Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1891

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 1432
14 décembre 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre.

À mesure qu’on s’avance d’un pas rapide vers la fin de l’année, nos affaires de France ne semblent pas du tout se dégager et s’alléger. On dirait, au contraire, que tout se réunit pour surcharger et encombrer les derniers jours, que les problèmes les plus délicats, les discussions les plus épineuses se pressent et se concentrent dans le peu de temps qui reste avant d’arriver à une année nouvelle. Ces discussions, qui se multiplient et se prolongent dans nos assemblées, sont certes d’ailleurs de celles où les plus graves intérêts du pays sont en jeu. Par le régime douanier qui occupe encore le sénat, par le budget qui embrasse l’immensité des services publics, elles touchent à tout, à l’avenir de nos industries, à nos finances, à l’organisation et à la force de notre marine, à la politique coloniale, — sans compter les interpellations qui, à leur tour, touchent à la direction de nos affaires morales. Parler de tout à tout propos, c’est fort bien. Seulement, on a trop attendu. On fait trop de discours qui ne sont pas toujours nouveaux ; on se laisse trop aller à tout agiter, à tout recommencer sans cesse, et après s’être attardé dans des débats qui peuvent être brillans, instructifs, mais qui sont aussi démesurés, dénués de sanction pratique, on s’expose à ne rien finir ou à tout brusquer au dernier moment. Si ce n’est pas du temps perdu, c’est du moins un travail parlementaire assez mal organisé, décousu, qui met plus de trouble et d’obscurité que de lumière dans la politique du pays.

Le fait est qu’en quelques jours les discussions de toute sorte se sont multipliées, que dans ces discussions toutes les affaires de la France ont été passées en revue, et s’il faut tout dire, cette courte session d’hiver aura démontré une fois de plus le danger des incertitudes de direction et des entraînemens de parole. Elle aura prouvé que, si le régime parlementaire est la plus libérale des garanties, il peut servir aussi à troubler toutes les situations, à fausser les ressorts du gouvernement, à compromettre les intérêts les plus sérieux par les déclamations, les excitations ou les indiscrétions.

Sans aller plus loin, pas plus tard que la semaine dernière, on a passé cinq ou six jours à discuter sur notre marine, sur la nécessité d’une réforme complète de nos institutions maritimes. Les discours se sont succédé. On a fait le procès de tout : de l’administration, des conseils supérieurs de la marine, de la constitution de notre flotte, de nos ingénieurs. Rien n’a été oublié. Un homme d’esprit, ancien ministre tout comme un autre, M. Edouard Lockroy, qui est passé général il y a quelque temps en écrivant sur M. de Moltke, et qui a tenu à passer amiral par un récent discours, s’est chargé d’instruire ce grand procès de la marine française. Oh ! il a tout vu, il sait tout. Il se fait un devoir de tout éplucher, de démontrer que nos constructions navales sont insuffisantes ou mal conçues, que nos navires sont « hors d’état de résister à l’ennemi, » à peine capables de tenir la mer, que nos défenses fixes n’existent pas, que tout le mal vient d’une administration vieillie. Et M. Clemenceau qui est, lui aussi, un grand marin quand il n’est pas occupé à guerroyer contre le cléricalisme, M. Clemenceau est intervenu à son tour pour prouver qu’il n’y avait pas sur nos vaisseaux un canon à tir rapide parce qu’on ne veut pas recourir à l’industrie privée. Bref, il n’y a rien chez nous quand les autres ont tout, quand les républiques de l’Amérique du Sud elles-mêmes ont un outillage perfectionné, et au prochain conflit il ne resterait plus à nos marins, à leurs chefs, d’autre ressource que de se faire couler héroïquement devant l’ennemi ! C’est peut-être beaucoup dire, on en conviendra. Qu’il y ait encore des traditions ou des méthodes un peu surannées dans notre administration, que le renouvellement de nos forces navales, ralenti après 1870, n’ait pas été poursuivi avec la même activité que la réorganisation de notre armée de terre et qu’il reste toujours à faire pour notre flotte, cela se peut ; que, de temps à autre, il s’élève quelque voix pour donner un avertissement, pour réveiller la vigilance et le zèle de ceux qui ont la responsabilité de notre marine, soit encore, rien de mieux. Au-delà, c’est une exagération évidente de se livrer à ces peintures, à ces prétendues révélations d’un pessimisme découragé et décourageant. L’inconvénient de ces démonstrations est de ne pouvoir être réfutées que par des divulgations qui ne sont pas sans danger pour la défense nationale, devant lesquelles la chambre elle-même a reculé, de signaler à l’étranger des faiblesses après tout toujours réparables, et de laisser l’opinion sous cette impression douloureuse que notre marine ne serait pas en état de faire son devoir. On n’en est pas là, heureusement, et ce n’était pas la peine d’accompagner le budget d’un si noir commentaire.

