Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1891

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Chronique n° 1433
31 décembre 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 décembre.

Ainsi vont les choses ! Les années ont beau paraître longues et avoir l’air parfois de se traîner à travers tous les tracas d’une vie affairée, elles passent, elles se succèdent avec une étrange rapidité. Elles se suivent sans se ressembler, et à l’heure où s’ouvre une année nouvelle, à ce moment indéfinissable où il semble que tout va recommencer encore une fois, on se sent invariablement ressaisi par la même pensée.

On est toujours porté à se demander où nous allons, quels événemens, quelles surprises heureuses ou décevantes nous attendent dans une carrière nouvelle, ce qui en sera de la paix du monde, des affaires morales, politiques ou matérielles des peuples, de nos destinées nationales. On ne le sait pas : c’est en vain qu’on cherche à déchiffrer l’énigme, à pénétrer cet avenir mystérieux qui ne se dévoilera pour nous que jour par jour, que nous ne connaîtrons peut-être que trop. On salue cette année nouvelle de confiance, avec la meilleure volonté, non cependant sans une secrète et vague inquiétude de ce grand inconnu qui reste l’obsession de l’Europe. D’un autre côté, on ne peut se défendre, avant d’aller plus loin, de se tourner un instant vers le passé, vers ce passé d’hier, qui va disparaître, — de jeter un dernier regard sur cette étape qu’on vient de parcourir. Encore une fois, dans ce moment de halte, on se plaît à ressaisir d’un coup d’oeil tout ce courant des choses, à se demander ce qui a été fait pour /e bien des hommes, ce qu’on a gagné ou ce qu’on a perdu chemin faisant, ce qu’il y a eu de progrès ou de mécomptes ; on passe une suprême revue des mouvemens d’opinion, des événemens qui se sont accomplis. Ici du moins, tout est connu, tout est désormais révolu et irrévocable ; on sait à TOME ax. — 1892. 15 quoi s’en tenir. Qu’en est-il réellement et que restera-t-il de cette année qui s’achève aujourd’hui ? Par quelles actions bienfaisantes, par quels retours heureux d’idées ou de fortune aura-t-elle été marquée ? Est-elle destinée à laisser quelque trace lumineuse dans l’histoire, à être tout au moins le commencement ou l’indice d’un meilleur avenir ? C’est une question douteuse. On pourrait peut-être dire qu’entre le bon et le mauvais génie de la France, la lutte reste engagée à travers les années qui passent.

A n’observer que les apparences, le courant de la vie publique, les mœurs parlementaires, il n’y a sans doute rien de changé, rien surtout de sensiblement amélioré. Cette année, comme celle qui l’a précédée, finit par des discussions précipitées de budget et des confusions, par cette fatalité périodique qui met le sénat dans l’alternative d’avouer son impuissance, de subir tout ce qui lui vient du Palais-Bourbon, ou de rouvrir l’ère des douzièmes provisoires. Par surcroît, cette année, à ces débats d’un budget remanié et bâclé est venue se joindre cette longue, laborieuse, brillante et périlleuse discussion du nouveau code des tarifs français. Le fait est que, dans ces derniers jours, tout est venu à la fois, tout s’est accumulé, et qu’à l’heure qu’il est, on en est réduit à savoir ce qui en sera du budget aussi bien que du régime commercial, comment le gouvernement réussira à négocier une transition nécessaire dans nos rapports avec les autres États. Plus que jamais, peut-être, cette fin de session se ressent de ce conflit perpétuel entre la chambre qui veut tout trancher, le sénat qui regimbe quelquefois, disputant un vote de résignation, et le gouvernement qui se débat avant d’avoir une opinion défmitive. Mœurs et travaux parlementaires restent visiblement à fixer et à régulariser, — comme si la France ne faisait pas, depuis trois quarts de siècle, son apprentissage de ce régime des libres et fortes discussions institué pour expédier utilement les affaires du pays et non pour tout confondre. Voilà au moins un premier point où l’on ne semble guère être en progrès. Le malheur est qu’il y a dans notre vie publique bien d’autres dissonances plus profondes, que cette année même qui s’achève est un tissu de contradictions, qu’elle a eu cela de caractéristique de voir se produire à la fois tout ce qui peut rendre à la France le sentiment de sa puissance et tout ce qui peut troubler ou ralentir son essor.

