Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1838

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Chronique n° 160
14 décembre 1838


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 décembre 1838.

Nous ne savons si le parti doctrinaire exerce sur la coalition une influence absolue, comme il le prétend ; mais il est certain, à voir ce qui se passe, que son esprit y domine. Deux candidats avaient été proposés, dès la convocation des chambres, pour la présidence de la chambre des députés. Un des organes libéraux les plus avancés de la coalition proposait M. Guizot, et le Constitutionnel, organe des anciens ministres du 22 février et de quelques-uns de leurs amis, se déclarait pour la présidence de M. Odilon Barrot. Nous avons rapporté les raisons qu’on donnait de part et d’autre pour motiver ces choix, raisons excellentes, sans doute, et tout-à-fait constitutionnelles, comme toutes celles que donne la coalition. Ainsi, pour M. Guizot, il était juste, disait-on, qu’un homme aussi considérable fût pourvu, et comme la coalition devait infailliblement avoir pour résultat d’amener au ministère, le centre gauche de l’opposition, il fallait se hâter de dédommager ces alliés généreux et désintéressés, en plaçant un de leurs chefs dans une situation un peu passive, il est vrai, mais éminente. Le Constitutionnel donnait, en faveur de M. Odilon Barrot, des raisons non moins concluantes. Il paraît toutefois que la coalition est destinée, ainsi que nous l’avons toujours dit, à ne s’accorder que lorsqu’il est question de détruire. Ne pouvant s’entendre sur le choix d’un candidat, elle marche tout-à-fait d’ensemble pour attaquer M. Dupin. Il est vrai que les partis coalisés ont déclaré unanimement qu’ils ne se sont réunis que pour renverser, que pour abattre, mission dont ils s’acquittent en conscience.

Le signal des attaques de la coalition contre M. Dupin a été donné par le parti doctrinaire. Le député appelé sept fois par la chambre à l’honneur de la présider, l’homme politique à qui on a encore plus souvent offert le ministère, et qui a lassé les partis de ses refus, a été menacé d’étranges révélations sur sa vie publique ; et quand l’attitude calme de M. Dupin a forcé ses ennemis à révéler enfin ces grands mystères, ils n’ont trouvé que de pitoyables accusations sans fondement, et si peu spécieuses, que, dans la coalition même, on n’a pas daigné les relever. Le grand crime de M. Dupin est de n’avoir pas voulu faire partie de cette coalition, formée dans un but qui n’a jamais été le but de M. Dupin, celui d’arriver au ministère. La coalition voulait absolument que M. Dupin s’expliquât avec elle. — Êtes-vous pour nous ou contre nous ? disait-elle ; quels sont vos sentimens politiques, vos opinions ? — A quoi M. Dupin aurait pu répondre que la coalition avait là d’étranges prétentions, elle qui n’a pu se former qu’en faisant taire tous les principes, et qu’en suspendant, en quelque sorte, les opinions politiques de ceux qui la composent. Les menaces et les exhortations qu’on a adressées à M. Dupin, de tous les rangs coalisés, ont quelque chose de curieux et d’instructif pour ceux qui observent impartialement. Les coalisés du centre gauche se plaisent à énumérer tout ce que M. Dupin a fait pour le maintien des principes de cette partie de la chambre ; ils le rappellent au milieu d’eux comme un des leurs, oubliant qu’eux-mêmes ils ont déserté la place où ils siégeaient pour aller s’entendre avec les doctrinaires et l’extrême gauche sur les moyens d’attaquer le gouvernement, et qu’en venant à eux, M. Dupin les trouverait en conférence avec les hommes qu’il a combattus si courageusement depuis huit ans. L’oppositiont du centre gauche ne refuse pas toute justice à M. Dupin. Elle reconnaît l’impartialité dont il a constamment fait preuve dans ses difficiles fonctions, l’énergie avec laquelle il a toujours défendu les prérogatives de la chambre, son zèle infatigable, l’autorité qu’il a su prendre dans l’intérêt même de l’assemblée. Elle avoue que M. Dupin possède toutes les qualités d’un président, elle parle de lui avec estime ; mais elle lui déclare en même temps que, s’il ne marche pas, dès à présent, et ouvertement, avec l’opposition, elle ne lui donnera pas ses voix. Ainsi M. Dupin, qui a été sept ans, de l’aveu même du centre gauche, un excellent président de la chambre, n’aura pas les suffrages de l’opposition du centre gauche, parce qu’il se refuse à déclarer qu’il votera dans toutes les questions avec elle. M. Dupin a beau présider à la satisfaction de la chambre et de l’opposition du centre gauche elle-même, il sera repoussé par ce parti, car c’est un coalisé de plus qu’il lui faut sur le fauteuil, et non pas un président. On conviendra que, pour des gens qui parlent toujours de l’indépendance des ministres, c’est faire bien bon marché de l’indépendance des autres fonctionnaires.

Le parti doctrinaire ne reconnaît pas l’impartialité de M. Dupin. Selon M. Duvergier de Hauranne et ses amis, qui tiennent la plume et s’encensent mutuellement dans le Journal Général, M. Dupin remplit très mal ses devoirs de président. Les doctrinaires l’accusent de n’être ni calme, ni impartial, ni étranger aux luttes de parti, et de mettre son pouvoir au service de ses opinions et de ses goûts personnels. Enfin, M. Dupin n’est nullement le président qui convient aux doctrinaires, qui se rappellent, sans doute, entre autres circonstances, la vigueur avec laquelle le président de la chambre maintint la parole à M. Thiers lors de la discussion de l’adresse, dans la dernière session, et mit fin aux interruptions du parti doctrinaire. Toutefois, comme ce parti n’a aucune rancune, ainsi que tout le monde le sait, si M. Dupin consent à entrer dans la coalition et à mettre le pouvoir du président de la chambre au service des opinions et des goûts personnels du parti doctrinaire, M. Duvergier de Hauranne et ses amis lui donneront leurs voix. Depuis quinze jours cette sommation est faite et répétée chaque matin à l’ancien président de la chambre. Ainsi, le côté gauche de la coalition se privera d’un président de la chambre excellent, selon lui, parce qu’il refuse d’entrer dans la coalition, parce qu’il n’entend pas se jeter en aveugle dans la grande conspiration parlementaire ; et, de son côté, le parti doctrinaire accepterait pour président et nommerait un homme qui n’a, selon les doctrinaires, ni impartialité, ni dignité, ni rien de ce qu’il faut pour présider la chambre. Il lui suffira d’entrer dans la coalition pour que tous ses péchés lui soient remis. M. Dupin n’est-il pas bien modéré de qualifier de marché électoral la transaction qu’on lui propose ?

Nous citerions la lettre que M. Dupin vient d’adresser aux électeurs de Clamecy, si elle n’était déjà connue de toute la France. M. Dupin s’adresse à ses électeurs, et non pas à ceux de ses arrogans collègues qui le somment de s’expliquer « ouvertement, catégoriquement et par écrit, » sur plusieurs questions, tandis qu’eux-mêmes ont soigneusement caché leurs vues sur certaines questions, et ne se sont expliqués que timidement sur d’autres. M. Dupin ne s’est expliqué que sur un point, et c’était le seul sur lequel il avait à s’expliquer devant la chambre. Il n’a pris et ne prendra, dit-il, aucun engagement vis-à-vis du ministère ; et il s’empresse de professer hautement qu’il ne peut pas y avoir de candidature ministérielle sous l’empire de la charte de 1830 qui a restitué à la chambre la nomination de son président. Une déclaration, en vue de s’assurer les votes de ceux qui la provoquent, serait, selon M. Dupin, une brigue et une lâcheté, et il aime mieux garder sa propre estime que de conquérir les suffrages d’autrui en perdant celui de sa conscience.

Cette réponse si simple et si noble déchaîne déjà toute l’opposition contre M. Dupin. Le parti doctrinaire déclare qu’il le regarde, dès à présent, comme un candidat ministériel, et les organes de la gauche ne le traitent pas mieux. Ne voyons-nous donc pas tous ceux qui refusent de servir les passions de la coalition terrassés par ce mot de ministériels ? M. Dupin est aujourd’hui un ministériel, à son tour, parce qu’il n’est pas édifié des mérites constitutionnels, tout récens, du parti qui se dit conservateur, et l’opposition du centre gauche abandonne aussitôt M. Dupin à ses ennemis les doctrinaires. Et pourquoi donc M. Dupin serait-il ministériel, s’il vous plaît ? Serait-ce pour être ministre ? Mais il a constamment refusé les ministères qu’on lui offrait. Que les doctrinaires tiennent ce langage, à la bonne heure ; mais le centre gauche oublie à la fois ses souvenirs, ses devoirs de reconnaissance et ses meilleurs intérêts, en parlant ainsi. Que dire au Constitutionnel, par exemple, qui s’écrie que « l’homme qui est monté le premier sur la brèche pour attaquer la loi de disjonction, ne peut, ne doit pas soutenir un cabinet qui a proclamé la loi de disjonction le meilleur moyen de gouvernement ? » Mais voulez-vous que M. Dupin vienne au milieu de vous, qui marchez sous les ordres et sous la direction du parti doctrinaire, lequel revendiquait tout récemment, par l’organe de M. Guizot, dans une Revue, la responsabilité et l’honneur de la loi de disjonction, qu’il disait son œuvre, et dont il défendait le mérite ? A qui s’adressent donc les récriminations du Constitutionnel ? Au ministère, à M. Dupin, ou bien au parti doctrinaire, et particulièrement à M. Guizot ?

