Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1906

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Chronique n° 1791
30 novembre 1906


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre.


Le Parlement n’a pas, en ce moment, ce qu’on appelle une bonne presse : l’impression générale est que députés et sénateurs ont appliqué un peu trop à la lettre le dicton populaire que charité bien ordonnée commence par soi, en augmentant leur indemnité de 6 000 francs. Tous ceux qui vivent du budget, et Dieu sait s’ils sont nombreux ! auront beau jeu désormais pour demander à être augmentés eux aussi. Le contribuable pourrait leur répondre que si leur situation est digne d’intérêt, la sienne ne l’est pas moins ; que nos finances sont dans un état inquiétant ; qu’on a grand’peine à boucler le budget ; que des économies s’imposent et que tout le monde parle d’en faire : mais cette observation, si naturelle et si légitime sur les lèvres du contribuable, ferait un singulier effet sur celles des parlementaires. Ils se sont presque interdit de l’invoquer, tant la réplique serait facile ! Nous ne sommes plus surpris que la Chambre ait ordonné l’affichage du discours où M. Viviani a glorifié la propriété comme la fin dernière de l’homme : l’augmentation de l’indemnité parlementaire a été la première application de cette théorie. Il semble que la Chambre, en votant l’affichage, ait voulu se préparer les voies et, d’avance, se justifier : on ne l’avait pas compris.

L’inopportunité de la mesure est particulièrement choquante au moment actuel. Ah ! si le budget était en excédent, si les recettes étaient supérieures aux dépenses, si on était en situation de faire des dégrèvemens d’impôts, et si les parlementaires, en se tournant vers le pays, pouvaient attribuer cette heureuse prospérité à la sagesse, à la prudence, à l’habileté de leur administration, ce n’est pas nous qui leur reprocherions le surélèvement d’une indemnité insuffisante. La vie est de plus en plus chère, et un député marié, père de famille, obligé d’avoir une installation à Paris et d’en conserver une en province, a bien du mal à faire face avec convenance aux charges et aux devoirs qui lui incombent. C’est là un des côtés de la question, mais non pas le seul. On peut se demander, d’autre part, s’il est nécessaire et utile de multiplier la race des politiciens qui vivent exclusivement de la politique et en font leur unique carrière. Le niveau intellectuel et moral du Parlement en sera-t-il exhaussé ? La concurrencé électorale n’en deviendra-t-elle pas plus âpre et plus violente ? Admettons que ces raisons pour et contre se fassent équilibre, et que l’esprit démocratique qui souffle sur nous doive faire pencher la balance dans le sens d’une augmentation de l’indemnité parlementaire, il n’en reste pas moins que l’heure a été mal choisie et que le procédé employé n’est pas défendable. Nous nous sommes expliqué sur le premier point : que dire du second ? L’affaire a été conduite comme un complot qu’on n’osait pas avouer. En dehors de quelques affidés à la Chambre et au Sénat, personne n’était averti de ce qui se préparait dans l’ombre. On redoutait un débat public ; on a voulu y échapper à tout prix. Il y a quelques années, une proposition du même genre avait été faite à la Chambre, mais on avait procédé au grand jour, et il y avait eu un vote nominal. Il est vrai que la proposition avait été rejetée. On a jugé sans doute que ce dénouement ne recommandait pas la procédure suivie à cette époque, et on en a adopté une autre. La proposition, cette fois, a été faite le même jour à la Chambre tout au commencement, et au Sénat tout à la fin d’une séance, c’est-à-dire à un moment où il n’y a personne. Les membres présens ont à peine su de quoi il s’agissait, tant ils s’y attendaient peu, et les protestations ne se sont produites que le lendemain. Nous doutons, toutefois, que l’affaire puisse être menée jusqu’au bout dans ce silence trop prudent. Ce n’est pas tout de voter en principe une loi qui entraine une dépense : il faut roter ensuite un crédit. Si on a pu échapper à une discussion et à un scrutin public au premier acte, le pourra-t-on au dénouement ? On a, dit-on, d’excellentes raisons à donner pour justifier la mesure ; eh bien ! qu’on les donne. La dignité du Parlement l’exige. Elle a perdu quelque chose à la manière sournoise, subreptice et vraiment un peu honteuse dont toute cette machination a été menée.

