Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1838

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Chronique n° 161
31 décembre 1838


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 décembre 1838.

Après une discussion du plus haut intérêt, l’adresse vient d’être votée par la chambre des pairs, et, hier, M. le président du conseil et M. le ministre de l’intérieur se sont rendus auprès de la commission chargée, par la chambre des députés, de rédiger son projet d’adresse. On sait que cette commission renferme six des adversaires les plus hautement déclarés du cabinet actuel. Nous ne disons pas que les explications et les réponses du ministère sont condamnées d’avance par les membres de la commission que nous venons de désigner ; mais on peut, sans trop s’avancer, affirmer qu’elles seront mal accueillies. M. Guizot, M. Duvergier de Hauranne, qui font partie de la commission, n’entendent pas, sans doute, y tenir un langage différent de leurs derniers écrits ; et si la pensée de M. Thiers diffère beaucoup de celle du Constitutionnel, nous en serions agréablement surpris. Nous ne parlons que des opinions livrées déjà à la publicité ; quant aux autres, quelle que soit l’animosité avec laquelle elles s’expriment, nous devons attendre leur manifestation dans la chambre pour les constater.

C’est donc devant la chambre que le ministère devra porter ses meilleures explications. Il a déjà su montrer, à la chambre des pairs, devant des ennemis moins nombreux il est vrai, mais éloquens et habiles, que la discussion publique ne lui est pas fatale. Il trouvera, dans la chambre des députés, des oreilles attentives et des esprits désintéressés, prêts à suivre leur conviction.

On parle diversement de l’attitude, prise par les différens commissaires de l’opposition dans la discussion du projet de l’adresse ; mais on paraît tomber d’accord sur ce point que les deux membres de la commission qui pourraient le plus prétendre à remplacer les ministres actuels, ont affecté une modération qui ne se retrouve ni dans l’esprit ni dans le langage de leurs amis les plus proches. Quant au projet d’adresse, on s’efforce, dit-on, de répandre une grande réserve dans ses termes. En se laissant porter dans la commission de l’adresse, les anciens ministres et ceux qui prétendent l’être, se sont placés dans une situation qui embarrasserait peut-être des gens de moins d’esprit. Après les épithètes qu’ils ont attachées au ministère et à ses actes, il serait singulier de les voir reculer devant leurs propres accusations. Ils sont bien à l’aise pour blâmer ! Ce qu’ils écrivaient hier dans leurs feuilles quotidiennes et périodiques, ils peuvent aujourd’hui l’écrire dans l’adresse ! S’ils hésitaient maintenant, que dirait la chambre, que diraient leurs partisans, qui ont fait de ces saintes et vigoureuses attaques leur profession de foi politique ? Que dirions-nous nous-mêmes, spectateurs plus calmes, si, par exemple, la conduite du gouvernement à l’égard de la Belgique, et sa manière d’entendre le traité des 24 articles, n’étaient pas blâmés vertement dans le projet d’adresse, et si l’évacuation d’Ancône, cet acte qu’on a traité, dans la coalition, d’ineptie et de lâcheté, n’était pas rudement fustigé par ceux qui ont articulé, dicté, écrit ces paroles ? En conclurons-nous qu’on les retire ou qu’on les couvre avec prudence au moulent où, si elles étaient vraies, elles seraient le plus efficaces ? Ou bien, examinant les nuances d’opinions qui figurent dans la commission, y verrons-nous le triomphe de celles qui se rapprochent des vues du gouvernement en ce qui est des affaires extérieures, et l’abaissement des autres ? En d’autres termes, sera-ce pour nous la preuve que M. Thiers et son parti n’ont pas la majorité dans la commission, et ne l’auront pas, en conséquence, dans la composition du cabinet de coalition qu’on a rêvé et qu’on rêve encore ? Il y a long-temps que nous disons que les doctrinaires entreraient seuls aux affaires, si le cabinet actuel venait à être renversé. Serions-nous destinés à voir jouir d’un triomphe plus grand encore ceux que les dernières élections avaient si maltraités, et qui ne se sont relevés qu’à l’aide de l’alliance du centre gauche ? Ce serait la plus grande des victoires, en effet, que leur entrée aux affaires avec quelques membres du tiers-parti, et peut-être avec M. Thiers, après les avoir forcés d’effacer la devise de leur bannière, et les avoir réduits au rôle tout-à-fait secondaire qu’il est toujours donné à quelqu’un de jouer dans un ministère de coalition.

On dira : Ce n’est pas dans l’adresse, c’est dans la chambre que les partis les plus séparés du gouvernement veulent faire prévaloir et adopter leurs opinions. L’adresse est le résumé des opinions de la chambre. Chaque paragraphe renferme les vues qui ont réuni la majorité dans la discussion. Chaque mot de l’adresse est, en quelque sorte, le reflet des discours qui ont été prononcés dans cette discussion, et un parti qui remettrait ses raisons les plus fortes après la discussion de l’adresse ressemblerait à un général qui perdrait à dessein une bataille décisive, dans l’espoir de vaincre plus tard dans une rencontre. L’objection serait donc mauvaise, et la réserve hors de propos. Le choix des commissaires de l’adresse donne toute latitude à l’accusation, et jusqu’à ce moment, l’accusation a été trop emportée, trop injurieuse, pour avoir pu se modérer en si peu de jours. Si l’adresse est timide, la majorité de la commission sera jugée. Elle aura condamné son propre langage, fait elle-même justice de son exagération. Ce sera là le véritable premier paragraphe du projet d’adresse, et il renfermera une désapprobation de ceux-là même qui l’auront rédigé. Nous ne parlons toutefois que sur des conjectures ; et il se peut bien, après tout, que le projet d’adresse soit infiniment plus énergique que nous ne le désirons.

