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Chronique de la quinzaine - 14 août 1900

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Chronique n° 1640
14 août 1900


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août.


Nous n’avons pu qu’annoncer, il y a quinze jours, à l’heure tardive où elle nous parvenait, la nouvelle de l’assassinat du roi d’Italie ; et aujourd’hui il est déjà tard pour en parler comme nous l’aurions voulu. Tous les journaux ont donné des détails sur l’odieuse tragédie ; presque tous ont exprimé avec force le sentiment de réprobation qu’elle inspire. Nous disons presque tous, parce qu’il y a eu des exceptions. Sans doute, personne ne s’est égaré jusqu’à approuver le crime : on commence toujours par le condamner. Mais, cette formalité remplie, on philosophe sur le fond de l’affaire, et on en arrive volontiers à conclure que, s’il y a des régicides, c’est qu’il y a des rois. Pourquoi y a-t-il des rois ? Évidemment ils ont tort, et leur existence seule est une provocation au meurtre. Le défaut de cet argument est que les anarchistes n’assassinent pas seulement les rois : nous savons de reste que les présidens de république ne sont pas à l’abri de leurs entreprises. Ils ne ménagent pas davantage les femmes les plus inoffensives, comme l’impératrice d’Autriche. Les simples ministres, comme M. Canovas del Castillo, ne sont pas plus en sûreté que les souverains ou que les présidens. Tout ce qui sort de la foule, soit par le mérite personnel, soit par la naissance ; tout ce qui brille ou simplement reluit ; tout ce qui, pour un motif ou pour un autre, attire les regards et peut les irriter, relève de la conspiration internationale à laquelle appartiennent nresci et Saison : car Paris, comme Monza, a été le théâtre d’un autre attentat qui, grâce au ciel, n’a pas abouti. Si le poignard ou le revolver des régicides se tourne de préférence contre les rois, ce n’est pas pour ces derniers un privilège de leur rang : dans tous les gouvernemens, quels que soient leur forme et leur nom, les anarchistes trouvent une poitrine à viser. Il n’y a pas de révolution politique, ni piobablement de révolution sociale, qui puisse les satisfaire et les désarmer. Aussi longtemps qu’un homme sera plus en vue que les autres, il servira de cible à quelque scélérat ou à quelque fou. Ceux qui leur cherchent des excuses, sous prétexte de donner des explications, ont donc beaucoup à faire, et ils ne sont pas encore au bout de leurs peines. La vérité est que le crime des anarchistes est inspiré par le plus bas des sentimens, la haine et l’envie du misérable pour tout ce qui est au-dessus de lui. Il y a des journaux, il y a des partis qui exploitent ce sentiment, tout en condamnant du bout des lèvres les excès auxquels il se porte. Et encore ne les condamnent-ils souvent que parce qu’ils les jugent inefficaces. À quoi bon ? disent-ils. Cela ne sert à rien ; cela ne peut que compromettre. Ils jugent le fait matériel indépendamment de toute considération morale, sans paraître se douter que, quand bien même le crime produirait le résultat qu’il se propose, il n’en resterait pas moins un crime, et que la sévérité avec laquelle on doit le juger n’en serait nullement atténuée. Contre toutes ces perversions de la conscience, on ne peut qu’élever une protestation indignée.