M. Charles Benoist a trouvé la vraie solution. S’il est exact que les parlementaires ne sont pas assez rétribués, il y a une autre vérité dont on convient encore plus généralement, à savoir qu’ils sont trop nombreux. La Chambre des députés se compose aujourd’hui de près de six cents membres ; et le Sénat de trois cents. Quatre cents députés et deux cent cinquante sénateurs suffiraient largement à tous nos besoins législatifs. Il n’y aurait plus alors le même inconvénient financier à augmenter l’indemnité des restans. Nous faisons des vœux pour le succès de la proposition de M. Charles Benoist ; mais, à parler franchement, notre espérance est très faible de la voir adopter. Plus le mandat parlementaire deviendra rémunérateur, plus il y aura d’intérêts, — au pluriel, — à en maintenir le nombre actuel. La quantité restera la même. Quant à la qualité ?… Mais c’est là une autre question, dont le développement nous entraînerait trop loin.

L’activité parlementaire n’a guère produit autre chose depuis quinze jours. Signalons cependant la discussion et le vote du traité de commerce avec la Suisse : elle a été brillante dans les deux Chambres et s’est heureusement terminée par un vote favorable, effectué à une forte majorité. Le sujet est trop technique pour que nous l’exposions en détail, mais aussi trop important pour que nous le passions son silence. La Chambre a commencé enfin la discussion du budget. Mais l’intérêt véritable n’a pas été dans le Parlement ; il a été dans le pays, où le gouvernement a fait procéder aux quelques milliers d’inventaires qui étaient restés en suspens.

On craignait le bruit avant les élections ; on le craint moins aujourd’hui. M. Clemenceau estimait alors que le plaisir de compter, comme il disait, quelques plumeaux et quelques chanceliers dans une sacristie ne valait pas qu’on exposât une vie humaine ; le point de vue est maintenant un peu changé. Il faut toutefois reconnaître, si on se reporte à la loi de séparation, que les délais accordés jusqu’ici pour permettre aux esprits de se calmer, ne peuvent pas se prolonger davantage. Le motif en est simple : c’est qu’à partir du 11 décembre, le mobilier des églises sera mis sous séquestre, et qu’il faut auparavant l’inventorier. Les esprits se sont-ils calmés pendant les sept ou huit mois de répit qui leur ont été donnés ! L’apaisement s’est fait dans une assez large mesure, mais non pas autant que nous l’aurions désiré. Comment ne pas regretter que des portes d’église, qui avaient quelquefois un caractère d’art, aient dû être entamées à la hache, ou qu’on les ait fait sauter à la dynamité ? Comment ne pas trouver puérile la forme de résistance qui a consisté, dans certains endroits, à brûler du soufre dans les églises pour faire éternuer les soldats ? Nous sommes loin cependant, des passions véhémentes que les premiers inventaires avaient déchaînées. Les adversaires de la loi se sont aperçus qu’ils avaient fait fausse route, et qu’il n’y avait pour eux rien de bon à attendre de la campagne des inventaires. Nous aimons à croire aussi qu’ils ont écouté les conseils du Saint-Père. Pie X a recommandé la protestation, mais réprouvé la violence. Sa seconde encyclique n’existait pas encore au moment des premiers inventaires : elle a certainement produit son effet sur les derniers.

