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Chronique de la quinzaine - 14 août 1876

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Chronique n° 1064
14 août 1876


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août 1876.

La lassitude et l’influence de la saison torride ont interrompu le combat. La session parlementaire est finie, ou, si l’on veut, elle n’est que suspendue, puisque les chambres seront obligées de revenir avant l’expiration de l’année pour expédier le budget, qui reste inachevé. Pour le moment, sénateurs et députés s’enfuient de Versailles, et comme les écoliers heureux ou malheureux des derniers concours, ils prennent leurs vacances, ils vont se reposer de ce qu’ils ont fait ou même de ce qu’ils n’ont pas fait, du temps bien employé ou du temps perdu. C’est la première étape de la république régulière, de l’ère constitutionnelle du 25 février et des assemblées du nouveau régime.

Que cette première expérience des institutions nouvelles ait été laborieuse, souvent incohérente et presque décourageante, traversée par bien des passions de partis s’essayant à prolonger ou à raviver des luttes stériles, c’est ce qui est assez tristement évident. Qu’elle ait manqué de suite et de pondération, qu’elle soit loin d’avoir produit ce qu’elle pouvait produire d’œuvres pratiques pour le bien du pays, c’est ce qui reste écrit dans cette histoire de cinq mois, plus féconde en incidens bruyans et en motions agitatrices qu’en résultats sérieux. Elle se termine, il est vrai, mieux qu’elle n’a commencé, en se résumant dans cette élection de la dernière heure qui est une victoire de l’esprit politique dans une des deux assemblées, qui vient de faire de l’éminent garde des sceaux, de M. Dufaure, un sénateur inamovible, le successeur de M. Casimir Perier. Rien de mieux, chambres et ministère se séparent en paix, sous une impression favorable. Jusque-là, il faut en convenir la première expérience de la république constitutionnelle a été passablement tourmentée. Elle a ressemblé à une sorte de conflit organisé dont le gouvernement a eu quelquefois de la peine à contenir l’explosion, et en réalité cette fin de session est tout entière dans deux ou trois faits à travers lesquels se dessinent les entraînemens, les arrière-pensées, les antipathies jalouses, les préoccupations de partis. L’un de ces faits est l’examen du budget, surtout du budget de la guerre, dans la chambre des députés ; les deux autres sont la loi sur la collation des grades et la loi sur les maires, qui restent comme le dernier mot, comme la forme saisissable de toutes les contradictions parlementaires.

L’autre jour, c’était la loi sur la collation des grades qui, après avoir été votée avec une sorte d’empressement provocant par la chambre des députés, était repoussée par le sénat. Aujourd’hui, à la dernière heure de la session, la loi des maires, plus favorisée, est votée par le sénat, non toutefois sans une modification prévoyante qui fait disparaître la chance d’une crise inutile d’élections municipales et qui a été d’ailleurs immédiatement acceptée par la seconde chambre ; mais, après tout, s’agit-il sérieusement de ces lois ? S’agit-il même du budget lorsqu’on dispute ses crédits à M. le ministre de la guerre ? Au fond, ce qui fait la gravité de ces questions, c’est qu’elles n’ont été et elles ne sont évidemment pour les partis qu’une occasion de se mesurer et de se défier, de se livrer à toute une stratégie de coalitions et de démonstrations dont l’unique résultat est de laisser le pays étonné et incertain. Les lois sont le prétexte, la vérité est que depuis cinq mois il y a une situation parlementaire qui ne peut arriver à se dégager et à se fixer ; il y a une majorité républicaine qui ne sait pas bien toujours si elle sera modérée ou violente, qui se sert impatiemment de tout, de l’enseignement supérieur, de la nomination des maires comme du budget, et il y a des tronçons conservateurs qui essaient de se rejoindre, de retrouver un centre d’action, un lien et une direction. Le mal profond, c’est que dans toutes ces mêlées confuses, pour les uns et les autres, la légalité n’est le plus souvent qu’une fiction, le régime constitutionnel du 25 février n’est encore qu’un terrain de combat, et l’on se souvient involontairement de ce mot de M. Thiers lorsqu’il était au pouvoir : il prétendait qu’il passait sa vie à empêcher les partis de se dévorer. Les conditions sont sans doute un peu adoucies, elles sont surtout modifiées par la coexistence de deux chambres ; elles sont loin d’être complètement transformées, et aujourd’hui comme il y a trois ans, c’est la même lutte de prétentions à outrance, d’arrière-pensées irréconciliables. On a beau faire, quelles que soient les apparences, il n’est point douteux que, si les républicains étaient maîtres de se laisser aller à leurs impatiences et à leurs fantaisies, ils ne tarderaient pas à nous créer une république qui ne serait pas la république de la constitution, et à leur tour, si les conservateurs avaient l’ascendant qu’ils ont perdu par leurs fautes, ils nous auraient bientôt ramenés à de redoutables conflits. Les uns et les autres traînent dans une situation nouvelle, censée régulière, leurs vieilles passions, leurs vieilles tactiques, leurs vieux préjugés. Ils oublient que pour des partis sérieux la première condition d’un rôle utile et efficace est d’accepter sans subterfuge la nécessité des choses, de n’avoir pas toujours l’air de préparer des crises, de prendre pour règle l’intérêt supérieur et permanent du pays dans la solution des questions qui se succèdent.