On parlait de deux avis qui s’étaient élevés dans la commission. Les uns disaient, nous assure-t-on : « Faisons l’adresse rude et forte. Exprimons notre pensée tout entière. Il en restera toujours assez, malgré les amendemens, pour renverser un cabinet. » Les autres, au contraire : « Faites-la modérée. N’effrayez pas la chambre. Ne dites pas dans l’adresse ce que vous avez dit dans les bureaux, ce que vous avez écrit dans le Constitutionnel ou ailleurs. La chambre s’épouvantera en voyant que vous ne voulez rien de moins que le renversement des 24 articles, que vous blâmez ce qu’on fait à Ancône et ce qu’on n’a pas fait en Espagne. Il faut d’abord gagner l’adresse à tout prix ; c’est le début de la campagne de la coalition. Elle aura tout le temps de se concerter ensuite. »

Il n’est pas besoin d’ajouter que c’est le parti doctrinaire qui parlait ainsi : d’abord parce que cette marche est la plus habile ; puis elle amènerait, en cas de réussite, à ce parti, la majorité pour former un ministère. On ne manquerait pas de dire : « Voyez comme tout le monde s’est rallié au parti des doctrinaires ! ils ont fait adopter leurs opinions au centre ministériel et à tous leurs coalisés de l’opposition. Quelle force ! quels hommes que ceux qui ont su dominer leurs alliés et leurs adversaires à ce point ! » Et le pouvoir, bien malgré eux, nous n’en doutons pas, viendrait, s’offrir aux doctrinaires. Nous savons qu’on aurait beaucoup de peine à le leur faire accepter, eux qui ne demandent qu’à soutenir un ministère du centre gauche ; mais, fidèles comme ils sont aux lois du gouvernement représentatif, la majorité finirait pourtant par étouffer leurs scrupules et vaincre leur désintéressement !

Le tiers-parti a-t-il obéi à ces ingénieuses suggestions ? Le projet de l’adresse restera-t-il muet sur tout ce que réclame cette fraction de la coalition ? M. Thiers se laissera-t-il lier par le silence de l’adresse ? L’orateur brillant qui a si généreusement exposé sa pensée sur l’Espagne, au commencement de la dernière session, quand une réticence semblait devoir lui ouvrir les portes du ministère, accepterait-il cette année une chance semblable, à la condition de taire à la tribune la pensée qu’il a déjà exprimée ailleurs sur la Belgique. De deux choses l’une. Nous avons le gouvernement représentatif dans sa réalité, et tel que le demande la coalition, ou nous ne l’avons pas. S’il existe, M. Thiers et ses amis de la gauche ne peuvent vouloir entrer aux affaires en dissimulant à la chambre leur opinion sur une question aussi importante que celle de la Belgique, et en fuyant, en quelque sorte, le vœu de la majorité. Si, au contraire, le gouvernement représentatif est faussé, comme ils le prétendent, si le roi règne et gouverne, ce que nous nions, M. Thiers sera-t-il plus heureux à l’égard de la Belgique qu’il ne l’a été à l’égard de l’Espagne ? Sera-t-il assez puissant, une fois ministre, pour faire prévaloir et mettre en pratique ses opinions ? Pourra-t-il anéantir, de sa volonté de ministre, les 24 articles, surtout s’il n’a pas à opposer le vote d’une majorité de la chambre à la volonté que la coalition représente comme dominante dans le conseil ? Et alors à quoi bon prendre le ministère, s’il vous plaît ?

D’ailleurs, ce calcul n’aurait peut-être pas l’effet qu’on paraît s’en promettre. Qui sait si la chambre n’est pas aussi opposée au traité des 24 articles, aussi animée contre la politique extérieure du gouvernement, que l’est M. Thiers, que le sont ses amis ? La chambre ne veut pas la guerre. Mais M. Thiers ne la veut pas non plus, sans doute. Éloigné des affaires depuis deux ans et plus, il n’a pas le secret des négociations. Son opinion se base, sans doute, sur ce qu’en Espagne, en Belgique et ailleurs, les puissances reculeront devant la France. Il y a deux opinions diverses. M. Molé a déclaré, au nom du gouvernement, dans la discussion de la chambre des pairs, que le traité des 24 articles a toute la force d’un traité ratifié, car c’est l’acte qui a constitué l’indépendance de la Belgique aux yeux des puissances, et c’est le seul. La Belgique n’est pas une de ces nations qui peuvent se soulever, changer de souverain, changer leur organisation politique, sans s’inquiéter de ce qu’en dira l’Europe. La Belgique n’est pas la France, elle n’a pas trente millions d’habitans, cent lieues de côtes, et une renommée militaire de huit cents ans qui s’accroît chaque siècle, à porter en réponse aux sommations de ceux qui lui demandent qui elle est. La Belgique n’est pas même dans les conditions de ces petits états qui assurent leur indépendance, et se gouvernent à leur gré, en se mettant à l’abri des invasions derrière les rochers et les montagnes, d’où la Suisse a long-temps bravé la puissance de l’Autriche, et d’où la Grèce a jeté son premier cri de liberté contre les Turcs. La situation de la Belgique rappelle plutôt celle de la Pologne que M. Thiers regardait, en 1830, comme impropre à favoriser une nationalité indépendante, à cause de l’uniformité de son territoire, et de la facilité avec laquelle une armée peut toujours envahir les plaines qui le composent. La Belgique l’a sagement senti quand elle a sollicité à Londres les 24 articles qu’elle voudrait écarter aujourd’hui ; quand ses plénipotentiaires demandaient aux cinq puissances que ces 24 articles fussent convertis en traité garanti par elles, indépendamment de la ratification du roi de Hollande, « afin que la Belgique et son souverain prissent immédiatement leur place dans le cercle commun des états reconnus. » (14 novembre 1831.)

