Chronique de la quinzaine - 28 février 1893

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Chronique n° 1461
28 février 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




28 février.

Avant qu’on arrive à voir clair dans nos affaires, avant qu’on se décide à en finir avec toutes les combinaisons usées et épuisées pour rentrer dans la simple vérité, dans le droit chemin, il y aura sans doute encore bien des tours et des détours, bien des manœuvres et des surprises. Bien des incidens se succéderont et passeront. Il y aura même, si l’on veut, des journées des dupes : on peut bien appeler de ce nom ces scènes parlementaires où, sous prétexte de dissiper de prétendues équivoques, on ne fait que les prolonger et les aggraver, — où tour à tour, interpellateurs et interpellés se donnent le mot pour s’expliquer sans rien dire, pour recommencer une représentation qui finit par ne plus abuser ni amuser personne. C’est l’éternelle et banale comédie des partis. Seulement sous cette comédie des vaines tactiques et des explications évasives qui continue, il pourrait y avoir, il y a sûrement des choses plus sérieuses. Il s’agit après tout de savoir où l’on veut aller, si on croit se tirer d’embarras par une politique de faux-fuyans et d’expédiens ruinés, quel est le sens des manifestations d’opinion qui se succèdent, ce qu’on prétend faire pour préparer le pays à décider lui-même d’ici à quelques mois de ses destinées. Les subterfuges sont désormais assez vains et les comédies sont inutiles. Les partis sont en présence avec leurs œuvres et leurs responsabilités : il s’agit, non de leurs discours, mais de ce qu’ils ont à offrir réellement à la nation française pour sortir d’une crise où ils ont compromis si fortune et sa considération devant le monde.

Qu’est-ce donc que cette scène parlementaire si visiblement préparée et concertée qui s’est passée l’autre jour au palais Bourbon, au lendemain d’une manifestation d’autant plus significative qu’elle avait été spontanée et unanime ? Elle a eu cela de curieux qu’elle était absolument inutile si elle n’était pas un piège. On ne voit pas bien à quoi répondait cette interpellation nouvelle d’un des coryphées du radicalisme, M. Leydet, prétendant demander des explications sur un malentendu qui ne pouvait exister au sujet du discours de M. Cavaignac et de l’ordre du jour qui en avait été la suite.

C’était cependant aussi clair que possible : M. Cavaignac, sans incriminer le gouvernement, n’avait pas craint de déclarer qu’il restait encore bien des obscurités dans ces tristes affaires de corruption livrées à la justice, que ce qui avait été fait jusqu’ici ne suffisait pas pour désintéresser la « conscience publique ; » il avait signalé à la chambre des « pratiques gouvernementales, » suspectes, avouées par les coupables eux-mêmes, et il avait ajouté que ces procédés de gouvernement ne devaient plus se renouveler, qu’on devait au pays de « changer de système. » C’est justement ce que la chambre avait sanctionné d’un vote unanime, ratifiant tout, et la flétrissure des corruptions parlementaires et la « réprobation » des « pratiques » suspectes, C’est ce que le ministère lui-même avait accepté sans voir dans un ordre du jour pour la vertu l’expression d’un sentiment d’hostilité. Où donc était l’équivoque invoquée après coup comme prétexte par M. Leydet et par ceux dont il a été le porte-parole ? L’équivoque, elle n’était, elle n’a pu être que dans l’interpellation même, dans cette discussion nouvelle que les radicaux ont cru devoir engager pour atténuer l’effet des déclarations et de l’ordre du jour de M. Cavaignac, pour faire d’une question d’honnêteté publique une question de parti, pour exciter les défiances du gouvernement en lui montrant ce fantôme d’une alliance des modérés déguisée sous les mots de « changement de système. » Cette interpellation Leydet, elle n’avait aucun sens ou elle était la revanche des radicaux essayant de peser sur le ministère où ils ont des alliés, de faire revivre à leur profit l’éternelle équivoque de la « concentration républicaine. » Ils ont vu depuis quelque temps se multiplier des symptômes plus ou moins menaçans. Ils n’avaient pas vu encore M. Jules Ferry président du sénat, par suite de la démission inattendue de M. Le Royer ; mais ils avaient vu M. Casimir Périer élevé à la présidence du palais Bourbon à la place de M. Floquet. Ils ont cru démêler dans certains votes de la chambre comme dans l’ordre du jour Cavaignac un désir croissant de modération réparatrice, de fermeté dans le gouvernement, — et ils ont tenté le grand coup de l’interpella-lion sur la politique générale. Ils y ont trouvé de plus une occasion de déployer devant la chambre et devant le pays toute sorte de programmes électoraux.