Si nous nous félicitons de la manière relativement pacifique dont ils ont été opérés, ce n’est pas que nous soyons sans inquiétudes sur les suites qu’ils peuvent avoir. Ces inquiétudes n’existaient pas il y a huit mois ; nous les éprouvons aujourd’hui, et c’est un devoir de nous en expliquer. Il y a huit mois, nous cherchions à rassurer les manifestans en leur disant que les inventaires n’avaient d’autre but que de constater la présence de certains objets dans les églises, et qu’il était absolument injuste d’y voir la préface d’une confiscation. Rien, en effet, n’était plus loin de la pensée du gouvernement. Les objets qui forment le mobilier des églises devaient, avec les autres biens ecclésiastiques, être transmis par les fabriques aux associations cultuelles. Aujourd’hui, tout est changé. Le Pape a défendu de former ces associations ; les catholiques ont obéi, comme ils en avaient le devoir, quel que fût d’ailleurs leur sentiment personnel sur les épreuves qui devaient en résulter pour l’Église de France. Le Pape connaissait ces épreuves : il aurait voulu les épargner à l’Église, mais il a déclaré qu’il ne le pouvait pas. Il fallait donc les subir. L’attitude du Pape et des catholiques rendait la loi inapplicable dans les parties qui les concernaient, mais non pas dans celles qui regardaient le gouvernement. On voit tout de suite quelles en sont les conséquences en ce qui concerne le mobilier des églises. Après un certain délai, le gouvernement sera obligé de le remettre aux communes avec tous les autres biens ecclésiastiques, et les préventions contre les inventaires, injustes à l’origine, se trouveront en apparence justifiées par l’événement. Peut-être ne faut-il pas prévoir les malheurs de si loin. Nous avons cependant tenu à le faire, pour qu’on ne nous accuse pas plus tard d’avoir cherché à endormir la résistance en disant que les inventaires étaient inoffensifs. Ils l’étaient dans le système de la loi, de la loi intégrale : ils le sont moins avec l’application partielle et fragmentaire de cette même loi à laquelle le gouvernement se trouve réduit. M. Briand est un homme ingénieux ; il l’a déjà montré ; peut-être le montrera-t-il encore. Quoi qu’il en soit, les inventaires ne peuvent servir qu’à opérer régulièrement un transfert de propriété. Nous avions cru savoir à qui ce transfert serait fait : c’était, ce devait être aux associations cultuelles. Nous le savons moins bien aujourd’hui. Il s’en faut d’ailleurs de beaucoup que les déclarations de M. Briand aient satisfait tous ses amis. Une partie des socialistes, ceux qui suivent les inspirations de M. Jaurès, l’ont approuvé. Ils désirent par-dessus tout avoir enfin le loisir de s’attacher aux réformes qui leur sont chères, et c’est pourquoi ils éprouvent quelque hâte de se débarrasser des questions religieuses. Mais les radicaux, y compris ceux qui s’intitulent radicaux-socialistes, goûtent moins les transformations sociales dont le ministère du Travail est à leurs yeux l’annonce inquiétante : aussi ne répugneraient-ils nullement à reprendre la guerre religieuse dont a vécu M. Combes et dont ils ont eux-mêmes vécu si facilement avec lui. De ces deux tendances, quelle sera la plus forte ? Cela dépendra de causes nombreuses, parmi lesquelles il faut mettre au premier rang le plus ou moins d’habileté ou de maladresse des partis d’opposition. A parler sincèrement, nous ne croyons pas que, dans la Chambre actuelle, il puisse y avoir un ministre des Cultes plus conciliant que celui d’aujourd’hui, doué d’intentions plus loyales, et surtout plus à même d’en faire accepter la réalisation aux radicaux-socialistes. Ce qui est possible avec M. Briand ne le sera probablement pas avec son successeur. Son échec serait pour d’autres un encouragement à reprendre la politique brutale, et c’est une tentation à laquelle il serait téméraire de les exposer. Il y a bien de l’imprévu dans les choses humaines ! Qui aurait pu prévoir, par exemple, qu’un Cabinet Clemenceau, avec un ministre des Cultes venant d’aussi loin que M. Briand, nous donnerait, dans les questions religieuses, la politique la plus tolérante que nous ayons eue depuis huit ans que les radicaux sont au pouvoir ? C’est une chance que nous n’espérions guère : nul ne sait ce qui arrivera si on la laisse échapper !


Le Reichstag allemand est rentré en session, et aussitôt le gouvernement impérial a été interpellé sur la politique extérieure. Il l’a été par M. Bassermann, qui, parlant au nom des nationaux-libéraux, s’est fait l’interprète des préoccupations du pays. M. Bassermann a parlé avec modération, mais avec netteté et fermeté. Les orateurs socialistes qui sont venus après lui ont montré ces dernières qualités plus que la première ; mais, au fond, eux et lui ont dit la même chose en termes différens. L’opinion allemande éprouve depuis quelque temps un malaise qu’elle ne cherche pas à dissimuler. Elle compare avec un peu d’amertume le présent au passé. Elle se demande si les affaires font aussi bien, si la sécurité générale est aussi grande, si les alliances sont aussi solides, enfin si on peut envisager l’avenir avec la même confiance. Quel pays n’a pas éprouvé des crises morales du même genre ? Elles ont toujours des causes qu’il faut prendre du sérieux, mais qu’on aurait tort de prendre au tragique, et personne ne va jusque-là en Allemagne. L’Allemagne sait bien qu’elle n’a rien perdu de sa force et que, au surplus, toute l’Europe est pacifique comme elle l’est elle-même. Elle éprouvé néanmoins une certaine irritation de voir que les autres vivent, s’arrangent, se groupent en dehors d’elle. Pour la première fois dans la presse, et même au Reichstag, la responsabilité d’une politique où l’on n’a pas trouvé seulement des satisfactions a été attribuée directement ou indirectement, mais très clairement, à l’Empereur ; et le chancelier de l’Empiré s’est cru obligé de prendre sa défense en invoquant les droits que la Constitution donne au souverain. C’est là une chose nouvelle en Allemagne : nous la signalons sans y insister.

La réponse de M. le prince de Bülow aux interpellateurs a montré tout de suite que sa santé était pleinement rétablie. Jamais sa parole n’avait été d’un tour plus vif, plus aisé, plus piquant. Les anecdotes et les mots d’esprit y abondent. Il semblé bien toutefois, d’après l’effet produit, que ce n’est pas là précisément ce qu’on attendait. Nous parlons de l’effet produit en Allemagne : dans le reste de l’Europe, où on était sans doute disposé à se contenter à meilleur compte, l’accueil fait au discours du chancelier a été meilleur, bien qu’il soit resté réservé. Réservé, comment aurait-il pu ne pas l’être ? Nous en jugerons d’abord, comme il convient, par notre cas.

