Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1840

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Chronique n° 208
14 décembre 1840


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 décembre 1840.

Méhémet-Ali a fait sa soumission. Que vouliez-vous qu’il fît contre trois ou pour ne pas sortir de la prose, contre cinq ? Qu’il mourût ? Cet expédient n’est pas dans les mœurs des Orientaux. Ils se résignent à leur perte avec un calme stoïque, mais ils ne vont pas au-devant du coup qui les doit frapper, ils ne l’appellent pas, ils n’y ajoutent rien. Nos susceptibilités européennes ne les irritent pas ; c’est tout simple ; ceux qui n’attribuent à la liberté humaine qu’une faible part dans les choses de ce monde, n’aperçoivent pas de déshonneur dans les revers ; ils les acceptent comme nous nous soumettons à une opération chirurgicale. Qui voudrait se tuer ou se faire couper le bras droit, parce qu’un accident, un malheur le forcerait à livrer à la scie de l’opérateur le bras gauche ?

On se demande encore pourquoi là résistance des Égyptiens a été si faible en Syrie ! pourquoi Ibrahim a laissé fondre son armée sans rien tenter de considérable, sans une action d’éclat, sans rappeler en rien l’élan, la vigueur du conquérant de la Morée et du vainqueur de Nézib. Y a-t-il eu d’autres raisons de cette chute peu glorieuse que les difficultés réelles de sa position, privé qu’il était de tout secours, tandis que la Porte lançait contre lui les boulets et les soldats de l’Angleterre et de l’Autriche, et lui montrait en réserve les bataillons de la Russie ; lorsqu’on avait, en semant l’or et en envenimant les dissidences religieuses, séduit les populations de la Syrie, encouragé leur révolte, fourni les armes, tourné contre lui à la fois les forces physiques et les influences morales de l’Asie et de l’Europe, de l’Évangile et du Coran ? On a dit qu’Ibrahim n’occupait la Syrie qu’à contre-cœur, que depuis long-temps il était convaincu que cette conquête était impossible à défendre, qu’en mésintelligence avec son père, ce qu’il voulait avant tout était un prétexte pour abandonner la Syrie et rentrer en Égypte ; on a même ajouté que le vice-roi avait à craindre au Caire une révolte excitée par son fils aîné, qui ne voit pas de bon œil la tendresse du vieillard pour les enfans qu’il a eus d’autres femmes que la mère d’Ibrahim. Il y a du vrai et quelque exagération aussi dans ces renseignemens. On sait depuis long-temps qu’Ibrahim ne croyait pas pouvoir tenir tête en Syrie à une coalition qui mettrait au service de la Porte de grandes forces européennes et appellerait en même temps à la révolte les populations aguerries, turbulentes, toujours prêtes au combat, de la chaîne du Liban et des districts qui l’avoisinent. II est également vrai que le vaillant et habile Ibrahim s’est livré, trop peut-être, aux idées, aux goûts, aux habitudes de l’Europe. Il aime nos usages, nos repas, la vie sédentaire, par-dessus tout l’agriculture. On dirait un de ces vieux généraux qui sous le poids des années n’aiment plus que les batailles qu’on raconte au coin du feu. Ibrahim cependant n’est pas dans l’âge de l’impuissance ; mais son contact avec l’Europe l’a transformé, trop transformé peut-être. Nous craignons pour lui qu’il n’ait perdu de sa puissance orientale plus qu’il n’a acquis de force européenne. Un chef d’armée, à plus forte raison l’homme chargé du gouvernement d’un pays, ne peut sans s’affaiblir se mettre trop en dehors, par ses habitudes, par ses idées et ses désirs, de l’armée qu’il doit conduire, du pays qu’il doit gouverner. Ibrahim n’est plus le même homme que nous avons connu en Morée ; cela est vrai. Les autres conjectures qu’on a faites sur son compte sont hasardées ; nous les croyons dépourvues de tout fondement. Rien n’autorise à douter de la fidélité, du dévouement d’Ibrahim pour son vieux père, ni de l’attachement, de la tendresse de Méhémet pour ce fils qui a été son bras droit, l’instrument principal de ses plus belles entreprises. Ils ont pu ne pas envisager du même point de vue la situation dernière de leurs affaires ; mais de là à la trahison, à la révolte du fils contre le père, il y a loin.

Quoi qu’il en soit, la soumission de Méhémet-Ali suspend, pour le moment, le cours naturel, les développemens inévitables de la question orientale. Si les vainqueurs ne cherchent pas de vains prétextes pour abuser de la victoire, si la Syrie est remise à. la Porte et occupée exclusivement par ses forces, si l’Égypte est effectivement laissée à Méhémet-Ali à titre héréditaire, et avec les pouvoirs qu’il y exerce aujourd’hui, si les signataires du traité du 15 juillet, les champions de la Porte, ne songent pas à imposer soit au suzerain, soit au vassal, des conditions, des stipulations onéreuses ou blessantes pour les puissances qui sont restées étrangères au traité, la paix peut reparaître en Orient et s’y maintenir peut-être jusqu’à la mort du pacha. C’est là tout ce que peuvent espérer de mieux les amis de la paix.

Cette espérance elle-même, quelque modeste qu’elle soit, peut être facilement trompée. Les évènemens qui viennent de s’accomplir ont en réalité ébranlé toutes choses plus que les amis ardens du repos et de l’inaction ne l’imaginent. Qu’on ne s’y trompe pas, nous aimons la paix autant que personne, la paix honorable s’entend, la paix d’une grande nation, la paix digne et fière ; mais encore faut-il voir les choses de ce monde telles qu’elles sont : changeraient-elles parce qu’on se dispenserait de les regarder ?

La soumission, disons le mot, l’abaissement du pacha, est un fait qui au fond, en réalité, n’est bon pour personne. Il faut cependant en excepter ceux qui, à l’endroit de l’Orient, ont besoin de pêcher en eau trouble.

Méhémet-Ali en reste meurtri, mutilé, et cela dans ses vieux jours, lorsque rien ne peut le relever aux yeux des populations qu’il est obligé de rudoyer pour les plier à son régime, à son administration On vient de briser en ses mains le ressort principal de sa puissance ; l’habileté, le succès, lui ont manqué. Dieu n’est pas pour lui. Ce n’est pas Ibrahim, nous sommes loin de l’en soupçonner, qui peut un jour ensanglanter les rues du Caire et y commettre un grand crime. Mais ce qu’Ibrahim est loin de penser, d’autres le peuvent faire. Méhémet est au bord d’un abîme.

Il faut bien le dire ; quelque utile, quelque commode que cela soit d’ailleurs pour l’Europe, la politique du pacha a été subalterne et timide. Il a prêté l’oreille à nos conseils de modération et de sagesse. Il lui en coûte tout ce qu’il possédait, hors l’Égypte ; il lui en coûtera peut-être un de ces jours l’Égypte et la vie. Un homme nouveau, un conquérant qui recule, qui n’est pas prêt tous les jours à jouer le tout pour le tout, ne fait plus son métier. Réussir ou tomber avec éclat, il n’y a pas d’autre issue honorable pour lui. Il n’y a pour lui de chances de salut que dans l’audace. Louis XIV pouvait négocier l’Utrecht ; Napoléon ne le pouvait pas à Châtillon. II devait vaincre ou tomber, ayant l’Europe entière sur les bras. Il le savait, il ne se trompait point ; il ne pouvait pas lui, Napoléon, rentrer paisiblement aux Tuileries avec une France mutilée, une couronne dépenaillée, des blessures à soigner, des dettes à payer ; il n’y a pas d’homme nouveau, de conquérant malheureux, qui puisse braver à la fois les imprécations de son pays et les sarcasmes de l’étranger. Les rois qu’à faits la gloire militaire ne peuvent vivre que par elle : elle ne leur permet pas d’accepter l’abaissement ; elle ne leur permet que de tomber avec éclat, sous un effort gigantesque. Ils vivent alors dans la mémoire des peuples, des peuples qui, dans les élans de leur admiration, oubliant les pertes qu’ils ont faites, les maux qu’ils ont soufferts, se rappellent seulement les joies du triomphe, les émotions de la gloire, la grandeur de la patrie.

Méhémet-Ali n’avait que deux grandes choses à faire : franchir le Taurus, pour chercher une chance de salut dans un bouleversement général qui lui aurait permis peut-être de vendre chèrement ses services à ceux-là même qui aujourd’hui l’ont attaqué ou abandonné ; s’il n’osait pas marcher sur Constantinople, il devait du moins, après avoir perdu la Syrie, se défendre à outrance en Égypte, et contraindre ainsi notre gouvernement à dire nettement à l’Europe ce qu’il entendait faire de la note du 8 octobre. Encore une fois, l’Europe doit savoir gré au pacha d’avoir préféré la petite politique à la grande : il nous a épargné à tous de cruels embarras. Mais a-t-il pris pour lui-même le parti le plus raisonnable ? S’il voulait se courber sous le traité du 15 juillet, mieux valait le faire tout de suite qu’attendre des revers trop probables, presque certains pour lui qui connaissait le fond des choses en Syrie. On dirait qu’en voulant nous cacher la vérité, il se l’est cachée à lui-même, et s’est laissé acculer au plus mauvais de tous les partis pour lui.

Ibrahim, de son côté, va rentrer en Égypte battu, vaincu, plus abaissé encore, plus amoindri que son père. Est-ce là le chemin du trône ? le moyen de succéder à Méhémet-Ali ?

Est-ce dans l’intérêt de la Porte qu’il faut se féliciter de la soumission du pacha ? La Porte ressemble à un impotent qui se réjouit de voir briser une de ses béquilles par des voisins officieux qui, sous prétexte de le mieux soutenir, lui mettent chacun une main sous les aisselles, et l’autre dans les poches. La Porte, ainsi qu’on l’a vu en Grèce, pouvait au besoin compter sur l’armée égyptienne, elle est dissipée ; sur deux flottes, nous verrons ce qu’elles deviendront. En détruisant le pacha d’Égypte, le sultan se fait lui-même pacha, pacha de l’Angleterre et de la Russie ; jamais la Porte n’a été plus bas placée, plus à la merci d’autrui. Ses destinées s’accomplissent.

Le cabinet anglais se félicite sans doute de ses exploits en Syrie et de la soumission du pacha. Et-il moins vrai que ces évènemens ont en réalité rapproché le jour de la grande lutte en Orient, le jour où l’Angleterre et la Russie ne signeront pas des traités, mais des manifestes l’une contre l’autre ?

Les Russes se résigneront-ils long-temps au rôle tout-à-fait subalterne, presque ridicule que les antipathies toutes personnelles de Nicolas à l’égard de la France ont fait jouer à la Russie dans cette occurrence ? L’alliance anglo-française, on peut la tenir pour dissoute, c’est là un bénéfice réalisé pour la Russie ; il faudrait bien du temps et beaucoup plus de sagesse et de modération qu’on ne peut en espérer de notre juste susceptibilité nationale et de la morgue britannique pour que l’alliance anglo-française pût être renouée sincèrement et de manière à garantir la paix du monde. Maintenant le cabinet russe voudra-t-il avoir mis un si grand prix à la rupture de cette alliance, uniquement pour le plaisir de la rompre ? Renoncera-t-il au protectorat de Constantinople, à ses anciens projets sur l’Orient, à sa tendance constante vers le sud, uniquement parce que cela fait de la peine à l’Angleterre, et que l’Angleterre a bien voulu prouver à la France le peu de cas qu’elle faisait de son alliance ? Lui cédera-t-elle comme récompense de cette rupture la haute main dans les affaires de l’Orient, le protectorat de la Syrie et de l’Égypte, la domination des rives de l’Euphrate et de l’isthme de Suez, car c’est là le fond de la question, et l’Angleterre ne sera jamais l’amie de quiconque aura la pensée de lui enlever une partie de sa puissance, de son influence, de ses espérances en Orient. Que cette pensée soit russe ou française, qu’importe ? L’Angleterre, par sa situation économique et commerciale, est entrée dans une carrière où il est impossible de s’arrêter sans se perdre.

