Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1881

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Chronique n° 1192
14 décembre 1881


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre.

S’il est vrai que les grandes choses aient avant tout besoin de temps pour se produire, pour se manifester dans leur caractère et dans leur ampleur, le ministère qui nous est né il y a un mois remplit tout au moins la première condition du programme : il prend son temps ! Les jours et les semaines passent, on attend à l’œuvre ce gouvernement nouveau, plein de promesses, destiné à tout donner à la fois, la stabilité aussi bien que le progrès, — ; et l’œuvre ne paraît pas. Le ministère en est encore à se reconnaître et à chercher sa voie. Il procède avec lenteur, avec précaution, sans se hâter de dévoiler ses conceptions et ses projets. Il a eu ses réceptions, il a fait des circulaires, il a distribué des emplois ; par le fait, il n’a point dépassé les préliminaires du début. C’est tout au plus s’il paraît établi et si les ministres de création nouvelle ont réussi à trouver un camp ou un gîte. Ils errent encore à la recherche d’un « immeuble de l’état, » d’un toit hospitalier sous lequel ils puissent s’abriter avec leurs services, et l’un d’eux aurait eu même, dit-on, l’étrange fantaisie de vouloir s’installer aux Invalides : c’était un peu tôt pour un pouvoir naissant ! Ce ministère du 14 novembre, devant lequel tout devait s’effacer, dont le chef était désigné depuis si longtemps, il semblait n’avoir qu’à paraître ; on le croyait tout préparé pour relever l’autorité du gouvernement, pour dominer du premier coup toutes les difficultés, pour en unir avec les confusions et les équivoques ; avant de le connaître, on ne doutait pas de sa popularité et de sa force, de son crédit dans le parlement. Voici cependant que, depuis son arrivée aux affaires, il semble n’être plus préparé pour rien. Il montre plus d’embarras que de décision, plus d’inexpérience que d’habileté. Il hésite sur tout, il perd un temps précieux, et, après avoir été tout d’abord une surprise par la manière dont il s’est trouvé composé, il surprend encore plus, depuis qu’il est né, par son inaction, par la manière dont il laisse flotter la direction des affaires dans le parlement et hors du parlement. Il a positivement étonné par une certaine indigence d’idées, par une apparence de fatigue et de stérilité dès le premier moment.

Assurément, on aurait compris qu’un gouvernement nouveau tînt à prendre quelques jours pour coordonner son action, qu’il évitât d’engager trop de questions à la fois, qu’il voulût commencer par liquider devant les chambres les affaires passablement embrouillées qu’il recevait du dernier ministère. C’était une tactique aussi prudente que légitime. Malheureusement, le chef du nouveau cabinet, M. Gambetta, n’a pas vu qu’il y avait pour lui un autre danger à éviter : le danger de ne rien faire, de laisser trop voir que ce temps qui passait était du temps perdu, de prolonger sans compensation et sans raison l’attente publique. C’était livrer les esprits à toutes les incertitudes dans le moment le plus décisif. Il en est résulté aussitôt une sorte d’hésitation dans l’opinion et dans le parlement lui-même. La majorité n’a point sans doute manqué au gouvernement dans les quelques votes qu’on a eu à demander aux chambres ; elle a paru froide et flottante, plus difficile à manier ou à fixer, comme si tout avait changé, comme si on avait déjà fait bien du chemin depuis un mois. En d’autres termes, avant d’être êlevé à la présidence du conseil, M. Gambetta était l’homme indispensable, universellement désigné. Le jour ou il est arrivé au pouvoir avec son ministère tel qu’il l’a fait, il a provoqué un premier mécompte qui n’a pas tardé à se manifester sous toutes les formes du doute et de l’ironie. Après quelques semaines de pouvoir, il n’est plus déjà qu’un chef de cabinet comme un autre, embarrassé au milieu des difficultés dont il a recueilli l’héritage, et des ennuis qu’il se crée à lui-même par son attitude, par quelques-uns de ses actes, par ses théories ou ses pratiques de gouvernement. Dès ce moment, on peut dire que la contestation a commencé pour lui ; elle le suit, elle a grandi dans la mesure où le crédit de M. le président du conseil a diminué depuis son arrivée aux affaires. C’est là justement le changement qui s’est accompli en quelques semaines au détriment dû ministère, qui est le résultat visible d’une certaine confusion trop prolongée et de quelques faussés manœuvres.

