Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1836

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Chronique n° 111
30 novembre 1836


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 novembre 1836.


Quand en 1824 Charles X montait sur le trône, au milieu des espérances de la France, si facile et si prompte dans ses oublis comme dans ses joies, qui eût pensé que douze ans après il mourrait en exil, dans un coin de l’Illyrie. ? Le feu roi ne manquait pas de bonté de cœur, mais il avait une faiblesse et une légèreté d’esprit qui le rendaient capable des plus grandes fautes et des plus hautes témérités. Il paraît cependant que, dans les derniers jours de sa vie, il était revenu à plus de prudence et à une plus saine appréciation des choses. On dit que dans son testament, qui ne doit être ouvert qu’en présence d’un commissaire autrichien, Charles X prie l’empereur d’Autriche de prendre le duc de Bordeaux sous sa protection, et de le tenir loin des intrigues qui voudraient l’entraîner à de folles entreprises. On parle même de quelques paroles touchantes adressées directement au jeune prince, où le vieux roi le conjure de ne jamais apporter la guerre civile à la France. Ces exhortations ne sauraient venir plus à propos, car le parti de la vieille légitimité est dans un paroxisme d’exaltation difficile à décrire. L’idée d’avoir à sa tête un jeune roi de seize ans le transporte ; on délibère, on prépare l’avenir ; les conciliabules redoublent d’activité ; les influences contraires se croisent ; les partisans de la duchesse de Berry et ceux de la duchesse d’Angoulême ont peine à s’accorder ; rien d’officiel n’est encore sorti de la petite cour de Goritz. Par un étrange résultat des évènemens et des révolutions politiques, l’Autriche a encore sous sa main un prétendant avec lequel elle peut inquiéter la France. Sous la restauration, elle pouvait montrer Napoléon II à la branche aînée des Bourbons ; aujourd’hui c’est avec Henri V qu’elle peut effrayer la maison d’Orléans. Contre l’Autriche, la France a, quand elle le voudra, les principes révolutionnaires et de l’Italie. Contre la France, l’Autriche a le principe de la légitimité et le drapeau d’une guerre civile. M. de Metternich n’est pas homme à précipiter les choses, et à jouer la paix du continent en l’honneur d’une politique chevaleresque. Son flegme et son impassibilité doivent désespérer plus d’un fanatisme royaliste, et les partisans de l’ancienne légitimité doivent se résigner pour le moment à n’avoir d’autre occupation que de porter le deuil.

Le deuil est aujourd’hui la marque distinctive de tous ceux qui regrettent la maison le Bourbon ; c’est dire assez que la cour des Tuileries ne saurait le porter. Il serait curieux de voir le chef de la maison d’Orléans faire avec sa famille, les mêmes démonstrations que ceux qui travaillent à le renverser. On oublie d’ailleurs, que la loi du 10 avril 1831, déclare Charles X et ses descendans déchus du trône, et privés des droits civils. Comment porter le deuil public et officiel de celui dont les lois ont ainsi effacé l’ancien caractère royal et politique ? Que d’anciens serviteurs pleurent sincèrement le vieux monarque, cette douleur est légitime, et nul ne saurait songer à la troubler ; mais il y a loin de ces pieux et respectables regrets à cette douleur d’apparat, à ces parades lacrymatoires dont certaines personnes se disposent à faire pour cet hiver un signe de ralliement ; pendant six mois les blancs seront en noir, et il a été décidé que tous les honnêtes gens se reconnaîtraient à leur crêpe. M. l’archevêque de Paris n’a pas négligé cette occasion d’adresser à son clergé une circulaire qui n’était pas destinée à être lue dans les églises, mais que tous les journaux ont publiée, sans doute pour éviter le bruit et le scandale. Dans cette pièce, le prélat représente l’église comme obligée de lutter contre les mauvais jours qui pèsent sur elle ; à l’entendre, on se croirait au temps de Dioclétien ; on dirait le christianisme près de succomber sous la persécution. M. l’archevêque fait de la religion un singulier instrument de politique et de rancune, et nous ne savons pas ce que gagne l’Évangile à servir d’enveloppe à d’aigres ressentimens.

La mort de Charles X place d’une manière éclatante le parti du passé en face des intérêts nouveaux. Maintenant il y a en Europe deux prétendans, deux adversaires de la révolution et de la cause constitutionnelle, don Carlos et Henri V. Il y a entre ces deux princes solidarité intime, et il est impossible que les gouvernemens absolus de l’Europe ne les entourent pas de leurs vœux et de leurs espérances. C’est un avertissement pour la cause et les gouvernemens constitutionnels d’opposer à ces entreprises une étroite alliance ; il faut espérer que le ministère du 6 septembre comprendra les devoirs et la politique de la France, et nul mieux que M. Molé n’est fait pour les comprendre, si la partie doctrinaire du cabinet ne vient se mettre à la traverse.