C’est surtout le malheur ou la faute du parti conservateur de n’avoir point saisi ce qu’il pouvait trouver de force nouvelle dans ce rôle largement et franchement accepté. Évidemment il ne l’a pas compris, ceux qui le conduisent ne l’ont pas compris pour lui. Il est resté plus que jamais, après la constitution comme dans la dernière assemblée, ce qu’on l’a fait depuis quelques années, un amalgame d’hostilités légitimistes, bonapartistes, cléricales, coalisées dans une pensée de résistance commune. Il a réussi quelquefois sans doute, il a fait triompher l’élection de M. Buffet, il a pu se donner la satisfaction d’arrêter au passage la loi sur la collation des grades ; il peut obtenir encore quelques succès de ce genre, et, en définitive, à quoi arrive-t-il ? Il est nécessairement réduit à l’impuissance par la nature même des élémens qui le composent ; il est condamné à être plus ou moins suspect par la couleur bonapartiste ou cléricale qu’il se donne alternativement. Le candidat de son choix dans la dernière élection sénatoriale, c’est M. Chesnelong, et le voilà arrivé à considérer M. Dufaure comme un radical ! C’est une force de négation ou de réaction malheureusement inutile et peut-être dangereuse. — Eh bien ! supposez au contraire un vrai parti conservateur comprenant autrement son rôle, se plaçant sans réticence dans la république constitutionnelle, évitant surtout de s’asservir à des rancunes ou à des espérances qui ne peuvent qu’être une menace pour la paix intérieure de la France : il est bien certain que ce parti pourrait avoir une action aussi utile que décisive. Au lieu d’être un embarras pour le gouvernement, il serait une force et un appui. Au lieu d’être comme l’expression vivante d’une idée de conflit ou de défi pour une majorité plus ardente dans l’autre chambre, il ne serait qu’un frein salutaire et respecté. Depuis six mois, il aurait rendu plus d’un service à cette constitution qui débute, à la république que certains républicains n’aident pas toujours à vivre d’une vie facile, au ministère lui-même en lui épargnant plus d’une complaisance d’action ou de langage peut-être inévitable et probablement aussi pénible que nécessaire. Il aurait eu à coup sûr un ascendant réel, et, pour tout dire, pour prendre un exemple de circonstance, un parti conservateur qui n’aurait pas eu l’idée de voir dans M. Dufaure un adversaire, qui aurait refusé de livrer le droit de l’état dans la collation des grades, ce parti aurait eu d’autant plus d’autorité au moment où est survenue cette discussion de la loi des maires qui a été certainement une des plus brillantes et des plus instructives discussions sur une des questions les plus délicates.