Bon gré mal gré, il lui faut s’étendre, s’ouvrir de nouveaux marchés, s’en assurer le monopole, conquérir, subjuguer : l’Inde, l’Australasie, la Chine, la Turquie, l’Égypte, directement ou indirectement, l’Angleterre a besoin d’être la maîtresse partout, d’en faire partout à sa fantaisie, d’établir partout son commerce, son industrie, sa prépondérance. Qu’on ne dise pas que nous exagérons. On aurait sans doute fait le même reproche à l’homme prévoyant qui aurait dit, il n’y a pas bien long-temps : « L’Angleterre sous peu possédera dans l’Inde des territoires immenses et cent millions de sujets. » On l’aurait sans doute traité de rêveur et de maniaque. Il n’aurait cependant dit que l’exacte vérité. Encore une fois, il est en politique des situations où il est impossible de s’arrêter. L’Angleterre se trouve dans une de ces situations ; elle ne s’arrêtera pas. Dès-lors il est impossible que ses prétentions se concilient avec les prétentions de la Russie ; dès-lors la chute de Méhémet-Ali n’est autre chose que l’enlèvement d’un des obstacles qui s’interposait entre les deux rivales et prévenaient le choc immédiat ; dès-lors ils se sont évidemment trompée ceux qui voient dans la soumission de Méhémet-Ali le gage du rétablissement d’une paix durable. C’est tout juste le contraire.

Quant à la France, sans doute cette soumission a écarté une question gouvernementale des plus sérieuses. Le gouvernement a pu dire : la Syrie est perdue, l’Égypte est respectée, la paix est rétablie, la Porte est satisfaite, Méhémet aussi ; les parties belligérantes se retirent, il n’y a plus rien à faire.

Nous en convenons, tout le monde en convient, on ne peut pas courir aux armes pour faire du pacha ce qu’il ne peut plus être. Il ne faut pas se féliciter de sa chute, mais elle est un fait irréparable. Il ne s’agit plus du pacha aujourd’hui. Il gardera l’Égypte tant qu’il le pourra ; soit. Ce n’est pas de lui qu’il faut s’occuper, c’est de la France, de la France, qui ne peut pas, sans se mentir à elle-même, se dissimuler que son influence en Orient a reçu un rude échec, que sa voix n’a pas été comptée dans les conseils de l’Europe lorsqu’il s’agissait de régler des questions qui intéressaient vivement notre dignité et notre rang dans le monde ; de la France enfin, qui, oubliant même tout ce qui s’est passé jusqu’ici, peut se trouver demain en présence d’évènemens nouveaux plus graves encore et plus décisifs.

S’il y a quelque vérité dans nos remarques, il ne peut rester dans les esprits sérieux le moindre doute sur la solution des deux questions importantes et pratiques qui résument en ce moment toute la politique du jour : Nous voulons parler de nos négociations avec l’étranger, et ensuite de l’armement et des fortifications de Paris.

Le traité du 15 juillet s’est accompli sans nous, disons-le, malgré nous. Aujourd’hui Méhémet-Ali accepte l’Égypte, rend tout le reste, et, à je ne sais quelles conditions, les alliés et la Porte garantissent au vice-roi l’hérédité du pachalik qu’on veut bien lui octroyer. Il se peut (c’est une pure conjecture de notre part, les faits nous sont inconnus), il se peut, disons-nous, qu’on propose à la France je ne sais quelles conventions, je ne sais quel conclusum, un acte final, un traité général qui l’associerait aux autres puissances pour la ratification et la garantie des résultats obtenus en Orient. Notre gouvernement doit-il se prêter à une négociation de cette nature et venir après coup, à choses faites, faites sans lui et malgré lui, corroborer de sa signature les arrangemens de l’alliance anglo-russe ? Nous ne le pensons pas. On nous a fait une position d’isolement, gardons-la, gardons-la sans faiblesse comme sans humeur ; que les autres terminent et garantissent, si bon leur semble, ce qu’ils ont fait sans nous. Pourquoi perdrions-nous, l’avantage de l’isolement, la liberté d’action ? Pourquoi, après avoir subi les inconvéniens d’une situation, en perdrions-nous les profits ? Et quelle utilité y aurait-il pour la France à venir ainsi tardivement, après coup, ajouter sa signature à celle des quatre puissances ? il n’y aurait ni avantage ni dignité. Laissons faire, et sachons une fois nous confier au temps, aux évènemens et à cette force, à cette puissance que nul ne peut nous enlever. L’étranger n’a tenu aucun compte de notre dissentiment ; qu’il ne puisse pas du moins se targuer de notre adhésion. Il n’est qu’une hypothèse où la France pourrait la donner, mais cette hypothèse ne se réalisera pas ; car toutes ces négociations et toutes ces conventions ne sont au fond que les jalons que la Russie et l’Angleterre placent chacune sur leur route. Qu’on stipule formellement, par un traité solennel, européen, que l’empire ottoman est désormais un territoire absolument neutre, comme la Suisse, comme la Belgique, que sous aucun prétexte nulle force étrangère ne pourra y pénétrer, que toute atteinte à ce principe sera considéré ipso facto comme un casus belli européen, et alors peut-être nous aussi nous pourrions apposer notre signature au traité, l’y apposer avec avantage, surtout avec dignité.

Mais c’est assez insister sur un rêve. Ce n’est pas la neutralité et par là la conservation de l’empire ottoman qu’on veut ; on veut l’abaisser d’abord, l’envahir et le démembrer plus tard.

La seconde question nous paraît également simple et facile à résoudre. La France doit-elle désarmer ? Nous l’avons dit tout d’abord et avec bonne foi : entre les projets du 1er mars et ceux du 29 octobre il ne pouvait y avoir à nos yeux qu’une seule différence pratique et digne d’arrêter des esprits sincères et sérieux. Le 1er mars avait conçu un armement de près d’un million d’hommes en y comprenant trois cent mille gardes nationaux mobilisés ; c’était un système qui avait son principe, son but, un système qui, réalisé, amenait nécessairement d’honorables concessions à la France ou bien la guerre. On n’armait pas un million d’hommes comme pied de paix. Ce n’était pas la guerre certaine, à tout prix, c’était la guerre en perspective.

Nous avons compris sans peine que ce système, plausible avant les évènemens de la Syrie, c’est-à-dire pendant l’administration du 1er mars, pouvait paraître excessif, inutile, lorsque les évènemens sont venus, sans qu’on puisse en faire reproche à personne, modifier profondément la situation et mettre fin pour le moment à la lutte qui pouvait faire naître les incidens les plus graves. Nous avons compris qu’en cet état de choses, ce qu’il y avait de plus sage était de maintenir dans toute leur plénitude les armemens déjà ordonnancés, c’est-à-dire une flotte formidable et une armée au complet de près de 500 mille hommes. C’est là ce qu’on a appelé la paix armée ; c’est là le verdict que les chambres ont prononcé en délibérant leur adresse ; nous l’avons accepté avec respect comme étant le verdict du pays.

La France ne veut déclarer la guerre à personne, ni prendre capricieusement l’initiative d’un immense bouleversement. Elle ne veut donc qu’un pied de paix. Mais la France n’est aujourd’hui l’alliée de personne ; la France de juillet ne peut méconnaître tout ce qu’il y a à son égard de froideur et de mauvais vouloir dans plus d’un cabinet étranger ; elle ne peut pas fermer les yeux sur les manœuvres qu’on emploie pour exciter contre nous les gouvernemens et les peuples ; enfin elle sait que la question d’Orient est à peine assoupie, et qu’elle peut se réveiller demain plus ardente que jamais. Il nous faut donc, ce n’est pas seulement un droit, c’est un devoir, un devoir sacré envers le pays, il nous faut la paix armée ; il nous faut un état militaire que les chambres ont évidemment eu en vue, et auquel elles ont applaudi.

Il faut pourtant se le rappeler, se le dire ; si on s’est conduit sans façon à notre égard, si on a traité la France en puissance de second ordre, ce n’est pas que notre gouvernement ne fût dignement représenté à Paris et à Londres ; c’est qu’on savait que nous étions désarmés, c’est qu’on connaissait comme nous l’état de notre cavalerie, de notre artillerie, de nos places fortes, de nos arsenaux ; c’est qu’on était certain qu’il nous faudrait dix mois avant de pouvoir parler, négocier à la tête d’une armée prête à entrer en campagne. On a osé passer outre en présence de la France désarmée ; on y aurait pensé à deux fois si le télégraphe avait pu porter à trois cent mille hommes l’ordre de marcher à la frontière.

Notre désarmement en l’état actuel de l’Europe fausse notre politique et fourvoie nos hommes d’état. Qu’on confie nos affaires aux hommes les plus calmes, les plus sages, les plus pacifiques, nous le voulons bien ; les questions de personnes sont en seconde ligne pour nous. Mais quels que soient nos ministres, qu’ils puissent sérieusement opter, selon les circonstances et les droits du pays, entre les concessions et la résistance, entre la paix et la guerre. Il n’y a pas d’option possible aujourd’hui pour un pays désarmé ; surtout, il faut bien le reconnaître, dans un pays de démocratie, et de démocratie bourgeoise.

D’un côté ; les démocraties n’ont point de secret, rien de caché. Amis et ennemis, ils connaissent tous également tout ce qu’elles sont, tout ce qu’elles pensent, tout ce qu’elles, font, tout ce qu’elles se proposent de faire.

D’un autre côté, la bourgeoisie (certes nous n’avons pas l’envie d’en médire), lorsqu’on laisse refroidir ses premières impressions, lorsque les blessures de sa nationalité commencent à se cicatriser par l’effet du temps, par le courant des affaires, sent bientôt les flots de sa colère s’abaisser ; l’esprit de calcul la saisit, avec ses chiffres ; le foyer domestique l’endort par son calme, et au milieu de ses bonnes et douces pensées bourgeoises, la chose publique risque de se trouver quelque peu oubliée, quelque peu rapetissée.

Le gouvernement du pays n’a toute la liberté d’action qui lui est nécessaire pour les intérêts et la dignité de la France, que lorsque la paix est armée, lorsqu’il peut, d’un jour à l’autre, jeter dans la balance européenne l’épée de la France. Tant qu’il y aura à l’horizon les nuages qui depuis quelque temps ne cessent de s’y amonceler, la paix armée n’est pas une convenance, c’est une nécessité, c’est la vie même, la vie politique de la nation.

C’est une nécessité qui coûte cher, nous le savons ; mais, ces dépenses ne sont pas moins une économie, une économie parce que des armemens précipités seraient, au jour du besoin, une dépense bien autrement considérable, une économie grace à l’adage toujours vrai : Si vis pacem, para bellum

D’ailleurs, que nous importe ? Est-ce au poids des écus que nous pourrions mesurer tout ce qui touche aux droits du pays, à l’honneur national, à la dignité de la France vis-à-vis de l’étranger ? Nous aimons de tout notre cœur la liberté, la bonne administration, la bonne justice, la prospérité du pays ; mais, disons-le hautement, nous aimons plus encore sa dignité et sa grandeur, ou, à mieux dire, nous ne concevons pas, pour une grande nation, une chose sans l’autre. En s’abaissant, une grande nation s’anéantirait dans le monde politique, et il défendrait mal ses libertés le pays qui aurait le malheur de faire, par économie, bon marché de son honneur. Empressons-nous de le dire, nous ne craignons pas ce malheur pour la France. Nous sommes profondément convaincus que les chambres ne voudront à aucun prix prendre sur elles de renoncer à la paix armée pour retomber dans la paix désarmée. Elles ne veulent pas renoncer à l’espérance d’une longue paix, et moins encore provoquer à la guerre ; mais elles ne voudront pas davantage nous exposer aux procédés discourtois de l’étranger : elles savent que la France a le droit, en étant juste, d’être fière, et il n’y a pour les grandes nations de fierté digne et noble que celle qui s’appuie largement, solidement sur la force, sur la puissance nationale.

