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Chronique de la quinzaine - 28 février 1851

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Chronique n° 453
28 février 1851


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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28 février 1851.

La situation se prolonge et ne se détend pas ; elle est aussi mauvaise, aussi obscure qu’elle a jamais pu l’être. Nous allons tête baissée vers 1852 sans vouloir encore rien ôter à cette date critique des hasards et de l’imprévu dont elle nous menace. Les partis (et les partis à cette heure, sont dans le pays beaucoup moins que dans le gouvernement), les partis aux prises semblent bien plus occupés de leurs, animosités mutuelles que de leur salut commun, que du salut de tout le monde. L’histoire des guerres de montagne nous offre des exemples de ces luttes désespérées dans lesquelles deux adversaires, s’étreignant sur la crête d’un précipice, s’entraînent l’un l’autre jusqu’au bas plutôt que de se lâcher, parce que l’un et l’autre espèrent avoir le dessus au fond de l’abîme. Les partis en sont là : ils appellent l’abîme ; la France malheureusement y tomberait sous eux, mais c’est ce dont ils ne tiennent compte, et ils agissent comme si chacun d’eux était investi par privilège du droit de la perdre avec lui.

Ni l’assemblée, ni le pouvoir exécutif n’ont fait un pas jusqu’ici pour remonter la pente fatale qu’on descend si vite, pour se tirer -de cet enchevêtrement déplorable où s’usent stérilement les forces vives de l’état. Les ministres provisoires gardent leurs portefeuilles, et, quoi qu’ils en laissent toujours une clé à leurs prédécesseurs, ils ne paraissent point encore très près de les céder à personne. C’est bientôt dit qu’on administrera sans faire de politique, et qu’après tout le pays s’en trouvera mieux ; mais, en un pays comme la France, il ne se peut pas qu’il n’y ait toujours une action politique, et quand cette action n’est pas aux mains de ceux qui devraient en être les dépositaires officiels, c’est qu’elle est ailleurs. De là naissent tous les tiraillemens d’une position équivoque, tous les embarras d’une maison divisée, et au bout de tout ; cela l’impuissance publique. De là sont venues les difficultés de ménage intérieur qui ont transpiré ces jours-ci jusqu’au dehors, les prétentions et les qui se sont heurtées, lorsqu’il a été question de remaniemens plus ou moins considérables dans le corps diplomatique et dans la distribution des préfectures. On a beau déclarer que l’influence n’appartiendra pas à ceux qui restent néanmoins les représentans de l’autorité : la seule vertu de cette représentation inhérente à leur poste, les avertit qu’ils sont encore responsables, et ils veulent au moins transiger. Si, peu qu’on soit ainsi obligé de reculer sur un terrain où l’on pensait être tout-à-fait chez soi, on sent d’autant plus durement cette nécessité inattendue, qu’on a le regret d’avoir trop livré la mesure de ses exigences en réduisant à ne les point subir toutes ceux mêmes dont on se croyait le plus assuré. Le président n’aurait pas eu l’idée, de renouveler notre diplomatie par de certains choix d’un sens trop éclatant, s’il n’avait été convaincu que c’était assez pour les rendre acceptables d’être à lui seul persuadé de leur excellence. Il y a là l’un des pires inconvéniens de ce vide au milieu duquel on gouverne depuis que les rapports du pouvoir exécutif avec la majorité de la législature ont été si fatalement altérés ou rompus. Ce vide prête aux illusions ; l’entourage, personnel y prend une place qu’il ne prendrait point, si elle était plus remplie, et l’on est exposé à ne plus voir que dans ses amitiés particulières des garanties suffisantes d’une aptitude spéciale pour le bon service de l’état : c’était jadis l’erreur et la ruine des monarchies absolues, ce ne saurait être aujourd’hui la sûreté d’une présidence républicaine.

Nous avons un grief plus sérieux encore contre cette fausse situation. Ce n’est pas seulement celui qui l’occupe qu’elle peut abuser, en le mettant tout à la fois en évidence et dans l’isolement. Cette évidence où il apparaît seul trompe d’autres yeux que les siens : elle encourage ces ambitions grossières et bruyantes qui sont la queue de tous les partis et qui culbutent souvent leurs chefs de file, tant elles se pressent et se poussent à leur suite.. Plus il est possible de supposer que le président a pour ainsi dire autour de lui table rase, plus il se trouve de gens qui veulent, malgré lui sans aucun doute, dresser là-dessus un piédestal. Il n’y a point de piédestal qui vaille, en ce temps-ci, le moindre escabeau qu’on empêcherait de branler. Nous devons cette justice au président que de lui-même, et par tout ce qu’il y a dans sa conduite qui lui soit le plus propre, il a visé jusqu’ici au piédestal bien moins qu’à l’escabeau ; mais les circonstances l’ont maintenant trop découverts, elles lui font un rôle trop individuel et trop marqué, pour ne pas multiplier derrière lui des comparses qui n’aient plus assez d’une si modeste fortune. Ces amis compromettans, qui de près ou de loin se chargeraient au besoin de rêver pour lui, sont plus expansifs dans leurs entreprises à mesure que le président, dépourvu de ministres très autorisés, semble en quelque sorte plus abandonné à lui-même ; Il a moins d’ascendant sur eux, parce qu’ils se figurent qu’étant moins accompagné pour les retenir, il leur cédera davantage et leur pardonnera tôt ou tard la violence de leur dévouement. Ce sont ces dévouemens, dont on ne réussit plus sans grand’peine à modérer la violence, qui dégoûtent les attachemens raisonnables qui justifient les défiances systématiques, et vraiment, depuis ces dernières semaines, ils se sont trop donné carrière. La souscription nationale provoquée par les zélés défenseurs de la prérogative présidentielle comme une sorte d’appel au peuple contre le parlement avait été officiellement déclinée ; le premier magistrat de la république ne devait pas manquer de ressentir le procédé dont on usait envers lui ; ce ressentiment ne pouvait aller jusqu’à permettre l’insurrection morale qu’on lui conseillait en guise de représailles. Ces conseillers de méchantes expériences ne se le sont pas tenu pour dit, et il a fallu signifier de nouveau que le président ne voulait de souscription sous aucune forme. Ces refus, qui, sans être bien entendu des refus héroïques, ont pourtant leur côté méritoire, perdent peu à peu, ce mérite-là dans l’opinion, toujours moins émue de l’abnégation qu’ils expriment, parce qu’elle est toujours plus frappée des hyperboles opiniâtres auxquelles ils répondent. On sait moins de gré au président d’annoncer qu’il n’acceptera pas la Malmaison qu’on n’est irrité contre ces fanatiques ridicules qui affectent de lui préparer les logemens du consulat comme des étapes sur la route des Tuileries. On s’en prend à lui presque malgré soi de ces réminiscences qu’il ne provoque certes pas, mais qu’il ne vient point à bout d’étouffer une bonne fois. On s’inquiète de ce singulier prestige dont il a tant de mal à contenir les effets, et dont les effets nuisent toujours inévitablement ou au sérieux de son caractère ou au maintien de la paix publique.

Qu’était-ce encore que ce pétitionnement avorté auquel on assignait d’avance les proportions d’un nouveau 15 mai ? L’essai n’a pas même été tenté, soit ; mais ç’a été un coup funeste pour la cause de la Pologne d’avoir servi de prétexte à la manifestation criminelle de 1848 : comment serait-ce un avantage pour la cause du président de remettre dans les mémoires le souvenir de ces expéditions révolutionnaires, fût-ce un souvenir impuissant, fût-ce un misérable plagiat en diminutif ? Si l’on a vu des intimes de la présidence dans les rassemblemens de Belleville, c’était pour les dissiper ; M. Belmontet nous l’affirme, et nous l’en croyons de la meilleure foi du monde ; seulement nous ne lui souhaitons pas d’avoir beaucoup de ces missions scabreuses : c’est toujours un peu jouer au paratonnerre, et le jeu n’est pas sûr pour les imaginations lyriques. On leur est d’ailleurs moins reconnaissant de l’honnête résistance qu’elles opposent au débordement enthousiaste surexcité par leur verve, qu’on n’est mécontent de cette verve importune qui déchaînerait tout dans ses accès. Le chantre de l’empire ne veut point qu’on le fasse, c’est très bien : ce serait beaucoup mieux de n’avoir jamais induit à le faire. Ce retour à l’empire ne serait en somme qu’une chimère sans conséquence ; si le vague au milieu duquel fonctionnent les pouvoir publics n’ôtait pas au commun des esprits le point de repère que leur offraient naturellement des institutions plus consistantes. Si le pouvoir exécutif se retrouvait enfin mieux assis par un meilleur accord avec l’autre, si tous les deux, tels qu’ils sont, malgré les vices de leur origine, s’attachaient par-dessus tout à perpétuer dans les masses la notion d’un état régulier, il y aurait beaucoup moins de ces aspirations malencontreuses vers un état impossible : le président n’aurait à désavouer des velléités de pastiche impérial qu’il endosse toujours sans même en être l’auteur, parce qu’on y voit des complaisances à son adresse.

