Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1906

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Chronique n° 1792
14 décembre 1906


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre.


Nous voici arrivés à l’heure critique où la loi de séparation entre dans la période d’exécution, et l’inquiétude est plus grande que jamais. Le ciel qui a toujours été obscur, douteux, avec des éclaircies momentanées et peut-être artificielles, s’est chargé subitement de nuages plus épais. Qui pourrait dire ce que sera demain ? Ce qui se passe aujourd’hui montre déjà, avec une évidence en quelque sorte aveuglante, que tôt ou tard toutes les fautes s’expient, et les premières, au moins dans cette affaire de la séparation, ont été indubitablement commises par le gouvernement. S’il voulait rompre le Concordat, pourquoi n’y a-t-il mis aucune forme ? Pourquoi n’en a-t-il pas conféré avec Rome ? Pourquoi n’a-t-il pas dénoué le lien qui le gênait, au lieu de le briser avec violence ? Il se serait épargné par là bien des difficultés. Nous reconnaissons que, depuis la rupture, M. Briand a fait un effort sincère pour atténuer les conséquences d’une première attitude imprévoyante et brutale, mais il n’y a pas réussi. Il a rencontré au Vatican une intransigeance égale à celle dont le gouvernement de la République avait lui-même donné l’exemple. Ses avances n’ont pas, été accueillies, et aujourd’hui on entend dire de tous côtés que c’est la guerre. La guerre ! Dieu sait où elle nous conduira : quant à nous, nous n’en savons rien. Tant mieux pour ceux dont la conscience pourra leur rendre le témoignage qu’ils ont fait tout ce qui dépendait d’eux pour l’empêcher d’éclater !

Nous nous bornerons pour aujourd’hui au rôle de narrateur. Après avoir, en toute loyauté, rendu justice aux dispositions conciliantes de M. Briand, il faut bien reconnaître qu’il a commis, le 1er décembre, c’est-à-dire au moment psychologique où on s’observait de part et d’autre avec le plus d’attention et peut-être de suspicion, une très lourde maladresse. Il a adressé aux préfets une circulaire qui paraissait procéder de deux inspirations contraires au point qu’on a dit, et cela est vrai, qu’elle avait l’air d’avoir été écrite par deux hommes différens. La première partie du document était la mise en œuvre des discours que M. Briand avait prononcés devant la Chambre, et que les amis de la paix religieuse avaient approuvés. Elle indiquait au clergé et aux fidèles comment ils pourraient se réunir pour l’exercice du culte conformément aux règles du droit commun, où le Pape leur avait conseillé lui-même de chercher des moyens d’existence. Nous reviendrons sur ce point. La circulaire ajoutait, ce qui était peut-être inutile, que les curés, dans les églises, ne pourraient désormais prélever le produit de la location des chaises, ni des objets qui servent aux enterremens. Elle allait encore plus loin et leur refusait le droit de faire aucun acte d’administration, expression un peu vague, un peu élastique, mais qui comprend certainement le chauffage et l’éclairage des églises, ou encore les réparations légères et urgentes sans lesquelles le simple usage de l’immeuble devient difficile ou impossible. Tout cela sentait la taquinerie et pouvait conduire à quelque chose de pis. A quoi bon laisser aux catholiques la disposition des églises, si on les rend inhabitables, ou impropres au service auquel elles sont affectées ? Mais ce qui précède est encore peu de chose : il faut en venir, à la dernière partie de la circulaire de M. Briand pour se rendre compte du déplorable effet qu’elle devait faire et qu’elle a fait.

