Chronique de la quinzaine - 14 février 1892

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 1436
14 février 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 février.

Serait-il vrai que dans ces courtes vacances d’hiver, pendant ces quelques jours de repos parlementaire, il y aurait eu de petites agitations, des semblans de crises, des brigues de pouvoir ? Est-ce qu’on serait déjà fatigué de cette stabilité ministérielle si souvent invoquée comme le premier des biens, et y aurait-il eu par hasard des manèges, d’obscures compétitions, des difficultés intimes autour du gouvernement ou dans le gouvernement lui-même ?

Est-ce possible ? on ne s’en douterait guère. S’il y a eu des conflits dans les conseils, ce sont dans tous les cas, si l’on peut ainsi dire, des conflits à distance, puisque nos ministres ne furent jamais plus dispersés qu’ils ne l’ont été depuis quelques jours. On les a vus partout, excepté à Paris. M. le président du conseil était hier à parcourir les côtes de la Méditerranée, visitant nos défenses des Alpes, inspectant forteresses et casernes, voyageant, sur notre escadre, de Nice à Toulon. M. le ministre de l’intérieur a gagné furtivement la Suisse, d’où, fuyant la neige, il s’est évadé vers Milan et Venise. M. le ministre de l’agriculture est parti pour Lisbonne et s’est arrêté, paraît-il, en chemin. M. le ministre de la justice, plus modéré dans ses goûts de voyage, s’est contenté d’aller revoir en bon bourgeois son département. M. le ‘président de la république a eu à peine de quoi tenir un conseil depuis quelques jours. — N’importe, dit-on, le fait est certain et avéré. M. le président du conseil, avant son départ, en est convenu dans un entretien mystérieux qu’il a eu avec ses amis du parlement. Le ministère se sent affaibli et malade ; il est sorti meurtri des récens débats des chambres et les dernières algarades de M. le ministre de l’intérieur au Palais-Bourbon n’ont pas relevé son prestige. Le moment est venu pour lui de se raffermir, de chercher des forces nouvelles, de combler quelques ambitions qui attendent. — Vous n’y êtes pas, dit-on d’un autre côté. L’idée d’un remaniement ministériel ne vient pas de M. le président du conseil ; elle vient de M. le ministre de l’intérieur lui-même, qui est un rusé tacticien et ne veut pas épuiser son crédit. M. le ministre de l’intérieur sent qu’à trop s’obstiner au pouvoir on finit par s’user, et il méditerait de s’éclipser momentanément, au risque de laisser ses collègues dans l’embarras, de provoquer une crise dont il ne tarderait pas à profiter. En un mot, M. Constans songerait à se ménager une bonne retraite, avec l’arrière-pensée de revenir au moment des élections pour lesquelles on le sait expert. — Tout bien compté, il n’en sera probablement rien de tous ces calculs, de tous ces commérages, et si, ce qui n’est pas impossible, le ministère est conduit à quelque mésaventure, ce n’est pas parce qu’il sera victime de petites tactiques inavouées ou de ce qui aura été dit dans d’obscurs conciliabules : c’est parce qu’il n’aura pas été assez un gouvernement, c’est parce qu’il fléchira sous le poids des difficultés, des mauvaises affaires qu’une fausse politique aura préparées.

Les mauvaises affaires, qui sont toujours le fruit des idées fausses et des faiblesses de direction, — elles sont déjà assez nombreuses, — et la plus grave, la plus compliquée, la plus périlleuse peut-être, d’une certaine façon, est vraiment cette expérience commerciale à laquelle la France est désormais soumise. C’est le 1er février qu’a été décidément inaugurée l’application des nouveaux tarifs, ce qu’on peut certainement appeler une grande aventure. Les chambres l’ont voulu, le gouvernement l’a sanctionné, c’est fait ! Il reste maintenant à suivre l’œuvre à l’exécution, à voir quelles seront les conséquences pratiques multiples de ce régime nouveau qui est, en fin de compte, une révolution dans notre économie intérieure comme dans nos rapports avec tous les autres pays du monde. Tout ce qu’on peut dire, c’est que, si révolution il y a, elle est l’ouvrage du parlement encore plus que du gouvernement, qui, après avoir tout subi, a aujourd’hui le rôle ingrat de tout exécuter et de tout diriger.