La tactique des radicaux n’avait rien que de simple dans leur intérêt ; elle leur a été inspirée par le sentiment d’une position affaiblie et diminuée depuis quelque temps. Qu’avait donc à gagner de son côté le gouvernement à entrer dans ce jeu ? S’il s’est prêté de bonne volonté à l’interpellation, comme on l’a dit, s’il l’a même provoquée ou désirée, on ne voit plus trop à quels calculs ou à quels mobiles il a obéi, — à moins qu’il n’ait tout simplement cédé à l’impatience d’une situation fausse. M. le président du conseil est certainement un esprit éclairé et modéré ; il a une trop sérieuse intelligence des intérêts permanens, des intérêts extérieurs et intérieurs de la France, pour avoir la moindre illusion sur la politique radicale qu’il a souvent combattue avec autant de netteté que de prévoyance. Il sait ce qu’elle vaut, ce qu’elle promet au pays. S’il n’a aucune illusion, cependant, il a fait pour la circonstance tout comme s’il en avait, et s’alliant bravement avec les radicaux, il ne craint pas de prendre à son compte la suite des affaires détériorées de la « concentration républicaine, » — à condition, bien entendu, de rester le chef de la maison. M. le président du conseil, c’est évident, rêve maintenant d’aller aux élections à la tête de cette « concentration républicaine » qu’il s’efforce de remettre sur pied. Malheureusement, c’est là plus que jamais l’équivoque, la grande duperie à laquelle il se laisse prendre. Il recommence une œuvre où, depuis quinze ans, tous ses prédécesseurs se sont usés, sans profit pour le pays, sans honneur pour eux-mêmes.

Ah ! l’ingrat et singulier travail que se donne là M. le président du conseil Ribot ! Avec tout son talent et sa bonne volonté, il aura beau faire : il jouera le même air et il ne le jouera guère mieux. Les radicaux se serviront de lui et ils ne se fieront pas à lui ; il flattera leurs passions et leurs préjugés, il cherchera à les désarmer par ses concessions, — et, à la première occasion, il n’aura pas leur vote. Il sacrifie tout à une apparence d’union, à une vieille chimère, et le premier gage qu’il est obligé de donner à la « concentration, » c’est d’être réduit à n’avoir pas même une politique à avouer et à proposer. Qu’est-ce, en effet, que cette « concentration républicaine, » dont la résurrection factice est tout le secret de ces derniers débats ? M. le président du conseil a sans doute l’art des diversions éloquentes. Il sait parler avec habileté de « l’intérêt supérieur de la république, » des « idées, » des « doctrines, » des « espérances, » que représente la république, qui sont le lien des républicains, de la majorité républicaine dans le présent comme dans le passé. C’est fort bien ! En réalité, quelles sont ces idées ? M. Leydet, l’auteur delà dernière interpellation, a ses idées, son programme de réformes politiques et sociales : il veut tout réformer, les octrois, les budgets, les bureaux de placement, les lois sur le travail et le reste, — sans compter la constitution. M. Millerand a ses idées et a fait son manifeste tout socialiste. M. Cavaignac a son ordre du jour qui reste entier. M. Paul Deschanel a son programme de centre gauche et marque de ses traits les plus acérés la « politique purement négative, stérile et décevante » des radicaux. M. le président du conseil, lui aussi, a ses idées, qui ne sont pas sans doute celles de M. Leydet, qui ne sont pas non plus celles de M. Cavaignac ou de M. Deschanel. En un mot, il y a autant d’idées, de programmes, que de groupes républicains. Comment les concilier ? Le plus simple est de ne rien dire, de n’avoir aucune politique ou de rester dans le vague de déclarations évasives, pour ne pas se diviser. De sorte que, tout compte fait, cette fameuse « concentration » se réduit à n’être qu’une alliance intéressée entre républicains, entre « les hommes qui ont représenté la république » depuis quinze ans, une assurance mutuelle devant le scrutin, un syndicat électoral, dont M. le président du conseil consentirait à être le gérant, en compagnie de M. Floquet et de M. Clemenceau. L’ambition serait par trop modeste !