Une victime de plus vient de s’ajouter à la liste déjà longue que le nihilisme ou l’anarchisme ont si cruellement remplie depuis un quart de siècle, et à coup sûr une des plus innocentes. Jamais roi n’a moins que le roi Humbert abusé de son pouvoir. Il a scrupuleusement respecté la charte libérale de son pays. Il a présidé au fonctionnement normal des institutions que l’Italie s’était données, sans essayer d’y faire violence, ni même d’y exercer une pression sensible. Il a été vraiment un souverain constitutionnel. Si nous jugions, nous aussi, de la légitimité d’un acte d’après ses conséquences matérielles, nous dirions qu’il était bien inutile d’assassiner le roi Humbert. Qu’importe, en effet, que le roi d’Italie s’appelle de tel nom ou de tel autre, Humbert ou Victor-Emmanuel ? C’est pourtant à cela que se réduit le changement qui vient d’avoir lieu. Le crime de Monza n’a eu d’autre conséquence que d’unir dans un même sentiment toutes les consciences de l’univers, et ce n’est pas celle-là que les anarchistes se proposaient en armant la main de Bresci. L’impression en France n’a guère été moins vive que l’émotion en Italie. Malgré les dissentimens qui les ont parfois divisées, les deux nations n’ont pas cessé de se sentir solidaires : elles le sont par le sang, et plus encore par ce qu’il y a de commun dans leur longue et glorieuse histoire. Il aurait fallu peu de chose pour que le roi Humbert fût chez nous populaire. Au moment de sa mort, on ne s’est rappelé que ce qui le rendait sympathique. L’homme était loyal, simple et bon. Tous ceux qui l’approchaient étaient séduits par sa bonne grâce un peu brusque, et lui restaient attachés. Il n’avait certes pas mérité de tomber sous la balle d’un assassin.

Le nouveau roi était assez loin de l’Italie au moment de l’attentat : il venait de quitter Athènes, et il a fallu un certain temps pour que la triste nouvelle lui arrivât. Les premières paroles qu’il a adressées à son peuple montrent combien son cœur de fils a été atterré par ce cruel événement. Le roi Humbert était dans la force de l’âge : tout faisait croire qu’il régnerait encore longtemps, et nul, à coup sûr, ne le désirait plus ardemment que le prince de Naples. La vie de celui-ci a été discrète ; il a évité plutôt que recherché les occasions de se produire. On sait seulement de lui que son éducation a été surtout militaire, et aussi qu’il a des habitudes laborieuses, un esprit éclairé et pénétrant, une volonté qui paraît ferme. Il a épousé la princesse Hélène de Monténégro. Nous n’en tirons aucun augure pour les tendances de sa politique ; les alliances souveraines ont été, dans le passé, une trop abondante source d’illusions et d’erreurs pour qu’on puisse, aujourd’hui surtout, y chercher le secret de l’avenir. La grâce et le charme de la jeune reine suffisent à expliquer la recherche dont elle a été l’objet, et à cet égard elle continuera dignement celle en qui le peuple italien avait mis sa tendresse et qu’avec une sorte de familiarité respectueuse il appelait « la Marguerite des Marguerites. » Il est donc probable qu’au moins à ses débuts, le nouveau règne sera la continuation de l’ancien ; mais, précisément pour ce motif, tout le monde prévoit qu’il ne sera pas exempt, à l’intérieur, de grandes difficultés. Nous n’avons pas à dire lesquelles ; on les connaît : ce sont celles d’hier. Les dernières années du roi Humbert en ont été assombries. Il y a deux ans, l’émeute a éclaté dans les rues de Milan et de quelques autres villes du royaume : elle a été rudement réprimée. Ces souvenirs sont d’autant plus présens aux esprits, qu’ils y ont été maladroitement entretenus par la politique, d’ailleurs impuissante, des ministères qui se sont succédé depuis lors, jusqu’à celui d’aujourd’hui exclusivement. Des mesures préventives et répressives ont été proposées, sous forme de lois, au parlement, qui les aurait votées sans doute, si l’opposition n’avait pas pris le parti de les combattre par l’obstruction. L’obstruction n’a d’autre résultat que d’empêcher, mais elle empêche, et souvent d’une manière très efficace. La dissolution de la Chambre et le recours au corps électoral n’ont pas changé la situation ; ils l’ont seulement aggravée en épuisant sans profit une ressource qui aurait pu être utile au commencement d’un autre règne. Les passions sont restées de part et d’autre très exaltées, comme le prouvent les invites que M. Sonnino a adressées au ministère de