C’est toujours la même chose. On veut et on ne veut pas. On désire avoir une marine puissante digne de la France, plus que jamais nécessaire pour notre défense nationale ; seulement, à l’heure décisive, on se borne à une critique amère de tout ce qui existe, au lieu d’aller droit à la question, de proposer au parlement le vote de nouveaux crédits, pour suffire à l’accroissement de nos forces navales, à cet armement perfectionné qu’on rêve. On veut n’être pas devancé ou dépassé dans ce mouvement d’extension coloniale, auquel cèdent les plus grandes puissances du monde, qui est un des plus curieux phénomènes de ces derniers temps ; on tient à avoir sa place sur les mers, dans l’extrême Orient, à Madagascar, dans ces régions inexplorées de l’Afrique où se présentent tous les drapeaux ; maison se réserve de tout contester, de décliner les conséquences et les charges d’entreprises, qui ne sont certainement pas toujours sans péril. Au fond, c’est tout le secret de cette ample et intéressante discussion qui s’est engagée il y a quelques jours avant le débat sur la marine, entre le rapporteur du budget, M. Delcassé, M. Camille Pelletan, l’adversaire passionné des extensions lointaines, le sous-secrétaire d’État des colonies, M. Etienne, M. de Montfort. Elle n’a qu’un malheur, cette vive et éloquente discussion, c’est de recommencer sans cesse les mêmes controverses. Évidemment, si on était encore maintenant à prendre un parti, on pourrait hésiter, on aurait plus d’un doute, au moins sur certains points de cette politique coloniale, objet de disputes toujours renaissantes. Le Tonkin a été et est visiblement resté une conquête peu populaire, d’autant plus que dans ces contrées qu’on dit toujours pacifiées et qui ne le sont jamais, on entrevoit bien des difficultés d’organisation intérieure, bien des complications possibles. En revanche, il n’est pas un esprit clairvoyant qui n’ait immédiatement compris que c’était pour la France une nécessité de prendre position à Tunis, de garder et d’étendre d’un autre côté sa sphère d’influence vers le sud, pour la sûreté et la préservation de son empire africain sur la Méditerranée. En définitive, aujourd’hui il n’y a plus à délibérer, tout cela est fait. On est au Tonkin, on est à Tunis, on est aussi au Soudan, sur le Niger, en plein inconnu.

Eh bien, soit ! ce qui est acquis, on ne peut plus l’abandonner. Personne ne proposerait de retirer le drapeau, même du Tonkin où tant de sang généreux a déjà coulé. Malheureusement, c’est ici que commence un malentendu qui peut avoir de singulières conséquences. On admet le fait accompli puisque c’est fait ; mais en même temps on ne se défend pas de créer au gouvernement le plus de difficultés possible, de lui mesurer la liberté et l’espace, de lui refuser ou de lui marchander les ressources et les moyens d’action, Qu’arrive-t-il alors ? On ruse. Le gouvernement s’accoutume à dissimuler, à reprendre sous la forme de crédits supplémentaires ce qu’il n’ose demander sous la forme de crédits réguliers ; il déguise sous le nom d’explorations de véritables opérations de guerre avec les rois nègres du Niger : « Il y a donc encore une expédition ! » s’écriait l’autre jour M. Camille Pelletan d’un air surpris et ironique. Eh ! oui, il y a une expédition au Soudan, il y a toujours des expéditions, parce que dans ces contrées on ne se défend et on ne règne que par la force. Le résultat est cet état équivoque que la dernière discussion a rendu plus saisissable, où le gouvernement se trouve pris dans des opérations qu’il n’avoue pas, qu’il n’a pas été autorisé à entreprendre, et dont on lui demande compte. Le mieux serait certainement de rentrer dans la vérité, de s’avouer que la politique coloniale a des fatalités et qu’elle coûte cher, de savoir aussi se tracer des limites. C’est, après tout, la moralité de ces derniers débats.