Oui, si le vrai parti de la modération conservatrice et libérale existait réellement comme il devrait exister, il aurait triomphé au scrutin par l’habile démonstration de M. Grivart, par l’éloquence lumineuse de M. Bocher, et plus probablement encore il aurait empêché la question de naître. Il aurait aidé cette majorité républicaine, éprise de l’élection des maires, à revenir à la raison, et il aurait peut-être aussi aidé un peu le ministère à rester de son propre avis ; il lui aurait épargné l’obligation de présenter une loi qui n’est ni définitive, ni provisoire, ni même parfaitement claire, que M. le ministre de l’intérieur a cru devoir appeler incomplète en la défendant, et qui ne tranche pas moins d’un trait sommaire un des plus graves problèmes de l’organisation publique de la France.

Au fond, si l’on voulait être sincère, on avouerait que la question municipale n’est rien ici, qu’elle a disparu à peu près devant un seul fait, — une considération de parti, la nécessité de donner un gage à l’impatience d’une majorité, à un vieux préjugé républicain, à un ressentiment contre la loi de 1874, à laquelle M. le duc de Broglie a prêté son nom, et qu’on a cru pouvoir représenter comme un instrument de candidature officielle. Voilà la vérité ! Que la loi de 1874 ait poussé la réaction à l’excès en laissant au gouvernement le droit de choisir les maires en dehors des conseils municipaux, et qu’on ait tenu à ne plus laisser subsister cette prérogative extrême, soit ; mais pourquoi se donner aussitôt cette mauvaise apparence de répondre à un acte de parti par un acte de parti ? pourquoi se hâter de remplacer une loi de circonstance qui limitait elle-même sa durée, qui était destinée à disparaître, par une autre loi de circonstance ? pourquoi enfin ne point attendre la loi d’organisation municipale ? C’était le procédé le plus simple si l’on voulait agir sérieusement, éviter toutes ces improvisations contradictoires, et le procédé était d’autant plus rationnel que par le fait le système de nomination des maires se lie intimement aux attributions qui leur sont accordées dans l’organisation municipale. Le ministère lui-même l’a bien senti, il ne s’est pas décidé du premier coup ; il a hésité avant de se rendre à cette transaction par laquelle le gouvernement garde son droit dans les chefs-lieux de département, d’arrondissement et de canton, en laissant à 33,000 municipalités françaises la liberté d’élire leurs maires ; mais il a été entraîné par la force de la situation politique, il s’est engagé avec la majorité républicaine, et, une fois engagé, il n’a plus reculé. Ce que la seconde chambre a voté d’accord avec lui, il l’a naturellement adopté, et il en a fait son œuvre propre devant le sénat. M. le ministre de l’intérieur est même allé un peu loin dans cette belle et solide discussion, où ton aurait pu croire que M. Bocher représentait le gouvernement, et que M. de Marcère, brillamment secouru par M. Jules Simon, parlait en leader de l’opposition.

La loi qui vient d’être votée est-elle un progrès, comme on le dit, une victoire de libéralisme ? C’est précisément la question qui n’est nullement tranchée, qui reste même entière. M. le ministre de l’intérieur nous permettra de ne pas prendre trop au sérieux les théories historiques qu’il a cru pouvoir développer ou esquisser dans son brillant discours. Peu s’en est fallu que, par une transfiguration singulière, cette loi que M. de Marcère a lui-même appelée incomplète n’apparût comme le couronnement de notre histoire et de l’affranchissement des communes, comme une conséquence directe de la révolution française, enfin comme le dernier mot de toutes les transformations municipales accomplies jusqu’ici. C’est peut-être vraiment mettre un peu de fantaisie dans la politique. C’est surtout oublier qu’il n’y a aucune analogie entre les communes d’autrefois avec leurs franchises et leurs privilèges conquis ou achetés et les municipalités modernes, ces modestes représentations locales nées sans doute de la révolution française au souffle qui transformait tout, mais subordonnées aux lois souveraines de l’unité sociale et politique. Les noms sont restés, les institutions ne sont plus les mêmes, parce que la société a changé complètement, et M. le ministre de l’intérieur a cédé à un mirage de son imagination en allant chercher si loin la justification ou l’explication d’une loi toute de circonstance.

