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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1878

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Chronique n° 1120
14 décembre 1878


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre 1878.

Le danger en politique est souvent dans les mauvaises apparences presque autant que dans les mauvaises conduites. Les mauvaises apparences, ce sont les questions imprudemment soulevées, les incidens grossis moitié par la curiosité oisive, moitié par la passion de parti, les appels impatiens et capricieux à des crises nouvelles ; ce sont les déclamations inutiles, les représailles obstinées, les incohérences mal réprimées, toutes ces choses qui n’ont rien de profond sans doute, qui ne sont qu’un désordre factice et partiel, et qui ne finissent pas moins quelquefois par fatiguer l’opinion, par affaiblir une situation.

Pour un régime qui se fonde, qui a nécessairement encore à vaincre bien des défiances ou des préjugés, pour un parti qui aspire à être la force dirigeante et régulatrice de ce régime, la première condition est justement d’éviter ces mauvaises apparences, de ne laisser ni occasion ni prétexte aux incertitudes de l’opinion. C’est le premier et le dernier mot d’une politique prévoyante et sensée. Si la république a pris en France le caractère sérieux d’un gouvernement établi, si elle a même déjà duré assez pour ne plus ressembler à un de ces régimes du hasard qui sont comme une tente dressée entre deux combats, c’est évidemment parce qu’elle a suivi cette politique. Elle s’est fondée et elle a vécu par le soin qu’elle a mis à se dégager de ce qu’elle a eu autrefois de révolutionnaire et d’exclusif, à s’inspirer de l’expérience, à offrir la garantie d’institutions conservatrices et libérales aux intérêts, aux traditions, aux instincts du pays. Elle ne s’est point imposée par une surprise de sédition, par une tyrannie de parti, elle s’est lentement naturalisée pour ainsi dire dans la société française et elle s’est accréditée par sa modération, en s’étendant de proche en proche dans toutes les sphères de la vie nationale. Elle a certainement encore des ennemis, même des ennemis passionnés et irréconciliables, qui lui gardent la rancune de leur déchéance trop méritée ou de leurs espérances trompées ; mais il faut voir les choses comme elles sont au moment présent. La république n’a pas beaucoup à craindre d’adversaires plus bruyans que menaçans, dont les divisions et l’impuissance sont au contraire sa force, presque sa raison d’être. Elle n’aurait à craindre que si, en changeant de caractère, en se laissant dénaturer ou emporter des passions de partis, elle cessait d’être une garantie pour cette masse d’intérêts et d’instincts modérés qu’elle a conquis en les rassurant et dont elle perdrait bientôt l’appui en les inquiétant ; elle ne serait exposée à des épreuves nouvelles que si les républicains, fatigués d’être sages, impatiens de profiter de la victoire, croyaient pouvoir renouer leurs traditions agitatrices ou même, sans aller jusqu’à des excès au radicalisme, se laissaient entraîner à perpétuer par leurs procédés, par leurs démonstrations, ces mauvaises apparences, qui sont une faiblesse pour la république encore plus que pour tout autre régime. C’est là précisément ce qui fait l’importance de ces élections prochaines du 5 janvier sur lesquelles tous les regards se fixent et vont se fixer de plus en plus pendant quelques jours encore ; c’est ce qui fait l’intérêt de ce scrutin sénatorial dont le résultat, pour le dire tout de suite, ne sera entièrement favorable que s’il décourage les agitateurs de tous les camps, en donnant à la politique représentée au pouvoir par M. Dufaure l’appui d’une majorité éclairée, simplement dévouée à la constitution du pays.