Et, maintenant, comme pour donner une physionomie plus tumultueuse à cette fin de session, comme pour compliquer une situation qui naguère encore était assez simple, est survenue cette double interpellation qui vient pour ainsi dire de faire explosion au Palais-Bourbon comme au Luxembourg, au sujet des affaires religieuses. Tout en vérité a singulièrement changé en peu de temps. Depuis six mois, les vieilles luttes semblaient se calmer par degré. Entre les chefs du clergé et les chefs du gouvernement qui se sont rencontrés plus d’une fois cet été, il n’y avait eu que des paroles de modération et de paix. Tout semblait tendre à une conciliation salutaire, si bien qu’aux premiers jours de la session on paraissait d’accord pour écarter ou ajourner des discussions qui pourraient troubler ce mouvement heureux. Comment donc tout cela a-t-il changé si vite ? C’est cette triste affaire des pèlerinages de Rome qui a ravivé l’agitation et remis la paix en doute, par la série d’incidens dont elle a été le point de départ. Une circulaire toute simple de M. le ministre des cultes a provoqué une lettre des plus vives de M. l’archevêque d’Aix. La lettre de M. l’archevêque d’Aix a provoqué des poursuites et même une condamnation légère. Poursuite et condamnation ont provoqué de la part d’une portion de l’épiscopat des protestations, des manifestations véhémentes. Aux manifestations des évêques ont répondu les manifestations anticléricales, les hostilités qui n’attendaient qu’une occasion, les interpellations qui avaient été écartées jusque-là et qu’on s’est hâté de reprendre. Tout s’enchaîne, — et voilà la paix encore une fois compromise par des impatiences d’irritation, par une suite d’incidens qui auraient pu être évités pour le bien et l’avantage moral du pays !

Certainement, avec plus de sang-froid ou de liberté d’esprit, le gouvernement aurait pu se dispenser de mettre la justice en mouvement et d’exercer des poursuites. Son autorité et sa dignité n’étaient pas réellement engagées. S’il s’était borné à avertir M. l’archevêque d’Aix, il n’y aurait rien perdu et ce serait déjà oublié. Recourir à une répression un peu extraordinaire, c’était prolonger et aggraver l’incident, provoquer des manifestations nouvelles, donner pour ainsi dire rendez-vous à l’émotion publique devant un tribunal. Malheureusement aussi, il faut l’avouer, M. l’archevêque d’Aix a montré dans toute cette affaire plus de vivacité et d’inexpérience que de prudente mesure. Il ne s’est pas demandé avant tout si c’était bien le moment de protester contre une circulaire qui pouvait être une nécessité de politique extérieure, de rouvrir avec M. le ministre des cultes une sorte de conflit, une vieille querelle sur les droits de l’État. On a eu le tort de le poursuivre ; il a semblé un peu trop pour sa part braver la poursuite, se complaire à l’apparat et au bruit, aux hommages, aux adhésions, au retentissement des polémiques, aux apparences d’une popularité nouvelle pour lui. Avec une naïveté respectable sans doute, mais un peu singulière, le digne prélat s’est cru appelé à représenter l’Église de France persécutée. Il a paru un peu abusé par les adhésions d’une partie de l’épiscopat, et assez flatté d’être l’occasion de protestations, de manifestations sacerdotales contre la prépotence civile, contre des droits de vigilance supérieure que tous les régimes ont exercés. M. l’archevêque d’Aix et les évêques qui l’ont suivi n’ont pas remarqué qu’ils allaient droit à un grand piège, qu’ils comblaient les vœux des esprits extrêmes de tous les partis, impatiens d’en finir, comme ils l’ont avoué, avec la politique d’apaisement ; ils n’ont pas vu qu’ils allaient offrir aux radicaux un trop facile prétexte de reprendre leur campagne contre l’Église, qu’ils allaient de plus mettre le gouvernement dans un certain embarras en face de l’orage dont il était menacé. Et c’est ainsi qu’on en est venu rapidement à cette situation troublée, artificiellement violente, où l’on vient de passer trois jours au Luxembourg et au Palais-Bourbon, à batailler sur les « menées cléricales, à échanger des récriminations, des défis, — où M. le président du conseil lui-même s’est cru obligé d’accentuer l’attitude du gouvernement, de mettre une vivacité imprévue dans la défense des droits de la société civile.