Le recrutement ultérieur du clergé aurait été bientôt empêché, si elle avait été maintenue. C’est dans les grands séminaires que le clergé s’élève et se forme : or, la circulaire déclarait que le fonctionnement des grands séminaires se faisait au moyen d’un « groupement de fait » qui constituait une association cultuelle déguisée et illégale. A la question de savoir si les grands séminaires pourraient rester, grâce à une location, dans les locaux qu’ils occupent présentement et qui appartiennent le plus souvent à l’État, M. Briand faisait une réponse négative, rédigée en termes très rudes. « Loin, disait-il, que cette association illégitime puisse prétendre à la continuation, sous forme de bail, de la jouissance de l’immeuble, ses administrateurs seront passibles de poursuites correctionnelles en vertu de l’article 23 de la loi du 9 décembre 190o. » On ne saurait mettre les gens plus cavalièrement à la porte ! Dès qu’elle a été connue, la circulaire du 1er décembre a soulevé les protestations les mieux fondées et les plus vives. Si le groupement de fait des professeurs d’un grand séminaire est une association cultuelle déguisée, pourquoi ne pas en dire autant du groupement de fait qui se produit, dans l’église même, entre le curé et ses assistans pour la célébration des offices ? Où s’arrêtera-t-on dans cette voie ? Soumettre les professeurs et les administrateurs d’un grand séminaire aux obligations que la loi de 1905 impose aux associations cultuelles, c’est les condamner à se disperser, puisque le Pape n’a pas autorisé ces associations. La question de local est ici secondaire. A supposer que les « groupemens de fait » dénoncés par M. Briand soient illégaux dans les locaux actuels, ils le seront ailleurs, ils le seront partout. Autant déclarer qu’ils sont interdits, et dès lors, où et comment les prêtres se formeront-ils ? Comment le clergé se recrutera-t-il ? M. Briand avait dit pourtant à la Chambre que, même en dehors de la loi de 1905 dont l’Église avait le droit d’abandonner les avantages, le principe dominant de cette loi subsistait tout entier, et que la République assurerait par d’autres moyens aux catholiques la liberté de leur conscience et l’exercice de leur culte. Entre cette affirmation du ministre et sa circulaire, la contradiction était patente. On le lui a fait remarquer, il l’a reconnu, il s’est efforcé de réparer le mal. Mais le coup était porté, la blessure était faite : les conséquences n’ont pas tardé à se développer.

Le 7 décembre, M. Briand faisait une nouvelle circulaire qui n’avait d’autre défaut que de venir un peu tard. Il reconnaissait enfin que les associations formées en vue du fonctionnement d’un grand séminaire n’étaient pas nécessairement cultuelles, et qu’on pouvait tout aussi bien les considérer comme scolaires. Il n’y avait qu’à ne pas leur assigner pour but de former des prêtres, mais bien de faire des licenciés ou des docteurs en théologie : aussitôt tout changeait de face, et, au lieu de la loi de 1905 condamnée par le Pape, on pouvait se réclamer des lois de 1875 et de 1880 relatives à la liberté de l’enseignement supérieur. Il suffisait de changer un mot pour que tout prît une face nouvelle. Voulait-on sauver les petits séminaires après les grands ? Rien de plus simple : il suffisait de les rattachera la loi de 1850, qui a proclamé la liberté de l’enseignement secondaire. Il reste à la vérité peu de chose de cette loi et ce peu de chose est menacé : n’importe, le principe de la liberté subsiste jusqu’à nouvel ordre, et chacun peut l’invoquer. Ainsi la seconde circulaire de M. Briand ramenait la première dans ce qu’on peut appeler l’alignement du droit commun. Il revenait lui-même à la méthode dont il avait déjà usé pour permettre aux catholiques de se réunir dans les églises en dehors de la loi de 1905. Il leur avait conseillé de recourir à la loi de 1881, qui a reconnu et organisé la liberté des réunions publiques. C’est à cette indication présentée par M. Briand aux catholiques comme une planche de salut que nous avons fait allusion plus haut. En dépit de ce qui est arrivé depuis et de ce qui, arrivera encore dans quelques jours, on ne saurait méconnaître la bonne volonté de M. le ministre des Cultes : il était impossible de lui en demander davantage, et difficile même d’en attendre autant. Dans ses discours parlementaires, il avait reconnu au Pape et aux fidèles le droit de se soustraire aux obligations de la loi de 1905, en renonçant à ses avantages, quelque appréciables qu’ils fussent pour eux. Les radicaux-socialistes s’étaient écriés avec colère que l’Église prêchait la révolte contre la loi, ce qui était intolérable. — Point du tout, a dit M. Briand : nul n’est obligé d’appliquer une loi quand il y en a d’autres, et ici il y en a d’autres. Elles sont sans doute beaucoup moins favorables à l’Eglise ; mais, si elle les préfère, nous n’avons rien à y voir ; c’est son affaire, il est toujours permis de renoncer à un privilège pour rentrer dans le droit commun. Eh bien ! en ce qui concerne les réunions publiques, le droit commun est la loi de 1881. Il est vrai que, lorsqu’on l’a faite, on était fort loin de prévoir qu’elle s’appliquerait un jour à l’exercice du culte religieux ; aussi s’y applique-t-elle assez mal ; mais nous y mettrons de la complaisance, et nous atténuerons jusqu’à la dernière limite au point de la supprimer pour les catholiques la rigueur de quelques-unes de ses dispositions. Ainsi la loi oblige à former un bureau pour chaque réunion publique ; nous fermerons les yeux sur l’absence d’un bureau. Il nous suffira de considérer comme responsables, les personnes qui auront fait la déclaration de réunion. Car il faut une déclaration préalable pour se réunir. Mais, ici encore, on peut simplifier l’usage de la loi et décider qu’une seule déclaration suffira pour une année. Tout cela n’est peut-être pas. d’une orthodoxie rigoureuse ; mais qu’importe si le gouvernement l’autorise et si les Chambres ne s’y opposent pas ? — Les Chambres ne s’y sont pas opposées et le gouvernement l’a autorisé dans la première, dans la meilleure partie de la circulaire du 1er décembre, et nous avouons en toute franchise que nous, avons cru alors la question réglée. Le Pape n’avait-il pas recommandé aux catholiques, dans l’encyclique Gravissimo officii, de recourir au droit commun ? On le leur rendait plus accessible et d’un usage plus commode. On le mettait plus à leur portée. D’où pouvaient donc venir les difficultés ? Deux archevêques, celui de Bordeaux et celui de Toulouse, ont pris les devans : ils ont donné des instructions à leurs curés, pour qu’ils fissent la déclaration unique demandée par le gouvernement. Mgr Lecot déclarait n’y trouver aucun empêchement. Tout à coup des ordres sont venus de Rome, apportant une interdiction. On n’en disait pas le motif ; nous le saurons peut-être plus tard. Mais parmi les observations nombreuses que cet incident imprévu fait naître dans notre esprit, il en est deux qui nous frappent particulièrement et que nous nous contenterons d’ailleurs d’énoncer. Pourquoi les instructions de Rome sont-elles toujours tardives et arrivent-elles au moment où une portion du clergé a cru pouvoir déjà s’engager dans un autre sens ? Et pourquoi sont-elles toujours négatives ? pourquoi le Pape, après avoir dit ce qu’il ne faut pas faire, ne dit-il pas ce qu’il faut faire ? pourquoi n’éclaire-t-il la route que lorsqu’elle est en partie parcourue, et l’éclaire-t-il toujours en arrière, jamais en avant ?