Les fortifications de Paris sont à la fois la base et le complément de nos armemens. Nous ne concevons pas deux opinions sérieuses sur cette question : Paris doit-il être fortifié ? Sans doute, les hommes de guerre pourront nous éclairer de leurs lumières et de leur vieille expérience sur la question d’exécution. Nous nous inclinerons devant leur autorité ; nous nous reconnaissons juges fort peu compétens sur ce point. Mais quant à la question principale, elle n’est pas militaire, elle est toute politique, de haute politique, et, l’histoire à la main, il est impossible de ne pas la résoudre affirmativement. Vous voulez la paix, la paix éternelle, s’il se peut, mais cependant une paix honorable, digne. Nous aussi. Fortifiez donc Paris ; ôtez à l’étranger tout espoir d’abreuver de nouveau ses chevaux aux rives de la Seine, et vous verrez les rêves insensés dont pourraient encore se bercer les ennemis de notre monarchie se dissiper comme de légers nuages au souffle du vent.

Enceinte continue, forts détachés, encore une fois c’est là une question sur laquelle nous pouvons reconnaître notre incompétence. Mais d’un autre côté, il nous est démontré qu’à tort ou à raison le système des forts détachés échouerait à la chambre des députés. Repoussé par la gauche dans une vue politique, il le serait en même temps par ceux qui ne veulent en aucune manière fortifier Paris. Dès-lors il n’y a pas à hésiter pour nous. Quel que soit le mérite intrinsèque du système mixte, nous le préférons par cela seul qu’il est possible, et seul possible aujourd’hui.

REVUE MUSICALE




La Favorite, que l’Académie royale de Musique vient de représenter, est le troisième opéra dont M. Donizetti dote la France. En moins de quinze mois, trois partitions, la Fille du Régiment, les Martyrs, la Favorite, c’est avoir la main leste ; et les gens qui décident de la valeur d’un maître d’après le nombre de fois que son nom se produit sur l’affiche, doivent être fort satisfaits. Il semble cependant qu’un homme du talent de M. Donizetti aurait pu envisager les choses d’une manière plus grave, et ne pas exposer à des revers nécessaires une renommée devenue européenne, et qui s’appuie sur des titres tels que l’envie et l’impuissance les contestent seules encore aujourd’hui. Puisque c’est une opinion généralement reçue, et, sous plus d’un rapport, assez légitime, que Paris exerce sur toute œuvre d’art un arbitrage suprême, il semble que M. Donizetti aurait dû rassembler toutes ses forces et prendre toutes ses mesures avant de s’aventurer dans, une épreuve semblable. Or, c’est justement ce qu’il n’a point fait. M. Donizetti est venu à Paris comme il serait allé à Milan ou à Florence, non comme un homme de génie dans sa liberté, mais comme un maestro à la tâche ; il a écrit pour l’Opéra comme il eût fait pour la Scala ou la Perzola, dépêchant la besogne, se libérant au plus vite de ses engagemens pour en contracter d’autres, en un mot nous traitant avec un laisser-aller plus que napolitain ; tout cela au grand dommage de sa réputation ébranlée ici par trois échecs presque simultanés, et dont le contrecoup trouvera, nous le craignons bien, un retentissement en Italie. Du reste, ce n’est pas la première fois que le cas se présente. Il n’y a guère que les Allemands qui se préoccupent de l’importance d’une telle entreprise. Rossini lui-même, si l’on s’en souvient, donna, en débarquant, dans le travers dont nous parlons ; mais Rossini est un homme d’infiniment d’esprit et de tact qui, lorsqu’il se trompe, ne met pas long-temps à s’en apercevoir. Après le replâtrage du Siége de Corinthe parut la composition sublime de Moïse, puis après le Comte Ory, Guillaume Tell, c’est-à-dire une transformation tout entière, c’est-à-dire le plus noble hommage qu’un grand maître puisse rendre au goût d’un grand pays.

La Favorite a pour elle tous les élémens qui de temps immémorial constituent dans les règles un mauvais opéra italien. Les motifs les plus vulgaires se rencontrent comme s’ils s’étaient donné rendez-vous, les duos se suivent et se ressemblent ; les réminiscences et les plagiats ne prennent plus même la peine de se déguiser dans leurs allures ; les airs de bravoure non plus ne manquent pas. Chaque personnage a sa cavatine qu’il chante à grand fracas de trombones et de timballes, en ayant bien soin de remonter la scène pendant les ritournelles. Si les traditions de la pantomime italienne, les excellentes traditions du bon vieux théâtre Louvois, étaient perdues, ce qu’à Dieu ne plaise ! on les retrouverait en ce moment à l’Opéra. A tout prendre, c’est là une partition de plus dans le bagage de M. Donizetti, une partition dont ni l’auteur ni le public ne se souviendront dans quelques jours. On me disait dernièrement que M. Donizetti ne savait pas lui-même le nombre de ses chefs-d’œuvre, je le croirais assez volontiers. Il en est un peu des compositions d’un maître comme de l’âge d’un cheval ; passé le chiffre sept, on ne compte plus. Quant à la pièce, libretto s’il en fut, on la croirait traduite de Romani, tant elle a les qualités et les défauts qui distinguent la plupart des œuvres dramatiques du poète de Turin. Le style, bien qu’il affecte trop souvent une certaine poésie déclamatoire qui rappelle un peu l’école de M. de Jouy, est cependant plus élégant et plus soigné que d’ordinaire. Mais quelle inexpérience dans l’élaboration du drame ! quel défaut absolu d’invention dans les moyens mis en œuvre pour préparer le but qu’on se propose ! Où trouver dans cette pièce une scène, une idée, une intention, qu’on n’ait déjà rencontrées ailleurs ? Ce jeune novice dans le cloître, qui raconte au prieur de Saint-Jacques ses amours pour une dame inconnue, c’est Guido chantant sa mélancolique romance ; cette Léonor au milieu de sa cour de baigneuses, c’est la Marguerite de Navarre des Huguenots ; ce vieux prêtre lançant les foudres de Rome sur le roi de Castille, c’est le cardinal du troisième acte de la Juive ; ce moine reconnaissant sous le froc les traits de sa maîtresse inanimée, c’est Comminges. Qu’on s’étonne après cela que la musique de M. Donizetti abonde en réminiscences de toute espèce. Comment ne pas céder à l’occasion lorsque vos poètes vous la font si belle, et qu’on a sur ce point la conscience un peu faible ? M. Donizetti se sera dit : Une situation de la Juive ne saurait être mieux rendue que par la musique de la Juive, et rien au monde ne convient mieux à une situation des Huguenots que la musique des Hvguenots. Est-ce de la logique, oui ou non ? — En général, les tentatives romantiques ne sont pas heureuses à l’Opéra, et M. Scribe finit toujours par rester maître du terrain Au moins, avec M. Scribe, dans ses bonnes pièces s’entend, les fils des combinaisons scéniques se croisent et s’enlacent avec art, les passions dramatiques se développent, et, si vous avez moins de belles périodes ronflantes et de vers bien frappés, les rhythmes sont traités avec plus d’exactitude et de mesure. Or, c’est de rhythme que vit la musique, et non pas de beaux vers. Certes, nous ne sommes pas de ceux qui se gendarment contre toute idée nouvelle. Nous voudrions de toute notre ame voir la scène lyrique française aux mains de quelque grand poète capable d’ébaucher à loisir toutes les figures que la musique anime et passionne. Mais où le trouver ce poète ? Shakespeare et Schiller ne sont plus de ce monde, et s’ils vivaient de nos jours, au lieu de donner leurs chefs-d’œuvre à Meyerbeer, à M. Halévy, à M. Donizetti, ils auraient le bon esprit de les garder pour eux, comme ils ont fait. Laissons donc cette besogne à ceux qui s’en acquittent le mieux de notre temps, ou, si nous voulons à toute force nous en mêler, tâchons d’inventer quelque chose ; car, pour nous traîner sur les traces de chacun, en vérité ce n’est pas la peine. Que dire de ce roi imbécile, de cette Marion de Lorme transformée en une courtisane du XIVe siècle, de ce capucin ridicule qui se prend de belle flamme pour une princesse, jette le froc aux orties, vole aux combats, et ne se donne que le temps d’aller changer de costume pour revenir vainqueur et digne de la main de sa belle ? Ce sont là des personnages qu’on irait voir aux marionnettes. Le dernier surtout, ce jeune novice que Duprez représente, mérite toutes les sympathies du public, et pour être complet, il ne lui manque, à mon sens, que ce fameux bouquet de plumes tricolores dont le ténor David s’affublait dans ses rôles de prince pour venir chanter sa cavatine di gloria et d’amore. Et l’action, sur quels pauvres ressorts elle se meut ! que de bonhomie dans les expositions, de simplicité antique dans les péripéties ! Les mystères du moyen âge n’étaient pas plus naïfs. S’agit-il de provoquer une rupture entre le roi et sa favorite, une lettre se trouve là fort à propos et vient comme d’elle-même tomber entre les mains d’Alphonse. S’agit-il de motiver le ballet, le roi prend la reine par la main, et la conduit sur un trône à droite du spectateur, en lui disant ces paroles sacramentelles :

Prenez part à la fête
Que j’ai fait préparer,

absolument comme au temps de la Caravane ; comme aux beaux jours de Grétry et de Laïs. On replâtre de grands mots les plus vieilles idées, on habille à neuf le passé, on change les toques de velours en capuchons de soie, les bottes jaunes en sandales de feutre, et cela s’appelle aujourd’hui de la poésie nouvelle, de la musique nouvelle, de l’art enfin.

L’ouverture de la Favorite est un pauvre morceau tout hérissé de contrepoint et de formules scolastiques ; nous doutons que M. Donizetti l’ait écrit tour exprès pour cette partition, à moins cependant que le maître italien n’ait voulu payer en fugues sa bienvenue à l’Opéra. Cette ouverture a l’air de s’adresser directement à M. Halévy, et de lui tenir ce langage : « Vous prétendez, vous, que les Italiens ne savent écrire que des cabalettes ; je veux vous prouver, moi, Gaetano Donizetti, que nous nous entendons fort bien à traiter une fugue dans les règles, et que les traditions du conservatoire de Naples valent au moins les traditions de la rue Bergère. » Quand M. Donizetti s’est escrimé pendant dix minutes, et pense que M. Halévy doit être parfaitement satisfait, le rideau se lève. Une procession de moines traverse le théâtre au son d’une musique lugubre ; deux frères se détachent des rangs, s’avancent devant le trou du souffleur, et voilà l’exposition engagée. N’admirez-vous pas ce système qui tient à la fois du récit classique et de l’action romantique, du Bajazet de Racine et du Don Juan de Mozart ? Jadis, au bon temps de M. de Jouy et de la Vestale, les deux moines seraient sortis des deux coulisses opposées, et venant, l’un de droite, l’autre de gauche, on les aurait vus s’aborder solennellement sur le proscenium avant d’entrer en matière. Cette procession est une véritable trouvaille, d’autant plus que la salle s’en égaie chaque soir, grâce au sérieux tout grotesque des choristes ventrus qui l’exécutent, et la prend comme un prologue bouffe au début de ce lamentable mélodrame. La cantilène du novice racontant ses amours mystiques au prieur de Saint-Jacques voudrait de toutes ses forces avoir le succès de la romance de Guido ; elle vient bien tard, et le duo qui suit entre les mêmes personnages ressemble aux plus tristes duos qu’on ait jamais taillés sur la coupe italienne. — Reste, dit Balthazar dans un adagio monotone et vide - Non, s’écrie Fernand, je pars pour les combats. — La fanfare obligée éclate, et, comme il arrive toujours, un solo de trompette invite le jeune homme à s’en aller tenter les hasards de la fortune. Vous vous souvenez de cette jolie scène des baigneuses au second acte des Huguenots ? Quelle fraîcheur ! quelle grace ! quelle mélodie dans les voix ! quelle imitation heureuse dans l’orchestre ! Weber n’a jamais mieux rendu le frémissement des eaux sous les arbres. Eh bien ! voici la même action qui va se reproduire ; encore des jardins au bord du fleuve, encore de mystérieuses voluptés et des danseuses à demi nues ; mais cette fois, comme tout cela vous semble triste, abandonné, désert ! D’où vient le sentiment pénible qui vous afflige à ce spectacle ? est-ce de ce que vous voyez devant vous ces pauvres créatures souffreteuses qui frissonnent en chantant les amours et le printemps par une température de décembre :

Rayons dorés, tiède zéphire,
De fleurs parez ce séjour,
Heureux rivage qui respire
La paix, le plaisir et l’amour.

