Chronique de la quinzaine - 14 février 1908

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Chronique n° 1820
14 février 1908


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Près de quinze jours se sont écoulés depuis l’effroyable tragédie de Lisbonne, et l’horreur qu’elle a provoquée n’a pas diminué dans le monde civilisé. La réprobation s’est exprimée de manières diverses, mais elle a été générale, et, en Portugal même, les partis qui semblaient devoir tirer quelque avantage du meurtre du Roi et du prince héritier ont tenu à désavouer l’attentat. En France, le gouvernement s’est fait l’organe du sentiment public devant la Chambre et le Sénat : le Parlement s’y est associé à l’unanimité, on peut le dire, en dépit de quelques protestations restées sans écho. Le roi dom Carlos était populaire chez nous ; il nous avait visités souvent, et la cordialité qui lui était naturelle lui avait valu beaucoup de sympathies. On lui savait gré d’avoir épousé une princesse française, devenue aujourd’hui la plus malheureuse des femmes et des mères, bien digne du respect qui l’entoure, et à laquelle il faut souhaiter de ne pas fléchir sous l’écrasant fardeau qui lui incombe. Le meurtre du duc de Bragance u ajouté à celui du Roi quelque chose encore de plus odieux. Les crimes de ce genre n’ont d’ordinaire pour résultat que de provoquer autour des survivans un mouvement de loyalisme, peut-être provisoire, mais qui va directement contre le but qu’avaient poursuivi les assassins. Nous ne croyons pas que celui qui vient d’ensanglanter les pavés de Lisbonne ait avancé les affaires des républicains portugais : rendons-leur la justice qu’ils ne le croient pas non plus, et qu’ils réprouvent l’assassinat de dom Carlos, tout en déclarant qu’ils n’en sont pas surpris.

Y a-t-il lieu de l’être, en effet ? Depuis quelques mois, la situation intérieure du Portugal était profondément troublée. Un ministre énergique, hardi, honnête, mais violent et brutal, essayait de corriger par la dictature des maux trop réels. Malheureusement M. Franco n’avait que quelques parties d’un homme d’État, et de lui aussi on pourrait dire qu’il avait tout prévu, excepté ce qui est arrivé. Le Roi et son ministre jouaient un jeu si évidemment dangereux qu’on est surpris de leur négligence à s’entourer des précautions qui, en pareil cas, sont élémentaires et en quelque sorte classiques. Quand on s’engage dans un défilé aussi obscur, il faut avoir une bonne police ; le moindre Machiavel de village l’aurait dit au roi dom Carlos et à M. Franco. S’ils avaient eu une police mieux faite, peut-être auraient-ils réussi dans leurs projets. Les élections, qui avaient été fixées à une date prochaine, leur auraient donné la victoire, et déjà même, en prévision de ce dénouement que les mœurs électorales du Portugal rendaient certain, quelques-uns de leurs adversaires les plus déterminés en apparence commençaient à se rapprocher d’eux. Le succès est un grand séducteur ! C’est pour cela sans doute que les meurtriers ont perdu patience et armé leurs carabines. Le courage naturel du Roi a été la cause de sa perte. Il apportait au milieu du péril une sorte d’indifférence provocante. Dans une conversation récente qu’il a eue avec un journaliste français, il s’était déclaré solidaire de la politique de son ministre : M. Franco et lui ne faisaient qu’un, disait-il, et, s’ils étaient battus, ils s’en iraient ensemble. Mais il espérait bien n’être pas battu, ou plutôt il était sûr de l’emporter. Ces déclarations, destinées à la publicité et reproduites en effet par tous les journaux, avaient produit en Portugal une émotion très vive. Le Roi se découvrait ; il revendiquait les responsabilités et les appelait sur sa tête ; il s’enlevait d’avance tout moyen, si M. Franco échouait, de sacrifier un ministre malheureux ou maladroit, et d’inaugurer, avec un autre, une politique différente. La lutte engagée contre tous les partis à la fois, ou peu s’en faut, prenait donc un caractère personnel tout à fait propre à attiser les haines et à exaspérer les passions. Dès lors, la plus simple prudence conseillait au Roi de se montrer le moins possible, ou de ne le faire qu’entouré de gardes nombreux, fidèles, dévoués. Mais il dédaignait ces moyens vulgaires de préservation. Le 1er février, venant de la campagne, il traversait Lisbonne en voiture découverte ; sa femme et ses enfans étaient avec lui. Il ne se doutait pas du danger et M. Franco semble bien ne s’en être pas douté plus que lui. En vérité, les républicains portugais ont quelques raisons de dire qu’ils ne sont pas surpris de ce qui est arrivé.