Un des phénomènes les plus apparens, les plus caractéristiques de ces récens débats, c’est assurément cette sorte de passion jalouse et exclusive qu’ont laissée éclater certains républicains à l’égard de ceux qui, selon un mot piquant, « ont l’audace d’accepter la république, » — et aussi de ceux qui seraient tentés de favoriser ce mouvement. Peu s’en est fallu que M. Cavaignac ne fût accusé d’avoir tendu la main aux « ralliés, » d’avoir préparé la « conjonction des centres » contre les radicaux. On dirait que l’interpellation n’a été imaginée que pour rétablir les choses, pour offrir aux républicains une occasion de renouveler leurs défis et leurs déclamations, pour éloigner enfin et décourager les constitutionnels. M. le président du conseil lui-même n’a pas dédaigné cette tactique et s’est plu à accentuer les scissions, à constater ce qui séparait les constitutionnels de la majorité. Il a cru habile de provoquer M. Piou, sans doute pour mieux servir la cause de la concentration républicaine. Qu’ont-ils donc tous à craindre ? Ces « ralliés, » ces constitutionnels ne leur demandent rien ; ils ne paraissent pas avoir témoigné l’envie d’entrer dans la concentration républicaine, de réclamer une place qu’on ne veut pas leur donner dans la majorité républicaine. Ils savent bien qu’ils n’ont rien à attendre de l’esprit de secte qui a régné jusqu’ici, de ceux qui ont la prétention de se faire de la république un monopole, — même quelquefois un monopole fructueux. Ils savent parfaitement qu’ils n’ont pour le moment d’autre rôle que de rester libres et indépendans, de parler au pays, de lui montrer les résultats delà politique suivie depuis dix ans : les institutions faussées dans un intérêt de parti, l’autorité des lois affaiblie, la paix intérieure menacée par les agitations socialistes et par les défaillances de gouvernement, la moralité nationale troublée, les impôts grandissans, la république elle-même compromise par ceux qui prétendent la défendre. C’est le rôle qu’a accepté sans embarras M. Piou en relevant le défi qui lui a été adressé, en précisant sa position dans la république, en exposant avec autant de modération que d’esprit ses vœux et ses modestes revendications au sujet de l’exécution des lois scolaires. Il ne s’est pas défendu, par exemple, d’exercer de piquantes représailles à l’égard de M. le président du conseil en lui déclarant qu’il pouvait faire appel tant qu’il le voudrait à la concentration républicaine, que cela ne l’empêcherait pas, lui M. Piou, de le seconder, lui M. Ribot, lorsqu’il aurait à défendre un intérêt public, un principe de gouvernement. « Toutes les fois que M. le président du conseil aura besoin de nous pour battre ses amis… pour se faire une majorité contre la majorité, a-t-il ajouté spirituellement, il nous trouvera. » Et de fait, c’est ce qui est arrivé plus d’une fois depuis deux mois, — que le gouvernement a eu besoin des constitutionnels, des conservateurs, pour avoir une majorité contre ses amis les radicaux.