Tout est là maintenant jusqu’au 5 janvier ; tout dépend de ce vote qui, sans ouvrir une ère nouvelle comme on le dit, peut décider de la direction de nos affaires en faisant du sénat, non plus tira instrument de conflit, mais une assemblée réellement modératrice, disposée à soutenir une politique de libérale et ferme conciliation. Ce vote du 5 janvier prochain, si les électeurs sont bien inspirés, peut fixer l’équilibre des institutions, et la république serait la première à profiter d’un tel résultat ; elle ne pourrait que trouver une garantie de plus dans un sénat qui, en cessant d’être comme un camp de réserve de toutes les hostilités réactionnaires, resterait un pouvoir de préservation contre les fantaisies, les tentatives aventureuses et les mobilités agitatrices de la majorité-de l’autre chambre. Ce n’est point sans doute que cette majorité ait justifié jusqu’ici toutes les accusations dont elle est souvent l’objet ; ce n’est pas qu’elle se soit signalée par des propositions de réformes bien extraordinaires, par des entreprises sérieusement redoutables. En réalité, il faut en convenir, cette majorité républicaine, dans la chambre d’aujourd’hui comme dans la chambre précédente frappée par le 16 mai, n’a rien fait qui ressemble à du radicalisme législatif. Elle m’a pas même cédé à la tentation d’ouvrir quelque débat sur l’amnistie. Elle n’a touché ni aux conditions organiques du pays, ni aux institutions sociales, administratives ou financières. Elle n’a pas dépassé la limite de son rôle constitutionnel, et les quelques innovations qu’elle a fait passer dans ce gros budget qu’elle vient de voter récemment sans difficulté, que le sénat discute maintenant à son tour, ces innovations peuvent être bien ou mal conçues, elles ne sont pas dans tous les cas, d’une nature bien grave. Ce n’est donc pas ce qu’on peut reprocher à la majorité de la chambre des députés. Malheureusement il y a des républicains, — et ceux qui sont censés être leurs chefs sont quelquefois obligés de les suivre, — il y a des républicains qui ne peuvent se défendre de toute sorte de velléités agressives et turbulentes. Ils semblent toujours prêts à bouleverser et à surexciter quelque chose. Ils ont l’art de se jeter dans des campagnes inutilement violentes, forcément arbitraires, ou de soulever les questions les plus délicates, les plus dangereuses sans résultat possible, et c’est, là justement multipliée ces mauvaises apparences dont nous parlions, offrir des prétextes qui ne peuvent manquer d’être exploités au détriment de la république elle-même.

Cette campagne d’invalidation n’est-elle pas une de ces erreurs que la majorité a commises par un premier mouvement d’irritation qui s’expliquait au lendemain des élections, et où elle s’est obstinée par un faux point d’honneur ou par un calcul qui en est encore à se dévoiler ? Elle dure depuis près de quinze mois, cette campagne singulière ; elle finit à peine, elle n’est même pas entièrement terminée, il en restera un bout pour la session prochaine. Les républicains de la chambre avec leur commission d’enquête, leurs représentations en province, leurs projets, leurs rapports et leurs arrêts toujours suspendus, sont certainement persuadés qu’ils accomplissent une œuvre de justice. Ils jouent leur rôle de grands juges du scrutin et de sauveurs de la pureté du suffrage universel avec une imperturbable présomption. Et cependant rien n’est plus étrange ! c’est à coup sûr la première fois qu’un parlement offre ce spectacle d’une majorité procédant avec cette naïveté d’omnipotence et d’arbitraire, invalidant jusqu’à quatre-vingts élections et faisant encore ses réserves pour une mise en accusation qui provoquerait une crise de contestation juridique en même temps qu’une crise politique dont nul ne peut calculer les conséquences. Ces réserves, on les faisait encore très gravement il y a peu de jours. — Si l’on voulait mettre le ministère du 16 mai eu accusation, il fallait ! le faire sous le coup des événemens, après quelques semaines, au risque de tout ce qui pouvait arriver. Maintenant tout cela est fini, une menace n’est plus qu’une vaine jactance. Si l’on voulait attaquer de front la candidature officielle, il fallait invalider tous les députés qui ont été élus avec l’affiche blanche. C’eût été violent, mais logique. Ce qu’on fait aujourd’hui n’est qu’un choix absolument arbitraire à la merci d’un coup de scrutin. Une commission propose timidement une validation, un député se lève pour protester contre cette coupable complaisance, — et malgré l’intervention de M. Gambetta lui-même, M. le baron Reille, élu dans le Tarn, est invalidé avec une majorité de 8,000 voix. L’innocence du suffrage universel a été mise à mal par M. le baron Reille, elle est maintenant remise à neuf !

