Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1881

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Chronique n° 1191
30 novembre 1881


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre.

Un ministère nous est né, et pour son entrée dans la vie, du premier coup, il a eu un genre de succès qui n’est peut-être pas le plus enviable pour un ministère sérieux : il a eu le succès d’une surprise ! Il a étonné la France autant que l’Europe, la diplomatie et la finance, ceux qui croient tout savoir et ceux qui ne savent rien, les amis et les ennemis. Le politique privilégié entre tous, qui s’est trouvé investi par les circonstances de la mission de former un cabinet, qui a eu tout pouvoir, toute liberté pour préparer sa combinaison, ce politique supérieur a réussi pour un instant à mettre tout le monde d’accord dans un même sentiment à l’égard du bel ouvrage échappé à ses profondes méditations.

Ah ! se sont hâtés de s’écrier quelques amis confondus et un peu abasourdis de l’aventure, il y a erreur, ce n’est pas là le ministère que M. Gambetta avait annoncé, qu’il avait promis ! — Il se peut, en effet, que M. Gambetta ait eu d’abord d’autres vues ou d’autres velléités ; il a paru un moment, si l’on veut, se proposer quelque autre combinaison, et sûrement si, avec la position que les événemens lui ont faite, il s’était étudié à réunir au pouvoir des hommes ayant une valeur, offrant des garanties, il aurait pu résoudre le problème de donner urne administration sérieuse et peut-être durable au pays. Il aurait moins surpris le monde, il aurait procédé en politique soucieux d’inspirer quelque confiance par la maturité de ses résolutions. Malheureusement, si M. Gambetta a eu ces idées, il ne les a pas gardées longtemps. Il a cru sans doute que des hommes ayant le sentiment de leur responsabilité pourraient aussi avoir leur opinion et le troubler dans son omnipotence. Il a jugé qu’on pouvait suppléer avantageusement à la qualité par ce qu’on appelle, d’un heureux euphémisme, « l’homogénéité, » et il s’est dit que le meilleur moyen d’avoir un cabinet homogène, c’était qu’il y eût un chef pensant pour tous ses collègues, commandant un bataillon de collaborateurs dociles, il a choisi tout simplement, sans compter, sans distinguer, dans son entourage, des hommes de bonne volonté et de soumission. Il a fait des ministres de camaraderie ou de fantaisie, il a même créé de nouveaux ministères pour satisfaire sa clientèle, sans se demander s’il avait le droit de décréter des dépenses permanentes et assez inutiles. Il a complété sa collection de ministres par une collection de sous-secrétaires d’état, — après quoi l’œuvre a été accomplie, la république a eu son gouvernement.

Soit ! on n’a pas le grand ministère, on aura peut-être un grand programme, on l’a cru un instant du moins. Malheureusement encore le programme n’a pas été plus brillant que la composition du ministère. La déclaration qui a été lue contient un certain nombre de banalités, d’assurances vagues que le gouvernement le plus insignifiant ne désavouerait pas, — la paix maintenue avec dignité, l’ordre garanti, le progrès mesuré, mais incessant, les réformes démocratiques, les dégrèvemens combinés de façon à alléger les charges sans compromettre les finances, etc. Cette banale déclaration, elle n’a l’air de prendre un peu plus de précision que sur deux points, sur la révision constitutionnelle imaginée pour corriger le sénat, et sur la « stricte » application du régime concordataire dans les rapports de l’état avec l’église. Encore est-il difficile de savoir ce qu’on entend par cette « stricte » application du régime concordataire et par cette réforme constitutionnelle « limitée, » qui doit remettre à l’un des pouvoirs essentiels du pays en harmonie plus complète avec la nature démocratique de notre société, » Le fait est que déclaration et cabinet ont été reçus avec une singulière froideur dans les deux chambres, au Palais-Bourbon aussi bien qu’au Luxembourg, l’un et l’autre ont été une déception autant qu’une surprise, et du grand programme comme du grand ministère, c’est provisoirement tout ce qui reste ! C’était bien la peine d’être depuis trois ans l’embarras de tous les ministères, de peser de tout son poids sur la politique, de se réserver ce rôle de prépotence et d’intervention, à l’heure décisive, de se faire précéder de tant de fanfares, pour en venir, — à quoi ? A la constitution d’un cabinet capable de faire regretter ou absoudre les cabinets qui l’ont précédé. Voilà une étrange manière de marcher « lentement, mais fermement » dans la voie du progrès !