Expliquons-nous. Assurément, quelles que soient les incohérences et les contradictions de nos affaires parlementaires, il y a toujours un travail visible ou invisible qui s’accomplit, qui peut être momentanément détourné ou contrarié sans être réellement interrompu, La France ne cesse pas d’être la France, et cette année qui disparaît aujourd’hui en est la saisissante démonstration. En définitive, elle reste l’année où la nation Irançaise a repris sa position parmi les grandes puissances et OÙ elle s’est sentie revivre dans son armée. C’est l’année de Cronstadt et des manœuvres de l’Est !

Que la France, quoique depuis longtemps retirée dans son œuvre réparatrice, comptât encore dans le monde, on aurait pu s’en douter à voir les alliances se former contre elle, contre les retours agressifs dont on lui attribuait la pensée. Elle a laissé cependant tout passer, elle restait dans son recueillement volontaire. Pour la première fois, après vingt ans, elle a fait sa réapparition sur la scène publique par la visite de son escadre à Cronstadt et à Portsmouth, par les nouveaux rapports qu’elle a noués avec la Russie. Cette réapparition, elle l’a faite avec éclat au milieu des ovations et des manifestations qui ont accueilli ses marins, et la réception a été d’autant plus significative que cette fois la cordialité a été sans réserve. On a mis peut-être même une sorte d’affectation à accepter la république avec ses emblèmes, avec son hymne traditionnel mêlé aux hymnes nationaux des autres pays. On s’est plu à honorer la France telle qu’elle est, à fêter sa rentrée dans les conseils de l’Europe. Et à quoi a été dû ce succès ? On n’en peut douter ; si Cronstadt a été possible, si par ce rapprochement de la France et de la Russie l’équilibre a été rétabli en Europe comme on Ta dit, c’est que notre politique extérieure a su rester à travers tout vigilante et mesurée, attendre les circonstances sans se désintéresser de rien et sans rien précipiter, éviter de se compromettre par les propagandes inutiles ou les agitations impatientes et inspirer quelque confiance. Cette « situation nouvelle » dont on a parlé est le prix d’une modération réfléchie et prévoyante qui s’est imposée quelquefois même à des ministres frivoles ou inexpérimentés. On peut dire de même de ces manœuvres militaires de l’Est qui ont coïncidé avec les fêtes de Cronstadt, qui en ont été le sérieux accompagnement ou le complément. Quand on se rappelle le point d’où l’on est parti, où on en était au lendemain d’incomparables désastres, il est certain qu’un singulier et heureux changement s’est accompli. Les manœuvres du dernier automne, qui ont été comme la réapparition rassurante d’une armée nouvelle, représentent assurément un immense travail appliqué à tout, à la réorganisation de nos forces, de nos services, de nos défenses. Et ici encore, on peut l’ajouter, cette reconstitution de notre état militaire comme la reconstitution de notre état diplomatique est le résultat d’une politique persévérante qui a eu pour complices toutes les bonnes volontés, tous les patriotismes, qui n’a été possible que par une sorte d’union nationale. Ainsi reconstituée dans sa force et dans ses alliances, la France, comme l’a dit heureusement un jour M. le président du conseil, ne subit plus la paix, elle la protège, elle reste une des garanties de l’équilibre, de la liberté de l’Europe.