Oui, vraiment, on a fait du chemin en peu de temps. Il y a quelques mois on ne parlait que de paix, tout au moins de tolérance dans la vie commune de l’Etat et de l’Eglise. Il y a quelques semaines, tout au plus, le budget des cultes était voté sans discussion ; l’ambassade au Vatican rencontrait à peine quelque contestation isolée, tant on sentait l’intérêt qu’avait la France à garder l’amitié d’un pontife qui reste le représentant d’une grande puissance morale. Aujourd’hui on ne parle que de guerre, on ne rêve que bataille ! on réveille toutes ces questions redoutables de la suppression du budget des cultes, de la dénonciation du concordat, de la séparation de l’Église et de l’État ; on les discute en plein parlement, on fait ce qu’on peut pour se passionner. Que toute cette agitation, cependant, soit plus factice que réelle, plus calculée que sincère, cela n’est point douteux. Elle est sûrement disproportionnée avec l’incident qui l’a fait naître ; elle ne répond nullement à l’instinct du pays, qui, aujourd’hui comme hier, est pour la paix. C’est un grand bruit à la surface, une échauffourée de parlement dont le dernier mot, à dire vrai, a été et devait être un vote qui ne résout rien, qui ne fait que dévoiler les contradictions et les perplexités des partis. Ce qu’il y a d’étrange, en effet, c’est que de tous ces partis qui se défient, qui se menacent mutuellement d’une séparation définitive, aucun n’a bien sérieusement envie d’en venir à cette extrémité. On sent bien, au camp des évêques, des catholiques, comme au camp des républicains sensés, des hommes du gouvernement, que si le régime concordataire a ses obligations et ses gênes, il a aussi ses avantages, qu’il assure après tout, depuis près d’un siècle, la paix religieuse en France ; on sent bien que, pour l’Église comme pour la république elle-même, une rupture éclatante et définitive serait use singulière aventure qui commencerait, dans tous les cas, par une crise redoutable, par une sorte de guerre intestine. On le sent avec raison, et on recule devant cet inconnu que la France n’a pas le temps de braver ! Que reste-t-il donc de mieux, de plus sensé et de plus pratique ? il ne reste en vérité qu’à rentrer dans ce concordat dont on parle mal et qu’on n’a pas hâte de dénoncer, à s’arranger pour y vivre pacifiquement, en se supportant mutuellement sans trop se heurter, sans se refuser les concessions nécessaires. Au fond, c’est, à ce qu’il semble, tout ce qu’a voulu dire M. le président du conseil, qui a complété d’ailleurs sa pensée en déclarant que, quant à lui, il ne se chargerait ni de réaliser, ni de préparer la séparation de l’Eglise et de l’État. C’est là la question qui vient d’être si passionnément agitée dans la confusion de débats plus bruyans que décisifs. Le bruit tombera sans doute, et on reviendra à la réalité, au concordat pratiqué avec intelligence, parce que c’est la seule politique qui, en assurant la paix intérieure, puisse être pour la France un gage d’union morale et de force dans les affaires du monde.

