Chronique de la quinzaine - 14 février 1881

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Chronique n° 1172
14 février 1881


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 février 1881.

Un jour, il y a bien déjà de cela sept ou huit années, au temps où régnait encore l’espoir d’une prochaine restauration monarchique, un homme d’esprit, qui était la moitié d’un ministre, assurait bonnement, assez présomptueusement, que lui, et ses amis allaient faire marcher la France. C’est l’orgueil des partis qui, tour à tour, exercent, ambitionnent ou se disputent le pouvoir, de prétendre faire marcher la France, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre sens. Ceux qui l’ont essayé, il y a quelques années, ont été les dupes de leur méprise et de leur illusion ; ils ont si bien réussi que la France, échappant à leurs conseils, à leur direction, s’est jetée dans une direction tout opposée, et ceux qui, plus heureux aujourd’hui, puisqu’ils règnent, se flatteraient de la conduire dans une voie différente, avec des idées étroites et exclusives de parti, s’exposeraient infailliblement aux mêmes mécomptes. La France a résisté, il y a quelques années, au mouvement de réaction monarchique, parce qu’à tort ou à raison, elle s’est sentie violentée dans quelques-uns de ses instincts, menacée dans quelques-unes des garanties qu’elle a reçues de la révolution, et si maintenant on voulait la faire républicaine autrement qu’elle ne veut l’être, elle résisterait tout aussi bien. La vérité est que, malgré la facilité de sa nature, malgré ses résignations apparentes à bien des expériences, la France ne marche que quand elle veut, qu’elle ne se laisse conduire ou dominer, si l’on nous passe cette expression, que dans le sens de ses idées et de ses instincts, et que le jour où elle commence à se sentir contrariée, menacée, elle ne tarde pas à s’arrêter, à se retourner : elle échappe alors aux partis qui croient encore la retenir. Qu’on prenne pour exemple la situation présente, qu’on observe les signes, la direction générale des esprits, les manifestations plus ou moins sensibles de l’opinion : s’il est un fait évident, c’est qu’il y a une limite que l’opinion universelle ne veut pas dépasser, c’est que la république, pour durer, doit, non pas prétendre s’imposer et faire marcher la nation comme le veulent les sectaires et les hommes de parti, mais prendre des formes, un caractère de plus en plus appropriés à l’état moral et social du pays.

La France, cela est assez clair, a accepté la république. Elle vit sous la loi républicaine sans grande préoccupation, et dans les élections qui se feront cette année, qui sont déjà l’objet de toutes les combinaisons, de tous les calculs et de toutes les conjectures, elle n’aura vraisemblablement d’autre idée, d’autre mot d’ordre que de confirmer les institutions nouvelles ; mais en même temps, à en juger par les symptômes les plus saisissables, elle ne veut certainement ni du radicalisme violent, ni des utopies prétentieuses et décevantes, ni des agitations stériles, ni des entraînemens belliqueux. Elle est arrivée à ce point où, dans le cadre des institutions qu’elle a reçues des circonstances, elle tient avant tout aux conditions d’une vie régulière, aux garanties d’une égalité libérale, à la paix intérieure et extérieure protectrice de son travail, à tout ce qui peut stimuler et hâter la réparation de ses forces morales et matérielles. en bien ! dans ces conditions, dans cette situation, ce qu’il y aurait manifestement de mieux à faire, dans l’intérêt de la république elle-même, serait de s’inspirer de ces sentimens simples, de ces dispositions visibles du pays, de respecter cette limite qu’on sent parfois dans l’instinct, dans les traditions et les mœurs de la société française, toujours plus libérale que ses gouvernemens. La meilleure politique serait d’éviter les violences de parti ou de secte, les confusions, de préférer les œuvres pratiques d’intérêt national aux œuvres vaines et bruyantes, de savoir choisir entre les réformes vraies, sérieuses, pressantes, et les réformes de fantaisie, les réformes médiocrement conçues ou prématurées, de ne pas offrir surtout le spectacle d’un parlement se livrant à des travaux consciencieux sans doute, souvent par malheur aussi décousus que consciencieux. L’agitation n’est pas précisément de la fécondité, — et quand on multiplierait les motions, les propositions, les projets qui la plupart du temps ne sortent d’une commission que pour être dénaturés, bouleversés au cours d’un débat public incohérent, à quoi cela servirait-il ? On arrive tout juste à ce qui se passe en ce moment même au sujet de cette nouvelle loi sur la presse qui, après avoir été longuement élaborée dans une commission, risque fort de disparaître sous un amas de corrections et d’amendemens improvisés. La même confusion menace de se produire au sujet des modifications que M. le ministre de la guerre a cru de voir proposer récemment dans les lois militaires, surtout dans la partie de la loi de recrutement relative aux séminaristes. C’est la conséquence d’un travail conduit avec plus d’effervescence et d’esprit de parti que de méthode ? c’est le contraire de la politique qu’on devrait suivre pour arriver à un résultat sérieux et utile, répondant aux intérêts réels et aux vœux du pays.