Certes, le patriotisme le plus délicat, et même le plus chatouilleux, ne pouvait prendre qu’en très bonne part la manière dont M. de Bülow a parlé du nôtre, il ne s’est pas contenté de lui rendre justice, il l’a donné en exemple à l’Allemagne, en exprimant le désir qu’elle s’en inspirât à l’occasion. Mais, si M. de Bülow connaît l’ardeur du patriotisme français, il en connaît aussi les susceptibilités et, très loyalement, il les a déclarées légitimes. Il a passé plusieurs années à Paris peu de temps après la guerre ; il a vu nos hommes politiques ; il s’est entretenu avec Gambetta et il a rapporté sur lui des souvenirs pleins d’intérêt. Ceux qu’il a laissés lui-même, parmi nous, nous sont de sûrs garans qu’il n’a pas de mauvais sentimens à notre égard. Il sait ce que nous sommes, et il admet volontiers, tout en le regrettant sans doute comme nous le regrettons nous-mêmes, qu’il ne puisse y avoir entre les deux pays que des rapports corrects. Cette loi des rapports corrects, il l’a d’ailleurs généralisée dans un passage de son discours, et, l’étendant uniformément à tous les pays du monde, il a dit que l’Allemagne devait s’abstenir d’effusions. Dès lors, il ne saurait en attendre de nous. Il semble qu’on pourrait établir sur ces bases, entre Paris et Berlin, une vie très sortable, et même que cela soit facile. Mais M. de Bülow, tout en se flattant de l’espoir qu’il en sera ainsi et au moment même où il allait nous le faire partager, a cru devoir rappeler à l’Allemagne qu’avec un pays comme la France les explosions étaient toujours à craindre, et il nous a rappelé à nous-mêmes qu’avec un pays comme l’Allemagne les brusques changemens de politique n’étaient pas moins à redouter. En fait, nous en avons su récemment quelque chose. M. de Bülow a tiré de ce fait tout un système. Il a dessiné un portrait charmant, mais troublant du diplomate allemand qui, à l’entendre, doit être souple, divers, mobile, changeant comme un caméléon. Il lui a donné pour modèle Alcibiade, qui savait se faire tout à tous, adoptait successivement les mœurs comme il semblait prendre l’esprit de tous les pays où il vivait, et qui, après avoir émerveillé les Athéniens par les grâces délicates de son esprit et le laisser aller de ses manières, édifiait les Spartiates par son austérité et mangeait avec eux du brouet noir, M. de Bülow, diplomate lui-même, est aussi séduisant qu’il veut l’être ; mais il nous a montré à propos du Maroc qu’il pouvait avoir aussi d’autres vertus. Au surplus, il a complété le type idéal du parfait diplomate par un mot du prince Orloff à l’empereur Napoléon III au Congrès de Paris, en 1866. « Sa qualité maitresse, sire, aurait dit le prince Orloff, est de savoir flatter au bon moment, ou de donner le coup de pied aussi au bon moment. » Nous ne rechercherons pas si on ne nous a pas un peu flattés pour nous endormir au début de l’affaire du Maroc, ni si on a vraiment choisi le meilleur moment pour nous donner le coup de pied. Mais il faut convenir que ces axiomes diplomatiques, réduits en règles de conduite, ne sont pas bien rassurans. Hâtons-nous de dire que M. de Bülow les applique à tout le monde, et non pas spécialement à nous.