C’est ce qu’on pourrait appeler l’originalité historique de cette année 1891 qui a vu ces événemens. C’est le beau côté, c’est le progrès rassurant dans une des parties les plus essentielles de la politique française. On s’en est réjoui ; on a ressenti quelque fierté des succès de nos marins, des paroles impériales qui ont constaté l’intime intelligence de deux grandes nations comme la Russie et la France, de cette révélation de notre armée nouvelle aux dernières manœuvres. Malheureusement, cette année près de disparaître a vu bien d’autres choses qui prouvent qu’on oublie vite, qu’il y a toujours des passions, des intérêts prêts à compromettre ce qu’on a obtenu par une libérale prévoyance, par l’union nationale de toutes les volontés. C’est ici l’autre côté de notre politique, c’est la contradiction qui se glisse dans nos affaires. On tient, cela n’est pas douteux, à la dignité et à l’honneur du pays, à tout ce qui peut relever ou étendre son influence dans le monde ; mais, si l’on nous permet cette expression vulgaire, le diable n’y perd rien. On veut tout cela, — à la condition de n’en faire ni plus ni moins, de saluer en passant les événemens les plus heureux sans se préoccuper d’en assurer les effets utiles et durables.

Qu’est-ce, en réalité, que ce système commercial qu’on discute depuis six mois, qui est allé de la chambre au sénat, pour revenir aujourd’hui aggravé au Palais-Bourbon, — et à la suite duquel le gouvernement se voit réduit à demander le droit de négocier une prorogation partielle et provisoire des derniers traités de commerce qui restent ? C’est certainement une des entreprises les plus extraordinaires qui aient été tentées depuis longtemps. On veut protéger l’agriculture, on veut protéger l’industrie ; tous les intérêts s’agitent, se coalisent, et c’est à qui réclamera les tarifs les plus élevés, les plus rigoureux. Fort bien, les protectionnistes à outrance qui poursuivent leur œuvre avec une âpreté singulière sont tout près de réussir. Seulement on ne veut pas voir qu’avec cette protection universelle on va au-devant de toutes les représailles ; on compromet nos exportations, nos relations politiques elles-mêmes, et on inflige à la France le désaveu des idées libérales qu’elle n’a cessé de représenter jusqu’ici. Un des premiers, un des plus dangereux résultats de ce système, on le voit déjà, il était bien facile à prévoir : pendant que nous nous efforçons de nous séparer du monde en nous barricadant dans des tarifs prétendus immuables, il se forme autour de nous et à nos portes une alliance qui réunit déjà l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, qui tend à envelopper la Belgique, la Suisse, les pays Scandinaves et peut-être l’Espagne elle-même. Ce système des traités de commerce que nous renions aujourd’hui, on le reprend pour s’en servir contre nous. Ce n’est pas, si l’on veut, que ces nouveaux alliés trouvent des avantages bien sensibles dans leurs traités, que les tarifs qu’ils s’accordent mutuellement soient plus favorables, plus libéraux que les tarifs français. Au fond, il est clair que ce n’est pas seulement une affaire de commerce, que c’est surtout dans une pensée politique, pour compléter et fortifier la triple alliance, qu’on s’efforce de créer au centre de l’Europe une sorte de nouveau Zollverein pour une période de douze années. M. de Caprivi, le représentant de la puissance inspiratrice et régulatrice de ces négociations, ne l’a pas caché l’autre jour en défendant le nouveau système commercial devant le Reichstag, à Berlin. On prétend grouper sous l’hégémonie allemande tous les intérêts comme toutes les politiques !

Le danger pour la France est visiblement de se laisser cerner par degrés, de rester en dehors de ce mouvement qui s’accomplit contre elle, auquel on offre si naïvement un prétexte. Nos protectionnistes n’y veulent rien voir. Qu’on ne leur parle pas de traités do commerce, d’amitiés commerciales, ils ne regardent pas au-delà de nos frontières. Ils sont persuadés que le meilleur moyen de se créer des amis, c’est de les traiter rudement, de leur imposer de bons droits, de bons tarifs, sans traiter avec eux ! Ils ne connaissent rien au-delà du tarif minimum, dernier mot de leur diplomatie, et comme ils craignent que le gouvernement, mieux placé pour embrasser tous les intérêts, ne trahisse la cause, ne se laisse aller à quelque concession, ils lui disputent jusqu’au droit de négocier que lui donne la constitution ; ils prétendent tout au moins l’enchaîner au tarif minimum. M. le ministre des affaires étrangères a fait l’autre jour presque un acte de courage, et il a aussi presque fait scandale au camp du protectionnisme en se réservant prudemment, avec une tranquille fermeté, le droit de traiter avec des nations étrangères, de témoigner des égards à un pays ami comme l’Espagne. Il a été menacé de toutes les foudres parlementaires !