La vérité vraie, pratique et politique, elle a été précisée et définie par M. Grivart, M. Bocher, M. le général Loysel, qui les uns et les autres sont allés droit au nœud de la question en montrant ce que c’est qu’un maire aujourd’hui, avec son double rôle dans notre organisation publique. Ce maire, en effet, représente sans doute la commune, son conseil municipal, dont il est pour ainsi dire le pouvoir exécutif ; mais en même temps il est sous mille formes l’agent nécessaire du gouvernement. C’est lui qui donne l’authenticité à l’état civil de la population française ; c’est lui qui est chargé de la publication et de l’exécution des lois, des mesures de police générale, et il a même souvent des fonctions judiciaires à exercer. A l’heure où nous sommes, il a des obligations bien plus considérables encore dans tous les détails de notre organisation militaire. Recensement des hommes, listes de recrutement, mutations à signaler, classement des chevaux et des attelages, règlement des réquisitions et des indemnités, opérations éventuelles de la mobilisation, c’est le maire qui, au nom de l’état, est chargé de tout cela, et il y a des momens où tout peut dépendre de l’obéissance à une direction supérieure, de la promptitude d’exécution.

Eh bien ! en dehors de toute autre considération, est-ce de l’ordre, de la prévoyance, de livrer aux chances d’une élection dans un conseil municipal le choix de 33,000 fonctionnaires représentant directement l’état, ayant à remplir incessamment des devoirs au nom de l’état et indépendans de l’état par leur origine ? Chose étrange, on a cru devoir maintenir le droit du gouvernement dans les villes un peu populeuses, jusqu’au canton, en abandonnant le reste, c’est-à-dire les maires des 33,000 communes rurales, à l’élection, et raisonnablement, s’il y avait à choisir, ce serait plutôt le contraire qui devrait être fait. Dans les villes plus ou moins importantes jusqu’au canton, le gouvernement a toujours des agens dont il peut se servir, dans les petites communes il n’a que le maire, et il ne peut logiquement rester étranger à la désignation de ce représentant unique de son autorité. C’était le mérite de cette loi de 1831 dont on a parlé, qu’on a heureusement remise en lumière, d’avoir trouvé la solution la plus naturelle en attribuant au gouvernement la nomination des maires de toutes les communes de France, avec l’obligation de les choisir dans les conseils municipaux. Tout se trouvait ainsi équitablement et libéralement concilié, et ce que M. le ministre de l’intérieur appelle aujourd’hui un progrès n’est peut-être qu’un changement, une expérience de plus lorsqu’il n’y aurait plus trop d’expériences à faire.

C’était bon sous la monarchie, dit-on, l’élection des maires est la conséquence de la république. C’est au contraire avec la république qu’il serait plus que jamais nécessaire de maintenir les prérogatives les plus essentielles de l’autorité souveraine, et M. Bocher a montré dans le plus saisissant langage le danger de ce démembrement progressif de l’état. Aujourd’hui l’élection est partout, pour les chambres comme pour les assemblées de département, comme pour les conseils d’arrondissement. Le chef de l’état lui-même est élu. Ce que le pouvoir gouvernemental a successivement perdu depuis longtemps, le pouvoir électif l’a gagné. Les fonctionnaires ne sont plus couverts de l’immunité de l’article 75 de la constitution de l’an VIII. Les préfets ont vu leur autorité affaiblie, diminuée de toute sorte d’attributions transmises aux conseils généraux ou partagées avec les commissions départementales. De toutes parts, sous toutes les formes, l’action publique est atteinte dans son nerf, dans ses moyens extérieurs. Si ce n’est pas trop, M. Bocher a tout au moins raison de s’écrier : « Croyez-moi, c’est assez ! » La république elle-même est la première intéressée à ne pas se désarmer elle-même, à ne pas laisser amoindrir cette force de cohésion, l’organisation administrative, « la vieille administration française, » dernière garantie, énergique gardienne de l’unité politique du pays.

