Chronique de la quinzaine - 31 août 1876

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Chronique n° 1065
31 août 1876


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août 1876.

S’il y a un phénomène de notre vie française qui devrait donner à réfléchir aux meneurs de partis, aux agitateurs de toute sorte et de toute nuance, c’est le calme profond auquel s’abandonne si facilement le pays dès qu’il reste livré à lui-même. Tous les ans, vers cette saison d’automne qui commence, c’est à peu près le même spectacle d’apaisement sensible et rassurant.

À peine le bruit a-t-il cessé à Versailles, à peine les vacances ont-elles interrompu les conflits passionnés de parlement, les luttes confuses plus fréquentes que les discussions sérieuses, on dirait que tout change, que c’est en quelque sorte la vie régulière qui reprend son cours. En voilà au moins pour quelques mois sans qu’on ait à craindre les compétitions ardentes, les querelles importunes et les crises soudaines où un ministère peut disparaître à l’improviste. La session parlementaire, il est vrai, a semblé un instant se survivre par les conseils-généraux qui viennent de se réunir, où les partis ont pu se retrouver encore en présence, ne fût-ce que dans l’élection des présidens ; mais pour une de ces assemblées où les passions ont pu se raviver à demi et se déployer dans des escarmouches assez futiles, la plupart restent sans effort dans leur modeste rôle d’assemblées locales. Elles s’inspirent du sentiment du pays, et le sentiment du pays, aujourd’hui plus que jamais, c’est le goût du repos mêlé d’une certaine crainte des soubresauts de la politique, d’une certaine indifférence pour des luttes qu’il ne comprend pas toujours. Tout ce qu’il demande, ce pays si énergique au travail si sensé et si modéré dans ses vœux, c’est qu’on ne le trouble pas inutilement, qu’on le laisse poursuivre son œuvre, réparer ses forces dans la paix dont il a besoin ; tout ce qu’il désire, c’est que sous prétexte de parler en son nom, on ne prétende pas le plier à tous les caprices, le faire tour à tour républicain, royaliste ou impérialiste, clérical ou athée. Depuis cinq ans, ce pays est un modèle de vigueur intime, de consistance et de raison. Il résiste à tout, il reste paisible et il travaille, tandis que ceux qui ont la prétention de le représenter et de le conduire s’épuisent le plus souvent en agitations stériles. Il vit, pour ainsi dire, par lui-même, insensible aux excitations factices et aux politiques exclusives, résolvant chaque jour par son propre effort le problème de la stabilité publique, et voilà précisément ce qui devrait inspirer aux partis quelques-unes de ces réflexions qui sont le commencement de la sagesse. Voilà ce qu’on devrait voir dans cette tranquillité dont la France se hâte de jouir, où le pays se livre au soin de ses affaires pendant que M. le président de la république va suivre les grandes manœuvres, et que les ministres en voyage vont prononcer des discours de famille dans les comices de leur arrondissement natal.

Assurément une des causes de ce calme salutaire et réparateur que rien ne menace pour le moment, c’est que la première de toutes les questions, celle des institutions, est désormais tranchée. Tant qu’il n’y avait qu’un provisoire toujours à la merci d’une oscillation parlementaire, d’un coup de majorité dans une assemblée omnipotente, l’inquiétude du lendemain était inévitable. Aujourd’hui la sécurité est garantie par tout un ensemble constitutionnel. Il y a un régime qui ne peut être modifié que dans des conditions prévues et déterminées ; il y a des assemblées régulières qui ont des prérogatives définies et limitées ; il y a un gouvernement qui a son chef inviolable, son caractère et ses lois : les surprises ne sont plus possibles. Qu’on ne se laisse point aller cependant à de trop confiantes illusions. Oui sans doute, tout est régulier et paisible au moment présent, la France est en sûreté. M. le maréchal de Mac-Mahon peut, sans le moindre danger, quitter Paris pour aller à Bourges, à Besançon ou à Lille, assister aux travaux de notre armée, surveiller les progrès de notre réorganisation militaire. M. de Marcère et M. Christophle peuvent aller fraternellement à Domfront et se prêter sans trouble à ces petites ovations qui ont toujours une saveur particulière quand on revient ministre dans sa ville natale. Ils ont eu le plaisir d’être prophètes dans leur pays ! M. le ministre de l’intérieur et M. le ministre des travaux publics ne se sont pas déplacés seulement, bien entendu, pour aller recevoir les complimens de leurs amis d’enfance dans la « cité domfrontaise ; » l’intérêt de leur voyage est dans les discours qu’ils ont prononcés, et qu’en résulte-t-il au point de vue de ces institutions nouvelles dont la France fait aujourd’hui l’expérience ?