La nouvelle défense lancée par le Saint-Siège risque d’avoir les conséquences les plus graves : on se demande s’il valait la peine de s’y exposer pour une question d’un intérêt apparent aussi léger que celui de savoir si on fera, ou si on ne fera pas une déclaration annuelle en vue de l’exercice du culte. Que le Pape, après avoir formellement condamné la loi de 1905, en repousse successivement toutes les parties, soit ; la logique le veut ; de grandes épreuves en résulteront pour l’Église, mais il n’est pas interdit à une foi ardente d’en attendre un grand bien final. Cette loi, qui aurait dû être faite après entente avec le Saint-Siège, a été faite sans lui : le Pape peut dire qu’il n’a pas à la connaître et qu’il ne la connaît pas. Mais en est-il de même de toutes les lois de la République, de celles dont le faisceau constitue précisément ce droit commun où le Saint-Père avait d’abord ordonné aux catholiques de chercher un refuge et de trouver des ressources ? Tout le monde est d’accord, après les discours de M. Briand, que l’Église peut vivre en dehors de la loi de 1905 : mais peut-elle vivre, en dehors et au-dessus de toutes les lois, en vertu de son principe propre et d’une autorité qu’elle ne tient pas des hommes ? Il n’en est ainsi nulle part, pas même dans les pays les plus libéraux du monde, et pas plus, par exemple, en Amérique qu’ailleurs. S’il s’agissait de l’autorité spirituelle de l’Église, nous serions les premiers à soutenir qu’elle doit rester pleine, entière, absolue ; mais l’Église, en ce monde, a un corps aussi bien qu’une âme, et c’est pourquoi elle ne saurait se soustraire à certaines conditions d’existence, matérielles et temporelles, qui dépendent de la législation de chaque pays. Aussi ce dernier incident a-t-il fait perdre au gouvernement tout son sang-froid. M. le ministre des Cultes, dans les premières conversations qu’il a eues avec les journaux, a déclaré que nous entrions dans une phase nouvelle. — Jusqu’à ce jour, a-t-il dit, l’Église ne s’était pas mise en opposition avec la loi : elle vient de le faire, et cette attitude ne saurait être tolérée. Des mesures seront prises en conséquence. — Lesquelles ? on n’en sait rien ; il faut les attendre. Mais nous sommes dès maintenant aussi inquiets et attristés, nous partisans de la paix des consciences, que peuvent être satisfaits ceux qui ré vent d’une Église régénérée par la lutte et la persécution. Satisfaits, soit : mais sont-ils vraiment rassurés ?