Diplomatiquement, nos protectionnistes ne tendent à rien moins qu’à isoler la France, à fermer les issues à son génie expansif ; moralement ils la ramènent par leurs idées, par leurs préjugés, à cinquante ans en arrière. Cependant, à n’en pas douter, tout a marché depuis un demi-siècle, les idées et les intérêts. Pour rester dans le vrai, il ne s’agit pas du tout d’appliquer, dans les affaires de commerce, ce libre échange dont on parle toujours et qui n’a réellement jamais existé. Il s’agirait tout au plus de suivre le cours du temps, de proportionner le régime commercial à un état nouveau. Évidemment cet état du monde a changé au courant du siècle. Les communications se sont multipliées, bien des barrières sont tombées d’elles-mêmes. Les relations matérielles, morales, intellectuelles se sont étendues. Les peuples, sans abdiquer leur indépendance et leur originalité, se sont accoutumés à un perpétuel échange de leurs produits, de leurs industries, de leurs goûts, de leurs arts, de leurs œuvres de toute sorte, — et les idées sur les rapports internationaux, sur les conditions du commerce se sont aussi élargies et libéralisées. C’est justement ce dont on ne tient pas compte. Autrefois, M. de Villèle, cet homme d’affaires à l’esprit pratique et fin, disait que la protection était bonne pour aider les industries à atteindre le degré où elles n’avaient plus besoin d’être protégées. Aujourd’hui, ce n’est plus même cela ; la protection est le système souverain et absolu auquel on prétend imprimer le sceau de l’invariabilité. En sorte qu’on va, si on nous passe le mot, au rebours du temps. Au moment où d’autres reviennent aux traités de commerce, on se rejette dans l’exclusion systématique des transactions souvent nécessaires pour sauvegarder un intérêt politique aussi bien qu’un intérêt commercial. Au lieu d’étendre les relations de la France, on les resserre en se hérissant de tarifs. Au lieu de suivre avec mesure le mouvement libéral du siècle, on s’efforce de remonter le courant. Et voilà où nous en sommes en 1891, — dans l’année même où l’on a salué comme un succès la rentrée de la France dans le concert des grandes nations I

Au fond, il n’y a pas à s’y tromper, c’est l’inconséquence qui est partout, qui se manifeste sous plus d’une forme dans notre vie publique. C’est la contradiction trop fréquente entre ce qu’on peut considérer comme un intérêt supérieur, comme une nécessité de prévoyance nationale, et les passions, les préjugés, les intérêts coalisés pour dénaturer ou faire dévier la vraie politique de la France. Certes, s’il y a eu jamais un spectacle frappant, c’est celui qui a été offert pendant le dernier automne, à ce moment où notre escadre fêtée, honorée comme une messagère de la France, allait de Cronstadt à Portsmouth, et où notre armée reparaissait disciplinée, dévouée, image vivante et virile du pays. Tout était à la paix, à la paix intérieure, même à la paix religieuse. Sur le passage de M. le président de la République et des ministres se pressaient les membres du clergé, les chefs de l’église comme de simples prêtres, portant aux représentans du gouvernement, avec une déférence sans embarras, les témoignages d’une adhésion patriotique ; partout éclatait ce sentiment qu’il y, avait pour le pays, pour la république elle-même, une garantie de plus, une force de plus dans ce rapprochement, dans cette union des esprits. On peut dire que c’est là aussi un des événemens de l’année. Qu’est-il arrivé cependant ? Une agitation au moins étrange n’a pas tardé à se produire pour troubler cette paix. Et qu’on ne dise pas que c’est parce que quelques évêques ont repris bientôt l’attitude et le langage d’une irréconciliable hostilité. Il se peut qu’à propos d’un incident malencontreux des évêques aient écrit ou parlé imprudemment ; mais ce n’est là visiblement qu’un prétexte. Les chefs du radicalisme n’avaient attendu ni cet incident, ni ces manifestations pour annoncer leurs interpellations contre la politique d’apaisement. On n’a pas eu de repos qu’on n’ait envenimé le conflit, qu’on ne l’ait porté devant les chambres avec l’intention d’embarrasser, d’entraîner le gouvernement lui-même. Soit, c’est fait ! L’esprit de secte a accompli son œuvre au moins momentanément et a peut-être interrompu le travail de conciliation qui se préparait. Cette nouvelle échauffourée des passions anticléricales ne laisse pas cependant d’être instructive.

