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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1870

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Chronique n° 928
14 décembre 1870


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre 1870.

L’autre jour, comme nous en étions encore à l’émotion d’une attente patriotique, le 30 novembre et le 2 décembre, un rayon de soleil d’hiver perçant à travers les nuages, brillant et froid, a éclairé deux belles et honorables journées de combat, dont l’une a lavé une date de mauvais souvenir. C’étaient les premiers pas dans cette phase nouvelle de la défense dont nos chefs militaires venaient de donner le signal avec une si entraînante résolution, et ces premiers pas étaient heureux. Ils promettaient la victoire et réveillaient l’espérance.

Quelle était l’importance stratégique de ces deux premières actions, qui ressemblaient à un brillant prélude de tout un ensemble d’opérations ? Quelle en était la signification dans le plan général qui s’exécute, et dont le dernier mot est toujours la délivrance de Paris ? Nous ne pouvons le savoir encore ; nos généraux ne peuvent nous dire jour par jour, heure par heure, le secret des combinaisons qu’ils méditent et qui doivent nécessairement varier avec les circonstances ; mais ce qui n’est point douteux, ce qui a éclaté à tous les yeux, c’est qu’au premier signal nos soldats, conduits avec intrépidité, ont passé la Marne, poussant l’ennemi devant eux, débusquant les Prussiens de leurs positions, confirmant par leur héroïsme et leur solidité, le 2 décembre, les premiers avantages qu’ils avaient conquis le 30 novembre. Le champ de bataille nous est resté ; l’ennemi a reculé, foudroyé par une puissante artillerie, nous laissant ses blessés à relever, ses morts à ensevelir, et le général Trochu a pu se rendre avec fierté cette justice, que, si l’on avait dit il y a un mois « qu’une armée se formerait à Paris, capable de passer une rivière difficile en face de l’ennemi, de pousser devant elle l’armée prussienne retranchée sur des hauteurs, personne n’en aurait rien cru. » C’est là ce qui a été réalisé, et si cette armée a repassé la Marne deux jours après, c’est parce qu’elle était sûre qu’elle allait rencontrer désormais toutes les forces de l’ennemi concentrées devant elle, parce qu’elle était appelée par ses chefs à reprendre la lutte sur d’autres points ; elle a repassé la Marne pour ainsi dire en victorieuse, en plein jour, sans être un instant inquiétée, prête à recommencer le combat suprême. L’effet moral et militaire du premier moment n’a point été diminué par cette évolution stratégique ; un rayon de victoire accompagna nos soldats dans cette lutte terrible qu’ils soutiennent contre un ennemi implacable qui a pu déjà mesurer, à la vigueur de nos coups, aux pertes qu’il a subies, ce qui l’attend encore sur cette route de meurtre où il lui plaît de pousser deux nations.

Sans doute il est malheureusement vrai que dans nos tristes affaires il y a toujours un grand et redoutable inconnu, que rien n’est fait tant que tout n’est pas fait, c’est-à-dire tant que l’ennemi n’a pas été contraint de lâcher prise, que la réussite des opérations engagées sous Paris dépend en partie des opérations de nos armées de province, que les revers enfin peuvent à tout instant, suivre les succès que nous retrouvons. Cette lutte que rien n’a pu détourner, on la soutiendra jusqu’au bout ; on la prolongera, s’il le faut, bien au-delà de tout ce que pensaient les Allemands, qui se figuraient peut-être arriver sous Paris comme à un rendez-vous de fête militaire. En un mot, c’est la guerre dans tout son feu, dans toute son intensité, avec toutes ses poignantes alternatives ; mais, puisqu’il en est ainsi, puisqu’on n’a pas trouvé la moyen de mettre les destinées des nations au-dessus, de ces sanglans holocaustes, ce serait bien le moins, qu’on se fît un devoir de maintenir dans ces conflits de la force ces conditions de droiture, de loyauté, de sincérité, qui sont un dernier signe de civilisation entre des peuples éclairés réduits à se combattre. Depuis trois mois en vérité, la Prusse, est perpétuellement occupée à effacer ces conditions supérieures de son code militaire et politique ; depuis trois mois, elle travaille à envelopper la France d’un réseau de mensonges de façon à la rendre méconnaissable à ses propres yeux, de façon, à tromper l’Allemagne elle-même peut-être aussi bien que l’Europe. Tantôt ce sont nos grandes villes, qui se débattent dans la guerre civile, tantôt c’est notre colonie africaine qui est en combustion, et qui va nous échapper. La tactique prussienne est invariable, elle tend à créer la confusion pour rester seule maîtresse de ses mouvemens. Après tout, M. de Moltke n’a pas obéi, à une autre inspiration, en prenant sa plume la plus équivoque et la plus cauteleuse pour nous informer au lendemain de nos derniers succès sous Paris, que l’armée de la Loire venait d’être défaite, qu’Orléans était retombé au pouvoir des Prussiens. Le chef d’état-major du roi Guillaume offrait, il est vrai, au général Trochu toutes les facilités apparentes pour envoyer un officier chargé de vérifier l’exactitude des faits. Nous savons malheureusement ce que valent ces missions, on l’a vu par ces officiers envoyés de Metz à Versailles. Ils ont été entourés par les états-majors prussiens, ils ont été obligés de suivre l’itinéraire qu’on leur a tracé, ils n’ont vu que ce qu’on leur a laissé voir et ils sont revenus à Metz avec la certitude que la France entière était plongée dans l’anarchie, qu’il n’y avait plus rien à espérer. Le général Trochu a refusé avec autant de dignité que de raison de se prêter à ces jongleries dissimulées sous un sauf-conduit.

