Chronique de la quinzaine - 14 février 1893

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 1460
14 février 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 février.

Quelle sera décidément la fin de tout ceci ? Par quelles phases est destinée à passer encore cette misérable affaire de Panama déjà si féconde en surprises et en coups de théâtre, en incidens émouvans et en révélations répugnantes ?

C’est la triste loi de ces crises où tout est confondu d’aller à l’aventure, d’être sans cesse à la merci de l’imprévu. Les péripéties se succèdent sans qu’on puisse les suspendre ni les détourner. Au moment où l’on croit que tout va reprendre un cours à demi régulier, que les esprits vont retrouver un peu de calme et revenir à une vue plus simple, plus mesurée des choses, l’ardeur des contradictions se ravive. Des incidens nouveaux éclatent et viennent encore une fois remuer l’opinion soumise depuis deux mois à cet étrange régime de faux bruits, de polémiques envenimées, de surexcitations maladives. Lorsque la fatigue commence à gagner tout le monde, on est subitement rejeté dans les incertitudes et les émotions qui renaissent à tout propos. On passe d’un arrêt inflexible de justice qui frappe durement un vieillard illustre à des scènes parlementaires inattendues qui déconcertent et ébranlent le gouvernement. On s’épuise à batailler sur la poursuite d’un fugitif insaisissable, sur des listes suspectes d’accusés mystérieux, sur une ordonnance de non-lieu ou un renvoi en cour d’assises. On s’agite pour s’agiter dans toutes les obscurités morales et politiques, à la recherche d’une lumière qui se dérobe à mesure qu’on croit en approcher. Au fond de tout, il y a cette impression que rien n’est fini, qu’on n’est peut-être pas même près d’en finir, — et, un peu plus au fond encore, il y a le sentiment que dans ces tristes affaires mal engagées, livrées à tous les hasards, c’est la direction supérieure qui a manqué. On a de plus en plus l’instinct que nous sommes dans une crise de transition, où les petits expédiens et les vains subterfuges ne servent qu’à tout compliquer, à prolonger les impatiences de l’opinion, — d’où on ne peut sortir que par l’énergie d’une volonté résolue et par un esprit nouveau dans la politique de la France.

La vérité, c’est que si on est fatigué de vivre dans cette atmosphère malsaine où l’esprit de suspicion et de délation traîne le pays depuis deux mois, on est fatigué aussi des tergiversations, des tâtonnemens qui n’ont d’autre effet que de perpétuer une crise d’opinion par des incertitudes de direction ou par des ménagemens de parti. Que des tacticiens d’agitation, par leurs interpellations ou leurs polémiques, par leurs divulgations ou leurs réticences calculées, s’efforcent d’entretenir cette crise sans s’inquiéter du trouble qu’ils sèment dans le pays ou des armes qu’ils donnent aux diffamateurs de la France au dehors, ils sont dans leur rôle d’agitateurs. C’est aussi une nécessité impérieuse, démontrée désormais, que les pouvoirs publics, quant à eux, se décident à déjouer ces tactiques, à écarter toutes les considérations secondaires pour entrer dans le vif de la situation présente, pour en dégager ce qu’on peut appeler la moralité.

C’est le vœu intime de la masse désintéressée du pays. Si l’on voulait en avoir la preuve, on l’a eue tout récemment par le succès qu’a obtenu, — peut-être sans le prévoir complètement, — M. Godefroy Cavaignac, en proférant en plein parlement une parole de vérité et de courageuse résolution, qui a eu la singulière fortune d’émouvoir la chambre et même de retentir bien au-delà de la chambre. On ne s’y attendait pas, l’impression a été d’autant plus vive : elle a été aussi profonde que spontanée.