L’Espagne paraît en ce moment décidée à chercher son salut dans un heureux mélange de force et de modération. A l’armée, Rodil a été contraint de résigner son commandement, et il est sous le coup de la justice du pays. Son successeur Narvaez n’a pas attendu la division de Ribero pour se mettre à la poursuite de Gomez ; mais aussi ardent que Rodil s’est montré lent et perfide, il a su persuader aux soldats que la rapidité était déjà une première victoire, et que, dès que l’ennemi serait atteint, il serait vaincu. Dans le cabinet ; il est question d’une nouvelle combinaison qui réunirait Calatrava et Mendizabal et leur adjoindrait des hommes politiques nouveaux, entre autres M. Olozaga, député de Logrono, l’un des auteurs de l’insurrection militaire de la Granja, et disposé à se montrer aujourd’hui aussi prudent qu’énergique. La modération paraît, au reste, conduire les cortès, dont le principal écueil était la déclamation et la violence : une immense majorité a déféré la régence à la reine Christine. Que les cortès, dont l’origine et les tendances sont nécessairement révolutionnaires, et qui ne pourraient être suspectes au pays, sachent se contenir en s’affermissant ; qu’elles rédigent une constitution vraiment libérale et pratique, en tête de laquelle elles écriront le principe de la souveraineté nationale et les glorieux souvenirs de 1812, et qu’elles identifient leur cause avec celle du siècle luttant contre le passé.

Dans ces derniers jours, le Portugal, plus encore que l’Espagne, a attiré l’attention, et Lisbonne a mis vivement en présence, les deux constitutions qui, depuis quinze ans, ont essayé de lui donner la liberté. Nous avons déjà dit comment la charte de don Pedro pouvait passer à Lisbonne pour être plus libérale que le statut royal à Madrid ; mais les derniers évènemens viennent de donner à la constitution de 1822 une consécration d’indépendance nationale et marquer la charte de don Pedro d’une réprobation qui paraît irréparable. La majorité de la nation, qui repousse don Miguel, semblait, jusqu’aux derniers évènemens, indécise entre les deux constitutions, et ne pas attacher à l’une d’elles une préférence décisive ; mais dès qu’elle a vu l’Angleterre s’immiscer induement dans ses dissensions, son choix a été fait, et elle s’est prononcée pour la constitution que menaçait l’intérêt anglais. Lord Howard de Walden a fait maladroitement une démonstration intempestive, et il a dû rembarquer ses matelots après avoir assisté à la défaite du parti aristocratique. Quelle a été dans cette affaire la conduite de la France ? Lord Palmerston prétend dans le Morning-Chronicle que la France était complice de l’Angleterre, mais que, plus habile ou plus heureuse, elle n’a pas mis à découvert sa coopération. La tentative contre-révolutionnaire des 3 et 4 novembre jette un nouveau jour sur les divisions du cabinet du 6 septembre. Au fond on y désirait la contre-révolution au profit de la charte de don Pedro, mais on n’osait pas agir ouvertement : on s’est mis à la suite de l’Angleterre ; on aurait célébré en commun le triomphe du parti aristocratique, mais on était convenu de laisser à la Grande-Bretagne l’initiative et la responsabilité de l’entreprise. L’amiral Hugon avait deux espèces d’instructions ; les instructions officielles lui prescrivaient une exacte neutralité, et nous croyons que M. Molé les a signées sincèrement ; d’autres instructions enjoignaient une coopération prudente aux actes de l’amiral anglais ; il fallait ne rien compromettre, mais adhérer sur-le-champ aux résultats obtenus. Or, l’Angleterre ayant échoué, la France naturellement est restée immobile, et rien n’a trahi, aux yeux du peuple de Lisbonne, la pensée de son gouvernement ; mais au fond, elle était contre-révolutionnaire. Comment en douter quand l’organe le plus accrédité du ministère a pris soin de nous en instruire ? Il est vrai que, quelques jours auparavant, il avait célébré le système de la neutralité absolue ; le premier article avait été inspiré par la sage réserve de M. Molé, et le second rédigé sous la dictée de M. Guizot. Il faut convenir que cette unanimité du cabinet doit inspirer à l’Europe un grand respect pour notre politique, et il est donc écrit que partout où doit éclater une tendance contre-révolutionnaire, on rencontrera la trace et le nom de M. Guizot.

La tentative avortée de Lisbonne a singulièrement ébranlé lord Palmerston ; elle est en contradiction flagrante avec la politique naturelle des whigs, et les déconsidère vis-à-vis de la cause constitutionnelle et libérale du continent. Le parti whig est pauvre en hommes d’état capables de traiter avec l’Europe, et depuis long-temps il eût donné un successeur à lord Palmerston, s’il eût eu dans ses rangs un homme en état d’occuper le poste des affaires étrangères. Au reste, lord Palmerston se défendra vivement au parlement ; pressé entre les tories et les radicaux, il ne pourra se justifier qu’en accusant le cabinet français d’avoir déserté la politique de la quadruple-alliance ; les récriminations seront vives et les indiscrétions curieuses.