Tout est à peu près dit pour le moment, on peut le croire, sur l’état présent de l’Europe, sur l’influence qu’ont pu avoir les incidens qui se sont succédé depuis quelques mois, sur la direction de toutes les politiques et les intentions des gouvernemens. Les situations ne changent pas tous les jours pour une visite ministérielle, pour une entrevue ou un discours, et il est bien entendu que les alliances qui règlent les rapports généraux du continent restent formées pour la paix. Peut-être cependant pourrait-on soupçonner parfois que dans ces alliances si solides, si habilement nouées, représentées comme la sauvegarde de la paix, il y a des fissures, des sous-entendus ou des réticences. Il y a des points sur lesquelles on s’entend, à condition de ne pas trop s’expliquer. Que l’Autriche et l’Italie soient des compagnes intimes, éprouvées, communiant ensemble avec l’Allemagne dans la triple alliance, qui le nie ? On le publie assez haut, on le répète à tout propos, on tient à ne pas laisser ignorer que les deux armées qui se sont rencontrées pour la dernière fois à Custozza marcheront du même pas au combat dans les prochains conflits ! A tout prendre seulement, l’Autriche semblerait parfois être pour l’Italie une alliée qui garde son indépendance, qui fait ses réserves sur des points délicats, qui ne dit pas son dernier mot sur certaines questions ; l’Italie est pour l’Autriche une alliée qui a ses arrière-pensées, qui oublie par tactique, déguise ses défiances ou ses ambitions, — et de temps à autre, au moment où l’on y pense le moins, le secret de la comédie éclate. Entre Vienne et Rome, il y a une parole de trop, un nuage soudain et passager, un malentendu, — que les diplomates se chargent de dissiper jusqu’à la prochaine occasion.

Qu’est-il donc arrivé depuis peu de jours ? Peu de chose à la vérité, un incident assez simple, qui a suffi toutefois pour remettre un instant les esprits en campagne. Dans une séance des délégations à Vienne, un député, M. Zallinger, s’est fait l’interprète des sentimens, des doléances, des vœux des catholiques autrichiens au sujet de la situation précaire du pape ; il a demandé compte au gouvernement impérial de sa politique, en rappelant que la question de la papauté et de Rome n’était pas seulement une affaire italienne, que c’était une affaire internationale intéressant les catholiques du monde entier. Le comte Kalnoky se serait peut-être bien passé d’avoir à entrer dans des explications toujours délicates ; en bon diplomate, il s’est étudié à tout concilier. Il s’est hâté de déclarer que l’Autriche, alliée de l’Italie, n’avait pas à s’occuper d’une affaire où tous les sentimens italiens étaient engagés. Ministre d’un pays en grande partie catholique, d’un souverain catholique, il n’a pu se dispenser d’exprimer en même temps le vœu que la situation faite au chef de l’Église pût lui assurer l’indépendance qui lui est nécessaire, que la paix régnât entre le Vatican et le Quirinal. Ce vœu était certes bien modeste, il a même été probablement atténué dans les conversations diplomatiques de M. de Kalnoky ; mais ce qui était dit était dit, et voilà justement le point vif. M. de Kalnoky avait témoigné son intérêt pour le pape ! Il n’en a pas fallu davantage pour réveiller les susceptibilités italiennes, pour provoquer à Rome une certaine émotion, une petite agitation un peu factice contre l’Autriche, contre le ministère, contre les démonstrations cléricales, contre la loi des garanties. A l’interpellation et aux discours de Vienne ont répondu les interpellations et les discours de Monte-Citorio sur les alliances de l’Italie, sur la politique ecclésiastique du cabinet de Rome. M. Bovio, M. Cavallotti, M. Imbriani, ont parlé. M. Crispi lui-même s’est jeté dans la mêlée avec emportement, avec l’àpreté d’un homme qui regrette et envie le pouvoir, mêlant tout, confondant tout, fulminant contre ses successeurs et contre la loi des garanties. A dire vrai, M. di Rudini s’est tiré de cet assaut qu’il vient d’avoir à subir avec autant d’habileté et de résolution que de succès. Il a tenu tête à l’orage, sans faiblesse, sans rien livrer d’essentiel, et c’est beaucoup.