Ce n’est pas que M. Cavaignac ait rien dit d’absolument nouveau ; il a tout simplement résumé et condensé avec une énergique précision ce qui est dans l’instinct public. Bien entendu, il ne s’agit pas dans ce discours d’incriminations personnelles : il s’agit de faits tout politiques, des résultats politiques de l’instruction qu’on a cru devoir ouvrir. M. Cavaignac, qui est d’habitude un « silencieux, » n’a point hésité à déclarer que ces résultats « n’étaient pas suffisans pour satisfaire la conscience publique. » Il n’a point hésité à relever et à marquer d’un trait énergique l’étrange aveu qui a été fait : « qu’à une heure donnée, des financiers sont venus apporter à l’État français l’aumône de leurs avances, et, ce qui est plus grave encore, l’aumône de leurs dons ! » Il a constaté cet autre aveu qu’à un certain moment un premier ministre s’est cru le droit de « surveiller les distributions de fonds des sociétés financières. » Il a ajouté enfin qu’on devait au pays l’assurance « que de pareils faits ne peuvent pas se renouveler, » que c’était un devoir de donner « à la démocratie française, la garantie d’un changement de système. » — Et ce sentiment, il l’a résumé dans un ordre du jour par lequel la chambre se déclare « résolue à empêcher le retour de pratiques gouvernementales qu’elle réprouve. » Qu’est-il arrivé ? L’ordre du jour a visiblement surpris d’abord quelques députés, surtout ceux qu’il allait frapper et qui n’ont rien dit ; il a fini par rallier l’unanimité de la chambre. On ne s’en est pas tenu là : dans un bel élan de zèle et de vertu, on a voté l’affichage des déclarations de M. Cavaignac dans toutes les communes de France. Voilà qui est au mieux ! les trente-six mille communes françaises ont pu lire sur leurs murs l’éclatant et sévère désaveu des « pratiques » de deux anciens présidens du conseil !

Et maintenant que c’est fait, que l’ordre du jour de M. Cavaignac a été accepté et affiché, que la chambre s’y est associée d’un vote unanime, que le gouvernement lui-même, quoiqu’un peu embarrassé au premier moment, s’y est rallié, quelle est la portée pratique de cette manifestation ? Où peut-elle conduire ? Estelle même acceptée dans son vrai sens et dans ses conséquences ? C’est ici que recommence la comédie des partis. Les radicaux, qui n’ont pas osé voter contre la vertu, n’ont pas tardé à se raviser, — et ils n’ont pas mis vingt-quatre heures à maudire celui qui les a conduits dans ce guêpier, à essayer de se ressaisir.

Quoi donc ? un vote d’unanimité, un vote qui réunit la droite et la gauche, un vote qui désavoue quelques-uns des plus crians abus de la politique républicaine, est-ce possible ? On ne s’est évidemment pas entendu, la chambre n’a pas su ce qu’elle faisait ! Ce n’est qu’une surprise, une équivoque, — à moins que ce ne soit une trahison, le résultat d’un complot machiavélique entre M. Cavaignac et les modérés ! Et les radicaux se sont remis aussitôt en campagne, à la recherche de quelque moyen d’annuler l’effet de ce vote du 8 février. Ils cherchent encore. Ils n’ont trouvé jusqu’ici rien de mieux qu’un projet d’interpellation pour forcer le gouvernement à s’expliquer encore une fois, à désavouer toute alliance avec les modérés, à relever le drapeau de la concentration républicaine. Cette interpellation, elle viendra sans doute après le carnaval, — pour le mercredi des cendres : la question reste ouverte ! — Il faut, dit-on, dissiper l’équivoque du 8 février et éclaircir la situation parlementaire ; mais où donc est l’équivoque ? Rien de plus clair, au contraire, que le discours de M. Cavaignac et cet ordre du jour qui disent nettement ce qu’ils veulent dire, qui « réprouvent » sans subterfuges des « pratiques » suspectes, qui déclarent qu’on doit « changer de système. » C’est justement ce que craignent les radicaux, parce qu’ils se sentent atteints dans la prépondérance factice et abusive qu’ils ont exercée jusqu’ici sur tous les ministères, parce qu’ils commencent à s’apercevoir que tous leurs moyens sont usés, qu’ils n’ont plus même la ressource de réchauffer les vieilles passions anticléricales. Ils l’ont éprouvé récemment encore, ils l’éprouvent tous les jours. Ils ont vainement tenté d’organiser une sorte de campagne contre M. le président de la république, parce que M. Carnot, en recevant de nouveaux cardinaux, a tenu le langage d’un chef d’État. Pas plus tard qu’hier, ils ont cru embarrasser M. le ministre des affaires étrangères parce que le gouvernement français, comme tous les gouvernemens de l’Europe, a chargé son ambassadeur d’une mission spéciale auprès du souverain pontife, à l’occasion de son jubilé épiscopal : ils n’ont réussi qu’à s’attirer une réponse ou plutôt un refus de réponse assez dédaigneux de M. Develle. Ils voient devant eux, autour d’eux, sous toutes les formes, un travail de liquidation morale et politique, de pacification qui les menace, et ils s’efforcent de l’interrompre, en essayant de compromettre le gouvernement. Voilà tout le secret de l’interpellation, de cette prétendue revanche du 8 février !