L’assemblée, de son côté se divise et se coalise encore avec le même aveuglement. Les influences s’y contrarient au point de s’annuler ; les leaders s’effacent en se multipliant, et ce ne serait peut-être pas une exagération de dire qu’il n’est plus d’homme important qui soit toujours sûr de recruter beaucoup plus de vingt voix avec la sienne. Il ne reste un peu d’ensemble que là où il n’y a point de tête, point de chefs éminens, sur les bancs de la montagne. On n’a là du moins qu’à laisser faire pour profiter des passions ou des fautes de la majorité : il suffit de se jeter tous à la fois du côté où l’on veut qu’elle tombe ; on la dirige, on s’en empare, rien qu’en se prêtant comme appoint à l’une de ses factions contre l’autre. Les montagnards de l’assemblée sont rudement menés, il est vrai, par les montagnards de l’exil, les exilés d’Angleterre sont à leur tour plus maltraités encore parles prisonniers de Belle-Isle, les extrémités du parti révolutionnaire ne s’entendent pas mieux que les membres du parti conservateur ; mais les schismes qui désolent le parti conservateur ont cela de fâcheux, qu’ils ne se produisent avec tant de vivacité qu’au sein de l’assemblée même, pendant que c’est surtout hors de l’assemblée que les radicaux se brouillent. Leurs dissidences éclatent ainsi d’intervalle en intervalle avec une âpreté qui révèle les bas-fonds de leur politique par les traits soudains d’une bannière sinistre ; elles ne démoralisent pas le parti tout entier, comme font celles des conservateurs ; elles n’exercent pas cette action dissolvante qui résulte infailliblement de querelles si amères, prolongées sans fin dans les sphères d’en haut. Les radicaux sont d’ailleurs bien certains de se rencontrer tous, à un jour donné, sur un terrain commun, le jour où viendra la destruction, sinon le jour qui la suivra. Quel que soit le lendemain de la victoire, s’ils la remportent, ils la remporteront du moins tous de compagnie ; nous, si nous devons être vaincus, pour peu que durent encore nos funestes rivalités, nous ne saurons même pas livrer ensemble notre dernier combat : C’est un mortel découragement de penser que notre faiblesse descend en nous des régions même d’où devrait découler notre force. La force de quiconque en France veut encore un ordre intelligent et libéral ne peut être ailleurs que dans l’union d’un parlement constitutionnel. Quel est donc le bilan de notre histoire parlementaire dans ces derniers quinze jours ? Deux incidens sur lesquels nous reviendrons tout à l’heure, mais dont nous pouvons dire en un mot qu’ils attestent derechef le morcellement de la majorité : la séparation qui a failli démembrer le cercle de la place des Pyramides, l’alliance des légitimistes et des républicains purs ou autres dans la discussion que les bureaux ont ouverte sur le projet de loi relatif à l’administration communale et départementale.

La majorité ne se refait pas ; ce qui se perd ainsi d’autorité politique dans le désarroi du pouvoir parlementaire, personne ne le regagne. La position du président ne vaut pas mieux, parce que la position du parlement vaut moins. Tel est l’état où nous retrouve le troisième anniversaire de la révolution de février, et cet anniversaire doit encore nous donner davantage à réfléchir sur un état si triste, particulièrement lorsque nous considérons la manière dont il a été célébré. Il ne se peut guère qu’on n’ait point remarqué les trois points que voici dans la célébration de cette fête religieuse et politique, telle que nous l’avons tous vu s’accomplir : l’attitude des populations en général, celle du pays officiel, celle de Paris et de la démagogie provinciale. Sous aucun de ces aspects, la fête de février n’a rien qui nous rassure. Nous y reconnaissons des symptômes aussi alarmans pour l’avenir de la nation entière que ceux dont nous nous inquiétions à l’instant pour l’avenir des pouvoirs nationaux. Les pouvoirs s’épuisent, ils se consument en de vaines chicanes qui les débilitent ; on croirait qu’ils sont jaloux de se rendre mutuellement impropres à toute action publique. Cet épuisement qui est dans les pouvoirs, il est le même dans les entrailles de la société. La société assiste avec une indifférence absolue à des solennités où elle ne met pas son cœur. Elle est censée honorer des souvenirs précieux, manifester des émotions patriotiques : — l’immense majorité des citoyens français, ceux même qui s’accommodent le plus sincèrement de la république qu’on leur a faite, ne sont que les témoins passifs de ces démonstrations où ils devraient être des acteurs intéressés ; ils regardent passer sans colère et sans joie, des cérémonies qui ne parlent point à leur ame ; on leur chante un Te Deum qu’ils n’éprouvent ni l’envie de supprimer ni le besoin d’écouter. Ils sont atteints de cette lente maladie des vieux peuples qui subissent tout, parce qu’ils n’ont de goût pour rien. Après tant de révolutions, ils ne doutent plus qu’il n’y ait de longévité dans aucune, et ils les prennent comme elles viennent, en se laissant condamner à les entendre, tour à tour proclamer toutes immortelles. Ce qu’ils demanderaient même au fond, ce serait d’en demeurer toujours à la plus récente péripétie, non point par amour spécial pour celle-là, quelle qu’elle soit, mais, par lassitude des péripéties futures. C’est en ce sens peut-être qu’ils s’associeraient aux Te Deum, et il serait plus juste alors, plus conforme à leur pensée de renvoyer les Te Deum au 31 décembre pour remercier Dieu simplement d’avoir vécu sans autre mal toute une année de plus.

Comment les autorités établies auraient-elles plus de foi que leurs administrés dans le culte qu’elles célèbrent officiellement en l’honneur d’une date qui, quoi qu’on dise, ne les a pas faites ? Si cette date représente un principe, depuis l’absorption définitive des républicains dans le socialisme, c’est le principe des socialistes, c’est celui qu’il faut combattre à tous les degrés de la hiérarchie gouvernementale tant qu’on ne cessera pas de gouverner ; mais de ce point de vue-là quelle contradiction pitoyable d’adorer ce qu’on déteste, et comment ne serait-elle pas universellement sentie ? A : la langueur de tout le monde en matière de prédilection politique, le fonctionnaire ajoute l’ennui d’un sacrifice personnel imposé par des convenances plus ou moins factices ; il n’a pas plus de raisons que personne ; il en a moins d’adorer la révolution violente dans tel jour consacré, lui qui est occupé tous les jours de sa vie à la tenir en bride, et cependant l’étrange complication des circonstances veut que ce soit lui qui se rende le promoteur ou le complice de ces actions de grace dont la solennité inflige à tous ses actes un si dur démenti. La république ne date point, à notre sens, du 24 février ; elle date du 4 mai 1848, mais ce n’est là, ne nous le dissimulons pas, ce n’est là qu’une fiction légale qui nous met plus à l’aise, dans notre for intérieur, vis-à-vis du fait accompli, sans prévaloir contre la brutalité du fait lui-même. Il n’y aurait point eu de 4 mai sans le 24 février ; on a légalisé, après coup le renversement de la légalité ancienne. Tant qu’une légalité nouvelle n’aura point été instituée plus librement, par un concours plus équitable et plus naturel des volontés nationales, il y aura toujours une logique inflexible qui reportera quand même au 24 février l’origine du 4 mai. C’est l’embarras actuel de tout gouvernement qui tient à être normal de ne pouvoir cependant échapper à la domination de cette origine, mais c’est aussi cet embarras qu’elle cause qui la condamne. Il ne faut pas que le peuple souverain des carrefours puisse se dire à perpétuité qu’il dépend de lui de lever d’autres pavés dans une autre journée d’insurrection pour envoyez encore tous ces habits brodés salués processionnellement des anniversaires fondés à coups de fusil.