D’abord il est bien évident que tous ces appels aux représailles contre le clergé, aux guerres religieuses, qui ne font que raviver les divisions, sont ce qu’on pourrait appeler de la politique à contretemps ; ils ne sont qu’un affaiblissement pour le pays, pour son influence morale, pour son crédit extérieur, et ne servent qu’à troubler cette union nationale qui est heureusement la force de la France. C’est ce qu’il y a de plus sérieux ; mais, de plus, ces débats qui ont assez tristement clos l’année après les illusions pacificatrices de l’automne, ces débats, qu’ont-ils été ? Quel intérêt nouveau ont-ils offert ? En vérité, on est frappé de voir, toutes les fois que ces questions se réveillent, se reproduire le même phénomène. C’est tout ce qu’il y a au monde de plus suranné. Tous ces discours qui se succèdent ne sont qu’un tissu de déclamations et de vieilleries qu’on a entendues cent fois, qui courent partout depuis trois quarts de siècle. Toutes ces histoires de M. le pasteur Dide, ces peintures des empiétemens du clergé, ces retours sur la théocratie, sur l’éternel conflit de l’Église et de la révolution française, datent pour le moins de 1825 ! Les jésuites, les congrégations, le parti prêtre, la domination des curés, est-ce qu’on n’en finira pas avec cette friperie oratoire de réunion publique ? Ces polémistes de tribune, qui croient être bien nouveaux, ne font que répéter des banalités usées, sans se rendre compte des transformations contemporaines, des droits de la liberté, du prix que peut avoir pour la France une politique de paix et de bonne intelligence avec le pape ; mais quoi ? Ils l’ont vu, ils l’ont lu, ils ont puisé leurs idées et leur instruction dans le dictionnaire Larousse ! Larousse, paraît-il, est la providence des députés dans l’embarras et même de M. le président de la chambre, qui l’appelle en témoignage I Décidément le progrès se fait sentir en tout dans cette bienheureuse fin d’année ! Le progrès aujourd’hui, c’est de fermer la France aux produits étrangers et de réveiller les guerres commerciales. Le progrès, c’est de désavouer toutes les idées libérales et d’en revenir aux vieilles déclamations contre le cléricalisme. Le progrès intellectuel, c’est le dictionnaire Larousse ! Le résultat le plus clair, ce n’est pas de hâter la dénonciation du concordat, la réforme des rapports de l’Église et de l’État, c’est de tout embarrasser, de tout compliquer, de remettre en doute tout ce qu’on croyait avoir conquis.