Non, évidemment, quel que soit le tourbillon des choses du jour, il n’y a pas d’équivoque, — ou il n’y a d’autre équivoque que celle qu’on se plaît à créer autour d’un incident qui n’a rien d’obscur. Le fait est que cette séance du 8 février n’a eu toute sa signification et son importance que parce qu’elle a dévoilé une situation, parce qu’elle a marqué d’un trait plus net et plus vif cette transition qui s’accomplit, la fin d’une politique épuisée, compromise par ses propres excès. Que les radicaux aient senti le coup qui les frappait et essaient encore aujourd’hui de le détourner ou de l’atténuer par des diversions ou des confusions nouvelles, rien de plus simple. On n’est probablement pas au bout ; mais quel intérêt aurait le gouvernement à se faire le complice ou la dupe de ces tactiques, à subir la solidarité d’actes « réprouvés » auxquels il est étranger, à se laisser ramener, on ne sait par quelle routine de parti, à cette concentration républicaine qui n’est plus qu’un expédient usé et ruiné ? M. le président du conseil est un esprit trop avisé pour ne pas voir que le moment est venu de se décider de ne plus se contenter de vulgaires manèges de coteries, de voir de plus haut une situation où les affaires de Panama ne sont après tout qu’un incident, où se sont développés, souvent à la faveur de connivences officielles, tous les instincts d’agitation et d’anarchie, qui sont le péril de la société française, de la république elle-même.

Ce qui a fait jusqu’ici la faiblesse du gouvernement, c’est de paraître toujours louvoyer ou céder à la première menace de parti, de se traîner dans toutes sortes de demi-mesures qui souvent n’atteignent même pas le but qu’on se propose. On l’a vu récemment avec toutes ces petites lois partielles, décousues, improvisées pour la circonstance, portées successivement de la chambre des députés au sénat ou du sénat à la chambre des députés. Elles étaient motivées, nous en convenons, par de crians excès. Tantôt des polémiques sans retenue et sans prévoyance, abusant du droit de tout dire, risquaient de compromettre nos rapports extérieurs, en mêlant à nos disputes intestines les noms des souverains et des ambassadeurs étrangers. Tantôt on s’apercevait tout à coup que des agitateurs déjà condamnés pouvaient, sous la protection de procédures complaisantes, continuer indéfiniment leurs propagandes anarchiques en bravant les lois et la police. Plus récemment, c’était une violente campagne organisée pour ruiner le crédit de nos caisses d’épargne, au risque d’ajouter une crise de plus à la crise de Panama. On a couru au péril, on a cherché une défense dans de petites répressions législatives. On a fait ce qu’on a pu, nous le voulons bien ; on l’a fait comme ceux qui sur un navire en détresse courent à toutes les voies d’eau qui se déclarent tour à tour ; mais il est bien clair que ce n’est là qu’une politique d’expédiens partiels et insuffisans, que ce qu’on craint toujours, c’est d’avoir l’air de toucher à la loi de la presse ou de paraître céder à l’esprit de réaction. Il ne s’agit pas de réaction ! Il s’agit de faire sentir l’autorité de la loi à tous ceux qui la violent ; il s’agit d’empêcher ce qui se voit tous les jours, des syndicats imposant leur tyrannie à des ouvriers qui veulent garder leur liberté, des anarchistes prêchant, dans des réunions publiques et jusque dans des bourses du travail, la haine de la patrie et la révolte aux conscrits. Tout cela se tient dans cette situation du moment, telle que dix années de relâchement l’ont faite ; tout cela, c’est le danger multiple et indéfini qui prolonge l’incertitude inquiète de l’opinion. Et contre ce danger il n’y a d’autre préservatif qu’un gouvernement faisant appel sans crainte à toutes les forces morales, élevant le sentiment de sa responsabilité à la hauteur des circonstances, résolu à faire justice des scandales financiers sans doute, — mais aussi à faire respecter les lois protectrices de la paix et de l’honneur de la France.