La partie la plus importante de son discours, du moins à nos yeux, est celle où il a parlé de nos rapports avec d’autres puissances, et plus particulièrement avec l’Angleterre. Ici il faut citer. « L’alliance franco-russe depuis son origine, a-t-il dit, n’a pas été un danger pour la paix ; au contraire elle s’est montrée comme un poids qui coopérait à la marche régulière de l’horloge du monde. Nous espérons qu’on pourra dire la même chose de l’entente cordiale franco-anglaise. Les bonnes relations entre l’Allemagne et la Russie n’ont nullement rompu l’alliance franco-russe ; les bonnes relations entre l’Allemagne et l’Angleterre ne peuvent non plus être en contradiction avec l’entente cordiale, si celle-ci poursuit des buts pacifiques. » L’entente cordiale ne poursuit certainement que des buts pacifiques. Elle a été conclue, — M. Paul Cambon le rappelait hier encore en termes excellens, — au moyen d’un règlement, entre l’Angleterre et nous, de nos intérêts communs sur plusieurs points du globe. Parlant de la France et de l’Allemagne, M. de Bülow a dit dans un autre passage de son discours : « Ce qui est possible, c’est que les deux peuples se rapprochent sur le terrain économique, sur le vaste terrain des entreprises industrielles et financières : ils s’entendront peut-être aussi un jour sur telle ou telle question coloniale. » Soit : mais qu’avons-nous fait hier avec l’Angleterre, sinon ce que M. de Bülow exprime l’espoir que nous pourrons faire demain avec son pays ? Nous étions en conflit avec l’Angleterre, et depuis longtemps, sur beaucoup plus de questions coloniales que nous ne pouvons l’être avec l’Allemagne : nous avons réglé ces questions. Quoi de plus légitime ? Quoi de plus digne de servir d’exemple ? Si l’Allemagne nous avait proposé, en 1904, de faire avec elle ce que nous venions de faire avec l’Angleterre, nous nous y serions prêtés de bon gré : mais c’est nous qui lui avons fait une suggestion dans ce sens, et elle l’a déclinée. Elle était de mauvaise humeur ; elle avait pris ombrage de notre rapprochement avec Londres. Elle déclare aujourd’hui n’avoir à y faire, en principe, aucune objection ; mais elle en faisait alors, et elle les a soutenues de telle manière qu’elle nous a rejetés encore davantage, et comme de force, du côté anglais. M. de Bülow nous dit maintenant qu’il pourrait s’entendre un jour sur une question coloniale avec nous ; nous lui répondrons : Quand vous voudrez. Il dit encore qu’il désirerait avoir de bons rapports avec l’Angleterre notre amie, comme avec la Russie, notre alliée : nous n’y voyons que des avantages, Mais, ajoute-t-il, « l’établissement de relations amicales avec l’Angleterre demande du temps et de la patience, car nous avons derrière nous une longue période de malentendus. L’aiguille du baromètre politique a heureusement quitté les indications : pluie et vent, pour se mettre à variable. » Eh bien ! c’est déjà une amélioration. Nous aussi, nous avons traversé une longue période de malentendus avec l’Angleterre et finalement nous en sommes sortis. Tout vient à point à qui sait attendre et saisir les bons momens. Pourquoi la diplomatie allemande ne serait-elle pas avec l’Angleterre aussi heureuse que la nôtre ? Ce n’est pas nous, en tout cas, qui nous mettrons en travers ! Mais était-il bien nécessaire que M. de Bülow, après avoir tourné quelque temps autour de l’entente cordiale, lui adressât pour finir l’avertissement que voici : « L’entente cordiale des puissances occidentales, sans de bonnes relations de ces puissances avec l’Allemagne, serait un péril pour la paix. Une politique qui aurait pour but d’enfermer l’Allemagne, de créer autour d’elle un cercle pour l’isoler et la paralyser, serait une politique très dangereuse. » Si l’Angleterre et la France, qui sont parfaitement sûres de leurs intentions, ont pu faire un accueil courtois au discours de M. de Bülow, on comprend que l’Allemagne y ait vu dans une certaine mesure un sujet d’inquiétude, et que l’opinion n’en ait pas été tout à fait rassurée.

Ce sentiment explique l’émotion, que nous voulons croire artificielle, entretenue par la presse allemande au sujet de la réponse évasive faite au Sénat par M. Clemenceau à une question de M. Gaudin de Villaine. M. Gaudin de Villaine lui demandait si, — oui ou non, — nous avions une convention militaire avec l’Angleterre : il s’est contenté de dire qu’il n’en savait rien, mais qu’il ne le croyait pas. Pourquoi n’a-t-il pas dit tout simplement que, cette question étant inconstitutionnelle, il n’avait pas à y répondre ? La Constitution, en effet, après avoir confié au Président de la République le soin de négocier et de ratifier les traités, ajoute qu’« il en donne connaissance aux Chambres aussitôt que l’intérêt et la sûreté de l’État le permettent. » A supposer qu’il y ait un traité avec l’Angleterre, si le Président ne l’a pas communiqué aux Chambres, c’est qu’il a jugé cette communication contraire à l’intérêt et à la sûreté de l’État : dès lors, un député ou un sénateur n’a pas le droit de poser une question directe dans les termes où l’a fait M. Gaudin de Villaine. Supposons encore que M. Clemenceau eût donné satisfaction à l’interpellateur, sa réponse, quelle qu’elle eût été d’ailleurs, affirmative ou négative, aurait eu, dans un cas aussi bien que dans l’autre, un inconvénient manifeste. Nous raisonnons en théorie pure, car nous connaissons la situation encore bien moins que lui ; mais qui ne voit que si M. Clemenceau avait répondu oui à la question de M. Gaudin de Villaine, il aurait pu s’attirer de graves embarras du côté de l’Allemagne, et que, s’il avait répondu non, il aurait pu la rassurer et la mettre à son aise plus peut-être qu’il n’aurait été utile de le faire. C’est pour cela que, dans sa sagesse, la Constitution a prévu que l’intérêt de l’État pourrait parfois exiger le silence, et qu’il ne suffirait pas de la curiosité indiscrète d’un sénateur ou d’un député pour que le gouvernement fût obligé de le rompre.