La démarche de M. de Moltke a été d’ailleurs, il faut le dire, singulièrement compromise par un nouvel exploit de la tactique prussienne. Il y a quelque temps, quelques-uns de nos malheureux pigeons sont tombés entre les mains des Allemands, ceux-ci viennent de nous les renvoyer avec toute sorte de nouvelles plus surprenantes les unes que les autres, et toutes faites naturellement pour décourager Paris. Cette fois ce n’est plus seulement Orléans qui est repris, Rouen s’est « donné, » Cherbourg est menacé, Bourges et Tours sont en péril, M. Gambetta est en fuite, les populations rurales « acclament » les Prussiens. Bref, tout est fini pour la France. Pour le coup, la tactique prussienne s’est trop hardiment démasquée. Si les choses vont ainsi, si elles marchent si bien au gré des chefs allemands, pourquoi prend-on tant de moyens pour nous tromper ? M. de Moltke avait une occasion toute naturelle de laisser la vérité arriver jusqu’à nous ; il vient de nous livrer dans un échange de prisonniers quatre officiers de l’armée de la Loire pris dans les premiers combats livrés autour d’Orléans le 2 décembre, pourquoi ne nous a-t-il pas livré des officiers pris dans ces combats du 4 décembre, qu’il appelle notre défaite ? Pourquoi, au lieu de recourir à ces subterfuges trop visibles, ne pas laisser arriver tout simplement jusqu’à nous les journaux de nos provinces ? Non, ce système de tromperie qu’on prend à chaque instant en flagrant délit n’est digne ni de la force qui se respecte, ni d’une grande puissance sûre d’elle-même ; il prouverait plutôt par ce redoublement d’efforts que les Allemands se sentent de jour en jour engagés dans une route obscure dont ils ne voient plus l’issue, et M. de Bismarck lui-même commence peut-être à s’apercevoir qu’il a manqué l’occasion de faire la paix lorsqu’elle était possible. Sans doute il est facile de répéter sans cesse, comme on le disait encore récemment devant le parlement fédéral de Berlin, qu’il n’y a plus moyen de revenir en arrière, que les Français ne pardonneront jamais à l’Allemagne leurs derniers désastres, que dès lors il faut tirer de la guerre actuelle toutes les garanties, tout le prix qu’on en peut tirer ; c’est un argument commode pour se tranquilliser la conscience. Cela dit, on ne se refuse rien. On pousse la violence jusqu’aux dernières limites, c’est-à-dire qu’on fait tout ce qu’il faut pour exciter précisément dans l’âme de la France cette haine immortelle dont on se fait un prétexte de conquêtes. Et avec cela où va-t-on ? On ne crée évidemment qu’une nécessité de guerre indéfinie avec un avenir de hasards sanglans. Non, ce n’est pas plus d’un vrai politique que les fourberies et les mensonges dont on se fait une arme contre nous ne sont dignes d’une puissance militaire qui a le respect d’elle-même, et qui a confiance dans l’ascendant de sa force.