Tout ce qui se passe depuis quelques mois en France est certes fait pour peser sur notre sécurité publique, sur la marche de nos affaires intérieures. Le plus triste est que ce n’est là encore que la moitié du mal, que cette crise qui a dévoilé tant de faiblesses a son retentissement au dehors et n’est pas de nature à relever notre crédit extérieur, l’autorité de notre diplomatie dans les affaires de l’Europe et du monde. Sans doute, notre pays n’est pas le seul à avoir ses scandales ; il a malheureusement le singulier privilège d’être toujours plus que tout autre en spectacle et tout ce qui nous arrive sert de prétexte aux passions ennemies qui se hâtent d’en profiter pour reprendre leur éternelle tactique de travailler à la déconsidération et à l’isolement de la France, de renouer autour d’elle la coalition des défiances. Faux bruits, commentaires aggravans, rien ne manque. On s’empresse de prendre au mot les diffamations qui courent nos rues, d’exciter et d’abuser l’opinion du continent, de nous représenter comme un pays avec lequel on ne sait jamais s’il y a une politique extérieure suivie ou un gouvernement assuré ! Est-ce à dire que ces campagnes de polémiques et de correspondances intéressées soient destinées à réussir indéfiniment, que, pour un accident de vie intérieure, rien soit changé dans l’état général de l’Europe ? C’est l’affaire d’un jour, d’une saison. Les questions qui s’agitent entre les nations, les intérêts qui les divisent ou les rapprochent ne restent pas moins ce qu’ils sont.

Il n’y a que quelques jours à peine, le voyage du tsarewitch à Berlin, à l’occasion du mariage de la princesse Marguerite de Prusse, a suffi pour remettre les esprits en mouvement et raviver les mirages de combinaisons nouvelles en Europe. Ce voyage, il est vrai, a eu ses nuages. Par une fantaisie lugubre, on s’est plu à jeter au milieu des fêtes de la cour de Prusse, pendant le séjour du tsarewitch, le bruit d’un attentat contre le tsar qui paraît avoir un instant embarrassé ou contrarié le monde officiel à Berlin. À cela près, les imaginations ne se sont fait faute de broder sur ce voyage. Le grand-duc héritier de Russie ne pouvait manifestement être allé à Berlin, même à l’occasion d’un mariage, sans une intention politique, sans être chargé de quelque mission mystérieuse ! Un toast chaleureux de l’empereur Guillaume II au tsar a achevé d’échauffer les esprits. Pour les uns, c’était le signe d’un rapprochement définitif entre l’Allemagne et la Russie ; pour les autres, c’était le prélude de quelque alliance nouvelle des trois empereurs ou de l’entrée de la Russie dans la triple alliance, dans une quadruple alliance, — qui sait ? peut-être dans une quintuple alliance en y comprenant l’Angleterre ! C’était clair ! Le tsarewitch avait eu de longues conférences avec l’empereur Guillaume pour tout combiner ; il avait concerté avec lui un prochain voyage à Vienne. On allait un peu vite et on menait rondement les coalitions ! L’évolution eût été peut-être un peu prompte, quelques jours après le discours où M. de Caprivi voyait déjà les armées allemandes en campagne sur la Vistule et sur le Rhin.