reprendre la politique de combat du général Pelloux. M. Saracco a repoussé les armes dangereuses qu’on lui offrait. Mais que fera demain le roi Victor-Emmanuel ? On a cherché dans son manifeste, sans l’y trouver, l’indication de ses idées politiques. On avait tort de l’y chercher, et il a eu raison de ne pas l’y mettre. Un ministère peut faire un programme ; encore savons-nous à quel point il est vain généralement ; mais un roi ne peut pas engager tout un règne, et, lorsqu’il a dit qu’il respecterait les lois constitutionnelles et les libertés publiques, il a épuisé tout ce qu’il avait à dire. Ce n’est pas à ses discours qu’il faut attendre Victor-Emmanuel III, mais à ses actes. Le ministère actuel, présidé par un vieillard octogénaire, n’a jamais été regardé que comme un ministère d’attente : il ne saurait être définitif. Quels seront les prochains ministres du jeune roi ? Avec quelles idées arriveront-ils au pouvoir ? On se le demande en Italie, non sans quelque impatience. On a parlé d’une trêve des partis ; mais tout le monde a le sentiment qu’elle sera dans les mots beaucoup plus que dans les choses, parce qu’elle n’est pas dans les cœurs. En réalité, aucun parti n’est disposé à désarmer, même provisoirement. Victor-Emmanuel III aura un lourd fardeau à porter. Il pourra, au moins pendant quelque temps encore, se borner à continuer au dehors la politique adoucie que son père avait adoptée dans ces dernières années ; mais, au dedans, il devra prendre des résolutions personnelles et rapides. C’est là que les partis l’attendent.


Si l’horreur que nous cause le crime de Monza avait pu être augmentée, elle l’aurait été par la sinistre parodie que Saison en a faite à Paris. Heureusement, le shah de Perse a été préservé, et nous en avons été quittes pour une émotion que lui-même n’a pas paru éprouver. L’impassibilité dont il a fait preuve est la marque d’une grande force d’âme : ce souverain est un homme. Sa vie était pour nous doublement précieuse et sacrée, puisqu’il était notre hôte et que nous avions la charge de sa sécurité. Quelle n’aurait pas été notre douleur, si, malgré la plus grande vigilance, les coups de l’assassin avaient porté ? Il ne faut pour cela que la surprise d’un moment, et cette surprise peut se produire dans tous les pays du monde. La Perse elle-même n’en a pas été exempte, puisque le prédécesseur du shah actuel a été victime d’un meurtre. Mais au moins le meurtrier persan avait ou croyait avoir dans son fanatisme religieux, et dans les persécutions dont sa secte avait été l’objet, un prétexte à son crime. Il n’en est pas de même de Salson. Ce n’est pas à Mouzaffer-ed-Dine qu’il en voulait, ce n’est pas même au shah de Perse, c’est au souverain quelconque qui passait devant ses yeux. L’anarchiste se propose de tuer une idée, un principe, comme si on tuait les principes et les idées, et si le poignard ou le revolver n’y était pas impuissant. Le roi est mort, vive le roi ! c’est le cri qu’on pousse dans tous les pays monarchiques, et, depuis que les anarchistes multiplient les assassinats, ils n’ont encore réussi à faire aucune révolution, ni grande ni petite, dans aucun pays. S’il était arrivé malheur à Mouzaffer-ed-Dine, un autre shah aurait été proclamé en Perse, et le cours des choses y aurait continué comme auparavant. Mais nous aurions eu un poids très lourd sur la conscience et un immense regret au cœur.


Depuis quelques jours, les Puissances ont enfin reçu des nouvelles directes de leurs ministres en Chine. Ces dépêches ne contiennent encore que des détails sommaires sur le sombre drame qui s’est déroulé à Pékin, et nous n’en aurons sans doute de complets que lorsque nous pourrons causer avec nos ministres autrement que par télégrammes chiffrés. Mais enfin ces ministres vivent, à l’exception du baron de Ketteler, et, au milieu de la crise effroyable qu’il vient de traverser, il ne semble pas que le corps diplomatique ait été particulièrement éprouvé. Cependant nous ne sommes pas encore complètement rassurés. Sans doute, le fait que nos ministres sont sains et saufs est un allégement sensible à l’angoisse que nous avons éprouvée pendant six semaines, sinon davantage. Mais il s’en faut de beaucoup que tout soit terminé, et la situation reste compliquée, obscure, troublante. Le télégramme de M. Pichon pose de la manière la plus claire la première question que les puissances ont à résoudre : est-il indispensable ou non d’aller à Pékin ?

