Chronique de la quinzaine - 29 février 1892

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Chronique n° 1437
29 février 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




29 février.

Comme un observateur désintéressé, suffisamment expérimenté ou désabusé et pénétrant, s’il existait parmi nous, trouverait encore son compte et son plaisir aux affaires de la politique du jour ! Comme il pourrait s’égayer à suivre d’un regard libre tout ce mouvement un peu vieux sans doute, mais toujours nouveau des délibérations incohérentes, des quiproquos parlementaires, des coups fourrés déguisés en ordres du jour, des petites importances affairées, des crises de pouvoir ouvertes au hasard de toutes les fantaisies ! C’est bien évident, rien n’est changé. Le spectacle des petits jeux de la politique n’est pas près de finir. Si on avait cru pour un instant que la comédie était au moins interrompue, qu’on avait trouvé la pierre philosophale, la stabilité ministérielle, qu’on allait être sur le chemin de la paix religieuse, qui au fond est le secret de tout, on s’était trompé. On avait pris une ombre pour la réalité. M. Hubbard, un jeune et fringant député de Pontoise qui a une interpellation prête pour toutes les circonstances, ne l’a pas voulu. M. Pichon, un autre jeune Sicambre de l’anticléricalisme, veillait pour arrêter le ministère en train de se laisser convertir par la dernière encyclique du pape. Le solennel M. Brisson et l’âpre M. Clemenceau eux-mêmes ont donné ! Du coup le ministère, ahuri, assailli de toutes parts, à bout d’explications, est resté dans la bagarre, et le pis est que lorsqu’un ministère a disparu ainsi dans une de ces échauffourées, on ne sait pas le plus souvent ce qu’on a fait ni où l’on va. Voilà justement la question aujourd’hui ! c’est ce qu’il y a de plus clair dans cette crise nouvelle qui a été ouverte le 18 février, qui était peut-être bien un peu prévue depuis quelque temps, mais qu’on n’attendait pas sitôt ni es jour-là, et à laquelle tout le monde a contribué, à commencer par le ministère lui-même.

Eh bien donc, c’est fait aujourd’hui ! Le ministère est tombé dans une escarmouche ; il est tombé, un peu peut-être parce qu’il avait trop duré pour les impatiens, mais surtout parce qu’il l’a bien voulu, — après avoir lui-même préparé sa chute. Assurément, on n’aurait pas dit, il y a six mois, qu’il devait avoir cette un après tout assez médiocre. On était alors à ce moment presque unique, où tout semblait sourire à la fortune de la France, à ce moment des réceptions de Cronstadt et de Portsmouth, des manœuvres de l’est, d’une sorte de manifestation spontanée et universelle pour l’apaisement intérieur, pour la paix morale et religieuse. Le gouvernement avait plus d’autorité et de force qu’il ne le croyait lui-même. Comment donc tout cela a-t-il changé si rapidement ? Est-ce que notre diplomatie aurait perdu par ses fautes ce qu’on croyait avoir reconquis ? Non sans doute ; on n’a aucune peine à reconnaître que M. le ministre des affaires étrangères a dirigé avec une habile mesure les relations de la France. Est-ce que nos intérêts militaires auraient paru compromis ou mal servis ? S’il est une chose généralement admise, au contraire, c’est que le dernier président du conseil, ministre de la guerre, par son zèle, par son intelligente et industrieuse activité, a singulièrement contribué pour sa part à refaire cette armée nouvelle dont les manœuvres de l’automne ont offert le rassurant et patriotique spectacle. Non, ce n’est pas cela !