Sans doute on ne peut pas prévoir tout ce qui sortira de l’ordre nouveau. Ce serait une témérité de prétendre dire d’avance quelle sera l’action des tarifs récemment votés sur le marché français, sur la consommation publique, sur le travail national, d’évaluer des effets qui ne se manifesteront que par degrés. On n’en est encore qu’aux préliminaires, à la transition, — une transition d’autant plus obscure que la spéculation s’est hâtée naturellement de profiter des derniers jours de l’ancien régime pour encombrer nos frontières de produits étrangers. On ne verra que peu à peu, à mesure qu’on rentrera dans des conditions normales, ce qui en sera sur le marché intérieur. Pour nos relations avec les autres États, surtout avec les nations voisines, c’est une autre affaire ; on peut voir déjà quelques-unes des conséquences de ce nouvel ordre économique si bruyamment inauguré. Ce qui apparaît du premier coup, c’est qu’on est entré dans cette épineuse et redoutable expérience avec de singulières illusions. On n’a voulu rien voir et rien entendre. On a cru que rien n’était plus simple que de se hérisser dans ses frontières, que la France devait se suffire à elle-même, qu’elle n’avait à consulter que ses intérêts sans compter avec les intérêts des autres, qu’elle pouvait faire face à tout avec le jeu de ses deux tarifs. On a traité presque d’alarmistes et d’esprits chimériques ceux qui témoignaient quelque inquiétude, qui prévoyaient que le protectionnisme conduisait la France à l’isolement, à un isolement politique aussi bien qu’à l’isolement commercial. On a eu la naïveté de croire qu’on allait trouver toutes les portes ouvertes pour des négociations nouvelles, qu’on pouvait tout à la fois dénoncer les anciens tarifs conventionnels et réserver dans nos traités les garanties pour la navigation, pour l’établissement de nos nationaux, pour la propriété artistique et littéraire, etc. Bref, on a vécu d’illusions ; on s’est figuré que rien n’était plus facile que de faire tout accepter, de régulariser nos relations, de sauvegarder nos intérêts en offrant pour toute faveur un tarif minimum qui est lui-même fort élevé, et que tout le monde serait trop heureux de se prêter à nos vues ; M. le ministre des affaires étrangères n’a pas tardé à s’apercevoir que ce n’était pas aussi aisé qu’on l’avait cru, qu’on lui avait créé une véritable impossibilité, et l’histoire des dernières négociations qu’il a engagées est l’histoire de ses mécomptes ; elle met à nu une situation qui n’a peut-être encore rien d’irréparable, — qui n’a sûrement, dans tous les cas, pour l’instant, rien de brillant ni d’absolument rassurant.

La vérité est que, depuis le 1er février, nos relations restent pour ainsi dire en l’air, qu’avec les uns, avec l’Italie par exemple, avec le Portugal, elles sont réglées par le tarif maximum qui est un tarif de guerre, qu’avec les autres, même avec ceux qui ont la meilleure volonté, elles sont tout ce qu’il y a de plus précaire et de plus provisoire. Qu’il y ait eu des égards, de la courtoisie, des paroles de sympathie ou de regret dans les négociations suivies avec des États amis, c’est possible, on n’en doit pas douter : le résultat n’est pas moins ce qu’il est, assez médiocre, pour ne pas dire nul.