À vrai dire, les deux ministres ont vu tout en beau dans leur passage à Domfront ; tout est pour le mieux, et M. de Marcère particulièrement, dans l’exposé qu’il a fait de sa politique, a montré un optimisme qui ne laisse rien à désirer. M. le ministre de l’intérieur est peut-être un peu absolu et un peu prompt dans ses jugemens ; il n’hésite pas à nous assurer qu’après bien des traverses « la France est arrivée, » qu’en se fixant dans la république elle a trouvé le port, elle touche au point culminant de ses destinées ! C’est une philosophie qui n’est pas plus neuve que rassurante. Malheureusement il y a dans notre histoire, depuis près d’un siècle, une série de gouvernemens qui ont tous déclaré, eux aussi, qu’ils étaient définitifs, que par eux a la France était arrivée. » Ils ont tous échoué, la France n’était point du tout « arrivée, » et la république elle-même, que M. de Marcère ne compte pas parmi les régimes qui ont été expérimentés, la république a échoué comme les autres, plus tristement que quelques autres. Elle sera plus heureuse aujourd’hui, nous ne demandons pas mieux que de partager la confiance de M. le ministre de l’intérieur et de croire à ses pronostics. Dans tous les cas, il y a une chose bien certaine : la république ne réussira que si elle se dégage en quelque sorte de son passé, de ses traditions, des erreurs, des passions et des préjugés qui l’ont toujours perdue. Ces institutions nouvelles qui existent aujourd’hui, qui ont à s’accréditer, ces institutions n’auront la force morale, l’efficacité et la durée que si elles répondent justement à ce goût de repos qu’éprouve la France, à tous ces instincts de modération et d’ordre qui sont dans le pays, à la multiplicité d’intérêts d’une ancienne, d’une grande et illustre société. C’est là toute la question, que les républicains pour leur part ne résolvent pas toujours vraiment de façon à simplifier les choses, à faciliter la marche des institutions et à réaliser les heureux présages de M. le ministre de l’intérieur.

Voilà le danger incessant, voilà l’équivoque qui n’est point encore dissipée malgré le discours de Domfront. La vérité est qu’il y a toujours deux républiques : il y a celle qui est acceptée par tout le monde, celle dont M. le ministre de l’intérieur a entendu retracer le caractère, les conditions, le programme, et il y a la république que certains républicains façonnent à leur manière, dont ils prétendent faire leur bien, leur domaine. Pour ceux-ci, ils ont vraiment un malheur, ils sont les jouets d’une idée fixe, d’une préoccupation étroite et tyrannique, à laquelle la victoire des élections n’a fait naturellement que donner une intensité plus irritante : ils éprouvent le besoin de mettre la république partout. À leurs yeux, finances, magistrature, administration, commandemens militaires, municipalités, gardes champêtres, tout doit être républicain. Il y a une « commission républicaine du budget, » il doit y avoir une littérature, une peinture républicaines, et finalement il y a bien aussi un ridicule républicain dont on ne réussit guère à se défendre. C’est la passion de parti dans ce qu’elle a de plus puérilement exclusif, et ce qu’il y a de curieux, c’est que ces étranges sectaires ne se doutent même pas du mal qu’ils font aux institutions dont ils prétendent être les gardiens privilégiés. Ils ont une manière de populariser la république qui suffirait à décourager les mieux intentionnés. Ils ne repoussent personne, non sûrement ! Que les esprits modérés consentent seulement à s’humilier devant eux, que les partisans de la monarchie constitutionnelle abjurent les erreurs du passé, ils resteront bien toujours un peu suspects, mais enfin on ne leur tiendra pas rigueur, on pourra les admettre à l’investiture républicaine qu’ils auront humblement sollicitée, on recevra leur soumission ! Fort bien, cette république, nous la connaissons, nous savons où elle irait, si on laissait faire ceux qui ont la prétention de la conduire, et ce n’est point certainement à celle-là que M. le ministre de l’intérieur songeait à Domfront lorsqu’il l’a représentée comme le port de refuge de la France. Il a entendu parler d’une république libérale, conservatrice, ouverte à toutes les opinions sensées et patriotiques, et en parlant de cette république, la seule qui puisse durer, il n’a point oublié sans doute que ses plus dangereux ennemis sont ceux qui, sous prétexte de l’appuyer, lui demandent chaque jour des concessions nouvelles, qui croient pouvoir lui imposer une politique de prévention et d’exclusion.