La vérité est que si une situation en apparence si forte s’est trouvée rapidement amoindrie, tout le mal est venu de cette éternelle et irritante question religieuse que les radicaux se sont hâtés de raviver et d’envenimer, au risque de subordonner à leur passion de secte les plus sérieux intérêts de la France, — par laquelle le ministère lui-même s’est laissé embarrasser et enchaîner. Qu’il y ait eu à un certain moment des lettres, des mandemens plus ou moins opportuns de quelques évoques plus vifs que prévoyans, c’est possible : ce n’étaient là après tout que des incidens secondaires, faciles à dominer. Cette effervescence épiscopale à contretemps n’était pour les radicaux qu’un prétexte tout trouvé, perfidement exploité. On le sentait, et il est évident que, si le ministère, sans se laisser émouvoir par les criailleries de secte, avait maintenu sa politique, si, dès l’ouverture de la session, il avait ressaisi d’une main ferme et résolue cette délicate et épineuse question religieuse, il aurait gardé son autorité et ses avantages dans la chambre comme hors de la chambre. Il serait resté, comme on dit, maître de la situation. Le malheur du ministère a été de manquer l’occasion d’exercer son autorité, de préciser sa position, de céder aux intimidations et aux menaces de secte, de donner dès le premier moment aux radicaux la mesure de ses défaillances ou, si l’on veut, de ses indécisions. Son erreur, sa faiblesse a été de se laisser entraîner dans une voie où il n’a cessé de flotter entre toutes les contradictions : d’un côté désavouant toute pensée de guerre religieuse, refusant de se prêter à la séparation de l’Église et de l’État, — d’un autre côté cédant à des impatiences de répression, livrant quelque évêque pour désarmer les passions de secte ; un jour parlant encore d’apaisement, de conciliation, — un autre jour laissant tout espérer aux radicaux, s’ils sont un peu pressans, ou leur donnant le plus compromettant des gages, par ce projet sur les associations, qui est une violation de toutes les libertés, un arbitraire organisé, une menace pour toutes les communautés religieuses. Comment cela aurait-il pu durer ?

De fait, quand on en est là, on n’est pas loin du dénoûment ; on est à la merci d’une pression de circonstance, d’un incident de discussion, d’un hasard, — et cette fois le hasard s’est appelé M. Hubbard ! C’est M. Hubbard qui, de sa main légère, a mis le feu aux poudres, en demandant tout simplement l’urgence pour cette loi sur les associations qui a provoqué un soulèvement universel. Proposer l’urgence pour une loi aussi compliquée, aussi délicate, qui touche à toutes les libertés religieuses et civiles, c’était la puérilité d’un législateur étourdi qui ne doute de rien, qui joue avec les intérêts les plus sérieux. Tout le secret était de faire d’une motion d’urgence une déclaration de guerre religieuse, d’engager la chambre, de forcer le ministère dans ses derniers retranchemens, — et ici encore que s’est-il passé ? C’est l’incident décisif où viennent se concentrer et se résumer toutes les contradictions. Le président du conseil, celui qui l’était encore ce jour-là, a certes fait des prouesses de dextérité et d’équilibre pour se défendre sans trop décourager les radicaux qui le pressaient, sans trop s’aliéner non plus les conservateurs qui attendaient. M. de Freycinet, on n’en peut disconvenir, a parlé en politique des rapports nécessaires de notre gouvernement et du Vatican, même de la déclaration récente des cardinaux qu’il a jugée avec sagacité, et surtout du pape, de ce pape qui, a-t-il dit, « a donné des preuves répétées de ses sympathies pour la France, » qui « désire ne pas susciter de difficultés à la république. » En même temps, il est vrai, pour faire plaisir aux radicaux, il leur accordait cette urgence qu’ils réclamaient, sauf à l’atténuer, si l’on veut, par ses explications. Que prétendait-il ? Que pouvait-il espérer ? Une fois de plus, il a voulu tout concilier, il n’a rien concilié du tout ; il n’a satisfait ni les radicaux impatiens de combat, ni les conservateurs déconcertés par de si sensibles contradictions entre les paroles et les actes. En croyant dissiper une équivoque par ses explications, il n’a fait que la prolonger et l’aggraver.

En vérité, plus on s’est expliqué, moins on s’est entendu, et c’est ainsi qu’on est allé, à travers une série de votes confus, à un vrai gâchis parlementaire, passant d’un ordre du jour à un ordre du jour, de la motion Hubbard-Pichon à la motion Trouillot, pour finir par tout rejeter. Premier vote : les radicaux, pressés d’en finir, ont voulu trancher la question en proposant de déclarer qu’on poursuivra plus que jamais la « guerre au cléricalisme. » L’ordre du jour radical est rejeté ! — Deuxième vote : survient un autre inconnu, M. Trouillot, son ordre du jour à la main, un ordre du jour un peu moins accentué, qui ne parle que de poursuivre la politique républicaine, de défendre les droits de l’État, et que le gouvernement, pour se tirer d’embarras, se hâte d’accepter. L’ordre du jour Trouillot, à son tour, est repoussé comme le premier, et avec lui c’est le ministère qui est vaincu ! — Troisième et dernier vote enfin : la chambre, d’un seul coup, sans plus s’expliquer, repousse spontanément et sommairement l’urgence qui vient de déchaîner cette petite tempête parlementaire. La moralité la plus évidente de cette série de votes, de ces confusions, c’est que si, dès le début, M. le président du conseil, après avoir parlé comme il l’avait fait, avait demandé résolument à la chambre de rejeter l’urgence, il aurait été suivi ; c’est que le ministère n’est tombé que pour n’avoir pas soutenu sa propre politique, pour s’être rallié à un ordre du jour qui ne disait rien, qui n’a eu d’autre résultat que de réunir contre lui l’extrême gauche et la droite, les radicaux, qu’il n’a pas pu désarmer, et les conservateurs, qu’il n’a pas su rassurer. Il aurait pu vraisemblablement, avec un peu de résolution, échapper à sa mésaventure ; il n’a pas osé, il a voulu tout ménager. Il n’a pas été plus avancé, — et la situation n’en est pas beaucoup plus claire aujourd’hui pour ceux qui ont à refaire un ministère.