Déjà le Chef du cabinet a pu s’en apercevoir dans cette discussion qui s’est élevée à la chambré au sujet de la création de nouveaux ministères et qui a pris tout à coup un intérêt inattendu. Rien de plus curieux et de plus instructif que ce débat, dont le point de départ est fort simple, auquel les circonstances ont donné le caractère d’une sorte de duel politique et oratoire entre M. le président du conseil et un des hommes qui représentent avec le plus de fermeté les opinions modérées dans la chambre des députés, M. Ribot. Jusqu’à quel point le remaniement des grands services de l’état et la création de nouveaux ministères répondent-ils à une nécessité publique ? C’est là une question sur laquelle, à vrai dire, les avis peuvent se partager. On peut certainement dire que l’agriculture représente en France d’assez grands intérêts pour qu’il soit d’une bonne politique de lui donner un ministère spécial, d’autant plus que c’est là une institution qui a été réclamée bien des fois. On peut soutenir aussi que, dans un régime parlementaire, il est tout simple d’associer au gouvernement, soit comme ministres, soit comme sous-secrétaires d’état, un certain nombre de membres du parlement et qu’il peut, par conséquent, être utile de multiplier les portefeuilles, de diviser les services, selon le mot de M. Gambetta. Ce sont là des opinions qui peuvent être contestées, au nom même des intérêts qu’on prétend servir, — qui peuvent aussi être défendues par des raisons sérieuses. La question à été agitée plus d’une fois ; elle n’a malheureusement été tranchée le plus souvent que sous l’influence de considérations personnelles ou par des motifs de circonstances ; mais ce n’est pas là le principal objet du débat de l’autre jour. La discussion s’est élévée sur un point plus délicat, plus grave au fond qu’il n’en avait l’air. Utile ou inutile, opportune du inopportune, l’institution des nouveaux ministères crée dans tous les cas une charge de plus ; elle se traduit dans le budget par une dépense permanente : qui a le droit de créer une chargé fixe, d’introduire dans l’organisation publique une institution impliquant une dépense permanente ?

Oui, qui a ce droit ? La commission des finances qui avait été nommée pour examiner la proposition de crédits présentée par le gouvernement n’avait pas laissé d’être très partagée ; elle ne voulait nullement faire acte d’opposition ; elle n’entendait pas atteindre les nouveaux ministères récemment constitués, le gouvernement tout entier, par un refus de subsides, et, pour tout concilier, elle s’est bornée en proposant le vote des crédits, à émettre le vœu qu’à l’avenir le pouvoir législatif soit consulté sur toutes les créations de ce genre. Un vœu, un simple vœu, c’était bien peu de chose. C’était assez néanmoins pour soulever une question autrement sérieuse, la question même des limites entre les prérogatives du pouvoir exécutif et les droits du parlement. M. le président du conseil ne s’y est pas trompé ; il a bien senti que, si on ne voulait pas le frapper, on entendait pourtant, d’un autre côté, réserver expressément les franchises législatives, et que cette réserve même contenait une censure, un mécontentement, si mitigé qu’il fût, que cela voulait dire plus ou moins : « Nous ne contestons pas votre droit, mais nous blâmons l’usage que vous en avez fait… » M. le président du conseil s’est cru obligé d’engager vivement le combat pour chasser du rapport de la commission ce modeste vœu, dont il ne pouvait pas méconnaître la légitimité, qui l’importunait cependant. Un moment, il n’a pu s’empêcher de s’écrier avec impatience : « Je sais bien qu’on ne vote pas sur un vœu. Le vôtre ne se trouve ici que dans le rapport ; mais il y est ! » Il y était effectivement, et c’est précisément à cette occasion que M. Ribot, d’une parole sobre, pressante et décisive, s’est fait le champion du droit parlementaire. M. Gambetta l’avait provoqué assez directement, il a répondu à l’appel, et dans cette lutte, parfaitement courtoise d’ailleurs, il s’est élevé sans effort à une éloquence dont la simplicité a peut-être doublé l’effet. D’un coup, il a conquis l’assemblée.

