atteindre la vitesse du loup, le vol de l’oiseau, les nageoires du poisson, — et quand enfin vous avez brisé l’œuf, tué Kochtcheï, saisi le mythe, il vous échappe pour reparaître sous une autre forme, — car lui aussi, il est immortel.

A défaut de Kochtcheï, le conte russe ne manquerait pas de sinistres personnages prêts à jouer son rôle. Tel est par exemple le Licho. Il se présente sous les traits d’une horrible vieille, toujours prête à dévorer ceux qui viennent la visiter. Comme le cyclope de l’antiquité, elle n’a qu’un œil; un malin forgeron parvient à crever cet œil, et, comme Ulysse chez Polyphème, il s’enfuit non pas en se cramponnant au ventre du bélier, mais en s’enveloppant de sa pelisse et en se traînant à quatre pattes. Ailleurs le mal s’appelle encore Gore (malheur), Beda (misère), Nujda (le besoin). Il s’attache à ses victimes et ne les lâche plus; l’imagination effarée du moujik multiplie à loisir le nombre de ces êtres dangereux. Les jours néfastes, le vendredi par exemple (Platnitsa), sont considérés comme de vivantes créatures. C’est là une curieuse association d’idées chrétiennes et de réminiscences païennes. Dans les contes où apparaissent l’esprit des eaux, le Vodiany, et le Liechy, esprit des bois, les souvenirs du paganisme dominent entièrement.

L’un des chapitres les plus intéressans de M. Ralston est celui qu’il a consacré au vampirisme. La croyance aux vampires est une superstition essentiellement slave. M. Littré, dans son savant dictionnaire, signale le mot vampire comme venu de l’Allemagne au siècle dernier, mais n’étant pas d’origine germanique. C’est en effet un mot slave que nous trouvons dans les langues russe, tchèque et polonaise sous la forme oupir, d’où l’on peut déduire une forme archaïque vompir. Cette croyance, familière à différens peuples, s’est développée dans les pays où la race slave a vécu, où l’histoire révèle son influence, chez les Grecs, les Albanais, dans l’Allemagne orientale. Dans la Russie-Blanche et la Petite-Russie, le vampirisme est surtout populaire. Un être humain qui a exercé en son vivant le métier de sorcier, qui s’est tué, qui a été maudit par l’église ou par ses parens, prend un lugubre plaisir à se rappeler par des apparitions ou des persécutions bizarres au souvenir de ceux qui l’ont connu sur la terre. Celui qu’un vampire a fait périr peut lui-même se transformer en vampire. Un cadavre sur lequel un chat a sauté, un corbeau volé devient l’hôte du démon. Le vampire épouvante les paysans par ses cris nocturnes, guette dans les carrefours les voyageurs attardés, pénètre dans les izbas pour y sucer le sang des enfans endormis. Si ses mains sont devenues inertes pour être restées trop longtemps croisées dans le tombeau, il a recours à ses dents, dures comme l’acier, qui lui servent à ronger tous les obstacles. En répandant à l’avance du sel en poudre sur le sol de l’izba, on peut suivre jusqu’au tombeau, qu’il regagne au chant du coq, la trace de ce sinistre rôdeur. Grâce à Dieu, on sait comment le détruire : il faut le transpercer avec un bâton de tremble qu’on enfonce d’un seul coup dans son ventre; un autre coup le ramènerait à la vie. Est-ce à dire que ces êtres néfastes, — sorcières, géans malfaisans, esprits des eaux et des bois, vampires, — occupent seuls l’imagination du paysan russe, et qu’elle n’ait pas rêvé de plus bienfaisantes créatures? Non assurément. Nous rencontrons dans les contes russes maintes figures d’adorables princesses, de rois vaillans, d’animaux compatissans aux misères de l’homme, d’êtres surnaturels qui luttent victorieusement contre le mal, guérissent les blessures des vaincus et rappellent les morts à la vie. Dans des régions lointaines, la nature a dissimulé deux sources d’eaux merveilleuses, l’eau morte, qui cicatrise les plaies les plus profondes. Veau vivante, qui rend la force et la jeunesse. L’oiseau de feu, Jar Ptitsa, se plaît à seconder les entreprises des amans. Ses plumes brillent comme de l’or, ses yeux comme du cristal : il demeure dans une cage dorée; mais il n’y est point enfermé. Pendant la nuit, il s’envole dans les jardins, que ses ailes éclairent de mille feux. Une seule de ses plumes suffit à illuminer une chambre tout entière. Il s’endort au lever du jour, et ne se réveille qu’au coucher du soleil. L’oiseau de feu, — que je soupçonne de n’être pas sans quelque analogie avec la lune, — appartient au monde de la fantaisie; mais il est plus d’un conte consacré aux aventures des animaux où le mythe doit être aussi peu cherché que dans les fables de Krylov ou de La Fontaine. Parmi ces récits, il en est de fort amusans et qui font grand honneur à l’humour du paysan russe. Quels bons tours le chat et le renard jouent aux animaux les plus redoutés, par exemple au loup et à l’ours! Le faible triomphant du fort par la ruse, c’est là un thème bien fait pour tenter l’imagination, populaire. Dans son instinct égalitaire, le peuple va jusqu’à donner le plus beau rôle au paysan imbécile, nigaud (durak), à celui que tous ont méprisé, insulté, battu, et qui finit par accomplir des merveilles de bravoure, de sagesse, par épouser une belle princesse et par régner sur un grand royaume. Il y a là, ce semble, un côté démocratique, sur lequel M. Rialston n’a peut-être pas suffisamment insisté.