Depuis, le traité accordé à la Belgique a constamment été reconnu par elle comme son droit public. En possession des deux demi-provinces placées par ce traité hors des limites de la Belgique, le gouvernement belge semble vouloir les regarder comme un dédommagement des frais d’armemens que lui ont causés l’attitude hostile et le refus de ratification dans lequel a persisté pendant huit ans le roi de Hollande. La conférence, appelée à décider sur ce point, a révisé la partie financière du traité, en vertu de la latitude que lui laissait le protocole 48, et en cela elle a cédé aux demandes du gouvernement français. De notables modifications ont été établies à Londres en faveur de la Belgique ; mais la question du territoire est restée intacte, et il paraît que le plénipotentiaire français n’a pu encore obtenir la modification de ces bases du traité, reconnues d’ailleurs par la Belgique comme par la France. Aux yeux du gouvernement, il s’agit donc d’un traité, et changer les choses, c’est, selon lui, rompre un engagement pris par la France. Un journal, le Courrier Français, assure que M. Guizot a pris la parole dans la commission de l’adresse, pour faire observer que, constitutionnellement parlant, la chambre n’a pas à s’occuper du passage du discours de la couronne qui fait allusion à cette affaire, attendu que la chambre ne doit connaître que des traités conclus et non de ceux qui sont encore en projet. Le Courrier Français ajoute que se taire serait approuver le gouvernement, et il engage ses amis de la commission à se tenir en garde contre ce qu’il nomme « la tendance naturelle de M. Guizot vers le sophisme, et son goût dominant pour le pouvoir. » Nous sommes de l’avis du Courrier Français, mais non par les mêmes motifs. S’il est constitutionnel que la chambre ait à s’occuper des traités conclus, l’adresse doit se prononcer sur le traité des 24 articles, que le Courrier nomme le dernier crime politique de M. de Talleyrand, et qui est un traité conclu depuis long-temps, M. Guizot le sait bien. Ainsi, pour l’opposition, il est question, en venant au pouvoir, non pas d’empêcher la conclusion d’un traité, mais de déchirer un traité signé par la France, et fait à la grande approbation des anciens ministres qui figurent dans la coalition.

M. Thiers et ses amis de la gauche, ou du moins les journaux qui prétendent parler en leur nom, et notamment le Constitutionnel, disent que ce n’est plus là un traité ; que huit ans de refus de la part du roi de Hollande l’ont suffisamment annulé, et que, dans tous les cas, puisqu’un traité de 18 articles, antérieur à celui-ci, avait été annulé par suite de l’agression du roi de Hollande, on peut bien faire pour les 24 articles ce qui a été fait pour les 18 articles. Enfin, ils ajoutent que le traité ayant été modifié en ce qui concerne la dette, il est possible de le modifier en ce qui concerne le territoire.

Sur ce dernier point, M. Molé a déjà répondu à M. Villemain, qui faisait la même objection dans la chambre des pairs, en lui citant le protocole 48 qui ouvrait la voie à ces modifications. Et pour ce qui est des 18 articles annulés après l’agression du roi de Hollande, ces articles n’avaient pas été demandés par le plénipotentiaire belge avec la garantie des puissances contre le roi de Hollande, et il serait étrange d’arguer contre la France de ce qu’elle a fait pour la Belgique. L’opposition fera bien de s’en tenir à déclarer, comme elle le fait, que le traité des 24 articles n’existe pas, et qu’en conséquence, il ne doit pas être exécuté. Si l’opposition ajoute que le gouvernement n’a pas soutenu la Belgique dans la question de territoire, l’opposition aura tort, et tort doublement ; si elle prétend que le gouvernement a eu peur d’aller trop loin, elle aura raison. Le gouvernement a eu peur de violer sa garantie et sa parole. Nous ne voyons pas qu’il y ait à rougir de cela.

M. Thiers et son parti sont encore ici d’un avis différent. À en juger par leurs organes, ils estiment que la France n’aurait eu rien à risquer en prenant une attitude plus énergique, en déclarant qu’elle s’opposera de vive force à l’exécution du traité. Cette manière de voir est la conséquence forcée et loyale de l’opinion que nous venons de citer, tout comme la conduite du ministère est la conséquence loyale de l’opinion opposée. Le traité se trouvant frappé de déchéance, partant plus d’exécution. Quant aux risques de ce défi à l’Europe, il se peut que M. Thiers et ses amis aient raison. Il se peut aussi qu’ils se trompent. La chambre, pas plus qu’eux, n’est dans le secret des négociations ; et nous ne savons pas si le gouvernement peut, sans inconvéniens, exhiber ses dépêches. Or, la chambre qui a entendu tant de déclamations et de beaux discours de la part de l’opposition, peut se trouver entraînée à croire que l’honneur et la sécurité de la France seraient en danger, si on ne donne pas une préfecture de plus à la Belgique. Il y a donc peut-être quelque chose à recueillir en s’exprimant franchement ; car, si le ministère était convaincu d’avoir négligé le soin des intérêts et de la dignité de la France, du côté de la Belgique, c’est de ce coup qu’il serait bien renversé. D’ailleurs, tout profit à part, M. Thiers, nous nous plaisons à le dire, est homme à se diriger selon la vieille maxime française, qui consiste à faire ce qu’on doit, quoi qu’il en puisse advenir. Il a déjà agi de la sorte, et, qui sait ? L’honorable franchise qui a causé une fois sa défaite, pourrait bien le faire triompher.

Il nous semble, à nous, que si les principes parlent ici très haut, les intérêts du tiers-parti lui recommandent aussi cette marche sincère. Si le tiers-parti se tait, si l’adresse n’exprime pas ses vues, elle exprimera par ce silence même celles des doctrinaires, qui sont toutes différentes, car on les a entendus dire, en mainte occasion, que, s’ils ont un reproche à adresser au ministère, c’est d’avoir trop tardé à faire exécuter les 24 articles. M. Thiers et le centre gauche seront donc perdus, absorbés par le parti doctrinaire. Et voyez un peu le chemin qu’auront fait les doctrinaires ! Le tiers parti, refusant leurs avances, leur disait, il y a deux ans, par la bouche de M. Thiers : Les hommes sans les choses ! Il y a un an, les doctrinaires sont venus, déposant en apparence les choses, c’est-à-dire leurs principes et leurs projets de gouvernement. Jusqu’au moment de la présente session, leurs organes ont gardé un silence presque approbatif sur la réforme électorale et sur tout ce qui était en question dans le parti de la gauche. Ils ne voulaient que le contact avec leurs alliés, il leur suffisait de les compromettre en enlevant leurs éloges et les témoignages apparens de leur retour d’estime. Dès la session, les doctrinaires se sont hâtés d’arborer le titre de conservateurs, de faire, quant à eux, des réserves sur la réforme électorale, sur les lois de septembre, sur les questions extérieures ; et aujourd’hui, dans la commission de l’adresse, ils proposent à leurs alliés de cacher leurs principes, de les dissimuler dans l’intérêt général de la coalition. En sorte qu’ils ont presque réussi à changer de rôles, et à être, en réalité, dans l’alliance acceptée avec hauteur par le tiers-parti, ceux qui auront pris les hommes sans les choses ! Est-ce là de l’habileté ?