Le ministère auquel appartient M. de Marcère, qui se résume plus particulièrement dans le nom de son chef, M. Dufaure, ce ministère n’est point né après tout et n’existe pas pour faire une œuvre de parti. Il s’est formé pour pratiquer le régime nouveau avec une entière sincérité, sans subterfuge, comme aussi sans complaisance pour des passions ou des préjugés qui l’auraient bientôt compromis s’il en subissait l’influence. Qu’il se présente sans détour comme le ministère de la république, qu’il ne craigne pas d’avouer sa confiance dans les institutions dont il est le gardien au pouvoir, rien de plus loyal assurément ; mais avec la république et dans le cadre des institutions nouvelles, c’est la France qu’il sert avant tout, c’est à la réorganisation nationale, militaire, économique, universitaire du pays, qu’il doit sa première pensée. Là est son rôle essentiel, permanent, en dehors de toute considération de parti, et le remplacement récent de M. le général de Cissey par M. le général Berthaut au ministère de la guerre ne change rien à cette mission supérieure. Le caractère moral et politique du cabinet reste le même.

M. le général de Cissey a eu la fortune d’être presque constamment aux affaires depuis 1871, il a présidé aux premiers travaux de notre reconstitution militaire ; il y a peut-être usé sa santé, et dans tous les cas il a été la victime de la commission du budget, qui a trouvé en lui un ministre vraiment un peu trop débonnaire. M. le général de Cissey, soit fatigue, soit répugnance pour certaines luttes, n’a pas toujours défendu son budget comme il aurait pu le défendre ; il n’a pas été soutenu par ses collègues dans quelques circonstances où le cabinet aurait du s’engager avec lui, et en fin de compte, il faut bien l’avouer, il est sorti assez meurtri de cette discussion ; il est resté avec une autorité à demi ébranlée dans une situation évidemment difficile. La retraite du général de Cissey était devenue à peu près inévitable. Son successeur est un homme jeune encore, justement estimé pour ses services et pour ses qualités militaires. M. le général Berthaut était colonel d’état-major avant la dernière guerre. Nommé un instant comme général au commandement de la garde mobile de la Seine en 1870, il a été pendant le siège de Paris un des plus énergiques divisionnaires, conduisant habilement ses soldats à Champigny et à Buzenval. Il présidait récemment une commission pour l’armée territoriale en même temps qu’il commandait une division active. M. le général Berthaut a le mérite de n’avoir aucun lien de parti, aucun caractère politique, et il faut vraiment de la bonne volonté, surtout une singulière subtilité d’interprétation, pour l’affilier à l’opinion républicaine parce qu’il a été dans sa jeunesse l’aide-de-camp du général Cavaignac, ou pour l’appeler orléaniste parce qu’il a gardé des rapports avec les princes d’Orléans. Le nouveau ministre de la guerre est tout simplement un soldat à l’intelligence sérieuse, à la volonté ferme, et sa nomination parait devoir être prochainement complétée par la réorganisation de l’état-major de l’armée, dont le chef, M. le général Gresley, qui est lui-même un de nos plus habiles officiers, aurait une position agrandie et mieux définie.

