Chronique de la quinzaine - 14 février 1851

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Chronique n° 452
14 février 1851


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 février 1851.

M. de Falloux racontait ici même, il y a quinze jours, avec la délicatesse et la sincérité de son esprit, combien les hommes des partis monarchiques s’étaient donné de mal pour faire vivre la république, que les républicains laissaient mourir en attendant qu’ils disparussent eux-mêmes derrière les socialistes. Ces hommes, à l’en croire, et il était placé pour être bien instruit, ces hommes éminens, et la France avec eux, commencèrent pourtant à désespérer d’une tâche si ingrate, lorsqu’il fallut nommer le futur président de cette république si peu viable : on choisit le nom qui semblait le moins propre à la consolider. L’élection du 10 décembre n’aurait été de la sorte qui le contre-coup d’une expérience avortée ; on se serait rejeté sur un prince, parce qu’on ne savait plus comment nourrir ses illusions républicaines ; on aurait voté pour le prince Louis Bonaparte, « parce qu’on n’avait pas encore le courage de la monarchie, et parce qu’on n’avait plus le goût de la république. »

Nous renvoyons à M. de Falloux le mérite et la responsabilité de cette appréciation. Tout ce que nous en voulons conclure, c’est qu’en la supposant fondée, il s’est opéré chez ceux qu’elle touche plus particulièrement une révolution en vérité très considérable. Aux yeux du public, les incidens de notre récente histoire parlementaire, y compris le dernier, le vote du 10 février, ces incidens de plus en plus vifs ne peuvent avoir que deux sens : ou bien ils se rattacheraient à des griefs trop personnels, à des mobiles trop secondaires, à des rivalités trop peu patriotiques, pour qu’il n’y fallût point regarder à deux fois avant de les amputer à quelqu’un ou bien ils signifient que ce goût de la république qu’on ne se sentait plus guère au 10 décembre s’est maintenant retrouvé dans le fond de certaines consciences qui ont ordinairement le privilège de guider celle des autres. N’est-ce pas en effet de par les principes républicains, n’est-ce pas selon la rigueur des convenances républicaines que l’on s’est mis sur une défensive si vigoureuse contre les empiétemens avoués ou présumé du pouvoir exécutif ? n’est-ce pas en l’honneur de la vertu spartiate qu’on a si sévèrement rogné les festins et réduit les équipages présidentiels ? Avec la meilleure intention du monde, avec le penchant le plus sympathique pour les illustres censeurs qui ont à tout prix voulu cette réforme, nous n’avons rien de mieux à dire de leur entreprise et de leur triomphe, sinon que la république leur tenait évidemment bien au cœur, et que voilà sans doute une conversion aussi merveilleuse que pas une. À qui la faute, si le compliment leur paraît médiocre ?

Au 10 décembre, on avait l’ame partagée entre deux impressions, toutes deux négatives : on n’osait pas la monarchie ; on n’aimait pas la république. C’était à coup sûr une situation pénible pour le for intérieur, mais en même temps si explicable, vu les circonstances accomplies, qu’il n’y avait pas de honte à la subir franchement. Laquelle de ces deux impressions s’est assez transformée pour être devenue quelque chose d’affirmatif, pour fournir au besoin une règle de conduite positive ? M. de Falloux paraîtrait incliner à penser que, puisque les hommes monarchiques se sont dévoués, tout le temps nécessaire pour une expérience complète, au protectorat stérile de l’institution républicaine, ils ont quelque droit maintenant à reprendre le libre usage de leurs vieilles affections. M. de Falloux s’est donc tenu bien en dehors du monde depuis sa regrettable maladie, car ce qui arrive, c’est le contraire de son hypothèse ou de son désir. Les hommes monarchiques vont aujourd’hui de plus belle à la république, ils la traitent au sérieux, ils en parlent le langage, et s’exaspèrent contre tout ce qui leur semble, à tort ou à raison, rappeler la monarchie. J’entends bien que ce zèle anti-monarchique est à l’adresse spéciale d’une situation individuelle qui ne leur plaît pas ; je me demande seulement si ce déplaisir devrait être assez gravé pour les pousser si avant sur un terrain qui n’est pas le leur, et les engager derechef, — en février 1851, — dans la pratique républicaine dont il avaient cru opportun de faire pénitence en décembre 1848.

Et notez qu’il faut accueillir et que nous accueillons de bonne foi ce revirement soudain pour très véridique et pour très loyal. Nous sommes tout-à-fait persuadés qu’il n’y a point là de calcul hypocrite, qu’il n’y a point par exemple quelque grande audace monarchique sous cette affectation de préférences républicaines, qu’en un mot on ne joue pas à la république contre le président pour servir dans l’occasion les anciens intérêts dynastiques ; qui ne voudraient point, nous le savons être servis de cette marnière-là. Non, les choses politiques se mènent plus simplement qu’on se le figure toujours à distance ; il n’y a pas là en permanence de ces profonds calculs que la foule y cherche ; on est moins dissimulé qu’on n’en a l’air, et l’on a peut-être assez souvent besoin de beaucoup d’imagination pour se cacher à soi-même que l’on suit son naturel tout en ayant la prétention de n’obéir qu’à des maximes d’état. Cette recrudescence de républicanisme chez les hommes monarchiques pourrait bien n’être en grande partie qu’une affaire de naturel. Il se pourrait qu’on fût républicain, parce que tout, même la république, semblerait meilleur à supporter qu’une prépondérance qu’on a faite, mais qu’on ne s’attendait point à faire si grande. Nous comprenons tous les désappointemens, tous les froissemens, ceux qui sont justes, ceux qui sont exagérés. En nous plaçant surtout au point de vue du naturel, et en faisant la part très large à l’influence qu’il exerce même sur les grands hommes, nous admettons qu’il y ait d’irrésistibles tentations de ne point céder à la fortune et de vouloir toujours sa revanche. L’élection du 10 décembre était une revanche du 24 février 1848, le vote. Du 10 février 1851 est une revanche du 10 décembre. Soit ; mais où va-t-on de ce train-là, et la revanche est-elle bien sérieuse, si elle aboutit à l’impossible ?