Libéral et constitutionnel par ses opinions, rattaché par raison et avec une complète sincérité à la république, adversaire résolu des mesures violentes qui se sont succédé depuis quelques années sous une couleur républicaine, alliant à la netteté de l’esprit la fermeté du caractère, M. Ribot est aujourd’hui dans la chambre un des rares députés demeurés fidèles à une politique de modération éclairée. Plus heureux que M. Bardoux, que M. Lamy aux élections dernières, il est sorti victorieux d’une lutte où il a rencontré devant lui une sorte de radicalisme plus ou moins officiel. Il est revenu dans l’assemblée nouvelle pour être ce qu’il était avant les élections, un parlementaire, un modéré sans affectation et sans impatience, prêt à combattre les excès des partis, et convaincu que la raison, fut-elle par momens humiliée et isolée, finit toujours par avoir son heure. Sa position vis-à-vis du nouveau ministère, il l’a définie lui-même l’autre jour en déclarant qu’il n’avait aucune intention de susciter des difficultés au gouvernement, qu’il attendait ses actes, ses projets de réformes. Ce n’est donc point par un sentiment d’hostilité systématique contre le ministère ; principalement contre le président du conseil, qu’il s’est levé il y a quelques jours dans la chambre. Il n’a même pas refusé d’une manière absolue au gouvernement le droit strict de faire ce qu’il a fait dans les limites de la constitution tel le qu’elle existe ; mais il a vu à côté un autre droit incertain ou méconnu, celui du parlement, et c’est ce droit qu’il a soutenu avec autant d’éclat que de fermeté, en son propre nom aussi bien qu’au nom de la commission qu’il représentait. Il a montré le danger de laisser à des cabinets qui passent la faculté exorbitante de changer l’organisation des services publics, d’introduire par calcul de parti l’instabilité dans l’administration de l’état. Il a rappelé, que même dans les pays monarchiques comme la Prusse, comme l’Italie, la création de nouveaux ministères rentrait dans le domaine législatif, que ce droit était à plus forte raison écrit dans les constitutions républicaines qu’a eues la France.

Tout cela était exposé simplement, sans déclamations, avec une logique serrée. Vainement M. le président du conseil a essayé de se débattre sous cette pressante dialectique et de répliquer qu’après tout le parlement avait je dernier mot puisqu’il votait les subsides, puisqu’il avait toujours devant lui la responsabilité ministérielle. Ce n’était là qu’une réponse spécieuse à l’usage des gouvernemens qui se permettent tout. M. le président du conseil ne s’aperçoit pas qu’il placerait ainsi les assemblées dans l’alternative pénible de voter ce qu’elles n’approuveraient pas ou d’ouvrir une crise politique par un acte de défiance qui ne serait pas dans leur intention, et qu’en définitive, à ce compte, ce ne serait pas la peine de faire des lois, le gouvernement seul pourrait suffire, puisqu’il y aurait toujours, comme dernière ressource contre lui, la responsabilité ministérielle. — « Comment ! a pu dire avec autorité M. Ribot, dans ce pays vous ne pouvez pas créer une petite commune de trois cents âmes, vous ne pouvez pas créer un sous-préfet ni un magistrat sans la sanction législative, et vous pourriez de votre autorité couper, tailler dans l’administration publique, transporter les cultes d’un ministère à un autre, créer des ministères ! .. Non, sur toutes ces questions le parlement a le droit d’avoir une opinion. » Par un phénomène assez inattendu, dans ce duel, c’est M. Ribot qui a entraîné l’assemblée, tandis que M. Gambetta a été froidement écouté. M. le président du conseil a eu sans doute le vote dés crédits que personne ne contestait, l’avantage moral est resté à celui qui revendiquait le droit du parlement.