Il n’y a point, du reste, à s’y tromper, le calme matériel dans lequel le parti révolutionnaire a laissé passer ce nouveau retour de février n’implique pas du tout une abdication ; il était trop évidemment, à Paris surtout, le résultat d’une consigne ; il prouve à qui l’a observé l’organisation remarquable dirigée presque sous terre par quelque discipline secrète. La discipline n’agit pas sans doute avec la même efficacité sur les démagogues de province. Plus éloignés du centre, ils savent moins bien où l’on marche et comment on veut marcher. Ils n’ont pas le but, ou du moins l’espoir assez présent devant les yeux pour se dompter eux-mêmes et contenir la fougue de leurs tempéramens, pour jeûner en attendant le grand festin. En province, d’ailleurs, où l’on se connaît, où l’on se compte, où les meneurs radicaux se souviennent très directement de toutes les faiblesses qu’ils rencontrèrent au lendemain de février, où ils pourraient désigner du doigt, individu par individu, ceux auxquels ils ont la conscience d’avoir fait peur, en province, où le rôle des plus bruyans réactionnaires ne cache pas toujours assez les frayeurs bourgeoises, il est pour tout les démocrates d’irrésistibles tentations d’insolence. Les équipées dont nous avons maintenant les nouvelles ne sont ni plus ni moins que ces tentations satisfaites. Le caractère très sérieux des démonstrations parisiennes, c’était au contraire un parti-pris de bonne tenue et de sage ordonnance. Il ne pouvait pas ne point y avoir d’excentricités à pareille fête ; M. Lagrange a couru la capitale dans un petit fiacre où il siégeait majestueusement malgré les secousses qu’imprimaient à son véhicule les gamins acharnés qui le poussaient derrière ou le traînaient à la remorque en hurlant des vivats. Quand il pouvait, l’honorable représentant, mettait la tête à la portière pour engager ce bon peuple à être calme et modéré ; mais ces naïvetés ne tirent point à conséquence la figure de M. Lagrange a déjà sa place dans le cycle légendaire qui commence à se former autour de la révolution de février, dans son parti même, on le traite un peu comme un saint de légende ; ce sont des personnages auxquels on passe tout. La république démocratique et sociale avait devant la colonne de la Bastille des agens plus sévères, des tacticiens plus habiles. Il était facile d’apercevoir comment on avait enrégimenté son monde pour la journée des immortelles ; il y avait là quelque revu qui se faisait en plein soleil ; le mot d’ordre était de ne point fournir d’armes contre soi ; on le répétait de rangs en rangs, et l’on y obéissait. Au milieu de la foule compacte et silencieuse, s’élevaient d’instant en instant les voix d’un chœur aussi docile que la foule et qui chantait, en s’interrompant par temps égaux, le refrain favori des illusions révolutionnaires : Le peuple est roi ! »

Le peuple est roi ; oui, la souveraineté nationale est la bonne souveraine, mais non point celle qu’on improvise sur la borne ou sur la barricade. Nous n’avons qu’une ressource qui nous soit encore ouverte dans l’impasse où nous nous heurtons avant de nous y dévorer ; c’est la chance qui nous reste peut-être d’obtenir que cette souveraineté se prononce, mais entendons-nous bien avec ses formes les plus évidentes de justice et de sincérité, avec l’appareil irrécusable d’un grand et décisif jugement. Cette chance qui est encore dans nos mains, mais que nous ne sommes pas sûrs de pouvoir disputer à l’acharnement des partis, cette chance, de salut s’appelle la révision de la constitution. Plus on examine de sang-froid l’état présent des choses, plus on se tient en dehors des combinaisons passagères et des caprices de circonstances ou de personnes, plus il demeure acquis et certain que la révision est notre dernier recours ; ce n’est pas malheureusement une raison pour qu’on y vienne. Nous avons montré l’une après l’autre la condition des pouvoirs, les dispositions générales de l’esprit public par où concilier tant de rivalités inconciliables, par où raviver tant de forces ou mourantes ou mortes, si ce n’est en replaçant toutes les prétentions sous le niveau d’une loi respectable, parce qu’elle sera régulière, si ce n’est en rendant à toutes les défaillances, soit morales, soit politiques, l’appui d’un principe déterminé par un assentiment raisonné au lieu d’être enfanté par un jeu quelconque de la violence et du hasard ?

Nous gémissons de ces luttes ou se dépensent sans fruit des esprits éminens, nous en signalons à regret les torts, des torts toujours trop partagés, mais quoi ? il est des situations qui pèsent sur les caractères, des antécédens qui dominent tout ! Pour peu qu’on ait été mêlé aux affaires du pays, quand elles se précipitent et se brouillent comme aujourd’hui, elles peuvent amener telle rencontre où l’on soit cruellement déchiré entre le souci de son honneur privé et le meilleur choix d’une conduite publique. Il faut que les individus et les partis soient enfin à même de dégager leur honneur et de respirer à l’aise dans un milieu qui n’aurait plus rien de blessant ou d’équivoque pour personne, s’il était enfin le produit d’une volonté nationale. Par quelle porte en arriver là, si ce n’est par la convocation d’une nouvelle constituante ? Pourquoi justement est-il trop à craindre qu’on ne s’accorde point pour y passer ? Ceux-ci refusent la révision, parce qu’ils appréhendent les influences du pouvoir en exercice, comme si l’on influençait tout près de sept millions d’électeurs par des procédés administratifs, comme si le pouvoir du président actuel agirait plus sur la nomination d’une seconde constituante que le pouvoir du général Cavaignac n’avait agi sur l’élection du président. Ceux-là se demandent s’ils décréteront la faculté d’une révision ou totale ou partielle et ils la repousseraient plutôt absolument pour sortir d’embarras, parce qu’ils n’entendent pas qu’on mette en question le principe de la république : ils croient à la souveraineté du peuple, mais sous la condition que le peuple croie en eux, et qu’abdiquant son libre arbitre, il jure sur leur parole que la république lui convient à toujours, par cette seule raison qu’elle est la vérité de leur école.

Et cependant le temps coule, le terme approche, et l’on s’expose à voir un jour la constitution réformée d’un coup par quelque scrutin illégal, quand on pourrait prévenir cette irrégularité désastreuse avec un loyal appel à la source suprême de toute légalité, au consentement national exprimé par des mandataires spécialement choisis. Il n’y aura jamais rien de stable dans notre société tant qu’on s’imaginera fonder quoi que ce soit en dehors d’une loi positive, tant qu’on se croira quitte envers sa conscience et envers l’avenir pour avoir invoqué ou interprété dans le sens de son choix une prétendue nécessité de salut public. On pourra travailler ainsi à consolider telles institutions qu’on voudra : sur cette base arbitraire, on pensera fortifier la république ou relever la monarchie ; on aura fait beaucoup moins, même après les plus apparens succès, que si l’on avait seulement réussi à imprimer quelque sentiment de la légalité dans l’ame de ce peuple qui, depuis tant d’années, n’a plus de respect, que pour l’aveugle loi du salus populi. Ce n’est pas aujourd’hui qu’il faut se mêler de prédire la fin des choses ; tout est obscur devant nous, et l’on voit à peine à ses pieds. Est-il néanmoins impossible de se figurer en 1852 un scrutin populaire où il n’y ait que des noms inconstitutionnels pour se disputer les suffrages, le nom du président actuel, celui de quelque furieux de Londres, et, qui sait ? peut-être encore celui d’un exilé de Claremont. Il ne vaudra plus la peine alors de songer à la révision, la besogne sera faite, mais comment ?