Or, il est désormais impossible que les hommes monarchiques se fassent tout de bon et de leur personne des républicains pratiquans. La vraie république ne peut exister sans un certain nombre d’aberrations qu’ils sont tout-à-fait incapables de prendre à leur compte. Il est bien clair que nous ne possédons pas aujourd’hui la vraie république des républicains, puisqu’on n’a pu l’aider à durer qu’en la corrigeant. On est aujourd’hui fâché contre soi-même, contre son prochain, contre la nation tout entière, d’avoir tant et tant corrigé, qu’il ne reste plus guère que le titre de l’édition primitive. On en appelle de ses corrections, on jure qu’on reviendra, coûte que coûte, de la république princière à la vraie république. Mais quoi ? voudra-t-on lui inculquer, pour la refaire, tous les vices qu’on avait eu tant de peine à l’empêcher de se donner quand on en accepta la tutelle ? Ainsi, par exemple, la vraie république, celle qui différerait le plus de notre régime actuel, ce serait à coup sûr la république sans président. Le président gêne : que l’on révise la constitution pour le supprimer ; les deux pouvoirs sont en lutte perpétuelle : que l’on absorbe l’exécutif dans le législatif, que l’on arme de pied en cap un diminutif de convention ! Voilà qui est bientôt dit, et l’on a revanche gagnée ; oui, mais gagnée par qui ? Par M. Grévy, et non par M. Thiers. Nous le répétons, il est doublement impossible que M. Thiers fasse la besogne de M. Grévy, et que M. Grévy laisse faire sa besogne par M. Thiers. À quoi bon camper alors sous une tente que l’on ne pourra point garder ?

On aurait peut-être encore un expédient dont on verrait à s’aviser pour contenter son républicanisme, pour maintenir la pureté de l’institution. — Si un président est dangereux, s’il est impossible de se passer de président, il ne reste qu’à diviser la présidence sur plusieurs têtes : ce serait sans doute la manière d’avoir moins de jaloux. Hélas ! l’expérience s’est faite, elle a laissé son nom dans notre histoire révolutionnaire, ç’a été le directoire. Vous avez tous, grace à Dieu, l’ame plus haute et plus honnête que Barras, vous êtes plus considérables que Barthélemy ; on ne vous trouverait pas aisément, même en cherchant un peu, des collègues aussi naïfs que Letourneur et Laréveillère-Lepeaux ; mais plus chacun de vous serait important, plus il y aurait bientôt de tiraillemens et d’impuissance dans votre commune autorité, plus vous seriez le directoire, et pas plus après vous que maintenant la France ne trouverait, pour la sauver, un second vainqueur des pyramides !

Nous avons assez dit l’autre jour qu’il n’y avait pas d’empire à rêver ni quoi que ce soit qui ressemblât à l’empire ; il n’y a pas plus à essayer d’une république d’imitation, ni république conventionnelle, ni république du directoire. Ce qui est, c’est une situation très complexe, très fausse, nous n’en disconvenons pas, mais avec laquelle il faut traiter comme avec une situation neuve, parce que, si désagréable qu’elle soit, elle n’a pourtant pas ce suprême désagrément qu’elle pouvait avoir, le tort qu’on aurais cru pouvoir lui prêter d’avance, le tort de tourner au plagiat. En face d’un état de choses aussi difficile à étudier qu’à gouverner, ne faudrait-il pas que toutes les parties qui s’y trouvent aux prises rivalisassent du moins de sang-froid sinon de patriotisme ? Est-ce là pourtant le spectacle que nous a donné le dernier épisode au souvenir duquel toutes ces réflexions nous viennent ? Où est le profit, soit d’un côté, soit de l’autre, d’avoir livré cette bataille de plus ? Il eût mieux valu, pour le président, de ne pas l’engager ; il eût mieux valu, pour la chambre, de ne pas l’accepter. C’est à la longue une triste habitude que prend l’opinion de n’avoir avec personne son entier contentement, et c’est pour nous une assez fâcheuse obligation de nous faire l’écho d’une critique si uniformément répartie. Il était cependant trop clair que le président, qui avait toujours jusqu’alors si bien ménagé sa position, ne choisissait pas cette fois le meilleur terrain, en soulevant quand même une de ces questions d’argent qui ne sont jamais favorables. Il n’a pas été moins sensible que tous les membres récalcitrans de l’assemblée n’invoquaient, en somme, que des argumens plus que médiocres pour se défendre, ou d’avoir été trop généreux l’année dernière, ou d’avoir cette année des scrupules trop excessifs. Il a paru que le président aurait pu se dispenser de brusquer une rencontre dont le résultat était trop prévu, et puis qu’on s’attendait si bien au refus de la dotation, il ne servait à rien d’avoir l’air de l’aller chercher exprès. La majorité de l’assemblée s’est à son tour exaltée dans son humeur la moins accommodante, et elle a semblé très préoccupée de la manière dont elle rendrait son refus aussi dur que possible, très peu d’aviser aux moyens de conciliation. Elle a choisi la personne qu’il fallait pour dire nettement le fait qu’elle voulait dire et ne point mâcher ses procédés : du moment où l’on tenait à être d’une franchise absolue, l’on ne pouvait s’en rapporter à qui que ce soit mieux qu’à M. Piscatory. Des gens pacifiques auraient préféré quelques circonlocutions de plus, et nous ne voyons pas ce que le pouvoir législatif a pu gagner à ce que notre ancien et excellent ministre en Grèce traitât le président à peu près comme si c’eût été sir Edmond Lyons.

D’un autre côté, il faut bien convenir que d’être défendu comme le président l’a été par M. de Lontalembert, ce n’est pas une chance très sûre de plaire à tout le monde. M. de Montalembert a trop d’esprit pour défendre quelqu’un ; l’amour du trait et de la phrase l’emporte chez lui surtout l’amour qu’il pourrait vouer à son client. On ne tire de ce patronage trop moqueur que des inimitiés de plus, et l’on n’est pas bien certain de n’être point moqué soi-même par son avocat.