En réalité, c’était beaucoup de bruit pour rien ou du moins pour une simple visite qui n’avait sans doute d’autre objet que de faire honneur à une vieille intimité entre les deux familles impériales. La politique n’avait probablement rien à voir dans le voyage du tsarewitch à Berlin. Après comme avant, il n’en est ni plus ni moins, parce que les relations ne se créent pas ou ne changent pas à volonté ; parce que deux nations lentement rapprochées par des intérêts communs, par une série de circonstances, ne se séparent pas pour un accident, qui est d’ailleurs assez fréquent aujourd’hui dans plus d’un pays, à Berlin même aussi bien qu’à Rome. Que le rapprochement né de la force des choses entre la Russie et la France soit gênant et importun, c’est bien apparent ; que les uns ou les autres, par de faux bruits ou par des politesses, en cherchant à réveiller des défiances ou des susceptibilités, en exploitant le moindre incident, s’efforcent de le détruire ou de l’affaiblir, c’est encore bien visible. Ni à Pétersbourg, ni à Paris, on n’est probablement dupe de cette comédie qui recommence de temps à autre. Y a-t-il entre la Russie et la France une convention militaire, comme il y en a une entre les pays de la triple alliance ? On n’en sait rien : c’est M. de Caprivi qui l’a dit, peut-être par calcul, à la veille du voyage du tsarewitch et des fêtes de Berlin, pour savoir la vérité. Qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas une convention, peu importe. Ce qui est né de toute une situation de l’Europe a des chances de se maintenir tant que cette situation restera ce qu’elle est, — et tant que cette situation restera ce qu’elle est, France et Russie sont également intéressées à ne pas se laisser détourner d’une alliance qui est la garantie de leur propre sécurité comme de la paix du continent.

Voici donc le parlement britannique ouvert, le ministère libéral entrant dans son rôle et les partis anglais remis en présence dans une session où tout promet des luttes peut-être passionnées, dans tous les cas laborieuses. Depuis six mois, M. Gladstone a eu le temps de prendre position au pouvoir et de préparer sa campagne en homme prévoyant et pratique ; ce « premier » de quatre-vingt-quatre ans, qui a si souvent manié les intérêts de l’empire britannique, a trop l’expérience de la vie parlementaire pour ne pas savoir toutes les difficultés qui l’attendent. Il sait qu’il n’a pas seulement à imposer pour ainsi dire une des réformes les plus hardies, les plus épineuses, — la réforme irlandaise, — qu’il a de plus à suivre des affaires de diplomatie singulièrement délicates, notamment cette crise égyptienne qui est venue le surprendre récemment en ravivant les susceptibilités anglaises. Il sait aussi que, pour conduire cette œuvre contre une opposition puissante, compacte, il ne dispose que d’une majorité de quelque quarante voix et que dans cette majorité si faible il y a bien des élémens incohérens, qu’il a tout à la fois à rallier des Irlandais ardens, difficiles à satisfaire, et à désintéresser des radicaux impatiens de réformes ouvrières. Ce n’est qu’en s’ingéniant à contenter plus ou moins les uns et les autres que M. Gladstone peut garder sa majorité. Il s’y est visiblement préparé. Il a passé ces six mois à raffermir son armée, à apaiser les Irlandais par les mesures libérales dont M. John Morley, son lieutenant, a pris l’initiative, à contenir les radicaux sans les décourager. Il n’a rien négligé, c’est bien clair, pour arriver à l’action dans les meilleures conditions possibles. Aura-t-il réussi ? réussira-t-il jusqu’au bout ? c’est précisément ce qu’on va voir. Maintenant le drame est ouvert par le discours de la reine et par la discussion de l’adresse qui s’est aussitôt engagée dans les deux chambres du parlement. Par lui-même sans doute, ce nouveau discours de la reine n’a rien de décisif et ne propose pas des solutions précises ; il n’a non plus rien de banal et ne se perd pas dans les déclarations aussi verbeuses qu’inutiles de la plupart des programmes. Il a, dans sa savante brièveté, le mérite de condenser les choses les plus essentielles, de fixer les points sur lesquels va s’engager la bataille des partis.