Nous voudrions que l’assemblée n’écartât pas trop loin d’elle ces anxiétés de plus en plus vives dans le public, il ne serait pas mauvais qu’elle en ressentît di quelque chose, et les et assez à cœur pour y vouloir à toute force apporter un remède. Nous n’en sommes pourtant pas à nous figurer que nos épreuves soient si près de finir. Comme nous l’avons dit, les deux derniers épisodes de notre histoire parlementaire sont des scènes de division et de coalition. Du schisme de la place des Pyramides, nous confessons franchement que nous sommes assez embarrasses d’en parler. Nous avons pour la plupart des séparatistes un respect infini mais nous n’en comprenons pas davantage que des hommes comme M. Baroche et M. Faucher leur paraissent désormais des suspects, et il nous est devenu maintenant très difficile de tenir par exemple pour un brouillon et pour un boute-feu M. Beugnot, qui s’est associé si entièrement à la campagne dirigée par M. Thiers sur l’instruction publique. À vrai dire, on n’est pas toujours certain de garder ses alliés dans cette excessive mobilité des circonstances et des humeurs contemporaines. Ne voilà-t-il pas aussi que M. de Montalembert perdu pour M. Thiers ? Nous n’insisterons pas davantage sur cet incident regrettable ; nous en déduirons seulement une observation que nous avons eu déjà plus d’une fois sujet de faire : c’est que les réunions parlementaires qui se tiennent en dehors de l’assemblée nationale ont peut-être en somme plus d’inconvéniens que d’avantages politiques. Elles redoublent les occasions de froissemens et de susceptibilités au moins autant qu’elles servent les combinaisons stratégiques des partis ; elles élèvent de petites tribunes pour de petits orateurs qui s’y dédommagent de ne point assez paraître à la grande ; elles ont leurs honneurs, leurs brigues ; elles alimentent l’une des maladies les plus communes de l’époque, et dont on n’est point exempt pour être législateur, le mal des importances rentrées.

Quant à la discussion préparatoire qui a duré trois jours dans les bureaux de l’assemblée, elle a mis en pleine lumière un fait sur lequel on n’avait pas encore eu l’occasion de s’édifier aussi complètement. Nous voulons parler de cette singulière coïncidence qui s’est produite entre les opinions de l’extrême gauche et celles d’une notable fraction du parti légitimiste, relativement aux matières d’organisation administrative. Deux points surtout dans ce projet de loi ont appelé, l’attention des bureaux : la question de savoir si la loi du 31 mai prévaudrait pour les élections communales aussi bien que pour les élections politiques ; la question de savoir si les maires seraient ou non nommés par le pouvoir exécutif. Ces deux questions n’étaient pas précisément nouvelles au sein de l’assemblée, elles y reparaissent avec la loi organique qui ne pouvait manquer de les comprendre ; elles y avaient déjà été introduites ou à peu près dans des rencontres plus particulières. On se rappelle que le gouvernement fut quelque temps préoccupé du désir d’opposer une loi spéciale aux abus trop sensibles qui résultaient de la nomination des maires par les conseils municipaux, telle que l’avait réglée la constituante ; on se rappelle aussi pourquoi la loi des maires ne vint pas à terme : elle était repoussée d’avance par les légitimistes avec autant d’animadversion que par les plus ardens républicains. D’un autre côté, il s’en est fallu d’assez peu que les légitimistes ne poursuivissent dernièrement à outrance l’abrogation de la loi du 31 mai, et ils ont paru professer, en thèse absolue la sympathie la plus radicale pour le suffrage universel ; il était donc naturel que cette sympathie se retrouvât dans le cas particulier.

Dans le cas particulier, les véritables conservateurs s’en réfèrent soit à la loi électorale du 31 mai 1850, soit à la loi communale de 1831. Ils disent que la modification apportée au suffrage universel par la première n’est pas moins essentielle pour le bon gouvernement de la commune que pour celui de état, et que c’est d’ailleurs une fausse et dangereuse politique de briser ainsi les lois avant même de les essayer. Ils disent d’autre part que la loi de 1831, en laissant le choix des maires au pourvoir, mais en obligeant le pouvoir à les choisir dans les conseils municipaux, accordait toutes les exigences et réalisait dans les limites du possible l’union des libertés locales avec l’indispensable prérogative de l’autorité centrale. Les plus avancés parmi les légitimistes, les impatiens devenus dorénavant les maîtres du parti, s’entendent, au contraire avec les républicains pour répondre que la loi du 31 mai étant de point en point mauvaise, il faut, en attendant qu’on l’abroge, l’infirmer tout au moins ici par une contradiction et non pas la fortifier par une application nouvelle. Ils répondent en second lieu que la loi de 1831 n’était qu’un instrument de despotisme, et qu’ils sont les avocats décidés de toutes les libertés, que la restauration qu’ils ont servie s’était arrêtée bien en-deçà de cette loi dont ils ne veulent plus, mais que ce n’est pas une raison pour qu’ils n’aillent point aujourd’hui bien au-delà. Reconstituer l’ancien suffrage universel en le faisant fonctionner dans la commune avec son extension première, arracher la commune à la surveillance du gouvernement, tel est donc le double but auquel s’appliquent de concert les républicains et les légitimistes. Quel est le mot de cette alliance ? C’est l’alliance de deux faux libéralismes contre le vrai. Le vrai libéralisme concilie les existences individuelles avec la vie générale de l’état, de la société tout entière ; il ne supprime pas les individus en les absorbant dans la masse, il ne les délaisse pas dans l’isolement d’une indépendance mensongère qui ne les grandirait plus. Le faux libéralisme des républicains se rattache toujours à la loi brutale de la souveraineté du nombre ; c’est pour cela qu’ils tiennent tant à l’universalité du suffrage. S’ils veulent rétablir dans la commune, c’est qu’ils savent bien qu’en démocratie pure la commune ne tiendra point contre l’impulsion dictatoriale imprimée d’un bout à l’autre du territoire au nom du peuple souverain. C’est au contraire dans l’espoir de restaurer la commune sur un terrain tout à part que les légitimistes y réclament le suffrage universel ; ils se figurent le faire tourner au profit d’un gouvernement local dont ils se compteraient bien être les arbitres. Le faux libéralisme des légitimistes se rattache toujours, malgré leurs dénégations équivoques, aux souvenirs d’un passé où les privilèges tenaient lieu de liberté. Ce n’est pas la lettre, si estimable d’ailleurs, de M. le comte de Chambord qui pourra faire aujourd’hui qu’ils ne soient pas ce qu’ils sont. Il faut tenir à ses racines ou cesser d’être.

L’Angleterre se trouve maintenant à son tour en pleine crise ministérielle ; le cabinet de lord John Russell est tombé sous le coup d’inimitiés d’origine différente dont il ne s’était point assez gardé : on est encore à savoir comment on le remplacera. Il y a trois partis qui dessinent nettement sur la scène politique : les whigs, déchus d’hier, les peelites qui sont plutôt les anciens amis de Robert Peel et les continuateurs, de son système pratique que les champions d’une école absolue, enfin les protectionistes, qui soutiennent l’intérêt agricole, au préjudice duquel les whigs et les peelites défendent la liberté commerciale et la vie à bon marché. Lord John Russell a succombé sous la réunion de deux influences hostiles. Sa politique dans l’affaire de la hiérarchie romaine, le bill qu’il venait d’obtenir de sa dernière majorité parlementaire, lui avaient aliéné les catholiques sans lui attacher les partisans exaltés l’église établie, qui ne le jugeaient point assez rigoureux contre le papisme Les protectionistes, de leur côté, ne lui pardonnaient pas d’avoir accepté sans réserve l’héritage de sir Robert Peel, et quoiqu’ils soient eux-mêmes incapables de prendre le pouvoir pour en revenir aux anciennes lois sur les céréales, ils s’irritaient assez à leur aise de ce que le cabinet whig n’en faisait pas plus qu’ils ne sont après tout, en état de faire. Engagés devant leurs électeurs des comtés par les promesses de l’agitation agricole, ils s’indignaient de la maigre satisfaction qui leur avait été donnée dans le discours de la couronne par une simple allusion aux souffrances des fermiers. Ils étaient les adversaires naturels du cabinet sur le plus grand nombre des questions en jeu, excepté cependant sur la question religieuse, sur la question à tolérance, où ils se prononçaient encore pour la plupart comme les vieux tories, dont les restes se sont fondus avec eux. Les Irlandais au contraire, depuis si long-temps les alliés assurés, des whigs dans toutes les questions d’émancipation et de liberté, ont été rejetés par lord John Russell parmi les plus ardens adversaires du cabinet. La lettre à l’évêque de Durham les avait détachés d’avance, et ils étaient décidés à voter quand même en toute circonstance, fût-ce avec leurs antagonistes ordinaires, contre l’homme d’état qui avait si mal à-propos blessé leur religion. La lettre à l’évêque de Durham est entièrement entrée pour plus encore que le bill des prélats catholiques dans la défaite de lord John Russell. À quoi cette défaite mènera-t-elle- ? Les protectionistes ne peuvent ni rétablir les lois sur les céréales, ni aggraver les lois contre les catholiques. Sans cette double faculté, leur présence aux affaires n’aurait pas de sens ; voilà pourquoi lord Stanley paraît avoir renoncé à former un cabinet. Lord John Russell ne peut plus penser à renouveler le sien en gardant le gouvernail : sir James Graham, le second de sir Robert Peel, se trouve presque porté par la force des circonstances pour introduire un cabinet mixte et transitoire qui éviterait la nécessité immédiate d’une dissolution des communes.