Les doctrinaires réussiront-ils dans la commission de l’adresse ? Il se peut. Déjà ils ont refusé à M. Duvergier de Hauranne la jouissance d’auteur, d’arracher quelques lambeaux de son dernier pamphlet pour en faire un passage de la réponse de la chambre au discours de la couronne. Après un tel exemple de rigorisme et d’abnégation, le tiers-parti aurait mauvaise grace à faire éclater ses principes et à vouloir les faire dominer dans l’adresse. En attendant, M. de Broglie montait à la tribune de la chambre pour y jouer contre M. Molé la partie du portefeuille des affaires étrangères, qui n’a pas été perdue par M. Molé, nous ne le croyons pas. Il est vrai que ce n’est pas l’avis du Journal Général, organe des doctrinaires, qui s’est écrié le lendemain que le discours du noble pair est un monument qui fera époque, à quoi le Constitutionnel répondait aujourd’hui, avec une sorte d’inquiétude, que le ministère sera attaqué à la chambre des députés par des adversaires plus redoutables que ceux qu’il a trouvés à la chambre des pairs. Nous verrons bien.

Nous sommes habitués à ce langage de la part de l’opposition. Le lendemain du jour où M. de Broglie prononça son discours, et le matin du jour où M. Molé devait répondre, le Constitutionnel n’annonçait-il pas que le ministère, déjà battu sur deux questions, serait complètement battu ce jour-là sur la troisième ? Et remarquez que ces questions où le ministère avait été battu, c’était d’abord la question de Belgique, si poétiquement, mais si peu politiquement défendue par M. de Montalembert, par M. Villemain qui plaçait les forts de Lillo et de Liefkenshoeck aux bouches de la Meuse, et qui ignorait l’existence du protocole 48, par lequel il était convenu que la conférence s’occuperait de la révision de la partie financière du traité des 24 articles ! C’était la question du refus de sépulture de M. de Montlosier et subsidiairement du rétablissement des jésuites, soutenue contre le ministère par M. Cousin, à qui M. Barthe s’était contenté de répondre, sur le premier point, que l’affaire était déférée au conseil d’état, où elle a été jugée contre l’évêque, et, sur le second, que le ministère actuel a trouvé Saint Acheul ouvert et qu’il l’a fermé. Quant au discours de M. de Broglie, nous l’admirons autant que peut le faire l’opposition ; nous reconnaissons tout le talent, toute la modération qui distinguent ce morceau, et, Dieu merci ! nous ne refusons pas le talent, comme on le fait du côté de nos adversaires, à tous ceux qui ne professent pas nos opinions ; mais nous en appelons à tous les hommes impartiaux, qu’est-il resté du discours de M. le duc de Broglie après la réponse si claire, si droite et si sensée que lui a faite M. Molé ? Il y a une manière très simple d’assurer le succès de ses prophéties. Elle consiste à les accomplir soi-même, et c’est ce que fait l’opposition. Elle avait affirmé que le ministère serait battu le lendemain du discours de M. le duc de Broglie ; le lendemain, elle a déclaré, avec toute sorte d’assurance, que le ministère avait été battu. M. Molé doit se le tenir pour dit, il aura beau renverser les argumens de ses adversaires, leur opposer la politique des ministères qu’ils ont loués, les faits publics, leurs propres actes, leurs discours ; il montrera vainement le sens le plus droit, une simple et ferme logique qui ne fait grace de rien à ses adversaires, et qui triomphe avec une noble il ne sera jamais, à leurs yeux, qu’un vaincu. Ceci est une des clauses de la coalition.

Reviendrons-nous sur ces discours que toute la France a déjà lus, et qu’elle a peut-être jugés autrement qu’on ne le fait dans les journaux des doctrinaires et de la gauche. N’avions-nous pas répondu dès long-temps à M. de Montalembert sur la Belgique ? M. Molé a terminé la discussion, et replacé la question déjà résolue pour tous les hommes qui ont étudié sérieusement et de haut les affaires. Un traité, sollicité dans les termes les plus pressans par la Belgique, qui ne demandait aux cinq puissances que de la constituer nation en Europe, un traité que les plénipotentiaires belges à Londres obtenaient malgré le roi de Hollande et contre lui, qu’ils ratifiaient en déclarant qu’ils le concluaient avec les puissances représentées à la conférence, qui s’en portaient garantes nonobstant l’opposition du roi Guillaume, un tel traité serait déchiré aujourd’hui par la seule volonté de la Belgique ! On ne demande pas à la France de plaider pour la Belgique, de négocier pour de meilleures conditions de territoire, car elle le fait depuis un an avec une chaleur et une persévérance qui mériteraient plus de gratitude ; on lui demande de biffer sa propre signature qui figure sur le traité des 24 articles, près de celles de l’Angleterre, de l’Autriche, de la Russie et de la Prusse. On veut que la France fasse la guerre à l’Europe pour donner de vive force à la Belgique deux demi-provinces que ne lui accorde pas ce traité ! Nous n’avons pas fait la guerre en 1830 pour déchirer les traités de 1815, signés sous les baïonnettes de l’Europe coalisée, et nous la ferions en 1838 pour anéantir le traité des 24 articles que nous avons signé et garanti bénévolement, à la demande même de ceux qui le repoussent ! S’il s’agissait de reprendre Courtray, Tournay, Mons, Charleroi, Philippeville, à la bonne heure ! Mais mettre le feu à l’Europe pour conserver à la Belgique une petite portion de la province de Limbourg et quelques enclaves du duché de Luxembourg, c’est trop présumer du désintéressement et de l’esprit chevaleresque de la France, comme c’est, en même temps, mal apprécier sa loyauté et sa fidélité à ses engagemens.