Au fond, dès le début, dans ce discours royal comme dans la discussion de l’adresse, on se trouve déjà en face des deux affaires où se concentre le plus vif intérêt du moment, l’une tout intérieure, l’autre extérieure. La première est cette souveraine et redoutable question de l’émancipation irlandaise du home-rule, qui pèse sur l’Angleterre, que le ministère libéral, fidèle à ses promesses, entreprend décidément de résoudre. Quelles sont les combinaisons qu’il propose ? M. Gladstone, en tacticien habile, s’est gardé de livrer prématurément et sommairement, dans le discours de la reine, le secret d’un projet qu’il a longuement médité, qu’il s’est réservé d’exposer et de développer dans toute son ampleur devant la chambre des communes comme il vient de le faire aujourd’hui. Il en avait cependant dit assez pour laisser entrevoir l’esprit et le caractère d’une organisation nouvelle, préparée « avec le désir de contenter le peuple irlandais, de rendre plus efficaces les travaux du parlement britannique et de donner des garanties nouvelles de sécurité à l’empire. » Voilà pour les Irlandais ! — Et pour rallier l’autre aile de son armée, M. Gladstone s’est hâté de faire dire en même temps à la reine qu’il serait présenté « divers projets relatifs aux conditions du travail, à la responsabilité des patrons, aux heures de travail dans les chemins de fer…, à l’amélioration du gouvernement local…, à l’extension des pouvoirs du conseil du comté de Londres, etc. » Ce ne sont là, on le remarquera, que les traits principaux. Le programme est certes aussi vaste et aussi varié que hardi. Lord Salisbury s’est hâté de déclarer d’un ton un peu ironique qu’il faudrait un siècle pour l’exécuter. Dans tous les cas, à ne prendre que le home-rule, qui est à lui seul une révolution dans l’empire britannique, et à voir les passions qui s’agitent déjà contre M. Gladstone, contre M. John Morley, on peut s’attendre à une session remplie de luttes ardentes, à des résistances désespérées. Et songez bien qu’il y a une opposition de près de 320 conservateurs, conduite au combat par lord Salisbury dans la chambre des pairs, par M. Balfour dans les communes.