La défense et l’attaque étant remises à de pareilles mains, on conçoit que deux pouvoirs aient eu vis-à-vis du public toute l’apparence de se quereller avec délices beaucoup plutôt qu’ils n’ont semblé touchés des déplorables effets de leur hostilité. Nous ne saurions décrire l’amertume, le dégoût que l’acharnement opiniâtre de ces jalousies par tant d’endroits si mesquines répandent de plus en plus dans tous les cœurs bien placés, dans tous les esprits indépendans. On s’étonne à la fin et c’est l’étonnement douloureux, de voir des luttes si personnelles engagées à la face du pays dans les régions supérieure de l’état ; on se sent humilié du peu de souci que les pouvoirs prennent, au milieu de ces débats quotidiens, du plus prochain avenir de la France. On souffre d’une impatience chaque jour plus chagrine à mesure que chacun des adversaires jette ou relève un nouveau défi. On s’indigne de n’avoir rien de mieux à faire, dans un pareil démêlé, que d’attendre les bras croisés qu’il plaise à l’un ou à l’autre des deux rivaux de céder son tour de représailles, et il se pourrait bien ainsi que celui-là gagnât la partie, non pas qui aurait le dernier, comme on dit vulgairement, mais qui le laisserait prendre.

Le président a-t-il eu cette opportune sagesse en acceptant, comme il l’a fait le vote dirigé contre lui par la majorité parlementaire ? Nous aimons à le croire, et c’est ainsi que nous voulons comprendre la note officielle insérée au Moniteur. Toute démonstration du genre de celle que le Moniteur indique, sollicitée, provoquée dans les masses, n’irait à rien de moins qu’à infirmer l’acte légal d’un pouvoir établi par un appel irrégulier directement adressé, au vagues et confuses puissances du peuple souverain. Il n’y a déjà que trop de penchant partout à élever au-dessus de la loi positive ces puissances plus ou moins mystérieuses, qui sont toujours au service des révolutions ou des dictatures. C’est un penchant qu’il ne faut pas encourager, quand on a l’honneur d’être soi-même le premier agent, le premier exécuteur de la loi ; c’est une marque de bon sens et de saine politique chez le président de n’avoir point permis qu’on protestât contre le vote parlementaire. En une tentative aussi compromettante, échouer était sans doute un inconvénient grave, mais réussir était pire encore, parce que le succès portait un coup de plus au principe d’autorité et le démoralisait davantage.

Aussi regrettons-nous un mot dans cette note, dont l’intention est louable ; nous regrettons que l’auteur ne se soit pas refusé le plaisir dédaigneux d’y écrire que « le peuple lui rendait justice. » De quel peuple s’agit-il ? Qu’est-ce que ce peuple évoqué pour ainsi dire contre la représentation nationale ? Si le cabinet n’avait fort à propos déclaré, en son nom et au nom du gouvernement tout entier, que la loi du 31 mai est et demeure applicable à l’élection présidentielle comme aux autres, il serait trop facile de supposer que cette phraséologie du Moniteur implique la secrète pensée d’un recours au peuple-roi tel que le proclame le suffrage universel. Ce peuple-là aurait à nos yeux le très-funeste inconvénient d’être un appui fort suspect pour un essai quelconque de restauration sociale, puisqu’il est en même temps l’appui qu’invoquent avec le plus de confiance tous les promoteurs de la démagogie socialiste. Celle-ci travaille toujours pendant que nous nous disputons. Elle tend ses réseaux à travers l’Europe, elle ouvre ses chaires à Londres, elle y annonce ses solennités oecuméniques, elle y va célébrer l’anniversaire de février par un banquet où l’on doit boire à l’extermination de l’intelligence aussi bien qu’à celle du capital. Nous avons même eu l’occasion de la voir monter en chair et en os à la tribune de l’assemblée nationale, dans la personne du citoyen Nadaud. Trois jours durant, à propos du rapport de M Lefèvre-Duruflé sur la grande enquête ordonnée par la constituante, l’assemblée législative a débattu la question de savoir comment on pouvait améliorer l’existence matérielle des classes ouvrières. M. Nadaud a plaidé la cause des associations égalitaires de manière à faire prendre en horreur jusqu’à l’ombre d’une innovation libérale. Ce n’est pas nous pourtant qui voudrions conseiller de répondre par une immobilité absolue à ces prétentions insensées. Le meilleur remède à la folie de ceux qui veulent tout bouleverser, c’est la vigilance de ceux qui espèrent changer le plus qu’ils pourront de maux en biens. Lorsque l’assemblée met en une fois à son ordre du jour, comme il est arrivé cette quinzaine, trois projets émanés de la commission d’assistance, lorsqu’elle agite sérieusement les humbles et immenses intérêts du pauvre, elle fait plus contre le socialisme, elle fait plus pour la France et pour elle-même qu’en s’échauffant sans repos en l’honneur de sa prérogative.

C’est de ce point de vue si essentiel que nous sollicitons tout son intérêt pour la prochaine discussion du projet de loi sur l’industrie sucrière. Le rapport de M. Beugnot, bien que remarquable à plus d’un titre, n’apprendra rien de nouveau à nos armateurs et à nos industriels ; mais il expose les faits avec une lucidité parfaite, et il conclut en apportant, des améliorations réelles au texte primitif de la loi. Le gouvernement et la commission sont entrés franchement dans une voie nouvelle, nous sommes heureux de le reconnaître. Le prix des sucres et des cafés devra maintenant diminuer par l’abaissement successif des droits qui les frappaient ; cette réduction ne saurait manquer d’en augmenter l’usage, et nous cesserons sans doute d’être en Europe le peuple qui paie aujourd’hui le plus cher ces denrées de première nécessité. Des esprits sérieux ont dit parfois, depuis la révolution de février, que les sourds mécontentemens qui fermentaient dans les dernières années de la monarchie auraient peut-être été distraits avec plus d’efficacité qu’on ne pense, si l’on avait su donner aux classes ouvrières et agricoles des conditions d’existence plus faciles, une alimentation meilleure et moins chère. Malheureusement l’aversion systématique du gouvernement et des chambres pour toute espèce de réforme douanière arrêtait au passage des satisfactions si désirables ; peut-être en les accordant aux intérêts qui les réclamaient, en entrant avec décision dans la politique réformiste où sir Robert Peel conduisait l’Angleterre ; peut-être eût-on évité les désastres politiques. Les patrons du régime protectioniste l’avaient poussé à outrance au moment où éclata la révolution de février ; ils ont ainsi leur part et leur grande part de responsabilité dans l’événement : nous souhaitons qu’ils s’en souviennent et n’opposent point au juste progrès des tendances libérales en matière de tarifs ces aveugles résistances dont la vivacité passionnée accusait trop les mobiles.