Quel but poursuivaient le roi dom Carlos et M. Franco ? Ils ont voulu, — ils l’ont dit, et leur déclaration paraît sincère, — arracher le pays à la corruption politique qui le rongeait depuis longtemps déjà, et qui, dans ces dernières années, avait pris un caractère particulièrement destructeur. En Portugal, la grande majorité du pays est indifférente à la politique : les politiciens, au contraire, en ont fait une carrière qu’ils se sont efforcés par tous les moyens de rendre lucrative. Le monde gouvernemental se partage en deux partis, dont l’un s’appelle régénérateur et l’autre progressiste. Si on nous demande quelle différence il y a entre eux, nous serons en peine de l’expliquer. Les profits du pouvoir n’étant pas assez nombreux pour que tout le monde puisse en jouir à la fois, — car alors il n’y en aurait pas assez pour chacun, — les partis se sont entendus pour se succéder au gouvernement au bout d’un certain temps et en quelque sorte à l’amiable, en vertu d’un système qu’ils ont eux-mêmes qualifié de rotatif. La rotation est devenue insensiblement la seule constitution politique du Portugal, ou, si l’on veut, la condition de son fonctionnement. Avons-nous besoin de dire quelles en ont été les conséquences ? Elles se sont manifestées surtout dans les finances de l’État ; le trésor public a fini par être un peu celui des partis. Quand un pays en est là, il est bientôt atteint moralement, après l’avoir été matériellement. Le Roi avait le devoir de s’en préoccuper. Il s’est proposé d’extirper des abus intolérables, et il a trouvé dans M. Franco un agent d’exécution résolu à ne reculer devant rien. Là est le côté honorable de leur politique. Malheureusement, — car il faut tout dire, — la corruption générale était si grande que le Roi lui-même est devenu suspect de n’y avoir pas échappé : on l’a accusé de s’être fait payer plusieurs fois ses dettes et d’avoir touché de l’argent en dehors de sa liste civile. Ce sont là des faiblesses sur lesquelles nous ne voulons pas insister : l’infortuné souverain les a cruellement expiées. S’il y a là une ombre au tableau, elle ne doit pas empêcher de reconnaître ce qu’avait de légitime et de sain l’entreprise à laquelle le roi dom Carlos et M. Franco ont voué et sacrifié leur vie.

Ils n’ont pas réussi ; aujourd’hui dom Carlos est mort et M. Franco est en fuite. On se tait autour du cadavre du Roi, mais la rage est déchaînée contre le ministre. Nous convenons volontiers que, dans une bataille dont l’ardeur allait sans cesse en croissant, il a employé des moyens que cette ardeur explique sans toujours les justifier. La constitution du pays a été suspendue, et des décrets successifs ont gravement porté atteinte à toutes les libertés, y compris celles des personnes. Les prisons se sont rapidement remplies. La presse a été muselée. La terreur a plané sur le monde politique. Les partis ont protesté, naturellement. Le Roi a pu leur répondre que leurs chefs, il y a quelque temps, étaient venus lui demander de leur confier cette même dictature qu’ils jugeaient détestable dans les mains de M. Franco, mais qu’ils auraient trouvée excellente dans les leurs. Aucun démenti n’a pu être opposé à cette parole du Roi, qui jette un jour cru sur la moralité des partis portugais. Dans cette mêlée confuse et violente où presque tous les coups portaient, tantôt sur les uns, tantôt sur les autres, le parti républicain seul, n’ayant jamais été au gouvernement, échappait aux accusations et pouvait porter sur les autres un jugement sévère sans crainte de retour. Il n’a pas manqué de le faire, et de soutenir que lui seul était à même d’arracher le pays à des pratiques qui le démoralisaient et l’exténuaient. On a dit chez nous de la République qu’elle était bien belle sous l’Empire : elle en est, en Portugal, à cette première et facile période.