M. le duc Decazes, élu dans une petite ville du pays de Nice, à Puget-Théniers, était depuis longtemps réservé pour être une des dernières victimes de l’invalidation, et, le jour venu, il s’est présenté aux exécuteurs de la meilleure grâce possible, sans façon et sans subterfuge. Il n’a point hésité à déclarer qu’il avait été le plus officiel des candidats, que sa candidature ne pouvait qu’être officielle dans une contrée où survivent encore quelques idées séparatistes et où l’élection du ministre des affaires étrangères prenait nécessairement le caractère d’une manifestation du pays pour la France. M. le duc Decazes, sans vouloir prolonger une défense qu’il savait inutile, s’est borné à relever avec fierté quelques paroles futiles et déplacées, il l’a fait en homme qui se souvient d’avoir porté le poids des affaires diplomatiques de la France pendant quatre ans, et surtout dans des heures de crise qu’on aurait pu ne pas oublier. M. le duc Decazes du reste a eu jusqu’au bout, jusqu’au scrutin, une fortune particulière et rare parmi les invalidés : il est demeuré seul entre les partis, victime d’une disgrâce qui est en vérité son honneur et qui a sa signification politique. Les légitimistes ne lui ont pas pardonné sa patriotique prudence dans les affaires italiennes et dans les affaires carlistes d’Espagne ; les bonapartistes ne lui ont pas pardonné ses sentimens pour l’empire : les uns et les autres l’ont abandonné aux républicains, qui restent bien convaincus que la chambre est assez riche en diplomates et en talens de toute sorte pour n’avoir pas besoin d’un homme de la valeur de l’ancien ministre des affaires étrangères. Et voilà comment une majorité abusée sur son propre pouvoir, dupe de son inexpérience ou de l’esprit de parti, est conduite à faire d’une simple vérification de titres une œuvre de représaille, à laisser dans les annales parlementaires ce précédent redoutable des exclusions systématiques par un coup de scrutin. Si l’on voulait faire un exemple, il fallait le faire vite, en choisissant avec tact quelques élections particulièrement altérées par l’action administrative. Il ne fallait pas inaugurer cette juridiction dangereuse d’une cour supérieure d’invalidation et surtout prolonger cette omnipotence indéfiniment. Il ne fallait pas, avec cette mystérieuse commission d’enquête qui dure encore, qui accumule les petits papiers, les dépêches et les commérages d’arrondissement, se placer dans cette alternative d’aboutir à un avortement assez médiocre ou d’en venir à des actes qui ne feraient que rouvrir une ère de conflits désastreux pour le pays.

C’est le malheur des républicains ou du moins d’une classe de républicains de ne point avoir le sentiment de la mesure et des conditions d’un ordre régulier, de transporter dans les sphères de l’action officielle les habitudes, les passions et souvent le langage d’une opposition qui n’est plus de circonstance. Ils ont sans doute beaucoup appris depuis quelques années, ils n’ont pas pu tout oublier. Ils ont de la peine à entrer dans un parti de gouvernement, ils échappent à la direction de ceux qui se croient assez habiles pour les modérer, pour les conduire. Ils ont un vieux fonds d’idées, de préjugés, de projets ou de procédés révolutionnaires qu’ils feraient volontiers passer sous le nom d’une prétendue politique républicaine. Ils rongent leur frein, si l’on nous passe le mot, et même quand ils semblent se soumettre à la nécessité des choses, ils laissent bientôt éclater le goût inné de l’agitation et des chimères, au risque de dévoiler l’incohérence de ce qui est censé être la majorité républicaine, et de perdre par des excentricités le fruit de la sagesse qu’ils se sont temporairement imposée.

