Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1836

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Chronique n° 112
14 décembre 1836


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 décembre 1836.


L’expédition de Constantine est le sujet de toutes les conversations, et l’on peut dire, de la douleur publique. On déplore les revers amenés par un système qui n’a su être, pour l’Afrique, ni guerroyant ni pacifique avec franchise et résolution. Ce système est celui de M. Guizot et du parti qu’il représente. On se rappelle qu’au mois de juin dernier, une discussion vive et solennelle mit à découvert les opinions et les différences qui pouvaient partager les partis et les hommes politiques sur la conduite à tenir dans notre colonie. M. Guizot condamna les expéditions qui seules pouvaient assurer la conquête. Selon lui, ce qu’il y avait de mieux à faire, c’était de se fortifier, de s’établir solidement dans certaines parties du territoire, d’entretenir des relations amicales avec les indigènes, sans les inquiéter sur leur indépendance, sans inquiéter les divers chefs sur la petite portion de souveraineté à laquelle ils prétendent. Et voilà que, sous une administration dont M. Guizot est un des principaux membres, on s’engage, pendant l’hiver, dans l’expédition la plus difficile que nous ayons encore tentée en Afrique depuis six ans. M. Guizot est donc bien différent de lui-même, ou son influence bien affaiblie.

Constantine est, pour les indigènes, une position d’une bien autre importance que Mascara ou Tlemcen : elle est le siège de la civilisation turque ; capitale de la province la plus orientale des états algériens, sa population est riche et nombreuse, et sa position naturelle lui permet une défense facile et redoutable. Ou il fallait faire cette expédition dans les premiers jours de septembre, ou il fallait la remettre au printemps. En vain on espérerait se justifier en rejetant sur le maréchal les fautes et les désastres ; au maréchal la responsabilité militaire, mais non pas la responsabilité politique. Non-seulement on ne devait pas laisser au maréchal Clausel la faculté de partir ou de rester à son gré, mais on devait lui enjoindre de ne se diriger vers Constantine que sur un ordre exprès. Agir autrement, c’est abdiquer le pouvoir dirigeant et les devoirs véritables de tout gouvernement. Qu’est-il arrivé ? Le maréchal, livré à lui même, s’est facilement persuadé qu’il triompherait des obstacles qu’il devait rencontrer de Bone à Constantine ; il a pu penser, d’ailleurs, qu’en lui envoyant un prince du sang, on le provoquait à cueillir sur-le-champ des lauriers qui pussent ombrager d’autres fronts ; il a voulu réparer des délais irritans pour son amour-propre militaire ; il sera parti sans préparatifs suffisans, sans objets de campement, et se sera trouvé sans défense contre les sévices du climat.

Quant à la défense que devait faire Constantine, on ne peut s’expliquer comment le gouvernement a pu ignorer ce qui était de notoriété publique dans les parages du Levant. Comment ne savait-il pas qu’à Tunis un parti puissant prêtait à nos ennemis un appui formidable ? A Malte, il n’était bruit que des ressources immenses du bey de Constantine, et de la résistance qu’il devait opposer à nos armes. Ce qu’on ne peut trop blâmer, c’est cette indécision qui fait tenter à moitié des entreprises qu’on n’aime pas. C’est avec le ministre qui a blâmé le système inquiet et agité, que nous nous permettons nos plus grandes témérités, parce que le cabinet n’a pas le courage de ses propres opinions, et a tout sacrifié à l’espoir de trouver dans les bulletins du maréchal le thème d’une phrase sonore pour le discours de la couronne. Si on eût signifié au maréchal Clausel d’attendre le printemps pour son expédition, si on eût annoncé l’intention de porter devant les chambres la proposition d’un supplément de crédit, on se serait au moins montré fidèle à la politique pacifique dont on avait fait profession. Mais on n’a osé ni ordonner ni défendre, et cette indécision a porté à notre puissance, en Afrique, le coup le plus funeste qu’elle ait encore reçu.

Ce triste incident ne contribuera pas à affermir le ministère doctrinaire, déjà si fortement ébranlé. Plus le moment de la session approche, plus la situation de M. Guizot devient critique et singulière. On entend beaucoup de députés, arrivant de leurs départemens, dire qu’ils ne reconnaissent plus dans M. Guizot l’homme grave et parlementaire : M. Guizot a de nouvelles alliances, des amis extraordinaires, des soutiens équivoques ; il est transformé ou plutôt travesti. Ce chef d’une ancienne majorité est devenu méconnaissable ; ses anciens partisans le délaissent, et ses nouveaux alliés le compromettent. M. de Broglie se montre à son égard d’une indifférence qui a toute la rigueur d’une condamnation sans appel. En vain M. de Rémusat voudrait-il de nouveau concilier à l’administration de M. Guizot l’amitié de M. de Broglie ; ce dernier demeure impassible et froid ; il refuse les confidences de ses anciens amis. C’est là un grave enseignement pour le président du conseil. M. Molé ne peut manquer de faire des réflexions sur la sûreté du commerce de M. Guizot, sur cette amitié politique funeste tour à tour à M. de Broglie, à M. Thiers. ; il doit se rappeler les attaques dirigées contre lui pour sa retraite lors du procès d’avril ; il ne peut ignorer que quelques feuilles doctrinaires des départemens l’ont harcelé même depuis son entrée à la présidence.