On se demandait, après l’assassinat, quelle serait, pour ses débuts, la politique du nouveau règne. Il y a eu, semble-t-il, un court moment d’hésitation, car le jeune Roi, dans la première proclamation qu’il a adressée aux Portugais, disait brièvement et résolument : « Je déclare qu’il me plaît de conserver mes ministres actuels. » Sous quelle influence dom Manuel a-t-il écrit cette phrase, qui semble être l’affirmation d’un régime de bon plaisir ? Serait-ce celle de M. Franco ? L’audacieux ministre a-t-il cru qu’il pourrait continuer la lutte avec le fils, par les mêmes moyens qui avaient, en somme, coûté la vie au père ? Il semble bien que les adversaires de M. Franco l’ont cru capable d’adopter cette attitude de sombre énergie, et de l’imposer : l’un d’eux, en effet, M. d’Alpoïm, qu’on cherchait le lendemain pour en faire un ministre, avait précipitamment pris la fuite. Mais si de pareilles velléités ont traversé les esprits, elles ne s’y sont pas arrêtées, et bientôt des inspirations différentes s’en sont emparées. On les attribue à la reine Amélie ; et il est bien possible qu’elles soient venues de son cœur de mère. Au lieu d’une politique de répression, on a fait une politique de détente, et on l’a même poussée si loin qu’après avoir échappé à un excès dans un sens, nous ne sommes pas bien sûr qu’on ne se soit pas laissé aller à un excès dans l’autre, Les manifestations personnelles du jeune roi ont été empreintes d’une grande dignité : il s’est toujours adressé directement au cœur de son peuple, et il l’a fait en fort bons termes. Mais autour de lui, on a assisté à la revanche des partis. Ils sont tous entrés à la fois dans le ministère que préside l’amiral Ferreira d’Amaral : progressistes, régénérateurs et dissidens des uns et des autres, car chaque parti a les siens. L’amiral Ferreira d’Amaral est un brave marin, qui n’a jamais fait de politique et qui s’en vante : le Roi ayant fait appel à son dévouement, il n’a pas pu se dérober. Nous n’avons garde de critiquer la composition de ce ministère : on ne pouvait évidemment pas en faire un autre après l’ostracisme prononcé contre M. Franco. Toutefois, il est bien évident que ce n’est là qu’un ministère de transition et d’attente, au sein duquel les partis se surveilleront jalousement jusqu’au jour où l’un des deux l’emportera sur l’autre : le Portugal retombera alors, au moins pour un temps, dans les erremens anciens. En attendant, les prisons s’ouvrent à deux battans, les décrets de la dictature sont rapportés en bloc, les journaux prennent leur revanche du silence qu’ils ont dû observer pendant quelques mois, et tous les partis se réconcilient ou semblent se réconcilier sur les débris, qu’ils piétinent, de la politique de dom Carlos. C’est une première satisfaction qu’ils se donnent : elle ne leur suffira pas toujours.

Manuel II commence donc son règne sous d’assez tristes auspices ; mais il n’y a pas lieu pour lui de se décourager. La situation n’était pas plus rassurante en Espagne après la mort d’Alphonse XII ; la Heine y attendait encore la naissance de son fils ; elle a dû ensuite gouverner auprès d’un berceau et prolonger sa régence pendant dix-huit ans. À Lisbonne, le Roi venait d’atteindre sa majorité quand il est monté sur le trône. Il vaut mieux pour elle que la reine Amélie n’ait pas à gouverner directement, sans renoncer d’ailleurs à exercer sur son fils l’influence que lui donneront sa tendresse, sa prudence et son bon sens. On ne saura que plus tard ce que vaudront ces facteurs nouveaux dans l’avenir du Portugal.


Nous avons déjà parlé de la question pendante devant le Sénat au sujet des périodes d’instruction militaire, — 28 et 13 jours, — dont la Chambre avait voté et dont le gouvernement proposait la diminution. On n’a pas oublié que la Commission sénatoriale de l’année s’était partagée en deux fractions à peu près égales, mais qu’une faible majorité s’y étant prononcée en faveur de la diminution, MM. de Freycinet et Mézières avaient donné leur démission de président et de vice-président. Cette démission de deux hommes dont le patriotisme éclairé était hors de doute, et la compétence militaire hors de pair, avait produit une de ces impressions très vives, mais, hélas ! fugitives, dont nos assemblées sont coutumières, peut-être, parce qu’elles sont faites à l’image du pays. On sentait bien, cependant, qu’il y avait quelque chose de très grave dans la réforme projetée, et la discussion qui devait en avoir lieu au Sénat était attendue avec anxiété. Elle a dépassé en ampleur et en éclat tout ce qu’on en attendait ; elle a fait certainement le plus grand honneur à la haute assemblée ; le pays, s’il l’a écoutée et comprise, n’a pas pu manquer d’en être troublé. La Commission et le Gouvernement ont été d’une faiblesse extrême dans la défense de leur thèse : l’opposition, au contraire, a montré une force de logique et un talent qui n’avaient jamais été plus grands. Malgré tout cela, une majorité de 25 voix environ a réduit les périodes, la première à 23 jours, et la seconde à 11. Les orateurs de la minorité ne se faisaient à coup sûr aucune illusion sur le sort qui les attendait ; ils savaient bien qu’ils défendaient une cause impopulaire, et que, dès lors, ils n’auraient pu la faire triompher que si le gouvernement leur avait apporté son concours. Mais ils remplissaient un devoir, et si, demain, leurs craintes, nous allions dire leurs prophéties, se réalisent, ils auront du moins soulagé leurs consciences et dégagé leurs responsabilités.