Eh bien ! c’est ici, dans ces affaires qui touchent aux plus sérieux intérêts moraux et matériels du pays, qui étaient récemment et sont encore devant le parlement, c’est ici que le gouvernement pourrait avoir un rôle utile et efficace. Le ministère qui a eu la bonne fortune de préparer la visite de Cronstadt et les manœuvres de l’Est sait bien lui-même que, pour l’honneur de cette politique, il aurait mieux à faire que d’avoir à se débattre avec des agitations sans issue. Ce n’est pas toujours facile, il est vrai, d’écarter des interpellations inutilement irritantes, de contenir un mouvement comme ce mouvement protectionniste qui emporte nos chambres, de ramener une majorité asservie à ses passions, à ses préjugés ou à des intérêts particuliers. Ce n’est point aisé de faire entendre raison à des assemblées toujours prêtes à échapper par un vote imprévu. C’est pourtant une nécessité si on ne veut pas laisser détruire indirectement et en détail ce qu’on a fait pour relever ou raffermir la position de la France, pour rouvrir à notre politique des perspectives nouvelles. Le malheur du gouvernement est peut-être de ne pas croire lui-même assez à son pouvoir, à son autorité, de laisser se former ou grossir des orages qu’il pourrait souvent prévenir ou dissiper par une initiative plus décidée. Il n’aurait probablement qu’à vouloir. lorsque récemment M. le ministre des affaires étrangères, poussé à bout, a vu le gouvernement tout près d’être désarmé du droit de négocier de nouveaux arrangemens commerciaux, il a résisté et il a réussi : il était dans son devoir, et il a au moins réservé un moyen d’atténuer quelques-unes des conséquences les plus périlleuses des excès de protectionnisme. M. le ministre de l’intérieur sait bien, quand il le veut, déconcerter par son ironie les oppositions importunes. M. le ministre des cultes, s’il est secondé, a la bonne volonté de la modération. M. le président du conseil, avec son expérience et la position qu’il s’est faite, a certainement plus de force qu’il ne croit pour se défendre des pressions abusives. Il ne s’agit nullement de braver des conflits, de méconnaître les libertés parlementaires ; il s’agit plus que jamais, pour le gouvernement, de maintenir son autorité et son droit de direction, de remplir son rôle de modération et de prévoyance dans l’intérêt de la paix commerciale et de la paix religieuse, qui ne sont pas précisément sans avoir couru des dangers depuis quelque temps.

Cette année qui finit laisse assurément plus d’un problème en suspens pour la France ; elle en laisse aussi pour l’Europe et de plus d’un genre. Pour le moment, cependant, tout semble s’effacer devant les questions douanières, devant ces traités de commerce qui lient un certain nombre de pays du continent et qui sont faits pour donner à réfléchir à nos protectionnistes comme au gouvernement français. Ces traités, on le savait, ils se négociaient depuis quelque temps, non gans mystère et sans difficulté peut-être. Ils ont éclaté pour siinsi dire il y a quelques jours, par une communication simultanée à tous les parlemens intéressés, à Berlin, à Vienne et à Rome. C’est le chancelier d’Allemagne qui, devant le Reichstag, a eu le premier à donner, en quelque sorte, le ton, à interpréter les nouveaux traités, à en définir le caractère et la signification ; il l’a fait sans embarras, " sans rien exagérer, sans déguiser non plus la pensée qui a inspiré cette œuvre de diplomatie : la pensée de resserrer l’alliance politique par le rapprochement des intérêts, par une alliance commerciale de douze ans. Le chancelier a eu tout le succès qu’il pouvait désirer auprès de son parlement. C’est M. de Caprivi qui est décidément le triomphateur du jour ! L’empereur Guillaume II, en recevant dans la petite ville de Teltow, au milieu d’un banquet, la nouvelle du vote des traités, s’est hâté naturellement de prononcer un discours, où il s’est plu à exalter à la fois et le négociateur, à qui il a envoyé aussitôt le titre de comte, et les traités qu’il a appelés « un des événemens importans de l’histoire, ., une œuvre de salut… » C’est peut-être beaucoup dire. M. de Caprivi ne passe pas moins, dans le discours de l’empereur Guillaume, au rang de sauveur de l’Allemagne ! Et comme pour ajouter au triomphe du nouveau chancelier, l’ancien, le grand et rogue solitaire de Friedrichsruhe, en recevant une députation de Siegen, n’a pu se défendre d’épancher son humeur morose contre tout ce qui se fait à Berlin, contre la politique commerciale nouvelle, contre la bureaucratie. S’il n’est pas allé à Berlin combattre les traités, c’est que l’heure n’est pas venue de tout dire, nondum mendies, c’est qu’il n’aurait pas pu parler sans manquer à sa position et à son passé, — qui sait ? peut-être sans ébranler l’empire. C’est peut-être aussi beaucoup dire ! Ces traités restent dans tous les cas une œuvre habile, assez spécieusement combinée pour flatter l’orgueil allemand, pour ressembler à une réponse indirecte aux rapprochemens, aux alliances qui ont occupé l’Europe depuis six mois.