Eh ! oui, sans doute, il y a des réformes de législation civile, politique, économique à poursuivre, des réformes vraies, préparées avec maturité, qui réalisent un progrès, qui ne créent pas des incohérences nouvelles en s’inspirant tout simplement d’une fantaisie ou d’une passion du moment ou d’une impatience de parti. Assurément avec toutes ces lois sur la presse que le passé a léguées, qui datent de tous les régimes, qui se sont succédé depuis soixante ans et plus en accumulant les contradictions et les aggravations, il y avait quelque chose à faire. Il y avait à les réviser à peu près complètement, à les coordonner et à les codifier dans une œuvre nouvelle, en élaguant les entraves inutiles et surannées, les répressions excessives, pour ne laisser subsister que les garanties et les responsabilités, qui sont la condition et la sauvegarde de toute vraie liberté. Même aujourd’hui, par l’esprit qui les a inspirées et par leur savante ordonnance, les lois de 1819 auraient pu encore servir de modèle.

La commission de la chambre y a bien songé, elle a bien essayé ce travail et elle y a consacré un temps assez long. Malheureusement, le jour où la discussion publique s’est ouverte, le projet de la commission, défendu pourtant avec habileté par un orateur nouveau, M. Agniel, ce projet à presque disparu dans un tourbillon. Les premiers articles ont commencé par être emportés d’un seul coup ; puis est venu le gros incident, un amendement de M. Floquet qui a bouleversé toute une partie de la loi, et la commission a été obligée de se remettre assez mélancoliquement à rajuster les morceaux de son œuvre mise en pièces. De nouveaux amendemens se préparent pour la seconde lecture, et l’adoption de ces amendemens, si elle est prononcée, nécessitera encore le remaniement d’un certain nombre d’articles. L’idée principale qu’on essaie de faire prévaloir dans la loi est de tout réduire à une question de droit commun, de supprimer les délits de presse, comme s’il n’y avait pas là quelque illusion, comme si la presse n’était pas une forme d’action toute particulière, susceptible, par conséquent, d’être soumise en certains cas à des Conditions particulières. En réalité, à force de vouloir étendre la liberté, on finit par la compromettre, et dans toutes ces protestations, dans ces plaidoyers sur la presse, il n’est pas sûr qu’il entre un grand respect pour elle, surtout un grand désir de la voir grandir en influence par la considération et la dignité. Ce qui est certain, c’est que des idées contradictoires ou différentes se mêlent, se croisent dans ce travail à bâtons rompus, à coups d’amendemens, et que de cette élaboration il va rester une œuvre, libérale d’intention sans doute, mais décousue et passablement informe. Cette loi, si elle est votée telle qu’elle est, elle ira au sénat, qui n’aura vraisemblablement pas le temps de l’examiner, qui la modifiera dans tous les cas s’il a le temps de s’en occuper. Quand elle reviendra à l’autre chambre, il sera, selon toute apparence, trop tard, et ce qu’il y a de plus clair, c’est qu’on n’aura rien fait, qu’on restera peut-être avec toutes ces lois anciennes, que l’administration laisse dormir quand elle veut, qu’elle applique aussi quand elle veut. C’est ce qu’on pourra appeler faire beaucoup de bruit pour rien, faute d’une idée simple, claire et immédiatement réalisable. Ici du moins l’œuvre avait un caractère de convenance pratique, d’utilité précise ; elle était indiquée par la nature des choses, par la nécessité d’en finir avec une législation confuse, d’en arriver à un régime de légalité libérale mieux définie, et ce qui est vrai d’une loi sur la presse ne l’est pas moins d’une loi sur les associations qui, si elle eût existé, eût épargné au gouvernement de tristes et dangereuses tentations d’arbitraire. Ce qu’on peut appeler une réforme de fantaisie, une question inutile, c’est cette proposition de rétablissement du divorce qui a passé, elle aussi, par une