C’est qu’en effet tout semble singulier dans cette aventure de l’avènement d’un ministère. Il faut bien s’entendre : si le cabinet qui vient de naître de la volonté de M. Gambetta a été reçu avec une froideur si peu déguisée, avec une surprise mêlée d’ironie, ce n’est nullement parce qu’il se compose d’hommes jeunes ou peu connus, D’abord ces nouveaux ministres ne sont pas tous si jeunes et si inconnus ; ils ont pour la plupart, ce nous semble, dépassé l’âge des illusions, et s’ils n’ont pas l’expérience nécessaire, ce n’est pas le temps qui leur a manqué pour mûrir. Qu’ils soient jeunes ou vieux, peu importe. Si le cabinet du 14 novembre a été un objet d’étonnement et si, pour son début, il a fait une si triste figure devant le public comme devant le parlement, c’est pour d’autres raisons. On aurait beau s’en défendre, l’impression universelle est que la pensée supérieure a manqué au moment décisif ; la confusion et la médiocrité sont restées dans l’œuvre, dans la politique comme dans le choix du personnel, et ce qu’il y a de plus grave peut-être, c’est que M. le président du conseil n’a pas paru se douter de ce qu’il faisait d’extraordinaire en composant son cabinet avec ce sans-façon d’omnipotent. Disons le mot : les derniers incidens ont montré une fois de plus, et d’une manière dangereusement significative, que M. Gambetta, avec sa fougue d’orateur et ses habiletés de tacticien, manque du don le plus essentiel pour un chef politique, de ce don qui s’appelle le discernement. Il peut trouver à l’occasion des mots d’ordre retentissans, il n’a sûrement pas l’esprit de conduite, le jugement et la mesure dans la direction des affaires. Il a le goût de l’influence et de la domination, il n’a certes pas l’art de choisir les hommes pour les fonctions, ou plutôt pour lui tous les hommes se ressemblent et sont bons à tout dès qu’ils sont ses amis. Il les place indifféremment dans un ministère ou dans une ambassade. Cela lui est égal. S’il réussit parfois dans ses choix, et cela peut bien lui arriver, c’est fort heureux : il aurait pu choisir autrement sans y attacher plus d’importance. M. Gambetta ne s’est pas dit assez que, puisqu’il avait le très grand honneur d’être appelé au gouvernement de la France, il devait au pays, il se devait à lui-même d’élever ses pensées à la hauteur de cette mission supérieure, de ne pas se donner l’air de réduire le gouvernement à une affaire de camaraderie ou de coterie. Il ne s’est pas dit qu’il y avait des traditions à respecter, des convenances à observer, que tout le monde, après tout, n’était pas propre à être ministre, que c’était même, si l’on veut, une condition de succès de mettre un certain tact dans la distribution des plus hauts emplois de l’état.

M. le président du conseil s’est sûrement exposé à plus d’une mésaventure ou à plus d’une difficulté, faute de ce discernement nécessaire et de la plus simple prévoyance. Avec un peu plus de réflexion ou un peu moins de facilité, il se serait peut-être dispensé de placer au ministère de la marine un homme qui s’est conduit certainement en brave officier dans la campagne du Mans, mais que sa qualité d’ancien capitaine de vaisseau devenu conseiller d’état ne désignait pas suffisamment à la direction supérieure de la flotte. Le ministre de la marine du choix de M. Gambetta n’y met pas de diplomatie, il entre dans son rôle en conquérant. Du premier coup, il rassemble les amiraux, les officiers-généraux, ses anciens chefs, pour leur signifier qu’ils lui doivent « l’obéissance. » Il leur dit tout simplement : « Ne vous dissimulez pas que vous avez besoin de gagner ma confiance ; je ne la donne jamais légèrement. Les paroles ne sauraient me suffire, il me faut des actes… » Voilà qui est parler ! Les vieux amiraux d’autrefois, les Duperré, les Rigault de Genouilly, les Bruat, l’amiral Jauréguiberry, qui n’a pas moins bien servi que M. le capitaine Gougeard, au Mans, tous ces hommes, qui ont été l’honneur de la flotte, auraient eu probablement un langage plus modeste, même avec des subordonnés. M. le ministre de la marine, pour un homme qui prétend que les monologues ne s’excusent que par la concision, parle décidément trop ; il fait trop de discours, trop d’ordres du jour. Il pense, il est vrai, être suffisamment à l’abri en invoquant le nom de celui qui l’a choisi, de « l’homme éminent dans lequel la France a mis depuis tant d’années ses plus chères espérances… » L’homme éminent n’en est déjà plus peut-être à trouver qu’il aurait mieux fait de laisser M. le capitaine Gougeard au conseil d’état, et, dans tous les cas, s’il n’a pas d’autre secours pour aller jusqu’au bout de la longue carrière que lui promet M. le ministre de la marine, il pourrait bien rester en chemin.