Ou n’est-ce pas plutôt de ce que toute inspiration manque ? S’il y avait là de la musique, si la verve du maître animait les scènes, on ne s’apercevrait de rien ; mais en l’absence de toute idée généreuse, de toute passion dramatique, je ne sais quel frisson vous gagne et vous fait prendre en compassion ces malheureuses filles qui posent leurs bras violets l’un sur l’autre, et, blêmes de froid, regardent de tous côtés si quelque poêle bienfaisant ne leur enverra pas de la coulisse une tiède bouffée de ce vent du sud qu’elles célèbrent en grelottant. La cavatine du roi, au second acte, se distingue moins par la nouveauté des idées que par la manière dont elle met en relief toutes les qualités du talent de Baroilhet. Sur ce point, on ne saurait lui donner trop d’éloges. L’adagio en la mineur, qui sert d’introduction à cet air, est large et d’un beau style. Baroilhet le dit avec une expression admirable : sa voix mordante et pathétique trouva là toute occasion de se déployer à son aise et dans ses avantages. L’allegro à quatre temps qui termine ce morceau, a de la chaleur et de l’éclat, et le chanteur l’enlève hardiment. C’est un mérite incontestable des maîtres italiens, de M. Donizetti surtout, qu’ils s’entendent mieux que personne au monde à disposer des registres d’une voix Leur inspiration peut les trahir ; leur habileté dans l’art de traiter la partie vocale ne les abandonne jamais, car ils sentent que de cette habileté dépend le succès, plus encore peut-être que de l’inspiration. Que l’idée soit vieille ou neuve, peu importe ; avec eux, vous êtes sûr, quoi qu’il arrive, de passer en revue en quelques instans toutes les qualités du ténor ou du soprano. Lorsque Baroilhet a commencé sa cavatine, personne à Paris ne le connaissait ; à la dixième mesure de l’adagio, c’était un chanteur classé. Combien faudrait-il d’airs allemands ou français pour atteindre aux mêmes résultats ? Le finale de cet acte est la plus monotone psalmodie qui se puisse entendre. Figurez-vous la forme italienne la plus vulgaire gonflée de vent sonore : dans l’orchestre, des instrumens qui grondent ; sur la scène, des chanteurs qui vocifèrent à tue-tête ; un bruit habilement combiné, il est vrai, mais un bruit sans passion, à froid, et vous aurez une idée du chef-d’œuvre de M. Donizetti. Franchement, quelle musique originale voulez-vous qu’on trouve sur une situation semblable ? Toujours des malédictions, toujours des anathèmes ; mais cela a été répété cent fois au théâtre depuis la Vestale, de M. Spontini, jusqu’à la Juive, de M. Halévy. Pour relever une aussi banale donnée, il faudrait une puissance de génie, il faudrait surtout une force de volonté dont pas un maître de l’école italienne moderne n’est capable. En pareille circonstance, soyez sûr qu’ils abandonneront la partie aux chanteurs, à l’orchestre, à toutes les chances de succès qu’a toujours devant un public le fracas organisé. Ainsi a fait M. Donizetti, quitte à reprendre sa revanche dans l’acte suivant. Nous ne parlons ni des airs de danse ni du ballet. Jamais l’administration de l’Opéra ne s’était montrée si mesquine sur le chapitre des divertissemens ; et le musicien, à qui toute espèce d’initiative répugne, a suivi en tout point l’exemple de l’administration. — Le trio entre le roi, Léonor et Fernand, au troisième acte, passe, à bon droit, pour l’un des meilleurs morceaux de l’ouvrage. Il y a là un cantabile délicieux ; Donizetti excelle dans les cantabile, Baroilhet aussi ; ce qui fait que la sensation de plaisir est unanime. Baroilhet a dans les cordes basses de l’organe des inflexions un peu voilées d’un effet ravissant, et dont le maestro a tiré bon parti dans cette phrase si remarquable où le roi, décidé à faire épouser sa maîtresse par Fernand, engage Léonor à consentir : prière de souverain, dont le chanteur rend à merveille l’expression à la fois amoureuse, ironique et suppliante. La cavatine de Léonor, qui vient après, a tout-à-fait l’air d’une mauvaise plaisanterie. La maîtresse du roi nous apprend qu’elle se résigne à mourir plutôt que de porter sa honte au jeune héros qu’elle aime, et voilà que tout à coup, sur des paroles du genre de celles-ci :

La pâle fiancée
Sera morte ce soir,

elle se met à se répandre en toutes sortes de roulades de fantaisies capricieuses et de gentillesses vocales, qui passeraient peut-être encore, si la Grisi les chantait, mais qui, de la manière extravagante dont Mme Stoltz les débite, produisent l’effet le plus bizarre et le plus comique. Le chœur d’hommes qui occupe la scène pendant que le mariage de Fernand et de Léonor se célèbre renferme d’excellentes parties. L’intention en est heureuse et nouvelle. Cette manière de faire intervenir le chœur, de le mêler au drame et de lui donner à discuter l’action qui se joue, appartient à M. Donizetti, qui l’a déjà plusieurs fois mise en œuvre avec succès dans ses bonnes partitions, dans les derniers actes d’Anna Bolena et de Lucia surtout. Fernand sort de la chapelle, les courtisans lui tournent le dos, on chuchotte, on se retire, on le délaisse ; le jeune homme apprend tout, et, dans le transport de son indignation, maudit Léonor et brise son épée aux pieds du roi qui vient de lui donner sa maîtresse pour femme. Tel est le sujet du finale où le maître va se relever un peu de son abattement, et nous apparaître pendant quelques mesures dans tout l’éclat de son inspiration et de son talent. L’adagio de ce finale se développe avec grandeur, les voix et les instrumens se combinent par degrés dans une de ces harmonies larges et pathétiques dont M. Donizetti a seul le secret, grace aux ressources de mélodie et de science dont il dispose à ses bons momens ; et lorsque le majeur éclate sur une explosion unanime de l’orchestre et du chœur, les applaudissemens ne se contiennent plus. C’est là un effet légitime et beau ; quel dommage que M. Donizetti l’ait répété si souvent dans le finale de Lucia, dans le finale des Martyrs, que sais-je ? Mais, puisque l’idée est bien venue, n’allons pas faire le procès à la forme, et lorsqu’une bonne rencontre nous arrive, prenons-la comme elle se donne ; le cas est assez rare dans la Favorite pour qu’on le remarque, d’autant plus que le plaisir ne dure guère. A peine vous vous reposez dans une sensation agréable des fatigues de la soirée, que voilà tout à coup une cabalette des plus vulgaires qui gronde à vos oreilles, comme pour vous avertir que cet éclair d’inspiration où vous venez de vous complaire a disparu. -. Le quatrième acte se passe tout entier, comme l’introduction, au fond d’un cloître., du moyen-âge. Encore les orgues, encore les psalmodies et les processions ! Au lever du rideau, vous assistez à tous les actes de la vie ascétique la plus terrible. Des moines, jeunes et vieux, sont dispersés de tous les côtés du théâtre ; les uns chantent la messe, les autres creusent leurs fosses, en se disant : Frères, il faut mourir (quel agréable passe-temps que le théâtre aujourd’hui ! ceux-ci marmottent leurs patenôtres en dévidant leur chapelet ; ceux-là, étendus au pied d’une croix gigantesque, se voilent la face dans leurs capuchons, et semblent abîmés dans tout le désespoir de la pénitence. Si vous aimez les tableaux de Zurbaran, vous en avez sous les yeux tous les monastiques et lugubres personnages. Reste à savoir jusqu’à quel point un pareil spectacle est convenable. Que le théâtre prenne au culte catholique ses orgues, ses encensoirs et ses cloches, toute sa pompe extérieure, passe encore ; la poésie et la musique peuvent, à certaines rares occasions, réclamer ces élémens étrangers à la scène, et la manière dont on les met en œuvre justifie alors l’emprunt qu’on en a fait : ainsi du cinquième acte de Robert-le-Diable et de la scène de l’église dans Faust. Mais aller fouiller jusque dans les plus intimes secrets du sanctuaire, parodier les sanglots de la prière sous les traits de malheureux comparses qui se meurtrissent le visage et la poitrine, et s’efforcent de simuler l’acte de contrition dans leur pantomime grotesque, c’est là une chose triste en vérité, d’autant plus triste, que la musique n’en tire aucun avantage. Et franchement nous ne voyons pas ce qu’un théâtre peut avoir à gagner à d’aussi pitoyables spéculations. Comme on le pense bien, cette musique, prétendue religieuse, est dénuée parfaitement de caractère. M. Donizetti écrit pour l’orgue comme il écrirait, pour le piano, et ses plains-chants ressemblent à des fragmens de cavatine. II faut cependant donner des éloges à la phrase mélodieuse qui s’élève du fond de la chapelle au moment où Fernand prononce ses vœux. Cette phrase, admirablement disposée pour la voix, et que Duprez chante posément, a de l’expression et de la grandeur. C’est du reste la seule inspiration qui se rencontre dans cet acte, où la musique n’intervient que pour accompagner, comme dans un mélodrame, l’entrée et la sortie des moines et des pèlerins. Telle est cette partition, l’une des plus vides que M. Donizetti ait écrites, la plus faible sans contredit, la plus insipide que nous ayons entendue à Paris du même auteur. Si l’on excepte les deux fragmens que nous avons cités, tout le mérite de cette œuvre consiste, à produire dans l’éclat de ses facultés et de son talent le nouveau baryton que l’Académie royale de Musique vient de s’attacher. M. Donizetti n’a point à se plaindre ; car, s’il a rendu service à M. Baroilhet en écrivant pour lui de la musique de chanteur, M. Baroilhet l’a pleinement dédommagé de sa peine en attirant par son art souvent admirable les applaudissemens et l’intérêt du public sur quelques parties d’une composition des plus médiocres. On dit que les grands chanteurs n’aiment rien tant que la pauvre musique ; s’il en est ainsi, M. Baroilhet ne peut manquer d’être fort satisfait de M. Donizetti, qui certes doit avoir une royale idée de son chanteur, si l’on en juge par la manière dont il l’a traité. Baroilhet nous revient d’Italie, où, comme Duprez et tant d’autres, il était allé chercher des titres à la considération de nos directeurs de spectacles. Il y a quelques années, c’était à qui le répudierait ; aujourd’hui, grace aux applaudissemens du public de Naples, de Milan et de Venise grace surtout à la sollicitude des maîtres Italiens, les seuls qui soient encore capables de féconder une voix en travail de développement, les portes de l’Académie royale de Musique viennent de s’ouvrir d’elles-mêmes devant lui. La voix de Baroilhet est un baryton sonore, flexible, étendu, qui monte du la bémol au fa et ténorise par momens avec une agilité remarquable. Un peu voilé dans les cordes basses, cet organe trouve dans le médium toute sa vibration mordante, tout son timbre ; c’est là qu’il faut l’entendre, dans le cantabile surtout. Le chant large et posé convient à merveille à Baroilhet, qui le dit d’un organe enchanteur dont un style excellent, puisé aux bonnes sources règle l’expression et le mouvement. Dans l’allegro, Baroilhet a moins de bonheur ; sa voix (comme il.arrive toujours aux chanteurs de complexion délicate, et Baroilhet est de ce nombre), sa voix prend, lorsqu’elle veut forcer, une vibration gutturale pénible à entendre, et sur-le-champ l’intonation devient fausse ou pour le moins douteuse. Baroilhet est maigre et chétif : il suffit de le voir pour se convaincre que sa nature exige les plus grands ménagemens quoi qu’il en soit, il y a quelque chose de fantastique dans cette voix grave et stridente enfermée en un corps si grêle et si petit et nul doute qu’à l’époque où M. Meyerbeer écrivait encore pour l’Académie royale de Musique, l’illustre maître n’eût tiré bon parti de l’organisation d’un pareil chanteur, d’autant plus que Baroilhet a du feu dans le regard, de l’ironie dans le sourire, et sa physionomie rappelle par momens l’expression diabolique de Paganini. Le succès de Baroilhet a été très grand.