commission parlementaire et qui vient d’occuper quelques-unes des plus récentes séances de la chambre sans aucun résultat. Ce n’est point assurément que cette discussion ait manqué d’intérêt ; elle a été aussi substantielle que brillante. Le divorce, tel qu’il a existé un instant, dans les conditions du code civil de 1803, a été défendu avec une savante et séduisante habileté par le rapporteur de la commission, M. Léon Renault, il a été combattu au contraire par M. Henri Brisson avec une intrépidité et une force d’éloquence presque inattendues. M. le garde des sceaux est intervenu à son tour et, s’il n’a pas été toujours heureux dans ses développemens, il a du moins prononcé quelques paroles décisives contre la proposition. Au demeurant, le divorce a été repoussé par la chambre des députés elle-même sans avoir à aller échouer devant le sénat. La question a été tranchée par le parlement comme elle l’est par l’instinct public. Qu’il y ait des situations douloureuses, des cas exceptionnels, des unions violemment troublées où le divorce apparaîtrait comme un bienfait, personne ne le nie, mais les lois ne sont pas faites pour ces cas exceptionnels et douloureux. La considération supérieure, en dehors de bien d’autres raisons, c’est l’intérêt social qui sanctionne et maintient l’indissolubilité du mariage comme la condition de la perpétuité de la famille, comme la sauvegarde légale des enfans dont l’existence crée le plus puissant des liens. Où donc était la nécessité de réveiller une question qui peut être une thèse d’une académie de législation, mais qu’aucun mouvement d’opinion n’impose, qui ne répond sûrement pas à un sentiment populaire ? quel intérêt politique y a-t-il à donner un stimulant de plus à la mobilité des unions, à affaiblir le lien social au milieu d’une démocratie qui a besoin de fixité et de frein ? La politique de l’Europe, depuis qu’elle est si vivement et si directement engagée dans ces éternelles affaires orientales, passe par d’incessantes et singulières oscillations. Tantôt les nuages semblent s’accumuler sur l’Orient ; tantôt on revient à la paix ou du moins aux probabilités de la paix. C’est ce qui arrive encore aujourd’hui. Après les alertes et les alarmes du mois dernier, les nuages se sont quelque peu dissipés. Ce n’est pas, bien entendu, que Turcs et Grecs soient arrivés tout à coup à composition, que tout danger de conflit soit absolument écarté ; mais depuis quelques jours la situation s’est visiblement un peu détendue. La diplomatie s’est remise à l’œuvre et renoue laborieusement ses fils à demi rompus. La paix a retrouvé des chances, parce qu’après tout la paix est dans l’intérêt, dans les désirs de tout le monde, parce que l’Europe ne peut pas se laisser compromettre elle-même en laissant se raviver la question d’Orient tout entière pour un simple tracé de frontière entre la Turquie et la Grèce. De toutes les puissances qui forment ce qu’on appelle le concert européen, qui s’emploient également à débrouiller les complications orientales, la France est assurément une des plus décidées pour cette paix désirée par tout le monde ; elle est pour la paix aujourd’hui comme hier, et s’il fallait une preuve nouvelle de ses sentimens, elle est dans cette récente discussion de la chambre des députés à laquelle ont pris part l’auteur d’une interpellation annoncée depuis quelques jours, M. Antonin Proust, un orateur à la parole élégante et ferme, M. Etienne Lamy, M. le ministre des affaires étrangères lui-même, avec l’autorité de son caractère et de sa position. Cette discussion rapide et instructive, sans être d’une grande nouveauté, a du moins ce double résultat ou cette double signification : elle éclaire à demi les dernières phases de ce différend turco-hellénique qui est pour le moment le danger de la question d’Orient, et une fois de plus, par le tour qu’elle a pris comme par le vote qui l’a terminée, elle atteste la persévérance des intentions pacifiques de la France.