La lecture des journaux donnerait à croire que cette question est tranchée et que la nécessité d’une marche sur Pékin ne fait plus de doute pour personne. D’autres symptômes encore, ou même des manifestations formelles faites par certains gouvernemens, semblent indiquer aussi qu’il y a une résolution prise. Cependant le télégramme de M. Pichon jette un nouveau jour sur l’affaire, et donne à croire, d’abord que le Tsong-li-Yamen espère encore désarmer les puissances en leur rendant leurs ministres intacts, et ensuite que certains gouvernemens seraient peut-être disposés à voir là une solution provisoirement satisfaisante, qui permettrait de discuter et de négocier en dehors de toute préoccupation immédiate. Faut-il les désapprouver ? Tel n’est pas notre avis. Nous ne tenons nullement à aller à Pékin, si nous n’y sommes pas absolument obligés, et cela non pas tant à cause des difficultés ou des hasards que nous pourrions rencontrer sur la route qu’à cause des très graves problèmes qui se poseraient le lendemain. Il est un peu naïf de penser qu’une fois arrivées là, les puissances, satisfaites de l’effet moral qu’elles auraient produit, n’auraient rien de plus pressé que de s’en retourner. Croit-on, par exemple, que l’empereur Guillaume renforce encore son corps expéditionnaire et qu’il envoie à Tientsin, pour commander l’armée internationale, un homme aussi considérable que le maréchal de Waldersee, uniquement pour faire une démonstration militaire ? L’Angleterre, de son côté, pousse avec énergie à la marche en avant, et M. Brodrick, dans son impatience, a plusieurs fois annoncé à la Chambre des communes qu’elle était commencée, alors qu’elle ne l’était certainement pas encore. Les Anglais, occupés comme ils le sont au Transvaal, n’ont pas beaucoup de troupes de débarquement à Tientsin, et ils éprouveraient à coup sûr de grandes difficultés à en augmenter sensiblement la quantité, encore bien plus la qualité ; mais leur puissance maritime est intacte, formidable, et complètement disponible. On sait que l’amiral Seymour, après sa malencontreuse expédition sur la route de Pékin, a quitté Tien-Tsin pour se rendre à Shanghaï sur ses vaisseaux. Ce brave marin s’était évidemment trompé d’élément : le voilà rendu à celui qui lui convient. Estime-t-on que ce soit pour n’y rien faire ? Nous ne parlons pas des autres, ne voulant pas passer en revue les intérêts de toutes les puissances ; mais nos intérêts, à nous, nous ne les apercevons pas du tout à Pékin. Nous avons peu de chose à faire au Nord de la Chine, et, bien que nous ne puissions, ni nous ne devions pas nous séparer du reste de l’Europe dans une œuvre qui paraît entreprise pour la défense de la civilisation ; bien que notre place soit marquée dans l’armée des alliés, et que nous continuions de l’occuper ; bien que nous n’admettions pas enfin qu’on aille à Pékin sans nous, nous n’avons pourtant, en dehors de la sécurité de nos ministres et de nos protèges, aucun motif de pousser l’affaire jusqu’à la dernière extrémité. Nos intérêts sont concentrés au Sud de la Chine : et encore, si nous avons là des vues d’avenir, ne devons-nous mettre aucune hâte à les réaliser. Le champ de notre action utile y est assez limité, et, si chacune des puissances qui auraient participé à la marche sur Pékin arrivait ensuite à, des prises de possession effectives, notre part proportionnelle, même en l’étendant aussi loin que nos ambitions légitimes peuvent le comporter, ne maintiendrait pas l’équilibre entre les autres et nous. Voilà pourquoi notre politique doit être conservatrice en Chine. Rien ne serait plus imprudent de notre part que d’imprimer au vieil édifice un ébranlement capable de le renverser. Si nos ministres avaient été massacrés, ces considérations, quelle qu’en puisse être la valeur, auraient cédé à des devoirs impérieux. Il aurait fallu marcher sur Pékin et y frapper un grand coup. Mais le crime n’a pas été commis. Nous demandions sans cesse qu’on nous mît en communication avec nos ministres. S’ils vivent encore, disions-nous, qu’on nous transmette une dépêche écrite par eux ; l’emploi du chiffre confidentiel fera foi de l’authenticité du document. Nous avons enfin reçu un télégramme de M. Pichon. Il faut bien reconnaître que la situation n’est plus la même.