Il faut tout voir. Que le marquis di Rudini ait réussi à persuader qu’entre l’Italie et l’Autriche il y a un intime et parfait accord de sentimens, que si l’unité italienne venait à être attaquée, — on ne sait par qui, — les Croates accourraient pour la secourir, c’est une autre question. Il a eu du moins l’art de pallier de vieilles incompatibilités, de vieilles défiances pour l’honneur de l’alliance du jour, et par le fait cette discussion, qui était peut-être plus dangereuse qu’utile, a eu ses résultats. D’abord le ministère, qui pouvait être embarrassé, a fini par sortir plutôt fortifié qu’affaibli de ces débats. Il a rallié une majorité presque inattendue. Vainement M. Crispi a essayé de l’ébranler par ses retours offensifs, par la violence envenimée de ses discours, par ses sorties impétueuses et décousues contre la loi des garanties ; il l’a plutôt servi, il n’a réussi qu’à perdre le peu d’autorité qu’il gardait encore dans le parlement. Il s’est compromis comme chef d’opposition et comme prétendant au pouvoir. Le ministère a vaincu malgré lui, contre lui, et a gardé ses positions. Premier résultat. De plus, il reste acquis après ce nouveau débat, après les déclarations du président du conseil, que la loi des garanties demeure plus que jamais la charte des rapports de l’Italie avec le Vatican. M. di Rudini, avec la résolution et la prévoyance d’un homme d’Etat, n’a point hésité à affirmer la ferme volonté de maintenir et de faire respecter cette loi, de lui laisser toute la valeur d’un acte statutaire. Au fond, c’est évidemment ce qu’il y a de plus habile, puisque c’est le seul moyen d’éviter des complications nouvelles, de détourner toutes les préoccupations.

Chose curieuse, cependant, et singulièrement frappante ! les Italiens ne cessent de répéter que cette question de la papauté et de Rome est désormais résolue, qu’elle a été tranchée souverainement par l’Italie dans un intérêt national, qu’elle n’existe plus, qu’il n’y a plus à s’en occuper. Ils le disent, ils le croient ou ils le désirent, — et on a beau faire, cette terrible question, elle renaît sans cesse à tout propos, le plus souvent ravivée par les Italiens eux-mêmes. Elle renaît tantôt à la suite d’incidens malencontreux trop visiblement tolérés, tantôt pour une simple observation émise dans une assemblée étrangère, tantôt enfin par cette perpétuelle mise en doute d’une loi qui est la dernière garantie du saint-siège. Les Italiens ne s’aperçoivent pas qu’ils feraient beaucoup mieux de parler moins d’une si épineuse question et de commencer par assurer sans subterfuge au pape cette situation libre et indépendante que M. de Kalnoky se bornait l’autre jour à désirer pour le chef de l’Eglise.

C’est le malheur des puissances de l’Europe d’avoir souvent entre elles de redoutables rivalités, d’être divisées d’intérêts, de traditions politiques, d’ambitions. Elles appartiennent, du moins, à un même ordre de civilisation ; elles représentent ou elles devraient représenter, elles ont à défendre les mêmes intérêts, l’ascendant occidental dès qu’elles sont au loin, à l’autre bout du monde, dans ces régions de l’extrême Orient où les Européens sans distinction, les étrangers de toute nationalité, sont traités en ennemis. Ce qui se passe depuis quelque temps en Chine semblerait certes fait pour raviver dans les pays du vieil Occident ce sentiment de solidarité. Il n’est pas douteux que dans ce lointain, dans ce vaste et mystérieux empire, peuplé de 300 millions d’hommes d’une origine, d’un esprit si différent, il y a des choses étranges auxquelles l’ancien monde ne peut rester insensible. On ne peut pas les savoir d’une manière complète et précise par les nouvelles décousues et obscures qui arrivent ; on sait seulement que dans les provinces les plus éloignées les unes des autres, au nord et au sud de l’empire, dans la Mandchourie, la Mongolie, comme dans d’autres régions, les séditions, les pillages, les massacres, se succèdent et se multiplient. Depuis quelques mois, cette agitation chinoise paraissait s’être un peu apaisée, on le disait du moins. Elle vient de se ranimer avec plus de violence que jamais et de se manifester par de nouvelles scènes de meurtre et de dévastation. Il est possible que, sur quelques points, les révoltes préparées dans les sociétés secrètes aient un caractère politique, qu’elles soient plus ou moins menaçantes pour l’empire, pour la dynastie qui règne à Pékin. Le plus clair est que ce soulèvement qui agite la Chine se traduit d’abord par le pillage et la destruction des missions, des chrétientés, par le massacre des Européens. Il y a eu, depuis quelque temps, des victimes sans nombre de toute nationalité : Belges, Français, Allemands, Anglais et même des Américains. Au fond, c’est surtout un mouvement dirigé contre les étrangers, dont le fanatisme de race poursuit l’expulsion par le fer et le feu. Or, c’est là justement ce qui est fait pour appeler la vigilance, pour provoquer au besoin l’intervention des puissances de l’Europe, et c’est là aussi la difficulté parce qu’on a affaire à un gouvernement qui sait bien réprimer les mouvemens qui le menacent lui-même, mais qui est beaucoup plus indulgent pour les violences qui ne menacent que les étrangers.