Au fond, telle qu’elle est, cette crise nouvelle qui vient de s’ouvrir assez brusquement, dans la paix universelle du pays, presque dans l’indifférence publique, a sûrement son importance et pourrait soulever bien des questions. — Quel en serait le dénoûment ? comment refaire un cabinet, ou rajuster les morceaux d’un cabinet disloqué ? C’était le plus pressé, ce n’était pas le plus facile. M. le président de la république s’est livré dix jours durant à ce travail de patience, multipliant les consultations et les enquêtes, appelant tout le monde, écoutant tout le monde, les ministres d’hier et ceux qui ne demandent pas mieux que de le devenir, passant la revue des candidats. Il a essayé des combinaisons variées. Il a chargé M. Rouvier, puis le ministre de l’instruction publique, M. Bourgeois, de reconstruire un cabinet : ni l’un ni l’autre n’ont réussi. En désespoir de cause, M. le président de la république s’est adressé à un sénateur de la Drôme, jadis ministre, républicain de poids au Luxembourg, M. Loubet, qui a accepté gaillardement le mandat, et après ces divers essais, il est à peu près sûr que, depuis le premier jour, l’idée invariable a été de refaire l’ancien ministère. M. de Freycinet, dès le début, s’y était visiblement prêté, à la condition de n’avoir plus la présidence du conseil, c’est-à-dire la responsabilité de la politique, de se retrancher dans son ministère de la guerre. M. Ribot n’avait pas refusé de rester aux affaires étrangères. M. Bourgeois, M. Rouvier gardaient toujours leur place à l’instruction publique et aux finances, avec quelques autres de leurs collègues, M. Develle et M. Jules Roche. On y a ajouté deux ou trois noms nouveaux, un jeune député distingué, M. Godefroy Cavaignac. C’est à peu près le même ministère, — avec cette différence toutefois qu’il y a un nouveau président du conseil, M. Loubet, et un ministre de l’intérieur de moins, M. Constans. A dire toute la vérité, cette élimination de M. Constans paraît même être l’unique nouveauté, et comme le trait caractéristique du ministère qui se forme.

Est-ce fini, cette fois ? Cela semble fini. M. le président de la république a ses conseillers, avec lesquels il n’a pas même à faire connaissance. Quels que soient les ministres anciens ou nouveaux, cependant ce n’est pas tout ; il y a évidemment quelque chose de plus dans ces derniers incidens. Les hommes sont réunis : reste la question qui est au fond même de la crise, la question de direction, de conduite, la question du choix entre toutes ces politiques qui se rencontrent et se heurtent dans des luttes dont la paix et l’intérêt de la Fiance sont toujours l’enjeu.