Alger vient d’être insulté par les Arabes, et la France, dont la puissance en face de ces barbares repose surtout sur le respect moral qu’elle inspire, a vu la capitale même de sa colonie menacée par l’ennemi qu’enhardissait l’absence de nos troupes marchant sur Constantine. Ainsi, au moment où s’accomplit une expédition lointaine, son effet, même heureux, est détruit par une attaque qui s’adresse au cœur de nos possessions. Avec cinq mille hommes de plus en Afrique, on eût évité ce fâcheux inconvénient ; mais le ministère est si constitutionnel, qu’il n’ose pas dépasser son budget. Nous espérons qu’on lui répondra à la tribune que la lettre tue et l’esprit vivifie, que le pouvoir exécutif a précisément pour mission de faire les choses nécessaires, sous sa propre responsabilité, quand il s’agit de l’honneur et du sang de la France. Le découragement semble gagner la colonie, l’armée est mécontente. Le maréchal paraît confondre le despotisme et la fermeté ; il vient de renvoyer en France un officier distingué, M. Edmond Pelissier, qui avait fait de l’Afrique et de notre colonie une étude approfondie, et dont M. Clauzel n’avait pu apprendre la correspondance avec un de nos journaux que par des confidences amicales qu’il avait provoquées lui-même.

On commence à s’organiser pour l’hiver ; les salons vont se rouvrir. On dit que celui de Mme de Flahaut est l’objet des méditations de M. Guizot, qui voudrait y faire accepter son influence et sa coterie. Jusqu’à présent le salon de Mme de Flahaut (dont le mari a montré pour le jeune Louis Bonaparte un intérêt tout paternel), rendez-vous, de la diplomatie et de l’aristocratie étrangère qui vient à Paris, s’est montré peu favorable aux prétentions ambitieuses et à la jactance imperturbable de l’école doctrinaire. M. Guizot voudrait dissiper ces inimitiés railleuses qui l’inquiètent, et il est question d’une haute intervention diplomatique pour ménager un traité de paix où l’on s’engagerait à une bienveillance réciproque.

Cependant M. Gasparin, le plus grand musicien du ministère, occupe ses loisirs avec les arts, et l’on sait que M. Guizot, aidé de M. de Rémusat, lui ménage de longs instans libres de soucis et d’affaires. Alors M. Gasparin se livre tout entier à l’art, il songe à la musique, il songe à son opéra, car M. Gasparin a fait un opéra qui devait accabler Rossini et ressusciter Grétry ; M. Gasparin est Français… en musique, et l’éclat de l’école italienne lui paraît une offense à l’honneur national. En général, toute musique qui n’est pas la sienne ne lui est pas agréable ; on l’a vu dormir à la répétition de la Esmeralda, comme pour protester courageusement contre un genre qui n’est pas le sien. M. Gasparin appartient en politique à la vieille musique française ; c’est le mélomane de Champein.

Sans chanter, peut-on vivre un jour ?

Il déplore ses grandeurs parce qu’elles sont un obstacle à sa gloire ; il ne siérait pas qu’un membre du cabinet se fit jouer à l’Opéra-Comique ; tout ce qu’il peut est de haranguer le Conservatoire en maître de chapelle de comédie, de donner des dîners musicaux. Nous adressons au ciel des vœux pour que M. Gasparin puisse servir un jour au public sa musique ; nous demandons à grands cris sa disgrace pour avoir son opéra, car il est de la destinée du génie d’éclater surtout dans le malheur.

A côté des distractions musicales de M. Gasparin, les affaires électorales fixent toujours l’attention des deux ministres de l’intérieur, M. de Rémusat et M. Guizot. Le ministère a opposé une dénégation à ce que nous avons dit de ses soins et de son travail en cas d’élections futures ; nous persistons à croire nos renseignemens exacts. Le ministère se défie, et à bon droit, de la chambre ; il veut se tenir prêt pour telles circonstances où il pourrait obtenir du roi de la dissoudre.

L’approche de la session rend tous les jours plus vives les différences qui séparent MM. Molé et Guizot. M. Molé soutient de bonne foi le système de non-intervention, mais ses vœux et ses sympathies sont pour la cause constitutionnelle ; loin d’incliner au côté droit, son attention est éveillée depuis quelque temps par les menées et les espérances des partisans de l’ancienne légitimité. M. Guizot, au contraire, voudrait intervenir à Lisbonne pour la cause aristocratique ; il l’écrit et le proclame ; ses avances au parti légitimiste continuent toujours. M. Molé va au centre gauche, M. Guizot au centre droit ; comment garder long-temps encore les apparences de l’union, et paraître faire route ensemble quand on est si loin l’un de l’autre ? Le caractère de M. Molé l’appelle à former un jour des alliances plus nationales que celles qu’il pourrait trouver dans le parti doctrinaire.


— M. Lerminier vient de publier le cours d’histoire des législations comparées qu’il professe avec tant d’éclat et de succès au Collège de France[1]. Ces leçons renferment l’histoire du droit international pendant la période qui s’étend depuis la bataille d’Actium jusqu’à Commode. La sténographie a conservé au style tout le coloris ; et tout le mouvement de l’improvisation. Quant aux idées mêmes du livre, jamais on n’avait aussi bien compris et mieux retracé la transformation du génie antique qui s’opère sous les empereurs, la naissance et les progrès de l’esprit nouveau, et la lutte de ces deux tendances pour aboutir à un progrès de plus en plus marqué de la civilisation.