Nous n’avons certainement pas à prendre le deuil de la chute de lord Palmerston, nous ne pouvons cependant nous empêcher de songer avec quelque peine que la déconfiture des whigs sera regardée comme un triomphe de plus par l’Europe absolutiste, qui se reforme derrière l’Autriche avec un succès si fort inattendu. M. de Schwarzenberg pousse à bout ses avantages. Les conférences de Drede ne laissent toujours échapper que des rumeurs ou contradictoires ou changeantes, mais le fond commun de tous ces bruits, c’est la prépondérance de plus en plus réclamée par l’Autriche, la soumission de plus en plus dure imposée à la Prusse, l’anxiété croissante, la résistance des petits états en face de la domination qui se prépare. La Prusse en est maintenant à souhaiter le retour pur et simple à l’ancienne diète, car l’Autriche n’exige rien de moins que l’entrée de tous ses états non-allemands dans la confédération germanique, la présidence et la suprématie au sein de la diète nouvelle. L’Autriche pourrait donc mener les troupes fédérales à son service en Italie comme en Hongrie ; l’empereur, du fond de son palais de Vienne, jetterait à son gré l’Allemagne sur l’Autriche ou l’Autriche sur l’Allemagne. Il ne faut point s’y méprendre : il y a là l’une des plus grandes révolutions qui puissent changer la constitution internationale de l’Europe. C’est à Europe de savoir si elle laissera faire jusqu’au bout ; c’est à l’Autriche de mesurer sa force au plus vrai, et de s’assurer si le colosse n’aurait peut-être point des pieds d’argile.

Un changement aussi considérable que celui qui vient de se réaliser en Espagne par la retraite du cabinet Narvaez ne pouvait s’accomplir, même au sein du plus grand calme, sans causer quelque mouvement dans le pays et dans les chambres. On s’est demandé d’abord quels pouvaient être les motifs d’une crise si imprévue ; on les a trouvés trop simples pour y croire du premier coup. L’ancienne administration semblait d’ailleurs si fortement assise, que, bien qu’il fût avéré qu’elle n’existât plus, on la tenait encore pour vivante. C’est contre elle que l’opposition continuait à diriger ses violences les plus extrêmes, et le ministère nouveau prêtait lui-même à cette confusion par l’hésitation trop marquée de son attitude. Des explications publiques devenaient évidemment nécessaires : ces explications ont eu lieu au congrès sur les interpellations formulées par le général Ortega au sujet de ce qu’on a nommé le testament ministériel de l’ancien cabinet. Si tout n’est pas éclairci, on a du moins à présent les élémens d’un jugement plus certain Ce n’est pas seulement le général Ortega qui a soutenu ses interpellations ce sont les principaux hommes d’état de l’Espagne qui ont pris part au débat : MM. Pidal, San-Luis, membres du ministère Narvaez ; M. Mon, M Bravo Murillo, président du conseil actuel. Le parti progressiste a du malheur : il a encore été représenté là par le général Prim. Quelle est la situation que ce débat rétrospectif a faite à l’Espagne ? quels en sont les résultats ?

D’abord, le prétexte même de la discussion n’était, comme toujours, qu’un prétexte, et il n’y a point à s’en occuper autrement. Le grief qu’on invoquait contre le cabinet déchu, c’était d’avoir introduit à la veille de son départ quelques sénateurs dans la haute chambre, d’avoir fait certains mouvemens dans le personnel administratif et judiciaire voilà ce que l’on appelait le testament ministériel. M. Pidal l’a défendu contre ceux qui voulaient le casser, et l’affaire n’a pas eu d’autre conclusion qu’une proposition déposée par M. Olivan pour régler l’entrée et l’avancement dans les fonctions publiques.

Ce qui nous frappe plus que tout cela dans cette discussion, au point de vue politique, c’est que le ministère du duc de Valence est sorti sans être amoindri de cette épreuve posthume ; il a subi victorieusement la lutte. Qu’il ait pu commettre des erreurs quant aux choses, qu’il en ait commis surtout quelques-unes quant aux hommes, les membres de ce cabinet n’ont point hésité à le confesser avec franchise. Ils avaient le droit d’en référer à la justice de l’opinion au nom des, circonstances périlleuses dans lesquelles ils ont agi et du but qu’ils poursuivaient. Il avait fallu sauver le pays de la révolution. Ces erreurs, au surplus, ne constituent pas une politique. La politique de l’ancienne administration est celle qui a préservé l’Espagne de la contagion révolutionnaire, et qui l’a mise dans la voie des améliorations intérieures après avoir détourné les dangers du dehors. C’est la politique que le cabinet du général Narvaez pratiquait encore au moment de sa retraite volontaire ; c’est la politique qu’il a léguée à ses successeurs, et rien n’empêche qu’ils ne la suivent honorablement. Ils n’ont pas besoin, pour avoir une raison d’être, de se chercher une originalité factice, de se créer péniblement un rôle distinct. M. Bravo Murillo, nous en sommes convaincus, a la ferme intention de ne point dévier de cette ligne : il est seulement fâcheux qu’un ministère conservateur, par des destitutions multipliées, par de nombreux reviremens dans les emplois, trouve le moyen de si bien complaire aux oppositions qui applaudissent toujours à mesures-là. Tel est en définitive le résultat le plus clair des changemens de ministère en Espagne : c’est de renouveler le cadre des cessantes !

Pour tout dire en effet, M. Bravo Murillo, qui est un esprit distingué, une conscience honnête, a cependant peut-être trop obéi ; dans ce démêlé, à l’empire d’une idée fixe, d’une préoccupation légitime sous quelques rapports, très regrettable sous d’autres : il a voulu trop particulièrement se différencier de ses prédécesseurs en paroles, sinon par action : il a semblé dater du jour de son avènement une ère nouvelle, qui serait l’ère de l’économie dans les finances, de la bonne et régulière administration, comme si tout devait recommencer avec lui. M. Bravo Murillo n’en a pas moins toujours fait partie depuis trois ans du ministère Narvaez ; il a contribué à tous les actes de ce cabinet, car depuis sa démission, qu’il a donnée seulement au mois de décembre dernier, il ne s’est rien produit d’essentiel : M. Bravo Murillo a donc inévitablement sa part de responsabilité dans l’administration antérieure, et il est au moins singulier que ce soit contre lui que ses anciens collègues aient eu à se défendre. C’est un point qui a été très vigoureusement traité par M. Pidal. M. Bravo Murillo s’était retiré à propos d’une divergence sur une somme de 5 millions de réaux, un peu plus de 1,200,000 francs, dans la distribution du budget ; c’est trop peu pour lui donner le droit de se poser en réformateur méconnu. En se posant ainsi d’autre part, il n’était pas seulement injuste envers lui-même et ses collègues da cabinet Narvaez, il était injuste envers d’autres encore, envers tout le passé. C’est ce qui a provoqué l’intervention de M. Mon. S’il est en effet un homme qui ait le droit de revendiquer quelque initiative dans ces questions, c’est bien lui qui affranchit l’Espagne du joug des traitans en 1844, qui a institué en 1845 le système tributaire aujourd’hui en vigueur, qui a fait en 1849 la réforme douanière. Qu’il y ait encore au-delà des Pyrénées beaucoup d’intérêts en souffrance, soit : M. Bravo Murillo est homme à y pourvoir, et l’on doit souhaiter qu’il réussisse ; mais il réussira d’autant mieux qu’il suivra les voies déjà ouvertes. Il est parfaitement sûr de rencontrer là des adhésions sincères. MM. Pi dal et San-Luis, comme M. Mon, l’ont hautement déclaré. L’ancien ministre de l’intérieur a même ajouté : « Nous serons aujourd’hui plus ministériels qu’hier et demain plus qu’aujourd’hui, tant que le cabinet suivra cette politique. » Que peut-on demander de plus ?