Ce que M. Antonin Proust se proposait, par son interpellation, d’ailleurs fort convenablement développée, on ne le voit pas bien ; on distingue tout au plus des regrets, des réserves, des critiques par réticence, et c’est précisément sans doute parce que cette interpellation manquait de netteté ou ne disait pas tout ce qu’elle voulait dire qu’elle n’a rencontré que froideur. La chambre, au contraire, s’est sentie bien vite gagnée par le langage de M. Lamy et de M. le ministre des affaires étrangères, qui l’un et l’autre, dans une mesure et avec des nuances différentes, en paraissant quelquefois se contredire, se sont efforcés de ramener la question à ses vrais termes, de dissiper les équivoques, de dégager la France, d’en finir avec cette prétendue obligation de risquer le repos de l’Europe pour une frontière de Grèce. A ce langage, plus vif, plus agressif, si l’on veut, de la part de M. Lamy, — plus circonspect, plus diplomatique de la part de M. Barthélémy Saint-Hilaire, la chambre s’est ralliée aussitôt, parce qu’elle y a trouvé l’expression de sa propre pensée, de son propre désir de ne pas se laisser entraîner sur la foi d’engagemens spécieux ou chimériques.

Ce qu’il y avait pour le moment, en effet, de plus pressant dans l’intérêt de tout le monde, c’était d’éclaircir et de redresser une situation où l’on se sentait dans l’équivoque, presque dans l’aventure par suite de déviations apparentes, d’interprétations exagérées des délibérations, des intentions, de la politique des puissances. Que l’Europe dès le début, au congrès de Berlin, ait voulu dans un intérêt de paix générale en Orient, satisfaire la Grèce par une extension de frontières en Épire et en Thessalie, c’est le seul point bien clair et suffisamment établi : au-delà tout est plus ou moins arbitraire. On n’a pas évidemment voulu, même à la dernière conférence de Berlin qui n’a été qu’une suite du congrès de 1878, on n’a pas pu vouloir constituer au profit de la Grèce un titre irrévocable, « irréfragable, » tel que les Hellènes eussent désormais le droit de le faire valoir à main armée, et que l’Europe fût obligée de soutenir jusqu’au bout une revendication de territoires contestés. On n’a pas pu vouloir se lier à ce point qu’il n’y ait plus possibilité de revenir sur ses pas, de toucher au tracé de frontière imaginé par la conférence de Berlin, de chercher d’autres moyens, une autre solution, fût-ce par des concessions nouvelles de la Turquie et de la Grèce. On a pu d’autant moins avoir cette pensée que les dispositions des puissances étaient connues depuis longtemps, que les cabinets avaient décliné d’avance tout ce qui pourrait ressembler à une sanction effective par voie de a coercition matérielle. » Le soin même qu’on a mis à décliner d’avance toute responsabilité réelle et matérielle exclut l’intention d’avoir voulu donner à une décision amiable, bienveillante, le caractère d’un acte obligatoire, impérieux et définitif. La vérité est qu’on a trop abusé de cette décision de la conférence de Berlin en la représentant comme un titre désormais inaliénable, exécutoire au profit de la Grèce, comme un engagement indéclinable pour les puissances qui l’ont sanctionnée avec plus de bonne volonté que de réflexion. Le mal est venu de cette idée fausse, tout au moins excessive, de ces interprétations exagérées qui ont eu pour effet de justifier jusqu’à un certain point les illusions et les ambitions des Grecs, d’enflammer leurs passions guerrières et de conduire l’Europe en face de complications imminentes, dont elle s’est sentie un peu surprise et émue, qu’elle n’avait sûrement pas entendu préparer par ses délibérations. Encore un pas, on se trouvait en plein conflit sans y songer, sans l’avoir voulu.