Ce télégramme de M. Pichon est très important ; il est aussi assez embarrassant, parce qu’il présente la marche sur Pékin comme nécessaire, et qu’il semble même l’imposer. Le corps diplomatique a été informé, dit-il, par le Tsong-li-Yamen, que les puissances auraient, à plusieurs reprises, demandé son départ de Pékin sous escorte : en conséquence, le gouvernement chinois a prié le corps diplomatique de régler lui-même les conditions de ce départ et d’en fixer la date. Mais ce sont maintenant les ministres qui ne veulent pas partir ! Déjà une dépêche du ministre des États-Unis avait présenté des objections à cet exode : le nôtre les confirme et les précise. À l’entendre, le corps diplomatique ne peut quitter Pékin que si les forces alliées viennent l’y chercher. Ces forces devraient être assez nombreuses pour assurer la sécurité de 800 étrangers, dont 200 femmes ou enfans, et de 3 000 chrétiens indigènes qu’il est impossible d’abandonner au massacre. En aucun cas, une escorte chinoise ne serait admissible. Il y a donc 3 000 chrétiens chinois à Pékin, et le corps diplomatique ne sépare pas leur sécurité de la sienne ? Cela fait honneur a tous les ministres, et notamment à M. Pichon qui exerce notre protectorat sur les catholiques en Extrême-Orient : on ne l’accusera pas de négliger les devoirs qui lui incombent de ce chef, quelque difficiles qu’ils soient à remplir M. Pichon ajoute : « Nous répondons au Tsong-li-Yamen que nous ne pouvons quitter nos postes sans instructions de nos gouvernemens, auxquels nous en référons. » Il y a donc lieu de croire que les autres gouvernemens ont reçu des télégrammes analogues, et qu’ils auront à s’entendre entre eux à ce sujet. Nous ne leur donnerons pas de conseUs ; ce serait une grande témérité. L’opinion de notre ministre doit peser beaucoup dans la balance. Mais cette opinion est-elle unanime parmi les ministres européens, ou parmi leurs gouvernemens ? Une dépêche de Saint-Pétersbourg annonce que le gouvernement russe a autorisé M. de Giers à rejoindre Tien-Tsin avec une escorte chinoise, après s’être fait donner toutes les garanties nécessaires à sa sécurité. On comprend la gravité de cette décision. D’autres part, la présence de 3 000 chrétiens change, il faut l’avouer, les élémens du problème ; car, si nous pouvons exiger du gouvernement chinois qu’il ramène lui-même nos compatriotes à Tientsin en le rendant responsable de leur vie, il est plus délicat de lui imposer encore l’obligation de remettre lui-même entre nos mains 3000 de ses propres sujets, fussent-Us chrétiens. Nous ne savons pas quelle résolution sera prise ; mais l’entraînement qui portait déjà la plupart des puissances à se prononcer pour la marche sur Pékin ne peut qu’augmentera la lecture du télégramme de M. Pichon. Quelques jours avant l’arrivée de ce document au quai d’Orsay, une dépêche de Shanghaï portait que Li-Hong-Chang avait annoncé que le gouvernement chinois faisait escorter les ministres jusqu’à Tientsin. Li-Hong-Ghang était exactement informé : telle était bien l’intention du Tsong-li-Yamen. Comment Li-Hong-Chang, comment le Tsong-li-Yamen, surtout si les puissances avaient demandé en elTet à maintes reprises l’envoi des ministres à Tientsin, auraient-ils pu prévoir que ceux-ci refuseraient d’y aller avec une escorte chinoise ? M. Pichon donne sans doute à cela de sérieuses raisons : mais son télégramme nous place, et place le gouvernement chinois, en présence d’une situation nouvelle.