Mais ici encore par suite de cette préoccupation fâcheuse que nous signalions, M. Bravo Murillo paraît soupçonner quelque piège. Il redoute un appui qui ressemblerait à une protection. Il a reproduit plusieurs fois avec une visible insistance ce mot de protectorat, en ajoutant qu’il n’en voulait pas, et en insinuant que, s’il ne rencontrait pas un appui pur et simple, il pourrait y avoir lieu à la dissolution du congrès. C’était une menace assez gratuite. Lorsqu’un grand parti politique a la prépondérance dans un pays, chacun est à son poste, les uns dans les chambres, les autres dans l’administration ; certains hommes sont au pouvoir. Qu’on les soutienne. Par attachement personnel ou sans enthousiasme, uniquement dans l’intérêt public, peu importe ; l’action est commune ; il n’y a là ni protecteurs, ni protégés, tout est régulier. Ce qui serait véritablement anormal, ce serait qu’un ministère conservateur, en présence d’une assemblée entièrement conservatrice, en vînt à dissoudre cette assemblée rien que pour n’avoir pas le déplaisir de paraître protégé ! Cette insinuation n’a point laissé de causer quelque émotion dans congrès espagnol. Les principaux orateurs ont adjuré le président du conseil d’avoir à y réfléchir avant de prendre la responsabilité terrible d’une mesure qui romprait l’union du parti modéré, quand c’est cette union qui fait la sécurité de l’Espagne depuis trois ans. Ajoutez qu’il reste à peine au congrès trois ou quatre mois d’existence. Ces raisons, nous n’en doutons pas, auront agi sur le cabinet espagnol, qui, en dernière analyse, à la fin du débat, a pris une situation parfaitement nette et honorable. Il est une chose qui doit l’éclairer encore davantage, c’est la joie mal dissimulée qu’a causée aux partis hostiles cette perspective d’agitation un moment aperçue.

Nous ne voulons pas oublier l’intervention du général Prim dans ce débat solennel. Le jeune général a de telles habitudes d’éloquence, qu’il ne s’aperçoit pas que ses traits les plus violens se retournent contre lui. Il a accusé le général Narvaez d’arbitraire et de cruauté : ce reproche n’était guère à sa place dans la bouche de l’homme qui, en 1844, reçut à la fois son jugement et sa grace du duc de Valence. Il ne faudrait point beaucoup d’adversaires comme le comte de Reuss pour ramener bientôt le duc au pouvoir.

Nous voyons toujours en Hollande, même à travers les légères émotions de quelque petite crise parlementaire, le même esprit de suite et de modération. Les chambres ont repris leurs travaux. La seconde est maintenant occupée d’un nouveau projet, d’organisation judiciaire : le gouvernement propose d’établir quatre cours d’appel au lieu des onze cours provinciales qui existent aujourd’hui. M. Duysmaer van Twist a pris congé de l’assemblée dont il était le président, et c’est au sujet du fauteuil laissé vacant par son départ qu’il s’est ouvert une compétition électorale dans laquelle le cabinet a cru un moment sa propre fortune engagée. Le cabinet portait pour successeur de M. Duysmaer le président d’âge de la chambre, M. Wichers, qui paraissait représenter le plus exactement le sens de la majorité ; mais la majorité ne se trouvait pas en nombre lors du vote, et il s’est produit un concours d’opinions, ordinairement moins promptes à s’entendre, qui a poussé à la première place, sur la liste des trois candidats entre lesquels, le roi choisit le président, une personne qui ne siège pas tout-à-fait dans les rangs du parti libéral proprement dit, M. Boreel van Hoggelanden. On s’est un peu inquiété de ce demi-échec ; on se l’est même exagéré, car M. Boreel, qui a déjà présidé la chambre à différentes reprises, s’est associé très loyalement à presque tous les projets de révision constitutionnelle. On prétendait pourtant que le gouvernement hésitait à confirmer le choix de l’assemblée, et à déférer la présidence au premier candidat inscrit ; on disait même qu’il ferait de cette répugnance une question de cabinet ; il est revenu à une appréciation plus froide et plus juste d’un incident par lui-même assez médiocre. La présidence des chambres hollandaise n’a pas, en effet, l’importance acquise à la même charge dans d’autres pays où les partis sont plus prononcés et les luttes plus vives. La circonspection et le calme naturel du caractère néerlandais se prêtent volontiers aux accommodemens. Aussi M. Boreel a-t- il fait de son discours d’installation un programme d’impartialité politique, et il s’est plu à rappeler que ce programme était en accord avec toute sa vie. Nous remarquons dans ce discours un passage bien conforme à l’idée que nous aimons à nous faire de cet honnête et solide pays. « L’expérience a maintenant appris, dit M. Boreel, que pour qu’un cabinet, pour qu’un parlement puissent compter sur l’accueil bienveillant, sur le soutien de la nation néerlandaise, il faut qu’ils se tiennent à distance des exagérations de l’esprit de parti qu’ils se montrent toujours équitables et modérés, qu’ils soient pénétrés d’un intime désir d’opérer par leur union tout le bien qu’on attende d’eux. » Nous souhaiterions de toute notre ame que la France eût aussi sur son gouvernement cette vertueuse autorité.

Les dernières nouvelles de Batavia ont jeté quelque émotion dans le public : les chambres s’en sont même assez occupées pour qu’on ait annoncé des interpellations au sujet des dégâts que les Chinois ne cessent de commettre sur la côte occidentale de Bornéo. La malle de l’Inde apportait les lettres du 20 décembre ; dans la nuit du 8 au 9, les Chinois avaient tenté une attaque infructueuse sur un fort hollandais, et le lendemain, il est vrai, ils demandaient à traiter. On suppose que la classe aisée de la population chinoise désirerait volontiers la paix, mais qu’elle est obligée de céder à la violence des chefs militaires et à l’exaltation d’une multitude fanatique.

L’Angleterre vit maintenant en paix dans ces dominations lointaines qu’elle possède aussi au fond de l’Orient : elle a plutôt à lutter contre les difficultés intérieures de son propre gouvernement que contre des résistances extérieures. Nous ayons parlé, il y a quelque temps, des embarras financiers de ce grand gouvernement de l’Inde anglaise ; un ordre du jour adressé en guise d’adieu aux troupes de l’armée indienne par le général en chef, sir Charles Napier, nous révèle les infirmités et les désordres de tout l’établissement militaire. Au moment de déposer son commandement, sir Charles Napier a voulu laisser à son successeur, au moins autant qu’à ses anciens subordonnés, un dernier avis, une règle de conduite, un but à poursuivre ; ce but, c’est la réforma morale des régimens. Les Napier sont une famille excentrique ; celui-ci particulièrement a toujours eu une manière à lui de comprendre son devoir, et ce qu’il croit une fois de son devoir, il l’exécute sans miséricorde et sans respect humain. On pouvait penser que le général d’une armée de quelques mille hommes, qui en a soumis des millions, lui dirait, en la quittant, des paroles solennelles d’estime, et de glorification. Qu’est-ce pourtant que les novissima verba de sir Charles Napier ? Une mercuriale impitoyable contre les officiers qui s’endettent. En faisant aussi grande qu’on voudra la part des singularités du brave général, il n’en faut pas moins reconnaître que le mal est assez sérieux pour provoquer une rigoureuse vigilance. Déjà sir Charles Napier avait eu occasion de manifester ses sentimens de discipline puritaine en déférant aux conseils de guerre des coupables auxquels il apprenait pour ainsi dire leurs crimes, et qu’il ne trouvait jamais assez punis. Son dernier ordre du jour signale minutieusement les excès dont il voulait purger l’armée britannique. Il fait à ses officiers, presque en passant et comme si la chose allait sans dire, de brusques complimens sur leur valeur et sur leurs prouesses ; il les tient pour de bons soldats, il leur reproche de n’être pas bons gentlemen. « Le nombre des officiers dit-il, qui se sont comportés d’une manière messéante chez un gentleman n’est pas démesuré, mais il est encore assez considérable pour demander la répression d’une main vigoureuse ; » puis il entame sans plus d’égards le catalogue lamentable des raisons pour lesquelles un officier anglais ne paie pas ses créanciers, — la mauvaise éducation de quelques jeunes gens qui se font donner des commissions mal placées, le mauvais esprit qui pousse des échappés de l’école à faire assaut de prodigalité, la facilité usurière des préteurs, l’extravagance des tables de régimens, etc.. On sait que les officiers anglais vivent à des tables communes dont l’entretien est à la fois une affaire de luxe et d’étiquette ; il en coûte naturellement plus cher à l’armée de l’Inde qu’ailleurs pour boire du vin de Champagne, et sir Charles Napier n’oublie pas dans sa philippique les scandales trop souvent donné au sujet de ce vin qu’on achète au lieu de payer les gages de ses domestiques.