Au fond, ce qu’il y a de plus clair à travers ces contradictions, et ces confusions du jour, c’est le sentiment croissant, impatient, d’une situation faussée et déprimée. Ce n’est pas la république qui est en cause, — c’est le système, c’est la politique qui a créé cette situation d’où on aspire aujourd’hui à sortir. Et c’est là, à tout prendre, l’explication la plus plausible de ce mouvement instinctif qui vient de porter le sénat à se donner M. Jules Ferry pour président. Ce serait certainement une puérilité de voir dans cette élection un complot, quelque intrigue savante ou obscure. Quel complot peut-il y avoir lorsque tout a été imprévu dans cette démission de M. Le Royer, qui était président depuis dix ans et qui venait d’être réélu il y a moins de deux mois ? Ce serait aussi vraisemblablement une simple méprise de croire que le sénat, dans un sentiment généreux de réparation, a voulu relever tout à coup celui qui a expié par une longue disgrâce publique l’impopularité attachée à son nom. Le fait est que les souvenirs du passage au pouvoir de M. Jules Ferry sont restés très mêlés. La conquête du Tonkin et surtout la manière dont elle s’est accomplie et tout ce qui se rattache à cette entreprise n’ont encore rien de populaire en France. Les emportemens de l’auteur du fameux article 7 dans les affaires religieuses n’ont rien de libéral, — et la chute du ministre de 1885 en plein parlement, sous un vote flétrissant, est restée un des plus mémorables exemples de la défaillance d’un chef de cabinet qui s’effondre plutôt qu’il ne tombe. Il n’y a aucune raison de réhabiliter ce passé ! Non, en vérité, ce n’est point cela. Si M. Jules Ferry reparait aujourd’hui au premier rang dans nos affaires, c’est parce que, malgré tout, malgré ses fautes et des inégalités frappantes, il a laissé l’impression d’un homme qui a plus que tout autre le sentiment des nécessités publiques, des conditions du gouvernement, d’un certain ordre dans l’État. C’est tout simplement la signification de ce choix, et M. Jules Ferry lui-même, en prenant hier possession de la présidence, a tenu à rester dans la vraie mesure : mettant sans doute une certaine fierté à saluer un vote qui clôt pour lui « une longue épreuve, » mais écartant tout ce qui pourrait dénaturer son élection, et acceptant d’être au Luxembourg le porte-drapeau de la république parlementaire et libérale. Cette élection est-elle destinée à avoir d’autres conséquences ? C’est ce qu’on verra. Pour le moment, si elle a été une surprise, elle est sûrement un signe de plus de ce courant nouveau qui se dessine, du désir de retrouver de la clarté, de la fixité, une direction dans nos affaires françaises.

S’il est des momens où l’Europe, encore meurtrie des coups de la force, prompte à s’émouvoir, en est toujours à craindre des crises nouvelles, il y a aussi des momens où elle se laisse aller moins aisément aux paniques, où elle croit plus volontiers à la paix parce qu’elle la désire. Cela ne veut pas dire, par exemple, que cette paix qui se maintient dans les faits à l’heure qu’il est tienne à une situation bien assurée, à des rapports mieux réglés ; elle tient plutôt à la lassitude, à des préoccupations multiples, aux diversions intérieures qui détournent l’attention des grands conflits. Qu’en est-il aujourd’hui de ces grandes combinaisons de diplomatie qui prenaient un air menaçant et ressemblaient à un préliminaire de guerre ? Qu’est devenue cette triple alliance elle-même qui a contribué plus que tout le reste à tenir l’Europe sous les armes, dans une crainte perpetuelle de guerre ? Elle subsiste toujours, sans doute, sur le papier. Elle renaîtra peut-être un jour ou l’autre, c’est possible ; pour le moment, elle semble assez éclipsée ou usée. Entre alliés il y a plus de froissemens et de malentendus que de témoignages de bonne intelligence ou d’amitié. Il y a des défiances, des récriminations, des mésintelligences à peine déguisées, de la confusion. Les circonstances ont changé ; elles semblent provisoirement plus favorables à la paix désirée par les peuples qu’à la guerre qui a été si longtemps l’obsession du monde.

C’est qu’en effet, autant qu’on en puisse juger par les apparences, la plupart des pays de l’Europe sont aujourd’hui tout entiers à d’autres affaires, à d’autres préoccupations, à d’autres intérêts plus puissans ou plus pressans que toutes les combinaisons factices. La plupart des nations, à commencer par l’Allemagne elle-même, ont leurs agitations sociales, leurs crises économiques, leurs troubles intérieurs, et le chancelier de Berlin, M. dé Caprivi, ne paraît pas depuis quelque temps avoir la vie facile avec ses luttes de partis, avec les résistances qu’il rencontre pour sa loi militaire, avec cette explosion de plaintes agraires qui vient de lui susciter de nouveaux embarras. Le chancelier, qui n’est d’ailleurs ici que l’exécuteur de la volonté de l’empereur, finira-t-il par avoir raison des résistances de son parlement et par conquérir la réforme de l’armée ?