Elle a été votée cependant, cette loi, elle a été votée comme elle a été présentée par une raison de politique et de circonstances. Peut-être le sénat aurait-il suivi son penchant s’il n’eût pas craint de paraître prolonger ou renouveler un conflit à la veille des vacances, et peut-être le gouvernement lui-même aurait-il mis moins de chaleur à soutenir l’œuvre de la chambre des députés s’il n’avait eu à se relever devant le sénat d’un échec récent. La loi des maires a payé pour l’erreur du vote de l’autre jour sur la collation des grades. Les deux choses se tiennent, et malgré tout, si le vote matériel a été pour la loi, le succès moral reste à M. Bocher, qui a montré ce que pourrait un vrai parti conservateur évitant de se compromettre dans des résistances dangereuses pour garder toute son autorité dans les momens décisifs, soutenant le ministère contre ses propres tentations de complaisance, maintenant les traditions de gouvernement et au besoin défendant la république contre les républicains.

Si l’on croit en effet que la république n’est menacée que par le bonapartisme ou le cléricalisme, comme le disent quelques radicaux dans un manifeste qu’ils viennent d’adresser à leurs électeurs, c’est une erreur singulière ; aujourd’hui qu’elle existe et qu’elle n’a plus après tout qu’à se maintenir, elle est encore plus menacée par ceux qui en feraient un système étroit, exclusif, violent, un gouvernement de parti. Elle peut avoir quelquefois la vie difficile au sénat, elle a peut-être la vie trop facile à la chambre des députés, où il arrive assez souvent qu’on ne se refuse rien sous prétexte qu’on est la majorité, et où l’on croit être quitte de tout pour se couvrir d’un semblant de modération en accusant les autres de soulever des conflits. Il ne faut pourtant pas s’y méprendre : s’il y a des difficultés, elles viennent pour le moins autant de la chambre des députés que du sénat, et le budget qui vient d’être discuté et voté en partie dans la seconde chambre, qui a occupé la fin de la session, ce budget pourrait bien, après les vacances, rencontrer plus d’une contradiction trop justifiée. La commission du budget, qui est au travail depuis cinq mois, a pris sa tâche au sérieux, on n’en peut pas douter. Elle a fait son siège en règle : elle a dépouillé des documens, épluché des chiffres, déplacé ou divisé des chapitres, supprimé des crédits, diminué ou augmenté d’autres dépenses, et lorsqu’il s’agit de l’instruction publique, elle n’a fait que répondre à un sentiment universel en donnant à M. Waddington les moyens de perfectionner notre enseignement. Quant au budget de la guerre, qui paraît être l’œuvre de prédilection, l’œuvre de maître de la commission et surtout de son impétueux rapporteur, M. Langlois, c’est une autre question. Nulle part peut-être n’éclate avec plus d’ingénuité redoutable l’esprit que porte dans les affaires une majorité aussi inexpérimentée que passionnée.