Que M. de Bismarck, avec sa froideur sceptique et sa brutalité de hobereau prussien, poursuive l’œuvre de haine et de destruction nationale dont il s’est fait un jeu, qu’il nourrisse l’Allemagne de cette funeste et meurtrière pensée qu’elle peut impunément se jeter sur une nation qui ne lui a rien fait, qui n’a eu envers elle d’autres torts que de lui prodiguer ses sympathies, d’être hospitalière pour ses enfans, de trop exalter ses travaux, qui souvent après tout ne valaient pas mieux que les nôtres ; qu’ils continuent, tous ces envahisseurs, à piétiner notre sol sanglant, à ruiner nos villes et à saccager nos campagnes ! Il y a des rémunérations supérieures, il y a une justice infaillible dont l’Allemagne sentira un jour ou l’autre le poids en expiant la débauche de violence dont on l’étourdit. Pour notre gouvernement, aujourd’hui il n’y a qu’un devoir et qu’un mot d’ordre, comme il l’a dit en publiant sa réponse à la communication de M. de Moltke : combattre ! Il a combattu, il va combattre encore, et jamais assurément, quoi qu’en disent les scribes de M. de Bismarck répandus dans une certaine presse européenne, jamais une population de deux millions d’âmes, soumise à de telles épreuves, exposée à tant de besoins et à tant d’excitations, n’aura été plus ferme, plus simplement virile, devant cette extrémité d’un siège inattendu.

Cette population parisienne dans son ensemble a été par son esprit, par sa résolution, à la hauteur de l’épreuve qui lui était infligée, et ce qu’il y a de frappant, c’est que plus on avance dans le siège, plus s’opère en quelque sorte naturellement la séparation des bons et des mauvais élémens. Les bons élémens se sont trouvés immenses, les mauvais montrent ce qu’ils sont et ce qu’ils valent. Tous ces bruyans guerriers et agitateurs de Belleville qui ne devaient avoir qu’à paraître pour mettre les Prussiens en fuite, les voilà qui, à leur première rencontre avec l’ennemi, n’ont certes pas une tenue des plus héroïques ; ils se débandent, et provoquent le juste décret de dissolution et de désarmement qui a frappé leur bataillon. M. Gustave Flourens lui-même finit par être traduit devant un conseil de guerre pour n’être point étranger aux exploits de ses « braves tirailleurs, » et aussi pour avoir usurpé des titres, du galon, car pour ces républicains il faut toujours du galon, ils ne peuvent être comme tout le monde, il faut qu’ils commandent partout où ils paraissent. Le chef supérieur de la garde nationale, M. Clément Thomas, a fait résolument et vertement cette exécution nécessaire. C’est la décadence de la république de faction finissant peu glorieusement, et c’est une victoire pour la vraie république du patriotisme et de la liberté.

Cette crise où nous sommes engagés, si douloureuse qu’elle soit, nous aura été utile sous plus d’un rapport ; elle aura fait justice de bien des élémens impurs, de bien des excitations vaines, et elle aura montré aussi ce qu’il y a de ressources, de vitalité, de saine énergie dans cette société française si souvent condamnée par nos ennemis. Vous venez de voir dans les derniers combats ces trois magistrats, simples engagés volontaires, faisant intrépidement leur devoir, et l’un d’eux, père de famille, pouvant signer de cette double qualité où se révélé ce qu’il y a d’extraordinaire dans la crise que nous traversons, avocat-général à la cour d’Alger et soldat de 2e classe. Vous avez vu périr l’autre jour et ce jeune Bayard de La Vingtrie, qui est allé affronter la mort dans une reconnaissance aventureuse, et ce vaillant commandant des éclaireurs parisiens, M. Franchetti, et ce chef éprouvé de nos soldats, le général Renault, et ce diplomate d’hier transformé en chef de bataillon de mobiles, M. le baron Saillard. Combien d’autres sont morts, jeunes ou vieux, enfans de tous les rangs, la plupart ignorés, et se rencontrant dans la même épreuve de patriotique abnégation ! Non, décidément nous ne savons pas s’il faut en vouloir à M. de Bismarck, il nous a rendu service plus qu’il ne le croit, il a réveillé dans la société française tous les sentimens généreux et virils. Dans les premiers jours de cette triste lutte, il a eu affaire à une nation longtemps gâtée par la fortune, étourdie par des surprises inouïes, et livrée en quelque sorte par ceux qui auraient dû la sauver. Maintenant il a devant lui une nation éprouvée, retrempée dans le malheur, qui ne puise qu’en elle-même, dans ses inspirations les plus intimes, son courage et sa force. C’est aujourd’hui que la lutte peut devenir grave pour l’Allemagne, engagée dans ce duel dénaturé contre le droit et la liberté d’un peuple.

CH. DE MAZADE.