Revenons au discours de M. de Bülow. Après avoir parlé de la France et de l’Angleterre, le chancelier de l’Empire a parlé de l’Italie : il a bien voulu reconnaître que son attitude à Algésiras avait été correcte et légitime. Nous souhaitons que ces paroles effacent à Rome le souvenir de certaines manifestations qui n’étaient empreintes ni de la même justice, ni de la même sérénité. Mais, cet hommage une fois rendu à son alliée, M. de Bülow a ajouté : « Les hommes politiques italiens de tous les partis sont sincèrement pacifiques. Aussi longtemps que l’Italie tiendra fermement et loyalement à la Triple alliance, elle contribuera déjà par là au maintien de la paix pour elle et pour les autres. Si elle s’en détachait, ou si elle suivait une politique chancelante et équivoque, cela augmenterait les chances d’une grande et générale conflagration. » Pour y mettre plus de précision, M. de Bülow a dit encore : « La Triple alliance a cet avantage quelle rend impossible tout conflit entre les trois puissances alliées. Si l’Italie et l’Autriche n’étaient pas alliées, leurs relations pourraient bien être tendues. » L’Italie, qui n’a nullement l’intention de se détacher de la Triple alliance, a accueilli comme il convenait l’avertissement qui lui était donné. Mais on conçoit que, cette fois encore, l’opinion allemande ait été quelque peu troublée, en constatant que M. de Bülow avait jugé cet avertissement indispensable. Ce n’est guère qu’à l’égard de l’Autriche-Hongrie que le chancelier de l’Empire n’a eu que des paroles de satisfaction à prononcer ; et, malgré cela, son discours n’a produit nulle part une plus médiocre impression qu’à Pest. Les Hongrois sont exigeans ! Ils accusaient M. le comte Goluchowski d’avoir trop étroitement subordonné sa politique à celle de Berlin, et ils n’ont eu de cesse qu’après avoir obtenu sa démission. Puisse son successeur, M. le baron d’Ærenthal, dont on dit le plus grand bien, les trouver plus favorables et découvrir la formule magique, qui conciliera tant d’intérêts divergens ! Nous ne parlerons pas du passage de son discours que M. de Bülow à consacré à la Russie : il n’y est guère question que des affaires intérieures de ce pays, et ce que le chancelier a dit de l’état de ses négociations avec l’Angleterre présente ces négociations comme plus avancées que nous ne les avions crues.

Il est, on le voit, assez naturel que le discours de M. de Bülow ait laissé en Allemagne l’opinion hésitante. Tenons notre épée aiguisée, a conclu l’orateur. Ce n’est pas ce mot qui inquiète ; il est devenu un peu banal ; il semble être le leitmotiv obligé de tous les discours allemands. Nous devons tous tenir notre épée aiguisée, en attendant l’ère du désarmement universel qui ne semble pas prochaine, et que les déclarations du chancelier n’ont pas sensiblement rapprochée de notre horizon. Les dangers qui ont paru avoir, il y a quelque temps, un caractère presque immédiat, ne l’ont plus aujourd’hui ; mais l’inquiétude n’en est pas encore tout à fait dissipée. Aussi devons-nous autant que jamais conserver la liberté de notre politique, et ne l’engager dans aucune affaire qui pourrait nous imposer trop d’occupations.

Cette observation se rapporte au Maroc L’amiral Touchard attend à Toulon les instructions définitives du Gouvernement pour se rendre à Tanger à la tête d’un détachement de notre escadre méditerranéenne. Son départ est retardé de quelques jours par une crise ministérielle survenue très inopportunément à Madrid. Le tout, en effet, a été préparé de concert avec l’Espagne, qui a les mêmes intérêts, ou plutôt les mêmes devoirs que nous, et a été certainement soumis au jugement des puissances qui ont été représentées à la conférence d’Algésiras.