Avec la Suède-Norvège, tout a été encore assez facile. On s’est arrêté à la prorogation du traité de commerce et de navigation de 1881 « pour une durée de douze mois ; » c’est le plus long provisoire ! Avec la Hollande qui a une législation douanière assez libérale et qui ne se propose pas de la changer, on s’est entendu pour maintenir une situation telle quelle, — mais une situation perpétuellement révocable, sans garantie, sans engagement, avec la réserve d’une complète liberté d’action. Avec des nations comme la Belgique et la Suisse, la question se complique et s’anime. Ni la Belgique, ni la Suisse n’ont voulu entendre parler de notre tarif minimum, comme d’une « base acceptable de négociation ; » ni l’une ni l’autre des deux nations n’ont voulu distinguer, dans les traités, entre les tarifs et les conventions qui règlent d’autres intérêts. L’une et l’autre au contraire se sont réservé comme une arme de représaille le droit de dénonciation et d’abrogation de la convention littéraire. Évidemment, le nouveau régime français est reçu en ennemi dans les deux pays et a provoqué particulièrement en Suisse une assez vive animation, un certain ressentiment dont le chef même de la confédération, M. Hauser, s’est fait l’interprète un peu rude, en témoignant quelque crainte pour la bonne harmonie entre les deux nations. Au demeurant, avec la Suisse comme avec la Belgique, pour ne pas tomber dans une guerre de tarifs, pour ne rien brusquer, on a fini par admettre un état de fait, sommaire, à tout instant révocable, dont l’unique mérite est de laisser le temps de recourir à quelque combinaison nouvelle. Avec l’Espagne enfin, si la rupture n’est pas complète, c’est au moins une quasi-rupture. On a négocié jusqu’au bout, jusqu’à la dernière heure, avec les meilleures intentions assurément ; on n’a pas pu arriver même à un arrangement comme celui qui existe avec la Suisse, avec la Belgique. C’est, depuis le 1er février, presque un état de guerre commerciale sur les Pyrénées. Voilà le fait ! Et qu’on le remarque bien : l’Espagne, la Suisse, la Belgique, ce sont les pays qui nous entourent, auxquels nous lient toutes les traditions de politique et d’intérêts. C’est avec ces nations voisines, amies nécessaires de la France, que nous sommes conduits à un provisoire de relations qui peut après tout être le prélude d’une rupture, avec ses suites, ses hasards et ses périls !

Comment sortir de là ? On n’en conviendra pas, on peut essayer encore de s’abuser sur cette situation qu’on a créée. S’il y a cependant une chose évidente, c’est que dans l’ardeur qu’on a déployée à la conquête du nouveau régime commercial, on a oublié qu’au-dessus des intérêts sérieux sans doute, mais partiels qu’on veut protéger, il y a l’intérêt général, supérieur de la nation. S’il y a une faute démontrée, c’est celle qu’on a commise en refusant avec une âpreté jalouse au gouvernement les moyens de sauvegarder cet intérêt général qu’il est toujours censé représenter, en l’enchaînant au tarif minimum, à cette espèce d’ultimatum d’un protectionnisme ombrageux. On peut suivre ces négociations dont le bulletin vient d’être publié, ces dépêches, ces conversations avec les représentans étrangers : tout le mal vient de ce que M. le ministre des affaires étrangères n’est pas libre dans sa diplomatie. Il se sent lié par le mandat impératif des passions protectionnistes, par ce tarif minimum dont personne ne veut. Il n’ose pas franchir la terrible limite et risquer sa responsabilité. C’est tout au plus s’il se croit autorisé à promettre timidement à la Suisse de recommander ses réclamations « à l’attention des chambres ; » encore se hâte-t-il d’ajouter que ce n’est pas un engagement. Il n’obtient rien, parce qu’il ne peut rien offrir ! le dernier mot est ce provisoire sans sécurité où nous restons. Et qu’on ne dise pas que c’est un moment à passer, que les étrangers s’accoutumeront à nos tarifs et se garderont de répondre par des représailles, par la dénonciation de la convention littéraire, des garanties des anciens traités. C’est une illusion de plus de croire que les étrangers ne se défendront pas et ne se serviront pas des armes qu’ils ont dans les mains.