La coalition aura beau attaquer M. Dupin, elle n’en fera pas un ministériel. M. Dupin a pris une place à part dans le monde politique, et il n’est au pouvoir de personne, pas plus des ministres que de l’opposition, de la lui ravir. De tous les hommes éminens qui ont marqué depuis la révolution de juillet, M. Dupin est le seul qui ait constamment écarté de lui la pensée de se faire ministre. Les doctrinaires l’accusent d’être un courtisan. C’est un courtisan qui a résisté, en vingt occasions, aux instances presque irrésistibles qui lui étaient faites d’en haut, pour le faire accepter un portefeuille ! Quelques-uns de ceux qui l’attaquent le plus vivement aujourd’hui savent ces circonstances mieux que personne, et ils n’ignorent pas que toutes les combinaisons où ils avaient fait entrer M. Dupin ont dû échouer par son refus. Retiré, on peut le dire, dans la présidence de la chambre, M. Dupin a été de la chambre d’abord, il s’est montré le défenseur le plus vigilant de ses droits, le gardien, l’observateur fidèle de son règlement. En même temps, M. Dupin a été l’avocat de l’ordre social, le soutien des principes modérés qu’il a toujours professés et qu’il a défendus tour à tour, souvent dans la même séance, contre l’opposition et contre certains ministres qui s’en écartaient. Les doctrinaires ont trouvé M. Dupin pour eux, quand la paix publique était en péril et quand ils la défendaient contre les factions ; le centre gauche l’a compté dans ses rangs ; il y figure encore, tout en déplorant l’alliance de quelques-uns de ses membres avec l’extrême gauche, et la vivacité de son humeur ne l’a jappais écarté de cette ligne. Les jours où M. Dupin sera ministériel, on pourra être sûr que le ministère défend la cause de l’ordre et les principes de la liberté ; sans quoi M. Dupin s’élancerait bientôt à la tribune pour soutenir l’opposition, et cela sans lui demander de la reconnaissance. Les partis, comme le ministère, devraient s’estimer heureux de voir un homme tel que M. Dupin occuper le fauteuil de la présidence. Les hommes qui bornent leur ambition sont trop rares pour qu’il soit permis de leur refuser justice. M. Dupin ne doit pas l’attendre de ceux qui ne laissent à leurs collègues d’autre alternative que d’être leurs créatures ou leurs adversaires ; mais la chambre se chargera peut-être de réparer les torts de la coalition.

Nous ne dirons pas à la coalition ce qu’elle dit à M. Dupin. Nous ne la sommerons pas de nous dire catégoriquement qui elle porte à la présidence de la chambre, d’où elle repousse l’ancien président. On sait bien que la coalition qui a le droit de faire subir des interrogatoires à tout le monde, s’est accordé le privilège de ne répondre à personne. Mais serait-il vrai que le projet de porter M. Guizot à la présidence, mis en avant par une feuille de la gauche avancée, ait échoué du fait même de M. Guizot ? Nous a-t-on trompés en nous disant que quelques députés, qui avaient été sollicités d’appuyer la formation d’un cabinet du centre gauche, avaient refusé de s’y prêter si M. Guizot n’était mis préalablement en possession de la présidence de la chambre ? A leur avis, un homme aussi considérable ne pouvait, dans l’intérêt même de la sûreté du pouvoir, rester en dehors du gouvernement, et puisqu’on ne pouvait lui accorder une participation directe à l’administration, dans un cabinet de la gauche, ils voulaient qu’on lui assurât un poste où il pourrait attendre patiemment le jour de rentrer aux affaires. Mais M. Guizot se serait bâté, dit-on, de prier ces députés de ne pas s’occuper de son avenir. Le rétablissement des principes qu’il poursuit, est, disait-il, le seul but de son ambition, et il entend partager jusqu’au bout la lutte de la coalition, sans permettre qu’on songe à le pourvoir avant l’issue du combat. Ce désintéressement très habile, et très admiré par quelques-uns, aurait donné matière à réflexion à quelques autres, et le centre gauche commencerait à reconnaître ce que nous lui avons dit si souvent, à savoir que le parti doctrinaire entrera seul aux affaires si la coalition réussit dans ses projets.

Il faut rendre justice au centre gauche. Il se prête admirablement aux projets des doctrinaires. Grace à lui, un parti qui avait été cruellement traité dans les élections, et qui n’avait sauvé quelques-uns de ses débris qu’en se mettant sous la protection de l’administration qu’il attaque aujourd’hui, a tellement rétabli ses affaires, qu’il peut, avec quelque certitude, se croire à la veille de saisir le pouvoir. Un journal annonçait hier que le centre gauche s’occupe en ce moment d’offrir des portefeuilles. Le parti doctrinaire, qui ne se refuse pas les sarcasmes contre ses alliés, doit voir en riant ces préparatifs. En attendant, M. Guizot invite, par des lettres de sa main, les maires de Paris, les colonels de la garde nationale, et tous ceux qui auraient quelques devoirs à rendre à un ministre de l’intérieur, à s’assembler chez lui une fois par semaine. Chacun forme ainsi, dans la coalition, les cadres de son ministère ; tout en marchant ensemble, en se donnant l’accolade fraternelle, on établit des foyers différens, et la victoire, dont on se croit si proche, ramène des prétentions bien contraires. Quant à la majorité, après l’avoir déjà comptée pour soi en faisant cause commune, les partis coalisés la fractionnent au bénéfice de chacun d’eux. Si quelqu’un manque à l’appel, vite on lui jette, dans les journaux de l’opposition, la terrible accusation de ministériel ; et il faut bien l’avouer, il est certains esprits timides qui, tout en regardant la coalition comme une association dangereuse et politiquement immorale, tremblent à la seule idée de voir leur nom figurer dans une des diatribes quotidiennes de l’opposition, et se résignent, en apparence du moins, aux conditions qu’elle leur impose. Mais le jour du vote éclaircira toute cette situation.

Jusqu’à présent, nous avons seulement entendu les cris de l’opposition, nous n’avons pas pu juger de sa consistance. La session va enfin s’ouvrir, et, dans deux jours, les injures, et les calomnies auront déjà perdu cent pour cent de leur valeur. A l’ouverture des chambres, il y a comme une fantasmagorie qui se dissipe, et, dès ce moment, les bonnes raisons ont seules cours et valeur. Non pas que nous doutions que la coalition n’ait de bonnes raisons à produire ; mais enfin il faudra les dégager du genre de polémique dont on les accompagne, et qui consiste, depuis six mois, à déclarer d’abord le ministère petit, puis à le nommer tour à tour, et dans un crescendo qu’envierait Basile, incapable, servile, corrompu, corrupteur, déplorable, et enfin pitoyable. Heureusement, la chambre n’entend rien à ce genre de discussion ; avec elle, il faut entamer le chapitre des affaires et le traiter sérieusement. Il faut aussi laisser à la porte de l’enceinte parlementaire cet enivrement qu’on éprouve en remplissant son salon de tous les hommes de bonne volonté que l’on rencontre, renoncer à regarder comme des appuis tous ceux qui se présentent, et compter sérieusement, au milieu de cette foule d’amis, le petit nombre de députés qui y figurent. Il faut encore s’abstenir de prendre des actes de politesse pour des actes de dévouement, et de regarder chaque carte de visite qu’on dépose à votre porte comme une boule blanche déposée dans l’urne à votre intention. Ainsi réduites à leur véritable influence et à leurs talens de discussion, les sommités de l’opposition sont encore très puissantes assurément, mais elles n’en sont pas à exercer sur les hommes et sur les choses cette domination tyrannique à laquelle elles prétendent dans leurs journaux. .

Qu’on veuille bien jeter un coup d’œil en arrière, et se reporter à la session passée. La coalition n’était pas encore formée, au début de la session, d’une manière aussi nette qu’elle l’est aujourd’hui ; mais l’opposition se croyait sûre de la victoire. Le centre gauche semblait certain de convertir la chambre à l’intervention et à toutes les questions sur lesquelles il avait placé son avenir politique. On a vu ce qui en est résulté. L’opposition n’est pas changée ; seulement elle s’est étendue, et veut plus encore. Sera-t-elle plus habile ? Nous ne le pensons pas ; car ce n’est pas faute d’habileté que la coalition a succombé l’année dernière. Voyez ce qu’elle a fait dans la discussion de l’adresse, dans celle des chemins de fer. Quand elle parlait en faveur de l’intervention, la France, à l’entendre, était tout-à-fait tranquille, délivrée de tous ses embarras, les affaires d’Afrique terminées. M. Molé avait beau dire que nous ne faisions que commencer en. Afrique ; tout allait, au dehors, au gré de l’opposition. Il n’y avait qu’une question en jeu, une seule, et c’était celle de l’Espagne. Quand il fut question, plus tard, d’enlever les chemins de fer à l’état, l’opposition vit tout en noir. Comment l’état pouvait-il proposer de se charger de la grande tâche des chemins de fer, quand il avait déjà tant d’embarras sur les bras, et quand il avait devant lui l’éventualité de deux ou trois lourdes guerres à soutenir, du côté de la Belgique, en Afrique, en Orient et ailleurs encore ! Pour la conversion, même manœuvre. Le moyen de se refuser à la conversion quand tout était tranquille et prospère à l’intérieur, quand la sécurité régnait sur nos frontières ! Ainsi chaque chose avait une double face, selon le jour et selon l’heure. La majorité ne s’égara pas tout-à-fait cependant, et si elle se laissa entraîner à quelque erreur, comme dans la question des chemins de fer, nous la croyons plutôt disposée à les réparer, à la vue des résultats qui seront mis sous ses yeux, qu’à en commettre de nouvelles.