Nous ne prenons pas plus au grave qu’on ne doit le faire cette boutade d’un vieux soldat ; nous n’y voyons qu’une esquisse de mœurs, et un trait de caractère ; nous sommes loin de penser qu’on ait le droit d’en tirer des inductions trop sévères pour l’honneur de l’armée anglaise. Aux vertes incriminations de son chef, cette vaillante armée de l’Inde peut opposer la constance avec laquelle elle a fait un empire. Cet empire n’est point éphémère ; il est protégé par sa situation géographique, par l’humilité originelle et la dépendance presque volontaire des nations conquises par la douceur ou l’impuissance des nations voisines, par l’éloignement des états militaires de l’Europe. C’est un rêve de croire que les Russes iront jamais chercher l’Inde anglaise à travers la Perse ; l’Inde anglaisé aurait d’ailleurs pour les recevoir 300,000 hommes de troupes tant européennes qu’indigènes, et les ressources d’un revenu de 18 millions sterling. Toute la question est que ce revenu ne soit point perpétuellement au-dessous de la dépense ; nous avons déjà dit que c’était là le vrai péril qui menaçait le gouvernement indien. Il a presque un huitième de ses recettes absorbé par le paiement de sa dette, et il ne lui reste pas en réalité 16 millions de disponibles. Ces recettes ne sont pas de nature à s’accroître, et si on ne les ménageait à temps, on courrait peut-être le risque de voir un jour la solde militaire en retard sur tous les points de ce vaste territoire, et ce serait le signal de la seule catastrophe qui puisse le bouleverser de la mutinerie des régimens indiens. L’Angleterre ne saurait aviser trop promptement à la réforme d’un budget si essentiel. Il faut espérer que ceux qui l’entreprendront seront plus heureux que sir Charles Wood dans la confection du budget de la métropole.

ALEXANDRE THOMAS.


Théodore Leclercq, l’auteur des Proverbes dramatiques, est mort le 15 février à la suite d’une douloureuse maladie, dont il avait ressenti les premières atteintes il y a près de trois ans. Personne n’avait mieux conservé ces traditions de politesse et d’urbanité qui distinguaient la société française du XVIIIe siècle, et qui sont peut-être incompatibles avec le développement des mœurs constitutionnelles ; mais les manières de M. Théodore Leclercq n’étaient pas de celles qui s’apprennent et qui sont à l’usage de tout le monde. Elles étaient l’expression d’un esprit vif et délicat, d’un cœur bienveillant et expansif. Ajoutez à cela un enjouement plein de grace, une certaine coquetterie naturelle, et, surtout le désir de plaire, disposition qui n’a rien de commun avec le désir de briller. M. Leclercq voulait se faire aimer, et il y réussissait. Un bon mot s’arrêtait sur ses lèvres s’il pouvait blesser quelque susceptibilité, et il semblait ne vouloir se servir de son esprit que pour mettre en relief celui des autres.

Sa conversation était charmante. Personne n’a su raconter plus agréablement. On pouvait deviner l’auteur, et l’acteur des Proverbes aux changemens rapides de sa physionomie et aux expressions variées de sa voix ; mais tout cela était si naturel, si improvisé ; qu’un sot même n’eût osé l’accuser de préparation. Sa gaieté était communicative, et nous n’y pouvions résister nous-mêmes, nous autres grands enfans du XIXe siècle, qui nous étudions à être graves et tristes. Dans les dernières années de sa vie, M. Leclercq fut éprouvé par des pertes cruelles. La mort d’une sœur et celle de M. Fiévée, son ami enfance, dont il ne s’était jamais séparé, lui portèrent un coup terrible. On le retrouva toujours bienveillant, aimable, spirituel ; mais sa gaieté devant ses hôtes était un effort, et l’on sentait que l’effort était douloureux.

Il était ne à Paris, en 1777, d’une famille honorable et dans l’aisance. Ses parens voulaient qu’il fît quelque chose, qu’il eût un état, et lui ne se trouvait pas de vocation décidée. On eut quelque peine à lui faire accepter une place dans les finances qui n’exigeait que peu de soins, peu de travail, et qui rapportait des émolumens considérables, fort au-dessus de son ambition de jeune homme. Au bout de quelques mois, la charge parut trop lourde à son humeur indépendante. Une caisse à garder, des subalternes à surveiller, des réprimandes à faire, des solliciteurs à éconduire, que de tracas ! il en perdait la tête. Sa responsabilité, c’était comme un spectre attaché à ses pas. Il se dit, après dix-huit mois de gestion, qu’il n’avait que faire de tant d’argent, que sa liberté valait cent fois mieux, et, sa démission donnée, il se retrouva aussi heureux que le savetier de son proverbe, lorsqu’il s’est débarrassé du sac d’écus.

C’est à Mme de Genlis qu’il dut la révélation de son talent dramatique. Un jour elle daigna le choisir pour lui donner la réplique dans un proverbe qu’elle jouait en bonne et nombreuse compagnie. Le rôle de Mme de Genlis était celui d’une femme de lettres ridicule (je pense qu’elle le jouait assez bien) ; M. Leclercq représentait un jeune poète à sa première élégie. Dans un aparté de cinq minutes, le canevas fut arrangé entre les deux interlocuteurs, et quant au dialogue, on devait l’improviser. L"auditoire trouva que Mme de Genlis n’avais jamais eu tant d’esprit ; elle en sut gré à son jeune acteur et l’engagea à composer des comédies. Il fallait les encouragemens de cette femme illustre pour vaincre la timidité naturelle de M. Leclercq. Quant aux conseils qu’elle lui donna dans l’art d’écrire, on en peut juger par l’anecdote suivante, que je tiens de M. Leclercq lui-même. Un jour, il lui racontait une scène plaisante, à laquelle il venait d’assister. « C’est bien, dit-elle, mais il faut changer la fin. — Comment ! s’écria-t-il, mais je l’ai vu de mes yeux ; c’est la vérité. -Eh ! qu’importe la vérité ? Il faut être amusant avant tout. » On voit, en lisant les Proverbes dramatiques, qu’il ne suivit pas à la lettre les leçons de Mme de Genlis. Il sut être amusant mais il resta toujours vrai.