Il n’était que temps de s’arrêter pour ceux qui n’avaient pas l’intention d’aller plus loin, et c’est justement le mérite de la dernière discussion de la chambre, des explications de M. le ministre des affaires étrangères, d’avoir marqué ostensiblement, assez nettement le point d’arrêt dans une situation confuse et dangereuse. Ce que M. le ministre des affaires étrangères a dit déjà dans ses dépêches, dans les négociations qu’il a eu l’occasion de suivre, il l’a reproduit à la tribune. Il s’est fait un de voir de restituer aux actes de la diplomatie européenne leur vrai caractère, de fixer une fois de plus la portée et les limites de l’œuvre commune, de désabuser les Grecs, de se replacer lui-même dans l’attitude d’un ministre qui, selon son expression, « aime la Grèce, mais aime encore mieux la France. » On a reproché, on reproche peut-être encore au chef de notre diplomatie d’avoir déserté l’œuvre de ses prédécesseurs, d’avoir trop aisément abandonné cette décision de Berlin qu’on avait eu l’art de placer sous la sanction et la sauvegarde de l’Europe, de laisser dépérir un titre qu’on avait conquis en faveur de la Grèce. Que veut-on qu’il fasse de la décision de la conférence de Berlin ? Qu’en peut-il faire ? Est-ce que la France peut songer sérieusement à exécuter seule, ou même de concert avec quelques autres puissances, ce qui a été décidé, ce qui ne pourrait être réalisé qu’au risque d’une conflagration redoutable ? Est-ce qu’il serait de la dignité de la France, résolue comme elle l’est, comme elle l’a déclaré plus d’une fois, à s’interdire tout acte de « coercition matérielle, » de continuer à encourager les illusions et les ambitions helléniques, de dire aux Grecs qu’ils ont raison, qu’ils ont entre les mains un « titre irréfragable ? » Il y a dans toutes les affaires de ce genre des conditions de mesure et de prévoyance dont on doit se garder de se départir, auxquelles il faut se hâter de revenir dès qu’on s’en est plus ou moins écarté. Que des circonstances puissent survenir où la France, sans s’arrêter à des considérations secondaires, serait appelée à prendre un rôle plus actif avec honneur pour elle, avec profit pour l’Europe elle-même, c’est assurément une perspective qu’aucun patriotisme ne désavoue ; ces circonstances ne sont pas venues pour elle. Il est bien évident qu’elle n’a aucun intérêt pressant, immédiat, à se jeter dans ces mêlées, à s’engager d’action ou de parole pour une rectification plus ou moins favorable des frontières de la Grèce. M. le ministre des affaires étrangères a donc eu raison de résister aux excitations d’une politique peu réfléchie, de mettre tout son rôle à dissiper les équivoques, à tempérer l’ardeur des Grecs, à bien montrer que les sympathies françaises comme les sympathies européennes n’iraient pas au-delà de ce qu’il était possible d’obtenir par des négociations nouvelles, sans raviver de dangereux conflits. Ce n’est plus aujourd’hui l’opinion de M. le ministre des affaires étrangères seul, c’est l’opinion du parlement tout entier exprimée et résumée dans un ordre du jour qui a eu un vote à peu près unanime.