La situation est aujourd’hui à peu près la même, jusque dans les détails. N’avons-nous pas entendu déjà les sinistres prédictions de l’opposition sur l’expédition du Mexique, et ne rappellent-elles pas les prophéties des orateurs de l’an dernier, entre autres de M. Villemain, qui déclarait que l’envoi d’une escadre à Haïti était un bien mauvais moyen de conclusion auprès d’un peuple qui ne paierait jamais rien s’il était menacé de la guerre ? Le premier paragraphe de l’adresse disait que la chambre est libre et tranquille. Est-elle moins libre, moins tranquille aujourd’hui ? Il est vrai que M. Garnier-Pagès ne pourrait dire, comme il le disait alors, que M. Thiers était le bras gauche, et M. Guizot le bras droit du ministère. C’est un grand changement, sans doute, mais le corps est-il bien coupable d’avoir refusé l’emploi de deux membres un peu trop exigeans ?

Le programme de l’opposition n’était pas moins vaste et moins alarmant qu’il l’est cette année. Si l’opposition eût triomphé, nous eussions opéré, cette année-là, l’intervention en Espagne, la conversion, défié l’Europe au lieu de négocier avec elle au sujet des 24 articles. La situation en serait-elle meilleure ? Aurions-nous cette liberté de mouvement qui nous est si nécessaire dans la situation compliquée où nous nous trouvons et où se trouve l’Europe entière ? La France n’a donc pas succombé avec l’opposition, et si pareil cas se renouvelait encore, nous croyons qu’en dépit de toutes les déclamations sinistres de la coalition, on pourrait bien s’en féliciter l’année prochaine, comme on a le droit de s’en féliciter aujourd’hui.

Ce qu’il y a de salutaire dans ces premières discussions de la chambre, c’est que les questions, dénaturées par la presse durant tout l’intervalle des sessions, s’y replacent sous leur véritable jour. Voyez ce qui arriva pour l’intervention. On sut bientôt à quoi s’en tenir sur les attaques de l’opposition, qui accusait le ministère de vouloir la contre-révolution en Espagne, accusation que les journaux renouvellent chaque jour. Le ministère déclara que l’intervention, telle qu’on l’entendait, était l’entrée en Espagne pour une question de politique intérieure de l’Espagne, et non pour l’intérêt français ; que pour lui, il ne comprenait que la guerre, la guerre contre un parti hostile à la France, et qui serait à la tête des affaires ; la guerre à don Carlos, s’il entretenait des intelligences avec les légitimistes du midi, s’il appelait à lui les émigrés français ; et la guerre aussi, sans doute, à un autre parti, s’il entretenait des intelligences avec les républicains de France, et s’il appelait à lui les contumaces français. Alors, disait le ministère, nous deviendrions belliqueux, ou, si l’on veut, aussi intervenans que nos adversaires ; nous dirions : « Détruisons, expulsons notre ennemi, sans nous charger de décider de la politique intérieure de l’Espagne. » On accusait le ministère de ne pas exécuter le traité de la quadruple alliance. Dès les premières séances de la chambre, on sut ce qu’était ce traité. On apprit qu’il ne stipulait qu’une coopération ; que cette coopération ne pouvait avoir lieu que le jour où les quatre puissances le jugeraient nécessaire, et que ces quatre puissances en régleraient, pour chaque cas, la nature et la limite. On fit comprendre à la chambre que, si aujourd’hui on entrait en Espagne, le lendemain, nous trouvant liés et engagés dans cette entreprise hasardeuse, il y aurait quelque chose en Orient, et peut-être ailleurs. Ainsi, on vit tout de suite clairement ce qui était resté, grace aux éclaircissemens de l’opposition de la presse, obscur et embrouillé. On sut, à n’en pas douter, que le gouvernement était loin d’avoir pris la résolution de ne jamais se mêler des affaires de l’Espagne, et l’on sut dans quels cas, non encore advenus, il y mettrait la main. On sut qu’il n’avait violé en rien le traité de la quadruple alliance ; on sut encore quels inconvéniens graves il y aurait à l’expliquer et à l’exécuter imprudemment ; et une majorité immense vint se ranger, dans cette question, du côté du ministère.

On saura bientôt si la France pouvait et devait rester à Ancône, si la Belgique a été abandonnée par le gouvernement comme l’opposition l’en accuse. On saura si les traités de Casimir Périer pouvaient être plus éludés que celui de la quadruple alliance, et si le ministère du 22 février 1836 et d’autres jugeaient la question autrement que le cabinet du 15 avril. N’a-t-on pas vu, dans la discussion de l’an passé, que M. Thiers avait adressé à notre ambassadeur à Londres une admirable dépêche contre l’intervention, et qu’à la même époque, il refusa d’accéder à la proposition de l’Angleterre qui engageait le gouvernement français à occuper Fontarabie et le fort du Passage ? Qui sait si l’évacuation d’Ancône et le maintien du traité des 24 articles, grandement modifié sous le rapport financier, grace au cabinet actuel, ne se trouveront pas justifiés devant les chambres, par des antécédens semblables et par des autorités aussi hautes ? On se récriera dans l’opposition contre l’opposition égoïste du gouvernement ; mais on verra si le gouvernement d’aujourd’hui est plus égoïste que l’a été le gouvernement au 13 mars et au 11 octobre, à l’égard de la Pologne, de l’Italie et de l’Allemagne ; véritable égoïsme dans la force du mot, car la France a profité réellement de cette politique. Ceux qui l’ont pratiquée nous diront, sans doute, s’ils engagent aujourd’hui la France à passer par-dessus les traités.

Au reste, la discussion sera libre, et le champ bien vaste, pour le centre gauche comme pour les doctrinaires ; car ceux-ci ne sont pas engagés par leurs déclarations, nous nous hâtons de le reconnaître. En ce qui est de l’intervention d’abord, M. Guizot avait dit à la chambre, dans la dernière session, et en citant d’anciennes paroles, que ce serait, de la part du gouvernement, un acte de grande imprudence que d’engager l’avenir. Pour la réforme électorale, M. Duvergier de Hauranne et les autres écrivains du Journal Général ont seulement dit que le moment ne leur semblait pas venu. Il a pu venir. Ainsi, des lois de septembre, l’abrogation, ne leur semblait pas opportune. Or, d’un moment à l’autre, l’opportunité peut se déclarer. Que les doctrinaires votent donc librement contre le ministère sur toutes ces questions. Le ministère est seul engagé. Il est opposé, comme il l’était l’année dernière ; à l’intervention, à la réforme, à l’abolition des lois de septembre. Il combattra ouvertement ces projets. Encore une fois, le parti doctrinaire a toute liberté de voter pour ou contre ; mais qu’il le fasse ouvertement, afin qu’on sache s’il y a encore un parti conservateur hors du pouvoir et contre lui, ce qu’il est permis de révoquer en doute.

Quant au programme du ministère, deux jours encore et il sera connu. Sa politique extérieure n’est pas changée, on nous l’assure, et c’est sans peine que nous le croyons. Les actes qu’il a faits en conséquence, il les justifiera à la tribune, les traités et les pièces en main. Pour les questions intérieures, on le dit décidé à proposer la conversion dès que la solution de l’affaire belge nous aura donné la tranquillité nécessaire pour une opération aussi, gigantesque. Nous demandions dernièrement une notable diminution des fonds secrets, et nous avons su depuis que nous n’avions fait que prévenir les vues du cabinet. On sait aussi qu’il a préparé des mesures efficaces pour venir au secours des entreprises des chemins de fer, et pour réparer autant qu’il est en lui les erreurs de l’opposition qui a combattu si opiniâtrement les projets du gouvernement, et les travaux par l’état. Enfin, les projets de loi sur l’amélioration des prisons, sur les sucres et d’autres questions d’intérêt public, sont préparés et n’attendent que l’assentiment de la chambre. Il se peut que l’opposition entrave ces projets comme elle en a entravé de semblable dans la dernière session ; mais n’a-t-elle pas remède à tout par l’abolition des lois de septembre et par le suffrage universel ?

LA POPULARITE


COMEDIE DE M. CASIMIR DELAVIGNE




La Comédie-Française est en veine heureuse : un jeune talent lui rend ses anciens chefs-d’œuvre ; et son poète moderne, qui l’a accoutumée à des succès légitimes et sûrs, vient d’en obtenir un nouveau. La Popularité, quelles que soient les objections qu’on y puisse faire comme comédie, est de la meilleure manière de M. Delavigne, de sa plus spirituelle et de sa plus correcte exécution elle touche à des travers tout-à-fait présens, à des passions, hier encore flagrantes, avec une indépendance d’honnête homme, avec un honorable sentiment du bien qui est, certes, aussi quelque chose, et qui passe ici de l’intention de l’auteur dans l’effet littéraire et dramatique de la pièce : on est ému de sa conviction, on sort pénétré de cette sincérité. Si peu d’œuvres modernes, laissent sur une impression semblable, que c’est un éloge tout particulier qu’on doit d’abord à M. Delavigne. L’ensemble de son talent et de ses ouvrages ; n’a cessé de le mériter : en ce temps d’inégalités, de reviremens et de cascades sans nombre, la conscience poétique suivie, la continuité du bien et de l’effort vers le mieux, marquent un trait de force et d’originalité aussi. On s’est trop habitué de nos jours à mettre l’idée de force dans le coup de collier d’un moment et dans un va-tout ruineux. Ce qui dure, à une certaine hauteur, ce qui se soutient ou se perfectionne, a, par cela même, son caractère ; et, s’il entre dans ce ménagement du talent, bon sens et prudence, c’est une part morale, après tout, dont on n’a pas à rougir, et qui, parmi tant de profusions et d’écarts, devient une distinction de plus.