Je voudrais maintenant donner une idée du conte russe en citant l’un des plus curieux et des meilleurs qu’ait produits la littérature populaire. Voici l’histoire de la Belle Vasilissa.


Dans un certain royaume vivait un marchand. Il vécut marié douze années; mais il n’avait qu’une fille, la belle Vasilissa. Elle avait huit ans quand sa mère mourut. Sur son lit de mort, la femme du marchand appela sa fille, tira de son lit une poupée, la lui donna et lui dit : — Chère Vasilissa, écoute mes dernières paroles, et sois-y obéissante. Je vais mourir : avec ma bénédiction maternelle, je te lègue cette poupée. Garde-la toujours, ne la montre à personne; si quelque malheur t’arrive, donne à manger à ta poupée et demande-lui conseil. Une fois nourrie, elle t’indiquera un remède contre tes soucis. — Là-dessus, la mère embrassa son enfant, et mourut. Après la mort de sa femme, le mari la pleura pendant le temps convenable, puis il se mit à songer à se remarier. Il était riche; une certaine veuve captiva son cœur; elle était d’un âge raisonnable, et avait deux filles du même âge que Vasilissa. Elle devait être tout ensemble une bonne maîtresse de maison et une mère expérimentée. Le marchand épousa donc la veuve; mais il s’était trompé, il ne trouva point en elle une bonne mère pour Vasilissa. Vasilissa était la plus jolie fille du village; sa belle-mère et ses belles-sœurs devinrent jalouses de ses charmes et lui imposèrent toute espèce de travaux. Elles espéraient que le travail la ferait maigrir, que le soleil et le vent baieraient son teint. La vie lui était devenue à charge. Vasilissa supportait tout avec résignation; chaque jour, elle devenait plus brillante et plus fraîche; au contraire la belle-mère et ses filles maigrissaient et se fanaient de dépit, bien qu’elles restassent toujours assises, les bras croisés, comme de grandes dames.

Comment tout cela arrivait-il? C’était la poupée de Vasilissa qui l’aidait. Sans cette aide, comment Vasilissa serait-elle venue à bout de tous ses travaux? Elle ne mangeait jamais toute sa nourriture; elle gardait le morceau le plus délicat pour sa poupée. La nuit, tandis que tout le monde dormait, elle s’enfermait dans sa chambrette, et elle régalait sa poupée en lui disant « — Mange, petite, mange; aide-moi dans ma détresse. Je vis dans la maison de mon père ; mais je ne sais jamais ce que c’est que le plaisir; ma méchante belle-mère veut me faire quitter la lumière du monde. Indique-moi le moyen de rester en vie. Que dois-je faire?

La poupée mangeait, puis elle lui donnait des avis, la consolait dans son chagrin, et le jour suivant elle faisait tout le travail de Vasilissa. La jeune fille n’avait qu’à se divertir à l’ombre en cueillant des fleurs; toute sa besogne était finie à temps. Les lits étaient faits, les seaux remplis, les choux lavés, le poêle allumé. En outre la poupée indiquait à Vasilissa des herbes qui la préservaient du hâle. Elle vivait heureuse avec sa poupée.