— Sous le titre d’Exposé et Examen critique du système phrénologique, le docteur Cerise vient de donner un volume qui intéresse tous ceux qui s’occupent à la fois de philosophie et de physiologie. Le point de vue de l’auteur, comme il l’explique avec étendue dans une lettre adressée aux élèves de l’École de Médecine et qui sert de préface au livre, est le christianisme entendu et professé dans le sens où l’établit M. Buchez. De cette position élevée de spiritualisme et de morale, M. Cerise s’en prend directement aux conséquences et aux principes de l’école phrénologique, et montre à merveille combien ses prétentions sont exorbitantes par rapport aux faits et aux bases réelles. Avec cette fermeté et cette certitude de dialectique que procure une philosophie religieuse, il démasque et déjoue les demi-conséquences, les réserves et les contradictions peu franches de l’école phrénologique en ce qui touche la morale et la nature de l’homme : en un mot, s’il ne prétend pas détruire, si peut être il ne discute pas assez en détail un certain nombre de faits particuliers (travail qui d’ailleurs a été exécuté en partie par M. Lélut que M. Cerise cite souvent), il porte à la phrénologie comme science un échec vigoureux dont elle devra tâcher, si elle peut, de revenir. On aime surtout à rencontrer, dans M. Cerise, un physiologiste, qui connaît réellement et qui approfondit avec originalité les grandes sources philosophiques.


— M. Patin vient de rouvrir, aujourd’hui 30, son cours de poésie latine à la Faculté des Lettres. Il parle cette année du siècle d’Auguste, mais il s’arrêtera auparavant sur Catulle, cet élégant devancier qui méritait d’en être. Dans cette première leçon, où le professeur a exposé les principaux traits de la poésie romaine arrivée à l’âge de perfection, les auditeurs charmés ont admiré et goûté, comme toujours, cette exquise urbanité de diction, cette aménité choisie de pensée et de termes qui caractérise M. Patin entre tous ceux qui professent aujourd’hui : il faudrait, pour bien exprimer ce mérite, désormais si rare, lui appliquer, dans le sens primitif et sérieux le mot de gentillesse d’esprit et de langage. En parlant dès aujourd’hui de Catulle, l’élégant critique a su en exprimer et en reproduire toute la grace : il a été catullien.


— L’Espagne, qui préoccupe si vivement l’attention publique, et qui se détache d’une façon si originale avec ses vestiges de barbarie et ses ébauches constitutionnelles sur la civilisation uniforme et prosaïque du reste de l’Europe, attend encore un historien. Aschbach, en Allemagne ; Bigland, en Angleterre ; Rabbe, en France, ont fait des tentatives plus ou moins heureuses. Aujourd’hui, M. Rosseeuw-Saint-Hilaire entreprend cette tâche difficile, de raconter l’histoire d’un peuple formé des élémens les plus divers, et dont les chroniqueurs, soit arabes, soit catholiques, doivent être soumis à la plus sévère critique. Un volume a paru[2], et contient la période gothique. M. Saint-Hilaire a jeté un jour tout nouveau sur ces commencemens de l’histoire d’Espagne.


— On annonce, pour le 20, la vente de la bibliothèque de M. F. de La Mennais. Cette importante bibliothèque est composée de plus de deux mille ouvrages, dont quelques-uns sont d’une extrême rareté ; ils sont tous revêtus de la signature du propriétaire. On peut prendre connaissance du catalogue chez MM. Paul Daubrée et Cailleux, rue Vivienne, 17.

— Il y a bientôt un demi-siècle que l’Angleterre s’avisa de faire des filous de Londres le noyau d’un peuple destiné à couvrir l’île immense à laquelle les navigateurs Hollandais, qui l’avaient découverte, donnèrent le nom de Nouvelle-Hollande - ce fut en 1788 que le gouvernement anglais fonda Botany-Bay. Aujourd’hui, près de 80,000 Européens, dispersés sur les côtes ou dans les forêts de la Nouvelle-Galles du Sud, et sur quelques points de l’île de Van-Diémen, forment la population des possessions australo-anglaises. On devine combien les annales d’un semblable peuple doivent différer de celles des sociétés européennes, combien elles doivent être remplies de faits neufs et dramatiques. Les chances multipliées de non-réussite provenant de causes diverses, telles que l’éloignement de la métropole, la disette de vivres, les attaques des indigènes, l’ingratitude du sol, tout cela, réuni aux mauvaises dispositions des déportés, menaça long-temps d’étouffer dans son berceau la colonie naissante. Ces incidens, ces dangers, ces vicissitudes suffiraient sans doute pour fournir la matière d’un livre. Quand on ne trouverait dans celui que vient de publier M. de la Pilorgerie[3], que le récit exact et circonstancié de ces évènemens, nous le remercierions déjà de nous l’avoir fait. Mais une pensée plus haute a inspiré l’auteur, et à vrai dire, c’est le second titre de son ouvrage qui désigne le véritable but qu’il s’est proposé d’atteindre. Il a cherché, dans les annales des colonies pénales de l’Angleterre, des faits propres à jeter une vive lumière sur la grave question de la déportation. A ses yeux, l’histoire de Botany-Bay n’a d’importance qu’en ce qu’elle contient la solution d’une question morale. Peut-on fonder des colonies matériellement florissantes avec des criminels ? Ces hommes, après avoir violé les lois de l’association dans leur patrie, peuvent-ils devenir des colons utiles ? Non, pense M. de la Pilorgerie, et pour preuve, il nous apprend que Botany-Bay, malgré tous les sacrifices pécuniaires de l’Angleterre, n’existerait plus, si l’émigration libre n’était venue au secours de ces établissemens. La déportation considérée comme peine réunit-elle du moins les conditions que les législateurs doivent attacher aux sévérités de la loi ? Non, répond encore l’auteur, elle n’est propre ni à réformer le coupable, ni à intimider les malfaiteurs. Voilà les conclusions morales de ce livre, conclusions que l’auteur se croit autorisé à tirer de l’examen consciencieux des documens officiels, des enquêtes parlementaires, des relations et des divers voyages publiés en Angleterre. Ce livre offre une lecture très intéressante comme histoire ; il est écrit avec chaleur, avec conviction ; il mérite une place auprès des travaux excellens de MM. de Beaumont et de Tocqueville.