Voilà tout à l’heure vingt ans que l’auteur des Messéniennes a débuté par un succès éclatant et populaire. S’il n’a pas retrouvé dans ses publications lyriques d’une date postérieure la même veine et le même jet, c’est aussi que ce moment de 1819 était unique pour célébrer cette simple douleur patriotique de la défaite, et qu’à moins d’entrer au vif dans la chanson anti-dynastique avec Béranger, à moins d’oser la satire personnelle avec les auteurs de la Villéliade, on n’avait à exprimer, dans le sentiment libéral, que des thèmes généraux plus spécieux que féconds. Mais, en se tournant de bonne heure vers le théâtre, l’auteur des Vêpres siciliennes et des Comédiens s’est fait une route qui est bientôt devenue pour lui la principale, une carrière où, invité plutôt qu’entraîné par beaucoup des qualités et des habitudes littéraires de son esprit, il a su constamment les combiner, les diriger à bien sans jamais faire un faux pas ; où il a suivi d’assez près, bien qu’à distance convenable, les exigences variées du public, et n’a cessé de lui plaire, sans jamais forcer la mesure de la concession. Il y eut des momens difficiles. L’école romantique, en abordant le théâtre et en y luttant comme dans un assaut, réussit du moins à y déranger les anciennes allures et à y troubler la démarche régulière de ce qui avait précédé. M. Delavigne soutint le choc : il faut avouer pourtant que sur plusieurs points il plia. On l’a remarqué avec justesse, depuis son Louis XI jusqu’à son Luther il céda plus ou moins de terrain à l’invasion, et s’il dissimula avec habileté l’espèce de violence qu’il se faisait, il est permis de croire, du moins, que ce fut une violence. Les talens poétiques et littéraires d’aujourd’hui (sans parler des autres, politiques et philosophes) sont soumis à de redoutables épreuves qui furent épargnées aux beaux génies du siècle de Louis XIV, et il est bien juste de tenir compte, en nous jugeant, de ces difficultés singulières qu’on a à subir. Si Racine, dans les vingt-six années environ qui forment sa pleine carrière depuis les Frères ennemis jusqu’à Athalie, avait eu le temps de voir une couple de révolutions politiques et littéraires, s’il avait été traversé deux fois par un soudain changement dans les mœurs publiques et dans lé goût, il aurait eu fort à faire assurément, tout Racine qu’il était, pour soutenir cette harmonie d’ensemble qui nous paraît sa principale beauté : il n’aurait pas évité çà et là dans la pureté de sa ligne quelque brisure. M. Delavigne, dans les pièces qu’il a données au théâtre pendant ces huit dernières années, tentait avec habileté et convenance une conciliation qui lui fait honneur, qu’on accepte chez lui, mais qui est demeurée insuffisante après chaque succès. Aujourd’hui que l’opinion publique, soit littéraire, soit politique, se détend un peu, il a fait trêve à cette déviation toujours savante, mais sensiblement contrainte, de son talent ; il est rentré, avec ce soin qui ne se lasse pas, dans sa manière vraie, dans celle qu’il doit aimer, j’imagine, de préférence. Il nous a donné une comédie qui est une sœur tout-à-fait digne des Comédiens, une comédie un peu née de l’épître, et qui continue avec honneur, en le rajeunissant par les sujets, ce genre de la Métromanie et du Méchant, toujours cher dans sa modération et son élégance à la scène française.

Mais le sujet est-il bien choisi ? On l’a contesté. La comédie politique est-elle possible de nos jours ? Elle ne le fut chez les Grecs eux-mêmes, et, dans cette démocratie d’Athènes, que durant un temps. En France, on a eu Figaro à la veille de la révolution, Pinto à la veille de l’empire. Dans la première et entière liberté après juillet 1830, on aurait pu avoir quelque œuvre de verve, un éclair rapide, mais l’homme a manqué. Quand les choses ont repris leur assiette et leur organisation, quand la société rentre dans les formes parlementaires, il est, certes, un peu tard pour la comédie politique ; et si, en s’y engageant, on se fait de plus une loi sévère de ne se séparer à aucun moment de l’équité, de la décence, envers ceux même qu’on attaque et qu’on raille, si on apporte, en composant, toutes sortes de généreuses considérations de bon citoyen et d’honnête homme, il est certain qu’on ajoute aux difficultés déjà grandes, qu’on multiplie autour de soi les entraves.

Cela est vrai du genre. Mais qu’importe ? L’exception, pour le talent, est toujours possible. L’auteur de Bertrand et Raton, lequel, il est vrai, n’y regardait pas tout-à-fait de si près, et qui n’a accepté, en matière de difficultés, que l’indispensable, a réussi à faire rire. M. Delavigne, en prenant son sujet plus au sérieux, a réussi également, à sa manière, dans la voie de comédie moyenne qu’il s’est choisie. Nous venons trop tard pour analyser : ce sera assez de jeter quelques observations.

L’action a paru lente : ce n’est pas évidemment de ce côté que l’auteur a voulu porter ses forces. Il a donné pour nœud à sa pièce le moment décisif où un jeune orateur politique, idolâtre de l’opinion, et arrivé au comble de la faveur populaire, se trouve tout d’un coup en demeure de choisir entre cette orageuse faveur et son devoir. Tout semble pousser Édouard vers l’écueil : l’attrait du triomphe désormais facile, les illusions d’une amitié impérieuse et généreuse, personnifiées dans Mortins ; les insinuations de la tendresse et de l’amour, qui lui parlent par la bouche adorée de lady Straffort ; enfin, la menace d’un outrage assuré, non pas contre lui (il le mépriserait), mais sur la tête vénérée d’un père. Cette lutte morale, dont on n’a que les escarmouches durant les trois premiers actes, éclate au quatrième, et remplit le dernier de son triomphe. J’avoue qu’elle me paraît suffisante pour défrayer l’action dans ce genre de comédie qu’a voulu M. Delavigne : s’il y a longueur, cela tient plutôt à certaines circonstances matérielles, aux entr’actes, par exemple. Une pièce comme celle-là n’en devrait pas avoir, ou de quelques minutes à peine. Les unités, songions-nous dans l’intervalle des actes, même celles qui semblent les plus insignifiantes, l’unité de lieu, étaient donc bonnes parfois à quelque chose.

Les caractères ont du dessin ; ils se détachent bien, ils se détachent trop en ce sens qu’ils représentent trop chacun une idée, une partie du système politique, un ressort. Édouard, si généreux, si éloquent, et qu’on nous donne comme si puissant à la chambre et sur son parti, n’a pas dès l’abord assez de clairvoyance. Son vieux et noble père, pour avoir tant vécu du temps de Robert Walpole, n’a pas assez d’expérience. Mortins, si sincère qu’on le fasse, et si adonné qu’il soit à ses généreuses espérances, n’a pas assez d’arrière-pensée. Les meilleurs en ont : les Mortins qui en valent la peine ne sont pas ainsi tout entiers. Une comédie politique, pénétrante et rapide, qui percerait çà et là des jours hardis, qui irait dénoncer la nature humaine dans ses duplicités fuyantes jusqu’au sein des plus nobles cœurs, ne ferait que son métier. En un mot, un peu de Caverly répandu çà et là, à diverses doses, sur tous ces personnages, ne ferait pas mal : c’est ainsi dans la vie. A la scène, cela romprait à temps cette nuance estimable d’Odilon Barrot qui tient trop de place au fond de la pièce. Au reste, nous demandons peut-être là quelque chose de contraire à la construction habituelle de ce genre de comédie, qui, à l’aide de personnages calqués à distance sur la vie et plus ou moins artificiellement découpés, tient surtout à produire des effets de réflexion, des développemens moraux, des observations spirituelles ou de nobles leçons exprimées en beaux vers.

Ici, en effet, est le mérite supérieur de la pièce de M. Delavigne, mérite grave à la fois et charmant, pour lequel, si l’on voulait être tout-à-fait juste en l’analysant, on aurait besoin, non plus d’une simple audition, mais d’une lecture. Les vers spirituels abondent : le piquant personnage de Caverly est là tout à point pour en semer la pièce. Mais il y a mieux que les vers spirituels ; il y a la pensée sérieuse, excellente, rendue avec suite, avec nombre, avec grace. L’auteur atteint souvent à une élévation morale qui rentre dans l’émotion dramatique. Qu’on se rappelle, dans le quatrième acte, le moment décisif entre Mortins et Édouard : faut-il jouer le tout pour le tout, et, sur l’espérance d’un avenir peut-être chimérique, sacrifier le présent, l’ordre établi, tant de fortunes et d’existences ; enfin, faut-il oser repasser par le pire en vue de revenir au mieux ? Mortins, décidé, s’écrie :

Va donc pour le chaos, et qu’il en sorte un monde !

Et l’autre lui répond :

Ce monde, il est créé ; rends-le meilleur, plus pur…

Je ne connais rien, dans l’ordre de poésie morale, dans ce genre philosophique de l’Essai sur l’homme de Pope, de plus beau que cet endroit, et ici il est de plus en scène, il a son effet d’action.