Ce qui a fait le succès de M. Ribot, c’est le talent sans doute, et ce qui a fait de ce succès une sorte d’événement politique, c’est que ces idées, ces revendications, cette défense des droits parlementaires répondaient visiblement à une certaine situation, à des sentimens inavoués. Évidemment ce langage allait droit à tous ceux qui, sans vouloir infliger un échec trop direct à M. le président du conseil, éprouvaient quelque satisfaction secrète à lui laisser sentir l’aiguillon, à lui faire expier les déceptions causées par son avènement au pouvoir. Il y avait dans cette scène singulière un peu d’attenté trompée, une susceptibilité parlementaire prompte à se réveiller et une vague intention d’inquiéter ou de stimuler le chef du cabinet. On ne s’en est peut-être pas rendu compte sur le moment : le discours de M. Ribot a une bien autre valeur, une bien autre signification. Ce n’est point un acte d’opposition banale contre une création de circonstance, contre des ministres, ou pour mieux dire, c’est plus qu’un acte d’opposition ordinaire ; c’est l’expression calme, ferme, mesurée d’une politique de légalité et de libéralisme misé en regard d’une politique de mesures discrétionnaires et d’autorité usurpatrice qui s’est trop souvent manifestée depuis quelques années, depuis que les républicains qui ne sont plus des modérés ont pris définitivement la direction des affaires du pays. Que nos chefs d’aujourd’hui ou d’hier se montrent jaloux de revendiquer, d’exercer les droits du pouvoir exécutif, qu’ils ne se laissent pas aller à cette faiblesse de croire que sous la république le gouvernement doit être désarmé et impuissant, rien de mieux. Ils s’aperçoivent maintenant que, sous tous les régimes, le gouvernement a ses conditions et ses nécessités, soit ; mais il est bien clair que, depuis quelques années, ils ont par trop procédé avec le zèle de nouveaux convertis, et, sous prétexte d’assurer à la république les avantages d’une autorité forte, ils font trop souvent ce qu’ont à peine osé faire les gouvernemens qui les ont précédés.

Certainement, il y a eu dans ces derniers temps, dans bien des genres, des actes que les gouvernemens du passé auraient hésité à se permettre, que la passion de parti seule a pu absoudre, et, s’il y a un exemple de la facilité avec laquelle on se laisse aller aux procédés discrétionnaires, c’est cette expédition de Tunisie, qui vient de comparaître encore une fois devant le sénat. Ce qu’il y a de plus étrange, à ne parler que du côté financier de l’expédition, c’est l’espèce de candeur avec laquelle on a accumulé les irrégularités sous toutes les formes et sous tous ces noms de crédits de provision, d’imputations provisoires. Il faut liquider aujourd’hui, rien de plus certain. Il n’en est pas moins positif, — les lumineuses et fortes discussions de M. le duc de Broglie, de M. Bocher, de M. Buffet l’ont montré, — qu’on s’est lestement passé du parlement tant qu’on l’a pu et qu’on a pris avec le budget les plus singulières libertés. Le nouveau ministre des financés s’est cru obligé, on ne sait pourquoi, d’accepter une certaine part de solidarité dans ce dangereux système d’imputations provisoires, de crédits de provision, — en ajoutant, il est vrai, qu’on ne recommencerait plus. C’était après tout un aveu des fautes du passé déguisé sous une promesse pour l’avenir. Là aussi sans doute les crédits ont dû être votés, l’argent a même été accordé sans difficulté ; mais évidemment là aussi l’avantage moral est resté à ceux qui ont défendu les droits du parlement. En réalité, au sénat comme à la chambre des députés, dans l’affaire des crédits tunisiens comme dans l’affaire des crédits ministériels, dans ces deux discussions d’où M. le président du conseil n’est pas sorti sans blessure, la question est la même. Il y a toujours deux politiques en présence, — la politique d’expédiens, d’abus discrétionnaires que le gouvernement a trop souvent suivie jusqu’ici, et la politique de libéralisme, de légalité parlementaire, M. le président du conseil, malgré les atteintes qu’il a reçues depuis un mois, peut encore sans doute faire un choix : la question est de savoir s’il est, assez prévoyant et s’il aura assez de volonté pour se dégager des influences qui un jour où l’autre le conduiraient à un échec définitif.