Le projet de loi établit dans ses dispositions économiques que les sucres français ; indigènes et coloniaux seront dégrevés de 20 francs en quatre années, à raison de 5 francs environ par 100 kilogr. avec un droit différentiel en faveur des sucres coloniaux ; la surtaxe des sucres étrangers sera réduite à 10 francs par 100 kilogr. Le projet arrête aussi que les types de nuances seront supprimés, et que le droit sera perçu en proportion de la quantité de sucre pur qu’ils.seront reconnus contenir.

Si l’abaissement des droits sur le sucre et le café en France doit sans aucun doute en populariser l’usage, cette augmentation compensera-t-elle la perte momentanée du trésor ? Le gouvernement l’espère. Nous ne demanderions pas mieux que de partager cette opinion ; mais nous ne voudrions pas cependant nous lier trop aux comparaisons que l’on pourrait établir avec l’Angleterre et les pays du Nord, car il n’y a pas entre ces pays et nous la moindre analogie. L’hygiène des pays du Nord exige des boissons chaudes, et, parmi celles-là, le thé, la plus populaire de toutes, nécessite un grand emploi de sucre. Or, contre 400 kilos. de thé que l’on consomme par jour en France, il s’en consomme 50,000 en Angleterre. Des différences si sensibles dans les habitudes des deux peuples ne permettent guère de calculer de l’un à l’autre.

On vient de voir qu’un droit différentiel, était stipulé en faveur des sucres coloniaux, qui commenceront par payer moins que les sucres indigènes ; mais à la quatrième année le droit sera égalisé sur les deux sucres : c’est là un acte de souveraine justice, bien qu’il y ait encore insuffisance dans ce dégrèvement, car aujourd’hui que le travail est libre aux colonies, le prix de revient n’est plus comparable entre les sucres français des deux provenances.

La surtaxe des sucres étrangers une fois réduite, à 10 francs, on sera nécessairement amené à baisser le prix des sucres en France, parce que les sucres étrangers entreront aussitôt dans la consommation. C’est le premier pas vers ces réformes douanières que nous appelons de tous nos vœux ; c’est une question de vie ou de mort pour la navigation transatlantique, c’est une question capitale pour le bien-être des classes pauvres.

Contre tous les précédens en législation douanière, le projet de loi n’indique pas par quel moyen le droit sera perçu ; il est présumable que la commission a reculé devant l’inextricable difficulté que présente le nouvel instrument de l’administration : c’est un saccharimètre, curiosité agréable dans un laboratoire de chimie, mais dont l’application commerciale et manufacturière est, sinon impossible, tout au moins sujette à mille erreurs, à mille réclamations, et qui donnera lieu à des fraudes de tous genres. On renonce sans motifs aux types classés par nuances, consacrés par un long usage et de tous points satisfaisans pour les intérêts engagés : nous sommes surpris que la haute expérience de M. Gréterin n’ait pas fait justice de cette malencontreuse innovation, dont on peut déjà mesurer les conséquences fâcheuses à propos du rendement fixé à 73 pour 100 au lieu de 70. L’exportation des sucres raffinés en Suisse et dans la Méditerranée ne pourra plus ainsi tenir contre la concurrence des sucres belges et hollandais. Un mot encore : comme tous les projets antérieurs, celui-ci sera certainement attaqué par la sucrerie indigène ; cette industrie, qui présente toujours comme à la veille de périr, se retrouve toujours par miracle, au lendemain de ses plaintes les plus douloureuses, dans les plus merveilleuses conditions de prospérité. Ces succès sont mérités sans doute par un travail intelligent et progressif ; mais ils ont été si chèrement achetés depuis trente années, qu’il est bien temps de ne plus leur sacrifier trop exclusivement les intérêts généraux de la France.

Le parlement britannique s’est ouvert le 4 de ce mois avec les solennités d’usage. La reine a suivi l’itinéraire consacré du palais de Buckingham au palais des chambres, et sur toute sa route s’élevaient les loyales acclamations par lesquelles le peuple anglais aime à saluer sa royauté : « Dieu bénisse la reine ! Dieu sauve la reine ! » Le no-popery se mêlait cette fois aux manifestations accoutumées de respect et de sympathie qu’inspire la personne du souverain dans un pays où cette personne représente encore la plus haute image de la majesté nationale. La foule témoignait ainsi à sa façon de ce patriotisme monarchique où l’orgueil anglais tient tant de place. C’était cet orgueil, blessé plus profondément qu’on ne l’aurait soupçonné par les récentes mesures de la cour de Rome, qui criait brutalement : « A bas le pape ! à bas le cardinal ! » La reine allait répondre à cette vivacité du sentiment populaire, mais non pas au gré des passions qui sommaient son gouvernement de les satisfaire, et que son gouvernement même ou du moins son principal ministre avait eu le tort de provoquer. Le cabinet Whig allait enfin s’exprimer, par l’intermédiaire de le couronne, avec la gravité du langage officiel que lord John Russell avait trop oubliée dans sa lettre à l’évêque de Durham.