CHRONIQUE LITTÉRAIRE.

Nous sommes en décembre, et pourtant la saison littéraire n’est pas encore ouverte. Depuis le grand et légitime succès de Jocelyn, il n’a pas paru en France un seul livre poétique de quelque valeur. Le Théâtre Français, après avoir publié des programmes pleins de promesses, nous ramène à Don Juan d’Autriche et à Lord Novart, comme si Don Juan d’Autriche et Lord Novart pouvaient prétendre à la durée. L’œuvre de M. Adolphe Dumas, vantée pompeusement pendant quelques semaines, comme un chef-d’œuvre inattendu, ne paraît pas même sur le feuilleton de l’affiche, et semble avoir épuisé l’ardeur et l’enthousiasme de MM. les comédiens ordinaires, avant de se présenter sur la scène. Nous sommes habitués à juger sur pièces, et il nous répugnerait de prononcer sur la Fin de la comédie avant de l’avoir entendue. Quoique la Cité des Hommes, début laborieux de l’auteur, ne se distingue pas précisément par la netteté, et quoique la netteté soit une qualité indispensable au théâtre, cependant il n’est pas impossible que M. Adolphe Dumas ait dépensé dans les neuf mille vers de son volume toutes les idées confuses, toutes les paroles sonores et mystérieuses qui chargeaient depuis long-temps sa mémoire. Il n’y a aucune invraisemblance à supposer qu’une fois débarrassé du fardeau importun de ses espérances palingénésiques, une fois en règle avec sa conscience, une fois sûr d’avoir apporté son contingent rimé à cette grande Babel anonyme qui se donne pour la régénération sociale, il ait entrepris une œuvre dramatique, dans le seul intérêt de la passion ou du ridicule. La question, envisagée en elle-même, peut se résoudre dans le sens que nous indiquons. Sans doute il y a plus que de la témérité à tenter la mise en présence de Faust et de don Juan ; sans doute le libertin espagnol et le rêveur allemand sont deux types difficiles à gouverner ; et M. Adolphe Dumas, en choisissant pour thème dramatique deux personnages que Byron et Goëthe ont immortalisés, n’a pas pris le parti le plus sage. Mais toutes ces remarques, dictées par une impartialité bienveillante, ne sauraient détruire l’intérêt qui s’attache à la Fin de la comédie ; car cette pièce, quel que soit le succès que l’avenir lui réserve, n’est pas une pièce de faiseur, et, à nos yeux, c’est une puissante recommandation. S’il est vrai, comme on le dit, que MM. les comédiens ordinaires, sans tenir aucun compte des applaudissemens qu’ils ont prodigués à M. Adolphe Dumas, se disputent maintenant à qui ne jouera pas les rôles de sa pièce, et se préparent à décourager l’auteur par les fins de non recevoir qui ne manquent jamais aux hommes de mauvaise volonté, nous ne lui conseillerons pas de s’adresser au tribunal de commerce, car les drames représentés par autorité de justice sont rarement heureux ; et, fussent-ils cent fois excellens, le directeur et les acteurs, après les trois soirées légalement exigibles, sauraient bien s’en débarrasser. Mais nous l’engageons à porter ailleurs une pièce qui pourrait vieillir dans les cartons.

Julie ou la Famille, comédie en cinq actes et en prose, de M. Empis, reçue à l’unanimité et avec acclamations par MM. les comédiens ordinaires, nous préoccupe moins vivement que la Fin de la comédie. Depuis long-temps nous savons que penser du goût de MM. les comédiens ordinaires, et surtout du génie de M. Empis. Seul, ou en société avec M. Mazères, M. Empis a plus d’une fois donné sa mesure. La Mère et la Fille et Une Liaison ont enseigné aux moins clairvoyans ce qu’il faut attendre de cet habile et fécond écrivain. Plus récemment Lord Novart nous a montré comment ce poète moraliste comprend la peinture des mœurs parlementaires. A Paris, à Vienne, à Londres, M. Empis est toujours le même, verbeux et trivial, emphatique, déclamateur ; il trouve toujours, et partout, le moyen d’éviter les scènes qu’il pose. Aussi verrons-nous avec une parfaite indifférence Julie ou la Famille paraître sur l’affiche du Théâtre-Français.