A parler franchement ; si on le voulait, si on se décidait à s’inspirer de l’intérêt du pays et de l’instinct public au lieu de tout subordonner à des solidarités de partis, la solution ne serait ni impossible ni peut-être difficile. Elle se dégage de la situation même, de tout un ensemble de choses. Que les radicaux, plus bruyans que nombreux, s’efforcent d’imposer leur politique de violence et de guerre religieuse, d’identifier la république avec leurs passions, ils font leur métier de sectaires ; mais qu’a gagné le dernier ministère, que peut gagner le ministère nouveau à paraître partager ou ménager leurs fanatismes ? Ils ne sont, en définitive, qu’une minorité, même dans cette chambre pourtant si accessible aux préjugés les plus vulgaires. Tous ces votes qui se sont succédé l’autre jour, ils rendent témoignage contre leurs prétentions. La chambre a voté contre l’ordre du jour radical qui réclamait la guerre aux influences religieuses, sous le nom de cléricalisme. Elle n’a pas même accepté l’ordre du jour plus mitigé par lequel le ministère a cru se sauver. Elle a d’elle-même rejeté l’urgence pour la loi sur les associations. En d’autres termes, elle s’est prononcée contre la politique de guerre, de rupture, de séparation de l’État et de l’Église. Et ce sentiment qui s’est fait jour dans la chambre, il est bien autrement vivace, bien autrement profond dans le pays. S’il y a une chose évidente, en effet, c’est que la masse française, sans être plus cléricale qu’elle ne l’a jamais été, est excédée, fatiguée de toutes ces querelles religieuses, de ces vexations de parti, qu’elle ne veut que la paix, la tranquille pratique de son culte et de ses croyances. Quel moment choisirait-on enfin pour céder aux excitations d’un radicalisme agressif ? M. de Freycinet, dans la première et la plus habile partie de son discours, l’a dit justement l’autre jour. C’est le moment « où il y a au Vatican un pontife à l’esprit très élevé qui comprend les nécessités de son temps, » qui vient de faire la dernière encyclique au clergé de France. Oh ! assurément, on n’attend pas de Léon XIII qu’il cesse de parler en pape, qu’il livre les intérêts de son Église, qu’il souscrive à des lois qui froissent tous les instincts libéraux au moins autant que la foi religieuse ; mais c’est certes la première fois qu’un pape tient le langage d’un grand politique, parlant avec la libérale modération d’un pacificateur, donnant à la république une sorte de sanction, assez nouvelle, conseillant aux catholiques d’entrer librement, sans subterfuge, dans le régime légal de leur pays. De sorte que tout se relève à la fois contre une politique de guerre religieuse, et l’instinct même d’une chambre qui recule devant les violences, et le sentiment du pays, et l’esprit de conciliation qui pénètre par degrés dans l’Église.

Que demande-t-on d’ailleurs à un gouvernement chargé de conduire les affaires d’un grand pays comme la France ? Est-ce qu’on veut qu’il reste désarmé contre ce qu’on appelle les empiétemens cléricaux, qu’il livre la société civile, qu’il abdique les droits de l’État ? Mais il ne fait, en sauvegardant, en maintenant ces droits, que suivre les traditions de tous les gouvernemens. Tout ce qu’on lui demande, c’est d’être un pouvoir éclairé, mettant le libéralisme dans ses lois, sachant respecter les mœurs, les croyances, les cultes traditionnels, traitant les affaires religieuses en représentant supérieur et impartial de l’esprit civil, non en ennemi. En un mot, après cette dernière crise encore plus peut-être qu’avant, toute la question est entre une république d’équité, de tolérance libérale, et la république des exclusions, des fanatismes de secte, de la guerre aux évoques ou aux sœurs de charité : c’est au ministère nouveau de faire son choix s’il le peut, d’inaugurer son étape en sacrifiant un peu moins à la concentration radicale, en s’occupant un peu plus des intérêts de la France, de sa paix morale comme de sa position dans le monde.

C’est la saison des parlemens ouverts maintenant un peu partout, et dans tous ces parlemens vieux ou nouveaux, les affaires extérieures ont pour l’instant moins de place que les affaires intérieures. On laisse volontiers sommeiller les questions générales, européennes, qu’un incident imprévu peut, d’ailleurs, toujours réveiller. On s’occupe surtout de la loi scolaire et du régime disciplinaire de l’armée en Prusse, — sans parler des discours mystiques de l’empereur Guillaume et des émeutes qui viennent d’envahir Berlin ; on s’occupe de la révision constitutionnelle à Bruxelles, des troubles économiques et des négociations commerciales à Rome, des dernières échauffourées anarchistes à. Madrid, de la position des ministères après les élections récentes à Buda-Pesth et à Bucharest. Ce sont les affaires du jour. Le parlement anglais lui-même, qui vient d’être rouvert par un discours assez placide et peu significatif de la reine, ne paraît pas bien disposé à se jeter dans les grandes discussions de politique extérieure.