Le discernement a manqué à M. Gambetta dans le choix de son ministre de la marine ; il lui a manqué bien plus encore et d’une manière bien autrement grave, dans le choix du ministre de l’instruction publique, parce qu’ici il ne s’agit plus d’un service spécial, il s’agit de la politique même, tout au moins d’une partie essentielle de la politique du cabinet. Il n’y a pas bien longtemps encore que le nouveau chef de l’instruction publique, M. Paul Bert, avouait lui-même, dit-on, qu’il ne pouvait guère être ministre, qu’il était trop engagé par ses opinions sur les affaires religieuses, qu’il se sentait d’ailleurs trop peu maître de sa parole ou de ses passions, et qu’il ne ferait que compromettre M. Gambetta. Si M. Paul Bert pensait ainsi il y a quelques mois lorsqu’il pouvait se croire encore loin du pouvoir, il l’a oublié sans doute, ou il n’a pu résister à la tentation le jour où il a vu la porte du ministère s’ouvrir devant lui. M. Paul Bert est un savant éminent, et sa science n’a rien à faire ici. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’homme politique en lui est aussi peu philosophe, c’est-à-dire aussi peu tolérant que possible, qu’il a toutes les ardeurs et les fanatismes d’un sectaire scientifique avec la verve libre et hardie d’un Bourguignon. M. Paul Bert chargé de diriger, de manier, de pétrir l’enseignement national, de le soumettre à ses expériences, de pousser la politique de M. Jules Ferry à ses dernières limites, c’était déjà beaucoup ; c’était assurément assez pour donner à l’administration nouvelle un caractère particulier de gravité. Qu’est-ce donc lorsqu’aujourd’hui, sans aucune raison plausible, par une fantaisie étrange ou par une sorte de bravade, on rend au nouveau ministre de l’instruction publique la direction des cultes ? A l’intérieur, où ils avaient été placés depuis quelques années, ils restaient sous l’autorité du nouveau ministre, M. Waldeck-Rousseau, qui lui, est un des jeunes du cabinet et qui passe pour avoir de l’avenir, qui n’est point apparemment un « clérical, » mais qui dans tous les cas est moins engagé ; à l’instruction publique où ils sont maintenant ramenés, ils passent sous la direction d’un ennemi décidé, déclaré, et M, Paul Bert ne s’en cache pas ; il ne cherche nullement à dissimuler la portée de son audacieux radicalisme. Il a rempli ses harangues de ses sarcasmes et de ses négations des religions. Il ne fait pas mystère de ses sentimens sur les croyances religieuses, particulièrement sur la foi catholique, et il n’affecte pas quant à lui de distinguer entre le « cléricalisme » et le catholicisme : tout cela ne fait qu’un, c’est une « école d’imbécillité, d’antipatriotisme et d’immoralité ! » Dans ces Discours parlementaires qu’on recueille aujourd’hui, qui ne manquent certainement pas d’intérêt, il l’a dit tout haut : « Nous ne parlons pas la même langue, nous les fils de la révolution, et d’autre part les représentans, les champions et les défenseurs de l’église catholique. » Que M. Paul Bert, comme orateur parlementaire, comme savant, ait toutes les opinions qu’il voudra, il est libre ; mais le jour où il devient un représentant de l’état en matière de culte, n’est-on pas en droit de montrer ce qu’il y a dans cette situation de blessant pour l’église, à qui on donne un ministre ainsi disposé, et de peu digne pour le ministre lui-même qui, avec ces opinions déclarées, accepte la direction d’un grand service public toujours délicat ? Si on ne parle pas la même langue, convenez qu’il est difficile de s’entendre pour maintenir la paix des consciences, qui est pourtant aussi un intérêt national.