Eh bien ! que faire alors ? Le plus simple serait sans doute de détendre à demi la situation en rendant à M. le ministre des affaires étrangères la liberté de négocier, en lui laissant le droit de se servir du tarif minimum sans s’y enchaîner. Ce serait finir par où on aurait dû commencer. Si on veut aller jusqu’au bout, poursuivre l’expérience d’un protectionnisme inflexible, il est clair que nous entrons dans une ère où d’étranges surprises sont possibles. Il se peut que le cours des relations change, que les intérêts se déplacent par degrés. La France peut être remplacée sur les marchés étrangers ; le mouvement commercial peut se ralentir ou se détourner de nos frontières et de nos ports. Les sympathies des peuples voisins peuvent suivre la direction de leurs intérêts nouveaux. C’est possible, et quand on s’en apercevra, le mal sera fait ; il sera peut-être déjà assez grave pour être difficile à réparer. On ne remonte pas aisément les courans commerciaux pas plus que les courans politiques. Voilà le danger, — et c’est quelque chose de plus sérieux que de savoir s’il y aura une petite crise ministérielle de plus ou de raviver des querelles religieuses désavouées par la France.

Parce que les intérêts de commerce sont momentanément prépondérans en Europe, ce n’est point à dire qu’il n’y ait dans la plupart des pays bien d’autres questions, des questions qui touchent à l’état moral, à l’état politique des peuples. Les affaires de commerce et d’industrie n’excluent pas les autres affaires, une foule de problèmes qui s’agitent partout à la fois, à Berlin comme à Vienne, à Bruxelles comme à Madrid ou à Lisbonne. La vie universelle suit son cours. Tout est mouvement, action ou réaction. Visiblement, un esprit nouveau souffle en Allemagne depuis l’avènement de l’empereur Guillaume II, et le jeune souverain ne paraît pas être au bout de ses expériences, d’ailleurs assez variées. Le vieux chancelier retiré à Friedrichsruhe désespère lui-même d’y rien changer et d’être rappelé au pouvoir pour remettre de l’ordre dans les affaires allemandes. II proclame d’un ton désabusé son indifférence pour la politique ; il ne s’en soucie plus, à ce qu’il dit, — et tout dernièrement, dans une entrevue avec une députation d’étudians de Leipzig, il se comparait pittoresquement à « un voyageur perdu dans la neige, commençant à s’engourdir et s’enfonçant vers la terre pendant que les flocons le recouvrent. » Il n’y comprend plus rien et se sent de plus en plus un étranger dans ce nouveau règne dont il croyait être le maître. L’empereur Guillaume, lui, suit son chemin, mêlant tout dans sa politique, passant du socialisme au libéralisme commercial ou au piétisme, défaisant sans scrupule tout ce qu’a fait l’ancien chancelier. Il est occupé aujourd’hui à en finir avec ce qui restait du Kulturkampf et le dernier acte de sa prérogative souveraine est la présentation de cette nouvelle loi scolaire qui du premier coup a mis l’agitation et la confusion dans le parlement de Berlin. Au premier abord, cette loi semblerait n’intéresser que le royaume de Prusse et les écoles prussiennes ; en réalité, elle intéresse l’Allemagne tout entière par l’esprit qui l’a inspirée, par les conséquences qu’elle pourrait avoir. Elle soulève les passions et les contestations dans tous les pays allemands aussi bien qu’à Berlin.