A la vérité, dès les premiers débats de l’adresse, la question d’Egypte, qui ne laisse pas d’avoir un caractère européen, a fait une courte apparition, remettant en présence lord Kimberley et lord Salisbury dans la chambre des pairs, M. John Morley et M. Chamberlain dans la chambre des communes. C’est moins une bataille sérieuse, qu’une escarmouche entre des partis qui n’ont pas l’air d’être bien pressés d’en finir. Ni les uns, ni les autres, ni les libéraux, ni les conservateurs ne semblent bien impatiens d’en venir à une explication décisive, sur la politique anglaise dans la vallée du Nil. Lord Salisbury garde cette question d’Egypte comme une arme, comme un moyen de popularité à la veille des élections ; il n’avoue pas la pensée d’une occupation permanente, — il refuse de fixer un terme à cette occupation qui par le fait reste indéfinie : c’est le fond de tous ses discours à la chambre des lords comme l’autre jour à Exeter. Les libéraux, de leur côté, en combattant les subterfuges ministériels, en se prononçant pour le principe de l’évacuation de l’Egypte, évitent de trop s’engager, de fixer le jour et l’heure de cette évacuation. Ils semblent tous d’autant plus réservés que, pour le moment, au début d’un nouveau règne au Caire, il y a peut-être quelque difficulté, quelque nuage. On ne voit pas encore bien clair dans cette situation nouvelle. On a eu beau faire exprimer par la reine la confiance que la politique « habile » de Tewfik sera suivie par son fils : on n’en est pas sûr. Le jeune Abbas-Pacha, placé entre le protectorat anglais et le commissaire ottoman Mouktar-Pacha, entre toutes les influences qui l’entourent, n’est peut-être pas aussi soumis qu’on l’aurait cru : il aurait, dit-on, des mouvemens d’humeur indépendante. De plus, si le jeune Abbas-Pacha est par le fait le khédive de l’Egypte, il n’est pas allé encore à Constantinople recevoir des mains du sultan son firman d’investiture, remplir ses devoirs de vassalité. C’est à Constantinople que son firman l’attend, c’est là qu’il doit se rendre, et les Anglais sont visiblement peu favorables à un voyage de cérémonie qui, en attestant, en rehaussant la suzeraineté de la Porte, peut jeter quelque ombre sur la réalité du protectorat britannique.

Qu’en sera-t-il de ce voyage du jeune vice-roi du Nil à Constantinople ? Comment va s’engager réellement ce nouveau règne d’un prince adolescent qui a déjà paru avoir quelques velléités d’indépendance ? Par quel artifice lord Salisbury réussira-t-il à justifier et à prolonger une occupation mal définie, en ramenant le jeune Abbas-Pacha à la politique « habile, » c’est-à-dire docile de son père Tewfik ? Que feraient les libéraux eux-mêmes, s’ils arrivaient au pouvoir, pour préparer une évacuation qu’ils croient juste et nécessaire, qu’ils promettent, sans vouloir la précipiter cependant ? Voilà bien des obscurités autour d’une question qui a certes son importance, qui reviendra plus d’une fois, qui a été à peine effleurée à ce début de session où tout semble se concentrer dans les affaires intérieures, dans la lutte croissante des partis, dans l’éventualité d’une dissolution parlementaire. Tout est là évidemment aujourd’hui en Angleterre. Tous les partis se préparent à la dissolution comme si elle devait être prochaine. Tout dépend de ce qui peut arriver d’un jour à l’autre, d’un incident imprévu, de la tournure que va prendre cette session qui vient de s’ouvrir. Lord Salisbury a sans doute affecté jusqu’ici une certaine impassibilité presque ironique devant les succès croissans des libéraux dans les élections partielles. Il s’est dit qu’il n’y avait rien de pressé, qu’il gardait toujours une majorité, qu’il avait dans tous les cas, d’ici aux élections régulières, dix-huit mois de pouvoir pendant lesquels il se chargeait de conduire les affaires extérieures de l’Angleterre et de régler avec son hardi neveu, M. Balfour, les affaires d’Irlande. C’est possible, lord Salisbury ne manque pas d’assurance et de confiance. Tout peut changer cependant à tout instant. La meilleure preuve que tout peut changer, c’est qu’il y a peu de jours, dès le début de la session, à propos d’une motion d’un Irlandais, M. Sexton, le ministère s’est vu réduit à une majorité d’une vingtaine de voix. Les conservateurs, soit négligence, soit qu’ils aient déjà eux-mêmes le sentiment de la fin prochaine du parlement, ne se sont pas trouvés là pour voter. Le moindre incident peut ainsi précipiter les choses, déconcerter lord Salisbury dans sa politique de temporisation et le contraindre à hâter cette dissolution qu’il aurait voulu ajourner. C’est d’autant plus vraisemblable ou possible, que tout maintenant semble conspirer pour le dénoûment, que la fortune ne sourit plus décidément à la politique conservatrice. Le ministère a voulu sans doute frapper un grand coup ou se donner au moins un air de libéralisme par une réforme destinée à frapper les esprits, et M. Balfour, le brillant complice de lord Salisbury dans les affaires d’Irlande, a porté au parlement, dès l’ouverture de la session, un projet prétendant doter l’île sœur de ce qu’on appelle le local government.