Le fait est que les arméniens démesures, les accroissemens de charges militaires n’ont pas aujourd’hui la faveur de l’opinion en Allemagne, que les discussions et les délibérations se succèdent, que les amendemens se multiplient et qu’on n’est pas plus avancé qu’il y a deux mois. M. de Caprivi, seul chargé de soutenir la lutte contre toutes les oppositions, a beau se prodiguer, tenir tête à toutes les contestations, s’adresser aux nationaux-libéraux comme au centre, il ne réussit pas à rallier une majorité. Il est exposé à se trouver un de ces jours entre la nécessité d’un ajournement que l’empereur ne se résigne pas à accepter et l’extrémité d’une dissolution du parlement qui peut n’être pas sans péril. Mais ce n’est pas là le seul point obscur, la seule difficulté dans la politique allemande, telle qu’elle apparaît aujourd’hui. Un des plus dangereux élémens de la situation de l’empire, c’est certainement cette agitation agraire qui s’est déclarée avec une intensité singulière, qui se manifeste dans le parlement comme dans les réunions publiques, qui a pour chefs des hommes comme M. de Plœtz, M. de Kanitz, M. de Manteuffel, — grands Prussiens devant l’empereur, mais aussi grands propriétaires ruraux. Cette agitation, elle a évidemment ses raisons, elle répond à un mal réel, à la détresse de l’agriculture et des populations rurales. Jusque-là elle n’aurait rien que de simple ; seulement, elle surprend le cabinet impérial dans un moment où il s’efforce de négocier avec la Russie un traité de commerce qui, dans la pensée du chancelier, a certainement une importance politique, qui doit tendre à rapprocher les deux empires. M. de Caprivi sait bien que s’il veut avoir le traité qu’il poursuit, il doit faire des concessions de tarifs pour l’entrée des céréales russes, comme il a fait l’an passé des concessions pour son traité avec l’Autriche. C’est justement l’objet des protestations véhémentes des « agrariens, » qui mènent si passionnément la campagne et contre le traité austro-hongrois et contre les négociations engagées avec la Russie, en invoquant la ruine de l’agriculture, la misère des paysans poussés au désespoir. Ils remplissent le Reichstag, le Landtag prussien de leurs doléances ; ils sont allés porter leurs plaintes jusqu’auprès de l’empereur.

Singulier retour des choses ! Autrefois, sous les derniers règnes, ces ruraux, ces terriens, ultra-conservateurs, loyalistes dynastiques, n’avaient d’autre politique que le roi et l’alliance russe. Aujourd’hui ils ne veulent entendre parler à aucun prix d’un traité avec la Russie. Tout a changé : c’est que leur intérêt parle plus haut ! M. de Caprivi sent bien le danger de cette agitation qui trouble sa diplomatie, dans laquelle il croit voir de plus la main de M. de Bismarck, et c’est peut-être parce qu’il le sent qu’il a laissé tout récemment éclater ses amertumes dans un discours pathétique et sombre. Il a montré le socialisme, l’antisémitisme excitant les passions révolutionnaires dans les villes, dans les centres industriels, la ligue agraire soufflant maintenant la révolte au paysan des marches, et il n’a pas craint d’ajouter que la force du gouvernement restait la seule ressource contre les catastrophes. Ce n’est peut-être qu’une tactique pour revenir à la nécessité de la loi militaire ; ce discours n’est pas moins l’aveu d’une situation qui n’a rien d’aisé pour un chancelier, fût-il plus fort que M. de Caprivi.

La vie publique, dans tous les pays, offre parfois d’étranges contrastes, de curieux spectacles. En fait de spectacles singuliers, il n’en est certainement pas de plus frappant que ce qui se passe depuis quelques jours à Rome, dans cette Rome qui n’a pas perdu son attrait souverain, qui est devenue la capitale de l’Italie nouvelle sans cesser d’être la vieille capitale de la papauté.