Sur l’affaire d’Ancône, M. Molé a prouvé que la politique actuelle du gouvernement, loin d’être la déviation de la politique suivie depuis six ans, n’en était que la conséquence. Il a cité les dépêches du général Sébastiani, alors ministre des affaires étrangères, à notre ambassadeur à Rome, les ordres du maréchal Soult, alors ministre de la guerre, au général Cubières. Ces dépêches commandaient formellement l’évacuation d’Ancône, dans le seul cas où les troupes autrichiennes sortiraient des Marches ; et elles en sont sorties. L’opposition répond aujourd’hui, dans ses journaux, que ce ne sont là que des lambeaux de dépêches, qu’il ne s’agit pas de la politique mentale, intentionnelle des cabinets du 13 mars et du 11 octobre, mais de sa politique agissante et que celle-là n’a pas opéré l’évacuation d’Ancône. La politique mentale est une invention tout-à-fait ingénieuse, en vérité. L’opposition nous dira-t-elle à présent que, si les Autrichiens avaient évacué les états de l’église du temps des cabinets du 13 mars et 11 octobre, ce qu’elle appelle la politique mentale ne se serait pas changée en politique agissante et effective ? Nous sommes curieux de le savoir. Le maréchal Soult et le général Sébastiani, qui avaient signé ces ordres d’évacuer sans retard Ancône en pareil cas, sont intéressés à savoir quel degré d’honneur, de loyauté et de bonne foi, leur accorde la coalition.

M. le duc de Broglie voulait encore qu’on n’évacuât pas Ancône avant que les Russes et les Autrichiens n’eussent évacué Cracovie et Francfort. Eh quoi ! le cabinet du Vatican est-il pour quelque chose dans les malheurs de la Pologne ; les troupes pontificales ont-elles donc contribué à la violation du territoire de la république cracouse ? C’est au saint-siège qui a tant souffert dans ses intérêts comme centre de l’église catholique romaine ; c’est au saint-père, qui a tant pâti dans son cœur de chrétien du système suivi par la Russie à l’égard de la Pologne, que M. le duc de Broglie voudrait que nous nous en prissions de l’anéantissement de la nationalité polonaise ? Nous ferions payer au gouvernement pontifical l’occupation de Varsovie et de Francfort, à un gouvernement de qui la monarchie de juillet n’a qu’à se louer, qui s’est efforcé de modérer l’hostilité de quelques membres du clergé français contre les institutions de 1830, et qui, récemment encore, a consacré de toute son autorité sacerdotale l’occupation de l’Algérie par nos soldats, en donnant un évêque à nos possessions d’Afrique ? Sont-ce bien là les principes du droit et de la justice, et M. Molé, qui s’est éloquemment opposé à ces vues, n’a-t-il pas défendu les règles de la politique la plus saine et la plus haute, en même temps que le texte des traités ?

Un passage du discours de M. le duc de Broglie a fixé particulièrement notre attention. Le noble pair a dit que la prise d’Ancône n’a pas été un fait isolé, que ce fait se rattache à un plan de conduite tout entier, à un ensemble politique qui dure depuis six années, et, sans doute, auquel ont contribué successivement les ministères du 13 mars, du 11 octobre et peut-être du 22 février. Or la coalition a dit et répète chaque jour que la politique du 13 mars est le système particulier, personnel du roi, que cette pensée a dominé impérieusement tous les cabinets, que la présidence réelle et toutes les réalités que poursuit la coalition, ne pourront être atteintes que lorsque cette politique toute personnelle et tyrannique aura cédé devant la politique des ministres. Et voilà que vous attaquez le ministère pour avoir dévié de ce plan et de ce système ! Bon ou mauvais, c’est donc son propre avis qu’il a suivi. Que deviennent alors toutes vos précédentes attaques ? C’est justement pour rompre ce long système uniforme, pour faire cesser cette soumission dont vous avouez vous être rendu vous-mêmes coupables, que vous avez cimenté une coalition. N’est-ce pas là ce que M. Duvergier de Hauranne a écrit sous toutes les formes, ce que M. Guizot a écrit, ce que M. de Rémusat a écrit ; ce que disent tout haut, dans les bureaux, tous les membres de la coalition ? Et aujourd’hui le plus grave des orateurs de l’opposition vient nous dire que le ministère a eu une mauvaise inspiration, qu’il fait des fautes, et des fautes capitales, de son propre chef, qu’il s’écarte du système du 13 mars et du 11 octobre, en un mot, qu’il obéit à sa conviction et à sa volonté.

Nous sommes charmés de vous l’entendre dire. L’affaire suisse, que vous blâmez aussi, a été conduite en l’absence du roi. C’est alors que vous avez eu, même matériellement, la présidence réelle ! Nous savions que ces négociations, bien importantes puisqu’il s’agissait de la paix ou de la guerre, avaient été menées par le ministre des affaires étrangères, sans que le roi, éloigné alors, en eût pris connaissance avant les résultats. Nous savions que la responsabilité que M. Molé réclame lui appartient légitimement, et que s’il y a blâme dans l’adresse qui doit être, selon les promesses de la coalition, un acte d’accusation et un programme politique à la fois, le blâme lui reviendra de tout droit. Rien de mieux, le ministère sera blâmé, accusé s’il le faut ; mais on ne dira plus, au moins, qu’une pensée immuable dirige les affaires, et que les ministres ne sont rien. Autrement nous dirions ce que M. Molé disait à M. Cousin : « Nos adversaires se soucient peu de se mettre d’accord avec eux-mêmes ! » Mais vous verrez que l’opposition soutiendra les deux thèmes à la fois.