Ses premiers proverbes furent composés ; et joués à Hambourg, dans une petite société française que les événemens politiques y avaient réunie au commencement de l’empire. Des militaires, des diplomates furent ses premiers acteurs, et lui, comme Shakspeare et Molière, auteur, directeur, acteur, l’ame de troupe en un mot. En 1814 et 1815, il créa encore un théâtre de société à Nevers, recruta ses comédiens dans toutes les maisons, leur apprit leur métier en moins de rien, et obligea des provinciaux à s’amuser et à être amusans. Quelques années plus tard, nous le retrouvons établi à Paris pour n’en plus sortir, et cette fois à la tête d’une troupe, qui, dit-on, n’avait point d’égale. On se réunissait dans le salon de M. Roger, secrétaire général des postes. M. et Mme Mennechet, M. Augier de l’Académie française, Mme Augier étaient ses premiers sujets. L’auditoire, peu nombreux, était digne de comprendre de tels acteurs. Les représentations se succédaient, et le spectacle était toujours varié. Cependant l’idée de publier ses proverbes était encore loin de la pensée de M. Leclercq, qui s’imaginait que ses dialogues si vifs et si spirituels ne pouvaient se passer du jeu des acteurs. Il fallut, pour le décider à se faire imprimer, que le public fût déjà plus qu’à moitié dans sa confidence. Bien des indiscrétions avaient été commises. Les acteurs montraient leurs rôles, on citait maints traits charmans dans les salons, des auteurs comiques empruntaient sans façon sujet et dialogue et croyaient avoir tout inventé lorsqu’ils avaient changé le titre de proverbe en celui de vaudeville ou de comédie. M. Leclercq avait si peu le caractère de l’homme de lettres, qu’il sut peut-être bon gré à ces messieurs de leurs emprunts. C’était un éloge indirect auquel il était sensible, et qui lui donna le courage de se produire, non pourtant devant tout le public, car les deux premiers volumes des Proverbes dramatiques furent d’abord imprimés à ses frais et distribués à ses amis seulement. Les journaux en parlèrent, les éditeurs vinrent frapper à sa porte, et bon gré, mal gré, son livre fut mis en vente. Je me souviens de lui avoir entendu raconter fort gaiement l’espèce de honte qu’il éprouva lorsque son premier éditeur vint lui apporter le prix de ses œuvres. Il ne savait s’il devait le prendre et craignait de ruiner son libraire. Sur ce point il fut bientôt rassuré. Plusieurs éditions se succédèrent rapidement, et peu d’ouvrages ont eu tant de débit, dans un temps où la réclame n’était pas encore inventée.

Tout le monde a lu les proverbes de M. Théodore Leclercq, ils sont dans toutes les bibliothèques, et se jouent encore, l’automne, dans maint château où se conserve le goût des plaisirs intellectuels. Chacune de ces petites comédies renferme, dans un cadre très rétréci en apparence, une foule d’observations ingénieuses, des traits d’un naturel exquis et une variété étonnante de caractères esquissés avec tant d’art,.que dans quelques scènes on connaît chaque personnage comme si on l’avait pratiqué pendant des années. Moraliste indulgent et critique enjoué, M. Leclercq, nous a représenté, dans une suite de tableaux de genre, les vices, les travers, les ridicules de tous les temps, mais avec les traits distinctifs de notre époque. Qui n’a connu M. Partout, M. Parlavide, et tant d’autres types excellens qu’on ne pourrait citer sans copier les noms de tous les personnages des huit volumes des Proverbes dramatiques ? – Un certain nombre de pièces sont des satires politiques écrites avec une verve hardie et qui peignent la situation des esprits dans les dernières années de la restauration, car M. Leclercq, bien qu’il eût peu de goût pour la politique, ne pouvait demeurer indifférent aux grands débats qui agitaient la société de son temps. Je crains qu’il ne faille joindre un commentaire aux nouvelles éditions de cette partie de ses œuvres. Tout change et tout s’oublie si vite, dans notre pays, que les grandes passions du public, sous le ministère de M. de Villèle ou M. de Polignac, ne seront bientôt guère mieux connues que celles de la ligue ou de la fronde. Remarquons en passant que la critique de M. Leclercq, pour vive qu’elle soit, ne va jamais jusqu’à l’injure, encore moins à la calomnie. Ses traits sont aigus, mais non pas empoisonnés. Il sait railler, mais il ne sait pas haïr. On commence à savoir ce que c’est que la haine en France. La politique nous a fait ce présent, et elle a tué chez nous la gaieté.

La gaieté est, à mon avis, le caractère distinctif du talent de M. Leclercq ; elle éclate dans tous ses tableaux, même dans ceux où il avait.à reproduire les plus tristes défauts de notre temps. Courier a dit de notre grande nation, que nous ne sommes pas un peuple d’esclaves, mais un peuple de valets. Dans l’Esprit de servitude, M. Leclercq a repris avec moins d’amertume ce vice du Français, tantôt courtisan de Louis XIV, tantôt flatteur du peuple souverain. Ce vieux valet de chambre devenu un bon bourgeois dans l’aisance, et qui regrette son esclavage chez M. le marquis, donne une leçon tout aussi utile et infiniment plus amusante que ne pourrait faire un ministre disgracié ou un tribun oublié de la multitude. — Ce n’est pas seulement dans la peinture des défauts et des ridicules que M. Leclercq a montré son talent d’observation ; l’Honnête homme, comme on disait au XVIIIe siècle, est représenté dans quelques-unes de ses pièces avec des traits qui ne seraient pas désavoués par nos maîtres. Je ne connais pas de peinture plus ravissante du bonheur de la vie de famille que celle que nous a laissée M. Leclercq dans son Château de Cartes. C’est à mon avis un petit chef-d’œuvre de sensibilité et de grace, dont je conseille la lecture à tous ceux qui se trouveront incommodés d’un article de la Gazette des tribunaux, ou d’un premier-Paris dans un journal politique.

M. Leclercq a cessé d’écrire long-temps avant que son talent eût rien perdu de sa puissance et de sa souplesse, mais il aimait toujours à causer de littérature, et suivait avec curiosité et intérêt les essais de ses contemporains. On était sûr de trouver auprès de lui un critique aussi éclairé que bienveillant, sachant, chose rare, se placer à tous les points de vue pour mieux juger l’œuvre qui lui était soumise. Autant d’autres sont empressés à trouver les défauts autant il se montrait ingénieux à découvrir les qualités, à suggérer des corrections, ou même des idées nouvelles. Tous ses lecteurs sauront combien il fut homme d’esprit, ses amis seuls savent combien il fut aimable et bon.

Pr. Mérimée.


POÉSIES, par M. Charles Fournel[1]. — Les publications poétiques sont assez rares depuis quelque temps. Cela peut passer pour le signe de la défaillance de l’inspiration qu’on a appelée romantique, sans qu’il se manifeste rien, d’un autre côté, qui puisse faire augurer de l’avenir. Il y a quelques années encore, chaque mois, chaque semaine même apportait sa moisson poétique. Bien des jeunes gens qui devaient suivre plus tard des voies diverses, les uns devenir des écrivains d’un autre genre, les autres se jeter dans la politique active, d’autres enfin ; embrasser plus simplement, plus pratiquement les carrières administratives, se croyaient obligés, au début, de déposer leurs premiers rêves, leurs premiers sentimens dans un élégant volume. Aujourd’hui il n’en est plus ainsi : la brochure politique remplace le livre de vers pour le moment. Ne serait-ce point l’indice d’une transformation qui s’accomplit sourdement et irrévocablement dans les idées sur la poésie ? Quoi de plus vieilli par exemple, de plus suranné aujourd’hui, que cette inspiration intime, purement personnelle, qui était si vive autrefois ? Cette inspiration nous semble avoir des rides, et laisse éclater quelque chose de factice, quand on va la retrouver maintenant chez les maîtres même, et, à plus forte raison, chez leurs imitateurs débiles. Nous devons louer M. Fournel pour deux choses : pour sa fidélité à la poésie d’abord, et en outre pour se tenir en garde contre cette inspiration exclusivement personnelle dont nous parlions. Il faut noter un autre motif d’estime c’est ce titre modeste de Poésies qu’il donne à ses vers. M. Fournel, ne se livre pas une anatomie de son ame, à d’intimes effusions, à de langoureuses confidences. C’est plutôt un esprit distingué qui recherche les conditions de la poésie, qui s’essaie à des combinaisons rhythmiques, et fait passer dans la langue poétique de la France moderne soit des légendes populaires soit des fragmens de poètes étrangers. On peut citer, sous ce rapport, la Romance de Roncevaux, Robin Hood, la Fille de l’Hôtesse, d’Uhland. Il y a aussi d’autres morceaux d’une composition distinguée. M. Fournel est un jeune Français qui vit à Berlin depuis long-temps. Sa tentative prouve qu’en pleine Allemagne on peut ne point cesser de manier avec talent la langue de son pays. Il y a, si nous ne nous trompons, quelque chose de particulier dans des vers français conçus et écrits au milieu des fumées parfois un peu épaisses du teutonisme de nos voisins du Nord.



  1. Paris, chez Renouard, 1 vol. in-12.