D’un côté, le pape Léon XIII, qui célébrait, il y a quelques années, avec éclat son jubilé sacerdotal, célèbre aujourd’hui un nouveau jubilé, le cinquantième anniversaire de son avènement à l’épiscopat ; il fête aussi le quinzième anniversaire de son avènement à la tiare, — et de toutes parts, des contrées les plus lointaines du monde, accourent autour de lui les députations, les pèlerinages qui vont se presser à Saint-Pierre. Tous les gouvernemens à peu près sans distinction, le gouvernement français en tête, se sont fait un devoir de témoigner leur déférence au pontife en confiant à leurs représentans ou à des envoyés extraordinaires une mission d’honneur. L’Allemagne a envoyé le général de Loë, la France avait son ambassadeur, M. Lefebvre de Behaine. La Russie, l’Autriche, l’Angleterre, l’Espagne, la Belgique, sont représentées aux fêtes jubilaires de Rome. Le sultan lui-même a sa mission extraordinaire. A qui donc sont rendus ces hommages qui retentissent à Rome ? Ce n’est point assurément à un prince puissant. Le saint-père est le plus dénué des souverains terrestres ; il n’a ni provinces ni armée, ni police, ni même un budget assuré. Il n’a d’autre domaine que le Vatican et son jardin ; les soldats italiens font le service d’ordre, comme on l’a vu ces jours-ci, jusqu’au seuil de Saint-Pierre. Non, celui qui reçoit ces honneurs n’est point le chef d’un vaste État ; c’est tout simplement le représentant d’une puissance morale, et par surcroît il s’est trouvé que depuis quinze ans cette puissance morale a été relevée et illustrée par un pape qui a montré un esprit aussi clairvoyant que résolu, une sagesse supérieure, alliant la fermeté du chef catholique à la sympathie pour son siècle. Léon XIII aura marqué son passage par des initiatives fécondes, par toute une politique, par une autorité modératrice qui l’a fait choisir comme arbitre par les plus puissans de la terre. C’est le sens profond de ces fêtes pacifiques de Rome, de ce jubilé du Vatican.

D’un autre côté, on ne peut pas dire le contraire, l’Italie qui, elle aussi, règne à Rome, au Quirinal et à Monte-Citorio, n’est pas précisément dans une phase des plus favorables ; elle en a elle-même, à ce qu’il semble, le sentiment. L’Italie traverse visiblement une crise assez sérieuse avec ses scandales financiers, son ministère embarrassé et sa politique provisoirement un peu troublée. Qu’y a-t-il de vrai dans toutes ces révélations qui se succèdent depuis quelque temps sur les malversations ou les irrégularités de ces banques d’émission aujourd’hui en désarroi ? Ce qui est certain, c’est qu’il y a eu des abus du genre de ceux qui ont fait tant de bruit en France, que la justice a son œuvre à poursuivre, qu’une partie du monde politique en est encore tout ahurie, qu’un député mis en arrestation vient de mourir dans sa prison. Ce qui est clair aussi, c’est que ces abus ne datent pas d’hier, qu’ils se sont passés sous plus d’un cabinet, que des hommes publics pourraient se trouver compromis, ne fût-ce que par la suspicion aussi malfaisante à Rome qu’à Paris, et que le ministère de M. Giolitti se ressent de tous ces abus, de tous ces incidens, de toutes ces révélations. M. Giolitti a jusqu’ici fait face à tout et a repoussé tous les assauts. Ces jours passés encore, il a eu à soutenir le choc de M. Crispi, qui avait cru sans doute le moment venu de rentrer en scène. M. Giolitti est resté encore maître du terrain ; mais il sort de toutes ces luttes de plus en plus affaibli. Et ce qui ajoute au trouble de cette situation créée par les scandales des banques, c’est que l’Italie se sent quelque peu déçue dans sa politique ; elle n’est pas satisfaite du rôle que ses alliés eux-mêmes lui font en Europe. Il n’y a que peu de temps, le chancelier d’Allemagne émettait des doutes sur l’efficacité des secours militaires qu’on pourrait attendre de l’Italie, et ce soupçon a sûrement blessé les Italiens. Tout dernièrement, il y a eu, à Vienne, une réunion où étaient présens des archiducs, des ministres de l’empereur François-Joseph, et où l’on a fait tout haut des vœux pour le rétablissement du pouvoir temporel du pape. On s’est hâté de récriminer à Rome, d’interpeller le gouvernement, et le ministre des affaires étrangères, M. Brin, n’a eu d’autre ressource que de pallier ces incidens ; d’éviter des explications délicates. Ce qui a été dit à Berlin ou à Vienne n’est pas moins dit et est ressenti à Rome. Bref, c’est de toute façon un moment difficile et surtout peu brillant pour l’Italie, jusqu’ici gâtée par la fortune.