Comment devinerions-nous ce que le gouvernement va faire ? M. Briand a exprimé une vague espérance qu’à défaut des archevêques et des évêques, le clergé inférieur s’affranchirait des ordres de Rome, sous prétexte qu’ils dépassent l’autorité spirituelle du Saint-Père. S’il l’a cru, fût-ce un moment, il s’est bien trompé. Le clergé et les fidèles continueront de former avec Rome un bloc irréductible, et ce n’est pas de nous que leur en viendra le moindre blâme, car la moindre division serait pour eux le pire des maux. On peut regretter, déplorer même un ordre venu du haut commandement en pleine bataille ; mais il faut l’exécuter. Les archevêques de Bordeaux et de Toulouse, qui avaient donné pour instructions à leurs curés de faire la déclaration de la loi de 1881, se sont empressés de se rétracter, et ils ne pouvaient pas s’en dispenser. Il n’y aura donc pas de déclaration. Si le Saint-Siège s’est donné pour unique but de mettre le gouvernement dans un grand embarras, certes, il l’a fait. L’absence de déclaration n’est qu’une contravention de simple police : la peine en est dérisoire. Mais de ces contraventions, combien y en aura-t-il ? Quarante mille, peut-être davantage, autant qu’il y a d’églises en France, autant qu’on dira de messes dans ces églises. Et elles se renouvelleront tous les jours. Qui ne voit par là l’absurdité des poursuites ? Et quel juriste pourrait en prévoir le résultat ? Supposons qu’on poursuive un curé ; le voici devant le juge de paix ; sa défense sera simple. Il soutiendra qu’il n’a nullement fait une réunion publique, d’abord parce que les réunions cultuelles n’ont aucun rapport avec celles qui ont été prévues et réglées par la loi de 1881, ce qui est incontestable ; ensuite, parce qu’il n’a convoqué personne et qu’il s’est contenté de dire la messe. Il aurait pu la dire ailleurs : s’il l’a dite dans l’église, c’est parce que les portes en étaient ouvertes et que le gouvernement avait fait savoir qu’il ne les fermerait pas. A moins que cette affirmation du gouvernement n’ait aucun sens, elle signifie que les prêtres étaient invités à continuer dans les églises l’exercice du culte. D’ailleurs, y vient qui veut ; il n’est pas nécessaire de faire de convocations ; nous sommes entrés dans des églises et nous avons vu célébrer des messes qui n’avaient quelquefois attiré qu’un nombre infime de personnes. Admettons toutefois qu’il ait fallu une déclaration : qui doit la faire ? Est-ce au curé qui dit la messe ? Est-ce aux fidèles qui y assistent ? On aura beau tourner et retourner la loi de 1881, on n’y trouvera aucune obligation spéciale pour le curé. Pourquoi donc serait-il coupable d’une contravention, alors que les fidèles ne le seraient pas ? M. le garde des Sceaux est un procureur de la forte école du second Empire ; il a bien connu les redoutables parquets de cette époque ; nous doutons cependant qu’il trouve dans ses souvenirs une jurisprudence applicable ici. Les juges de paix seront bien embarrassés ! S’ils condamnent, l’affaire sera portée en Cassation et la Cour suprême aura à dire si la loi a été appliquée. Dira-t-elle qu’elle l’a été ?