Que la commission du budget, placée en présence de ce formidable chiffre de 530 millions et plus qu’absorbe à lui seul M. le ministre de la guerre, ait tenu à se demander si cet argent prélevé sur le travail du pays est toujours employé comme il doit l’être, de façon a relever réellement la puissance militaire de la France, — qu’elle ait donné pour ainsi dire la chasse aux dépenses parasites et inutiles, assurément elle est dans son droit et dans son devoir. Que par une préoccupation patriotique elle ait cherché dans cette forêt de millions de quoi laisser ce qu’on appelle la seconde portion du contingent une année entière au lieu de six mois sous les drapeaux, rien de mieux encore. Malheureusement, ce n’est là qu’un côté, le côté brillant et plausible de ce budget qui vient de passer par l’examen de la seconde chambre, et dans cette discussion tout entière, la commission, M. Langlois, son bouillant porte-parole, la majorité qui les a soutenus, ont laissé voir à chaque pas ce qui peut le mieux compromettre une œuvre de ce genre : la préoccupation de parti et un esprit de minutie poussé jusqu’à rendre toute administration impossible, jusqu’à dénaturer l’action du régime parlementaire lui-même. Certes, s’il est une question où l’esprit de parti n’ait rien à faire et soit mal placé, c’est le budget, — le budget de la guerre plus que tous les autres ; — mais non, il faut que la république se mette de la partie et que l’esprit républicain ou prétendu républicain se montre sous toutes les formes, à tout propos. Ce terrible esprit ne laissera pas passer une occasion de dire son mot, de dévoiler ses préjugés dans la suppression d’un crédit ou dans une querelle faite à l’administration.

S’agit-il d’une place d’historiographe du dépôt de la guerre occupée par un écrivain membre de l’Académie française, vite il faut supprimer la place ! Et pourquoi la supprimez-vous, cette fonction qui aurait pu ne pas être créée, mais dont la suppression n’est certes pas bien urgente ? M. Gambetta, président de la commission du budget, ne le dit pas, non plus que M. Langlois, qui se borne à biffer le crédit en déclarant magistralement que c’est inutile. La véritable raison, un indiscret se hâte de la divulguer : c’est que la fonction date de l’empire et que le fonctionnaire est violemment soupçonné de n’être pas assez républicain. Chose scandaleuse, l’écrivain attaché au dépôt de la guerre a publié un livre sur les volontaires de 1792 ! Il a porté atteinte à la légende de 1792 ! Il a manqué de respect au principe des levées en masse et de la nation armée. Et puis, un historiographe, c’est par trop monarchique ! « Ce sont les affaires de la monarchie, non les affaires de la république, » comme dit M. Gambetta à propos de quelques malheureux subsides accordés par la charité traditionnelle de la France à de pauvres diables de réfugiés. — S’agit-il de crédits demandés pour l’armée territoriale ? l’administration de la guerre n’a qu’à se bien tenir. Elle manque absolument à tous ses devoirs, elle refuse des grades aux républicains, elle a l’air de croire que la qualité de républicain n’est pas un titre suffisant pour être officier même dans l’armée territoriale, et M. le ministre de Cissey se hâte de détourner l’orage en déclarant qu’il a encore dix mille grades à distribuer : il y en aura pour tout le monde ! S’agit-il des aumôniers militaires ? rien de plus simple, la question est facile à résoudre : affaire de cléricalisme, le crédit est supprimé et le tour est fait ; mais, direz-vous, l’institution existe en vertu d’une loi votée par la dernière assemblée, elle ne peut disparaître que par un acte commun des pouvoirs législatifs ; la supprimer ainsi par subterfuge, par un refus de crédit, c’est aussi indigne d’une assemblée sérieuse que peu respectueux pour la loi, c’est un procédé puérilement arbitraire. — Vous avez peut-être raison ; après tout, peu importe, puisque telle est notre volonté et que nous avons la majorité, nous supprimons le crédit, et si le sénat résiste, s’il veut défaire ce que nous avons fait, nous crierons bien haut que le sénat est insociable, que c’est lui qui cherche et provoque les conflits. Et voilà comment vont les choses dans la discussion du budget. M. Gambetta et M. Langlois ne cessent de vaincre, ils ont déjà triomphé d’un historiographe et de quelques aumôniers ! C’est la manière de faire un budget républicain. Il faut que tout soit selon le mode républicain, l’histoire, la religion, l’administration militaire et même la peinture sur les murailles de Sainte-Geneviève. La majorité de la chambre des députés, conduite ou à peine retenue quelquefois par la commission, peut se donner libre carrière et même prêter à rire par la puérilité de ses incandescences. Sérieusement croit-on qu’en identifiant la république avec ces petites passions, ces préjugés mesquins et ces subterfuges d’arbitraire, on la met en honneur et en crédit, on la popularise dans l’esprit de la France ?