Assurément, c’est un fait à constater, les républicains en immense majorité ont montré depuis huit ans le plus honorable esprit, le zèle le plus actif en tout ce qui touche l’armée et la réorganisation militaire de la France. Ils n’ont rien refusé, il se sont prêtés à tout. Ils ont voté les lois qui ont été présentées. L’an dernier encore ils ont pris l’initiative de mesures nouvelles sur les pensions des officiers, sur l’état des sous-officiers. Ils n’ont marchandé ni les ressources ni la confiance, et ils ont même mesuré prudemment la critique là où la critique après tout aurait pu être utile. En un mot, s’ils n’ont pas été les seuls à l’œuvre, ils ont voulu, avec tout le monde, rendre à la France une armée nombreuse, dévouée, patriotique, digne du pays. Rien de mieux. Pourquoi donc maintenant aller exhumer cet incident qui se serait passé à Limoges au mois de décembre 1877 et qui n’est bon qu’à jeter le trouble dans l’armée ? A quel propos remettre au jour et publier officiellement un rapport sur la pétition d’un officier qui a été frappé disciplinairement, et qui croit devoir s’adresser à la chambre pour obtenir la réforme ou une interprétation nouvelle des règles de la discipline ? Il y a dans cette triste affaire, qu’on va réveiller avec si peu d’opportunité, deux questions parfaitement distinctes. Il y a une question toute personnelle intéressant simplement l’officier qui a eu le malheur d’attirer l’attention sur lui. Il y a aussi une question plus générale, la seule dont on ait à s’occuper : il y a l’importance qu’on veut donner à un incident, les conséquences qu’on prétend tirer d’une circonstance obscure, l’espèce de devoir qu’on voudrait faire à M. le ministre de la guerre d’éclairer l’armée par des circulaires, par une interprétation nouvelle des règles de la discipline et de l’obéissance militaire, — comme si l’armée avait besoin d’être éclairée sur la manière d’obéir à un ordre.

Franchement où veut-on en venir ? Est-ce là encore de la politique républicaine ? Que veut-on que fasse M. le ministre de la guerre de cette invitation ? La discipline est une de ces conditions de la vie militaire qu’on ne discute pas, et puisqu’on cite M. Thiers, il faudrait se rappeler que M. Thiers a dit aussi qu’il fallait parler le moins possible de ces choses-là. Le jour où l’on entre dans cette voie, où l’on se met à distinguer, à parler de la loi et du règlement militaire, de l’obéissance passive et de l’obéissance raisonnée, tout disparaît. On a une milice ou une garde nationale qui a un fusil pour défendre nos institutions et au besoin pour les combattre, — on n’a pas une armée qui va se faire tuer sur un mot, sans demander d’explications sur le sens du règlement militaire. — La loi est au-dessus de tout, au-dessus du règlement, qui donc le conteste ? Mais qui est chargé de représenter la loi sous les armes ? Est-ce celui qui commande, est-ce celui qui obéit ? En dehors de ces circonstances extraordinaires, palpables, pour lesquelles il n’y a pas de règle et où chacun se décide sous sa responsabilité, la discipline ne peut qu’être absolue. Si un chef de bataillon a le droit de demander à son colonel, à son général, quel est le sens caché de l’ordre qu’il reçoit, si on ne va pas par hasard le conduire à la violation des lois, à un attentat, — si un chef de bataillon a ce droit, pourquoi le soldat n’aurait-il pas à son tour le droit d’adresser la même question à l’officier qui le commande ? Et si on a ce droit à l’intérieur, pourquoi en temps de guerre officiers et soldats ne demanderaient-ils pas des explications avant de marcher, sous prétexte qu’on peut les conduire à une trahison de l’intérêt national, ce qui n’est pas moins grave que la violation des lois ? Voilà où l’on arrive. C’est absolument sans issue. S’il devait en être ainsi, au lieu de continuer les dépenses colossales qu’on s’est imposées, au lieu de laisser 550 millions inscrits au budget de la guerre, il vaudrait bien mieux retrancher 400 millions de ce budget, soulager d’autant les contribuables, et rester avec une force modeste, une gendarmerie augmentée, pour garder quelques postes et faire la police. La seule, la généreuse compensation des sacrifices que s’impose la France, c’est d’avoir une armée fidèle, disciplinée, laissée en dehors des partis, sans cesse améliorée dans son état moral comme dans son état matériel, et l’inconvénient de ces questions imprudemment soulevées c’est précisément d’obscurcir ce qui est l’unique intérêt dans les affaires militaires.