Il est presque inévitable que le gouvernement et les Chambres en perdent la tête, et c’est bien ce que le premier est déjà en train de faire. On prépare des lois nouvelles, qui seront des lois de représailles. On sera peut-être amené à fermer les églises, en dépit des protestations de M. Clemenceau que jamais, pendant qu’il serait ministre, il ne laisserait commettre une pareille faute. On retirera peut-être au clergé les bénéfices matériels de la loi de 1905, bénéfices qu’il avait acceptés en repoussant le reste. Qui peut dire ce qu’on fera ? Qui aurait pu prévoir ce qu’on a déjà fait ? Personne ne s’attendait à ce que le gouvernement, commettrait la maladresse d’opérer des perquisitions chez Mgr Montagnini et de lancer un décret d’expulsion contre ce prélat. C’est un acte purement impulsif qui montre que le gouvernement agit d’abord, sauf à réfléchir ensuite. Mgr Montagnini, autrefois attaché à la nonciature apostolique, continuait de garder la maison après le départ du nonce. Il n’avait plus aucun caractère diplomatique, mais il méritait certains ménagemens, et, si on a cessé de les lui témoigner, c’est qu’on a voulu, à travers sa personne, se livrer à un acte de violence contre le Saint-Père. Mesure brutale, dont l’inconvenance sera sentie à Rome, mais « "ailleurs puérile et parfaitement inefficace. A supposer, ce que nous ignorons, que Mgr Montagnini fût resté en relations avec des membres du clergé français auxquels il transmettait les instructions de Rome, on ne sera pas embarrassé, à défaut de lui, de trouver un autre intermédiaire. Le gouvernement de la République n’a donc fait qu’une manifestation, et une manifestation impuissante. Mais il fallait sans doute un nouveau complot à M. Clemenceau : le premier lui avait si bien réussi ! S’en tiendra-t-il là ? Nous entrons dans l’inconnu, et il y a sans doute de la faute de tout le monde. Mais nous ne nous lasserons pas de répéter que la responsabilité initiale et principale des événemens de demain revient à ceux qui ont détruit le Concordat sans le dénoncer, et qui ont traité le Pape comme un mythe. S’il a voulu simplement montrer qu’il était autre chose, il n’aura que trop bien réussi. Et dire qu’une simple conversation avec lui aurait tout arrangé, et arrangerait tout encore aujourd’hui ! On ne se comprend pas, mais qu’a-t-on fait pour se comprendre ? Les malentendus s’amoncellent parce qu’on refuse de s’expliquer. M. Briand a dépensé en pure perte infiniment plus de souplesse, d’ingéniosité, de véritable bonne volonté qu’il n’en aurait fallu pour arriver à un accord, si on avait voulu un accord ; mais on ne peut pas en faire un sans causer, et M. Briand s’est contenté de parler fortement à la cantonade, avec l’espoir qu’il serait entendu au bon endroit. Il ne doutait pas que, dès lors, la conciliation interviendrait. Si nous faisions de la pure philosophie politique, sa mésaventure nous apparaîtrait comme une conséquence de la logique immanente des choses. Mais, après l’avoir dit d’un côté, nous voudrions bien n’avoir pas à le répéter de l’autre, ce qui d’ailleurs servirait à peu de chose, puisque le mal serait déjà fait. Nous avons rempli notre devoir, et maintenant, à la grâce de Dieu !