Et maintenant où en est la question elle-même ? Peut-être les manifestations qui se sont produites non-seulement en France, mais dans plus d’un autre pays de l’Europe n’ont-elles pas été sans influence et n’ont-elles pas peu contribué à atténuer ce qu’il y avait d’aigu, de violent dans la situation telle qu’elle apparaissait il y a quelques semaines. Ce qui est certain, c’est que le chef du cabinet d’Athènes qui a eu récemment, lui aussi, son interpellation, M. Coumoundouros, a tenu dans le parlement grec un langage plus mesuré et plus étudié ; il s’est soigneusement défendu de toute intention agressive, et il a de nouveau témoigné sa confiance dans les sentimens bienveillans de l’Europe. M. Coumoundouros, en un mot, a eu le bon esprit d’éviter tout ce qui aurait pu ajouter aux difficultés d’une question déjà bien assez grave. D’un autre côté, la dernière dépêche visiblement modérée et conciliante, par laquelle la Turquie a offert de rouvrir des négociations pour faire honneur aux conditions primitives du traité de Berlin, cette dépêche est devenue aussitôt le point de départ d’une nouvelle campagne diplomatique. L’ambassadeur d’Angleterre à Constantinople, M. Goschen, en revenant à son poste, est passé par Berlin et Vienne, où il a été évidemment chargé de chercher avec le chancelier d’Allemagne et le baron Haymerlé les élémens d’une transaction, et il est assez vraisemblable qu’en tout cela M. de Bismarck a une certaine initiative, qu’il peut mieux que personne se faire écouter à Constantinople. Bref, en d’autres termes et sous une autre forme, c’est la médiation qui recommence, qui va reprendre l’œuvre interrompue. Où la négociation se poursuivra-t-elle ? Sera-ce à Constantinople même ou dans une autre ville de l’Europe ? Y aura-t-il une conférence ou bien se contentera-t-on de négocier directement avec les deux adversaires en se réservant de les départager si c’est possible ? Quelles seront enfin les conditions essentielles et définitives de cette transaction qui va être tentée ? On est à peine au début de cette phase nouvelle. Il est cependant probable dès aujourd’hui qu’une partie de l’œuvre de la conférence de Berlin devra être sacrifiée, que la cession qui coûtait le plus aux Turcs, la cession de Metzovo et de Janina, leur sera épargnée. Dans tous les cas, dans cette hypothèse même d’une réduction du tracé de Berlin, la Grèce est appelée à recueillir d’assez précieux avantages pour ne pas résister à des propositions qui offriraient un caractère sérieux, qui seraient appuyées par l’Europe. La Grèce peut se consoler en songeant qu’après tout elle aura acquis d’assez vastes territoires, et en se souvenant, selon le mot spirituel de lord Beaconsfield, que la patience est une vertu facile pour ceux qui ont l’avenir devant eux.