Plusieurs années s’écoulèrent. Vasilissa grandit et arriva en âge d’être mariée. Tous les jeunes gens du village demandèrent sa main; personne ne fit attention aux filles de sa belle-mère. Celle-ci devint plus méchante que jamais. Elle répondait à tous les prétendans : — Nous ne marierons pas la cadette avant les aînées. — Et après avoir expédié les prétendans, elle battait Vasilissa pour soulager son dépit.

Il arriva une fois que le marchand eut à quitter sa maison pour affaires pendant un certain temps. La belle-mère alla vivre dans une autre maison. Près de cette maison, il y avait une forêt épaisse; dans une clairière de cette forêt s’élevait une izba. Dans cette izba vivait une baba-yaga. Elle ne laissait personne approcher de sa demeure; elle dévorait les gens comme des poulets. Une fois installée dans sa nouvelle demeure, la femme du marchand envoyait sans cesse Vasilissa dans la forêt, tantôt pour une raison, tantôt pour une autre; mais la jeune fille revenait toujours saine et sauve, la poupée lui indiquait le chemin, et ne la laissait jamais aller près de la demeure de la baba-yaga.

La saison d’automne arriva. Un certain soir, la belle-mère distribua leur tâche à ses trois filles : à l’une de la dentelle, à l’autre des chaussures à tricoter, à Vasilissa de la toile à tisser. Elle emporta successivement toutes les lumières de la maison, ne laissant qu’une chandelle allumée dans la chambre où les jeunes filles travaillaient, et elle alla se coucher. Les jeunes filles travaillaient, travaillaient : la chandelle eut besoin d’être mouchée; l’une des filles prit les mouchettes, et d’après les ordres de sa mère elle éteignit la bougie, comme par accident.

— Que faire maintenant? dirent les jeunes filles. Il n’y a point une étincelle de feu dans la maison, et notre tâche n’est pas finie. Il faut aller chez la baba-yaga lui demander de la lumière !

— Mes épingles me donnent assez de lumière, dit la dentellière.

— Je n’irai point, répondit la tricoteuse, mes aiguilles me donnent assez de lumière.

— Vasilissa, il faut que tu ailles chercher de la lumière, crièrent-elles toutes deux; va chez la baba-yaga. — Et elles poussèrent Vasilissa hors de la salle.

Elle monta dans son réduit, mit devant la poupée un souper qu’elle avait préparé d’avance. — Mange, petite, et exauce ma prière; on m’envoie chez la baba-yaga pour chercher de la lumière; elle me dévorera.

La poupée soupa; ses yeux brillèrent comme des lumières. — Ne crains rien, chère Vasilissa. Va où l’on l’envoie. Prends seulement bien soin de me garder toujours avec toi. Tant que je serai avec toi, il ne t’arrivera aucun mal chez la baba-yaga.

Vasilissa se prépara, mit la poupée dans sa poche, fit le signe de la croix, et s’en alla dans la forêt profonde.

Elle marche en tremblant. Tout à coup un cavalier passe au galop. Il est blanc, vêtu de blanc; il monte un cheval blanc, avec des harnais blancs. Le jour commence à luire.

Elle continue sa marche : un second cavalier passe; il est rouge, vêtu de rouge, monté sur un cheval rouge; le soleil se lève.

Vasilissa marcha toute la nuit et le jour suivant; le soir seulement, elle atteignit la clairière où s’élevait la demeure de la baba-yaga. Une palissade d’ossemens humains l’entourait; elle était surmontée de crânes où les yeux étaient restés; les montans des portes étaient des tibias humains, les loquets des bras; en guise de serrure, il y avait une bouche garnie de dents aiguës.

Vasilissa était hors d’elle-même de terreur; elle se tenait immobile, comme rivée au sol. Tout à coup un autre cavalier passa; il était noir, tout vêtu de noir, monté sur un cheval noir. Il arriva en galopant jusqu’à la porte de la baba-yaga, et disparut comme s’il s’était enfoncé dans la terre. La nuit tomba, mais l’obscurité ne dura pas longtemps; les yeux des crânes se mirent à briller, et toute la clairière devint aussi lumineuse qu’en plein midi. Vasilissa frémit de terreur; cependant elle s’arrêta où elle se trouvait, ne sachant de quel côté s’enfuir. Bientôt elle entendit dans toute la forêt un bruit épouvantable. Les arbres craquaient, les feuilles sèches frémissaient; de la forêt sortit la baba-yaga; elle était assise dans un mortier; elle le faisait marcher avec un pilon, elle effaçait ses traces avec un balai; elle arriva jusqu’à la porte, flaira l’air tout autour d’elle et s’écria : — Huml hum! ça sent la chair russe. Qui est ici?