La France n’est point après tout aujourd’hui la seule nation qui ait ses embarras et ses confusions. Les affaires de l’Europe restent passablement obscures, et toutes les politiques en sont à résoudre de laborieux problèmes ou à chercher leur voie.

S’il y a de l’incertitude en Europe, elle tient sans doute en partie à ces problèmes intérieurs qui embarrassent les plus grands pays, qui réagissent souvent sur leurs relations, et elle tient aussi à une situation plus, générale où les bouleversemens internationaux, les révolutions diplomatiques ont accumulé les incohérences.. Les événemens qui se sont succédé depuis vingt ans ont créé ces conditions mal définies où toutes les combinaisons s’essaient tour à tour, où les alliances se nouent et se dénouent selon les circonstances, où il n’y a de clair et de saisissable qu’un désir assez général de paix tempéré par un sentiment vague d’instabilité dans tous les rapports. Un jour, on a vu se produire ce qu’où appelait l’alliance des trois empereurs du Nord ; puis cette alliance a disparu s elle a été à peu près dissoute par la dernière guerre d’Orient et elle a été remplacée par l’alliance plus restreinte des deux empereurs d’Allemagne et d’Autriche, un peu contre la Russie. Il n’y a que quelques mois, le nouveau tsar, Alexandre III, est allé à Dantzig visiter l’empereur Guillaume avec l’intention évidente de faire revivre l’ancienne alliance, et le nouveau ministre des affaires étrangères d’Autriche, le comte Kalnocki, s’emploie en ce moment, à ce qu’il paraît, à compléter ce rapprochement en préparant une entrevue de l’empereur François-Joseph avec Alexandre III. D’un autre côté, l’Italie, dans un moment de mauvaise humeur contre la France, veut à son tour entrer dans les grandes combinaisons. Le roi Humbert est allé avec apparat à Vienne ; il n’est pas allé jusqu’à Berlin, sous prétexte que c’était inutile, que ce qui était fait à Vienne serait ratifié à Berlin, et maintenant, dit-on, le roi Humbert recevrait prochainement la visite de l’empereur François-Joseph à Turin, La politesse sera rendue ; ce sera, si l’on veut, la suite de la démonstration.