Assurément, c’était une idée, qui pouvait avoir sa valeur et peut-être quelque succès, d’opposer à la politique un peu vague, - un peu hasardeuse du home-rule un vaste système d’autonomie locale. Malheureusement le projet de M. Balfour ressemble à une mystification. Ce qu’il a l’air d’accorder, il le retire aussitôt, et en paraissant favoriser l’Irlande, il l’assujettit à un régime exceptionnel de restrictions. Il crée des conseils de comtés, des conseils de districts ; seulement il les compose en grande partie de fonctionnaires anglais, en annulant à peu près la représentation directe du pays. Il accorde à ces conseils le droit de délibérer, de prendre certaines décisions ; seulement il attribue en même temps à des magistrats institués par la reine le droit de casser les décisions, même d’exercer une certaine surveillance morale allant jusqu’à la répression sur ces conseils. Bref, c’est un mirage de « gouvernement local » encore plus qu’une réalité, qui a provoqué aussitôt les protestations véhémentes et ironiques de toutes les oppositions des Irlandais, des libéraux, de sir William Harcourt, et ne paraît pas même avoir satisfait les unionistes alliés du ministère pas plus que beaucoup de conservateurs. On s’est demandé si ce que proposait le ministère était sérieux ou si ce n’était pas tout simplement un expédient, imaginé pour embrouiller une question qu’on ne veut pas résoudre. Le projet de M. Balfour, qui doit être discuté dans trois jours, ne paraît pas destiné à une brillante fortune ; il peut être l’occasion d’une épreuve critique pour le ministère. Le résultat le plus clair qu’il aura eu sera-peut-être d’avoir hâté cette dissolution que lord Salisbury tient en réserve et à laquelle tout le monde s’attend. On en est là aujourd’hui. Les libéraux multiplient leurs réunions non-seulement à Londres, mais dans les provinces, pour conquérir les populations rurales ; ils ont déjà ouvert la campagne, et nul doute que, si le signal de la lutte était donné, M. Gladstone, qui après son voyage dans le Midi de la France rentre en Angleterre, ne surmontât les fatigues de l’âge pour prendre le commandement de l’action. Aux réunions, aux mouvemens des libéraux, les conservateurs, à leur tour, opposent leurs propres réunions, leurs manifestations, et les unionistes qui sont les plus menacés ne sont pas les moins actifs. On se serre pour la bataille qui sera chaude, dont l’issue peut être singulièrement décisive pour la politique intérieure comme pour la politique extérieure de l’Angleterre.

S’il est, après l’Angleterre, un pays de l’Europe où la vie publique se déploie dans toute sa liberté, dans toute son ampleur, c’est la Belgique, moins grande certes par ses dimensions que l’empire anglais, aussi libérale par ses institutions, par ses mœurs. La Belgique le prouve bien aujourd’hui par la hardiesse, la confiance ou peut-être la témérité avec laquelle elle s’est engagée dans ce qu’on peut bien appeler une aventure, l’aventure de la révision constitutionnelle. Ce qui sortira de ce mouvement assez confus, on ne peut certes le dire, puisqu’on en est toujours aux préliminaires, puisque les chambres de Bruxelles en sont encore à délibérer sur des projets qui se succèdent, se transforment, s’étendent sans être arrivés jusqu’à une forme bien précise et bien saisissable. Ce qu’il y a de sûr provisoirement, c’est que les chambres belges sont à peu près d’accord pour admettre la nécessité d’une révision, même d’une révision des plus larges, qu’elles vont avoir à décider la convocation d’une assemblée constituante, à laquelle elles transmettront sans doute le programme de leurs vœux, — et ici on entre évidemment dans l’inconnu. Ce n’est point, si l’on veut, une entreprise au-dessus de la raison et des forces d’un peuple libre qui sait se contenir. L’expérience ne reste pas moins, il faut l’avouer, singulièrement périlleuse : elle l’est surtout par l’extension qu’on lui a donnée, par le caractère indéfini qu’on lui a laissé prendre, par la libéralité un peu naïve avec laquelle on a ouvert la carrière à toutes les aspirations, à toutes les contestations, à toutes les nouveautés et peut-être à toutes les subversions.