A la vérité, le nouveau ministre, en recevant récemment les fonctionnaires de la direction des cultes, a essayé d’expliquer comment il comprend son rôle. Il a dit que l’administrateur des cultes ne devait être ni religieux ni antireligieux, qu’il devait exécuter et faire respecter les lois. C’est vrai, si l’on veut ; seulement on ne tarde pas à s’apercevoir que, dans la pensée de M. Paul Bert, l’exécution des lois signifie tout simplement qu’on doit revenir le plus promptement possible à un programme qu’il a exposé il y a quelque temps, qu’il n’a pas sûrement abandonné. « Il faut, disait-il, enlever au clergé toute influence sur l’éducation publique ; il faut supprimer l’exemption du service militaire pour ses prêtres, rendre à l’état et aux communes les édifices qu’occupent indûment ses évêques et ses séminaires, enlever à ses ministres les préséances orgueilleuses dont ils se parent… Il faudra revenir à la stricte exécution du pacte contracté par le pape lui-même ; ne plus payer canonicats ni bourses de séminaires, ramener à l’état d’indemnités gracieuses les traitemens dits obligatoires des desservans, etc. » Le programme est complet et retrouve tout son à-propos.

Ainsi voilà un ministre des cultes qui est dans une étrange position ! Il ne tarit pas de sarcasmes sur l’église, sur ses chefs, sur le curé, qu’il signale à la haine de l’instituteur, et en même temps il est obligé d’être chaque jour en relations avec l’église, de proposer des évêques à l’institution du saint-père, de nommer des curés ou du moins de les « agréer. » Il doit apparemment veiller au recrutement du clergé et en même temps il propose de dépeupler les séminaires en soumettant au service militaire les jeunes gens qui se destinent au sacerdoce ! Il faudrait cependant sortir de ces confusions et avouer ce qu’on veut, ce qu’on poursuit réellement. Veut-on préparer la séparation de l’église et de l’état ? il y aurait plus de franchise à le dire, à accepter dès aujourd’hui les propositions qui ne manquent pas ; ce serait à discuter, et si ce système est singulièrement périlleux, il y aurait du moins dans la liberté des deux pouvoirs plus de dignité et pour l’état et pour l’église. Veut-on maintenir le concordat ? C’est encore une politique. La question seulement est toujours de savoir ce que signifie Cette « stricte application du régime concordataire, » qui a trouvé place dans la déclaration du gouvernement et que M. le ministre des cultes a reprise pour son compte. Si c’est l’application comme l’entend M. Paul Bert, il n’y a pas à s’y trompé, c’est une guerre de destruction sans dignité, par subterfuge et par passion de parti. Si c’est l’exécution simple et vraie du concordat que veut le gouvernement, en sauvegardant dans la mesure légitime les droits du pouvoir civil, soit ; mais alors la pire des politiques est de paraître vouloir et ne pas vouloir, de laisser tout redouter, de livrer l’exécution d’une loi de concorde, puisque le mot le dit, à un ennemi qui ne déguise pas ses haines, ses ardeurs agressives, même depuis qu’il est entré au pouvoir. M. le président du conseil ne s’est point aperçu qu’en confiant les cultes à M. Paul Bert, il inaugurait son ministère par un acte qui était ou une étourderie, une faiblesse, pour ne pas refuser une satisfaction orgueilleuse à un ami impatient, ou une espèce de défi, d’ostentation d’animosité. Il n’y a que le choix entre les deux explications, car pour de la prévoyance politique, il n’y en a sûrement pas.