Ce qui sortira en définitive de ce travail confus de négociations et d’entrevues impériales ou royales, on ne peut à coup sûr le dire, d’autant plus que les apparences sont souvent décevantes. L’Italie en fait peut-être aujourd’hui l’expérience, — sans attendre la visite de l’empereur François-Joseph à Turin. Évidemment les Italiens ont mis des intentions très profondes dans le voyage organisé pour leur souverain à Vienne, et ils s’en promettaient de grands résultats. La question est justement de savoir quels sont cep résultats, ce qui reste du voyage du roi Humbert, comment cette démarche du fils de Victor-Emmanuel a été appréciée dans les circonstances présentes à Vienne et à Berlin. On aura peut-être fait beaucoup de bruit pour rien. Les explications données déjà le mois dernier par le comte Andrassy et par M. de Kallay au nom de l’Autriche devant les délégations ne laissaient pas de réduire l’importance de l’événement, et les atténuations que la diplomatie impériale a prodiguées n’ont pas suffi pour déguiser la véritable pensée des hommes d’état austro-hongrois. La forme a été adoucie, l’idée est restée. Le chancelier d’Allemagne, à son tour, n’a pas tardé à décourager les espérances ou à refroidir quelque peu l’enthousiasme des Italiens. Ce n’est point sans doute que M. de Bismarck ait voulu être désagréable pour l’Italie ou qu’il ait fait quelque allusion directe et désobligeante au voyage de Vienne. Il a parlé sans se gêner, comme il le fait toujours. Dans ses luttes contre les libéraux-progressistes allemands, il a saisi l’occasion de caractériser leur politique, de leur déclarer qu’ils ressemblaient aux progressistes de tous les pays, que par leurs idées, en Allemagne comme partout, ils conduisaient à la république, et, appelant l’histoire à son aide, passant en revue l’Europe entière, il s’est exprimé librement surtout le monde. Il s’est montré peu respectueux, nous en convenons, pour la république française, qu’il a représentée à peu près comme un malheur ; il n’a pas beaucoup d’illusion sur la Belgique ; et, arrivant à la monarchie italienne, il a ajouté sans plus de façon : « Prenez l’Italie… la république hante beaucoup de cerveaux, et l’Italie est déjà plus avancée que le parti progressiste allemand… Le chemin que l’Italie a fait depuis vingt ans dans cette direction ne se dessine-t-il pas nettement aux yeux de tous ? En Italie, le centre de gravité n’a-t-il pas glissé de ministère en ministère plus à gauche, de telle façon qu’il ne peut plus guère s’avancer vers la gauche sans être sur le terrain républicain ? »

Voilà ce qu’il a dit l’autre jour, et c’est assez significatif. Sait-on ce que cela prouve ? C’est que les circonstances ont changé pour M. de Bismarck. Il y a eu des momens, il ne le cache pas, où, croyant avoir encore à défendre l’unité allemande contre les coalitions qui pouvaient la menacer, il était préoccupé avant tout de combinaisons extérieures. Il n’était pas difficile, il l’avoue, il aurait accepté ou provoqué toutes les alliances dans l’intérêt de l’œuvre à laquelle il subordonnait tout. Aujourd’hui, il est pleinement rassuré de ce côté, il croit n’avoir plus rien à craindre, surtout depuis qu’il a réussi à renouer une alliance intime avec l’Autriche. C’est là pour lui la garantie de la paix qu’il désire dans le fond, et il peut se donner tout entier à ce qu’il considère comme le complément de sa tâche, à l’œuvre intérieure. Il a la préoccupation passionnée de défendre l’empire contre les socialistes, contre les progressistes eux-mêmes qui ne sont pour lui que des républicains déguisés. Il ne cache pas qu’il préfère l’appui du centre catholique à l’appui des progressistes. Il fait la paix avec la curie romaine, ajoutant lestement qu’il l’a toujours voulue, que « la guerre n’est pas une institution. » Au besoin, il recevrait le pape en Allemagne, si le pape quittait Rome, comme il en a fait plus d’une fois la menace dans ces derniers temps. Le chancelier, en un mot, suit une politique qui n’est pas précisément de nature à le rapprocher de l’Italie, au moins pour le moment. Les Italiens, dans leur impatience, n’ont pas vu qu’ils choisissaient mal leur heure pour offrir une alliance dont on n’avait pas besoin, et le chancelier d’Allemagne, sans le leur dire positivement, les a traités avec une liberté un peu hautaine. Le fait est, dans tous les cas ; que le discours de M. de Bismarck, venant après les explications du comte Andrassy et de M. de Kallay, ramène à des proportions modestes le voyage de Vienne et qu’il peut passer pour une singulière façon de préparer le voyage du roi Humbert, surtout de ses ministres, à Berlin. Bien entendu, M. de Bismarck, lui aussi, n’a fait aucune difficulté d’atténuer, par des explications particulières, ce qu’il y avait de sévère ou de tranchant dans son langage sur l’Italie et de désavouer toute intention blessante ; mais enfin, ce qui est dit est dit.