Il faut donc croire que les ministres, les étrangers et les 3 000 Chinois assiégés à Pékin ont des moyens de se maintenir assez longtemps encore, dans le cas où ils seraient attaqués de nouveau, et ce cas n’a rien d’invraisemblable : il est même fort à craindre que la marche sur Pékin n’y soit le signal d’une nouvelle explosion de fureur fanatique. Dès lors, la question est de savoir dans quel délai une colonne expéditionnaire peut arriver sous les murs de la capitale. Les nouvelles parfaitement contradictoires, bien que quelques-unes eussent un caractère ofliciel, qui ont couru depuis plusieurs jours, les unes affirmant, les autres niant avec énergie que la marche en avant était commencée, ne peuvent que jeter du trouble dans les esprits. Non seulement elles nous laissent perplexes sur une vérité qu’il est si difficile de démêler, mais elles font craindre que l’accord le plus parfait ne règne pas, quoi qu’on en ait dit, entre les puissances. On sait déjà que certaines difficultés, ou pour le moins certaines hésitations se sont produites sur le choix de l’officier général qui serait chargé de commander le corps expéditionnaire. Il avait d’abord été question d’un Japonais, et cela aurait peut-être été dû à l’importance du contingent japonais, au courage qu’il a montré dans maintes circonstances et aux services qu’il a rendus : cependant un pareil choix devait soulever des objections, et on ne voit pas trop les vieilles armées de l’Europe rangées sous le commandement supérieur d’un officier japonais : ce serait aller un peu vite dans la voie de l’assimilation. Les Anglais auraient accepté malaisément un général russe, et les Russes un général anglais. Le contingent italien est trop faible pour que l’honneur du commandement suprême soit dévolu à son chef. La France, pour les motifs que nous avons indiqués plus haut, n’a montré aucune prétention à jouer le rôle principal. La place restait libre à l’Empereur allemand : il en a profité, et on a appris tout à coup que le maréchal de Waldersee allait partir pour l’Extrême-Orient. Nous ignorons si les puissances ont été au préalable pressenties sur ce choix, ou si on s’est contenté de leur en proposer ensuite l’acceptation. Des souvenirs sur lesquels il est inutile d’insister ont pu, au premier moment, nous causer une impression de malaise, à la pensée qu’une troupe française serait éventuellement commandée par un officier allemand : peut-être faut-il s’en affranchir. Nous n’avons aucune opposition à faire à la désignation du maréchal de Waldersee. Seulement, s’il va à Tientsin, quand arrivera-t-il ? Au plus tôt dans deux mois, ce qui paraîtra bien tard. À la vérité les derniers renforts ne sont pas encore partis, ou ils ne partent que ces jours-ci pour la Chine ; mais il n’est pas prouvé qu’il faille inévitablement les attendre pour accentuer le mouvement sur Pékin. L’heureux combat de Peï-Tang en est la preuve. Obligera-t-on l’armée alliée, même si elle se sent en force de marcher immédiatement sur la capitale à attendre patiemment l’arrivée du maréchal de Waldersee ? Faudra-t-il qu’elle s’arrête, si la fortune la favorise et si elle trouve la voie libre devant elle ? Le contingent allemand refuser a-t-il d’aller de l’avant, ou mettra-t-il même moins d’ardeur à le faire jusqu’à l’arrivée du maréchal de Waldersee ? Pour tous ces motifs, qui ne tiennent en rien à la personne d’un officier dont tout le monde reconnaît la grande valeur, il aurait sans doute mieux valu désigner un général qui fût dès maintenant arrivé à Tientsin et à la tête de ses troupes. Et enfin, M. Pichon, lorsqu’il a écrit son télégramme, ne calculait vraisemblablement pas que la marche de la colonne de secours ne pourrait commencer que dans deux mois ! Qui sait si la colonie étrangère, dans les conditions où elle se trouve et que nous connaissons encore si imparfaitement, est en mesure de tenir jusque-là ? Autant de questions qui se pressent dans l’esprit, et qui y restent malheureusement sans réponse.