On a demandé quelle était la conclusion rigoureuse de la pièce et ce qu’elle prouvait. Nous croyons que c’est trop demander, même à une comédie morale. Il en est de l’affabulation, ici, comme de celle de tant de fables de La Fontaine. La popularité est un thème qui revient là un peu formellement, et le vieux sir Gilbert, resté seul en scène avec son fils, achève de le clore. Pour avoir connu la popularité, pour s’y être livré, et pour lui avoir ensuite résisté un seul jour, Édouard a perdu sa situation politique, sa maîtresse, son ami : il lui reste sa conscience et la bénédiction de son père. Mais, je le répète, ce n’est là que la formalité de clôture, en quelque sorte, dans un thème donné l’essentiel et le fond, c’est cet ensemble de réflexions morales provoquées chemin faisant, c’est le sentiment judicieux, généreux, sincère, qui ressort de tout l’ouvrage, qui déclare l’honneur supérieur à toutes les opinions de parti, qui le fait voir toujours possible au sein même de ces opinions contraires, comme dans la belle scène finale entre sir Gilbert et Mortins, qui mouille les yeux de larmes. Aussi, quelles que soient les convictions particulières qu’on apporte à cette pièce, il est impossible de n’en pas saluer la juste intention.

S’il était permis de donner pour l’avenir un conseil à un talent aussi habile et aussi fait que celui de M. Delavigne, nous lui dirions d’oser être, à la scène, plus d’accord avec ses goûts, avec ses sympathies littéraires, qu’il ne se l’est accordé peut-être depuis quelques années. Par la Popularité, il est rentré dans sa manière plutôt que dans ses sujets : il pourra mieux choisir. Un homme d’esprit dont on citait dernièrement de rares pensées, a dit : « Ce ne serait peut-être pas un conseil peu important à donner aux écrivains, que celui-ci : N’écrivez jamais rien qui ne vous fasse un grand plaisir. « Au théâtre, et pour des sujets de comédie, le précepte peut surtout sembler de circonstance. Un exemple éclatant, sur la scène française, montre assez qu’en fait de goût littéraire, le public n’a pas de parti pris. Le succès sans nuage de la Popularité n’indique pas moins une disposition facile à tous les genres d’impartialité. C’est donc le moment ou jamais, pour les talens purs, d’être tout entiers eux-mêmes. Et à qui mieux qu’à M. Delavigne peut-on donner sans crainte un tel conseil ?


— Notre collaborateur, M. Charles Magnin, vient d’être nommé membre de l’Académie des inscriptions, à une majorité qui rappelle le temps où des divisions, à coup sûr très nuisibles, et quelquefois ridicules, n’avaient pas encore séparé en plusieurs partis ce corps savant. M. Magnin méritait, mieux que personne, de réunir les suffrages de tous, et l’Académie ne pouvait plus heureusement oublier ses vieilles haines qu’à l’occasion d’un critique aussi distingué et d’un savant qui sait, comme M. Maguin, mêler le style et la finesse à l’érudition.


— Les Archives curieuses de l’histoire de France, de M. Danjon, continuent à se publier activement. Ce grand ouvrage, qui complète les collections précédentes de MM. Guizot, Buchon, Petitot et Leber, est, on le sait, le recueil de toutes les pièces rares et pamphlets qui jusqu’ici avaient été négligés et entièrement méconnus par les historiens. Cette série vive et animée de documens curieux et empreints des passions de chaque époque, offre une foule d’élémens nouveaux aux écrivains qui s’occupent des annales nationales et à tous ceux qui attachent quelque intérêt aux études historiques. La première série des Archives de M. Danjou, qui a quinze volumes, est entièrement publiée et s’arrête au règne de Louis XIII. Le XVIe siècle y apparaît tour à tour dans ses splendeurs et dans ses mille aspects divers. Une multitude de documens contemporains sur Louis XII, François Ier, la réforme, la Saint-Barthélemy, la Ligne et le règne de Henri IV, donnent un haut intérêt à ces volumes. Le sixième tome de la seconde série de cet excellent recueil vient de paraître ; il contient plusieurs pièces d’une véritable importance et qui jettent un grand jour sur la politique de Richelieu.


— Sous le titre de Pauvres Fleurs, il vient de paraître [1] un nouveau volume de poésies de Mme Desbordes-Valmore. En le parcourant rapidement, nous y trouvons une foule de morceaux touchans et sentis, qui sont dignes de ce talent du cœur particulier au tendre poète. On y distingue une pièce à Mme Tastu, pleine d’élévation et de larmes. Nous reviendrons au reste, à loisir, sur cette humble et riche production, qui ne peut qu’ajouter à la réputation de Mme Valmore, et que faire de plus en plus apprécier cette source d’harmonie qu’elle porte en elle, inépuisable comme ses souffrances.


— George Sand est maintenant à Palma, au milieu des fleurs et des citronniers, dans la chartreuse de Valldemosa, à une demi-lieue de la mer. Tout ce qu’il y a de vie, de rayons de soleil et de mouvement dans les contrées méridionales que le célèbre écrivain vient de parcourir ; tout ce qu’il y a de silence et de solennité dans la retraite qu’elle s’est choisie, doit être, pour elle, une source abondante d’inspirations, et nous pouvons annoncer aux lecteurs de la Revue une série de lettres datées de la terre des orangers. Déjà nous venons de recevoir la suite de Spiridion, retardée par les incidens d’un long voyage. Nous publierons, dans notre prochain numéro, la quatrième partie de ce roman, dont les premiers chapitres ont excité un si vif intérêt.


V. DE MARS.

LETTRES
SUR LA SITUATION EXTÉRIEURE


X


Monsieur,

Quand on examine avec soin, sans prétention et sans parti pris, la situation actuelle des affaires en Europe et les rapports des grandes puissances entre elles, on se demande si le rôle que joue la France dans le monde depuis la révolution de juillet, si l’attitude qu’elle conserve, méritent ces reproches d’abaissement et d’humiliation qui retentissent dans la presse, et que les passions politiques iront peut-être bientôt porter à la tribune. Pour moi, je ne le crois pas, et sans abdiquer la liberté de mon jugement sur chacun des actes en particulier, ce qui me met d’abord en défiance de ces accusations, c’est que, depuis huit ans, les adversaires du gouvernement les répètent sans se donner la peine de les renouveler, à propos de tout et contre tous les ministères, l’un après l’autre. Assurément, je ne voudrais pas prétendre que ce soit là une fin de non-recevoir absolument décisive, et que, pour s’être trompée si long-temps, l’opposition ne puisse pas, à la rigueur, avoir un jour raison sur tel ou tel point de la politique extérieure du gouvernement. Mais on conviendra du moins que c’est contre elle une première présomption assez défavorable, et qu’elle n’a point l’avantage du terrain. On pourrait dire encore, il est vrai, que ses rangs se sont élargis pour recevoir des hommes d’état dont elle a autrefois nié l’intelligence, dénaturé les intentions, méconnu le dévouement aux intérêts de la France et de la liberté ; on pourrait dire que ces mêmes hommes d’état, devenus les chefs et l’espoir de l’opposition, ne reconnaissent plus ou prétendent ne plus reconnaître leur politique dans ce qui se fait aujourd’hui ; qu’ils blâment hautement certains actes, certaines résolutions, certains sacrifices auxquels probablement ils n’auraient pas consenti, s’ils étaient restés au pouvoir. Je ne l’ignore pas ; et sans doute c’est là une circonstance qui ne manque pas de gravité, c’est un fait qui tient et doit tenir une grande place dans la situation actuelle des esprits et des choses. Mais n’est-il pas à craindre que le point de vue ayant changé, bien que l’instrument soit resté le même, l’erreur se soit glissée par là dans des jugemens qui reposent désormais sur une base différente. En admettant la même bonne foi de part et d’autre, il est évident que le point de vue du pouvoir et le point de vue de l’opposition ne donneront jamais les mêmes résultats. Ceux qui auraient intérêt à le contester maintenant l’ont établi autrefois bien plus éloquemment que je ne saurais le faire. Aussi est-il permis de discuter des accusations qui, pour être adoptées en ce moment par quelques-uns des hommes dont la politique a été l’objet d’accusations semblables, n’en ont peut-être pas un meilleur fondement, et se ressentent peut-être trop de la liberté de critique que laisse l’absence de responsabilité.

J’ai besoin, monsieur, pour entrer avec fruit dans cette discussion, de remonter un peu loin. Mais rassurez-vous, je serai court et ne rappellerai le passé qu’autant qu’il le faudra pour l’intelligence et la justification du présent. Vous savez qu’à l’origine de notre gouvernement, deux systèmes de politique extérieure se sont offerts à son choix, le système de paix et le système de guerre ; ou pour mieux dire, le système de fidélité aux traités, de respect pour les engagemens pris avec l’Europe dans des circonstances différentes, et le système de réaction violente contre ces mêmes traités, d’expansion armée au dehors, de conquête matérielle par la force et au profit de la France, ou de conquête morale par la propagation des principes révolutionnaires et à leur profit. Telles sont les deux voies entre lesquelles le nouveau souverain et son gouvernement ont eu à choisir. C’est le premier système qui a été adopté, et celui-là que, pendant plusieurs années, de grands orateurs et de grands ministres ont soutenu et fait prévaloir, par une lutte de tous les jours, contre les passions, les menaces, les emportemens, les prédictions sinistres du parti de la guerre, contre les regrets d’un patriotisme plus ardent qu’éclairé, contre les frémissemens de l’esprit militaire, contre les plus respectables sentimens de l’humanité, contre les inquiétudes les mieux fondées en apparence. Personne n’a oublié ces longues et orageuses séances de la chambre des députés, qui tenaient en suspens les destinées de l’Europe, et dans lesquelles le système du gouvernement, défendu et attaqué par les voix les plus puissantes, a remporté autant de victoires qu’il a livré de combats. Et cependant quelles causes populaires c’était que la cause de la Pologne et la cause de l’Italie ! quel immense intérêt avaient pour nous, pour l’Europe occidentale, pour la civilisation même, le rétablissement de l’antique barrière polonaise contre la formidable ambition de la Russie, et l’indépendance de l’Italie centrale contre l’ambition moins gigantesques, mais bien menaçante aussi, de la cour d’Autriche ! Que d’ardens désirs on excitait en nous, quand on nous parlait de nos frontières naturelles, de la limite du Rhin et de la limite des Alpes, quand on appelait à grands cris une réaction victorieuse de la France contre les désastres de 1814 et de 1815 ! Mais une politique plus sage, plus humaine, plus avare du sang et des trésors de la France, avait prévalu dans les conseils du roi, et c’était au nom de cette politique que la nouvelle dynastie et le nouveau gouvernement commandaient le respect à l’Europe étonnée. Les traités de 1815, on les acceptait, sauf à profiter des évènemens pour élargir le cercle de fer qu’ils avaient tracé autour de nous ; et c’est ce que la France a fait peu de temps après, en protégeant dès le premier jour, contre l’intervention prussienne, l’indépendance naissante de la Belgique, résolution courageuse et habile dont l’honneur revient à M. Molé. La distribution des forces et des territoires en Europe, on la reconnaissait, pourvu que les petits états fussent garantis contre tout empiétement ultérieur des grandes puissances ; et c’est encore ce qu’on a fait en Italie, quand la France y a envoyé ses troupes après la seconde invasion des Autrichiens, pour ne s’en retirer qu’avec eux. Enfin, on renonçait à la propagande libérale, mais dans l’espoir fondé que l’exemple d’un gouvernement qui réaliserait le difficile accord du pouvoir ou de l’ordre avec la liberté, serait tout puissant sur l’Europe et finirait par y acquérir une force irrésistible.