Il devient de jour en jour si rare d’entendre chanter à l’opéra, que lorsque le cas se rencontre l’enthousiasme ne se contient plus. En tout autre lieu, au Théâtre-Italien par exemple, et dans le voisinage de Tamburini, le prodige aurait pu sembler moindre. Nous n’avons aucune envie d’établir entre ces deux chanteurs une comparaison inadmissible sur tous les points. Il y a aussi loin de Tamburini à Baroilhet qu’il y a loin de Rubini à Duprez ; ce que nous en disons ici est simplement pour réduire à leur valeur les frénétiques démonstrations d’un enthousiasme surexcité. Tamburini passe à bon droit pour un chanteur varié, complet, également admirable dans le chant large, moderato, et dans les emportemens de la voix. Entendez-le chanter la cavatine du premier acte de la Lucia ou l’adagio du finale de la Straniera, c’est toujours la même voix, distribuée autrement, mais forte, puissante, sûre d’elle-même dans le calme comme dans la passion. Or, voilà justement ce qui manque à Baroilhet, ce que l’étude ne saurait lui donner. La voix de Baroilhet a de bons effets, nul ne le conteste, mais seulement dans certains registres, seulement à certaines conditions. On aura beau dire, c’est là un chanteur italien, rien de plus, rien de moins, un virtuose. Pour que Baroilhet puisse rendre quelque service à l’Opéra, il faut absolument que l’Opéra déserte la route de ses anciens succès pour s’adonner corps et ame au pur système italien, au système de la cavatine sans raison, de la cavatine dans les duos, dans les quatuors, dans les finales, de la cavatine partout et quand même. Nous le voulons bien, mais alors quels maîtres écriront pour l’Académie royale ? qui alimentera le répertoire ? . M. Donizetti. A merveille ; mais après ? M. Donizetti. D’accord ; mais enfin ?… Baroilhet voudra-t-il aborder les grands rôles, Guillaume Tell, Robert-le-Diable, les Huguenots ? Franchement le pourrait-il ? Quelle partie lui conviendrait dans ces chefs-d’œuvre de la scène française. La voix de Baroilhet ne peut chanter que la musique écrite expressément pour elle. C’est une voix de cavatine, une voix de luxe ; or, dans le dénuement absolu où se trouve aujourd’hui l’Opéra, un sujet de ce genre est-il bien de circonstance ? L’avenir en décidera. Duprez, dans le rôle de Fernand, crie à s’égosiller. Il s’agit bien de la cavatine d’Arnold à cette heure ? Nous avons fait du chemin depuis Guillaume Tell. A tout instant, le paroxisme du fameux ut de poitrine se renouvelle, et cet effet, si puissant autrefois, a désormais perdu toute action sur le public.

Que d’efforts, bon Dieu ! que de labeur, que, de terribles contorsions sans résultat ! C’est au point que, lorsqu’il arrive à la dernière scène, on est tenté de lui dire comme cet amphitryon à un poète qui venait de lui lire tout d’une haleine une tragédie en cinq actes : Vous devez être bien fatigué. » Levasseur chante la partie du prieur de Saint-Jacques, une partie du troisième ordre, et n’a guère affaire que dans les ensembles et les finales. Lui, le Bertram de Meyerbeer, le Moïse de Rossini, le voilà donc déchu au rang d’un coryphée ! Dernier débris d’une grande époque, n’eût-il pas mieux valu pour Levasseur de se retirer à temps que de traîner ainsi dans l’abandon, des maître et du public les restes d’un talent qui ne fut pas sans gloire aux beaux jours où le groupe célèbre qui devait immortaliser le trio de Robert-le-Diable se formait sous la généreuse influence de Meyerbeer ? Quant à Mme Stoltz, il est bien convenu que c’est la cantatrice par excellence ; il ne nous reste plus qu’à trouver qu’elle chante juste, et le public peut s’arranger pour l’applaudir comme une Malibran, et la redemander chaque soir ; car, sur une autre prima donna, il n’y faut point compter, pas plus que sur l’opéra nouveau de Meyerbeer. Mme Stoltz possède une voix de soprano d’une ample étende et d’un beau timbre, qui, si le travail en eût assoupli la rudesse naturelle, aurait pu aborder les grands rôles du répertoire, mais qui, dépourvue comme elle l’est de toute espèce de justesse et de flexibilité, doit s’en tenir aux emplois secondaires. Suivez Mme Stoltz dans le rôle qu’elle vient, de créer, écoutez-la chanter cette cavatine de Leonor au troisième acte quelles intonations, quel style ! Il semble qu’avec une aussi profonde inexpérience, ce qu’on aurait de mieux à faire serait de s’en tenir à la note, et de la chanter tant bien que mal : pas du tout, Mme Stoltz, comme une Sontag qu’elle est, se lance à tout moment à travers les vocalisations les plus ambitieuses ; aucun point d’orgue ne l’épouvante aucune gamme chromatique ne l’effraie, c’est un aplomb à vous déconcerter. La pantomime de Mme Stoltz procède comme son chant, par bonds et soubresauts ; vous la voyez passer en un moment du délire de la bacchante à l’immobilité d’une statue de marbre. Jamais un regard, un geste, une intention qui dénotent chez elle l’intelligence ou du moins la préoccupation du caractère qu’elle représente. Du commencement à la fin, on dirait une gageure de tout risquer, vocalisation et pantomime : tel passage réussit, tel autre échoue, et la plaisanterie va son train. Vous figurez-vous Meyerbeer à la merci d’une pareille cantatrice. Voilà donc l’Opéra tel qu’on nous l’a fait, une entreprise sans but, sans unité, sans système, livrée à tous les hasards de la fortune, le Théâtre-Italien moins sa troupe, son répertoire, le Théâtre-Italien sans cantatrice, avec un baryton et un ténor pour toute richesse. Cependant nous nous souvenons d’un temps où l’Opéra avait à lui, un genre dont il se faisait gloire, un genre à la fois dramatique et musical importé par Gluck, continué par Spontini, un genre auquel le plus grand maître de cette époque, Rossini lui-même, voulut se conformer dans Guillaume Tell,.et que depuis Meyerbeer restaura à la sueur de son front. De tant de travaux et de nobles tentatives, que reste-t-il aujourd’hui ? Que sont devenus les chefs- d’œuvre des maîtres, que sont devenus ces chanteurs dont l’individualité disparaissait dans l’ensemble de l’exécution ? Vous êtes sorti de votre route naturelle, vous vous êtes recruté en dehors de votre loi d’existence, de sorte que maintenant vous avez un théâtre comme la Scala à Milan, comme la Porte de Carinthie à Vienne, un théâtre où règne la confusion des styles et des langues ; mais l’Opéra français, le théâtre de Gluck, de Spontini, de Rossini, de Meyerbeer et d’Auber, l’Académie royale de Musique n’existe plus, ou ; la voilà jetée sur une pente si rapide, qu’il faudrait désormais une main de fer, la main de Gluck, pour la retenir.

Nous voudrions bien ne pas toujours occuper nos lecteurs des incartades plus ou moins musicales de l’auteur de la Symphonie fantastique ; mais comment faire ? Lorsque M. Berlioz ne donne pas de festival, il nous écrit des lettres ; lorsque son bâton de mesure nous laisse en repos les oreilles, sa verve épistolaire nous sollicite. On connaît le document ; comme il a déjà paru dans une multitude de journaux, sur les instances de M. Berlioz ainsi que l’indiquait chaque feuille, nous nous dispenserons d’en donner une quinzième édition, trouvant que c’est bien assez d’y répondre. On se souviendra peut-être que dans notre dernière revue, en nous élevant contre ces airs de familiarité et de protectorat que le musicien fantastique prenait à l’égard des plus grands maîtres, nous avons imprudemment parlé d’ophicléides. Or, M. Berlioz, feignant de nous prendre au pied de la lettre, a prétendu qu’il n’y avait pas le moindre ophicléide dans ce morceau, et va depuis nous foudroyant de son argument sans réplique, comme s’il s’agissait en tout ceci d’un fait matériel. Nous avons parlé de profanation, et nous maintenons notre dire. M. Berlioz a-t-il, oui ou non, arraché un acte, une scène, un lambeau à la partition de Gluck,.pour l’intercaler dans le sabbat ridicule qu’il organisait sous le nom de festival ? Là est toute la question. Il s’agit bien d’un ophicléide ou d’un trombone de plus ou de moins ! Sur un pareil sujet, on ne compte pas avec M. Berlioz, et nous n’avons nulle envie de le chicaner pour si peu de chose. L’auteur de la Symphonie fantastique le sait bien ; mais n’importe, il écrit toujours. Écrire ! c’est occuper le public de soi. Quand on ne peut donner ni festival ni concert, on rédige une lettre, on la colporte ; c’est encore du bruit, du bruit qui ne coûte rien. M. Berlioz frappe sur la publicité comme sur une grosse caisse, pour attirer les badauds ; il a raison, l’expédient lui réussit quelquefois cependant quelquefois aussi par malheur le contraire arrive. Ainsi, l’aventure de Vienne. À force d’entendre M. Berlioz se proclamer lui-même à toutes les heures. du jour, à force de voir sur des affiches monstrueuses ce nom resplendir au milieu de son auréole de quatre cents musiciens, les Viennois avaient fini par prendre au sérieux cette renommée, et regardaient comme le pus grand maître qui eût existé ce lauréat singulier d’une boutade ironique de Paganini, tout cela sans avoir jamais rien entendu de sa musique, ou plutôt pour n’avoir jamais rien entendu ; tant est grande encore, quoiqu’en dise, la puissance du charlatanisme, tant il est vrai que les réputations se forgent à coups de marteau, et qu’un nom où la publicité frappe à tour de bras du matin au soir ??? ??? un moment tenir lieu de toute espèce d’œuvre et de chef-d’œuvre.
Cependant on n’est pas du pays de Mozart et de Beethoven pour rien ; les Viennois voulurent connaître On fit venir de Paris l’ouverture des Francs-Juges ; on l’exécuta, pour mieux dire, essaya de l’exécuter, car dès la vingtième mesure le rire suspendit la séance un rire fou, ce rire de l’orchestre et de l’auditoire, ce rire unanime dont la musique de M. Berlioz a le secret depuis l’Olympe d’Homère, et qui suffirait à fonder sa gloire dans l’avenir : car prises à leur véritable point de vue, au point de vue des Viennois, les élucubrations de M Berlioz contiennent plus d’élémens comiques que Rabelais n’en a mis dans Pantagruel. Cependant, comme tout le monde ne pense pas que l’art des sons ait été imaginé dans le seul but de désopiler la rate, le dilettantisme viennois eut bientôt fait de laisser là cette malencontreuse ouverture des Francs-Juges, et de revenir au plus vite à l’ouverture de Coriolan, à la symphonie en ut ’mineur, que sais-je ? aux walses de Strauss, à toute chose sérieuse ou non, ayant droit de s’appeler musique. Voilà un fait. M. Berlioz peut nous écrire tant qu’il voudra ; nous ne lui répondrons plus : seulement, s’il parvient à nous démontrer notre inexactitude sur ce point, aussi ; victorieusement qu’il l’a fait sur l’autre, nous consentons de grand cœur.à proclamer que la reine Mab (la sienne bien entendu) est un chef-d’œuvre de mélodie et de clarté, et que les quatre ou cinq cents musiciens de son festival n’avaient pas le sens commun lorsqu’ils refusèrent à l’unanimité de débrouiller ce grimoire.