Le successeur de M. le général de Cissey a été jusqu’ici en dehors de toutes les luttes de parlement ; ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de le laisser dans cette neutralité respectée sans mêler son nom à des candidatures sénatoriales qui seraient peut-être disputées. Dans les combinaisons qui l’ont appelé à la direction de l’armée, la raison militaire a été seule en jeu, et c’est assez pour occuper utilement M. le général Berthaut aussi bien que son lieutenant, M. le général Gresley. Certes la réorganisation des forces de la France a fait des progrès réels depuis quelques années, elle a peut-être plus de progrès encore à faire pour devenir complètement efficace. Il y a des lois sur l’état-major, sur l’avancement, sur les sous-officiers, sur l’administration, qui restent à discuter, à voter, et ce n’est pas trop d’une vigilance active, énergique, pour hâter ces réformes nécessaires aussi bien que pour assurer l’exécution des lois de ces dernières années, pour coordonner cette œuvre jusqu’ici un peu décousue, pour raviver l’esprit militaire dans l’armée. C’est là un intérêt pressant, supérieur, tout national, que M. le président de la république a la patriotique prévoyance de maintenir en dehors des conflits de partis, qui est fait pour tenter le dévoûment d’un homme comme M. le général Berthaut, et si on y mettait un peu de bonne volonté, bien d’autres intérêts analogues, également permanens, pourraient être soustraits d’un commun accord aux influences de la politique de tous les jours. On l’a vu par la discussion du dernier budget. Ce qu’il y a eu de mieux, c’est la mesure toute militaire par laquelle on a pourvu au maintien de la seconde portion du contingent sous les drapeaux pendant une année ; ce qu’il y a eu d’équivoque, de médiocre, c’est ce que l’esprit de parti a suggéré. Il faut se dire une bonne fois qu’il y a un certain nombre de services publics, et les affaires militaires, la diplomatie, sont au premier rang, qui ne doivent sous aucun prétexte payer les frais des luttes d’opinion ou de faction. M. le général Berthaut entre sans nul doute au ministère de la guerre avec cette pensée de poursuivre une œuvre nationale sans défi, sans provocation, à l’égard d’une majorité impatiente, mais aussi sans complaisance pour des économies prétendues républicaines ou pour des réformes de fantaisie. Il est la première sentinelle de l’armée, et en gardant son rôle à part dans le cabinet, en défendant les vrais intérêts de l’armée, il ne risque pas d’être relevé de son poste par l’opinion.