En réalité, on ne peut s’y tromper, cette campagne diplomatique dans laquelle l’Italie s’est récemment engagée n’a que médiocrement réussi ; elle n’a pas tenu jusqu’ici tout ce qu’on s’en était promis à Rome, et par une coïncidence à remarquer, au moment même où M. de Bismarck s’exprimait avec tant de liberté dans son parlement, ce voyage à Vienne, qui n’a pas été suivi d’un voyage à Berlin, était dans la chambre italienne l’objet d’explications, plus intéressantes peut-être parce qu’elles ne disent pas que par ce qu’elles ont révélé. Affecter le silence sur les jugemens un peu « acerbes » de M. de Bismarck, sur « l’incident désagréable de Berlin, » ou ne le pouvait guère, et cela n’aurait servi à rien. Évidemment « l’incident désagréable » a pesé sur la discussion italienne ; et tout en répétant à l’envi qu’il ne fallait pas trop s’émouvoir de quelques paroles qui avaient trait principalement à la politique intérieure de l’Allemagne, on n’en a pas moins ressenti la blessure. Ce n’était pas visiblement la réponse qu’on1 attendait en échange de l’empressement qu’on avait témoigné pour entrer dans l’alliance austro-allemande. La déception a été vive : c’est sensible dans le discours de M. Minghetti, qui s’est montré chaud partisan du voyage du roi en Autriche, aussi bien que dans le discours du ministre des affaires étrangères, M. Maricini, qui a accompagné son souverain à Vienne. M. Minghetti a pu parler assez librement, parce qu’en fin de compte, sans admettre l’ingérence étrangère dans les affaires de son pays, il est peut-être de l’avis de M. de Bismarck sur les connivences à demi révolutionnaires de la politique italienne depuis quelques années. Le langage du ministre des affaires étrangères a été manifestement plus embarrassé, quoiqu’il n’ait pas manqué de noblesse et même d’habileté dans la manière de représenter les choses. Au fond, que reste-t-il de ces explications ? L’Italie, au moment de l’arrivée de M. Mancini au pouvoir, il y a quelque six mois, se serait trouvée dans des conditions assez difficiles ; elle aurait été l’objet de méfiances peu fondées mais réelles, tant à Berlin qu’à Vienne. En un mot, elle était suspecte ; peu écoutée et isolée. Elle n’a pas trop senti les inconvéniens de cette situation pendant quelque temps. Le jour où les affaires de Tunis ont éclaté, l’isolement lui a été insupportable, et presque aussitôt le voyage royal en Autriche a été négocié, puis décidé. Le roi a été à Vienne et s’il n’est pas allé à Berlin, ce n’est pas sa faute, c’est que le cabinet allemand a déclaré « qu’il considérait comme à lui adressés les actes de politesse de la cour d’Italie à l’égard de Vienne. » Qu’a-t-il produit en réalité ce voyage interrompu à mi-chemin ? Le ministre des affaires étrangères du roi Humbert, sans être très explicite, en a dit assez. Il y a eu beaucoup de cordialité, point d’alliance. L’Italie n’est allée à Vienne que pour je bien de la paix, et comme pour donner un gage de ses intentions, comme pour détourner d’avance toute pensée d’hostilité ou de protestation contre un autre pays, le gouvernement italien négociait en même temps un traité de commerce avec la France. A ceux qui le pressaient d’accentuer la signification du voyage de Vienne, M. Mancini a répondu avec autant de vivacité que de prévoyance : « Non, nous ne voulons pas de la politique qu’on nous suggère, parce que c’est la politique de la guerre, tandis que nous voulons la paix. »