Voici donc l’action engagée en Angleterre, et la grande, la souveraine question du home rule décidément livrée aux discussions du parlement. M. Gladstone était tombé en 1886 pour avoir osé aborder le grave et généreux problème de l’émancipation irlandaise ; il s’est relevé aux élections dernières avec le même programme, et maintenant ramené au pouvoir, il rompt le silence qu’il gardait depuis six mois : il vient de porter au parlement la réforme destinée sans doute à être la dernière œuvre de son éclatante carrière. Ce n’est plus un programme vague et sommaire de meeting ou de journal ; c’est un projet mûrement médité et pratique allant droit au but. M. Gladstone s’est présenté enfin l’autre jour à la chambre des communes, et pendant trois heures ce vieillard de quatre-vingt-trois ans a exposé ses idées, ses combinaisons en maître de la parole, sans fatigue apparente, avec autant de vigueur que de clarté. Il était entré à Westminster escorté par les ovations populaires. A peine entré dans la chambre ; il a été naturellement entouré des acclamations de ses amis avant même qu’il eût parlé ; l’opposition, quelle que fût son impatience, l’a écouté sans se livrer à des manifestations trop bruyantes, et au demeurant la première impression n’a pas paru défavorable. Il y avait certainement quelque chose d’imposant dans ce grand vieillard à la parole toujours éloquente, plaçant les communes d’Angleterre entre les dangereuses iniquités d’une politique de coercition désormais impuissante et la réalisation des promesses libérales faites à l’Irlande.

Qu’est-ce en définitive que ce bill destiné, comme le disait déjà le discours de la reine et comme l’a répété le premier ministre, à « améliorer le gouvernement de l’Irlande ? » C’est assurément l’œuvre ingénieuse et savante d’un esprit réfléchi qui s’est étudié à tout concilier, à préparer son nouveau projet en s’éclairant de l’expérience malheureuse de 1886. M. Gladstone, on le sent et on le voit, a mis tout son art à désarmer les critiques, à organiser l’autonomie irlandaise, sans affaiblir le lien qui rattache l’île-sœur au royaume-uni, à l’empire britannique. Tout est prévu, habilement combiné. Ainsi l’Irlande n’aurait plus, comme elle l’aurait eu par le projet de 1886, une assemblée unique qui pourrait devenir un parlement d’agitation sans contrôle et sans frein ; elle aurait deux assemblées, dont l’une représenterait l’élément conservateur, les propriétaires, les minorités protestantes. Elle aurait de plus à Dublin un vice-roi qui pourrait être un catholique, qui serait nommé pour six ans par la reine et serait armé d’un droit de veto. Tout ce qui regarde l’Irlande et les Irlandais serait traité et décidé entre Irlandais, dans le parlement irlandais. D’un autre côté, cela va sans dire, l’Irlande resterait rattachée à l’empire pour tout ce qui touche à la couronne, à la diplomatie, a l’armée, à la marine, aux postes, aux services nationaux. Elle contribuerait aux dépenses générales par les douanes, dont le gouvernement disposerait. Il y aurait de plus, au-dessus du droit spécial de veto exercé par le vice-roi, un droit supérieur maintenu pour les circonstances graves à la couronne et au parlement britannique. Enfin les Irlandais continueraient à être représentés à Westminster ; seulement ils n’auraient plus que 80 représentans au lieu de 103, et de plus, ils n’auraient pas le droit de voter dans les questions qui n’intéressent que l’Angleterre proprement dite. C’est tout un ensemble constitutionnel adroitement combiné, assez compliqué néanmoins, conçu de façon à tracer une distinction plus ou moins saisissable entre les droits de l’autonomie irlandaise et les intérêts permanens, impériaux de la Grande-Bretagne.