Nous faudra-t-il donc souhaiter la Camaraderie de M. Scribe ? On ne parle plus de la Grand’mère, dont le rôle principal était destiné à Mlle Mars ; comme M. Scribe n’est pas habitué à travailler pour la seule gloire de son nom, il est probable que cette grand’mère, dont Mlle Mars n’a pas voulu, paraîtra quelque jour sur le boulevart Bonne-Nouvelle, ou rue Lepelletier, sous la forme d’un vaudeville ou d’un ballet. Qui sait même si M. Halevy ne se chargera pas de la mettre en musique ? Pour l’auteur de la Juive qu’y a-t-il d’impossible ? Ainsi la saison s’ouvrira par la Camaraderie. Or, la camaraderie littéraire n’est plus aujourd’hui qu’un mot sans valeur, un mot qui ne répond à rien ; la camaraderie littéraire est morte avec le ministère Martignac. Elle était inconnue sous l’administration Villèle, et dès que M. de Labourdonnaye eut mis les pieds à l’hôtel de la rue de Grenelle, elle disparut sans retour. S’il y a aujourd’hui une camaraderie digne de la satire ou de la comédie, c’est à coup sûr la camaraderie politique ; mais M. Scribe osera-t-il l’attaquer ? Quant à la camaraderie littéraire, fat-elle encore de ce monde, l’auteur de Bertrand et Raton serait fort embarrassé de la peindre, car il ne l’a jamais vue, jamais étudiée. Jamais, que nous sachions, il ne s’est introduit dans le cénacle, et peindre la camaraderie sans consulter le souvenir du cénacle, équivaut à peu près à peindre la civilisation française sans tenir compte de Paris, car le cénacle était le foyer même de la camaraderie. M. Scribe n’a jamais été bien placé pour étudier les mœurs littéraires, car il a toujours affecté un grand dédain pour la littérature. Dans le monde de veuves et de colonels, de banquiers et de grisettes, sur lequel il a vécu pendant la restauration, monde qui n’a jamais existé hors du théâtre dédié par lui à ses collaborateurs, il n’a guère eu l’occasion d’apprendre comment les poètes se louent ou se calomnient entre eux. Je doute même qu’il sache précisément ce que c’est qu’un poète, à moins qu’il ne l’ait appris de Gontier ou de Mme Perrin.

Comme fiche de consolation, M. Jouslin nous promet la Popularité de M. Casimir Delavigne. Mais hélas ! la popularité, nous le craignons fort, est allée rejoindre la camaraderie littéraire. Où est l’homme aujourd’hui qui sacrifie à la popularité le sourire du roi ou quelques sacs d’écus ? où est l’homme qui, pour enchaîner l’opinion, renonce au plus mince emploi, pour lui-même ou pour ses neveux ? S’il y a quelque part un homme de cette trempe, et si cet homme a posé devant M. Casimir Delavigne, nous espérons que l’auteur de la Popularité voudra bien nous livrer le nom de son modèle. Non-seulement, du moins nous le pensons, la popularité n’est plus de ce monde ; mais les hommes qui se partagent aujourd’hui le pouvoir se font de l’impopularité un titre à la confiance des chambres et de la cour. Il ne faut pas exagérer l’importance du patronage littéraire exercé par M. Guizot. Ramenés à leur véritable valeur, tous les encouragemens donnés par M. Guizot, soit aux études historiques, dont plus tard il profitera si la disgrace lui fait des loisirs trop longs, soit à l’art dramatique, pour lequel il n’a jamais montré une sympathie bien vive, signifient tout simplement que l’historien des Stuarts n’a pas même étudié les premiers élémens de la popularité ; car il importe peu à la société française que deux poètes se constituent en conseil de régence pour administrer l’art dramatique. Si M. Guizot avait pour la popularité un amour sérieux et persévérant, j’aime à croire qu’il s’y prendrait autrement pour la conquérir. Le jour où il voudra devenir vraiment populaire, il fondera l’autorité politique des classes lettrées sur d’autres bases que les titres académiques. Il ne sera plus nécessaire d’appartenir à l’une des cinq classes de l’institut pour siéger au Luxembourg.

M. Delavigne, qui travaille lentement, devrait renoncer à la comédie politique. Nous n’avons jamais pensé à lui reprocher la nature de ses facultés. L’improvisation a porté malheur à trop d’intelligences fécondes, pour que nous puissions la recommander aux intelligences qui ne se distinguent pas par la fécondité. Mais chaque œuvre a ses conditions et ses lois. Or, la comédie politique ne s’accommode pas de la patience aussi bien que les drames historiques ou les tragédies classiques. Le poète qui prend le rôle d’Aristophane doit vivre dans l’Agora et savoir ce qui s’y passe. S’il s’enferme dans la retraite pour ordonner des périodes harmonieuses, il court le danger de confondre la guerre du Péloponèse et la guerre de Macédoine, et d’attaquer un ennemi qui n’est plus. S’il ne se mêle pas à la vie publique, s’il n’est pas au courant des évènemens de chaque jour, s’il se recueille pour encadrer dans les lignes inflexibles de la rhétorique les passions qui se heurtent, se détruisent et se renouvellent pendant qu’il versifie, il se condamne à un perpétuel anachronisme. Quand il produit son œuvre, son œuvre n’a plus de sens. Il met la Ligue en comédie, et nous sommes à la Fronde ; la Fronde, et nous sommes à la Régence ; la Régence, et nous sommes aux États-généraux. Il n’est jamais compris de la génération qui l’écoute. Pour soutenir le rôle d’Aristophane, il ne faut pas demander au passant le nom du nouveau Cléon, il faut avoir entendu soi-même le Cléon qui parle, et ne pas attendre qu’il soit dépossédé.