Malheureusement M. Gambetta, dans la campagne où il est engagé, n’en est plus à compter les difficultés qu’il s’est déjà créées par ses fautes, par la légèreté de ses choix comme par ses projets, et s’il y avait un embarras qu’il pouvait éviter, c’était bien assurément cette réforme constitutionnelle dont il a fait le premier article de son programme. Il s’est jeté tête baissée, par impatience, par ressentiment, sur cette révision, à laquelle il ne songeait pas quelques jours avant de la proposer. Comment sortira-t-il de là maintenant ? On ne le sait pas encore, il ne le sait pas lui-même, et ce n’est pas vraisemblablement dans cette courte session près de finir qu’il présentera un projet au nom du gouvernement ; mais il peut voir déjà toutes les complications, tous les dangers de cette question si complètement imprévue, par la discussion qui s’est élevée dans la chambre des députés au sujet de l’extension possible ou des limites de la réforme constitutionnelle qui se prépare ; c’était, si l’on veut, une simple escarmouche avant la bataille ; l’escarmouche n’est pas moins significative. M. le président du conseil, combattant l’urgence sur une proposition de révision, s’est empressé de limiter d’avance cette révision, que M. Clemenceau voulait au contraire étendre indéfiniment, en réservant dans tous les cas le droit souverain de l’assemblée nationale qui sera réunie. Le chef du cabinet a cherché des armes ou des raisons dans les précédens, dans les traditions constitutionnelles, dans les considérations d’ordre public et de prévoyance ; il a montré le danger qu’il y aurait à mettre en doute l’existence même du sénat, à « ouvrir la porte à toutes les aventures, en ne fixant pas d’avance des points précis. » Rien de mieux ! M. le président du conseil est un homme à l’occasion plein de prudence ; mais qui donc a ouvert la porte et qui a engagé le débat ? Qui a donné avec une certaine autorité le premier signal d’une atteinte à cette constitution dont M. Gambetta se plaît à vanter la solidité au moment même où il l’ébranlé ? Lorsqu’enfin les deux chambres, par des délibérations séparées, auront voté la révision qu’on va leur proposer et auront fixé les « points précis » dont parle M. le président du conseil, lorsque le congrès sera réuni, qui a le droit d’enfermer une assemblée souveraine dans un ordre du jour inflexible, de lui dire qu’elle n’ira pas au-delà de la limite qu’on aura tracée ? M. le président du conseil prétend que l’assemblée ne peut pas et ne doit pas dépasser la limite ; M. Clemenceau soutient qu’elle le peut et qu’elle le doit, que rien ne peut l’en empêcher. Entre M. Gambetta et M. Clemenceau qui prononcera ? C’est l’inconnu. D’ailleurs, il faut voir les choses dans leur vérité : les réformes constitutionnelles que le gouvernement lui-même semble vouloir proposer, qu’il veut bien appeler partielles, sont assez graves et assez complexes pour conduire à tout. Elles touchent le sénat dans son origine par le mode d’élection, dans une partie de sa constitution par la menace suspendue sur les inamovibles, dans son indépendance et dans ses droits par la diminution projetée de ses attributions. Avec cela on peut aller loin, et les limites sont assez vaines. La carrière est ouverte.

Un esprit habile et libéral, M. Edmond Scherer, qui est lui-même sénateur et sénateur républicain, vient d’écrire sur cette Révision de la constitution des pages aussi vives que sensées, où il montre tout ce qu’il y a d’artificiel et de périlleux dans cette question soulevée sans raison, exploitée par les partis, aggravée par l’intervention, par la complicité du gouvernement. A quels signes a-t-on pu reconnaître qu’elle ait un instant préoccupé et passionné l’opinion ? Où a-t-on vu l’apparence d’un mouvement spontané, à demi sérieux, du pays autour de cette question ? Elle est née d’un artifice de parti, cela n’est pas douteux ; elle est passée par les comités, elle a été relevée par un homme puissant dans l’embarras., qui y a trouvé un expédient électoral : c’est toute l’histoire, et ce qu’on dit pour expliquer, pour justifier la révision est précisément ce qui la rend plus suspecte. Quelle est en effet la grande, l’unique raison de cette révision ? C’est que le sénat s’est permis quelques votes indépendans. Il a voté contre le scrutin de liste, il a introduit quelques atténuations dans la loi sur l’enseignement laïque. C’est le grand crime ! Mais alors, si le sénat n’a pas le droit de voter dans sa liberté sans être menacé, pourquoi deux chambres ? Les radicaux sont plus sincères ou plus logiques lorsqu’ils disent : Si le sénat n’accepte pas tout ce que fait l’autre chambre, il est un obstacle : s’il se borne à approuver, à enregistrer, il est inutile. Au fond, dans cette importune affaire de la révision, il y a une question plus grave : c’est toujours la lutte entre les deux républiques, — la république libérale, tolérante, stable, et la république courant à l’anarchie par imprévoyance, par l’esprit de mobilité, par le fanatisme de l’absolu. M. Edmond Scherer se sert d’autres termes : « Il s’agit de savoir si la république de 1875 restera habitable ou deviendra une bousingotière. » Le mot est dur, il n’est pas moins vrai, et c’est ainsi que, par l’inconséquence de ses choix, comme par ses complaisances pour les agitation, le nouveau président du conseil se crée une situation difficile, qui n’a certes pas dans tous les cas la grandeur dont il se flattait.