Deux exagérations sont à craindre : celle qui consisterait à avoir trop de confiance dans la sincérité du gouvernement chinois, et celle qui consiste à n’en avoir systématiquement aucune. Nous sommes bien revenus de la première, mais il nous arrive parfois de tomber dans la seconde. Le gouvernement chinois mérite à coup sûr qu’on se défie de lui ; toutefois, il commence à se rendre compte des responsabilités qu’il a encourues, et, loin de les accroître, il s’efforce évidemment de les diminuer. Peut-il conduire de Pékin à Tientsin, sans danger pour leur sécurité, la colonie étrangère et au besoin nos protégés ? Est-il assez fort pour cela, assez maître de ses propres troupes, assez sûr de ses officiers ? Naturellement, nous l’ignorons ; mais, s’il peut le faire, il devient de plus en plus certain qu’il le désire. Seulement, s’il le désire aujourd’hui, rien ne prouve qu’il le voudra encore demain, car il obéit successivement à des influences contraires, s’exerçant sur lui tantôt dans le sens de la modération, tantôt dans celui du plus aveugle fanatisme. On croit voir chez lui de la mauvaise foi, et sans nul doute il y en a ; mais n y a aussi, comme dans tous les gouvernemens à la fois faibles et violens, de l’inquiétude et de la versatilité. C’est ce dont nous ne tenons pas suffisamment compte. Un autre travers auquel cèdent quelques-uns d’entre nous est de vouloir, pour mieux intimider les Chinois, user contre eux de réciprocité, et employer contre eux des moyens barbares, parce qu’ils l’ont fait contre nous. Ce serait descendre à leur niveau. Plusieurs journaux ont parlé de faire de Li-Hung-Chang un otage, et un membre de la Chambre des communes a même demandé au gouvernement s’il n’aurait pas recours à cette menace. M. Brodrick a répondu que l’Angleterre avait informé le gouvernement chinois qu’il serait tenu personnellement responsable, si les membres des légations ou d’autres Européens étaient maltraités ; mais il a ajouté qu’il ne croyait pas qu’en faisant de plus amples notifications de ce genre, on atteignît un résultat utile. M. Delcassé, on s’en souvient, s’est servi de ce procédé à l’égard du gouverneur du Yunnan, et cela a réussi. Qu’on agisse de même envers les membres du gouvernement chinois, nous le comprenons aussi ; mais pourquoi ? Parce que le gouverneur du Yunnan était vraiment et directement responsable de la vie de M. François, comme les membres du gouvernement chinois le sont de celle de nos ministres. Au contraire, Li-Hung-Chang n’y peut rien. S’il était à Pékin, peut-être n’y serait-il pas lui-même en parfaite sécurité. Une l’y aurait certainement pas été d’une manière constante depuis deux mois. Tout récemment encore, l’Impératrice a fait décapiter deux membres du Tsong-li-Yamen, parce qu’ils étaient suspects de tendances favorables à la civilisation occidentale, et cette nouvelle a, paraît-il, produit une forte impression sur Li-Hung-Chang. Il est dangereux de placer les gens dans l’alternative d’être décapités par les uns ou fusillés par les autres ; en pareil cas, le danger le plus rapproché agit sur eux le plus fortement. D’autres moyens, et de plus sérieux, seront nécessaires en présence des difficultés présentes. Les indiquer n’est pas notre rôle : nous nous bornons à exposer aussi clairement que possible, tous les quinze jours, la situation du moment.