Les grandes nations sont faites pour s’occuper des grands intérêts, pour déployer leur activité sous toutes les formes à la fois, et souvent, en même temps qu’elles ont à suivre les plus sérieuses affaires extérieures, elles restent aux prises avec les difficultés, les embarras d’une vie intérieure des plus laborieuses. Qu’on observe l’Angleterre. Elle est engagée au premier rang dans toutes les affaires du monde, et pendant ce temps, elle a toujours à tenir tête chez elle aux agitations agraires de l’Irlande, aux conspirations des fenians, aux « obstructionnistes » dans le parlement. La discussion des mesures de protection et de pacification pour l’Irlande est une bataille permanente, pleine de péripéties ; chaque vote est une conquête laborieuse, non pas sur la chambre des communes elle-même, mais sur les passions violentes des home-rulers, des « obstructionnistes. » On a vu, il y a quelques semaines, une séance durer vingt-deux heures. Ce n’était rien encore, il y a eu depuis une séance qui s’est prolongée jusqu’à quarante heures ! Ces scènes parlementaires ont un caractère véritablement dramatique par le contraste des turbulences irlandaises et de l’énergique sang-froid du speaker et de M. Gladstone. Il y a peu de jours, on a dû se résoudre à expulser, pour la durée de la séance, trente-cinq Irlandais. Il fallait cependant en finir, et on en est venu à proposer une motion qui fortifie l’autorité du speaker, qui lui permet, avec l’accord de la majorité des trois quarts de la chambre, de prononcer l’urgence, de déjouer toutes les tactiques de « l’obstruction. » Que la liberté traditionnelle et illimitée de la parole en soit quelque peu atteinte, c’est possible ; l’honneur du parlement passait avant tout, et ce n’est pas sans une profonde émotion que M. Gladstone a pu dire : « Mon bail sur la terre touche presque à son terme ; mais il en est parmi vous qui me survivront longtemps, qui doivent envisager gravement l’avenir de notre régime parlementaire. C’est à ceux-là que je m’adresse ; à eux de décider par leur vote que la chambre demeurera la gloire de notre patrie et que de chute en chute elle ne deviendra pas la risée de l’Europe. » A travers tout, sans doute, les bills du gouvernement finissent par être votés ; les violences mêmes qu’ils soulèvent en démontrent la nécessité ; il reste à savoir jusqu’à quel point ils seront efficaces pour rétablir la paix et l’ordre en Irlande.

L’imprévu vient de reparaître dans les affaires de l’Espagne, et si l’on nous passe le mot, il a fait sa rentrée par une crise ministérielle qui peut avoir sa raison d’être dans une certaine situation générale, dans le courant des choses, mais qu’aucune manifestation ostensible des chambres, aucun incident récent ne laissait pressentir. M. Canovas del Castillo, qui depuis la restauration a été presque toujours le premier ministre du roi Alphonse, qui ne s’était effacé que pour un moment, il y a deux ans, devant le général Martinez Campos, M. Canovas del Castillo était rentré au pouvoir il y a un an avec une apparence d’autorité nouvelle. Récemment encore il soutenait avec succès la discussion de l’adresse, où il avait pourtant à essuyer de vives attaques. Il n’y a que quelques jours, il sortait avec le même avantage d’un débat engagé contre lui par l’opposition à propos de l’interdiction de quelques banquets, organisés dans un certain nombre de villes de l’Espagne en commémoration de la république. M. Canovas semblait donc n’avoir rien à craindre pour le moment. Il est cependant tombé au lendemain de ses succès de parlement, en dépit des votes de confiance qu’il a reçus. Comment est-il tombé ?