L’esprit de dénégation est poussé avec une telle outrance dans la coalition, qu’on en est venu presque à nier qu’il y ait eu chez M. le général Jacqueminot une réunion de députés favorables au gouvernement. Après avoir chicané sur le chiffre, on chicane sur l’esprit de la réunion. D’abord, on s’attaque, comme d’ordinaire, à la moralité de ses membres. Il y a là, dit-on, des députés qui parlent d’une façon et qui votent de l’autre. Il y a les timorés, les timides, qui passeront à l’opposition dès la première victoire qu’elle remportera. Et pour le petit nombre de ceux dont la position est trop en vue pour qu’on puisse attaquer leur moralité et leur caractère, on dit qu’ils ont constitué cette réunion, non pour défendre le ministère, mais pour le modifier. Mais une réunion qui voudrait modifier un cabinet, ne serait pas encore son ennemie. Nous l’avons vu du temps de la réunion Fulchiron, que M. Thiers et ses amis du tiers-parti ne regardaient pas comme une assemblée de gens hostiles. Personne ne conteste le droit de la majorité, du côté du gouvernement, du moins. Elle a nommé une commission dont la majorité est hostile au ministère. Si cette commission a le courage et la loyauté d’exposer, dans son projet d’adresse, les griefs qu’elle a si hautement articulés dans les feuilles de la coalition et dans les bureaux, si la chambre se rend au vœu de la commission, le pouvoir appartiendra à la coalition, c’est-à-dire à deux ou trois minorités sourdement ennemies. L’une de ces minorités, celle des doctrinaires, s’est déjà réunie. Ils étaient trente ! Et cependant, nous le répétons, si chacun garde ses opinions et les expose avec conscience, les doctrinaires seuls sont en position d’entrer au pouvoir.

Si, au contraire, la chambre désapprouve le projet d’adresse, le ministère restera. C’est ce que sait encore tout le monde. L’opposition dit à présent que les députés qui s’apprêtent à le soutenir, veulent le modifier. Eh bien ! si ces députés forment une majorité dans la chambre, il faudra bien leur obéir. Le Constitutionnel dit que le ministère doit succomber. Il se peut ; mais ; il ne le fera qu’en obéissant à la majorité, de même qu’il lui obéira en restant. En tout cas, il doit être prêt à subir les lois du régime représentatif. Quand on est décidé à se retirer en masse pour obéir au droit de la chambre et aux conditions de notre gouvernement, on peut bien être résigné à se retirer en détail. Mais ce n’est ni dans les journaux, ni dans les conversations de couloir, ni dans les conciliabules de salon, que s’expriment les majorités ; et ce n’est pas là, nous en sommes bien sûrs, que le ministère ira prendre ses décisions.

L’opposition avertit aussi très charitablement la réunion qui a lieu chez M. Jacqueminot de prendre garde de faire ce qu’on lit du temps de M. de Martignac, en 1828. Quand, à un cabinet de cour, dit le Constitutionnel, succéda un cabinet, parlementaire, on fomenta dans la chambre une opposition de cour. Voudrait-on l’organiser d’avance ? — Nous répondrons que l’opposition de cour qui amena le ministère de M. de Polignac savait ce qu’elle faisait. Elle ne cachait pas ses desseins. Ses feuilles menaçaient tout haut la Charte ; elles annonçaient les coups d’état qui eurent lieu plus tard. L’opposition que feraient M. Jacqueminot et ses deux cents amis, aux doctrinaires par exemple, mêlés de quelques membres du tiers-parti, cette opposition serait-elle de même nature que celle du parti de la cour contre le ministère de M. de Martignac ? Travaillerait-elle en faveur du pouvoir absolu, de l’aristocratie, et contre le gouvernement représentatif et la démocratie, défendus par les doctrinaires ! Cela sonne étrangement. Il y avait un temps, peu éloigné, où M. Thiers et ses amis avaient une meilleure opinion du patriotisme et des principes constitutionnels de MM. Jacqueminot, Fulchiron, Baude, Barbet, Debelleyme, Cunin-Gridaine, Delessert, Saint-Marc-Girardin, Las-Cases, et des honorables députés qui se sont formés en réunion avec eux !

La discussion de l’adresse éclairera tout ceci. Nous verrons si M. Duvergier et ses amis, à qui nous présenterons, s’ils le veulent, la liste exacte de toutes les places et de toutes les faveurs qu’ils ont accordées à leurs électeurs et à leurs amis de la presse, y feront prévaloir le reproche de corruption ; nous verrons si la chambre sera de l’avis de la coalition sur la Belgique et sur Ancône. Quant à l’adresse modérée qu’on nous annonce depuis la nomination de M. Étienne comme rédacteur du projet, nous ne saurions le croire. Un projet modéré, sorti d’une opposition violente, qui ne procède que l’injure à la bouche ! Quoi ! vous aurez bouleversé le pays, alarmé tous les esprits, troublé la sécurité qui le rendait prospère, pour ne rien dire de formel ! Vous aurez tout attaqué, pour laisser tout en place ! Vous aurez crié depuis neuf mois, par-dessus les montagnes, que vos efforts enfanteront tout un changement social, et vous accoucheriez d’un maigre et insignifiant changement de ministère ! Non, il ne sera pas dit que vous vous esquiverez au moment décisif, que vous avez appelé avec tant d’impatience. Si vous êtes pour l’intervention, pour la rupture du traité des 24 articles, pour la réforme électorale, pour l’abolition des lois de septembre, vous le direz. Autrement, si votre projet d’adresse est pâle, timide, sans couleur, nous dirons, nous, que vous avez peur les uns des autres ; et c’est ce que nous disons déjà depuis long-temps.



Pauvres Fleurs, poésies par Mme Desbordes-Valmore [1].