Le discours royal a réduit toute la pensée du cabinet à des termes assez simples pour correspondre dans une exacte mesure au véritable état de l’opinion. La reine a déclaré qu’elle entendait maintenir les droits de son trône et la liberté religieuse de son peuple. Ce sont là des paroles qui touchent juste aux fibres sensibles du peuple anglais. Les mesures pratiques auxquelles ces paroles font allusion, et qui sont maintenant l’objet des débats parlementaires, n’auront pas, à beaucoup près, un effet aussi certain, Lord John Russell propose d’interdire les titres anglais aux évêques romains et d’invalider toutes les dispositions prises en leur faveur par quiconque leur donnerait ces titres. Que ces mesures passent ou non au parlement, la question est encore pour long-temps pendante ; elle est de ces questions de liberté si difficiles à résoudre, parce qu’il n’est pas toujours sûr que la liberté réclamée par les uns ne tournera point tôt ou tard au préjudice de la liberté possédée par les autres.

Nous voulons encore aujourd’hui revenir avec quelque détail sur la situation de la Suisse. Il y a tant de chances malheureuses pour que cette contrée devienne le théâtre des plus prochains accidens en Europe, que l’on ne saurait trop maintenant appeler l’attention sur ce qui s’y passe. Nous avons à cela d’ailleurs un intérêt très spécial ; il n’est besoin que de regarder d’un peu près pour voir là un exemple frappant, quoique les proportions en soient petites, du lendemain dont nous jouirions, sur une plus grande échelle, après une victoire remportée tout de bon par les radicaux. Au milieu de nos discordes intimes, nous oublions si facilement la possibilité d’un pareil lendemain, qu’il est à propos d’en remettre la perspective sous les yeux de tant de gens qui n’ont plus l’air d’y songer, Ce n’est pas cependant que la dernière échauffourée de Saint-Imier et d’Interlaken ne soit à présent tout-à-fait terminée ; les arbre de liberté, qui s’étaient trouvés plantés partout à la fois, ont été enlevés ; le gouvernement bernois a publié des bulletins très rassurans sur l’état des esprits dans l’Oberland et le Jura ; il a même commencé à rappeler les troupes. Ce n’est pas non plus que le radicalisme n’ait essuyé depuis quelque temps des échecs assez graves dans le canton de Saint-Gall et dans le canton de Vaud ; mais ces avantages que les modérés semblent désormais regagner leur rendent en quelque sorte plus sensibles les extrémités auxquelles ils espèrent à peine encore échapper ; les efforts qu’il leur en coûte pour se tirer de l’abîme leur en font mieux comprendre la profondeur.

Plus on examine l’état actuel de ceux des cantons qui avoisinent nos frontières, plus on reste persuadé que le gouvernement modéré de Berne a failli recevoir un choc dont l’inévitable conséquence était d’ébranler le peu d’ordre régulier qui eût encore reparu dans la Suisse. Berne est, à l’heure qu’il est, le point de mire de toutes les attaques du parti radical ; le radicalisme lui a juré une guerre à mort, et Berne succombe, si elle ne détruit le radicalisme autour d’elle. Fribourg ne tiendrait guère contre une démonstration vigoureuse mais le gouvernement de Vau lui prête de la force ; tant que celui-ci n’aura point subi de changement, les radicaux garderont Fribourg, car Vaud avec sa position centrale dans la Suisse française avec son armée de vingt-cinq mille hommes, est plus qu’en mesure de gêner les mouvemens de Berne. C’est le canton de Vaud qui sert de base d’opérations à toute l’armée radicale contre les Bernois.

C’est sur cette base que s’appuyait évidemment le coup de Saint-Imier. On n’allait peut-être pas jusqu’à prétendre renverser tout de suite le gouvernement de Berne ; on voulait plutôt, pour ainsi dire, lui tâter le pouls. On comptait sur l’indécision et la mollesse dont le parti conservateur a donné trop de preuves quand il était au pouvoir ; on se figurait que des milices organisées par les radicaux ou commandées par eux, lors même qu’elles n’étaient plus dans leurs opinions, n’obéiraient point aux injonctions des modérés. La Gazette de Berne, journal de M. Stæmpfli, le candidat proposé par le radicalisme pour la présidence fédérale, la Gazette de Berne, à la première nouvelle de l’émeute, s’empressait d’annoncer que les soldats chargés de la réprimer avaient quitté les rangs et jeté leur fusils en disant qu’ils ne voulaient point tirer sur leurs frères. On reconnaît bien là l’éternel rêvé des émeutiers ; mais le rêve n’était dans le cas particulier qu’une fiction gratuite que M. Stæmpfli, traduit en justice, s’est assez mal défendu d’avoir inventée. M. Stæmpfli écrivait aussi, lorsqu’on apprit la blessure du préfet Müller, que le préfet avait été certainement frappé par quelqu’un des siens, et il profitait de l’occasion pour exhorter ses partisans à s’abstenir de toute violence, nonobstant quoi il leur recommandait de dresser des arbres de liberté, ce qui ne ressemblait pas plus à un procédé pacifique que n’y ressemblaient les processions et les manifestations sans armes du Paris révolutionnaire de 1848. Nous mentionnons toutes ces circonstances pour montrer que l’école de l’insurrection est la même en tous pays, et qu’elle n’a nulle part d’argumens ni d’expédiens dont nous n’ayons déjà fait l’épreuve, ce qui n’est point une raison pour que nous la refassions pas encore.