Voilà pourtant, monsieur, ce qu’on a voulu, le système de politique extérieure qu’on a délibérément adopté le lendemain de la révolution de juillet ; voilà le jugement que tous les pouvoirs publics ont sanctionné et confirmé tour à tour après des débats contradictoires, en plusieurs circonstances décisives, qui semblaient provoquer et auraient pu justifier un changement de direction. Je ne sais si je vous ai bien rendu ma pensée et celle des autres, mais je crois que vous aurez retrouvé dans ces quelques mots la substance de ces longs et éloquens discours, de ces improvisations si soudaines et si heureuses qui ont tant de fois raffermi l’opinion chancelante des assemblées législatives, et désarmé les peuples prêts à se ruer de nouveau les uns contre les autres. Était-ce donc lâcheté, crainte d’avoir à livrer un combat inégal ? Était-ce l’effet d’une indigne connivence avec les ennemis de la liberté ? Car on supposait tout alors comme aujourd’hui, avec cette différence que les adversaires ne sont plus les mêmes, et vous trouveriez cette révoltante supposition adoptée de bonne foi par le général Lafayette, dans une lettre confidentielle, écrite, si je ne me trompe, sous le ministère du 11 octobre. Mais non : ce n’était ni lâcheté, ni coupable complaisance pour les puissances étrangères. C’était, de la part des hommes éminens qui avaient la responsabilité de cette politique, une conviction pleine et entière, que le besoin de la paix tenait la première place dans les nécessités générales de l’Europe, que nous ne serions pas attaqués chez nous, si nous n’allions pas attaquer les autres ; que la modération et le désintéressement feraient au roi et à son gouvernement autant d’honneur qu’une politique ambitieuse et conquérante, que personne en Europe ne se méprendrait sur le véritable principe de cette modération, et qu’enfin la France, avec ses trente-trois millions d’ames, son admirable unité, la vigueur des ressorts de son administration, sa constitution territoriale, le caractère de ses enfans et la concentration de ses ressources, pouvait toujours se suffire à elle-même et braver tous ses ennemis, sous un gouvernement qui n’aurait ni épuisé ses forces, ni aliéné son affection.

Ah ! si les circonstances extérieures avaient totalement changé de face ; si nous avions plus d’ennemis qu’en 1830 ; si quelque nouvelle coalition de Pilnitz menaçait la révolution de juillet, sans doute le système politique devrait être modifié. Il serait clair qu’on s’était trompé en l’adoptant, et que la France doit prendre une autre attitude pour maintenir son rang et sa considération en Europe. Mais où sont, je le demande, les dangers qui nous menacent ? où est la coalition qui s’apprête à nous attaquer ? Quelle est la question, quel est l’intérêt européen sur lesquels on n’ait pas compté avec nous. Depuis quand aurions-nous plus d’ennemis et moins d’amis ? Quel est le pays où le nom de la France et du roi auraient perdu de leur grandeur ? Assurément, monsieur, ce pays-là, ce n’est pas l’Angleterre, qui retentit encore des acclamations du plus éclatant triomphe dont un Français ait été honoré par une nation étrangère depuis le dernier voyage du général Lafayette en Amérique. Et le maréchal Soult, remarquez-le bien, c’était à la fois l’homme et le représentant de la France, le glorieux lieutenant de l’empereur, et l’ambassadeur extraordinaire du roi Louis-Philippe, dont le nom a sans cesse été placé le premier, avec la plus vive et plus cordiale admiration, dans ces toasts solennels où s’exprimaient en termes si élevés les meilleurs sentimens de la meilleure partie d’un grand peuple. Le pays où la France et le roi auraient perdu quelque chose de leur considération, ce n’est pas non plus l’Allemagne. Je voudrais pouvoir vous citer les noms, les noms honorables et rien moins que suspects, des hommes politiques qui ont visité l’Allemagne dans l’intervalle des deux sessions, et qui n’en croyaient pas leurs oreilles, chaque fois qu’ils entendaient parler de la France et de son souverain, dans les sociétés, dans les classes intelligentes qui jugent et font l’opinion. Je n’en suis pas étonné, et je n’ai pas besoin de constater par d’autres moyens que notre belle France est visitée tous les ans par une multitude croissante d’étrangers, qui, ne comprenant heureusement rien à nos tristes querelles, ne peuvent trop admirer notre immense prospérité, nos progrès en tout genre, la libéralité de nos mœurs, la tolérance de nos opinions, la douceur et les lumières de notre gouvernement, l’esprit de liberté dont nos institutions politiques et tous les élémens de notre ordre social sont si profondément pénétrés. Serait-ce dans l’autre hémisphère, aux États-Unis, par exemple, que l’on mépriserait la nation française comme une nation courbée sous le plus humiliant despotisme ? Mais, il y a quelques mois à peine, vous le savez, le pavillon de l’amiral La Bretonnière et le prince de Joinville étaient salués avec le plus touchant enthousiasme par la population des États-Unis. Gouvernement fédéral et gouvernemens des états, corporations et individus, tout avait pris un air de fête, tout se précipitait au-devant de ce jeune Français, de ce jeune prince, étonné d’un si cordial accueil chez ces républicains, et qui en reportait modestement tout l’honneur sur la France et sur le roi. A Rio-Janeiro, où le prince était attendu depuis deux ans avec plus d’impatience qu’on ne saurait le dire, à La Havane, chez des peuples divers de mœurs et d’institutions, même empressement, mêmes honneurs prodigués à notre glorieux drapeau, mêmes sentimens pour la dynastie qui n’a pas voulu en faire un signal de guerre universelle, et a su néanmoins lui conserver tout son éclat. Ce sont là, monsieur, assez d’hommages rendus à la supériorité de notre civilisation, au roi qui la comprend si bien, et qui en fait si noblement les honneurs à toute l’Europe.

Vos lecteurs des Deux Mondes me pardonneront, j’en suis sûr, d’avoir rappelé ces souvenirs, encore palpitans, et aucun homme de bonne foi ne me démentira. Venons-en maintenant à des applications plus immédiates ; entrons dans les questions politiques, et prenons, si vous le voulez, cette question hollando-belge, hérissée de tant de difficultés, et qui est devenue, depuis quelque temps, le texte d’accusations si mal fondées.

Quelle a été la conduite de la France envers la Belgique ? Le lendemain de la révolution belge, la France a sauvé ce pays d’une intervention prussienne, qui aurait infailliblement remis la maison d’Orange en possession des provinces méridionales. Une fois ce danger écarté, et nul ne savait si la déclaration de M. Molé n’équivaudrait pas à une déclaration de guerre, la France a établi à Londres une médiation qui s’interposant aussitôt entre la Belgique insurgée et l’armée hollandaise, a contenu celle-ci dans ses quartiers, et épargné à l’autre les maux de la guerre et les périls d’une lutte inégale. Personne n’osera nier que l’attitude et la ferme détermination de la France aient exercé dans ces premières phases de l’affaire une influence prépondérante et décisive. A l’ombre de cette protection, la Belgique sort du chaos, se constitue, s’organise, obtient des conditions de jour en jour meilleures et se donne un roi. Qu’arrive-t-il alors ? Le roi des Pays-Bas rompt l’armistice ; et quoique je ne cherche pas à rappeler des souvenirs fâcheux pour la Belgique, on me permettra de dire que, sans l’armée française, les Hollandais seraient entrés à Bruxelles en vainqueurs, ce qui aurait bien pu changer le dénouement de la question et amener une solution qui aurait mis tout le monde d’accord, aux dépens de la nationalité belge, à jamais effacée, et cela sans provoquer une conflagration européenne. L’indépendance de la Belgique, une seconde fois sauvée par la France, est ensuite constituée par un traité définitif, à des conditions rigoureuses sous le rapport des arrangemens pécuniaires (ce qui est devenu insignifiant, puisqu’il est de notoriété publique qu’elles sont maintenant adoucies), mais sous le rapport territorial, aux conditions déjà posées, toujours maintenues et jugées inévitables, pour que l’existence du nouvel état obtînt l’assentiment de l’Europe. Voilà donc la Belgique indépendante, organisée, reconnue et garantie par des engagemens solennels. Le traité auquel elle doit tous ces avantages en présente si peu au roi des Pays-Bas, qu’il proteste contre ses dispositions, qu’il refuse obstinément d’y adhérer et qu’il est long-temps soutenu par son peuple dans cette résistance, qui n’a perdu que peu à peu son caractère national. Mais il reste quelque chose à f’aire pour la Belgique. Elle n’est pas entièrement maîtresse de son propre territoire ; sa première ville de commerce, le plus beau fleuron de la nouvelle couronne, est sous le feu de l’artillerie hollandaise. Anvers peut être bouleversé de fond en comble par les obus de la citadelle ; et quand même cette crainte serait exagérée, la présence des Hollandais dans Anvers est une dernière menace, un dernier vestige de la domination étrangère qu’il faut faire disparaître. C’est encore la France qui se charge de ce soin, et l’on sait comment le maréchal Gérard, et le général Haxo, que l’armée vient de perdre, ont exécuté cette entreprise dans une campagne d’hiver, où l’héritier du trône de France a exposé sa vie. Depuis cette époque, la Belgique a eu tous les avantages du statu quo, dont elle invoque aujourd’hui les conséquences pour ne pas exécuter ses engagemens de 1831. En effet, qui a payé pendant huit ans les arrérages de la dette, et les a payés irrévocablement ? Qui a tenu sur pied des forces bien plus considérables que celles de la Belgique, garantie de tout danger sérieux par la protection française ? Qui enfin est resté privé de la possession d’une partie des territoires auxquels la Belgique avait solennellement renoncé ? N’est-il pas évident que depuis la prise de la citadelle d’Anvers, tout le désavantage de la position a été pour la Hollande ?