Il faut, dit-on, que l’armée sache son devoir, qu’elle ne se laisse pas conduire à des coups d’état. Sérieusement, est-ce qu’une circulaire nouvelle aura bien éclairci les choses ? Est-ce que les interprétations qu’on demande ne sont pas stériles ou dangereuses pour l’intégrité de l’armée ? Est-ce que ceux qui se proposent de violer les lois, qui en ont les moyens, qui sont favorisés par les circonstances, ne sont pas les premiers à invoquer ces lois et à se proclamer les défenseurs de la légalité ou du droit ? Les déclamations ne sont que des déclamations, et les circulaires ne sont que des précautions inutiles. Sait-on le seul et vrai moyen de se préserver des coups d’état, qui ne sont pas d’ailleurs aujourd’hui, que nous sachions, une éventualité bien redoutable ? C’est de les rendre impossibles, d’en écarter jusqu’à là pensée de tous les esprits, en organisant de plus en plus une république sérieuse, équitable, libérale et nationale, qui offre toute garantie à la sécurité intérieure comme aux intérêts extérieurs de la France. C’est de ne pas susciter à tout propos des problèmes irritans, des conflits de partis et de croyances, qui laissent entrevoir une série d’expériences et d’agitations périlleuses. C’est de ne pas fixer capricieusement des échéances de crises nouvelles, en représentant sans cesse cette date prochaine du 5 janvier comme le point de départ de changemens inévitables, de brusques déplacemens d’influences, d’une transformation du ministère avec des programmes qui ne promettent rien ou qui laissent trop craindre. C’est de montrer enfin qu’avec les institutions nouvelles de la république la réalité rassurante est plus forte que les mauvaises apparences, un gouvernement sensé peut durer, le pays peut vivre tranquille, et la France peut tenir sa place de nation respectée et paisible au milieu des agitations de l’Europe.

La France a du moins cet avantage auquel elle doit attacher un assez grand prix pour ne pas s’exposer légèrement à le perdre : elle est en paix avec elle-même et avec tout le monde. Elle se repose dans une certaine sécurité intérieure et extérieure qu’aucun danger pressant ne semble menacer, tandis que d’autres pays qui n’ont pas eu ses malheurs, qui ont eu au contraire toutes les faveurs de la fortune, ne sont pas à l’abri des épreuves ou des préoccupations. Il est certain que pour le moment l’Europe traverse une phase assez sombre, assez ingrate. Les souverains sont tristes, les gouvernemens sont assaillis d’embarras, les parlemens ne sont pas en fête, les affaires générales du monde n’ont absolument rien de riant et de rassurant.

Qu’en sera-t-il définitivement des suites de la dernière guerre d’Orient, et qu’adviendra-t-il du traité de Berlin qui a couronné la guerre ? Il finira par recevoir son exécution, il n’en faut pas douter, ce traité conquis par la volonté, par l’influence de M. de Bismarck. La Russie finira par retirer son armée, après avoir arrangé une situation à sa convenance, après avoir réglé ses affaires avec la Turquie par une convention directe, supplémentaire ou complémentaire, que le traité de Berlin, à vrai dire, semblait rendre inutile, mais que le cabinet de Saint-Pétersbourg juge absolument nécessaire. L’empire ottoman, lui aussi, finira probablement par reprendre quelque équilibre dans la confusion où il est resté. Les gouvernemens finiront par se mettre d’accord sur les conditions pratiques de cette pacification laborieuse. Rien n’est cependant terminé encore, et jusqu’ici il y a plus de négociations, plus d’explications que de résultats bien sensibles et bien décisifs. Qu’adviendra-t-il d’un autre côté de cette guerre de l’Afghanistan qui a suivi de si près la guerre d’Orient et qui peut avoir ses contre-coups en Europe ? L’Angleterre viendra certainement à bout de l’émir de Caboul. Son armée est engagée, ses généraux, sans avoir peut-être encore tous les avantages qu’on leur prête, sont partout en marche : ils ont avec eux des forces suffisantes et derrière eux la puissance britannique, qui ne leur manquera pas. Le succès militaire ne parait pas douteux, et le succès politique du ministère qui a décidé la guerre est moins douteux encore, à en juger par les premières discussions qui viennent de s’engager dans le parlement ouvert il y a quelques jours. Malgré la fougue avec laquelle M. Gladstone va au combat, dépassant par sa vivacité les chefs officiels du parti libéral, le comte Granville dans la chambre des lords, le marquis Hartington dans la chambre des communes, malgré cette ardeur, lord Beaconsfield semble d’autant plus aisément maître du terrain qu’il a pour lui l’opinion. Lord Beaconsfield triomphe avec une confiance un peu superbe de ses adversaires. Il se croit en mesure d’aller jusqu’au bout : il compte sur les chefs de l’armée, et d’un autre côté rien n’indique des complications prochaines avec la Russie.