Grace à ces expédiens, on pensait paralyser sur plusieurs points l’action du gouvernement de Berne et reconquérir du crédit dans les campagnes en le forçant à laisser voir de l’impuissance. Il fallait seulement que la lutte se prolongeât assez pour fournir un prétexte à une intervention quelconque de la diète fédérale. Or celle-ci n’est pas du tout bien disposée pour le gouvernement de Berne, et l’intervention eût probablement tourné contre lui ; les journaux du gouvernement fédéral lui signifiaient ouvertement leur mauvais vouloir à la veille même du jour où devait éclater le complot qui se formait contre lui sur son propre territoire ; ils le déclaraient « suspect aux yeux de la confédération tout entière. » D’un autre côté, c’était un de ses adversaires les plus décidés, un partisan de M. Stæmpfli, un homme du Jura, qu’on envoyait à Neufchâtel en qualité de commissaire du pouvoir central. Assailli par les radicaux de l’intérieur, le gouvernement bernois aurait eu bientôt sur les bras les radicaux du dehors, s’il n’avait fait face au péril avec une résolution inattendue. Et qu’on se représente bien ce que c’est que ce radicalisme suisse, la brutalité sans frein ou sans raison, le désordre pour l’amour du désordre, le déchaînement des passions les plus cupides et les plus violentes dans de petites localités où tout le monde se connaît, où chacun a ses rancunes, ses ambitions déterminées d’avance, où l’on peut se dire chaque soir en s’endormant que, si l’on s’éveille au matin avec une révolution, on sera tout porté pour mettre la main sur le bien de l’un et sur la vie de l’autre. À mesure que le radicalisme se propage, il effraie jusqu’à ses premiers promoteurs, et la tête de cette armée anarchique prend peur de l’arrière-garde qui s’amasse à sa suite. Ceux qui possèdent quelque chose se voient avec une inquiétude croissante pourchassés au nom de la fraternité par ceux de leurs coreligionnaires qui ne possèdent rien, et sommés de contribuer à l’entretien de la masse avec une audace toute communiste. On ne leur demande point la charité ; on leur réclame sa part au banquet de la vie. Les riches campagnards ont d’abord été charmés de pouvoir s’approprier les biens des communes et s’affranchir de leurs anciennes redevances vis-à-vis de l’état ou des corporations ; les pauvres entendent à leur tour ne plus payer maintenant ni loyer ni fermage. La crainte d’un bouleversement général pour ainsi ralliés à de meilleurs principes les plus raisonnables ou les plus intéressés d’entre les radicaux, et c’est ce qui explique peut-être le succès de la répression entreprise par le gouvernement de Berne, comme aussi le progrès que semblent faire les opinions conservatrices jusque dans le canton de Vaud, d’où viennent néanmoins tant de difficultés.

À Lausanne, en effet, les radicaux modérés et les anciens conservateurs se sont réunis contre les tendances socialistes ; cette réunion, qui s’est appelée le Cercle national, s’accroît de jour en jour : elle a pu battre les radicaux dans deux élections consécutives pour le grand conseil ; lors de la dernière, qui a eu lieu le 26 janvier, son candidat l’a même emporté avec 900 voix contre 700. Le grand conseil, rassemblé depuis plus d’un mois à Lausanne, n’est pas, à beaucoup près, aussi docile que l’avait espéré le conseil d’état, le gouvernement cantonal. Il a bien adopté les deux projets de loi qui ont supprimé le privilège attaché dans le pays de Vaud comme en France aux charges de notaire, et même, par une extension assez singulière, à l’état de pharmacien ; il a changé ces deux professions en industries, libres, et supprimé par conséquent les propriétés privées qu’elles constituaient jusque-là en faveur des particuliers ; c’était entrer à coup sûr dans la direction générale du gouvernement vaudois ; mais, d’autre part, il a repoussé l’impôt progressif à la majorité de 105 voix contre 55. On voit encore là que ce sont nos questions à nous qui se reproduisent partout où notre montagne a des imitateurs plus ou moins triomphans. Le Cercle national avait enlevé ce vote du grand conseil en faisant pétitionner contre l’impôt progressif, et la pétition reçut 8,000 signatures sui 32,000 électeurs que contient à peu près le canton de Vaud. Une autre pétition, émanée des mêmes influences et signée d’environ 10,000 personnes, a tout dernièrement enfin provoqué une nouvelle mesure qui peut mener à des résultats encore plus considérables. On a demandé qu’il y eût incompatibilité entre les fonctions publiques salariées et le mandat de député au grand conseil : le grand conseil, après en avoir délibéré deux jours, a renvoyé la décision au peuple en masse. Nous nous retrouvons toujours, comme on voit, sur notre propre terrain. Pour saisir tout le sens de ces réclamations dans le pays de Vaud, il faut se reporter au temps où les commissaires du gouvernement provisoire s’appliquaient si activement chez nous à se faire nommer représentans. Les honneurs de la représentation et ceux d’un emploi public, cumulés ainsi sur une même tête, auraient donné d’autant plus de consistance au parti victorieux, qu’il se fût à la fois prévalu de sa victoire pour s’attribuer le gouvernement, et prévalu de son gouvernement pour acquérir le droit de venir ensuite, au nom du pays, se décerner un satisfecit. Ce qui n’a pu s’accomplir en France s’est insensiblement établi dans le pays de Vaud depuis la révolution de 1845 ; le système se soutient par l’approbation des fonctionnaires qu’il emploie, et qui forment les quatre cinquièmes de l’assemblée législative. Placés par la pétition des 10,000 dans la nécessité, ou d’abdiquer leur mandat pour garder leurs places, ou de subir la chance de n’être point réélus, s’ils s’obstinaient à garder leur place en même temps que leur mandat, les membres du grand conseil se sont déchargés de cette solution embarrassante par un appel au peuple. Le peuple en assemblées communales doit, d’après la constitution, répondre au scrutin secret par oui et par non. C’est la première fois que le peuple de Vaud est mis en demeure de se prononcer ainsi directement sur un point de législation ; jusqu’à présent, il n’avait manifesté de la sorte son droit absolu de souveraineté que dans les élections, ou bien quand il s’était agi d’accepter les constitutions cantonales de 1831 et de 1845 et la constitution fédérale de 1848. Il y aura donc moyen de savoir très sûrement, par cette épreuve, de quel côté penche maintenant le pays.