Mais, dit-on, les refus prolongés du roi des Pays-Bas ont annulé le traité des 24 articles. Cela n’est pas vrai, car aucune disposition de ce traité ne fixe un délai fatal pour son acceptation. Il y a plus, la Belgique ne voudrait, elle ne pourrait pas vouloir que ce traité fût annulé, puisqu’il est le seul titre officiel de son existence, comme état indépendant et sui juris reconnu par l’Europe. Que l’on revienne au point de départ ; que l’on reprenne tout l’édifice par la base, et l’on retombera forcément dans les mêmes difficultés, dans la même impossibilité de concilier avec les droits acquis, avec la lettre et l’esprit des traités antérieurs, les prétentions territoriales de la Belgique, fondées sur la nationalité belge. La nationalité belge ! voilà effectivement la question. Les engagemens les plus solennels, les principes du droit des gens, tout ce qui sert de base aux relations internationales dans l’Europe moderne, la Belgique a tout cela contre elle, et elle le sait bien ; mais elle se retranche dans son indivisible nationalité. Si le temps et le lieu ne me défendaient d’examiner cette prétention, je crois, monsieur, qu’après une discussion sérieuse il faudrait beaucoup en rabattre ; c’est du moins l’opinion générale, et je ne serais pas embarrassé de soutenir la mienne. Passons cependant sur la théorie de la nationalité belge, et demandons à la Belgique comment il se fait qu’en 1831 elle a conclu, signé et ratifié, un traité définitif qui lui imposait à cet égard quelques sacrifices ? Prévoyait-elle donc alors que le roi des Pays-Bas hésiterait quelques années à consommer le sien, et appliquait-elle à ses nouveaux engagemens le système des restrictions mentales ?

Il y a une autre objection à détruire. La Belgique prétend que, pendant ces huit années d’existence commune, il s’est formé entre elle et les parties cédées du Luxembourg et du Limbourg des liens qui sont maintenant indissolubles. Cette assertion est exagérée. Mais admettons qu’il en résulte une difficulté de plus : ne pourrait-on pas demander à la Belgique pourquoi elle a renouvelé la faute déjà commise par le roi des Pays-Bas à l’égard du Luxembourg ? Car, en 1830, on reprochait justement à la maison d’Orange l’imprudence avec laquelle, sous les rapports administratifs et politiques, elle avait assimilé cette province aux autres provinces méridionales, précipitant ainsi l’oblitération de son droit spécial à la possession du grand-duché. Le gouvernement belge a précisément agi de la même manière, et comme il aurait dû agir, s’il avait été de mauvaise foi en signant le traité des 24 articles, qui ne lui laissait que moitié du Luxembourg et moitié du Limbourg. Il ne fallait pas, j’en conviens, que le gouvernement belge repoussât des populations amies et qui désiraient lui appartenir ; mais il y avait une mesure à garder, des précautions à prendre, des réserves à établir dans ses relations avec elles. Si cette loi, des nationalités était si inflexible, pourquoi la France ne revendiquerait-elle pas un territoire bien français, de cent vingt-cinq lieues carrées, qui lui appartenait en 1792 et que le traité de 1815 lui a enlevé pour le réunir à la Belgique, qui le conserve sans scrupule. Ce serait assurément la plus juste de toutes les restitutions.

Je vous ai retracé le tableau de ce que la France a fait pour la Belgique, de 1830 à 1832. J’ai maintenant à vous dire quels services elle lui a rendus depuis que le roi des Pays-Bas s’est déclaré prêt à signer le traité des 24 articles ; et en vérité, monsieur, il faut bien, par le temps d’injustice qui court, que l’honneur des adoucissemens apportés à ce traité revienne à qui de droit. Sachez donc que la Belgique n’a pas eu à Londres d’autre protecteur et d’autre avocat que le ministère français. Sa cause n’a trouvé qu’indifférence et tiédeur chez un gouvernement que l’on aurait dû croire mieux disposé en faveur du roi Léopold ; et quant aux trois autres puissances, elles ne manifestaient que des sentimens hostiles et quelquefois même la plus vive irritation. Cela tient pour la Prusse et l’Autriche à deux causes graves. Le cabinet de Berlin, à tort ou à raison, soupçonne la Belgique de fomenter le soulèvement moral de la population catholique dans la Prusse rhénane. Il croit que le clergé belge et le parti ultramontain y envoient des émissaires, y provoquent des vœux de séparation, y présentent aux esprits l’exemple d’une insurrection heureuse contre un gouvernement accusé d’intolérance, et peut-être même y ébauchent avec les plus ardens de plus sérieux complots. Sans admettre que ces craintes soient entièrement fondées, il est évident que la Prusse, dans l’état actuel des choses, doit désirer que ses sujets des provinces rhénanes n’aient plus avec la Belgique des points de contact aussi nombreux, et que la domination hollandaise revienne au plus tôt s’interposer sur la lieuse entre une propagande possible et un peuple très disposé à l’accueillir. Le cabinet de Vienne est peut-être assez indifférent aux embarras que donnent à la Prusse ses sujets catholiques ; mais à ses yeux la question belge est une question de popularité en Allemagne, et cet intérêt lui est commun avec la Prusse, car en ce moment toute l’Allemagne est soulevée contre les prétentions de la Belgique sur la totalité du Limbourg et du Luxembourg. La confédération germanique n’avait pas consenti sans peine à l’échange d’une partie de l’un contre partie de l’autre. Aujourd’hui, que serait la cession des deux provinces à la Belgique, sinon un premier démembrement de la confédération, un premier coup porté au principe de la garantie des possessions que tous les membres de la confédération se sont promise, et dont les petits états réclament fortement l’inviolabilité ? Comme je vous le disais, la France s’est donc trouvée seule à Londres pour plaider la cause de la Belgique. Elle n’en a pas moins fait réviser, à force de persévérance, toute la partie du traité qui est relative aux arrangemens pécuniaires, fait dispenser la Belgique du paiement des arrérages échus de la dette, et obtenu pour l’avenir une réduction de près de moitié sur la portion qui en avait été mise à sa charge. Je crois même que l’objet de la mission de M. Desages, grossie par les uns, amoindrie par les autres, dénaturée par tous les commentaires de la presse, est de proposer une transaction plus avantageuse encore à nos voisins et alliés. Quel est donc le ministère qui a plus généreusement défendu les intérêts de la Belgique, et qui a regardé comme possible une double dépossession de la confédération germanique et du roi des Pays-Bas sans équivalent territorial ? Ce n’est assurément ni le cabinet du 13 mars, ni M. Sébastiani, son ministre des affaires étrangères, ni M. de Talleyrand, son ambassadeur à Londres et son représentant à la conférence, qui ont conclu, signé, ratifié de bonne foi et comme le seul arrangement raisonnable, le traité du 15 novembre 1831, sans lequel il n’y aurait pas de Belgique. Je ne parle pas des ministères suivans qui, heureusement pour eux, ont pu laisser cette question dans le provisoire et léguer tout entière cette immense difficulté à leurs successeurs. Je ne parle pas surtout du ministère du 11 octobre, qui n’a pris la citadelle d’Anvers, sous les yeux de l’Europe immobile, que parce qu’il avait pour lui le droit rigoureux de le faire, parce que l’Europe désapprouvait l’obstination du roi des Pays-Bas, et parce qu’elle croyait l’honneur de la France engagé à mettre le nouveau souverain en possession de tout son royaume. Mais qui oserait dire que les choses se fussent passées de la même manière, si la France n’avait pas alors agi au nom du traité, du traité seul, et probablement du traité tout entier ; si elle avait établi des distinctions entre le droit des Belges et celui des Hollandais ; en un mot, si elle n’avait pas déclaré que, le jour où le roi Guillaume le voudrait, Venloo lui appartiendrait au même titre que la citadelle d’Anvers à la Belgique ? Les six ans qui se sont écoulés depuis cette époque n’ont pas changé la question, et principalement la question européenne, à tel point que la France doive aujourd’hui tout braver et tout risquer pour empêcher maintenant une solution qu’on ne trouvait alors ni déshonorante ni dangereuse. La forteresse fédérale de Luxembourg, dont on parle tant, se serait-elle rapprochée de nos frontières ? Et si, en 1831, on a pu, sans trahir la France, malgré les clameurs de l’opposition, préférer la certitude de la paix, en y laissant les Prussiens, à la possibilité d’une guerre générale, de quel droit ceux qui ont si énergiquement défendu alors cette politique de transaction et de paix, ceux qui rassuraient les esprits contre les sinistres prédictions du général Lamarque et de M. Mauguin, viendraient-ils faire un crime au ministère actuel de ne pas se montrer plus difficile qu’eux-mêmes sur la dignité, les intérêts et la sécurité du pays ?