Il y a un autre danger dans cette manière de comprendre et de discuter un budget telle qu’elle vient de se produire dans la chambre des députés, et ce danger est pour le régime parlementaire lui-même. Malheureusement on oublie le passé, et après vingt-cinq ans d’éclipse des institutions libres, on dirait qu’il y a toute une instruction à refaire. On semble ne plus se souvenir qu’une des choses qui ont le plus compromis autrefois le régime parlementaire, c’est cette manie d’intervertir toutes les attributions des pouvoirs, c’est cette prétention de se substituer en tout et pour tout au gouvernement, d’intervenir minutieusement dans tous les détails de l’action administrative. C’est par les abus de discussion et d’immixtion parlementaire que les institutions libres ont été toujours vulnérables, qu’elles ont quelquefois perdu momentanément de leur autorité, qu’elles se sont vues exposées à des hésitations ou des réactions d’opinion dont les fauteurs d’absolutisme n’ont jamais manqué de profiter. Veut-on recommencer aujourd’hui ? Assurément les assemblées ont un droit complet de contrôle sur les finances publiques, et pour que le contrôle soit efficace, il doit être armé de tous les moyens de saisir la réalité en quelque sorte sur le fait, de comparer les dépenses aux besoins de l’état, de préciser les crédits, de débattre l’opportunité des allocations réclamées. Oui, tout cela est vrai, le budget ne peut pas être une fiction, il doit être classé, coordonné, fixé dans ses ressources essentielles, et puisqu’on tient les cordons de la bourse, selon le mot vulgaire dont on s’est servi, c’est bien le moins qu’on ne les délie pas sans savoir ce qu’on fait, sans assurer au pays toutes les garanties d’une gestion exacte et profitable. C’est encore plus vrai lorsqu’il s’agit d’un budget qui va en croissant, qui atteint aujourd’hui au chiffre de 530 millions pour l’armée ; mais parlons franchement. Est-ce le rôle des assemblées de descendre jusque dans les plus vulgaires particularités, jusqu’à des évaluations nécessairement un peu élastiques, où une certaine part doit être laissée à la responsabilité de l’administration ? M. Langlois, qui est un vaillant homme, est à coup sûr en même temps et par surcroît un comptable de première force qui met les chiffres en bataille, — au risque de se tromper quelquefois à la colonne des millions, — qui a tout juste la « férocité » spirituellement exigée un jour par M. Thiers dans l’examen du budget. Il a tout compté ; il a mesuré la dimension des pantalons de nos soldats, et, à un centime près, il sait ce que doivent coûter les vivres. Il rogne sur le chauffage de l’école de Fontainebleau et même sur les laboratoires. Il retranche impitoyablement des officiers à M. le ministre de la guerre, à M. le gouverneur de Paris, même à l’état-major général de l’armée, sans se demander s’il fait des économies bien sérieuses ou s’il n’y a pas des services qui peuvent souffrir de ce système à outrance, Il ne néglige pas de prendre l’administration en faute à chaque pas, et chemin faisant, il lui enseignera l’art de nourrir les chevaux à bon marché. Ce terrible M. Langlois est un homme universel, qui promène partout un œil scrutateur et habile à saisir les moindres abus ou ce qu’il prend pour des abus. Fort bien ! Et après ? Où veut-il en venir ?