Rien de mieux, Cette paix dont on parle, elle est assurément dans l’intérêt des deux pays. Le cabinet de Rome le sent avec raison ; mais alors pourquoi, au moment même où l’on invoque un traité de commerce comme un gage d’intentions amicales, affecter de déclarer que l’Italie seule, « au milieu de l’indifférence générale de l’Europe, » a refusé jusqu’ici de reconnaître la situation créée à Tunis par Je traité du Bardo ? Pourquoi choisir cette heure pour multiplier les armemens, comme s’il y avait quelque ennemi menaçant l’indépendance italienne ? Pourquoi se perdre dans ces contradictions et ces confusions ? Si c’est pour donner une satisfaction apparente à des passions encore surexcitées, c’est un jeu toujours périlleux. L’Italie ne s’aperçoit pas qu’au lieu de mettre un terme à l’isolement dont elle se plaint, elle finit par l’aggraver ; elle se crée cette situation indéfinissable où elle s’agite au milieu de cette « indifférence générale de l’Europe » dont elle parle. Tous les Italiens sensés, nous n’en doutons pas, souhaitent de reprendre le plus tôt possible avec notre pays des relations de cordiale amitié qui sont si naturelles, et la France le désire comme eux. Le meilleur moyen de renouer cette amitié traditionnelle, c’est d’en finir avec d’inexplicables ombrages, de ne point se mettre en campagne contre des dangers ou les mauvais vouloirs qui n’existent pas.

Les voyages et les entrevues des princes jouent toujours un grand rôle dans les affaires de l’Europe, on le sait bien. L’Italie est allée à Vienne. La Russie, de son côté, est allée cet automne à Dantzig. Maintenant, le nouveau ministre autrichien, le comte Kalnocki, réussira-t-il dans sa négociation pour préparer une rencontre tout amicale de l’empereur Alexandre III avec l’empereur François-Joseph ? Si cette entrevue nouvelle se réalise, elle n’aura certainement qu’une signification toute pacifique et elle ne peut pas avoir un autre caractère. La Russie, pour sa parti est peu en mesure de s’engager dans des entreprises extérieures, même dans des combinaisons diplomatiques à longue échéance ; elle est loin d’être délivrée de ses dangers intérieurs, des conspirations révolutionnaires qui semblent plus que jamais se réveiller. Un attentat nouveau vient d’attester l’implacable obstination des sectes. L’attentat a été dirigé, cette fois, contre un des chefs adjoints du ministère de l’intérieur, le général Tchéverin, qui a fort heureusement échappé au meurtrier. Le ministre de l’intérieur lui-même, le général Ignatief, aurait dit tout récemment, assure-t-on, que maintenant c’était son tour, qu’il avait été prévenu. Il n’est pas le seul haut fonctionnaire de l’empire qui ait reçu des menaces de mort, et l’empereur, tout le premier, ne laisse pas d’être exposé a ces cruelles tentatives. Le fait est que le fanatisme des révolutionnaires russes ne recule devant rien, ni devant l’assassinat, ni devant l’incendie. Les nihilistes ont déjà prouvé plus d’une fois par de tristes et sanglans exemples leur implacable activité ; ils paraissent recommencer leur sinistre campagne en répandant partout une sorte de terreur, et un procès politique qui vient d’être jugé à Saint-Pétersbourg prouve d’une manière saisissante les ravages de la propagande révolutionnaire, la puissance des conspirations. Comment faire face à cette situation si profondément troublée ? Y réussira-t-on en supprimant, comme on vient de le faire ; la publicité des débats pour certains procès politiques, en décrétant l’état de siège, en reconstituant un ministère de la police à la tête duquel on placerait le général Tchéverin, en remplaçant au ministère de l’intérieur le général Ignatief par le comte Schouvalof, comme on le dit de temps à autre ? Bien des expédiens, bien des palliatifs ont été déjà essayés : ils n’ont pas réussi, et il serait assurément difficile de savoir ce qui peut guérir ou même atténuer le mal profond et invétéré qui dévoré là Russie.


CH. DE MAZADE.