C’est qu’en effet la loi nouvelle a une évidente gravité, une portée morale des plus caractéristiques. Elle est le signe d’un changement sensible dans la direction du gouvernement, l’expression vivement accentuée d’une politique de réaction. Le fait est que l’empereur Guillaume II, après avoir paru d’abord se livrer assez complaisamment à ses fantaisies de souverain réformateur ou novateur, n’a pas tardé à s’apercevoir et à s’inquiéter des symptômes qui se multipliaient autour de lui, du progrès de l’anarchie socialiste et des idées révolutionnaires, d’une certaine démoralisation publique. De là toutes ces lois qui se sont succédé depuis quelque temps contre l’ivrognerie et les cabarets, contre la prostitution, contre les propagateurs d’obscénités. Guillaume II veut être un restaurateur des bonnes mœurs ! le complément de ce système d’assainissement moral lui a paru être dans une réforme scolaire, et il n’a point hésité à mettre la main à l’œuvre en commençant par l’enseignement primaire. La loi nouvelle a pour principal objet de restituer le caractère confessionnel à l’enseignement, de soumettre les écoles à la surveillance des clergés des divers cultes, de rendre en un mot leur empire aux influences religieuses dans l’éducation. La loi va plus loin : elle fait de l’enseignement religieux une obligation même dans l’intérieur des familles qui veulent être dispensées d’envoyer leur enfant dans une école. L’État appelle la religion, toutes les religions reconnues, à son aide dans son œuvre de moralisation, et les ministres chargés de soutenir la loi nouvelle n’ont fait que préciser et accentuer cette pensée par leurs commentaires. Le ministre des cultes et de l’instruction publique, M. de Zedlitz, l’a dit avec une certaine éloquence : « Il ne faut pas que sur le sol de la Prusse un seul enfant puisse grandir sans qu’un son de profonde vérité morale soit venu frapper son oreille. » Le chancelier lui-même, M. de Caprivi, s’est engagé résolument dans la lutte, et n’a point déguisé que l’athéisme c’était l’ennemi, qu’on faisait la guerre à l’idée révolutionnaire et athée. C’est la pensée du jeune empereur, celle qu’il laisse entrevoir depuis quelque temps dans tous ses actes, dans tous ses discours, et M. de Caprivi n’a été que l’interprète de cette pensée impériale en donnant l’autre jour en plein parlement le mot d’ordre de cette campagne nouvelle.

Malheureusement, dans toutes ces entreprises plus ou moins inspirées d’un esprit de réaction, il ne suffit pas de vouloir. La loi nouvelle a eu pour premier effet de provoquer des divisions profondes, une sorte de déplacement ou de désorganisation dans les partis, de susciter les discussions les plus vives, des discussions où M. de Caprivi a soulevé des orages et a même été quelque peu sifflé. La loi scolaire a sans doute toujours pour elle les catholiques du centre, pour qui elle est une revanche, les protestans antirévolutionnaires, ceux qui suivent invariablement le mot d’ordre du gouvernement ; elle a contre elle quelques conservateurs indépendans, les progressistes, les nationaux libéraux qui sont fort réduits en nombre depuis qu’ils ont été conquis et ralliés par M. de Bismarck, mais qui comptent encore par le talent. Elle a été combattue comme une violation de la liberté de conscience par M. Richter, par M. Virchow, même par M. de Bennigsen, qui est un ancien libéral rallié, qui est aujourd’hui président de la province de Hanovre, mais qui n’a pas craint de se séparer du gouvernement. Il y a mieux. Des scissions auraient éclaté jusque dans le conseil des ministres, où la loi nouvelle aurait rencontré des adversaires. On dit même que le ministre des finances, M. Miquel, qui est lui aussi un ancien national libéral rallié comme M. de Bennigsen, serait allé jusqu’à offrir sa démission à l’empereur. De sorte que quelques-uns des ministres garderaient une attitude d’hostilité passive ou muette, tandis que M. de Caprivi et M. de Zedlitz soutiennent seuls le combat pour le projet impérial.