Peut-être M. Molé a-t-il déjà laissé le champ trop libre aux envahissemens de son collègue. Les positions dans lesquelles se retranche M. Guizot sont l’instruction publique, l’intérieur, le département de la justice, les finances. Avec ces quatre ministères, M. Guizot espère diriger toutes les grandes affaires intérieures : à l’instruction publique, il tient dans ses mains les bourses des collèges royaux, les encouragemens pour les études historiques, les sciences et les arts. A l’intérieur, il a sous sa dépendance, par l’intermédiaire de M. de Rémusat, les préfets et les sous-préfets, auxquels il imprime le mouvement politique ; il a les fonds secrets, la police. A la justice, M. Renouard, dévoué à M. Guizot plus encore qu’à M. Persil, dispose des nominations de la magistrature, des juges-de-paix, des tribunaux et des cours royales, ce qui est encore un assez puissant moyen d’action. Aux finances, M. Duchâtel a spécialement auprès de lui M. Vitet, conseiller d’état attaché à ce ministère, comme l’ont été autrefois MM. Thiers et Duchâtel ; non que M. Vitet soit financier, mais il travaille à la nomination des percepteurs de contributions, des receveurs particuliers, dont on fera au besoin autant d’agens électoraux dévoués.

Malgré ces fortes positions qu’il a su s’assurer, M. Guizot voit s’éloigner chaque jour les résultats qu’il s’en promettait. Quel rôle serait donc celui de M. Molé en s’associant de jour en jour plus intimement à une fortune qui chancelle ? Ne serait-il pas plutôt temps pour lui de réfléchir sérieusement sur son passé et sur l’avenir difficile qu’il se prépare ? Qu’il se rappelle qu’il appartient au centre gauche de la chambre des pairs, et que s’il a commis une faute aux yeux de la majorité constitutionnelle, en acceptant le pouvoir avec M, Guizot, il peut encore la réparer en mettant un terme à une solidarité fâcheuse. On peut oublier son alliance momentanée avec M. Guizot, s’il la fait suivre d’une combinaison moins antipathique au pays.

La pierre de touche pour M. Molé n’est-elle pas cette faiblesse toujours croissante que tous les efforts de M. Guizot ne peuvent déguiser ? Non-seulement M. Guizot n’ose pas disputer la présidence à M. Dnpin qu’il aime peu, qu’il traite assez cavalièrement avec ses familiers ; mais il souscrit encore à la vice-présidence de MM. Passy, Pelet et Calmon : il n’a d’autre candidat à lui que M. Benjamin Delessert, banquier fort honorable, mais président malencontreux et qui s’enfuit un jour son chapeau à la main d’une séance qu’il ne pouvait parvenir à diriger et à calmer. La vice-présidence de M. Delessert a pris place parmi les souvenirs les moins sérieux de la chambre. La majorité ministérielle, si tant est qu’elle existe, pourra-t-elle résister long-temps au choc des quatre oppositions ? L’extrême gauche, l’extrême droite, le parti de M. Odilon Barot, le centre gauche, forment ensemble plus de 200 voix que des défections peuvent grossir encore. N’oublions pas que la chambre connaît toutes les défiances qu’elle inspire à M. Guizot et à ses amis : elle n’ignore pas les travaux incessans qui se font à l’intérieur pour faire face à une réélection générale que le ministre caresse toujours dans son esprit. La chambre sera peu tentée de prêter son appui aux doctrinaires ; elle sait comment elle en serait récompensée, une fois le budget obtenu. La chambre a fait son temps, a dit M. Guizot ; il en faut une autre. Il est probable que la majorité pensera que ce n’est pas elle qui a fait son temps, mais le ministre de la résistance quand même, et elle ne tardera pas à trouver une question qui soit pour l’administration actuelle un inévitable écueil.