Vasilissa, horriblement effrayée, s’avança vers la sorcière, s’inclina profondément, et dit : — C’est moi, la mère; mes belles-sœurs m’ont envoyée pour vous demander de la lumière.

— Fort bien, dit la baba-yaga. Si tu veux venir avec moi un instant et faire un petit travail pour moi, je te donnerai de la lumière. Sinon, je te mangerai. — Elle se tourna alors vers la porte en criant : — Palissade solide, sépare-toi! large porte, ouvre-toi!

La porte s’ouvrit, et la baba-yaga entra en sifflant; Vasilissa la suivit, tout se referma. Quand elles furent entrées dans la salle, la baba-yaga s’étendit tout de son long et dit à Vasilissa : — Tire ce qui est dans le four, j’ai faim.

Vasilissa alluma une torche à l’un des crânes de la palissade, tira les mets du poêle, et les servit à la baba-yaga. Il y en avait au moins pour douze personnes. Puis elle sortit de la cave du kvas, de l’hydromel, de la bière et du vin. La sorcière but tout, mangea tout. Elle ne laissa à la jeune fille que des miettes, une croûte de pain, un morceau de cochon de lait.

La baba-yaga se coucha et dit : — Quand je sortirai demain matin, aie bien soin de nettoyer la cour, de balayer la maison, de cuire le dîner, de préparer le linge. Puis va au grenier, prends quatre sacs de blé et retires-en tous les grains étrangers. Que tout cela soit fait à temps, sinon je te mangerai.

Après avoir donné ces ordres, la baba-yaga se mit à ronfler. Vasilissa servit à sa poupée les restes du souper, fondit en larmes, et lui dit: — Maintenant, petite, mange et écoute ma prière. La baba-yaga m’a imposé une rude besogne, et elle me menace de me manger, si je ne fais pas tout. Viens à mon secours.

La poupée répondit : — Ne crains rien, belle Vasilissa. Soupe, dis tes prières, et va dormir. La nuit porte conseil.

Vasilissa s’éveilla de grand matin, mais la baba-yaga était déjà debout. La jeune fille regarda par la fenêtre. La lumière des yeux s’éteignait dans les crânes. Tout à coup apparut un cavalier blanc, et tout s’illumina. La baba-yaga sortit dans la cour et siffla; un mortier, un pilon et un balai arrivèrent devant elle. Le cavalier rouge apparut, le soleil se leva. La baba-yaga s’assit dans le mortier et sortit de la cour dirigeant sa course avec le pilon, effaçant ses traces avec le balai.

Vasilissa resta seule. Elle examina la maison de la baba-yaga, s’étonna de l’abondance qui y régnait en toute chose, et se demanda avec inquiétude par quelle besogne elle devait commencer. Elle leva les yeux, tout était déjà fait; la poupée avait nettoyé le blé jusqu’au dernier grain. — Ah! tu m’as sauvée, s’écria Vasilissa, tu m’as arrachée au danger!

— Tout ce que tu as à faire maintenant, c’est de préparer le dîner, répondit la poupée en se glissant dans la poche de Vasilissa. Prépare-le pour l’amour de Dieu, et prends quelque repos.

Vers le soir, Vasilissa mit la table, et attendit là baba-yaga. Le jour baissa, le cavalier noir apparut un instant à la porte, tout devint sombre; seuls les yeux des crânes brillèrent. Les arbres commencèrent à craquer, les feuilles à bruire. La sorcière arriva. Vasilissa sortit à sa rencontre.

— Tout est fait? demanda la yaga.

— Regarde par toi-même, répondit Vasilissa.

La baba-yaga examina tout, et, furieuse de n’avoir rien à reprendre, elle dit : — Bien ! bien ! fort bien ! — Puis elle cria : — Mes serviteurs, amis zélés, voici du grain à moudre.

Trois paires de mains apparurent, ramassèrent le blé et l’emportèrent. La sorcière soupa, se mit au lit et donna de nouveaux ordres à Vasilissa. — Fais exactement ce que tu as fait hier, seulement prends dans le grenier la graine de pavot qui s’y trouve, et nettoie-la grain à grain de la terre qu’on y a mêlée par méchanceté.