Une des causes de la récente révolution ministérielle de Madrid, c’est peut-être tout simplement que M. Canovas del Castillo avait trop duré. Son habileté et les circonstances ont fait de lui, dans ces dernières années, un ministre presque nécessaire. On ne méconnaissait ni sa supériorité ni son éloquence ; on l’accusait volontiers d’exercer une sorte de prépotence, d’absorber cette restauration qu’il avait dirigée dès ses premiers pas et qu’il pouvait maintenant compromettre en paraissant tout concentrer en lui, en prolongeant indéfiniment son règne ministériel. Sa position auprès du jeune roi lui-même pouvait devenir parfois embarrassante. D’un autre côté, il s’était formé par degrés autour de lui, dans le monde politique, dans le parlement, une opposition qui a pris le nom d’opposition libérale dynastique. Cette opposition n’était pas précisément menaçante par le nombre si l’on veut ; elle ne laissait pas d’être dangereuse, parce qu’elle ralliait tous les dissidens, parce qu’elle comptait, avec un chef parlementaire habile, M. Sagasta, un certain nombre de chefs militaires, le général Martinez Campos, le général Jovellar, le général Concha, c’est-à-dire des hommes qui sont attachés à la monarchie et dont quelques-uns ont la faveur du roi. Bref, sous dés apparences de force, les causes de faiblesse intime et les menaces ne manquaient pas pour le ministère. M. Canovas del Castillo avait certainement senti le danger ; il le voyait grossir, et c’est alors qu’il est allé résolument à une épreuve décisive en soulevant lui-même l’incident qui a tout précipité. Il s’agissait d’un plan de réorganisation financière et de règlement des dettes amortissables préparé par le ministère et soumis au roi avant d’être présenté aux cortès. Ce qu’auraient été cette réorganisation financière et ce règlement de la dette, il n’y a plus à s’en occuper pour le moment. Le point capital, c’est que le programme impliquait avant tout une question politique. L’exécution des mesures proposées supposait la permanence du ministère au pouvoir pendant dix-huit mois. Le rapport adressé au roi ressemblait un peu à une sommation. Ce qu’on demandait nettement, c’était un témoignage direct solennel de la confiance royale. Le procédé qu’a employé le président, du dernier cabinet de Madrid était, il faut l’avouer, assez extraordinaire : il disposait de l’avenir, il enchaînait la prérogative du roi en créant pour la circonstance, au moins pour un temps donné, une sorte d’inamovibilité ministérielle. Le roi a refusé ce qu’on lui demandait, il no pouvait en vérité faire autrement, et il a été peut-être d’autant plus prompt à se décider qu’il n’était pas pris au dépourvu. M. Canovas del Castillo a donné sa démission, et aussitôt, en quelques heures, comme pour mieux prouver que tout était prévu, il y a eu un ministère de l’opposition libérale dynastique formé sous la présidence de M. Sagasta, avec le général Martinez Campos, le marquis de la Vega y Armijo, M. Alonzo Martinez, M. Venancio Gonzalez, M. Léon y Castillo, M. Albareda.

Rien de plus simple, sans doute, qu’une évolution faisant passer le pouvoir d’un ministère conservateur qui se disait libéral à un ministère qui se dit plus libéral sans cesser de prétendre être, lui aussi, conservateur. C’est le jeu ordinaire des pays constitutionnels, et dans l’intérêt de l’avenir au-delà des Pyrénées, il n’est peut-être pas mauvais que le pouvoir n’ait pas l’air de s’immobiliser, que les divers partis réguliers puissent passer tour à tour au gouvernement sans se croire indéfiniment ou systématiquement exclus. L’inconvénient de ce qui vient de se passer à Madrid, c’est qu’un tel changement se soit accompli en dehors de toutes les conditions parlementaires et que la conséquence immédiate de l’avènement d’un nouveau ministère ait dû être nécessairement la dissolution des chambres. C’est le premier acte du cabinet de M. Sagasta, qui ne paraît pas même avoir songé un instant à s’assurer du degré de concours ou d’hostilité qu’il trouverait dans les cortès. Le décret de dissolution a été porté aux chambres sans plus d’explication et sans plus de retard. C’est un vieil usage au-delà des Pyrénées : chaque ministère veut avoir son parlement. Les élections ne se feront pas maintenant avant quelques mois. D’ici là quelle sera la politique du gouvernement du roi Alphonse ? C’est une expérience nouvelle qui s’ouvre. Le cabinet de M. Sagasta se trouve évidemment dans des conditions difficiles, entre les conservateurs, qui ne sont pas sans doute disposés à désarmer, et les partis avancés, qui ne lui prêteront un certain appui de complaisance qu’au prix de concessions peut-être dangereuses. Quant à la politique extérieure, il n’y a point à s’arrêter sérieusement à la signification peu bienveillante pour la France de quelques noms. Le rôle peu amical, assez bizarre, que le nouveau ministre d’état, M. de la Véga y Armijo, a joué il y a quelques années dans son court passage à l’ambassade d’Espagne à Paris, ce rôle est oublié. Tout est changé, et il est à croire que le nouveau ministère libéral qui vient de se former à Madrid est le premier à sentir l’avantage, le prix d’habitudes permanentes d’amitié entre l’Espagne et la France.


CH. DE MAZADE.