C’est une situation au moins singulière, d’où on ne s’est tiré provisoirement que par un expédient parlementaire, en nommant une commission occupée en ce moment à étudier cette réforme scolaire et peut-être à chercher une transaction. Quelle que soit cette transaction, s’il y en a une, la pensée de la réforme survivra certainement, parce que l’empereur parait tenir à sa politique de moralisation allemande, parce qu’il se croit assez au-dessus des partis pour leur imposer sa volonté. Après cela, la situation en sera-t-elle beaucoup meilleure ? Par une loi qui passera plus ou moins pour une œuvre de réaction cléricale, le gouvernement impérial n’aura-t-il pas donné des armes aux révolutionnaires qu’il redoute et qu’il croit combattre ? Ne se serait-il pas préparé à lui-même des difficultés ! Chose curieuse à remarquer dans tous les cas ! il y a quinze ans, c’était le Kulturkampf, la guerre au cléricalisme qui régnait en Allemagne ; aujourd’hui, c’est la politique de concession aux influences religieuses qui reprend l’ascendant. M. Windthorst, l’habile tacticien, triomphe après sa mort, par tout ce qui a été fait depuis quelques années et par cette dernière loi scolaire qu’il réclamait, qu’il a longtemps réclamée en vain. Voilà qui peut prêter aux réflexions et aux boutades du grand et morose éclipsé de Friedrichsruhe !

Comme l’Allemagne, l’Autriche a sans doute pour sa part ses conflits religieux : elle a surtout ses conflits de nationalités qu’elle travaille perpétuellement à apaiser sans trop y réussir. C’est son destin, elle a la vie la plus compliquée du monde avec toutes ses races qu’il s’agit de faire marcher ensemble en leur laissant le culte de leurs traditions, l’indépendance de leur vie locale et de leurs intérêts, sans compromettre l’intégrité et la puissance de l’empire. Le comte Taaffe s’y emploie certes merveilleusement, avec la plus singulière dextérité dans la partie de l’empire austro-hongrois qu’il est chargé de gouverner. Depuis douze ans, avec la faveur persévérante de l’empereur François-Joseph, il met tout ce qu’il a de souplesse à chercher, à combiner une majorité toujours fuyante, négociant tour à tour avec tous les partis, — conservateurs, libéraux, centralistes allemands, tchèques, polonais, ruthènes, — passant des uns aux autres, d’un système à l’autre, du germanisme à la politique des nationalités. C’est un prodige perpétuel de dextérité dans le maniement des partis et des hommes. Le comte Taafle n’a point réussi avec le compromis qu’il a essayé en Bohême, qui n’a eu d’autre effet que de lui faire perdre dans le parlement l’appui des vieux Tchèques, ses plus fidèles alliés ; qu’à cela ne tienne, il s’est tourné vers les Allemands, sans trop se livrer encore cependant, et ces négociations ne sont pas vraiment sans prendre quelquefois une légère teinte de comédie. L’habile premier ministre viennois s’est flatté tout récemment de se délivrer d’un adversaire dangereux et de désarmer tout au moins les Allemands, en offrant à un de leurs chefs, à M. de Plener, une position éminente, le poste de président de la cour des comptes de l’empire. M. de Plener, à ce qu’il semble, aurait été tenté d’accepter, il n’a pas nié les négociations ; mais aussitôt on s’est ému dans le camp allemand à la pensée de perdre un des chefs les plus brillans et les plus accrédités du parti. M. de Plener a été circonvenu, pressé, presque sommé de ne pas abandonner ses amis, et il n’a plus osé accepter l’offre séduisante qui lui avait été faite : il reste au parlement ! Le comte Taaffe en est pour sa diplomatie, et il ne peut trop compter sur l’appui des Allemands, à moins qu’il ne se décide à des concessions nouvelles qui ruineraient son système d’équilibre dans le Reichsrath. Il n’est pas plus avancé ; il est réduit à chercher d’un autre côté, et tandis que, sans se déconcerter, il poursuit cette œuvre de patience, voici dans une autre partie de l’empire, en Hongrie, des élections, qui n’affectent peut-être pas directement la politique viennoise, qui ont néanmoins leur importance et leur place dans les affaires autrichiennes.