Après cela, nous n’en disconvenons pas, M. Gambetta est un politique de ressource qui, au besoin, peut se contredire avec avantage, et, en même temps qu’il se laisse aller à bien des choix singuliers, il place au ministère de la guerre un homme d’énergie, M. le général Campenon, qui paraît ne pas craindre la responsabilité. Du premier coup, le nouveau ministre de la guerre a ramené à l’état-major-général un des officiers les plus distingués de l’armée, M. de Miribel ; il vient de reconstituer le conseil supérieur de la guerre et dans ce conseil il n’a point hésité à placer des hommes comme M. le maréchal Canrobert, M. le général Chanzy, avec le général Gresley, le général de Galliffet et le général de Miribel lui-même. Ces premiers actes, quelques autres encore, sont certainement le signe d’un esprit ferme et indiqueraient l’intention de revenir à de meilleures traditions militaires, de réparer le mal causé par l’administration de M. le général Farre. Tout cela serait au mieux ; mais, qu’on ne s’y trompe pas, tout ce qu’on tentera pour remettre de l’ordre dans l’armée, pour raffermir notre état militaire, est nécessairement subordonné à la politique, et M. Gambetta n’aurait rien fait si, en laissant quelque liberté à nos généraux, il prétend d’un autre côté se livrer à toutes ses fantaisies. C’est à M. le président du conseil de se dégager, s’il le peut, de ces contradictions qui ne lui ont pas porté bonheur, qui lui ont attiré les démissions de notre ambassadeur à Berlin, M. de Saint-Vallier, de notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M. le général Chanzy. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il ne réussira qu’à ce prix à effacer devant la France et devant l’Europe la mauvaise impression d’une médiocre et dangereuse entrée en scène.

La restauration espagnole date déjà de près de sept ans, et si, à l’origine, elle s’est accomplie sans effort, sans résistance, par une sorte de retour spontané de l’opinion, elle n’a pas moins eu depuis ses épreuves sérieuses. Elle a eu le soulèvement carliste à dompter dans ses provinces du nord, l’insurrection de Cuba à vaincre, l’ordre constitutionnel à réorganiser tout entier, à dégager de la confusion où une crise révolutionnaire de quelques années laissait la Péninsule. Elle a heureusement trouvé dans le jeune roi qui reprenait la couronne sous le nom d’Alphonse XII un prince d’esprit fin, d’une raison prématurée, et dans l’homme qui a été le premier ministre de la royauté renaissante, dans M. Canovas del Castillo, un politique supérieur qui à conduit ses affaires avec autant de résolution que de dextérité. C’est en définitive M. Canovas del Castillo, on ne peut pas lui enlever cet honneur, qui a réussi à pacifier la Péninsule, à rétablir une situation régulière, sans tomber dans la réaction, en restant dans les limites d’un régime constitutionnel et parlementaire. Ce qu’il a voulu reconstituer, ce qu’il a rétabli avec l’appui du prince et le concours des cortès, c’est une monarchie à la fois traditionnelle, nationale par son origine, et libérale par les garanties qu’elle consacre. L’œuvre a été accomplie avec succès, elle est maintenant hors de contestation. Une difficulté restait encore dans un pays où tous ces essais qui se sont succédé pendant quelques années, — la constitution démocratique de 1869, la monarchie élue et étrangère, la république elle-même, — laissaient des partis ou des débris de partis survivant aux événemens qui les avaient produits, gardant encore les souvenirs ou les engagemens d’un récent passé. Il s’agissait, pour la royauté nouvelle, représentée par un jeune souverain, d’achever de réduire à l’impuissance ces vieux restes des partis hostiles en prouvant qu’elle pouvait se prêter à toutes les combinaisons des partis réguliers, qu’elle n’excluait ni les hommes des précédens régimes, ni les idées libérales qu’ils peuvent aspirer à réaliser dans les limites de l’ordre constitutionnel. C’est en somme la très intéressante expérience qui se poursuit depuis quelque temps au-delà des Pyrénées.