Il y a quelques années, dans ce recueil, à propos du volume intitulé les Fleurs, on a essayé de caractériser le genre de sensibilité et de talent particulier à Mme Valmore. Elle n’est pas de ces ames pour qui la poésie n’a qu’un âge, et qui, en avançant dans cette lande de plus en plus dépouillée qu’on appelle la vie, s’enferment, se dérobent désormais, se taisent. Elle est née une lyre harmonieuse, mais une lyre brisée : qu’est-ce donc qui la pourrait briser davantage ? Pour elle chaque souffrance est un chant : c’est dire que, depuis ces cinq années, dans les vicissitudes de sa vie errante, elle n’a pas cessé de chanter. Chaque plainte qui lui venait, chaque sourire passager, chaque tendresse de mère, chaque essai de mélodie heureuse et bientôt interrompue, chaque amer regard vers un passé que les flammes mal éteintes éclairent encore, tout cela jeté successivement, à la hâte, dans un pêle-mêle troublé, tout cela cueilli, amassé, noué à peine, compose ce qu’elle nomme Pauvres Fleurs : c’est là la corbeille de glaneuse, bien riche, bien froissée, bien remuée, plus que pleine de couleurs et de parfums, que l’humble poète, comme par lassitude, vient encore moins d’offrir que de laisser tomber à nos pieds. Relevons-en vite tant de fleurs charmantes ou gravement sombres.

Il y a des souvenirs d’enfance, la Maison de ma Mère :

Et je ne savais rien à dix ans qu’être heureuse ;
Rien, que jeter au ciel ma voix d’oiseau, mies fleurs ;
Rien, durant ma croissance aiguë et douloureuse,
Que plonger dans ses bras mon sommeil ou nies pleurs
Je n’avais rien appris, rien lu que ma prière,
Quand mon sein se gonfla de chants mystérieux ;
J’écoutais Notre-Dame et j’épelais les cieux,
Et la vague harmonie inondait ma paupière ;
Les mots seuls y manquaient ; mais je croyais qu’un jour,
On m’entendrait aimer pour me répondre : amour !

Et ma mère disait : « C’est une maladie ;
Un mélange de jeux, de pleurs, de mélodie ;
C’est le cœur de mon cœur ! Oui, ma fille, plus tard
Vous trouverez l’amour et la vie… autre part. »

Dans une autre pièce qui a pour titre : Avant toi ! le tendre poète nous remet sur la mort de sa mère, sur ce legs de sensibilité douloureuse qui lui vient d’elle, et qui, d’abord obscur, puis trop tôt révélé, n’a cessé de posséder son cœur :

Comme le rossignol qui meurt de mélodie,
Souffle sur son enfant sa tendre maladie,
Morte d’aimer, ma mère, à son regard d’adieu,
Me raconta son ame et me souffla son Dieu
Triste de me quitter, cette mère charmante,
Me léguant à regret la flamme qui tourmente,
Jeune, à son jeune enfant tendit long temps sa main,
Comme pour le sauver par le même chemin.
Et je restai long-temps, long-temps sans la comprendre,
Et long-temps à pleurer son secret sans l’apprendre ;
A pleurer de sa mort le mystère inconnu,
Le portant tout scellé dans mon cœur ingénu…

Et ce cœur, d’avance voué en proie à l’amour, où pas un chant mortel n’éveillait une joie, voilà comme elle nous le peint en son heure d’innocente et muette angoisse :

On eût dit à sentir ses faibles battemens,
Une montre cachée où s’arrêtait le temps ;
On eût dit qu’à plaisir il se retint de vivre ;
Comme un enfant dormeur qui n’ouvre pas son livre,
Je ne voulais rien lire à mon sort ; j’attendais,
Et tous les jours levés sur moi, je les perdais.
Par ma ceinture noire à la terre arrêtée,
Ma mère était partie et tout m’avait quittée
Le monde était trop grand, trop défait, trop désert ;
Une voix seule éteinte en changeait le concert !

En lisant de tels vers, on pardonne les défauts qui les achètent. En effet, le tourment de l’ame a passé souvent dans l’accent de la muse. La couleur miroite. Un rayon de soleil, tombant dans une larme, empêche parfois de voir et fait tout scintiller. Plus d’un sens reste inarticulé dans l’habitude du sanglot [2].

Tout un roman de cœur traverse ce volume, une passion çà et là voilée, mais bientôt plus forte et ne se contenant pas. Dans sa pièce à Mme Tastu, noble sœur qu’elle envie, notre élégiaque éplorée a pu dire.

Vous dont la lampe est haute et calme sous l’autan ;
………….
Que ne tourmentent pas deux ailes affaiblies


Pour égarer l’essor de vos mélancolies :
………….
Si votre livre, au temps porte une confidence,
Vous n’en redoutez pas l’amère pénitence ;
Votre vers pur n’a pas comme un tocsin tremblant ;
Votre muse est sans tache et votre voile est blanc !
Et vous avez au faible une douceur charmante !

Tout à coup, dans un de ces élans qui ne sont qu’à elle entre les femmes poètes de nos jours, elle s’écrie :

J’ai dit ce que jamais femme ne dit qu’à Dieu.

Sapho devait avoir de ces cris-là : ou plutôt on sent que cette enfant de Douai, cette fille de la Flandre y a puisé en naissant des étincelles de la flamme espagnole, en même temps qu’elle ne cesse de croire à la madone comme la religieuse portugaise.