Nous sommes fort loin de blâmer les mesures prises ; elles étaient indispensables ; elles étaient impérieusement exigées par l’état d’anarchie violente où est le Maroc. Mais il importe, en la précisant, de limiter la portée de notre action éventuelle. Nous disons éventuelle, parce que nous désirons, sans l’espérer beaucoup, que la menace suffise et qu’il n’y ait pas lieu d’en venir à l’exécution. Il est certain que la situation de Tanger est intolérable. Chaque jour les nouvelles apportées par le télégraphe la présentent comme devenant plus grave, et on ne pourrait la laisser s’aggraver encore sans courir la chance, et, sans assigner dans une certaine mesure la responsabilité des pires incidens. Le mal tient surtout à la présence et à la puissance de Raissouli, non seulement dans les environs de Tanger, mais dans, la ville même où ses émissaires s’arrogent le droit de haute et de basse justice, se livrent à toutes sortes d’excès et tiennent le gouverneur en échec dans la maison qui lui sert encore plus de prison que de forteresse. La conférence d’Algésiras a chargé la France et l’Espagne d’organiser la police dans huit ports de mer, tantôt séparément, tantôt conjointement : ce dernier cas est celui de Tanger. La police future doit être marocaine, avec des cadres français et espagnols. On verra plus tard ce que vaudra cette organisation : ce serait peut-être pour elle une épreuve délicate de se trouver dès le premier jour aux prises avec les bandes de Raissouli. Au surplus, elle n’existe pas encore : elle ne pourra être mise sur pied que dans quelque temps, lorsque la Banque d’Etat entrera elle-même en exercice et fournira au Maghzen de l’argent pour la payer. Jusque-là pourtant il faut vivre ; il faut faire un peu d’ordre quand même ; il faut rétablir un peu de sécurité. Si la France et l’Espagne n’ont pas un mandat formel pour s’acquitter de cette tâche avec leurs seules forces, on peut considérer qu’elles ont un mandat moral de ménager la transition et d’en remplir l’intervalle. Tel paraît bien avoir été le sentiment général. Tel a été celui de la France et de l’Espagne elles-mêmes, puisqu’elles ont pris l’initiative dont l’envoi de leurs navires est en ce moment la manifestation éclatante. Mais il est bien entendu que le mandat qu’elles remplissent ne saurait, en cours d’exécution, changer de caractère. Il s’agit, il ne s’agira jusqu’au bout que d’une opération de simple police, et d’une opération provisoire. La première besogne faite, et dès que la police régulière aura été organisée, la France et l’Espagne s’empresseront de retirer leurs troupes, et de laisser aux forces chérifiennes le soin de maintenir et de continuer ce qu’elles auront commencé. Elles n’ont pas reçu, à Algésiras, un mandat qui s’étende à l’ensemble du Maroc : c’est seulement dans quelques ports de mer qu’elles en ont un. A Tanger notamment, la ville seule et sa banlieue immédiate sont en cause. Nous ne sommes pas sans appréhensions sur ce qui risque de se passer dans le reste du pays. Lorsqu’un corps est affecté d’une maladie organique, les mêmes manifestations morbides se produisent partout. Il y a plus d’un Raissouli au Maroc. Mais nous n’avons charge que d’un seul, et si nous acceptons d’y faire face, c’est pour sauver Tanger, ville cosmopolite où toutes les grandes nations du monde ont des intérêts, des nationaux et des agens, d’un péril qui n’est que trop réel. Peut-être l’a-t-on déjà laissé croître plus qu’il ne l’aurait fallu.

Nous sommes sûr que le ministère actuel maintiendra notre intervention, si elle doit se produire, dans des limites étroites. M. Clemenceau s’est montré constamment hostile, avant d’être ministre, à ce qu’on a appelé la politique marocaine : il n’a certainement pas changé d’avis aujourd’hui qu’il a la lourde responsabilité du pouvoir. Mais cette responsabilité est double. Si elle consiste à ne pas s’engager au Maroc au-delà du strict nécessaire, elle consiste aussi à prendre les mesures indispensables pour remplir les obligations que nous avons contractées. Et sans doute nous ne ferons rien de moins ; mais ce que nous venons de dire sur la situation générale est une garantie que nous ne ferons certainement rien de plus.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.


FERDINAND BRUNETIÈRE

Nous avons eu la grande douleur de perdre M. Ferdinand Brunetière, directeur de la Revue des Deux Mondes.

Il s’est éteint le dimanche 9 décembre à dix heures du matin.

Sa mort n’a pas surpris ses amis. Ceux-ci s’étonnaient depuis un an qu’il put encore travailler et produire.

Il fallait l’indomptable vigueur de sa volonté, sa haute conscience du devoir, son austère conception de la vie pour que, dans le ravage et la ruine de ses forces physiques, il pût encore traiter, avec sûreté et sérénité, des questions littéraires et des problèmes contemporains.

La Revue consacrera, par la plume d’un de ses émules, une étude étendue à son œuvre vaste et variée. Mais nous ne pouvons attendre pour dire adieu à ce collaborateur depuis plus de trente ans, à ce directeur depuis plus de treize ans. Nous voulons retracer, en quelques mots rapides, les étapes de sa brillante carrière, signaler les traits principaux de cette puissante nature.