Assurer la protection de ses nationaux en Chine, c’est pour l’Europe un devoir difficile et pourtant nécessaire. Sans doute, pour des cabinets souvent divisés sur notre vieux continent, il n’est point aisé de se retrouver d’intelligence à l’extrémité du monde, de combiner leurs efforts diplomatiques et au besoin militaires pour une défense commune. Il n’est pas facile de pénétrer dans ce vaste empire, de faire sentir le poids de l’ascendant occidental à un gouvernement rusé et subtil qui se dérobe, se réfugie dans une résistance passive, et sait profiter des divisions de la politique du vieux monde. C’est pourtant une nécessité devant laquelle l’Europe ne peut reculer si elle ne veut pas faire un éclatant aveu d’impuissance. On l’a bien senti, puisque depuis plusieurs mois on a essayé de se concerter. On ne paraît pas avoir encore réussi, les conditions d’une entente restent à trouver. Il y a dans tous les cas une chose certaine que les gouvernemens occidentaux ne peuvent méconnaître, c’est qu’isolément ils ne feront rien. Ce n’est que par une action commune que l’Europe peut peser avec quelque efficacité sur le gouvernement de Pékin et réussir à préserver les intérêts de ses nationaux livrés à tous les excès de la barbarie chinoise.

Au moment où le Brésil en est encore à se débattre entre les séditions et les coups d’État, triste suite d’une révolution mal venue, celui qui fut si longtemps le souverain du jeune empire américain, l’empereur dom Pedro II, vient de s’éteindre à Paris. Il a pu mourir sans trouble et sans remords, enveloppé d’une dignité simple, dans une chambre d’auberge, gardant l’honneur du caractère, quoique déchu du trône, en paix avec lui-même et donnant sa dernière pensée à ceux qui l’ont exilé. Il y a deux ans maintenant qu’il avait perdu la couronne, — il avait régné cinquante-huit ans en prince bien intentionné et bienfaisant. Son histoire, c’est l’histoire presque tout entière du Brésil depuis qu’il est arrivé à l’indépendance. Ce descendant des Bragance, transportés sous l’empire à Rio-de-Janeiro, était né en 1825, dans les premiers orages d’une émancipation encore récente, au moment où ces vastes provinces, détachées de la couronne portugaise, venaient de former un empire nouveau en pleine Amérique du Sud. Il était le fils de dom Pedro d’Alcantara, l’héritier du roi Jean VI de Portugal, le premier empereur du Brésil, et d’une archiduchesse d’Autriche. Par sa naissance, par ses alliances, il tenait aux plus grandes races royales. L’abdication de son père, en 1831, l’avait fait empereur à l’âge de six ans, et son enfance, un peu délaissée, s’était passée sous des régences disputées, souvent changeantes, au milieu des troubles et des agitations d’une minorité prolongée. Il avait grandi et mûri dans les crises publiques, au spectacle des luttes des partis. Ce n’est qu’en 1841 que dom Pedro II, à peine âgé de quinze ans, proclamé majeur avant l’heure, prenait possession du gouvernement. Il entrait dans le règne pour un demi-siècle, et ce règne a été pour le Brésil une ère ininterrompue de paix intérieure, de progrès moral et matériel, de développement libéral sous un régime constitutionnel à peu près incontesté.