L’amiral Touchard est arrivé devant Tanger, avec la division qu’il commande de l’escadre de la Méditerranée. Que va-t-il y faire ? M. Pichon s’est expliqué à cet égard devant la Chambre en termes très précis, et la majorité qui a applaudi et approuvées déclarations s’est fort rapprochée de l’unanimité. Si on avait eu encore, soit en France, soit à l’étranger, quelque incertitude sur les desseins du gouvernement, elle aurait été dissipée par le discours de M. le ministre des Affaires étrangères. Cela ne veut pas dire que nous n’ayons plus rien à craindre. Il nous faudra peut-être une volonté très ferme, exercée sur nous-mêmes, pour ne pas sortir du programme que nous nous sommes tracé, et une attention, une surveillance de tous les instans pour être sûr que notre absolue loyauté sera toujours reconnue et appréciée par autrui. Le premier point dépend de nous seuls : quant au second, nous avons fait auprès de toutes les puissances, sans exception, les démarches nécessaires pour mériter leur confiance et pour garantir notre sécurité. Il est incontestable que la situation, à Tanger et dans sa banlieue, était devenue intolérable, et qu’une inertie plus longtemps prolongée aurait pu nous mettre tout d’un coup en face d’obligations beaucoup plus elourdes que celles dont nous venons d’accepter le fardeau. Nous avons donné, il y a quinze jours, à ce sujet des détails sur lesquels il est inutile de revenir. M. le ministre des Affaires étrangères les a depuis donnés lui-même à la Chambre avec plus d’autorité. Il a affirmé que nous n’avions l’intention de rien faire et que nous ne ferions rien qui dépassât les limites du mandat que les puissances réunies à Algésiras ont confié à l’Espagne et à nous. Qui pourrait ne pas convenir, puisque ces puissances en conviennent elles-mêmes, que la note franco-espagnole enferme très strictement notre action dans ces limites ? M. Pichon a apporté sur ce point à la Chambre des assurances qui auraient sans doute pu suffire, mais qui ont été confirmées, en ce qui concerne l’Allemagne, par les déclarations que M. de Tschirschky, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, a faites à son tour devant le Reichstag. Interrogé par M. de Bassermann, le chef des nationaux libéraux, il a reconnu que la note franco-espagnole ne soulevait de la part de son gouvernement aucune objection. Nous savons bien qu’on pourrait rappeler le langage analogue tenu par le chancelier de l’Empire en 1904, à la suite de notre arrangement avec l’Angleterre, langage qui n’a pas empêché ce qu’on a vu depuis. Le gouvernement impérial ne s’est pas tenu pour engagé par les paroles de M. le prince de Bülow, et celui-ci s’en est dégagé lui-même comme d’un lien très léger. Mais la situation n’est plus la même. Nous n’avions pas alors, comme aujourd’hui, un mandat formel des puissances ; et de plus, à tort ou à raison, l’Allemagne nous reprochait de n’avoir pas eu pour elle les ménagemens et les égards que nous avions eux pour d’autres. Nous ne lui avions pas fait, disait-elle, des communications suffisantes. Nous avions oublié de lui en demander son avis. S’il y a eu à ce moment quelque malentendu, il ne saurait y en avoir désormais. Tout s’est passé, de part et d’autre, avec une correction parfaite, et nous pouvons dire que, du côté de l’Allemagne, nous sommes couverts, à la condition, bien entendu, de ne rien faire que ce que nous avons annoncé.

Le langage de M. Pichon a été si satisfaisant qu’il parait avoir provisoirement dissipé les appréhensions de M. Jaurès : elles étaient pourtant très vives. M. Jaurès n’a pas voulu se mettre en opposition avec le sentiment de la Chambre, qu’il sentait, nous l’avons dit, à peu près unanime ; il a reconnu que les déclarations du gouvernement atténuaient d’une manière sensible le danger qu’il avait redouté ; toutefois, il a présenté un ordre du jour qui ne contenait pas le mot de confiance, et qui a été repoussé. C’est que, si on va au fond des choses, il y a entre M. Jaurès d’une part, le gouvernement et la Chambre de l’autre, une différence de méthode fondamentale et irréductible qui empêche entre eux tout accord sincère. Heureusement, on peut s’en passer. M. Jaurès estime que nous n’avons pas au Maroc, — et, en parlant de nous, nous parlons aussi de l’Espagne, — d’autres droits, ni d’autres devoirs que les autres puissances : en conséquence, il n’admet pas que la France et l’Espagne interviennent seules, alors que les autres s’abstiennent. L’action à deux ne lui dit rien qui vaille ; il se défie de l’Espagne, et, comme il voit les malheurs de loin, il est convaincu qu’un jour ou l’autre nous nous brouillerons avec elle. En revanche, il a une foi absolue et vraiment merveilleuse dans la solidité et l’efficacité du concert européen, ou même mondial. On comprend mal tant de défiance d’une part et tant de confiance de l’autre. Le concert européen s’est montré, dans plus d’un cas, singulièrement inefficace, et il y a pour le moins autant de chances de se brouiller quand on est douze que quand on est deux. La politique de M. Jaurès a d’ailleurs des précédens : c’est celle qui nous a empêchés autrefois d’aller en Egypte avec l’Angleterre. Nous ne nous en sommes pas moins brouillés avec celle-ci, et la brouille a même duré vingt ans. Au surplus, notre abstention a eu alors des excuses qu’elle n’aurait pas aujourd’hui. Nous n’étions nullement sûrs de l’adhésion de toutes les puissances à l’œuvre que nous aurions entreprise en Egypte avec l’Angleterre : il ne manque l’adhésion d’aucune à celle que nous entreprenons au Maroc avec l’Espagne.