Évidemment le ministère du comte Szapary, qui a succédé au ministère de M. Tisza, a voulu jouer hardiment la partie en dissolvant récemment le parlement et en tentant la fortune du scrutin. Il s’est flatté d’obtenir du pays la sanction de sa politique et une majorité promettant à son ministère une existence assurée à l’abri des orages de la dernière législature. Ces élections viennent de se faire effectivement dans le pays hongrois. Elles ont commencé assez paisiblement ; elles n’ont pas tardé à s’animer et elles ont fini par quelques incidens violens, même par des scènes sanglantes en Transylvanie. Le scrutin ne s’est pas fermé sans qu’il y eût des morts et des blessés. Au demeurant, la poussière du combat dissipée, la victoire est restée au gouvernement qui n’a d’ailleurs rien négligé pour vaincre. Les apparences au moins sont favorables. Sans doute, le ministère hongrois retrouve une majorité suffisante. Le président du conseil, le comte Szapary, a deux élections. Le ministre du commerce, M. Baross, est trois fois élu. Le ministre de la justice, M. Szilagyi, qui est passé de l’opposition dans le cabinet et qui a laissé de vifs ressentimens dans le camp de ses anciens amis, a eu lui aussi son succès, il a été nommé. Les apparences ne sont pas tout, cependant.

La vérité est que, tout en restant encore suffisante, la majorité ministérielle est moins forte que dans la dernière chambre. Bien des amis du ministère sont restés sur le champ de bataille et bien des élus ont eu des victoires pénibles. Les nationaux, les indépendans, qui forment le principal noyau de l’opposition, ont au contraire gagné des voix. Ils sont en progrès, et le chef le plus brillant de l’opposition, le prince Albert Apponyi, a eu particulièrement les honneurs du scrutin. Il n’a pas eu seulement l’avantage de plusieurs élections, il n’a pas craint d’engager directement la lutte contre le ministre de la justice, M. Szilagyi, à Presbourg, et peu s’en est fallu qu’il n’eût une victoire faite pour frapper le cabinet dans un de ses membres les plus éminens. De sorte que, si le résultat sommaire est en faveur du ministère, l’impression de ce dernier scrutin hongrois ne laisse pas d’être indécise. En réalité, le ministère du comte Szapary reste dans une situation assez difficile : d’un côté, il a devant lui une opposition habilement conduite par le comte Apponyi, avec qui il sera peut-être obligé de traiter ; d’un autre côté, le clergé, sans craindre de se compromettre, s’est jeté à corps perdu dans ces élections, et s’il n’a pas réussi partout, il a partout attesté une influence avec laquelle il faudra peut-être compter. La position est d’autant plus délicate que dans le fond, entre les partis hongrois, revient souvent la question du compromis de 1867, qui a réglé les relations de la Hongrie et de l’Autriche, dont le changement ne serait rien moins qu’une révolution dans l’empire.