Quand même, sur l’intervention on la coopération espagnole, la chambre hésiterait et n’imposerait pas une politique décidée, dont, selon nous, le principe était juste et le succès certain, il faudra bien que sur d’autres points elle témoigne de ses tendances et de ses sympathies, qu’elle montre si elle veut aller au centre droit ou au centre gauche. La seule question de la conversion des rentes suffirait à embarrasser mortellement M. Guizot. La chambre s’est engagée à vider cette question en 1837, et M. Guizot s’est retiré au 22 février pour ne pas opérer cette conversion. Le ministre de l’instruction publique trouvera défiance et hésitation sur bien des points, même dans le centre ministériel. Que de fonctionnaires, déconcertés dans leurs habitudes, se demanderont s’il est bien prudent de prêter un appui persévérant à un homme qui est ouvertement l’ennemi politique de M. de Montalivet et de M. Thiers. Est-ce que M. de Montalivet n’est plus un homme sûr ? demandait ironiquement un député à M. Guizot, qui disait n’avoir pu s’entendre avec l’ancien ministre de l’intérieur. De son côté, M. de Montalivet ne se gêne pas pour dire à ses amis, que tant qu’il y aura au ministère M. Guizot, M. Gasparin, M. Persil, ou un morceau doctrinaire, il n’y entrera pas. M. Guizot n’a pas pris garde qu’il est peu politique de mettre à d’aussi rudes épreuves des députés ministériels qui ne se sont pas engagés à incarner à perpétuité le gouvernement dans sa personne.

Depuis quelques jours la presse ministérielle a commencé à sonner le clairon du combat contre M. Thiers ; on l’attaque, puis on revient à le flatter encore ; on l’adjure de ne pas se mettre à la tête des adversaires du cabinet ; on lui rappelle son passé pour lui interdire l’avenir ; on lui remet en mémoire les jours et les dangers passés ensemble. Dans les conversations particulières, on descend aux aveux les plus naïfs. Si vous saviez, dit-on, combien nous avons aimé M. Thiers ! Que de déférence, que d’empressement autour de lui ! S’il avait mal aux nerfs, M. de Broglie se disait malade, et M. Guizot se serait volontiers mis au lit.

Mais sous ces intrigues et ces doléances comiques se déroule une situation sérieuse et nouvelle. On sent de toutes parts que les doctrinaires ne sont plus que les hommes d’une époque passée, et que le gouvernement de 1830 est mis en demeure par les circonstances de s’affirmer lui-même, et de ne plus se réduire à une pâle contre-épreuve de la restauration. Malgré ses fautes, M. Thiers semble désigné par l’opinion comme l’homme de cette situation nouvelle, et il est rare que l’instinct public tombe à faux sur d’aussi grands intérêts. Dans son ardeur d’asseoir la dynastie qu’il voyait menacée par des collisions violentes, M. Thiers a pu commettre des imprudences et blesser souvent ce qu’il devait respecter dans ses souvenirs et ses traditions politiques. Il est de la nature de son esprit d’aller au fond des choses, de les entreprendre non-seulement avec ardeur, mais avec un luxe de témérité dont il doit se repentir, sitôt l’effervescence de l’action passée. Il ne s’est pas assez aperçu combien les doctrinaires exploitaient sa résolution et sa hardiesse ; souvent ils s’en sont servis à leur profit et contre lui. Mais M. Thiers n’en appartient pas moins au parti de la révolution de 1789 et de 1830 ; il n’est pas moins vrai qu’il se trouve maintenant l’adversaire le plus redoutable de nos tories. Les premières discussions de la chambre montreront comment M. Thiers entend la politique extérieure du gouvernement de juillet. Amis et adversaires attendent, avec une égale impatience, ce premier discours, qui dessinera la nouvelle position de l’ancien président du conseil.


— L’origine de la scholastique, c’est-à-dire de tout le mouvement philosophique de la pensée au moyen-âge, les premiers essais de la pensée humaine, qui préparent la grande époque de Roscelin, de Guillaume de Champeaux, d’Abeilard, suivie bientôt de celle de saint Thomas, de Scott, d’Albert-le-Grand, en un mot, toutes les questions capitales pour l’histoire de l’esprit humain, dans les temps modernes, ont été traitées, par M. Cousin, d’une manière supérieure et éclairée dans son introduction aux ouvrages inédits d’Abeilard qu’il vient de mettre au jour. Un article de cette revue sera consacrée à cette importante publication.


— L’ouvrage de M. Michel Chevalier (Lettres sur l’Amérique du Nord) a paru depuis quelques jours. Ce livre d’une haute portée obtient dans le monde sérieux un succès légitime. Nous reviendrons sur les travaux de M. Michel Chevalier.


— M. J.-J. Ampère ouvrira son cours de littérature française au collège de France le lundi 19 décembre.