REVUE LITTERAIRE




Comme la politique, la littérature a sa session, et c’est l’hiver ordinairement que les livres paraissent, que l’activité redoublé, que les écrivains règlent leurs comptes avec le public. Cette année, l’éclat, le retentissement, la gravité des luttes parlementaires semblent tenir jusqu’ici les romanciers et les poètes, dans la réserve. Le drame réel l’emporte sur les fictions. Dans ces derniers mois, il n’a paru que de gros livres, des livres considérables, considérables au moins par le but, et où la littérature, la forme, ne viennent nécessairement qu’en seconde ligne, puisqu’il y est question tout simplement de refaire la philosophie d’un bout à l’autre, ou de reconstituer la société, notre vieille société, sur des bases absolument nouvelles. L’Humanité, de M. Leroux, l’Esquisse, de M. de Lamennais, ne sont pas précisément des ouvrages littéraires ; il s’agit là, avant tout, de l’homme et de la société, et c’est aux politiques, c’est aux philosophes de juger. Ils ont donné ou ils donneront leur avis.

Tandis que, dans l’ordre sérieux, ces livres se produisent et demandent à être appréciés à part avec étendue, avec réflexion, tandis que l’agrément, la fantaisie, l’art véritable ; se recueillent et se taisent, la littérature exclusivement active (dirai-je la littérature industrielle ?) s’épuise, se ralentit, disparaît, et réfugiée au bas des journaux quotidiens, où elle dispute à la politique un dernier refuge, ne fournit même plus à la critique son aliment habituel. Il y a prostration véritable, ou au moins intervalle calme. Les jeunes poètes eux-mêmes qui, presque tous avec talent (et c’est là le malheur), viennent noblement offrir leur volume hebdomadaire en holocauste à ce roi implacable et sourd que M. Michaud appelait sa majesté le public, et qui, dans la banalité facile du rhythme actuel, ont fait chacun la même ode splendide, la même élégie harmonieuse, écho affaibli des Orientales ou des Méditations, les jeunes poètes eux-mêmes, toujours trompés, si confians, semblent depuis quelque temps concourir aussi à ce silence momentané des lettres.

Il est d’autres régions où la vie littéraire se montre plus active. A la Sorbonne, par exemple, il y a toute une renaissance de littérature grave et sérieuse qu’il est juste de signaler.

La révolution de juillet a fait une singulière condition à la Faculté des lettres ; elle a illustré ses membres et dispersé son enseignement. Sans doute il est glorieux pour elle de voir se perpétuer sur ses programmes des noms de ministres, hier le nom de M. Cousin, aujourd’hui ceux de M. Guizot et de M. Villemain ; il est glorieux pour elle de briller à la tribune par la parole de M. Jouffroy, de compter dans ses rangs actifs des députés distingués, comme l’était, comme le redeviendra M. Saint-Marc Girardin ; il faut l’avouer, la Sorbonne paie un peu cher cette illustration parlementaire. Il n’y a, à l’heure qu’il est, que trois professeurs titulaires qui enseignent. Mais si de ce côté la position de la Faculté des lettres de Paris ne s’améliore pas, et cela est bien difficile, puisqu’elle ne souffre que par sa gloire, les inconvéniens sont aujourd’hui bien moindres que dans les années qui ont immédiatement suivi la révolution de juillet. Que de cours médiocres alors, que d’amphithéâtres déserts ! quel contraste surtout avec ce brillant enseignement de M. Guizot, de M. Villemain, de M. Cousin, qui est resté une date universitaire, et, qui plus est, une date intellectuelle, politique ; Aujourd’hui les quelques professeurs suivis alors et applaudis ont gardé, ont agrandi leur succès ; plusieurs suppléans se sont formés à cet art difficile de la chaire et tiennent maintenant leur place avec distinction. Voilà aussi que de jeunes talens pleins d’ardeur se mettent à leur tour en lumière à côté des maîtres Disons quelques mots de tout cela, et sans ordre, sans viser surtout à être complet et à ne pas omettre, donnons leur part à quelques noms connus comme à quelques noms nouveaux.

L’esprit a droit à la première place en France : je parlerai d’abord du cours de poésie française de M. Saint-Marc Girardin. Il y a long-temps déjà que M. Saint-Marc connaît les succès de la Sorbonne, et il n’en est plus à chercher la popularité. C’est la popularité maintenant qui va à lui. M. Saint-Marc Girardin ne flatte pas son auditoire au contraire, avec sa parole facile, alerte, détachée, il peut risquer toutes les vérités, se permettre tous les conseils, les conseils les plus difficiles à dire, les conseils qui touchent à l’amour- propre. C’est par le côté moral, par le côté pratique que M. Saint-Marc Girardin aime à aborder la littérature. Derrière l’homme de talent, derrière l’homme qui écrit sa critique aime à chercher l’homme de la famille et l’homme de la société ; elle aime à montrer que le talent ne dispense pas du devoir. J’ai quelquefois entendu reprocher à M. Saint-Marc Girardin de méconnaître l’enthousiasme et la poésie ; mais on oublie à qui s’adressent les leçons de M. Saint-Marc. Il y aura toujours assez de poésie, il y aura toujours suffisamment d’enthousiasme dans cette jeunesse qui vient demander au haut enseignement quelque chose de plus sérieux sans doute que des complimens et des madrigaux. Le grand mal, quand M. Saint-Marc montrerait à ceux qui l’écoutent les réalités de la vie, quand il les dégoûterait Un peu de cette manie d’écrire qui, au sortir du collège, détourne tant de jeunes intelligences de leur vraie voie. Qu’on ne s’effraie pas, ces conseils ne suffiront point à détourner les vocations véritables, et ils écarteront peut-être quelques-unes des aspirations banales, de ces vagues velléités poétiques qui sont la maladie de notre temps. Quel danger y a-t-il, à cela ? Ceux qui trouvent quelque chose d’un peu outré dans les avertissemens de M. Saint-Marc, à l’endroit de la littérature, n’ont qu’à se rappeler son propre exemple. C’est un correctif suffisant. N’est-ce pas par les lettres, n’est-ce pas par son talent si franc et si vif, que M. Saint-Marc Girardin s’est fait sa place, une place légitime et brillante ? Il y a toujours assez d’illusion dans les jeunes ames, et je ne vois, pas l’inconvénient qu’il y aurait quand cet enseignement si spirituel, si incisif, si fertile en mots heureux, si volontiers fidèle aux saines traditions littéraires, sauverait quelques pas de clerc aux débutans, et nous délivrerait en même temps de quelque gros volumes de vers individuels, ou de quelque nouvelle, sociale et humanitaire.

Cette année, M. Saint-Marc Girardin a pris un cadre commode,.varié, flexible, très distingué à force d’être vulgaire et inattendu, cadre bien difficile, mais où son esprit peste et habile se joue, peut toucher à tous les sujets, et dans la variété des aperçus retrouve toujours l’unité du goût et du sens commun ; M. Saint-Marc Girardin commente l’Art Poétique de Boucau. C’est un centre où il revient toujours, mais qui mène à tout, et qui lui permet de rajeunir par une forme piquante des vérités bien vieilles sans doute, les simples et éternelles vérités de l’art et de la morale, enfin tout ce que nous oublions si facilement aujourd’hui.

Dans ses deux premières leçons, M. Saint-Marc a parlé fort spirituellement de la poésie, et il s’est demandé d’abord ce que c’était que la poésie, ce qui l’a conduit bientôt à se demander ce que c’était que le génie. Le sens du mot génie a bien changé, et M. Saint-Marc a fait la curieuse histoire de ce terme dans notre langue. Ses destinées ont d’abord été modestes ; au XVIIe siècle, on n’entendait par là qu’une facilité naturelle, qu’un talent particulier pour telle ou telle chose. C’est le bel esprit qui signifiait alors génie ; mais le titre de bel esprit étant devenu commun et banal, grace aux usurpateurs, quand tout le monde s’appela bel esprit, personne ne voulut plus l’être. « C’est au XVIIIe siècle que le mot de génie, dit M. Saint-Marc Girardin, commence à être mieux vu que le mot de bel esprit ; Il désigne déjà une supériorité décisive et souveraine ; ce n’est pas encore le droit d’être universel, mais c’est déjà celui d’être » Cependant on était encore loin de nos idées, puisque Buffon disait que le génie c’est la patience. Cela, comme on le devine, a amené M. Saint-Marc Girardin à notre époque, dont il a raillé les ridicules et les prétentions à l’endroit du génie et de cette dictature spontanée et dispensée de tout labeur et de toute patience, que le génie est assez disposé à s’arroger et qu’on lui laisse prendre. Comme tout le monde y prétend, tout le monde a prêté à ce mot afin de l’enrichir et de le grossir pour en profiter soi-même. M. Saint-Marc préfère garder la vieille signification : « Il m’est arrivé parfois, racontait-il, de vouloir louer quelques-uns des hommes les plus éminens de notre littérature et comme l’éloge est aujourd’hui très difficile, tant il est banal ; comme il est malaisé de donner à la louange un peu de relief et de saveur, tant elle s’est épuisée par l’exagération ; comme le mot génie est le seul qui vaille quelque chose et le seul dont un auteur puisse savoir gré, il m’est arrivé alors de donner à ceux que je voulais louer le génie de telle ou telle chose ; ils m’entendaient dans le sens général que le mot génie a aujourd’hui, tandis que moi, je parlais dans le sens que le mot génie avait au XVIIIe siècle, et de cette manière j’en disais assez pour les satisfaire, grace à la manière dont ils comprenaient, et je n’en disais pas trop pour me déplaire à moi-même ; leur vanité et ma conscience étaient satisfaites. » Ces paroles sont trop vraies ; M. Saint-Marc Girardin a raison. Je les recommande aux critiques. A combien de réticences mentales n’oblige pas en effet l’amour-propre des contemporains. Le métier de critique, autrement, sans ces concessions, ne serait pas tolérable. Le public est là heureusement qui rabat de l’éloge et rétablît le vrai niveau.

La banalité, cette banalité de la louange qui s’est introduite dans la critique et qui l’a gâtée, M. Saint-Marc l’a fort bien retrouvée, et montrée sous une autre forme dans la poésie contemporaine. C’est un thème vrai, mais que nous avons trop souvent soutenu dans cette Revue pour y insister de nouveau. Il y a maintenant une forme de vers courante, accessible, à la disposition de tout le monde. Une méditation est devenue aussi facile que l’était un rondeau sous Voiture, une orientale aussi faisable que l’étaient un madrigal sous Dorat, une tirade descriptive sous Delille. Cela ne diminue en rien assurément le génie de M. de Lamartine et le génie de M. Victor Hugo ; au contraire c’est la preuve qu’ils ont trouvé une forme originale, neuve, mais qui est devenue vulgaire dans les mains de leurs imitateurs. Il n’y a pas à l’heure qu’il est (et ceci n’est pas une exagération) d’élève de rhétorique un peu distingué qui n’ait produit sa contrefaçon, assez bonne après tout et qui ferait illusion, durant quelques vers, de telle ode des Feuilles d’automne, de tel hymne des Harmonies.

M Saint-Marc Girardin a montré avec un grand sens et une grande perspicacité les causes ; les résultats de cet abaissement de la haute poésie, de cet accès facile qui la laisse envahir un peu par tout le monde. En cela, M. Saint-Marc regrette les conditions littéraires du XVIIe siècle, et il a raison. « Autrefois, comme il l’a très bien dit, le sentiment existait, mais l’expression était difficile à trouver ; le style était un obstacle, parce qu’il fallait le faire avec peine. Il n’y avait pas autrefois moins d’amoureux, moins de rêveurs, moins de mélancoliques qu’aujourd’hui, mais il était plus difficile d’exprimer aisément l’amour, la rêverie, l’enthousiasme. Il y avait moins de phrases faites sur tout cela. »

Les jeunes poètes peuvent contester quelques-unes des vues de M. Saint- Marc Girardin ; personne n’en contestera l’à-propos, personne surtout ne contestera la verve, l’esprit, le tact littéraire qui animent ces leçons et aiguillonnent incessamment l’auditoire.