Nous devons sans doute, — loin de nous la pensée de le contester ! — avoir avec l’Espagne une entente encore plus précise qu’avec les autres. A Algésiras, nous étions treize pour délibérer, en y comprenant le Maroc : maintenant nous ne sommes que deux pour agir, et il faut, pour agir, un accord plus intime que pour délibérer. L’Espagne est une nation fière, avec laquelle il importe de n’avoir aucun malentendu. M. le ministre des Affaires étrangères le sait bien ; c’est sans doute pour cela que M. l’amiral Touchard, avant de se rendre à Tanger, est allé à Cadix où il a laissé sa division navale et de là à Madrid où il a tenu à s’entendre sur tous les points avec le gouvernement espagnol. Cette intention a été comprise : M. l’amiral Touchard a reçu le plus sympathique accueil.

Sa démarche, qui marquait si nettement notre bonne volonté, s’est produite, sans qu’il y ait eu de notre faute ni de celle de personne, dans un moment où le gouvernement espagnol était troublé par une crise, et même une double crise ministérielle, qui vaudrait la peine d’être racontée en détail ; mais le temps nous presse et la place nous manque. Les crises ministérielles deviennent bien fréquentes en Espagne ! Il y a quelques mois, M. Moret, qui avait remplacé M. Montero Rios, cédait lui-même la place à M. le maréchal Lopez Dominguez. Nous avons à ce moment, on s’en souvient peut-être, émis des doutes sur la solidité de la nouvelle combinaison. Il nous semblait qu’elle ne durerait que si M. Moret le voulait bien, et nous nous demandions s’il le voudrait longtemps. Il ne l’a pas voulu longtemps. Un jour, il a écrit une lettre au Roi pour lui déclarer que le parti libéral était divisé, — hélas ! il l’est toujours, — et le ministère a dû disparaître. Mais l’opération, ainsi faite, a causé un grand scandale. On a trouvé généralement que le procédé de M. Moret était peu correct, peu constitutionnel même, et son arrivée au pouvoir, bien loin de ramener l’union dans le parti libéral, y a déchaîné toutes les discordes. Le maréchal Lopez Dominguez, sentant les sympathies dont il était entouré, a pris la parole au Sénat pour se plaindre du coup imprévu qui l’avait renversé : il a été couvert d’applaudissemens si nombreux que M. Moret s’est senti atteint à son tour et qu’il a donné sa démission. Son ministère avait duré trois jours. Il a été remplacé par un des hommes d’État les plus estimés, les plus considérés de l’Espagne, mais le plus âgé peut-être : M. le marquis de la Vega de Armijo a quatre-vingt-deux ans. Il a choisi pour ministre des Affaires étrangères M. Pérez Caballero, qui était second plénipotentiaire de l’Espagne à la conférence d’Algésiras : — le premier était le regretté duc d’Almodovar. — Nous souhaitons à ce ministère une longue vie. Mais il sera aux prises avec de grandes difficultés, car les passions religieuses et anti-religieuses font rage autour de lui, et il n’y en a pas de plus violentes. Ce n’est pas seulement en France qu’il faut compter avec elles, on le voit, c’est partout ! L’Espagne a voulu faire une loi sur les congrégations, en quoi elle n’a peut-être pas eu tort ; il y a quelque chose à faire, en Espagne, dans ce sens. Mais le gouvernement libéral a un peu trop imité nos propres lois, en quoi l’avenir montrera s’il a eu raison. Ce sont choses d’Espagne : nous devons nous maintenir dans le rôle de spectateurs.