Une véritable révolution s’est produite à Belgrade, sous la forme la plus imprévue et, en somme, la plus douce : le jeune roi Alexandre s’est marié. Il était amoureux, il a épousé la femme qu’il aimait, sans demander la permission de personne. Après tout, il était libre de le faire, non seulement parce qu’il est roi, mais parce que ni son père, ni sa mère, ne lui avaient donné le spectacle d’une de ces unions qui sont un exemple ; il a pu assez légitimement se dispenser de chercher auprès d’eux une inspiration et un conseil. Non pas que nous confondions, au point de vue moral, la très digne et très respectable reine Nathalie avec le roi Milan ; mais enfin la fausseté de sa situation a pesé sur elle, et on comprend que le roi Alexandre ait fini, au milieu de ces querelles domestiques, par éprouver une lassitude où sa confiance a sombré. S’il en a souffert, la Serbie l’a fait encore bien davantage : le roi Milan n’a pas été précisément son bon génie. Et ce n’est pas l’intelligence qui lui a manqué, mais bien d’autres quahtés à l’absence desquelles l’intelhgence ne supplée pas. Malgré tout, il était resté le véritable maître de la Serbie. Si son fils régnait nominalement sur elle, il régnait despotiquement sur lui. Il s’était fait nommer généralissime de l’armée serbe, et, quoiqu’il ne l’eût pas autrefois conduite à la gloire, il avait acquis sur elle un grand ascendant, tlela lui inspirait une sécurité qui s’est trouvée trompeuse. Les absens ont tort, dit le proverbe : c’est pendant que Milan n’y était pas, — il était tranquillement aux eaux de Carlsbad, — qu’Alexandre s’est marié. Il a épousé une ancienne dame d’honneur de sa mère, plus âgée que lui d’une douzaine d’années : il est vrai qu’il est lui-même très jeune, et cela explique tout. Au surplus, ces considérations de personnes ne nous touchent pas. Qu’importe, en somme, que le roi Alexandre ait fait un mariage jugé par les experts du protocole bien ou mal assorti ? Cela ne regarde que lui. Il n’a cherché que son bonheur, et nous lui souhaitons de l’avoir trouvé. Mais, en même temps, il a accompli un acte politique : il s’est émancipé. C’est du jour de son mariage que date le premier de son règne. Quant à savoir ce que sera ce règne, nous ne nous risquerons pas à le prédire. Étouffé sous la personnalité encombrante de son père, le jeune roi n’a pas pu jusqu’ici dégager la sienne : peut-être y réussirait-il mieux désormais. Quoi qu’il en soit, après le premier moment de surprise, la nouvelle de son mariage a été bien accueillie en Serbie, parce qu’on y a vu aussitôt une rupture inévitable avec Milan. Et, en effet, la rupture s’est produite. Milan, parti à la hâte de Carlsbad, a marché sur Belgrade, mais il s’est arrêté à Vienne, et il a envoyé de là sa démission de généralissime. Alexandre l’a acceptée. Il a fait plus, il a nommé à la hâte un successeur à son père. Il a fait plus encore, mais moins bien : il a donné à sa femme un régiment qui appartenait à sa mère et l’on peut trouver que ce dernier acte n’est pas de très bon goût. La Serbie ne voit qu’une chose, c’est qu’elle est débarrassée de Milan. Quant aux puissances étrangères, le mariage d’Alexandre n’a pas laissé d’en intéresser quelques-unes. Milan était tout dévoué à la politique autrichienne : il a suffi qu’Alexandre s’affranchit de sa tutelle pour qu’on se montrât satisfait à Saint-Pétersbourg. Les premières félicitations adressées au roi Alexandre sont venues de là, et elles ont été des plus cordiales. Cela veut-il dire que le nouveau règne va prendre du jour au lendemain une orientation nouvelle ? Rien ne le prouve ; mais il est naturel qu’on ait regardé d’un bon œil, en Russie, la disparition d’une influence qui s’exerçait constamment et systématiquement à Belgrade dans un sens peu favorable aux intérêts moscovites. On voit que le mariage d’un jeune roi peut avoir beaucoup de conséquences : peut-être les exagère-t-on. Cependant s’il est vrai, comme l’a assuré Alexandre, que le ménage royal et la politique serbe seront désormais deux choses tout à fait distinctes, la Serbie sentira d’autant mieux le bienfait de cette séparation qu’elle y était moins habituée.

Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.