Il vit le jour en Provence en 1849. Ses débuts furent humbles et difficiles. Il vint, dès l’aube de sa jeunesse, à Paris, chercher, non la fortune, dont il n’eut jamais aucun souci, mais un champ d’emploi pour sa dévorante activité.

L’enseignement le séduisait. Il échoua au concours de l’École normale supérieure où il devait entrer quelques années plus tard comme maître et où l’attendaient, en cette qualité, d’éblouissans succès.

Il s’est fait lui-même. Avec le minimum de grades universitaires, il est devenu le plus grand lettré de sa génération.

Perdu sans appui dans Paris, il s’acquittait avec conscience et perplexité des médiocres besognes de l’apprenti professeur et de l’apprenti écrivain, dont aucune parenté secourable, aucune relation utile ne facilite l’essor.

C’est l’honneur de la Revue des Deux Mondes de l’avoir recueilli aux heures angoissantes de ses débuts, de lui avoir fourni l’organe dont il avait besoin pour faire entendre au loin sa voix puissante ; c’est l’honneur aussi de la Revue, l’ayant pris jeune et inconnu, de l’avoir conservé célèbre et gardé jusqu’à sa mort.

Nos lecteurs ont apprécié l’étendue infinie de son savoir, la fière indépendance de ses jugemens, l’incomparable force de sa dialectique. Il était armé non seulement du talent littéraire le plus vigoureux et en même temps le plus souple, mais de toutes les connaissances de son temps. Il élargit la sphère de la critique ; il fit rentrer dans son domaine toutes les questions qui préoccupent l’homme et la société.

Il eut une vie pleine, une vie intense, une superbe vie d’homme de lettres, uniquement d’homme de lettres. Il dédaigna toutes les autres ambitions. Avec son prestigieux don de parole, sa voix sonore qui remuait les immenses auditoires, sa nature à la fois passionnée et réfléchie, il eût pu aspirer à entrer dans les assemblées politiques où certainement il eût tenu une grande place. Il s’y refusa toujours.

Il voulut rester un travailleur de la pensée pure. Il se vouait aux causes qu’il sentait justes et utiles ; il s’y consacrait jusqu’à l’épuisement.

Il eut beaucoup de triomphes, littéraires et oratoires. L’Académie française l’admit encore jeune dans son sein en 1893 ; sa renommée déborda la France et le vieux continent ; il porta, avec un incomparable éclat, aux Etats-Unis la parole française.

Il éprouva aussi des amertumes. L’oubli de son nom lors de la reconstitution récente de l’Ecole normale supérieure, l’échec de sa candidature à la chaire de littérature française au Collège de France, pour laquelle tout le désignait, lui firent sentir, dans toute leur cruauté, l’aveuglement et l’injustice des partis.

La plus grande épreuve pour lui fut, il y a deux ans, après une série de conférences retentissantes, la perte de sa voix, de cet organe sonore qui remplissait les vaisseaux les plus vastes et faisait vibrer les auditoires les plus nombreux.

Il supporta ces afflictions avec une patience qui eût été stoïque, si elle n’eût été chrétienne.

Jamais il ne connut le découragement ni la lassitude. Jamais il n’aspira au repos. Le mal l’enleva, sans le terrasser.

Il y a quelques semaines encore, il écrivait cet article sur Les Philosophes et la Société française qu’a publié la dernière livraison de la Revue. La composition de la livraison présente a été ordonnée par lui quand déjà il avait un pied dans la tombe.

Il ne se bornait pas à ses travaux personnels ; il suscitait, groupait, encourageait, dirigeait de jeunes écrivains. Il les animait de sa foi ; il leur fournissait, avec les conseils de son expérience, l’aide de son inépuisable érudition. Il s’occupait en même temps, avec une conscience inlassable et un soin vigilant, de tous les détails matériels, nombreux et minutieux, qui se rattachent à la publication de la Revue.

Nous devions à Ferdinand Brunetière ce tribut d’admiration et de respect. Il fut l’une des figures les plus originales de ce temps. Si l’on ne craignait d’employer à son sujet un mot dont il a vivement condamné l’abus, nous dirions qu’il fut un pur et grand intellectuel, dégagé de toutes les préoccupations secondaires, affranchi de toute servitude, de toute concession à la mode, aux opinions régnantes, aux préjugés tyranniques.

Il laisse un des plus nobles exemples de labeur opiniâtre, d’austère indépendance, d’élévation et de dignité de vie ; ces hautes qualités morales font encore ressortir davantage ses merveilleux talens.


PAUL LEROY-BEAULIEU,

Président du Conseil de Surveillance de la Revue des Deux Mondes.

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