L’enseignement dogmatique des lettres, long-temps abandonné à la Sorbonne pour l’enseignement historique, semble cette année vouloir reprendre le terrain qu’il a perdu. On est frappé en effet, en jetant les yeux sur le programme des cours de la Faculté des lettres, d’une coïncidence qui n’a été ni concertée, ni fortuite, dans laquelle il n’y a pas plus de préméditation que de hasard. M. Saint-Marc Girardin a pris pour texte Boileau ; le nouveau suppléant de M. Boissonade, M. Egger, parle de la Poétique d’Aristote, et M. Géruzez cherche dans l’histoire ; littéraire la confirmation des principes esthétiques qu’il commence par développer.

Serait-ce là le symptôme, je ne dis pas d’un besoin, mais d’une disposition générale des esprits ? Serait-on fatigué, comme se le demandait dans sa leçon d’ouverture le suppléant de M. Villemain, du désordre et de l’anarchie, et cela va-t-il nous ramener aux chartes littéraires du passé ? Pour ma part, je ne le pense pas ; mais ces études seront curieuses, utiles, profitables.

M. Egger a fait sur la Poétique d’Aristote des leçons excellentes, approfondies, pleines de science réelle, de vues, de rapprochemens ingénieux, et cela avec une remarquable facilité de parole. M. Egger est une des meilleures acquisitions de la Faculté des lettres depuis plusieurs années. Le cours de littérature grecque, exclusivement philologique jusque-là, se faisait dans le désert. M. Egger a su y ramener, non pas la foule (la foule a autre chose à faire), mais un auditoire nombreux, fidèle et toujours intéressé. M. Egger a constitué dans la chaire de littérature grecque l’enseignement historique, comme avaient fait M. Le Clerc pour la prose latine, M. Patin pour la poésie. C’est une louable innovation. La leçon d’ouverture, que M. Egger a fait imprimer, mérite d’être distinguée. C’est une vue générale des lettres grecques et de leur influence, qui révèle un esprit ouvert, beaucoup de science et du talent d’écrire.

Les leçons que M. Egger a consacrées aux tentatives de la critique avant Aristote, c’est-à-dire au premier éveil du génie esthétique, ont été fort bien accueillies. Mais c’est là de l’histoire littéraire, ce n’est pas encore de la théorie. M. Géruzez ; au contraire, a abordé dès l’abord la dogmatique de l’art ; et, avec une grande finesse et une véritable sagacité psychologique, il en a recherché les conditions et déterminé les lois. Sans e perdre dans la transcendante esthétique de Hegel ou des Schlegel, sans se résigner au terre à terre de Marmontel et de La Harpe, il a établi et dégagé les vrais principes du beau, pour en chercher ensuite les applications sans notre littérature Voilà l’esthétique qui partout se substitue à la rhétorique. On me permettra de dire que c’est un progrès, une conquête;

Tout se touche dans les lettres, et je n’ai pas besoin de transition pour passer au cours de poésie latine La grace particulière à l’enseignement de M Patin, cette érudition solide qui pourtant ne s’interdit pas l’agrément, cette parole élégante qui fait si bien goûter les antiques modèles toujours jeunes, tant de qualités charmantes et en même temps sérieuses, ont depuis long-temps assuré un auditoire assidu au cours de poésie latine, autrefois aussi désert que le cours de littérature grecque. M. Patin traite cette année du dra me chez les Latins, et sa première leçon a été consacrée à une vue générale sommaire de la tragédie romaine dans ses rapports avec le théâtre grec qu’elle a imité, avec le théâtre moderne qu’elle a quelquefois inspiré. Les faits et les idées que M. Patin a exposés dans cette première leçon se grouperont, dans la suite du cours, tantôt autour d’ouvrages demeurés entiers, comme ceux qui portent le nom de Sénèque, tantôt, au contraire, autour d’ouvrages perdus et connus seulement par des témoignages qu’il faudra recueillir, par des fragmens qu’il faudra restituer, où il faudra chercher avec patience et curiosité la trace effacée du monument primitif. M. Patin a annoncé l’intention de transporter ces tragédies, tirées de l’oubli, sur la scène même du théâtre romain, relevée par l’érudition. Il placera les dialogues dans la bouche de leurs antiques interprètes les Roscius et les OEsopus ; en d’autres termes, il mêlera l’histoire du drame à celle de la représentation scénique. A défaut des vieux textes, les auteurs d’un autre temps et d’un autre qui se sont inspirés des souvenirs de ce théâtre, pourront quelquefois parler à la place d’Ennius, de Pacuvius, d’Attius, qui pour nous se taisent bien souvent. Dans cette évocation intéressante d’une scène bien mal connue et bien sévèrement jugée (puisqu’on ne la juge que par Sénèque, M. Patin rapprochera sans cesse la tragédie latine de la grecque son modèle, de la française en partie son élève ; il la montrera entre deux influences, l’une reçu par elle, l’autre qu’elle a exercée ; il caractérisera enfin ces influences dont l’action n’a pas toujours été aussi simple qu’on le dit. C’est un programme bien choisi. Il y a six ans déjà que M. Patin enseigne à la Faculté des Lettres ; et chaque année affermit et constitue son succès.

Dirai-je un mot de la philosophie après la littérature ? Il y a un nom au moins que je ne saurais omettre sans injustice. M. Jules Simon, abandonnant la belle philosophie de Platon, qu’il exposait l’année dernière, a choisi un sujet d’un abord moins difficile, mais d’une importance au moins égale, l’histoire de l’école d’Alexandrie. Héritière de toutes les philosophies qu’elle aspire à concilier, cette école, dernier monument de la fécondité de l’ancien monde, tient aussi par des liens étroits à la formation du monde nouveau. Elle naît avec le christianisme, se développe à côté de lui, entre en lutte avec ce redoutable adversaire, soutient le combat durant quatre siècles, et ne succombe qu’avec la philosophie elle-même, avec les lettres, avec les dieux. Il n’y a pas de livres moins connus que les livres de Plotin, et pourtant Plotin est le père de la philosophie alexandrine. Il semble qu’après avoir pénétré dans le système de Platon, dans celui d’Aristote, les historiens, les critiques, tous les amis de l’antiquité, séduits par la majesté, la grandeur, la savante et belle proportion de ces incomparables philosophies, ne veuillent plus en connaître, ni en admirer aucune autre. Et puis, il faut bien l’avouer, si les alexandrins sont restés dans l’ombre, ce n’est pas entièrement la faute de ceux qui les y ont laissés. Les alexandrins ont assurément une rare fécondité de génie ; mais cette fécondité s’épuise souvent en chimériques et subtiles distinctions. Ce sont des esprits étendus, nais qui veulent embrasser des choses contradictoires, des esprits sérieux, mais sujets à s’égarer dans les élans et les vertiges de l’enthousiasme ; ils ont enfin une prodigieuse érudition qui les accable, et sous cette science universelle leur génie s’obscurcit et finit par être étouffé.

Certes le sujet est difficile, mais aussi il vaut bien la peine qu’on s’y dévoue. Il ne s’agit de rien moins que d’exhumer une période de cinq siècles et d’éclairer à la fois d’une vive lumière le berceau du christianisme et le déclin des philosophies et des religions de l’antiquité. Pour montrer dès le premier jour l’intérêt grave et profond qui s’attache au sujet qu’il veut traiter, M. Jules Simon a fait voir l’école d’Alexandrie aux prises avec le christianisme ; il a expliqué la nécessité de cette lutte, marqué son origine, son progrès, son terme. Le christianisme, l’esprit nouveau, devait triompher. Là étaient la vie, la jeunesse, la foi, la force, l’avenir. En vain l’école d’Alexandrie s’entourait de toutes les traditions, de toutes les gloires du passé ; en vain elle appelait dans le sein de son vaste éclectisme Orphée et Pythagore, Hésiode et Thalès, Aristote et Platon, les dieux de la Grèce et ceux de l’Orient. Cette ardeur aveugle à tout confondre n’était que l’impuissance de tout unir.

Mais j’oublie que M. Simon a parlé ici même, dans cette Revue, de l’école d’Alexandrie et que ce qu’il a dit à propos d’un livre assez médiocre me dispense d’insister. Personne ne conteste à M. Simon l’éclat de la parole. Sous ce rapport, il est vraiment doué, et la pratique, l’expérience, ne peuvent qu’étendre, en le modérant, ce talent qui a si bien réussi à la Sorbonne.

J’ai été bien long déjà, et pourtant je n’ai pas dit un mot de l’histoire et j’ai omis bien des noms, mais l’occasion se retrouvera. M. Lenormant dans la chaire de M. Guizot, M. Rosseeuw-Saint-Hilaire dans la chaire de M. Lacretelle, traitent l’un de l’histoire de France, l’autre de la civilisation grecque. Les recherches savantes de M Guigniaut sur la géographie, les consciencieuses investigations de M. Damiron sur la philosophie du XVIIe siècle appelleraient aussi un souvenir, un jugement. Mais je n’ai pas promis d’être complet. Ce qu’il est seulement juste, ce qu’il importe de constater, c’est que plusieurs remarquables débuts ont eu lieu depuis quelques années et que par là la Sorbonne est en progrès. Être en progrès c’est le grand mot du siècle ; mais pourquoi est-il plutôt dans les phrases que dans les choses ?


PIERRE L’ERMITE, ET LA PREMIÈRE CROISADE, par M. Henri Prat [1].- Les grands évènemens qui ont remué le monde et mérité place dans la mémoire humaine, sont ceux qu’on se représente communément sous les couleurs les plus fausses. C’est que la pensée populaire qui s’en est emparée les a dépouillés de toute réalité pour les élever jusqu’à l’idéal. Le travail que l’opinion publique accomplit alors, n’est pas sans analogie avec le procédé des poètes. Elle commence par écarter les incidens mesquins, les accessoires, disparates ; elle établit l’unité du sujet en concentrant l’intérêt sur un petit nombre de personnages qu’elle adopte, auxquels elle prête toujours une allure héroïque, une intelligence nette de tout ce qui se passe autour d’eux, une volonté ferme, une action souveraine. Ainsi, le réel de l’histoire disparaît à la longue pour faire place à une œuvre d’imagination qui appartient à tous et à laquelle on ne saurait attacher aucun nom, œuvre puissante d’ailleurs par son harmonie, et d’autant plus sympathique qu’elle est comme un écho des sentimens qui ont cours. L’histoire de Napoléon, sans indiscrétions biographiques, ne prendrait-elle pas dans la bouche d’un homme du peuple les proportions majestueuses de l’épopée ? Et pour rentrer dans notre sujet, l’idée qu’on se fait généralement des croisades d’après les vagues notions qui ont cours, les scènes qui s’offrent à l’imagination ne semblent-elles pas promettre un drame sublime ? On éprouve quelque désappointement, quand on consulte les témoins qui ont reçu directement l’impression des faits, et qu’on se condamne à lire les correspondances et les actes originaux qui nous ont été conservés. Tel est le plan que M. Henri Prat a suivi pour la première croisade : il a opposé aux narrations théâtrales de ses devanciers, une analyse intelligente des documens de l’époque, une sorte de procès-verbal historique, d’un calme imperturbable qu’on pourrait prendre parfois pour de la froideur, mais dans lequel nous préférons voir la réserve calculée du juge qui refoule en lui son émotion pour prêter à la sentence qu’il va rendre un caractère plus imposant d’impartialité.