On doit pourtant prendre garde de ne pas trop s’abuser sur la valeur de ces succès du parti conservateur à Lausanne. Le gouvernement cantonal n’est pas encore tombé ; il s’en faut ; il conserve toute son autorité sur l’armée, toute son action au dehors : on s’en aperçoit à Berne. Les conservateurs enfin n’ont eu le dessus dans ce dernier mouvement d’élections et de pétitions que grace au schisme qui s’est introduit au sein du parti radical. Ils se sont vu tout d’un coup pour alliés les ultra-radicaux et leur chef, M. Eytel, qui ne pardonnent point au gouvernement de n’avoir pas assez défendu les réfugiés, et l’accusent à ce sujet de lâchetés et de concessions rétrogrades. M. Eytel est le chef d’une « société patriotique » qui a fait la révolution de 1845 et gouverné le canton pendant des années ; il a pour lui la plupart des ouvriers des villes, la fraction la plus convaincue, la plus ardente de l’armée radicale, Leurs griefs contre le pouvoir actuel iront-ils jusqu’à le détruire au profit des modérés ? Tout cela d’ailleurs ne saurait s’opérer sans quelque crise violente ; il y a malheureusement dans toutes ces contrées une population qui ne connaît plus d’autre argument que la force, comme elle n’a d’autre plaisir que le tapage. Imaginez nos démagogues de l’espèce la plus infime chantant leurs chansons à boire contre les Changarnier, les Radetzky ; vous aurez plus ou moins l’idée de ces radicaux suisses criant par les rues, même à Berne, quand la police a le dos tourné : « Drin, drin, rataplan, vivent les rouges ! à bas les tyrans ! »

Il se juge maintenant à Deux-Ponts, dans la Bavière rhénane, un procès politique qui nous peint encore sous les plus sinistres couleurs cette domination toujours éphémère de la démagogie : c’est un dernier épisode de l’insurrection qui, en 1840, s’étendit de Bade au Palatinat. Sur des scènes ainsi réduites, on est plus à l’aise pour apprécier au vrai les exploits et les héros du genre révolutionnaire ; on n’a pas de peine à se dérober aux illusions qui les grandissent quand on les aperçoit sur des théâtres plus vastes, où il y a du lointain. Il n’est pas inutile de retracer ici quelque chose du tableau qui se déroule devant la justice bavaroise ; nous sommes sûrs qu’il y a plus d’un endroit en France où l’histoire de Bergzabern et de Steinfeld se reproduirait de point en point au seul bruit d’une explosion parisienne. Édifions-nous un peu d’avance ne fût-ce que pour nous dégoûter de risquer les explosions. Bergzabern est une ville de trois mille ames, ou siègent toutes les autorités qu’on peut rencontrer dans telle ou telle de nos sous-préfectures ; l’agitation de 1848 passa là comme partout, et s’empara de l’humble cité. Un marchand dont les affaire étaient fort mauvaises (c’est la condition presque universelle de tout bourgeois mécontent qui entre dans les affaires publiques) se fit nommer ou se nomma commandant de la garde nationale, et le commandant improvisé régna tout aussitôt en maître. « Le commandant l’a dit ! » ce mot suffisait pour tout justifier dans la petite république, qui, sous prétexte de s’émanciper avec le peuple entier du Palatinat et de défendre la libre constitution allemande, était tombée sous le plus rude arbitraire qu’elle eût jamais subi. On arrêtait qui le commandant désignait, on transportait les gens à Kaiserslautern, aux pieds du gouvernement provisoire ; on les jetait au cachot, on les menaçait de les fusiller, le tout au nom du salut public. Or, à deux lieues seulement d’un si brûlant foyer de patriotisme, le village de Steinfeld s’obstinait ; depuis le commencement des troubles, à ne point se mêler de politique on ne voulait là ni fonder des clubs ni jouer aux soldats. Le commandant de Bergzabern ne pouvait souffrir long-temps cet excès d’indifférentisme. Le 4 juin 1849, il se mit en campagne avec une armée d’exécution de sept cents hommes, pour aller démocratiser les paysans de Steinfeld ; mais ceux-ci l’attendaient de pied ferme à l’entrée de leur village avec des fusils et des fourches, et le laissèrent déployer tout son appareil militaire sans rompre d’une semelle. Les fusils de ses hommes étaient chargés, apprêtés ; le commandant n’avait plus qu’à crier : Feu ! il fit tout bonnement volte-face, quand il vit que les paysans ne bougeaient pas.

Quelques jours après, les Prussiens pénétraient : dans le Palatinat, et le 17 juin les autorités de Bergzabern couraient chercher un asile sur le territoire français, emportant avec elles la caisse municipale qu’elles avaient remplie au moyen d’emprunts forcés ; le commandant et son cortége touchaient à la frontière, lorsqu’ils furent appréhendés par des douaniers et conduits à ce même Steinfeld en attendant qu’on pût les mener à Landau. Grande rumeur à Bergzabern ; il faut délivrer les prisonniers et prendre sa revanche sur les gens de Steinfeld. On bat la générale sans que personne l’ait ordonné ; la garde nationale force ses officiers à marcher ; on envoie des émissaires aux corps francs « de l’arrivée du peuple dans le Palatinat, » qui étaient campés à deux lieues de là ; on accueille avec des cris sauvages les deux ou trois cents bandits qui arrivent à la hâte ; on ne se fait pas faute d’envahir, par façon d’intermède, les maisons des suspects, car il y a toujours des suspects dans de tels momens ; bref, on recommence sur nouveaux frais l’expédition de Steinfeld. Cette fois on réussit à brûler quelques maisons, à blesser assez grièvement quelques paysans ; les femmes, les enfans s’étaient réfugiés dans les bois ; par crainte de l’incendie ; les villageois abandonnés à eux-mêmes, sans communication ni avec Landau, ni avec Weissenbourg, rendirent leurs prisonniers ; ce fut la suprême tentative de l’insurrection, et les auteurs de cette bagarre trop prolongée ont maintenant à régler leurs comptes avec la justice. D’instant en instant, les témoignages recueillis à l’audience jettent une lumière plus vive sur cet aspect à la fois si curieux et si triste qu’offrait partout en 1848 et 1840 l’assaut livré par les démagogues à la société européenne. Cette guerre acharnée de voisins à voisins, ces tyrannies exercées par de si médiocres tyrans, ces fureurs de la foule, ces violences commises en toute sûreté de conscience contre les propriété et contre les personnes, ce sont là des traits ineffaçables qui doivent rester dans la mémoire publique pour tenir toujours en éveil la vigilance et le courage des gens de bien.