Ce ne sont, à vrai dire, ni les conséquences possibles de la guerre de l’Afghanistan, ni les difficultés de l’exécution du traité de Berlin, qui assombrissent pour le moment les régions officielles sur le continent. Le malaise qui se fait sentir partout est bien plutôt la suite de cette fureur de meurtre qui a failli atteindre successivement l’empereur Guillaume, le roi d’Espagne, le roi d’Italie, et qui paraît avoir menacé dans ces derniers jours la reine Victoria elle-même. C’est la préoccupation dominante. Évidemment il y a aujourd’hui en Europe une inquiétude plus ou moins avouée, une sorte d’ébranlement secret, un commencement de réaction ; il y a en un mot une disposition générale dont les expressions les plus significatives sont une démarche récente de quelques cabinets auprès de la Suisse pour obtenir des mesures répressives contre les journaux des réfugiés socialistes, et les deux discours prononcés il y a quelques jours à peine par l’empereur d’Allemagne et l’empereur de Russie.

Les deux souverains ont l’accent mélancolique. L’empereur Guillaume, à peine remis des blessures reçues il y a quelques mois de la main d’un meurtrier et rentrant récemment à Berlin pour reprendre la direction des affaires, a été accueilli sur son passage par les ovations populaires. Il portait encore le bras en écharpe, et sur son visage, dit-on, une teinte de tristesse se mêlait à la joie qu’il éprouvait de l’accueil cordial de la population. En recevant le bourgmestre et le conseil municipal il leur a adressé un discours où perce la vive et « douloureuse » impression des derniers attentats et de la situation morale de l’Allemagne. « La prévoyance humaine, a-t-il dit, est impuissante contre les évènemens comme ceux dont j’ai été victime… Il dépendra de la Providence que je passe sans trouble le peu de temps qui me reste à vivre… « Il a parlé en même temps avec une gravité pressante de la nécessité de remédier au mal, non-seulement par des mesures politiques ; mais par le développement de l’éducation religieuse, par une direction nouvelle donnée à la jeunesse. Qu’est-ce donc que la puissance et l’éclat des armes ? Depuis douze ans l’Allemagne a été saturée de succès et même d’argent conquis. Elle a été élevée au plus haut sommet de la fortune par un souverain et par un ministre qui, le fer à la main, l’ont placée au premier rang parmi les états de l’Europe. Voilà le revers de la médaille ! l’Allemagne, c’est le langage officiel, est aujourd’hui dévorée par le socialisme, enlacée par les propagandes révolutionnaires. Le gouvernement juge indispensable de se faire armer de lois nouvelles de répression qui lui donnent une sorte de dictature, et ces lois, il ne les laisse pas dormir. Il a récemment décrété à Berlin ce qu’on appelle le « petit état de siège, » il supprime les journaux dangereux, les sociétés suspectes, il a expulsé de Berlin nombre d’individus et même des députés du parlement. « L’initiative que nous avons prise, a dit l’empereur Guillaume, donnera l’impulsion aux autres états… »