Lorsqu’est survenue, au mois de février dernier, la crise qui a déterminé la retraite de M. Canovas del Castillo après six années presque ininterrompues de ministère et a élevé à la présidence du conseil le chef de l’opposition, M. Mateo Sagasta, ce changement n’avait point en réalité d’autre signification ; il représentait une sorte de détente entre les partis, dans la vie constitutionnelle de l’Espagne. On reprochait, avec exagération sans doute, à M. Canovas del Castillo de trop s’obstiner au pouvoir, d’absorber pour ainsi dire la monarchie en paraissant la dominer ; on lui reprochait d’interpréter avec des idées trop exclusives la constitution de 1876, qui est la loi politique de l’Espagne, d’être un gouvernement de combat et de ramener ainsi par degrés le pays à une de ces situations sans issue où les partis exaspérés se laissent aller aux tentations violentes. Le nouveau ministère s’est formé avec l’ambition de représenter une politique plus libérale, de réconcilier autant que possible les partis hostiles, sans cesser d’être très monarchique, de rester fidèle à la constitution de 1876. Par sa composition même, il était comme l’expression vivante de cette idée de fusion toute constitutionnelle, puisqu’il réunissait à côté de M. Sagasta, qui a été ministre sous le roi Amédée, sous la régence du général Serrano, des conservateurs comme le général Martinez Campos, qui a été un des promoteurs de la restauration, qui ne s’est séparé de M. Canovas del Castillo que sur les affaires de Cuba. Assurément, ce ministère, qui a déjà près d’un an d’existence, n’a point échappé à son tour au reproche d’arbitraire qu’ont essuyé plus d’une fois ses prédécesseurs. Il a été accusé, lui aussi, d’avoir abusé de tous les moyens de gouvernement dans les élections dernières, qui lui ont donné une majorité, qui ont paru ratifier ses idées. Il a même fait une chose plus grave : il s’est attribué sans façon une espèce de dictature en continuant depuis le mois de juillet à percevoir les impôts, à disposer des forces de terre et de mer sans autorisation législative, sans avoir un budget légalement voté. Au fond pourtant, on peut dire qu’il n’a point échoué dans ce qu’il considère comme la partie essentielle de sa politique. Par la liberté qu’il a laissée à toutes les opinions, par ses concessions, par des complaisances, si l’on veut, il a réussi jusqu’à un certain point à amortir les hostilités violentes, à créer des conditions assez nouvelles et surtout à jeter la désorganisation dans les partis extrêmes, pour le moment assez déconcertés. Cette désorganisation croissante, elle est depuis quelques mois un fait sensible dans la situation de l’Espagne. Elle s’était manifestée dans les élections dernières. Elle vient d’être mise plus vivement encore en lumière dans la récente discussion de l’adresse à laquelle se sont livrées les cortès, dans un débat parlementaire aussi brillant qu’instructif, auquel ont pris part tout ce que l’Espagne compte d’orateurs éloquens et de chefs de partis, M. Sagasta, M. Canovas del Castillo, M. Pidal, M. Castelar, M. Martos, M. Moret. On a agité toutes ces questions, depuis celle des rapports de l’Espagne avec la France au sujet des événemens d’Oran jusqu’à celle des rapports avec l’Italie au sujet des troubles de Rome le jour de la translation des cendres de Pie IX au mois de juillet, et en définitive le point essentiel, intéressant, est l’état des partis extrêmes, plus ou moins désorganisés en face de la politique ministérielle.