Cinquante années durant, dom Pedro II a été le souverain éclairé du jeune empire américain, s’étudiant à pacifier le pays, à concilier les partis, restant dans toutes les phases de son long règne, dans toutes les crises qu’il a eu à traverser, un prince constitutionnel, civilisateur et pacifique. Ce n’est pas qu’il n’ait eu des luttes, des guerres à soutenir. Il a eu souvent des difficultés avec les républiques de la Plata, ses turbulentes voisines du sud. Il a eu surtout, entre 1865 et 1870, cette longue, sanglante et coûteuse guerre avec le Paraguay, où le Brésil avait trouvé dans le dictateur Lopez un adversaire redoutable qui lui faisait acheter cher la victoire. Au fond, dom Pedro II n’avait pas les goûts belliqueux et conquérans ; il ne songeait pas à étendre son empire déjà trop vaste. Par son caractère, par ses instincts, par la nature de son esprit, c’était un prince de la paix, concentrant son activité et son zèle dans les œuvres de la paix. Il n’avait d’autre préoccupation que de civiliser son empire, il a passé des années à y travailler en stimulant le commerce, en pressant la construction des chemins de fer, en ouvrant les grands fleuves à la navigation, en multipliant aussi les écoles, en transportant au Brésil les institutions de bienfaisance et d’économie publique. Le plus grand acte de son règne a été cette émancipation des esclaves, depuis longtemps l’objet de ses soins assidus, et définitivement accomplie, il y a trois ans à peine, en 1888. Il avait eu bien des difficultés, bien des préjugés à vaincre jusque dans son parlement, dans le pays lui-même ; il avait mis autant de constance que d’autorité persuasive à désarmer les résistances, à préparer ce qu’il considérait comme l’honneur de sa carrière de souverain, et il n’est pas sûr que ce qui aurait dû consacrer sa popularité n’ait contribué à sa chute. Depuis vingt ans, il avait plusieurs fois visité l’Europe, particulièrement la France, où il semblait se plaire, où il retrouvait toujours une hospitalité empressée. Il s’était fait la renommée d’un prince aux mœurs simples, à l’esprit cultivé et ouvert, fuyant les honneurs, recherchant la société des savans, — d’un prince enfin comme on n’en voit guère.

Pourquoi ce souverain, qui comptait plus d’un demi-siècle de règne et de services, a-t-il été renversé par ce coup de force militaire et nocturne du 15 novembre 1889, si facilement accueilli en apparence dans l’empire ? Peut-être cet abandon est-il dû en partie à cette abolition de l’esclavage qui a été la suprême illustration du règne et qui est resté pour les derniers partisans de l’institution servile un grief inavoué. Peut-être cette monarchie, la seule survivant en Amérique, paraissait-elle être désormais une anomalie sur un continent où il n’y a plus que des républiques. Les Brésiliens n’ont pas vu que cette monarchie, qui était pour eux une garantie de stabilité, était aussi la condition la plus efficace de tous les progrès, qu’elle se prêtait à leurs vœux les plus libéraux. Ce qui s’est passé depuis deux ans ne prouve certes pas jusqu’ici la nécessité et l’opportunité de la révolution du 15 novembre. Dom Pedro II, quant à lui, ne tenait pas à la couronne ; il tenait à son pays, et, s’il n’a pas quitté le Brésil sans amertume, sans inquiétude pour son peuple, il a subi son destin sans murmurer, sans se livrer à de vaines protestations, sans susciter une difficulté à ceux qui le condamnaient à l’exil. Il a gardé jusqu’au bout la simplicité d’un cœur droit et fier. Il s’est éteint dans sa chambre de passage sans avoir rien perdu de sa majesté, laissant sûrement un vide dans son pays, restant pour l’Europe, pour la France un prince, dont le malheur a rehaussé le caractère et la dignité.


CH. DE MAZADE.