Pour rendre à chacun ce qui lui appartient, je ne vous ai pas dissimulé, monsieur, que dans ces dernières négociations, la Belgique n’avait pas trouvé à Londres d’autre appui que celui de la France, et que sans cet appui elle n’aurait pas même obtenu la révision du partage de la dette. Mais quoi, me dira-t-on, vous reconnaissez donc que cette fois l’Angleterre n’a pas fait cause commune avec nous contre les trois autres puissances, comme elle l’avait fait en 1831 et 1832 ! Vous reconnaissez par conséquent que l’alliance anglaise est affaiblie, et vous donnez sur ce point raison à l’opposition, qui accuse précisément le ministère d’avoir compromis cette alliance précieuse, sauvegarde de la liberté européenne. Il n’en est rien. L’alliance anglaise subsiste et produit encore tous les jours les résultats les plus avantageux pour les deux gouvernemens et les deux peuples. Mais l’Angleterre n’a pas, que je sache, pris l’engagement d’être toujours et sur toutes les questions du même avis que la France. Il faudrait pour cela qu’elle eût toujours et sur tout le même intérêt. Un dissentiment sur telle ou telle question entre deux alliés n’est pas une rupture, et chacun d’eux reste libre de ne pas toujours aller aussi loin que l’autre peut vouloir aller. Il n’y a pas une alliance politique dans l’histoire du monde qui n’offre ces nuances de conduite, pour peu que l’alliance ait de durée et principalement si elle est générale, comme notre alliance avec l’Angleterre, c’est-à-dire si elle s’applique à toutes les difficultés qui peuvent surgir entre plusieurs puissances, dans le cours d’un certain nombre d’années. On admettra bien que, dans ce cas, et une fois le but principal atteint, chacun puisse sans trahison et sans déloyauté apprécier différemment ses devoirs, ses intérêts et les exigences de sa position. L’Angleterre a loyalement aidé la France à établir l’indépendance et à constituer le gouvernement de la Belgique. A la fin de 1832, quand il s’est agi de faire exécuter le traité des 24 articles, dans celles de ses dispositions qui étaient favorables au nouvel état, elle a concouru par un blocus maritime à contenir la Hollande, et à faire disparaître du territoire belge la dernière trace de domination étrangère. Si, à la reprise des négociations, elle n’a pas manifesté autant d’empressement que la France pour améliorer la situation de la Belgique, et si cette froideur a peut-être empêché nos efforts d’obtenir encore plus de succès, sans doute, la chose est regrettable ; mais on ne peut raisonnablement y voir une quasi-rupture de l’alliance, une trahison ou une vengeance de l’Angleterre. D’ailleurs, ce n’est pas un fait entièrement nouveau, depuis huit ans, que cette différence d’opinion entre les deux gouvernemens, ce plus ou ce moins, dans l’action ou dans le langage, de la part du ministère britannique. Tout le monde sait qu’en 1831 l’Angleterre n’a pas voulu courir les chances d’une guerre contre la Russie, pour essayer avec nous de sauver la Pologne. C’est, que l’Angleterre, quel que soit le parti, whig ou tory, qui la gouverne, fait toujours passer les intérêts avant les affections et les principes. Tel a été, de tout temps, le caractère de la politique anglaise. Sous l’empire, les tories appelaient à la liberté l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Hollande, pour détruire en France le pouvoir colossal qui avait juré la perte de l’Angleterre. En 1814, ces beaux sentimens se sont évanouis. Sous la restauration, pendant que M. Canning faisait, à la face de son pays, le serment solennel de repousser à jamais la réforme, ce même ministre reconnaissait les nouvelles républiques de l’Amérique du sud, prenait parti pour la constitution de 1812 en Espagne, et menaçait de déchaîner sur l’Europe la tempête révolutionnaire. Aujourd’hui, le ministère whig est, en thèse générale, favorable à la liberté, et néanmoins, tandis que le ministre anglais à Madrid accordait un appui éclatant au parti exalté, le représentant de l’Angleterre à Lisbonne témoignait ouvertement sa sympathie et celle de son gouvernement au parti aristocratique qui s’était malheureusement soulevé en Portugal contre une constitution plus libérale que la sienne. Il ne faudrait pas en conclure le moins du moins du monde que M. Villiers, héritier présomptif d’une grande fortune et d’une pairie anglaise, fut un démagogue, ni lord Howard de Walden, un suppôt du despotisme. Les principes politiques n’étaient pour rien dans leur conduite ; il ne s’agissait pour eux et leur gouvernement que d’une influence politique, applicable ensuite à certains intérêts de commerce, influence qui dépendait, à Madrid, de M. Mendizabal, et à Lisbonne de M. le duc de Palmella.

Cette politique de l’Angleterre n’est autre que celle du grand cardinal de Richelieu, qui donnait des subsides aux protestans d’Allemagne, en même temps qu’il prenait La Rochelle, et qui écrasait à l’intérieur toutes les résistances, pendant qu’il soutenait contre le roi d’Espagne les Provinces-Unies, le Portugal et la Catalogne insurgée. Maintenant, nous y regardons de plus près ; nous recherchons moins dans nos alliances la conformité des intérêts que la ressemblance des institutions, et nous voudrions former entre tous les états constitutionnels une espèce de société d’assurance contre les monarchies absolues. Je ne prononce pas entre les deux systèmes ; mais il est évident que celui de l’Angleterre en cette matière n’est pas le nôtre, ou plutôt n’est pas celui que l’opinion libérale semble imposer au gouvernement. Ainsi lord Palmerston n’a pas vu, dans l’exécution des clauses territoriales du traité du 15 novembre, ce prétendu abandon de la cause des peuples qu’on dénonce emphatiquement à la France, ou n’en a eu nul souci. Peut-être a-t-il jugé plus utile de ne pas resserrer, par une opposition dangereuse sur ce point, les vieux liens qui tendent à se relâcher entre la Russie, l’Autriche et la Prusse, afin de se préparer pour un avenir possible des alliés (si peu libéraux soient-ils), dans la grande lutte qui s’ouvrira un jour entre l’Angleterre et l’empire des czars. Je recommande cette considération aux puritains du libéralisme en fait d’alliance.

Qu’on se rassure donc, l’amitié de l’Angleterre n’est pas perdue ; elle est fondée sur l’estime réciproque des deux peuples, sur l’ensemble de leur situation, sur les lumières de leurs gouvernemens. Il faut, au contraire, lui savoir gré de ce qu’en prenant d’abord conseil de ses intérêts, elle nous convie à prendre nous-mêmes, en toute autre circonstance, conseil des nôtres avant tout, sans inquiétude sur le maintien de l’alliance, et à ne la suivre quelquefois que de loin.

Pour compléter le tableau de notre politique extérieure, je devrais, monsieur, vous parler des expéditions du Mexique et de Buenos-Ayres, qui ne témoignent ni faiblesse, ni abandon systématique des intérêts de la France au dehors ; je devrais, jetant un coup d’œil sur l’Espagne, examiner avec vous si l’on pourrait aujourd’hui, sans imprudence, engager les armées et l’argent de la France au milieu de l’horrible anarchie qui dévore la Péninsule. Mais l’espace me manque. Cependant je ne terminerai pas cette lettre sans un dernier mot sur l’ensemble de la question qui s’agite.

Le système de politique extérieure suivi sans la moindre déviation depuis la révolution de juillet, attaqué par l’opposition, défendu par M. Casimir Périer, M. Sébastiani, M. Guizot, M. Thiers et M. le duc de Broglie, est fondé sur le respect et la fidèle exécution des traités. Tous ces hommes d’état l’ont jugé compatible avec la tendance libérale, avec le caractère de patriotisme et de nationalité qui devaient signaler la politique du nouveau gouvernement. De grands sacrifices ont été faits pour ce système, sacrifices dénoncés à la France comme autant de trahisons, mais justifiés avec succès pendant six ans comme autant de preuves de sagesse, de force et de véritable libéralisme, par des voix éloquentes qui entraînaient toujours les majorités législatives. C’est ce système qui a maintenu la paix ; c’est à ce système, fidèlement suivi, que le roi et le gouvernement de la révolution de juillet ont dû en Europe une immense considération. Faut-il aujourd’hui s’en départir ? Faut-il se soustraire à des engagemens solennels, que l’acceptation de toutes les grandes puissances et l’adhésion inconditionnelle de la Belgique ont rendus irrévocables ? Faut-il compromettre, pour la Belgique seule, puisqu’en 1831 le traité ne paraissait contraire ni à l’honneur, ni à la sécurité de la France, les résultats péniblement acquis par huit années de modération et de paix ? Voilà toute la question. Que le ministère la pose aux chambres en ces termes ; nous verrons alors qui osera, et à quel prix on osera braver la responsabilité d’un changement de politique ! {{d|***|3——


  1. Dumont, Palais-Royal.