Qu’on laisse de côté tant de questions vaines, irritantes ou puériles, qui font souvent plus de bruit qu’elles ne valent, il en reste encore assez pour occuper les esprits réfléchis, et une des plus graves, sans parler des affaires militaires, est certainement cette question de la population que M. Léonce de Lavergne vient de remettre au jour. Les tacticiens de parlement peuvent jouer avec les majorités et nouer des coalitions ou renverser des ministères tant qu’ils voudront ; les esprits spéculatifs peuvent disserter sur le progrès et s’égarer dans des théories à perte de vue. Il y a toujours un premier fait simple et inexorable qui est le fondement de tout, avec lequel il faut absolument compter. Où en est la population en France ? Quelle marche suit-elle ? Est-elle en progrès ou en décroissance ? Dans quels rapports de proportion se trouve-t-elle avec la population des autres pays ? Il y a longtemps déjà, il y a vingt ans au moins que M. Léonce de Lavergne ne cesse d’appeler l’attention des économistes, des hommes politiques sur ce grave et inquiétant problème, en signalant à chaque recensement la stagnation ou la décroissance de la population française [1]. Il y revient aujourd’hui en poussant plus que jamais le cri d’alarme, et puisque M. le ministre de l’intérieur, M. le ministre des travaux publics, se trouvaient l’autre jour dans un comice agricole, ils auraient pu à leur tour, sans déroger, au risque de congédier un peu la politique, s’occuper d’une question qui touche de près l’agriculture et la prospérité nationale. Que cette crise dans le mouvement de la population française se soit manifestée avec une recrudescence particulière en 1870 et en 1871, ce n’est que trop justifié par les épreuves de ces terribles années, qui ont eu naturellement pour conséquence d’accroître la mortalité en diminuant le nombre des mariages et des naissances. Malheureusement il est bien clair que, si les événemens ont eu une influence meurtrière qui se traduit en chiffres douloureusement significatifs, ce phénomène n’est point accidentel et momentané ; il date de plus loin, il a pris depuis longtemps en vérité un caractère tristement normal. On ne peut pas dire que ce soit l’effet d’une guerre, d’une épidémie ou d’un fléau, c’est presque le résultat d’une loi invariable, et à peine l’influence des événemens de 1870 a-t-elle cessé, la loi semble avoir repris son cours. Un moment en 1872 la production humaine a paru plus active, elle s’est de nouveau ralentie en 1873. D’une année à l’autre, le nombre des mariages a diminué de 30,000, les naissances ont diminué de 20,000, les décès au contraire ont augmenté, et, chose curieuse à constater, c’est dans les régions les plus riches que le mouvement de la population se ralentit le plus, c’est dans les régions les plus pauvres que l’excédant des naissances sur les décès est le plus considérable. La Normandie perd chaque jour, depuis dix ans le Calvados est tombé de 475,000 habitans à 452,000. En Bretagne, le nombre des habitans s’accroît d’année en année.

Ainsi voilà un fait certain et pénible : la population ne diminue point sans doute en France, elle ne s’accroît que lentement, à peine d’un peu plus de 100,000 habitans par année. Elle reste presque stationnaire, tandis que la population ne cesse de s’accroître dans de bien autres proportions en Angleterre, en Russie, en Allemagne. La France est obligée de s’avouer qu’elle est au dernier degré de l’échelle dans le mouvement de la reproduction humaine. Rien n’est certes plus grave et plus redoutable ; c’est presque menaçant pour la grandeur du pays, qui se verrait atteint aux sources de la vie, qui serait exposé, dans un certain nombre d’années, à la plus dangereuse inégalité vis-à-vis des autres nations, si cette crise devait durer. Comment s’expliquer ce phénomène aussi étrange que douloureux ? Il est des plus compliqués, il tient à une multitude de causes morales, sociales, à des difficultés de législation, à des raisons économiques, et peut-être, regardé de plus près, interrogé avec soin, s’expliquerait-il naturellement ; peut-être perdrait-il de ce caractère inquiétant qu’il a au premier abord, car enfin la race française n’est point dégénérée ; elle n’a perdu ni sa sève, ni sa vigueur native, ni son énergie au travail, ni son aptitude à toutes les œuvres de la civilisation ; elle est toujours active, prompte à se relever, même des plus accablans désastres, elle n’a pas perdu son rang dans le mouvement commercial et industriel du monde. Elle a d’inépuisables ressources de vitalité qui sont aussi un élément dans ce problème si complexe. C’est une raison de plus pour qu’il y ait une enquête sérieuse, approfondie, conduite avec intelligence, avec une attention minutieuse. Sans doute, il y a des élémens du problème dont on n’est pas maître. On n’accroît pas arbitrairement la population, on n’active pas à volonté les mariages et les naissances. Bref, il y a des influences d’un ordre moral et intime dont ne disposent pas les économistes et les hommes d’état. Ce serait déjà beaucoup du moins si, par une étude attentive, par de prévoyantes mesures, on pouvait arriver à écarter certains obstacles qui retardent les mariages, à diminuer la mortalité, à préserver surtout les enfans nouveau-nés. C’est précisément à quoi peut servir une enquête en éclairant cette question si grave, si bien faite pour occuper tous les esprits sérieux qui ne font pas de la politique avec de banales déclamations, qui ont le patriotique souci de la prospérité, de la grandeur, de l’avenir du pays.