Tous les orateurs qui ont pris la parole mériteraient que nous donnions ici le résumé de leurs discours : les bornes d’une chronique ne nous permettent malheureusement pas de le faire. La droite a été représentée par MM. de Goulaine et de Lamarzelle ; les différentes fractions du parti républicain l’ont été par MM. Waddington, Mézières, le général Langlois, de Freycinet. M. Boudenoot a parlé au nom de la commission, M. le ministre de la Guerre et M. le président du Conseil l’ont fait au nom du gouvernement. On voit, au nombre même et à la compétence des orateurs, que le débat a été ce qu’il devait être, s’il n’a pas fini comme il aurait dû finir. Il a atteint son degré d’élévation et d’émotion le plus saisissant avec MM. Mézières et de Freycinet. Le premier, après avoir rappelé l’histoire de notre armée depuis trente-sept ans, et l’avoir rattachée aux variations chez nous de l’esprit militaire, si vif, si ardent après la guerre, mais qui s’est peu à peu amorti et amoindri à la suite d’une longue paix, a prononcé un Sursum corda ! qui a produit sur le Sénat un grand effet, lorsqu’il a invité M. le ministre de la Guerre à s’y associer, à s’expliquer devant les générations du pays qui arrivent à l’âge d’homme, à faire appel à leur patriotisme, à leur demander les sacrifices nécessaires, et lorsque enfin il a exprimé sa conviction, ou plutôt la certitude qu’un tel langage serait compris. Il l’aurait été, nous n’en doutons pas plus que M. Mézières, si le gouvernement l’avait tenu. Quant à M. de Freycinet, il a obtenu dans ce débat le plus beau succès de sa carrière parlementaire et oratoire : il est descendu de la tribune au milieu des applaudissemens unanimes du Sénat. Le talent le plus souple, le plus insinuant, le plus pénétrant qui se soit manifesté dans nos assemblées depuis trente ans avait, une fois de plus, exercé tout son charme de séduction, et cela avec des moyens d’une simplicité parfaite et du goût le plus discret. Mais M. de Freycinet n’a pas montré seulement les qualités qu’on lui connaissait déjà. De sa démonstration l’émotion a jailli tout d’un coup avec une intensité telle que tous les cœurs se sont subitement serrés dans une angoisse poignante. On sentait que M. de Freycinet, qui a commencé sa vie politique au milieu de nos désastres et a joué un si grand rôle dans la défense nationale, se sentait envahi par les souvenirs d’autrefois, lorsque, d’une voix grave, lente, un peu basse comme dans une confidence, il a prononcé la péroraison suivante, — elle vaut la peine d’être reproduite telle quelle : « Messieurs, j’ai terminé et je vous demande pardon d’avoir été si long, mais la gravité du sujet m’en faisait un devoir. Vous apprécierez mes raisons, vous les jugerez ; mais, avant de vous prononcer, permettez-moi un conseil. Le mot peut sembler bien osé, mais je parle devant de bons Français qui cherchent la vérité, et je crois leur apporter un critérium infaillible pour éclairer leur conscience. Avant de vous prononcer, seuls avec vous-mêmes, loin de toute incitation étrangère, ne vous inspirant que des nécessités de la défense nationale, posez-vous cette question : — Si dans quelques années la guerre éclatait, si le sort de la France se jouait de nouveau dans les batailles, qu’est-ce que vous préféreriez avoir voté aujourd’hui ? Oui, que chacun de vous descende en lui-même et se pose cette question : Qu’est-ce que je préférerais, à ce moment, avoir voté aujourd’hui ? — Il s’agit d’un détail, me dira-t-on. Peut-être, mais la force des armées se compose de pareils détails ajoutés les uns aux autres, et malheur à ceux qui les négligent délibérément ! Messieurs, dans la balance où se pèseraient deux armées formidables, bien peu de chose suffit pour faire pencher l’un des plateaux : gardez-vous, je vous en supplie, de rien enlever au plateau de la France. » Nous ne savons quel effet cette parole imprimée et refroidie fera sur le lecteur : ceux qui l’ont entendue tomber des lèvres de M. de Freycinet, avec l’accent inquiet qu’il a su y mettre, ne l’oublieront jamais.