Ce qu’il y a de plus grave, c’est que tout cela est plein de soupçons à peine déguisés, parfois lancés assez légèrement, et que, si la moitié de ce qu’on dit ou de ce qu’on laisse entendre avait quelque vérité, il ne faudrait pas se contenter d’un mot dans un rapport. Après tout, ce n’est pas seulement une affaire entre comptables. Si on n’a pas confiance dans le gouvernement, dans le chef de l’administration de la guerre, qu’on le renverse ; si on a confiance en lui, qu’on ne le diminue pas à plaisir par des querelles peu sérieuses ; qu’on ne renouvelle pas ce spectacle pénible des dernières discussions de la chambre des députés où M. le ministre de la guerre s’est cru obligé de pousser vraiment fort loin l’esprit de résignation et de condescendance. M. le général de Cissey a certes fait tout ce qu’il fallait pour ne point entrer en lutte avec une puissance telle que la commission du budget, représentée par M. Gambetta et M. Langlois. A chaque exigence, il s’est plu à répondre : « On avisera, on fera ce que demande la commission,… le service en souffrira peut-être, même certainement, enfin nous nous arrangerons… » M. le ministre de la guerre a mis toute la bonté possible à se laisser maltraiter ; mais on peut se demander si c’est bien là l’attitude d’un gouvernement, et lorsqu’à la dernière heure le président de la commission du budget, M. Gambetta, est venu parler de conciliation, dégager en quelque sorte de ces débats la présence de M. le général de Cissey, il ne s’est pas aperçu que dans ces hommages tardifs, par lesquels il semblait vouloir relever M. le ministre de la guerre, il y avait une fatuité assez ridicule ou une inconvenance de plus. Non, des discussions ainsi conduites ne sont pas faites pour rassurer sur la direction qu’on prétend donner à la république, au régime parlementaire ; elles laissent au contraire plus d’un doute, et puisqu’on entre aujourd’hui en vacances, ce qu’il y aura de mieux, ce sera de revenir avec la résolution de pratiquer plus sérieusement, les institutions qu’on veut faire durer et fructifier.

Au moment où nos assemblées se séparent, l’Europe en est encore à attendre ce qui va sortir des complications de l’Orient. Rien de précis ne se dégage de cette obscurité sanglante, rien si ce n’est pourtant un fait qui devient de plus en plus sensible et qui, d’un instant à l’autre, peut devenir décisif, en ouvrant la carrière à de nouveaux événemens. Le fait évident, constaté et à peu près avoué officiellement, c’est la déroute de l’armée serbe, qui semble ne pouvoir résister qu’avec peine à l’armée ottomane. De toutes parts, les Turcs ont forcé l’entrée de la principauté, et ils s’avancent, quoique lentement, sur le territoire serbe. Le prince Milan a quitté momentanément l’armée, et le cabinet belliqueux de Belgrade ne tardera pas peut-être à laisser la place à un cabinet plus pacifique. La guerre est tout au moins arrivée à un point où elle serait trop inégale pour durer longtemps, où elle ne pourrait se prolonger qu’en se transformant en guerre de partisans. De cette confusion, c’est bien plutôt sans doute un armistice qui sortira, et alors des négociations pourront s’ouvrir. La fin de la guerre entre Serbes et Turcs, c’est l’intervention diplomatique de l’Europe, et c’est là le moment critique. Il peut être d’autant plus difficile que les cabinets européens, sans avoir le droit de refuser à l’empire ottoman certaines garanties contre les hostilités de ses adversaires, auront certainement à lui demander des comptes. Non-seulement ils voudront couvrir la Serbie contre les conséquences extrêmes d’une défaite, mais encore et surtout ils auront à s’occuper des scènes sanglantes et barbares qui se sont passées récemment en Bulgarie, qui ont douloureusement retenti dans le monde. De toute façon, il est permis de le croire, ce n’est que dans la paix et par des négociations pacifiques que l’Europe est pour le moment appelée à s’occuper de l’Orient.


CH. DE MAZADE.

Le directeur-gérant, C. BULOZ.|5}}