Reste à savoir ce que deviendra dans la pratique des choses cette organisation nouvelle, imaginée par un puissant esprit, quel va être le sort de ce projet dans le parlement. La difficulté sera toujours sans doute de faire marcher ensemble tous ces droits divers qui se sont si souvent heurtés depuis un siècle, depuis l’acte d’Union, qu’on se propose aujourd’hui de combiner par une libérale transaction, par un tardif traité de paix. Un des points faibles du nouveau projet est surtout cette admission des Irlandais à Westminster avec des facultés mal définies. Quel moyen y aurait-il de distinguer entre les affaires auxquelles ils auront le droit de participer et les affaires sur lesquelles ils n’auront plus le droit de voter ? Comment concevoir cet état singulier où les Irlandais, à peu près maîtres chez eux, dans leur île émancipée, dans leur parlement, pourront de plus peser du poids de quatre-vingts voix dans le parlement impérial, avoir leur influence sur la direction générale de la politique britannique, sur l’existence d’un ministère ? M. Gladstone lui-même ne s’y est pas mépris ; il a avoué avec candeur que la distinction dépassait peut-être l’intelligence humaine, et ce n’est pas de son propre mouvement, ce n’est que par une sorte de concession qu’il s’est prêté à une combinaison qu’on lui reprochait de n’avoir pas inscrite dans ses anciens projets. S’il n’y avait que cela, ce ne serait rien. M. Gladstone en serait quitte pour livrer à ses adversaires une proposition à laquelle il ne tient guère ; mais il est bien clair que l’admission des Irlandais à Westminster n’est qu’un détail. C’est l’idée même, c’est le principe du home rule qui rencontre l’ardente, l’implacable opposition des conservateurs et des unionistes. Déjà, dès la première lecture, lord Randolph Churchill, M. Balfour, les chefs unionistes ne se sont fait faute de cribler le nouveau bill de leurs sarcasmes, et ce n’est là encore que le préliminaire de la bataille plus décisive qui s’engagera prochainement à la seconde lecture. Évidemment les conservateurs sont décidés à une résistance désespérée, et lord Salisbury lui-même a promis d’aller combattre le home rule dans les meetings.

Tories et unionistes ont déjà ouvert passionnément la campagne. M. Gladstone, d’un autre côté, peut-il compter jusqu’au bout sur les Irlandais, qui seuls, par leur alliance, peuvent lui assurer la majorité dont il a besoin ? Les Irlandais seraient bien difficiles, s’ils manquaient au grand chef qui dévoue ses vieux jours à leur cause. Jusqu’ici leurs représentans, M. Sexton, entre autres, en faisant quelques réserves de détail, n’ont point hésité à soutenir le bill. Les parnellistes eux-mêmes, dont on avait à craindre la dissidence, paraissent tous décidés à se rallier. De sorte qu’à la rigueur, avec les Irlandais qui sont les premiers intéressés à le suivre et les libéraux qui ne lui manqueront pas, M. Gladstone peut compter garder une majorité, triompher de toutes les résistances dans la chambre des communes. Eût-il cependant cette première victoire, resterait toujours la chambre des lords, dont l’opposition, vraisemblablement acharnée, peut devenir une assez sérieuse complication, peut-être même conduire à une nouvelle dissolution du parlement. C’est donc une ère de luttes intérieures qui s’ouvre en Angleterre, et il faut vraiment l’imperturbable confiance de ce prodigieux octogénaire placé aujourd’hui au pouvoir pour ne pas craindre de tenter une révolution dans le royaume-uni. Dans tous les cas, M. Gladstone aura eu le mérite, le courage, d’avouer en plein parlement que les promesses faites par l’Angleterre au temps de l’union n’ont pas été tenues, et après lui, il sera difficile de revenir à la politique de répression qui depuis un siècle fait de l’Irlande la grande et invincible révoltée.


CH. DE MAZADE.