Mais enfin, de quoi s’agissait-il entre M. de Freycinet et le gouvernement ? De cinq jours qu’il voulait conserver à la première période d’instruction militaire et que le gouvernement en retranchait. C’est peu de chose en apparence, c’est un détail, comme l’a dit l’orateur lui-même : on se tromperait toutefois si on croyait que le chiffre primitif de vingt-huit jours avait été arbitrairement fixé et qu’on pouvait dès lors le modifier arbitrairement. Chacun de ces jours a son affectation à un objet déterminé et chacune de ces affectations est nécessaire. Et c’est ce qui a permis à M. de Freycinet, dans la réplique qu’il a faite à M. le président du Conseil, de dire : « Non, nous ne sommes pas séparés par quelques jours de plus ou de moins, nous sommes séparés par un principe. » Ce principe n’est autre que la nécessité de faire passer les réserves par une série d’exercices où elles retrouveront l’intégralité de leur instruction militaire, de manière qu’elles puissent, dès le jour de la mobilisation, se retrouver de plain-pied avec leurs camarades de l’armée active. M. le général Picquart avait dit à la Chambre que les armées évoluaient. M. le général Langlois a repris le mot, et il s’est demandé ce qui caractérisait l’évolution, non seulement de l’armée française, mais des autres, et notamment de l’armée allemande. Il est arrivé à une constatation de la plus haute importance, à savoir que l’armée allemande évoluait dans un sens et l’armée française dans un autre, que l’une mettait sa principale force dans ses troupes de premier choc et l’autre dans ses réserves. Des deux systèmes, on peut se demander quel est le meilleur : chacun a ses inconvéniens et ses avantages. Les avantages du second, si on sait se les assurer, sont très appréciables. M. le général Langlois a affirmé que si nous avions eu, en 1870-1871, les réserves organisées dont nous disposons aujourd’hui, nous aurions finalement gagné la partie, et M. de Freycinet a déclaré à son tour que nos réserves étaient actuellement les plus belles et les plus fortes du monde. Nous souhaitons qu’il en soit ainsi : cela nous permettrait, comme l’a dit encore M. le général Langlois, de nous relever après un début malheureux, c’est-à-dire après une bataille perdue. Mais pour cela, il faut conserver, augmenter, défendre la qualité de nos réserves. Notre armée active est plus faible que l’armée active allemande, on en convient. M. Richard Waddington, dans un discours excellent, consciencieux, scrupuleux, n’a pas dissimulé que, depuis l’application de la loi de 1905, nous avions eu des déceptions au sujet de cette armée ; nous n’avons pas trouvé le nombre de soldats rengagés qui avait été prévu, et qu’on jugeait indispensable au moment du vote de la loi. M. Waddington estime que ce défaut pourra être corrigé avec de l’argent, et M. de Freycinet ne s’en montre pas extrêmement alarmé ; mais l’un et l’autre concluent avec une égale énergie que, si nous avons fait des sacrifices d’abord sur la quantité, puis sur la qualité de notre armée active, c’est une raison de plus pour que nous refusions d’en faire sur la qualité de nos réserves. Qu’arriverait-il le jour où, après avoir affaibli la première, nous affaiblirions encore les secondes ? Ne risquerions-nous pas de faire une réalité de la sombre et tragique vision qui a hanté, à la fin de son discours, l’imagination de M. de Freycinet ?