Il y a malheureusement dans ce problème économique de la population un fait, un accident de diminution qui n’a rien de mystérieux, qui s’explique tristement de lui-même, c’est la réduction forcée que la France a subie en perdant ses provinces de l’Alsace-Lorraine. Cette population, elle n’est plus à nous, elle a été la rançon d’une paix cruelle. Ces provinces ne comptent plus dans nos recensemens officiels, elles ne sont point cependant oubliées, elles sont en quelque sorte représentées au milieu de nous par cette bienfaisante société qui a été fondée pour la protection des Alsaciens-Lorrains, sous la présidence de M. le comte d’Haussonville. Ce n’est point une institution politique ou religieuse faite pour créer des embarras dans une situation dont les difficultés n’échappent à personne ; c’est une œuvre de souvenir, de sympathie et d’humanité. Elle a été créée pour venir en aide sans distinction, sans calcul, aux Alsaciens-Lorrains qui ont opté pour leur vieille patrie ou qui ont émigré après la guerre, et elle secourt ceux qui en ont besoin d’une manière aussi délicate que fructueuse et utile pour la France.

Il n’y a rien de banal dans cette humaine entreprise, conduite, avec autant de dévoûment que d’intelligence. Une protection ingénieuse suit cette population qui a quitté ses foyers pour rester française. La société a eu l’idée heureuse d’organiser, avec les Alsaciens-Lorrains, des villages en Afrique. Ces villages, que l’administration algérienne n’a pu voir sûrement que d’un bon œil, qu’elle a encouragés, existent aujourd’hui. Ils ont leurs habitations, leurs concessions, leurs terres, ils comptent plus de 300 habitans ; ils sont déjà presque en mesure de vivre par eux-mêmes sans avoir besoin de la tutelle qui les a aidés à naître, et cette population honnête, attachée à son œuvre, ne peut que devenir une force pour notre possession africaine, un des élémens les plus sérieux de la colonisation. Ce n’est pas tout.

La société, avec les dons d’un honorable et généreux bienfaiteur, a pu ouvrir au Vésinet une maison hospitalière destinée à recueillir des orphelines de l’Alsace-Lorraine. Cette maison existe déjà, elle aussi, comme les villages algériens ; elle a été dotée en partie par quelques personnes, notamment par un simple garde du génie ; il faut maintenant lui assurer un avenir certain, et, par une touchante inspiration, M. le comte d’Haussonville vient de s’adresser aux conseils-généraux en leur proposant de fonder des bourses dans la maison nouvelle. L’asile du Vésinet, agrandi et soutenu par les départemens, deviendrait ainsi une sorte de refuge national ouvert aux orphelines de l’Alsace-Lorraine. Cette pensée mérite certes d’être accueillie partout, ne fût-ce que pour répondre à la générosité des Alsaciens-Lorrains en faveur de nos inondés de l’année dernière. S’il s’agissait de vaines protestations, de revendications plus vaines encore, la prudence serait à invoquer. Une nation comme la France ne proteste pas inutilement, et une société de protection charitable n’a pas de revendications à exercer. Il s’agit tout simplement d’accomplir un acte d’humanité, de prouver à des provinces fidèles qu’elles ne sont point oubliées. Le souvenir sous la forme de la bienfaisance est un genre de politique avec lequel les chancelleries les plus ombrageuses n’ont rien à voir.