Est-ce à dire pourtant qu’il n’y ait de remède contre cette extrême licence que dans l’extrême autorité des privilèges aristocratiques ou des monarchies absolues ? Est-ce à dire que, pour affranchir la Suisse du joug des radicaux, on soit réduit à se réfugier sous les auspices des politiques du Sonderbund, que pour maintenir l’ordre dans les petits états ou dans les états secondaires de l’Allemagne, les grands aient le droit de leur imposer le régime de 1820, le régime de Carlsbad et de Laybach ? Cela, nous ne voudrons jamais consentir à le croire ; nous ne croyons pas davantage qu’il soit jamais dans l’intérêt de la France d’applaudir ou de s’associer à la domination de certains principes d’autorité pure qui, ne pouvant plus, en aucun cas, redevenir les siens, ne l’emportent nulle part en Europe sans paraître l’emporter sur elle et l’amoindrir. Il n’en est pas moins vrai que les grandes cours allemandes, et celle de Prusse en particulier, rentrent avec une affectation regrettable dans les voies dont elles étaient départies, même avant 1848. Le pacte de 1845 leur semble à peine une base suffisante pour restaurer tout l’ordre politique, soit dans chaque état, soit dans la confédération en général. On ignore toujours ce qui sortira des délibérations de Dresde. Les rumeurs qui circulent sur la composition d’un futur directoire exécutif ne signifient pas qu’il y ait encore de convention obligatoire et définitive entre toutes les parties. L’oeuvre inextricable d’une nouvelle constitution germanique n’est point encore si avancée. Les diplomates, dans le secret de leurs conférences, paraîtraient, au contraire, n’avoir pas été jusqu’ici beaucoup plus heureux que les professeurs de Saint-Paul dans le tumulte de leurs débats parlementaires. Les petits états opposent toujours difficultés sur difficultés, et l’on n’est pas sans avoir lieu de craindre que l’Autriche et la Prusse ne finissent par établir à elles seules, par imposer d’office un nouveau pouvoir central toujours à titre provisoire. On parle même de l’instituer sous très peu de temps à Francfort, de le confier au prince de Prusse et à l’archiduc Albert d’Autriche, de l’investir d’une autorité à peu près dictatoriale sur tous les membres du corps germanique. On laisserait ensuite les négociateurs de Dresde poursuivre tant qu’ils voudraient leurs arrangemens définitifs ; on se contenterait du provisoire. Reste à savoir jusqu’à quel point ce provisoire ne deviendrait pas lui-même un sujet de trouble en Europe, s’il pesait trop lourdement sur des états dont l’existence indépendante et distincte est garantie par le droit public européen.

Il est cependant une considération qui nous empêche de nous inquiéter très vivement des suites possibles d’une bonne entente trop étroite entre la Prusse et l’Autriche : c’est que cette intimité est trop scabreuse pour durer long-temps et pour permettre d’agir beaucoup. Nous indiquions, il y a quinze jours, la concurrence dont les deux cabinets se menaçaient par leurs systèmes douaniers ; les positions militaires dans lesquelles les Autrichiens s’étendent de plus en plus au nord de l’Allemagne se prêteraient à merveille au développement de leurs lignes de douane. La Prusse, ne se dissimule pas l’avantage que cette occupation assure à sa rivale. La Prusse ressent avec l’amertume d’une jalousie mal contenue l’infériorité où la rejettent les soudaines splendeurs qui entourent le trône des Habsbourg. Pendant que l’armée prussienne a été contrainte d’évacuer le grand-duché de Bade et l’électorat de Cassel, d’abandonner des postes que le gouvernement lui-même déclarait indispensables aux communications des deux parties divisées de la monarchie, l’Allemagne voit un spectacle qu’elle n’avait pas eu depuis la guerre de trente ans : des corps autrichiens transportés au nord de l’Elbe. La Prusse, pour avoir le droit de garder un pied dans ces territoires qui sont à sa frontière est obligée de s’associer aux mesures d’exécution dirigées par l’Autriche contre ces Holsteinois dont la Prusse avait patroné l’émancipation. Le cabinet et le parti ministériel dévorent ces humiliations trop visibles, et souffrent tout au-dehors dans l’espoir d’être ainsi plus libres de reconstituer à l’intérieur les garanties artificielles de leur faux système de conservation. Les adversaires du gouvernement (et il faut bien dire que le gouvernement a maintenant pour adversaires des hommes comme M. de Schwerin, réélu dernièrement malgré la droite à la présidence de la seconde chambre), les membres de l’opposition, à quelque nuance qu’ils appartiennent, croient de leur devoir de signaler au contraire à la nation prussienne ce fâcheux état de sa fortune. C’est pour cela que M. de Vincke a proposé le 7 de ce mois, dans la seconde chambre, d’ouvrir une enquête « sur la situation faite au pays par l’attitude menaçante des troupes autrichiennes dans le Holstein et dans la Hesse. » Il était malheureusement à prévoir que, si la chambre secondait la démarche de M. de Vincke, ce serait le signal d’une rupture ouverte entre le parlement et le ministère, et, dans l’état actuel des esprits et des choses, ce n’est point le parlement qui pouvait gagner au conflit : soumise à l’examen des bureaux, la proposition de M. de Vincke n’y a point trouvé d’appui.

L’opinion à Berlin est pourtant très frappée, très douloureusement émue de ce voisinage des Autrichiens. Hambourg, Lubeck, Brême, Altona, Rendsbourg, ont reçu leurs garnisons, et ce ne sont pas des Allemands qui tiennent ces places au nom de la confédération germanique : ce sont des régimens italiens, slaves ou hongrois. On dirait que l’Allemagne est conquise par des étrangers. Il y a déjà eu de ces momens de prestige dans les annales de la maison de Habsbourg, et c’est sans doute un spectacle enivrant pour le jeune César d’assister de nouveau à ce grand triomphe militaire. Il appartient seulement aux habiles conseillers qui l’entourent de ne point trop céder à la fascination de cette haute fortune, car à plusieurs fois aussi, dans le passé de l’Autriche, on a vu de terribles revers sortir de la confiance même où l’on avait été plongé par le succès. Alexandre Thomas