Le fait est que cet état est singulier, qu’il y a de plus en plus au-delà des Pyrénées une confusion et un déplacement des opinions révolutionnaires. Cette confusion commençait à être visible lorsque les chefs du radicalisme espagnol se réunissaient cet automne à Biarritz pour se concerter sur un programme, sur le système de conduite à suivre dans les élections. On n’avait pas réussi à s’entendre, et, tandis que M. Ruiz Zorrilla, M. Salmeron, restaient plus que jamais irréconciliables, tandis que M. Pi y Margall, allant plus loin que M. Ruiz Zorrilla, poursuivait son rêve de république fédérale, d’autres républicains, M. Martos, M. Montero Rios, rentraient à Madrid pour former un nouveau groupe, pour se présenter aux élections. M. Marfos, l’autre jour, dans le congrès, s’est expliqué en homme qui, sans abandonner ses opinions révolutionnaires, ne serait pas loin de se prêter aux circonstances, de se créer une façon d’opportunisme. M. Castelar, par son éloquence comme par ses idées de démocratie conservatrice, reste toujours à part. Il a déployé toutes les richesses de sa parole pour concilier ses vieilles opinions républicaines et sa bonne intention de ne créer aucun embarras au gouvernement nouveau. C’est l’homme des luttes légales, des propagandes de l’esprit, et il ne déguise pas ses antipathies contre les agitateurs stériles. Ce n’est pas tout : une autre fraction démocratique, qui a mis jusqu’ici son idéal dans la constitution de 1869 et qui compte dans les chambres des représentans distingués, M. Moret y Prendergast, l’amiral Berenger, le marquis de Sardoal, cette fraction tend ouvertement aujourd’hui à se rapprocher du gouvernement. L’alliance a été presque scellée en plein parlement. La politique de ce groupe, dont M. Moret est le plus habile orateur, consisterait en définitive à mettre un peu plus de démocratie dans la monarchie telle qu’elle est, même avec la constitution de 1876. Avant M. Moret, le général Serrano et ses amis, plus ou moins engagés dans les dernières révolutions, avaient fait avec éclat acte d’adhésion à la royauté nouvelle, et le général Serrano personnellement s’était exprimé de façon à ne point laisser de doute sur ses sentimens de loyauté. De sorte que, tout compte fait, dans ce mouvement encore assez confus, le noyau des révolutionnaires irréconciliables semble notablement diminué. Il y a des nuances d’opinion, des manières différentes de comprendre la monarchie constitutionnelle, des dissidences entre conservateurs et libéraux, souvent compliquées peut-être de rivalités personnelles : les hostilités radicales tendent à désarmer. C’est comme un élargissement du cadre constitutionnel, où le souverain reste l’arbitre entre des opinions se disputant la direction des affaires sans mettre en doute la royauté elle-même. Il est certain que le cabinet Sagasta-Martinez Campos, par sa politique, n’est point étranger à cette situation nouvelle, et il a pour lui jusqu’ici l’appui d’une majorité assez nombreuse qui s’est déclarée en sa faveur dans les récentes discussions de l’adresse.

Est-ce à dire qu’il n’y ait pas quelque ombre à ce tableau et que le ministère espagnol soit à l’abri de tout danger ? Évidemment, il a besoin de beaucoup d’habileté et de décision dans la voie où il s’est engagé. Les opinions monarchiques du président du conseil de Madrid ne sont point douteuses, et M. Sagasta les a professées de nouveau avec autant de netteté que de force dans les derniers débats du congrès. Il a fermement défendu la constitution de 1876, sans déguiser néanmoins l’orgueilleux plaisir qu’il ressentait à trouver des appuis, ne fût-ce que des appuis éventuels, jusque dans les camps libéraux les plus avancés, Il resterait à savoir s’il n’y a pas en tout cela quelque équivoque, si le président du conseil serait en mesure de faire toutes les concessions qu’on lui demandera en échange de ces appuis, et c’est ici que M. Canovas del Castillo reprend l’avantage en montrant que c’est tout simplement la monarchie qui paie les frais des alliances recherchées par le gouvernement. La situation ne laisse pas d’être délicate. Il est bien clair que si M. Sagasta fait un pas de plus vers ses nouveaux amis de la démocratie, la première conséquence est la dislocation d’un cabinet fondé jusqu’ici sur l’alliance du président du conseil et de l’opinion représentée au pouvoir par le général Martinez Campos, M. Alonso Martinez, le marquis de la Vega y Armijo ; mais alors, ceux-ci en se retirant rentrent dans l’opposition et sont nécessairement ramenés un jour ou l’autre parleurs affinités conservatrices vers les amis de M. Canovas del Castillo. La lutte se ravive dans des conditions nouvelles. M. Sagasta hésitera vraisemblablement avant d’aller plus loin vers les camps démocratiques et de rompre une alliance qui avait fait la force de son cabinet, qui l’a aidé à suivre la politique qu’il a pratiquée jusqu’ici ; il hésitera d’autant plus selon toute apparence que, jusqu’à présent, dans la situation où il est, il a une majorité dans les cortès, et que pour tenter d’autres aventures, il risquerait de n’être suivi ni par la masse entière de cette majorité, ni peut-être par le roi lui-même.


Ch. de Mazade.