Certes la diplomatie a pour le moment assez à faire, si elle veut s’employer utilement, dans l’intérêt de la paix et de l’humanité. Elle a cet Orient où depuis trois mois sévit la guerre, où des massacres odieux ont désolé la Bulgarie, où tout reste encore obscur et incertain. À l’heure qu’il est, rien n’est décidé, les armées de la Serbie et de la Turquie sont toujours aux prises, et si dans ce tourbillon de nouvelles confuses qui s’abat chaque jour sur l’Europe il est difficile de démêler à qui appartient la victoire, il est du moins avéré que pendant quelques jours des combats acharnés, sanglans ont été livrés autour d’Alexinatz. Les Serbes se sont hâtés de s’attribuer l’avantage, les Turcs l’ont revendiqué naturellement de leur côté ; la même histoire recommence sans cesse. Tout bien examiné, ce qu’il y a de plus vraisemblable, c’est que les engagement n’ont pas été aussi décisifs qu’on l’a dit dans les deux camps, c’est qu’il a du y avoir des avantages partagés, de l’incertitude dans l’issue de la lutte, et si les Serbes n’ont pas été forcés dans leurs positions, les Turcs n’ont pas cessé d’être devant Alexinatz. L’armée ottomane ne semble pas avoir interrompu ses mouvemens déjà fort menaçans pour la Serbie, dont le territoire est envahi. Ce qu’on peut dégager aussi de cet amas d’événemens confus, c’est que les Serbes, malgré leurs protestations belliqueuses, malgré l’ardeur courageuse qu’ils déploient, ne se battent plus déjà peut-être que pour couvrir leur retraite, ou du moins pour maintenir jusqu’au bout l’honneur, l’intégrité de leur position. Dans tous les cas, le prince Milan est rentré depuis quelques jours à Belgrade, des entrevues ont eu lieu avec les consuls européens, et le principal ministre, M. Ristitch, a adressé une note qui est un préliminaire de négociation. Au bout de toutes ces incertitudes, il y a un armistice inévitable, tout au moins vraisemblable.

La question est de savoir si l’armistice dont on parle aujourd’hui sera un dénoûment ou le commencement d’une crise nouvelle. Il suspendra les hostilités entre la Serbie et la Turquie, il permettra des négociations qui conduiront sans doute à la paix, à une paix qui, malgré tout, ne modifiera pas essentiellement la situation. Malheureusement, les rapports de la Turquie et de la Serbie ne sont qu’un des élémens de cet éternel problème oriental devant lequel l’Europe se retrouve toujours, et si la diplomatie n’en est point à échanger des vues et des confidences, si elle a déjà médité sur ses plans d’opérations, les cabinets ne semblent pas fort avancés dans l’œuvre de médiation, de pacification qu’ils se promettent d’entreprendre. On dirait que l’Europe se sent embarrassée et inquiète devant ce grand et redoutable inconnu qui l’obsède. Il est bien certain en effet que la paix fût-elle signée, la question reste entière avec toutes ses difficultés aggravées par ces massacres récens de la Bulgarie, par la situation incertaine et précaire que la maladie du sultan Mourad crée à Constantinople, par la nécessité de régler en même temps les conditions de l’Herzégovine, de la Bosnie. En un mot, c’est toute cette affaire d’Orient qui s’impose aux délibérations de la diplomatie ; mais de toute façon il n’y a certainement qu’une politique efficace et rassurante. Quelle que soit la divergence des intérêts, il y a une considération supérieure à tout, celle de la paix générale, et cette paix, aussi utile à la Russie, à l’Autriche, à l’Angleterre, à l’Allemagne qu’à la France, l’Europe ne peut la maintenir que par l’accord de toutes les puissances appelées à préserver ensemble l’Occident des conflagrations dont l’Orient reste le foyer incandescent.

Cette crise orientale n’est point sans avoir un retentissement assez sérieux en Angleterre, où les scènes barbares qui ont ensanglanté la Bulgarie ont surtout causé une vive émotion dont lord John Russsell s’est fait l’écho. Le parlement s’est séparé cependant sans qu’il y ait eu une discussion sérieuse sur les affaires d’Orient. Lord Derby n’a point eu à s’expliquer dans la chambre des pairs et M. Disraeli, le chef du cabinet, n’aura plus lui-même à s’expliquer, du moins dans la chambre des communes. Le voilà, au lendemain de la fin de la session, élevé à la pairie sous le titre de comte de Beaconsfield. Peu de fortunes auront été plus merveilleuses dans cette Angleterre d’aristocratie terrienne et de patriciat politique. Romancier ingénieux et mordant, l’auteur de Coningsby avait à triompher de la défaveur qui s’attachait à ses succès mêmes d’écrivain pour devenir un homme sérieux. Ce n’est que par des efforts de volonté et de talent qu’il est arrivé à dompter la chambre des communes, à être le premier dans son parti avant d’être Je premier au pouvoir. Homme de naissance obscure et même d’ancienne origine israélite, il arrive aujourd’hui à la pairie. Ce ne sera plus M. Disraeli, ce sera lord Beaconsfield. Pendant quarante ans, il a passionné la chambre des communes ; réussira-t-il au même degré dans la chambre des pairs ? Dans tous les cas, il n’y a qu’un lord de plus, et le ministère anglais reste ce qu’il était.