Que dit de son côté l’empereur Alexandre ? Il est arrivé récemment de Livadia à Moscou, et dans une allocution adressée aux autorités dans le palais du Kremlin, il fait allusion « aux tristes événemens qui se sont produits à Saint-Pétersbourg, » il parle avec mélancolie du temps où il ne sera plus là ; il dit à ceux qui l’entourent : « J’espère que vous m’aiderez à faire sortir la jeunesse de la voie dangereuse où l’entraînent des hommes auxquels on ne peut accorder aucune confiance… » La Russie cependant, elle aussi, est comblée de gloire, elle a vaincu le Turc, elle vient d’avoir tous les succès militaires. Cela ne l’empêche pas d’avoir son socialisme qui chez elle s’appelle le nihilisme. Des procès multipliés révèlent le triste état moral du pays, et jusque sous les yeux de la police des journaux imprimés secrètement, distribués partout, attaquent de front, avec violence, le gouvernement et la société. Voilà d’étranges choses qui sembleraient dénoter en Russie comme en Allemagne un ébranlement inquiétant, et qui ne sont pas seulement un spectacle curieux, qui peuvent avoir une influence sur la direction des politiques, sur la marche, sur le jeu des affaires européennes. La Suisse en a déjà ressenti les effets par les communications diplomatiques qui lui sont venues de divers cabinets, de Saint-Pétersbourg comme de Berlin, au sujet des propagandes socialistes dont elle est le refuge, et la Suisse s’est prudemment empressée d’exécuter administrativement un journal de démagogie particulièrement signalé. Il resterait à se demander si c’est un simple incident ou si c’est le premier acte d’une réaction décidée.

Pendant ce temps, en Italie même, le dernier attentat commis à Naples contre le roi Humbert a laissé une impression qui n’est pas moins vive et a créé une situation qui ne fait que commencer. L’idée seule que la main d’un assassin pouvait faire disparaître le roi Humbert et la prévision des conséquences possibles d’un tel événement ont excité une émotion profonde et ont attiré l’attention de tous les esprits réfléchis sur l’état moral de l’Italie, sur l’activité des sectes révolutionnaires, sur la politique du ministère en présence de cette situation difficile. De là les discussions prolongées, animées, qui viennent de se dérouler dans le parlement de Rome sous l’impression du dernier attentat et qui ont abouti presque aussitôt à un commencement de crise.

Orateurs de toutes les opinions, M. Minghetti, M. Bonghi, M. Mari, M. Sella au nom de la droite, M. Crispi pour son propre compte ou pour une fraction de la gauche, le ministre de l’intérieur, M. Zanardelli, et le président du conseil lui-même qui représente aussi la gauche au pouvoir, ils se sont tous succédé dans ces longs débats. Ils y ont tous parlé avec gravité, quelques-uns avec inquiétude, de l’état de leur pays. Le président du conseil, M. Cairoli, qui n’inspire par lui-même que des sympathies, qui est couvert du prestige de sa récente blessure et de son dévoûment au roi, M. Cairoli n’était pas précisément en cause. Quand il a paru encore souffrant dans la chambre, il a été accueilli par une ovation unanime qui s’adressait surtout à l’homme, et s’il eût été seul, il eût sans doute désarmé les hostilités ; mais il n’a pu sauver par son intervention le cabinet dont il est le chef, qui a été en définitive vaincu au scrutin par une coalition accidentelle de la droite, des amis de M. Crispi et des amis de M. Nicotera. Que les considérations personnelles, que les antipathies contre le ministre de l’intérieur, M. Zanardelli, ou contre tel autre ministre, aient aidé à ce résultat, c’est bien clair. Ce n’est là cependant que le plus petit côté, et ce qui fait le caractère sérieux de ces récentes discussions comme du dernier scrutin, c’est qu’il y avait réellement en cause toute une politique accusée d’être insuffisante ou trop faible à l’égard des propagandes révolutionnaires. Que va faire maintenant le roi ? Écoutera-t-il ceux qui lui conseillent une dissolution ? cherchera-t-il à dégager du chaos de la chambre actuelle un nouveau ministère ? Le moment est grave. Il ne s’agit pas d’inaugurer une politique de réaction ; une politique sérieuse n’a pas besoin d’arborer un drapeau de réaction pour couvrir la monarchie, et c’est la monarchie qui a fait l’Italie, qui seule peut la faire vivre.


CH. DE MAZADE.