Il semble que toutes ces vérités soient triviales à force d’évidence, et cependant nous croyons utile de les répéter, car nous n’avons pas oublié la Princesse Aurélie. Cette comédie, que les salons de Paris attendaient avec impatience, ne trouva plus personne à qui parler lorsqu’elle se montra sur la scène. Le triumvirat politique attaqué par M. Delavigne avait disparu depuis plusieurs années. Si MM. de Villèle, Corbière et Peyronnet assistaient à la représentation, ils ont pu se féliciter, non pas de la malicieuse lenteur, mais de la lente malice de leur ennemi. Un satirique de la force et du caractère de M. Delavigne est une véritable bonne fortune pour les vices triomphans. Les vainqueurs ont le temps de se préparer à la défaite et de rassembler leurs bagages. Quand M. Delavigne se met à les poursuivre, la charrue a déjà effacé les dernières traces du camp.

Il est probable que l’auteur de la Princesse Aurélie a conçu, je ne dis pas le plan, mais le projet de sa nouvelle comédie enlisant la Popularité d’Auguste Barbier. Encore tout ému de cet iambe vengeur qui frappait sur un ennemi debout, il aura rêvé l’enchâssement de cet iambe dans l’orfèvrerie d’un dialogue dramatique pareil à l’École des Vieillards. Mais pour fondre le minerai, affiner le métal et laminer les lingots, M. Delavigne a pris son temps ; quand la garniture s’est trouvée prête, la pierre avait disparu, ou du moins ne demandait plus à être montée. C’est là, si je ne me trompe, l’histoire de la Popularité que nous aurons cet hiver, à moins que M. Delavigne, pour achever son cinquième acte, n’attende le couronnement de l’empereur d’Autriche à Milan, ou la solution de la question espagnole.

Quelle que soit la perfection grammaticale de la nouvelle comédie, lors même que les hémistiches de M. Delavigne lutteraient de précision et de régularité dans leurs mouvemens avec les régimens prussiens, il manquera toujours à la Popularité en cinq actes et en vers un élément de succès indispensable à toutes les comédies politiques, l’opportunité. C’est un malheur sans doute, mais un malheur qu’il était facile de prévoir. Après avoir versifié dans, ses Messéniennes la colère de la presse libérale, M. Delavigne devait naturellement continuer sur les iambes d’Auguste Barbier l’œuvre patiente et impersonnelle commencée sur la prose de MM. Étienne et Arnault. Sa mission n’est pas et n’a jamais été de guider la génération à laquelle il s’adresse, mais de suivre ceux qu’elle écoute.

MM. Hugo et Dumas, tout entiers à la construction de leur théâtre, ne promettent rien au Théâtre-Français. L’auteur d’Henri III n’a pas encore tiré de ses lectures érudites la tragédie de Caligula qui devait nous inspirer pour le Britannicus de Jean Racine une pitié si douloureuse. Tacite et Suétone attendent encore un interprète digne du goût de la France et de la corruption romaine. Quelle que soit l’habileté de nos architectes, nous ne pouvons guère espérer Caligula avant octobre 1837 ; car sans doute les pensionnaires de l’école de Rome, appelés à présenter des projets pour l’érection du second théâtre français, voudront produire une œuvre durable, et trois cents jours suffiront tout au plus pour construire une salle honorable. Il n’est plus question de Madame de Maintenon, dont le principal rôle avait été offert à Mlle Mars, et qui devait placer M. Hugo entre Molière et le duc de Saint-Simon. Nous ne savons pas si M. le comte Septime de Latour-Maubourg s’est montré plus empressé que M. de Rayneval, s’il a expédié à l’auteur d’Hernani les pamphlets publiés en Espagne sur les relations de Madrid et de Versailles. Il nous semble que cette question n’est pas sans importance ; et M. Molé s’empressera sans doute d’enjoindre à notre ambassadeur de fouiller toutes les bibliothèques de la Péninsule, et de faire transcrire par ses secrétaires tous les documens inédits dont M. Hugo peut avoir besoin pour écrire sa comédie. Car sa comédie est historique, et, pour mériter le titre qu’elle portera, il est bon qu’elle n’emprunte pas à la seule histoire, à l’histoire authentique et avérée, les caractères et les scènes qu’elle nous offrira. Il y a deux manières de dominer l’histoire, celle de Montesquieu et celle de Shakspeare, l’interprétation philosophique et l’interprétation poétique. M. Hugo, qui veut non-seulement dominer l’histoire, mais dominer en même temps Montesquieu et Shakspeare, a choisi une méthode nouvelle ; il consulte, pour ses créations dramatiques, une histoire ignorée du monde entier, et grace aux révélations mystérieuses de ses lectures, il déroute l’érudition de l’Europe. Gœttigue et Cambridge, Vienne et Berlin, Milan et Paris, ignoraient les aventures galantes de Charles-Quint, la tendresse maternelle de Lucrèce Borgia, l’impudicité de Marie Tudor. A cette heure, l’Europe attend que M. Hugo veuille bien lui enseigner le reste de l’histoire, et lui souhaite de nombreuses armées afin que son enseignement puisse être complet.