Tous les pays ont leurs conflits intérieurs, et les plus petits n’échappent pas à ces luttes où sont en jeu leurs intérêts politiques, moraux ou matériels. La Belgique, pour sa part, n’a pas seulement sa situation particulière à régler dans la confusion commerciale créée en Europe par la récente révolution des tarifs ; elle a une question plus grave, peut-être, cette question de révision constitutionnelle qui, après avoir été un objet de polémiques indéfinies, est entrée dans le domaine des délibérations des pouvoirs publics, qui est en ce moment même devant le parlement de Bruxelles. Assurément, lorsqu’une brave petite nation comme la Belgique a vécu depuis soixante ans sous une constitution qui est pour ainsi dire sa charte originelle, lorsqu’elle a trouvé dans cette constitution la garantie de son indépendance et de sa liberté, à travers les révolutions qui ont remué l’Europe, ce n’est pas d’un cœur léger qu’on peut se proposer de toucher à des institutions éprouvées par une série d’événemens. Le temps marche cependant ; il crée des nécessités nouvelles, et c’est ainsi que la question de révision constitutionnelle a pris naissance. Elle s’est manifestée d’abord, il y a quelques mois, d’une façon assez incohérente, par des agitations populaires, par des grèves et des réunions dont l’objet paraissait être la revendication du suffrage universel. Devant un mouvement conduit avec habileté et assez puissant pour paraître irrésistible, le parlement lui-même s’est ému ; il ne s’est pas refusé à l’examen d’une réforme qui est, après tout, dans la logique des démocraties contemporaines, et le ministère de M. Beernaert, tout conservateur qu’il soit, s’est offert à agir d’intelligence avec les chambres pour préparer une solution. Le mouvement populaire s’est apaisé, la question est restée à l’étude. Seulement, elle n’est pas aussi simple qu’elle le parait, et elle soulève une multitude d’autres questions. Le suffrage universel, c’est un mot ; mais que sera ce suffrage universel ? Sera-t-il absolu et sans limites ? Devra-t-il être soumis à des conditions et offrir certaines garanties ? De plus, la réforme de l’électorat de la chambre populaire n’implique-t-elle pas une réforme du sénat ? Enfin, cette révision ne touche-t-elle pas à tous les ressorts constitutionnels, au pouvoir exécutif lui-même ? Ainsi la question s’est agrandie, et c’est sur cet ensemble de problèmes que le parlement belge a aujourd’hui à délibérer.

Au fond, il est bien clair qu’on n’avait vu d’abord qu’une réforme électorale par la substitution du suffrage universel au régime censitaire, et rien alors n’était plus aisé. Il n’y avait que deux ou trois articles de la constitution à modifier. Ce n’est que par degrés qu’on est allé plus loin, et c’est surtout le chef du cabinet qui, soit par tactique, soit par une secrète logique des choses, au risque de tout compliquer, a étendu le problème par une série de propositions inattendues. Il ne s’agit plus maintenant de trois articles, il s’agit d’une douzaine d’articles de la constitution. Le programme de M. Beernaert est complet ; il touche en même temps qu’au droit de suffrage et à la réorganisation législative, à l’état de la maison royale, à l’admissibilité des princes au sénat, à des circonscriptions de provinces, à l’extension coloniale, à la représentation des minorités, etc. Évidemment, toutes ces propositions n’ont pas la même importance ; mais la nouveauté la plus grave, la plus inattendue, que M. Beernaert a cru devoir ajouter comme un supplément ou comme un couronnement à son programme révisionniste. c’est ce qu’il appelle le « referendum royal » : en d’autres termes, ce serait ni plus ni moins l’introduction du plébiscite dans la constitution par le droit attribué au prince de s’adresser personnellement au pays, de faire un appel direct à l’opinion populaire sur les lois que fait le parlement. Ici on entre dans l’inconnu ; on ne fait plus une révision partielle, on touche au principe même de la constitution belge.

Qui ne voit en effet que ce « referendum royal » n’est rien ou qu’il altère profondément l’esprit et l’essence des institutions libres de la Belgique ! Le jour où le droit du plébiscite entre dans la constitution, c’est l’indépendance parlementaire qui en sort. On aura beau équivoquer : ce n’est plus le régime constitutionnel, c’est un acheminement vers le régime personnel et césarien. Ce droit d’appel au peuple est un dangereux présent fait à l’autorité royale et une diminution inévitable de la liberté des assemblées. Tous les esprits sérieux des deux grands partis belges l’ont bien senti, aussi le referendum a-t-il rencontré [aussitôt une vive et décisive opposition dans les deux camps : il a été désavoué résolument par un des chefs principaux du parti catholique, M. Wœste, aussi bien que par le chef du vieux parti libéral, M. Frere-Orban. L’unique résultat du nouveau programme révisionniste est d’avoir créé une singulière confusion, et en dépit d’un vote préliminaire que M. Beernaert vient d’obtenir pour son referendum, la question ne reste pas moins incertaine, singulièrement périlleuse dans un pays libre comme la Belgique.


CH. DE MAZADE.