La vieille se tourna vers le mur pour ronfler, et Vasilissa se mit à servir sa poupée. La poupée mangea, et répéta à Vasilissa ce qu’elle lui avait dit la veille. — Prie Dieu, et va dormir. La nuit porte conseil. Tout sera fait, chère Vasilissa.

Le lendemain matin, la baba-yaga sortit de nouveau dans son mortier; Vasilissa et sa poupée se mirent immédiatement à l’œuvre. La sorcière revint, regarda tout, et s’écria: — Mes fidèles serviteurs, amis zélés, pressez la graine de pavot pour en faire de l’huile.

Trois paires de mains apparurent, saisirent la graine deé pavot et l’emportèrent. La baba-yaga se mit à table. Elle mangeait; Vasilissa se tenait silencieuse auprès d’elle.

— Pourquoi ne parles-tu pas? lui demanda la sorcière; on te dirait muette.

— Je n’ose pas, répondit Vasilissa; mais, si tu le permets, j’ai quelque chose à te demander.

— Demande, mais toute question ne porte pas bonheur; qui sait trop vieillit vite.

— Je veux seulement t’interroger sur quelque chose que j’ai vu. Quand je venais ici, un cavalier a passé sur un cheval blanc, il était blanc lui-même et vêtu de blanc. Qui était-ce?

— C’était mon jour brillant, répondit la baba-yaga.

— Ensuite a passé un autre cavalier sur un cheval rouge, il était rouge et vêtu de rouge. Qui était-ce?

— C’était mon soleil rouge.

— Et qui était le cavalier noir qui passa près de moi juste à votre porte?

— C’était ma nuit noire; tous sont mes serviteurs. — Vasilissa pensait aux trois paires de mains, mais elle ne dit rien.

— Pourquoi ne demandes-tu plus rien? dit la baba-yaga.

— C’est assez, la vieille, tu as dit toi-même : Qui sait trop vieillit vite.

— Tu as bien fait de ne parler que de ce qui se passe hors de chez moi. J’aime à laver mon linge sale en famille; quant aux gens curieux,... je les mange. Maintenant une question. Comment fais-tu la besogne que je t’impose?

— La bénédiction de ma mère m’assiste, répondit Vasilissa.

— Eh! eh! qu’est-ce que cela? Sors de chez moi, créature bénie! Je n’ai pas besoin de gens bénis chez moi. — Elle poussa Vasilissa hors de chez elle, la mit à la porte, prit un des crânes de la clôture, le ficha sur un bâton, le lui donna en disant : — Prends ceci, c’est une lumière que tu peux porter à tes belles-sœurs. C’est, je pense, ce qu’elles t’ont envoyée chercher.

Vasilissa partit en courant éclairée par le crâne, qui ne s’éteignit qu’aux premières lueurs de l’aube; le lendemain du second jour, elle arriva à la maison. Au seuil de la porte, elle eut envie de jeter le crâne.

— Sans doute, pensait-elle, on n’a plus besoin de lumière à la maison.

— Mais une voix creuse sortit du crâne, disant : — Ne me jette pas! porte-moi à ta belle-mère.

Elle regarda la maison, et, ne voyant de lumière à aucune fenêtre, elle se résolut à prendre le crâne avec elle. Pour la première fois de sa vie, elle fut cordialement reçue par sa belle-mère et ses belles-sœurs, qui lui dirent que depuis son départ elles n’avaient pas eu une étincelle de feu à la maison. Elles n’avaient pu allumer aucun briquet, et les lumières qu’elles apportaient de chez le voisin s’éteignaient dès qu’elles entraient dans la maison. — Peut-être ta lumière tiendra-t-elle, dit la mère. — Et on apporta le crâne dans la chambre; mais les yeux se mirent à les regarder de telle manière, à lancer de tels éclairs! Elles voulaient se cacher; partout les yeux les suivirent. Le matin, elles furent entièrement réduites en cendre. Vasilissa seule fut sauvée, et peu de temps après le roi du pays, qui passait par là, devint amoureux d’elle et l’épousa.


LOUIS LEGER.


Le directeur-gérant, C. BULOZ.

  1. Songs of the Russian People, Londres 1872, Ellis, Green and C°.
  2. Article Jesi Baba dans le Nauczny slovnik. Prague 1865.