Qu’on remarque bien comment est né et a grandi ce mouvement révisionniste qui agite aujourd’hui la Belgique. Il a commencé dans les réunions populaires par la revendication du suffrage universel. Tout se bornait à une réforme électorale, à un choix entre les applications diverses du suffrage universel. Chose extraordinaire ! ce qui semblait déjà un peu révolutionnaire a été bientôt étrangement dépassé ! On ne s’en est plus tenu au suffrage universel, aux motions de M. Paul Janson ; on est allé bien plus loin, et ce sont les chambres elles-mêmes, c’est le gouvernement tout le premier, qui ont pris l’initiative d’une révision plus générale, étendue à une multitude d’articles de la constitution, au risque de remettre en doute le principe même du régime belge. On en revient tout simplement sans le vouloir au point où l’on en était au congrès de 1830. — Ainsi la révision, telle qu’elle est proposée dans le programme officiel, toucherait à quelques articles qui règlent la successibilité au trône dans des cas déterminés ; fort bien ! mais alors c’est la question monarchique qui se rouvre tout entière, qui est livrée à toutes les polémiques, qui va être débattue devant le pays, devant l’assemblée constituante qui sera nommée, — et après soixante ans d’existence, la monarchie belge est remise sur la sellette comme au premier jour. S’il y a des républicains en Belgique, ils ont beau jeu, ils sont libres ; ce n’est point certes la France qui les encouragera dans ces propagandes et organisera des Risquons tout pour les soutenir ; mais qui sait si l’on dira toujours, comme en 1848, que la république, pour faire le tour du monde, n’a pas besoin de passer en Belgique ? Est-il bien prudent de rouvrir ces perspectives ?

Ce n’est pas tout. Par une sorte d’obsession d’idées, on a imaginé d’introduire dans la révision cette étrange nouveauté, le « référendum royal, » le droit pour le souverain d’en appeler directement, personnellement au peuple sur toutes les œuvres du parlement. C’était, dit-on, une nécessité d’armer la royauté, de fortifier le pouvoir exécutif en présence de l’extension du suffrage populaire. Soit ; mais y a-t-on bien réfléchi ? Ce qu’on propose est ni plus ni moins une hasardeuse révolution constitutionnelle. C’est la substitution du régime plébiscitaire et personnel au régime représentatif et parlementaire. C’est l’annulation organisée du droit des assemblées toujours menacées d’un appel au peuple fait pour dominer ou désavouer leurs résolutions. Depuis soixante ans, la monarchie belge, avec le roi Léopold II comme avec le roi Léopold Ier, a pu avoir des momens difficiles, elle s’en est toujours tirée en restant dans son rôle de médiatrice prudente et respectée entre les partis. Où était la nécessité de tenter cette expérience nouvelle qui a le double inconvénient de mettre la confusion dans les institutions et de découvrir, d’engager le prince, désormais directement responsable devant le pays de l’usage qu’il fera ou qu’il ne fera pas du plébiscite ? Cette invention assez imprévue du « référendum royal, » à la vérité, est loin d’être acceptée. Elle a rencontré, elle rencontre encore les plus vives résistances ; elle a même provoqué, il y a peu de jours, une crise intime où le chef du cabinet, M. Beernaert, le promoteur officiel du référendum, s’est vu sur le point d’être abandonné par une partie de la majorité catholique. On n’a échappé à la crise que par une sorte de transaction, par un palliatif que M. Beernaert, qui ne manque pas de dextérité, a eu l’art de proposer au dernier moment pour régulariser l’usage du droit de plébiscite. Tout ne reste pas moins en suspens jusqu’au vote définitif des chambres, jusqu’à la réunion du congrès constituant, et la Belgique aura de la chance si elle sort de cette épreuve conduite un peu au hasard avec ses institutions intactes, avec la paix intérieure raffermie.


CH. DE MAZADE.