L’autre affaire que le discours de la reine n’a mentionnée que d’un trait rapide, quoique significatif, — qui a soulevé déjà d’amples et libres discussions dans le parlement, — c’est cette crise égyptienne, qui reste une évidente difficulté diplomatique parce qu’elle touche à un intérêt européen et au plus vif de l’orgueil britannique. Par une coïncidence qui n’a rien d’étrange ni de calculé, la question s’est trouvée débattue à la fois dans le parlement français et dans le parlement anglais. Il n’en pouvait guère être autrement après les derniers incidens qui ont décidé le cabinet de Saint-James à faire sentir sa prépondérance au Caire par une augmentation de ses forces d’occupation, et qui ont nécessairement provoqué une demande d’explications de la part de notre cabinet. Au fond, de quoi s’agit-il dans ce dialogue entre deux diplomaties, entre deux tribunes ? La situation ne laisse pas d’être bizarre. L’Angleterre est en Egypte, elle y est seule, en protectrice quasi-souveraine, laissant tout au plus au khédive, qu’il s’appelle Tewfik ou Abbas, les apparences du pouvoir. Elle ne le cache pas, elle l’avoue jusque dans le discours de la reine : elle considère comme un fait acquis, comme une « coutume établie, » comme un droit, la prétention de diriger les affaires de la vice-royauté, d’imposer ses conseils qui deviennent des ordres, de dicter jusqu’au choix des ministres et de réprimer la plus légère velléité d’indépendance. C’est ce qu’elle vient de faire encore une fois par la rude intervention de lord Cromer dans la dernière crise ministérielle du Caire ; mais, en même temps qu’elle reste campée en maîtresse jalouse sur les bords du Nil, elle n’ignore pas qu’elle s’est obligée envers l’Europe, envers la Porte, puissance suzeraine, par des engagemens formels. Elle convient qu’elle n’a qu’une mission « temporaire » en Egypte, — et même lorsqu’elle prend les résolutions les plus graves, lorsqu’elle se décide, sans motif bien saisissable, à augmenter ses forces d’occupation, elle se hâte de répéter les déclarations qui sont encore dans le dernier discours de la reine : que « cette mesure n’entraîne aucun changement de politique et n’apporte aucune modification aux assurances données au sujet de l’occupation de l’Egypte. » Fort bien ! Seulement, que signifie ce mot de temporaire ? Quelle est la portée de ces engagemens que l’Angleterre reconnaît, mais dont elle prétend être seule juge ? Qu’est-ce qui peut hâter la fin ou prolonger la durée de l’occupation ? C’est précisément la question qui ne cesse de se produire, qui reste une énigme puisqu’on est dans le pays des sphinx.

Assurément M. le ministre des affaires étrangères Develle ne s’est pas montré trop curieux lorsqu’à la suite d’un envoi de forces anglaises en Egypte, il a cru devoir réclamer quelques explications à Londres, et lorsqu’il a été interrogé dans notre parlement, c’est avec une extrême mesure qu’il a parlé des assurances nouvelles qui lui ont été données ; c’est, avec tous les égards possibles pour le cabinet de la reine qu’il a rappelé la gravité d’une question qui, en se prolongeant trop, pourrait devenir une occasion de trouble dans les rapports de l’Europe. M. Gladstone qui, de son côté, avait à répondre aux pressantes interpellations de M. Balfour, n’a pu que reconnaître la parfaite modération de M. Develle. M. Gladstone, pour faire face à tout, pour ménager le sentiment anglais, se trouvait sur un terrain difficile. Il s’en est tiré par un art supérieur de tacticien, d’orateur fertile en euphémismes, et sans décliner la responsabilité des derniers actes du protectorat au Caire, en revendiquant au contraire pour l’Angleterre la mission de maintenir l’ordre en Égypte, il ne s’est pas refusé à des négociations nouvelles. Il est certain que tout ceci reste assez obscur. Dans le secret de sa pensée, M. Gladstone ne serait peut-être pas éloigné de désirer en finir avec une occupation qui peut devenir une source de complications ; mais à côté de lui, dans son cabinet, il y a lord Rosebery qui paraît se faire le continuateur zélé des conservateurs en Égypte, comme dans la plupart des questions extérieures, et à côté de lord Rosebery, il y a le chef même des conservateurs, lord Salisbury, qui, en prodiguant ses éloges compromettans aux derniers actes du ministère libéral, affecte maintenant des prétentions plus hautes. Si lord Salisbury, dans le discours au moins singulier qu’il a prononcé à la chambre des lords, ne va pas jusqu’à préconiser l’annexion pure et simple de la vice-royauté du Nil, il n’en est pas loin. Il ne craint pas d’épiloguer sur des engagemens qui lieraient l’Angleterre, qu’il a plus d’une fois confirmés lui-même, en prétendant que les circonstances ont changé, que les engagemens ont changé avec les circonstances. En d’autres termes, lord Salisbury prend une position nouvelle et laisse entrevoir l’arrière-pensée de la politique « impériale » sur l’Égypte.