Je voudrais qu’un jour on tirât de ce volume, qu’on dégageât cette suite d’élégies-romances dont la forme est si assortie à la manière de Mme Valmore, et dans lesquelles son sentiment soutenu se produit quelquefois jusqu’au bout avec un parfait bonheur, sans les tourmens plus ordinaires à l’alexandrin : Croyance, la Femme aimée, Aveu d’une Femme, Ne fuis pas encore, la double Image, Fleur d’Enfance. Je citerai, comme échantillon, celle-ci :

REVE D'UNE FEMME

Veux-tu recommencer la vie ?
Femme ! dont le front va pâlir,
Veux-tu l’enfance, encor suivie
D’anges enfans pour l’embellir ?
Veux-tu les baisers de ta mère,
Échauffant tes jours au berceau ?
- « Quoi, mon doux Éden éphémère
Oh ! oui, mon Dieu ! c’était si beau ! »

Sous la paternelle puissance,
Veux-tu reprendre un calme essor ?
Et dans des parfums d’innocence,
Laisser épanouir ton sort ?
Veux-tu remonter le bel âge,
L’aile au vent comme un jeune oiseau ?
- « Pourvu qu’il dure davantage.
Oh ! oui, mon Dieu ! c’était si beau ! »

Veux-tu rapprendre l’ignorance,
Dans un livre à peine entr’ouvert.
Veux-tu ta plus vierge espérance,
Oublieuse aussi de l’hiver
Tes frais chemins et tes colombes
Les veux-tu jeunes comme toi ?


- « Si mes chemins n’ont plus de tombes,
Oh ! oui, mon Dieu ! rendez-les moi ! »

Reprends donc de ta destinée,
L’encens, la musique, les fleurs !
Et reviens, d’année en année,
Au temps qui change tout en pleurs
Va retrouver l’amour, le même !
Lampe orageuse, allume-toi !
- « Retourner au monde où l’on aime…
O mon Sauveur ! éteignez-moi ! »

Voilà bien la forme charmante, mélange de la chanson et de l’élégie, pétrie de Béranger et de Boïeldieu, la poétique romance, le cri à la fois harmonieux et impétueux :

Lampe orageuse, allume-toi !

Voilà le cadre à la fois composé et vrai, où, depuis qu’elle a laissé sa première manière d’élégie libre, pour se soucier de plus d’art, filme Valmore nous semble réussir le mieux.

On pourrait multiplier avec bonheur les citations dans cette nuance ; mais il est des tons plus graves à indiquer. Témoin des troubles civils de Lyon en 1834, Mme Valmore a pris part à tous ces malheurs avec le dévouement d’un poète et d’une femme

Je me laisse entraîner où l’on entend des chaînes ;
Je juge avec mes pleurs, j’absous avec mes peines ;
J’élève mon cœur veuf au Dieu des malheureux ;
C’est mon seul droit au ciel, et j’y frappe pour eux !

Elle frappa à d’autres portes encore : et son humble voix, enhardie dès qu’il le fallut, rencontra des cœurs dignes de l’entendre quand elle parla d’amnistie. Qu’on lise la pièce qui porte ce titre, et celle encore qu’elle a adressée, après la guerre civile, à Adolphe Nourrit à Lyon, à ce généreux talent dont la voix, née du cœur aussi, répond si bien à la sienne : cela s’élève tout-à-fait au dessus des inspirations personnelles de l’élégie.

Mme Valmore (ce recueil l’attesterait, quand l’amitié d’ailleurs ne le saurait pas) a elle-même connu une sorte d’exil, trop peu volontaire, hélas ! sous le ciel d’Italie. Sa petite pièce, intitulée Milan, nous la montre plus sensible encore aux maux de la grande famille humaine qu’aux beautés de l’éblouissante nature. Mais rien ne nous a plus touché, comme grandeur, élévation et bénédiction au sein de l’amertume, que l’hymne que voici :


AU SOLEIL
ITALIE

Ami de la pâle indigence !
Sourire éternel au malheur !


D’une intarissable indulgence,
Aimante et visible chaleur
Ta flamme, d’orage trempée,
Ne s’éteint jamais sans espoir ;
Toi ! tu ne m’as jamais trompée
Lorsque tu m’as dit, au revoir !

Tu nourris le jeune platane,
Sous ma fenêtre sans rideau,
Et de sa tête diaphane
A mes pleurs tu fais un bandeau
Par toute la grande Italie,
Où je passe le front baissé,
De toi seul, lorsque tout m’oublie,
Notre abandon est embrassé !

Donne-nous le baiser sublime
Dardé du ciel dans tes rayons,
Phare entre l’abîme et l’abîme
Qui fait qu’aveugles nous voyons !
A travers les monts et les nues
Où l’exil se traîne à genoux,
Dans nos épreuves inconnues,
Ame de feu, plane sur nous !

Oh ! lève-toi pur sur la France
Où m’attendent de chers absens ;
A mon fils, ma jeune espérance,
Rappelle mes yeux caressans !
De son âge éclaire les charmes ;
Et s’il me pleure devant toi,
Astre aimé ! recueille ses larmes,
Pour les faire tomber sur moi !

Je voudrais insister sur cette belle pièce, et près de l’auteur lui-même, parce qu’à la profondeur du sentiment elle unit la largeur et la pureté de l’expression. Ici aucun tourment. Il n’y a d’image un peu hasardée que celle de ce jeune platane qui, de sa tête diaphane, fait un bandeau à des pleurs, et encore on passe cela et on le comprend à la faveur de la fenêtre sans rideau qui vous a saisi. Les autres métaphores, si hardies qu’elles soient, y sont vraies, sensibles à la pensée, subsistantes à la réflexion. Oh ! que le poète, dût-il beaucoup souffrir, fasse souvent ainsi ! quand l’Italie et son soleil n’auraient valu à la chère famille errante que cette fleur sombre au parfum profond, tant de douleur ne serait pas perdue !


S.-B.


  1. Chez Dumont, Palais-Royal, 88.
  2. Quelques obscurités pourtant sont dues uniquement à des inadvertances typographiques, qui deviennent si communes dans les publications le plus en vogue, et dont les éditeurs font trop bon marché, au détriment des lecteurs et de l’auteur. Ainsi, page 281, dans la pièce intitulée les Deux Chiens, au lieu de : laissez-leur ce bazar, il faudrait : laissez leur ce hasard ; et page 321, dans l’Ame en peine, au lieu de : je ne peux m’étendre, il faudrait : je ne peux m’éteindre.