On assure que M. Hugo convoite la pairie, et qu’il ne frappe aux portes de l’Académie française que pour entrer au Luxembourg. A notre avis, il y a dans nette double ambition au moins une méprise. Que M. Hugo entre à l’Académie, à la bonne heure ! plus d’une fois nous avons appuyé sa candidature, et sans admettre l’infaillibilité poétique de M. Hugo, nous serons toujours prêts à proclamer l’importance du rôle qu’il a joué dans la littérature contemporaine. Mais il nous semble que pour demeurer fidèle à ses antécédens, il se doit à lui-même, si vraiment il désire la tribune, d’arriver à la tribune par l’élection. Il a devant lui l’exemple de M. de Lamartine qui ne s’est pas découragé. M. Hugo craint-il de ne pas rencontrer dans le corps électoral une assez vive sympathie ? espère-t-il que la cour se montrera plus clairvoyante que la bourgeoisie, et devinera chez lui des facultés que la foule ne saurait entrevoir ? Si M. Hugo était vraiment coupable de cette pusillanimité, nous blâmerions hautement son inconséquence ; car jusqu’ici il a toujours pris la foule pour juge entre lui et ses détracteurs. Or, si la foule est assez sage pour apprécier les Orientales et Notre-Dame de Paris, comment lui serait-il refusé d’apprécier les facultés politiques de M. Hugo ? Elle pourra bien lui reprocher d’attribuer à toutes les assemblées le rôle de la Constituante ; mais le reproche atteindrait beaucoup d’autres hommes d’état. Elle pourra lui conseiller de ne pas renouveler en toute occasion la déclaration des droits de l’homme, et de ne pas confondre les libraires de la Belgique avec l’Europe féodale. Mais, en vérité, il faudrait avoir l’esprit bien mal fait pour ne pas tolérer de pareils reproches ; à moins que M. Hugo ne désire être oublié, ce qui n’est pas vraisemblable, nous lui conseillons de ne pas songer à la pairie.

Jusqu’à présent, les candidats qui se présentent pour recueillir l’héritage de M. Raynouard ne sont pas nombreux. M. Hugo n’a contre lui que M. Mignet. Mais lors même que M. Mignet serait préféré par l’Académie française, il resterait encore à M. Hugo l’Académie des Inscriptions ; car M. Raynouard avait deux fauteuils à l’Institut. Il est vrai que M. Hugo n’a pas fait de travaux comparables à ceux de M. Raynouard sur la langue romane. Mais M. Hugo s’est toujours donné pour un homme d’une érudition profonde et encyclopédique. Ses découvertes en histoire littéraire ne sont pas moins surprenantes que ses découvertes en histoire politique. Avant d’apercevoir les aventures amoureuses de Charles-Quint et le libertinage effronté de Marie Tudor, il s’était démontré que la Grèce antique n’a jamais connu le grotesque, et il avait supprimé Aristophane. Il avait généralisé le mot d’Eschyle sur lui-même et rangé Sophocle et Euripide parmi les fils d’Homère, ce qui prouve, jusqu’à l’évidence, que M. Hugo a sur l’histoire littéraire de l’antiquité des idées tout-à-fait personnelles. C’est là certainement des titres archéologiques, et l’Académie des Inscriptions ne saurait les méconnaître. Parlerai-je des découvertes nautiques de M. Hugo ? ai-je besoin de rappeler cette bienheureuse barcarole qui figura si gaiement dans la bataille de Navarin, et frappa de stupeur tous les officiers de notre marine ? Panseron et Bruguière, Romagnesi et Beauplan, qui jusque-là n’avaient vu leurs barcaroles que sur les pianos d’Erard ou de Pleyel, n’apprirent pas sans étonnement qu’ils étaient, à leur insu, ingénieurs de la marine, et qu’ils avaient prêté aide et assistance aux escadres combinées de la France, de la Russie et de l’Angleterre. MM. Letronne et Dureau de Lamalle, oseraient-ils contester l’érudition de M. Hugo ? Nous ne le pensons pas. Les découvertes que nous signalons sont présentes à toutes les mémoires, et ne peuvent être ignorées de ces messieurs.

Que si, contre notre attente, M. Hugo se retirait devant M. Mignet, et ne se présentait pas à l’Académie des Inscriptions, nous ne pourrions que le plaindre ; car la royauté, en se réservant les nominations du Luxembourg, n’a pas songé à s’attribuer les nominations de l’Institut, et M. Hugo rencontrera long-temps encore aux portes de l’Académie française un juge qu’il n’a jamais aimé, qu’il n’aimera jamais, la discussion.


G. PLANCHE.



  1. 1 vol. in-8°, chez Ebrard. — Semestre d’été.
  2. 1 vol. in-8o, chez Levrault, rue de La’llarpe, 81,
  3. Histoire de Botany Bay, ou Examen des effets de la déportation considérée comme peine et comme moyen de coplonisation, par M. de la Pilorgerie. 1 vol. in-8°, chez Paulin, rue de Seine, 33.