Que faut-il conclure de ces derniers débats du parlement anglais où les aveux se mêlent aux réticences calculées ? Il est clair que par ses ambitions l’Angleterre se sent portée à transformer par degrés ce qui n’a été jusqu’ici qu’une occupation temporaire, conditionnelle, en conquête définitive. Elle compte sur le temps, sur les occasions, sur l’imprévu pour faire d’une position contestée, un établissement permanent, pour compléter par cette opulente station sur la route des Indes ses postes de sûreté dans la Méditerranée. D’un autre côté, par un reste de scrupule, elle se sent liée : elle ne peut se dérober aux obligations qu’elle a acceptées ; elle se borne à les interpréter, à les éluder, en répétant périodiquement que « rien n’est changé dans sa politique. » Il faudra bien cependant en venir un jour ou l’autre à quelque explication plus décisive sur une situation qui ne peut se prolonger indéfiniment sans péril pour la paix de l’Orient et de l’Occident.

La vie parlementaire, qui s’étend presque partout aujourd’hui, a bien des aspects. L’essence est sans doute partout la même. La forme varie avec les peuples, avec leur génie, leurs mœurs et leurs traditions. Un des plus curieux spécimens est certainement la vie parlementaire en Autriche. À Vienne comme à Londres ou à Paris, ou à Rome, il y a deux chambres, il y en a même plus de deux ; il y a des élections, il y a des partis, il y a des ministères qui ont besoin de se faire une majorité, — et ce n’est pas le même régime. Le premier ministre de l’empereur François-Joseph n’est pas le premier ministre de la reine Victoria. Le chef du cabinet de cette partie de l’Autriche qui s’appelle la Cisleithanie, le comte Taaffe, s’est fait une originalité particulière. Depuis près de quinze ans, il passe sa vie à manier son Reichsrath, à se démener au milieu des partis, au milieu des nationalités diverses de l’empire, tantôt faisant alliance avec les fédéralistes, les conservateurs ou les cléricaux, tantôt se repliant vers les centralistes, les libéraux et les Allemands. Le comte Taaffe a joué son jeu avec une prodigieuse dextérité, en manœuvrant entre tous les camps, en se créant des majorités changeantes. Il n’y a que peu de temps encore, il en était à une alliance avec les Allemands dirigés par M. de Plener, par M. Chlumecki, lorsque, subitement, il se séparait d’eux et restait plus que jamais exposé à n’avoir plus de majorité dans son parlement. Le voici aujourd’hui préparant un nouveau coup de théâtre et reparaissant avec un programme savamment combiné, pour se créer enfin ce qu’il appelle une majorité « stable. »

Quel est donc ce programme ? Quelle est la combinaison merveilleuse du premier ministre autrichien ? Le comte Taaffe a tout simplement imaginé d’offrir une sorte de traité de paix aux représentans des principaux partis, à M. de Plener, le chef des Allemands, à M. de Jaworski, le chef des Polonais, au comte Hohenwarth, le chef des conservateurs. Le premier article du programme concerté avec l’empereur est, bien entendu, de mettre en réserve tout ce qui constitue la puissance de l’empire, la diplomatie, l’armée. Pour le reste, le comte Taaffe s’évertue à ménageries uns et les autres, les conservateurs, les nationalistes, les cléricaux, les Allemands, en écartant les questions irritantes, en désarmant les hostilités par des promesses, par un système de savantes transactions. Malheureusement ce programme, par ce qu’il a de vague, est de ceux qui ne contentent personne, et les chefs de partis à qui on l’a proposé ne pouvaient s’y méprendre. Ils n’ont promis qu’une adhésion relative, mesurée, parce qu’ils étaient intéressés à ne rien brusquer, et en réservant leur liberté d’action. Au fond, rien n’est changé. Il n’y a qu’un programme assez décevant de plus ; mais le comte Taaffe, en déconcertant ses adversaires par sa tactique, aura vraisemblablement réussi à s’assurer les moyens de franchir une étape nouvelle dans cette singulière vie parlementaire créée à l’Autriche.

CH. DE MAZADE.