Un gouvernement espagnol, quel qu’il soit, est toujours prêt sur la question du Maroc : aussi ne doutons-nous pas que l’accord se soit établi d’une manière complète entre notre gouvernement et celui de Madrid, par l’intermédiaire de notre ambassadeur d’abord et pour le fond des choses, par celui de M. l’amiral Touchard ensuite et pour les mesures d’exécution. Ce que nous allons faire à Tanger est, d’ailleurs, infiniment simple. Il s’agit de rétablir l’ordre et de préparer par là l’organisation de la police régulière sur le plan arrêté à Algésiras. Le désordre tient pour beaucoup à la présence et à l’action de Raisouli dont les exploits sont connus. Le mieux assurément serait que le Maghzen, piqué au jeu par l’intervention franco-espagnole, prit lui-même les mesures nécessaires pour la rendre inutile ; mais en a-t-il les moyens ? en a-t-il même la volonté et la vigueur ? Sur un autre point du Maroc, à savoir la frontière sud-oranaise, si sa bonne volonté est douteuse, son impuissance ne l’est pas. Là, nous faisons la police nous-mêmes, et nous seuls, en vertu de droits anciens que la conférence n’a eu qu’à reconnaître, ou plutôt à respecter. Les instructions données au gouverneur général de l’Algérie et au général Lyautey ont un caractère purement défensif. Si nous sommes attaqués, nous saurons nous défendre, et de façon à décourager l’adversaire de toute velléité de récidive. Mais, pas plus sur notre frontière qu’à Tanger même, nous n’avons aucune pensée de conquête territoriale. M. le ministre des Affaires étrangères a repris à la tribune le mot de pénétration pacifique pour définir notre politique : et cela même est une ; vue d’avenir plus encore qu’une intention immédiate. Sans doute, il est désirable que la civilisation pénètre peu à peu et pacifiquement au Maroc, et la France et l’Espagne ont en cela un rôle particulier à jouer ; mais leur action actuelle a une portée plus restreinte : il s’agit d’une première œuvre de police qui ne dépasse pas la banlieue de Tanger. Rien de moins, mais rien de plus. Notre mandat s’arrête là : nous n’en avons-pas demandé et nous n’en avons pas reçu d’autre à Algésiras.

L’attention a été attirée depuis quelques jours du côté de l’Amérique, et notamment de la Californie, la Commission scolaire de San Francisco ayant décidé que l’entrée des écoles publiques serait interdite aux Japonais. Bien qu’il soit délicat, l’incident n’aurait en lui-même qu’une faible importance, s’il n’était pas l’indice d’une situation générale fort tendue, les Japonais étant de leur nature très envahissans et les Américains de la côte du Pacifique n’étant rien moins que disposés à se laisser envahir. Ils ont déjà pris des mesures protectrices contre l’importation des Chinois ; mais on ne peut pas traiter les Japonais avec la même rigueur, ni avec la même désinvolture, d’autant plus qu’ils ont avec l’Amérique un traité qui, entre autres clauses, leur assure le traitement de la nation la plus favorisée. Cela leur donne-t-il le droit d’entrer dans les écoles publiques ? On dit oui à Tokio, mais on dit non, et très énergiquement, à San Francisco. M. le président Roosevelt a pris fait et cause pour les Japonais, au nom des principes généraux de civilisation et d’humanité dont il est l’apôtre convaincu, encore plus qu’au nom des traités. Le message qu’il a écrit à ce sujet est éloquent et courageux ; malheureusement, la surexcitation des esprits n’en a pas été apaisée à San Francisco, bien au contraire, et il est difficile de prévoir quelles seront les suites de cette dissidence. La Californie invoque le principe de l’indépendance des États dans leur administration intérieure, et M. Roosevelt le droit qu’a le gouvernement fédéral de conclure des traités internationaux auxquels tous doivent se soumettre. On en est là. Le mot de guerre a été prononcé par quelques journaux, beaucoup plus, il faut le dire, en Europe qu’en Amérique ou au Japon. La diplomatie a bien des ressources à épuiser avant d’en venir à ces redoutables extrémités, et M. le président Roosevelt, qui a si fort contribué à rétablir la paix entre la Russie et le Japon, ne la laissera certainement pas troubler entre le Japon et l’Amérique. Ne vient-il pas d’obtenir le prix Nobel pour les services qu’il a rendus à cette grande cause ? Le monde entier a applaudi à une désignation aussi juste. Toutefois, si la situation n’est pas immédiatement inquiétante, elle est grave, à cause des sentimens de plus en plus hostiles qui se manifestent contre les Japonais sur toute la côte du Pacifique, et aussi peut-être à cause des intérêts non pas opposés, certes, mais un peu différens qui existent entre les diverses parties de l’Union. Les faits, pour le moment, n’ont besoin que d’être signalés : on les a entourés de plus de bruit qu’ils n’en méritent. Mais, ceux qui cherchent des points noirs à l’horizon peuvent, dans un lointain brumeux, en apercevoir un de ce côté. Le bien voir est encore, sans doute, la meilleure condition pour s’en garantir et le dissiper.


FRANCIS CHARMES.

Le Secrétaire de la Rédaction, garant, JOSEPH BERTRAND.

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