Quand on se rappelle la pieuse frénésie qui éclata à la fin du XIe siècle, et qu’on se représente, suivant l’énergique expression d’Anne Comnène, l’Occident tout entier s’arrachant de ses fondemens pour se précipiter sur l’Asie, on rêve une époque de foi ardente et jalouse, de mœurs austères, de vertueuse abnégation. Le désenchantement commence à la lecture de ce passage de Guillaume de Tyr, que plusieurs historiens des croisades, et M. Prat luimême, on eu le tort de négliger. « Il n’y avait plus en Occident ni religion, ni justice, ni équité, ni bonne foi. Les églises et les monastères étaient abandonnés au pillage : on n’était en sûreté nulle part ; les crimes les plus horribles restaient impunis. Dans l’intérieur des familles, les mœurs étaient tellement corrompues, que les liens du mariage étaient généralement méprisés. Le luxe, l’ivrognerie et le jeu, régnaient partout ; le clergé ne donnait pas l’exemple d’une conduite régulière ; les évêques eux-mêmes étaient livrés à la débauche et à la simonie. » M. Michaud, qui a su faire du zèle religieux des populations un ressort éminemment dramatique, accuse l’archevêque de Tyr d’avoir tracé un tableau satirique. On ose à peine soupçonner Guillaume d’exagération, quand on se rappelle que, pendant le cours du XIe siècle, on compta en France vingt-sept années de famine ; extrémités qui annoncent à coup sûr un dérèglement affreux, un coupable abandon des devoirs sociaux. Quels ont donc été les leviers assez puissans pour déplacer les populations ? les prédications de Pierre l’Ermite, la volonté énergiquement exprimée du pape Urbain II ? Le rôle du petit Pierre est en effet fort beau dans le récit de Guillaume de Tyr et dans l'Alexiade d’Anne Comnène. Mais ces deux écrivains étaient étrangers, et au lieu de traduire des impressions personnelles, ils ont écouté la voix publique, fort prompte, comme nous l’avons dit, à dénaturer la réalité. Les chroniqueurs français au contraire paraissent à peine connaître celui que nous considérons aujourd’hui comme l’apôtre des croisades. Guibert, abbé de Nogent, dépeint avec une nuance d’ironie l’exaltation de Pierre et les effets merveilleux de son zèle ; mais il se hâte d’ajouter qu’il ne parle pas avec connaissance de cause (non ad veritatem), et qu’il n’est qu’un écho du vulgaire, toujours exagéré, toujours épris de la nouveauté. Un autre historien qui assista au concile de Clermont, et suivit la grande expédition des croisés, Foulcher de Chartres, se contente de dire : « Un certain Pierre l’Ermite, suivi d’une foule de gens de pied, mais de peu de chevaliers, prit d’abord son chemin par la Hongrie. » n’est-il pas évident que, si Pierre l’Ermite avait communiqué aux évènemens une impulsion décisive, ses contemporains eussent parlé de lui en meilleurs termes ?

Quant au pape Urbain II, engagé dans les querelles qu’avait léguées à ses successeurs le belliqueux Grégoire VIl, menacé par l’anti-pape Guibert et par la partie corrompue du clergé, en lutte permanente avec l’empereur d’Allemagne, obligé de sévir contre le roi de France, défenseur ordinaire du pouvoir pontifical, il avait assurément trop d’affaires sur les bras pour caresser des projets d’expédition lointaine. Toutes ses préoccupations devaient appartenir à l’Occident, car le christianisme était menacé de mort par les maux qui dévoraient intérieurement l’église latine, tandis que les fureurs mahométanes pouvaient devenir tout au plus une occasion de martyre pour les chrétiens d’Asie La guerre sainte ne fut en effet pour les pères du concile de Clermont, qu’une affaire secondaire et pour ainsi dire épisodique. Le rétablissement de la paix publique au moyen de la trêve de Dieu et des asiles sacrés, l’excommunication du roi Philippe Ier, le droit d’investiture, c’est-à-dire les principes suivant lesquels les grades et les bénéfices ecclésiastiques devaient être conférés, et enfin plusieurs réformes disciplinaires très urgentes furent les principaux points mis en délibération. La scène a un aspect beaucoup plus animé dans l’œuvre de M. Michaud : « Les fidèles, dit-il, accourus de toutes les provinces, n’avaient qu’une seule pensée ; ils ne s’entretenaient que des maux des chrétiens de la Palestine ; ils ne voyaient que la guerre qu’on allait déclarer aux infidèles, etc. » Le spirituel historien ne peut dissimuler que les affaires de l’église latine n’aient absorbé d’abord l’attention du concile ; mais pour conserver le relief de son principal personnage, il lui prête une ruse pieuse, qui sans doute était bien éloignée de son intention. Il suppose que par un retard adroitement calculé le souverain pontife voulait exciter l’impatience des soldats du Christ et concentrer l’enthousiasme pour que l’explosion en fût plus terrible. M. Prat, dont la principale ambition est de rétablir la vérité des faits, analyse avec soin les trente-deux décrets du concile de Clermont, et il ne trouve qu’un seul canon à rapporter à la croisade : c’est le deuxième qui est conçu en ces termes : « Quiconque, par dévotion et sans aucune espérance d’honneur mondain, entreprendra le voyage de Jérusalem, obtiendra, en raison de ce voyage, une rémission pleine et entière de ses péchés. » Il est curieux encore de comparer l’habile et chaleureuse allocution que M. Michaud a mise dans la bouche du pape Urbain avec la reproduction littérale du véritable discours donné par M. Prat, d’après Guillaume de Tyr. Le trop fidèle traducteur a fort bien caractérisé ce morceau en disant que « l’érudition pédantesque, la recherche d’esprit, le mauvais goût, y étouffent à peu près le sentiment. » On ne comprend plus dès-lors que cette longue et traînante homélie, accueillie avec enthousiasme, ait été couronnée par le cri unanime de : Dieu le veut ! qui devint la devise des croisades.

Après avoir amoindri le rôle des deux promoteurs de la guerre sainte, on se demande quelle influence a déterminé cet ébranlement, dont les oscillations ont continué pendant deux siècles. Un historien de l’école voltairienne a pensé que les Occidentaux prirent les armes pour rétablir d’importantes relations commerciales, interrompues par l’invasion des hordes turques. Selon nous, on se rapprocherait plus de la vérité, surtout à l’égard de la France, en disant que les populations, décimées par la faim, ont obéi instinctivement à ce besoin de déplacement qu’on éprouve quand on souffre. On croyait assez généralement alors que le sol français était surchargé d’habitans. Qui sait si les pauvres qui partirent les premiers, avec leurs femmes et leurs enfans, n’emportaient pas l’espoir de s’établir dans une terre promise ? Quant à la seigneurie, les brillans résultats de quelques entreprises récentes avaient dû la mettre en goût d’aventures. L’Italie méridionale était devenue la proie de quelques pillards normands ; le duc Guillaume venait de conquérir l’Angleterre ; le comte Henri de Bourgogne s’était fait place avec son épée dans la péninsule espagnole ; partout la royauté semblait le lot du plus brave. Or, la guerre sainte se présentait aux hommes d’armes avec une double séduction : elle promettait la rémission des péchés dont les consciences nobles étaient alors passablement chargées, et elle offrait la chance de conquérir quelque petit royaume au-delà des mers. Ce qui paraîtrait confirmer cette conjecture, applicable seulement à la première croisade, c’est qu’aucun prince couronné ne s’associa à l’expédition. Il faut malgré tout laisser une très large part à l’enthousiasme religieux ; mais, pur et exalté chez quelques hommes héroïques comme Godefroi de Bouillon, il ne fut pour la foule que le véhicule des passions terrestres.

La marche des premiers croisés ne peut être comparée qu’au déplacement des nomades qui quittent une terre épuisée pour chercher un établissement meilleur. Une population armée où les âges, les sexes et les rangs sont confondus, s’avance péniblement, sans itinéraire convenu, sans système d’approvisionnemens ; accueillie un jour fraternellement, le lendemain obligée de combattre pour obtenir des vivres ou s’ouvrir un passage. Les pauvres ont attelé leurs chevaux ou leurs bœufs à de misérables chariots sur lesquels ils ont entassé femmes, vieillards, enfans, avec le peu de provisions qu’ils ont pu rassembler au départ ; et « les petits enfans, aussitôt qu’ils aperçoivent un château ou une ville, demandent, en ouvrant de grands yeux, si c’est là cette Jérusalem dont on leur a tant parlé [2]. » Une telle cohue représentait moins un pieux pèlerinage qu’une invasion de barbares, et on conçoit la frayeur du prince qui régnait à Constantinople à l’approche de ces auxiliaires dont il avait sollicité si ardemment la coopération. L’empereur des Grecs déploya toute la perfidie qu’on attribue à sa nation pour enchaîner l’héroïsme turbulent de ses dangereux alliés. Les historiens occidentaux l’ont fort maltraité à ce sujet ; mais M. Prat éclaircit habilement les couleurs sombres employées jusqu’ici pour peindre Alexis : il montre que l’empire oriental était sérieusement compromis par le débordement des peuples occidentaux, et qu’au nombre des orthodoxes, il se trouvait des chevaliers qui pouvaient lutter de perfidie avec le prince byzantin. Les chapitres suivans, qui conduisent les croisés du Bosphore à Jérusalem, ne modifient pas essentiellement les narrations précédentes. Explorateur infatigable, M. Prat découvre de temps en temps des points de vue intéressans ; mais, au lieu d’y arrêter son lecteur, il les indique avec une sorte d’indifférence, et reprend aussitôt son allure calme et mesurée. Par exemple, après avoir avancé que les descriptions de la Jérusalem Délivrée sont en rapport parfait avec les localités, et que le Tasse a trouvé le germe de plusieurs épisodes fantastiques dans les chroniques contemporaines, il eût été piquant de chercher la réalité sous les déguisemens poétiques, et de montrer la science exacte au service de la plus pétulante imagination. Un peu plus loin, M. Prat déclare que le code promulgué après la conquête de la Palestine, sous le nom de Bon Droit et Assises de Jérusalem, peut être considéré comme le type idéal de la féodalité, parce que les institutions féodales, transplantées sur un terrain vierge, ne furent pas faussées, comme en Occident, par une quantité de droits acquis. Cette assertion méritait, à coup sûr, quelques développemens.

Nous nous abstiendrons de multiplier les critiques de détail. Encouragé par M. Guizot, qui a accepté la dédicace de son premier livre, M. Prat est à la source des bons conseils. Le maître qu’il a adopté est plus que tout autre en droit de rappeler que la fidélité scrupuleuse n’exclut pas le talent de la composition, et que, sans le rare et difficile accord de la science et de l’art, il n’est pas de succès éclatant dans la carrière historique.


L’Histoire de France depuis l’établissement des Francs dans la Gaule jusqu’en 1830, par M. Théodose Burette[3], vient d’être achevée. Elle offre plus qu’un résumé de tous les évènemens compris dans ces quatorze siècles. Sans entrer dans la discussion érudite, l’auteur a su se tenir au courant des résultats les plus importans, et les a pris dans le fil du récit. Pratiquant la bonne habitude moderne de puiser aux sources même, il a fait de nombreux et heureux emprunts aux textes des chroniques ; il en a éclairé en maint endroit et comme blasonné ses pages, non moins qu’avec les cinq cents dessins et vignettes par lesquels M. David les a illustrées. Il a su répandre ainsi sur une si longue étendue de siècles, dont plusieurs sont fort arides, quelque chose de cet intérêt agréable et facile que M. de Barante avait donné dans son Histoire des Ducs de Bourgogne à certaines portions des XIVe et XVe siècles. M. Burette a très bien observé pour son compte le ad narrandum non ad probandum. Il y a dans la suite des faits et gestes qu’il déduit une façon libre et déployée qui ne sent pas l’abrégé ; aucune note d’ailleurs ne vient avertir de l’effort. Toutes les notes ont été confiées, en quelque sorte, au crayon des artistes collaborateurs ; elles ne visent qu’à flatter le regard, et sont très multipliées ; elles font même tort au narrateur en un sens, en ce qu’elles dissimulent à chaque page, sous air de divertissement, la labeur et l’étendue de ses recherches. Le livre de M. Burette se donnera beaucoup en étrennes, mais plus d’un de ceux qui le donneront, se laissant aller à le lire, y profitera.



  1. Un vol. in-8°. — Rue Christine, 10.
  2. Guibert de Nogent, livre II, dans Bongars, Gesta Dei per Francos.
  3. Ducrocq, rue Hautefeuille, 22 ; 2 beaux volumes grand in-8, de plus de 600 pages chacun.