Ce serait une autre question de savoir si l’Autriche, l’Italie, et à plus forte raison les pays qu’on se flatte de rallier au système allemand, ont les mêmes motifs de triompher et trouveront autant d’avantages dans la ligue nouvelle. Sans doute, à Vienne comme à Rome, dans le monde officiel, le premier mouvement a été de saluer cette œuvre de diplomatie commerciale comme un événement heureux. C’est l’expérience qui décidera des effets pratiques, de l’influence du nouveau ZoUverein. Ces traités d’ailleurs ont fait leur apparition à Vienne dans un moment oîi l’empire austro-hongrois ne laisse pas d’être embarrassé dans ses affaires intérieures. En Hongrie, des élections se préparent, et le cabinet du comte Szapary, qui a succédé au long ministère de M. Tisza, va retrouver dans la lutte électorale l’opposition violente qu’il a déjà rencontrée dans le parlement. A Vienne même, la situation parlementaire et ministérielle n’est rien moins que claire. Elle était déjà singulièrement troublée, elle ne se simplifie pas. Le comte Taaffe a beau déployer toute sa dextérité, tout son art des combinaisons pour rajuster sa majorité, pour maintenir l’équilibre des nationalités, il se retrouve toujours au même point. Il est vrai qu’il joue sans se troubler cette singulière partie depuis douze ans !

La difficulté vient toujours de ce malheureux compromis par lequel on a essayé de concilier Tchèques et Allemands en Bohême et qui a si peu réussi, qui n’a servi qu’à rallumer le conflit des nationalités, à donner une force nouvelle au parti des jeunes Tchèques. Loin de s’apaiser, la lutte n’a fait que s’envenimer depuis quelque temps et vient de se raviver plus ardente, plus passionnée que jamais dans le Reichsrath, par les discours enflammés des chefs des jeunes Tchèques, M. Vaschati, M. Gregr. La jeune Bohême, obstinée à ses revendications, a déclaré la guerre aux Allemands et même presque à l’État autrichien, au moins au système temporisateur et décevant du premier ministre de l’empereur François-Joseph. Si le comte Taaffe s’était fait quelque illusion et s’était flatté de louvoyer encore pour laisser aux esprits le temps de s’apaiser, il est au bout de sja politique de ce côté. Les Tchèques, qui ont été jusqu’ici un des élémens de sa majorité, lui manquent depuis les élections dernières, depuis la défaite de M. Rieger et l’apparition bruyante des jeunes Tchèques. Il s’en est bien aperçu, et il a cherché ailleurs un appui. Depuis six mois, il négocie avec les chefs de la gauche allemande qu’il s’efforce de gagner sans trop se livrer à eux cependant. Le dernier discours de M. Gregr paraît avoir précipité l’évolution et le comte Taaffe s’est décidé à modifier son ministère. Il n’a pas appelé au pouvoir les chefs du parti allemand, M. de Plener, M. Chlumecki ; il a introduit dans son cabinet un de leurs amis, le comte Kuenburg. En d’autres termes, il a suivi sa politique ; il a fait une concession en la limitant. Il était hier avec les nationalistes modérés, il est aujourd’hui avec les Allemands. Il se flatte visiblement de rester maître de la situation ; il l’a été plus ou moins jusqu’ici. On peut se demander seulement si la politique représentée par le comte Taaffe ne finira pas par s’user à ce jeu perpétuel entre les partis qui divisent l’Autriche.

Au point où en sont les choses, non sans doute, il n’y a rien de grave, d’immédiatement grave en Europe à cette fin d’année. Il n’y a pour la plupart des pays que les mille affaires qui se traitent entre les gouvernemens et les parlemens, qui sont une œuvre d’administration intérieure. Les problèmes de politique européenne sommeillent. Si ce n’étaient les questions de régime commercial, de rapports commerciaux qui touchent, il est vrai, tout le monde, qui ont certes leur signification et leur importance dans la vie internationale, il n’y aurait pour le moment aucune apparence de conflits prochains, de diflicultés sérieuses entre les grands Etats. Il n’y a tout au plus que ce petit incident qui s’est passé il y a quelques jours, à Sofia, comme pour prouver qu’il y a toujours une question des Balkans, que tout n’est pas pour le mieux en Bulgarie, quoi qu’en ait dit récemment le comte Kalnoky devant les délégations austro-hongroises.