La mort fait son œuvre impitoyable dans les lettres comme dans la politique. Elle a récemment atteint M. Wolowski, un sénateur inamovible qui reste à remplacer, un sérieux et savant économiste qui depuis quelques mois s’acheminait lentement vers sa fin, et M. Wolowski n’est pas la seule victime dans nos assemblées. La mort frappe souvent aussi les coups les plus inattendus et enlève brusquement à la vie ceux qui semblaient avoir encore devant eux une brillante carrière. Ainsi vient de disparaître à l’improviste un de nos plus aimables collaborateurs, homme d’un esprit fin, d’un goût épuré et d’une bonne grâce parfaite, Eugène Fromentin. Il avait quitté Paris il y a quelques jours à peine, ne songeant qu’à aller prendre ses vacances, son repos d’automne, dans un pays et dans une maison qu’il aimait, près de La Rochelle ; il a été emporté par un mal foudroyant, par un de ces accidens de santé qui déconcertent toutes les prévisions. Il disparaît dans la pleine maturité de ce double talent de peintre et d’écrivain qui était son originalité, qui lui assurait un double succès.

Eugène Fromentin avait en effet cela de caractéristique et de rare : ce n’était pas seulement un artiste supérieur, devenu par l’inspiration et par le travail un des maîtres de la peinture contemporaine, c’était encore un écrivain, un poète, qui savait manier la plume comme il savait manier le pinceau, qui laisse avec ses tableaux des œuvres charmantes de littérature. Il avait ce trait commun avec Eugène Delacroix, il était comme lui un esprit éminemment cultivé. Il représentait parmi nous un peintre lettré ayant la justesse et l’éclat, portant dans tout ce qu’il faisait le goût de la perfection et du beau, la sobriété alliée aux dons de la couleur et du pittoresque, une finesse ingénieuse, un sentiment aussi élevé que délicat des conditions et de la dignité de l’art. Qui ne se souvient de ces livres, Un Eté dans le Sahara, Une Année dans le Sahel, où était tombé, comme sur ses tableaux, un rayon du soleil d’Afrique ? Eugène Fromentin avait saisi en quelque sorte dans son essence la plus intime cette nature africaine, il en avait dégagé, résumé la chaude et subtile poésie. Il s’était essayé aussi dans le roman par Dominique, cette intéressante et habile fiction, et nul certes n’a pu oublier ces pages si justes, si pénétrantes, si animées des Maîtres d’autrefois, où tout récemment encore il étudiait les originales conceptions de l’art flamand et hollandais. C’était l’œuvre d’un peintre, d’un poète et d’un critique. Tout souriait à ce galant homme, chez qui la sûreté et la grâce du caractère rehaussaient le talent, qui était digne de tous les succès. Renommé pour ses tableaux, il était tout dernièrement, quelques semaines avant de quitter Paris, candidat à l’Académie française, qui aurait tenu sans doute un jour ou l’autre à couronner ses vœux. La mort s’est jouée cruellement de cette aimable fortune, elle a tranché avant l’heure cette honorable et brillante existence. Eugène Fromentin n’est plus, et avec lui certainement disparaît un des meilleurs dans une génération éprouvée, un des esprits les mieux faits pour continuer les pures traditions de l’art et du goût dans ce monde mêlé où nous vivons.

CH. DE MAZADE.
  1. Voyez, dans la Revue du 1er avril 1857, l’Agriculture et la population en France.