Certes, par lui-même cet incident qui a pris le nom d’incident francobulgare n’est qu’une assez médiocre affaire. Sous le règne douteux du prince Ferdinand de Cobourg en Bulgarie, c’est le premier ministre, M. Stamboulof, qui gouverne, et M. Stamboulof est dans son gouvernement un dictateur passablement oriental. Il ne recule pas devant les répressions sommaires et ne craint nullement de renouveler ce que M. Gladstone appelait autrefois les « atrocités bulgares. » Il traite ses adversaires, tout ce qui est suspect, à la turque. Des protestations douloureuses contre le régime bulgare ont même retenti dernièrement en Europe. M. Stamboulof ne s’en est pas tenu à gouverner les Bulgares par la terreur ; il s’est senti probablement enhardi par ses succès de police, et il n’y a que peu de jours il a fait saisir sans plus de façons, il a expulsé brutalement un de nos nationaux résidant à Sofia, correspondant d’une agence télégraphique française. L’agent de la France à Sofia a naturellement protesté et réclamé contre un procédé aussi violent qu’expéditif. On lui a répondu assez lestement, sans tenir le moindre compte de ses réclamations, et par l’ordre de notre ministère des affaires étrangères, notre agent a dû rompre tout rapport avec le gouvernement bulgare. La France n’est plus représentée à Sofia, la Russie a cessé de l’être depuis longtemps. Voilà le fait ! Il n’a pas, si l’on veut, une véritable importance diplomatique, il ne change guère la situation. Assurément, ce n’est pas encore de là que la guerre sortira. M. Stamboulof, avec sa ruse d’Oriental, l’a compris sans doute. Il s’est dit qu’il pouvait jusqu’à un certain point être brutal impunément, qu’il ne s’exposait pas à des représailles sérieuses. Peut-être aussi dans sa présomption s’est-il cru assez assuré des faveurs de la triple alliance pour se permettre un mauvais procédé à l’égard de la France, comme il s’est permis depuis quelques années un certain nombre d’autres bravades à l’égard de la Russie, C’est possible ; seulement, le petit pacha de Sofia n’a pas tout calculé. C’est le malheur de ces petits dictateurs éphémères qui n’ont de ces infatuations que parce qu’ils se croient garantis.

C’est le cas de M. Stamboulof. Il n’a pas remarqué que, s’il pouvait être brutal sans péril, il remettait du même coup et plus que jamais en pleine lumière une situation où rien n’est régulier, où le prince Ferdinand lui-même n’est pas reconnu par l’Europe, où l’union de la Roumélie avec la Bulgarie reste un fait révolutionnaire non ratifié, que tout ce qui existe en un mot est la violation flagrante des traités. Il n’a pas songé que, par suite, la Bulgarie est restée légalement ce qu’elle était, un État vassal de la Porte, placé à ce titre sous le régime des capitulations, et que la France, sans s’occuper de lui, n’avait qu’à invoquer ces capitulations, à rappeler la légalité diplomatique. De sorte qu’au lieu de servir l’indépendance bulgare, M. Stamboulof en a démontré une fois de plus les faiblesses et l’a peut-être compromise. Il aurait mieux fait de suivre le conseil que lui donnait récemment le comte Kalnoky, de vivre paisiblement, d’éviter les affaires compromettantes, d’accoutumer les cabinets à ce qui n’a été jusqu’ici qu’une œuvre de révolution en Bulgarie. Par ses bravades inutiles, il n’aura réussi qu’à rouvrir une question qui n’allumera certainement pas la guerre, mais qui reste un des élémens des délibérations un jour ou l’autre inévitables, où l’Europe aura à revoir toutes ces affaires des Balkans et de l’Orient.

CH. DE MAZADE.