M. de Freycinet est un des principaux auteurs de la loi de deux ans : c’est grâce à lui que le Sénat l’a votée. Il avait donc autorité plus que personne pour indiquer une fois de plus à quelles conditions strictes elle peut, à la grande rigueur, fonctionner sans affaiblir notre armée. De ces conditions, qui résident surtout dans la force et dans la rapide utilisation des réserves, on vient d’en supprimer une, et non des moindres. S’arrêterait-on là ? M. de Freycinet ne le croit pas. Après cette concession, il a annoncé qu’on en demanderait d’autres, et qu’on serait plus faible pour les refuser. Sait-on ce que lui a répondu M. le président du Conseil ? Rappelant un débat ancien, où M. de Freycinet avait fait voter la loi de trois ans et avait eu pour contradicteur le maréchal Canrobert : « C’était, a dit M. Clemenceau, l’argument du maréchal. » S’il en est ainsi, nous rendons hommage à la prévoyance du maréchal Canrobert ; jamais homme n’a eu la prophétie plus exacte et plus sûre ; tout ce qu’il a annoncé est arrivé, de même que tout ce qu’a annoncé M. de Freycinet arrivera. On ira de faiblesse en faiblesse, de capitulation en capitulation, jusqu’où ? nous n’osons pas le prévoir ; mais nous sommes déjà allés bien loin, et le temps viendra, peut-être plus tôt qu’ils ne l’imaginent, où M. le général Picquart et M. Clemenceau, — nous le disons à leur honneur, — tiendront à leur tour, mais trop tard, le même langage que le maréchal Canrobert autrefois et que M. de Freycinet aujourd’hui.

Quant à celui qu’ils ont tenu l’autre jour au Sénat, on voudrait l’oublier. M. le général Picquart s’est contenté d’énumérer toute une série de petits moyens et, qu’on nous passe le mot, de trucs ingénieux et subtils, qui lui permettront, a-t-il assuré, de donner aux réservistes en vingt-trois jours la même instruction qu’on leur donnait autrefois en vingt-huit, ou même une instruction supérieure. Toutes les fois qu’on affaiblit l’armée, on affirme que c’est pour son bien, et que, si on lui coupe un bras, l’autre s’en portera beaucoup mieux. À la longue, cette argumentation devient prodigieusement irritante et agaçante, mais nos ministres ne s’en lassent pas. Ils soutiennent en outre que l’homogénéité est en elle-même une force, et que notre armée vaudra plus lorsqu’elle sera plus homogène. M. Mézières a fait vigoureusement et spirituellement justice de cette ineptie, qui n’a cours que chez nous : on s’en moque en Allemagne. L’armée vaudra-t-elle mieux le jour où l’instruction y aura été partout abaissée pour devenir plus facilement uniforme ? La vérité, au contraire, est que, dans une armée, l’élément plus fort attire à lui l’élément plus faible et le relève : qu’adviendra-t-il lorsque tous les élémens seront également faibles ? Sera-ce vraiment une consolation de pouvoir dire qu’ils sont homogènes ? M. le ministre de la Guerre s’est tenu dans ces sophismes. Quant à M. le président du Conseil, il a mis beaucoup de verve et d’esprit à prouver qu’il n’avait pas compris un seul mot des discours de MM. Mézières, de Freycinet, Langlois et Waddington. Après avoir rappelé l’audace heureuse avec laquelle on a diminué le service actif de tant de manières différentes, il s’est étonné qu’on se soit arrêté devant les réserves comme devant un temple avec un pieux scrupule de conservation. Il ne s’arrête, lui, devant rien, et il propose d’appliquer aux réserves le même esprit de réforme qui a si bien réussi, a-t-il dit, dans l’armée active. Ainsi c’est en vain que M. Mézières, M. de Freycinet, M. le général Langlois ont montré que c’est précisément parce qu’on avait affaibli l’armée dans un sens qu’il fallait la fortifier dans un autre, afin de rétablir l’équilibre, et que ceci était la condition de cela. — Pourquoi donc ? a demandé ingénument M. Clemenceau : et l’homogénéité, qu’en faites-vous ? Pourquoi les réserves seraient-elles plus respectées que le reste de l’armée ? Ce ne serait ni égalitaire, ni démocratique. — Enfin il a fait valoir l’argument politique et électoral que les autres orateurs avaient jugé au-dessous des intérêts en cause. Il s’est vanté d’orienter le Sénat « non seulement vers l’accord des deux Chambres, mais, ce qui est autrement important, vers l’accord du Parlement et du pays. C’est là, s’est-il écrié, qu’il faut en revenir. »

Qu’est-ce à dire ? Sans doute la volonté du pays doit prévaloir, mais il faut l’éclairer et l’avertir. Le pays, livré à certaines tendances que le socialisme encourage et développe, s’attache de plus en plus à deux idées principales, dont l’une consiste à ne plus payer d’impôts et l’autre à ne plus faire de service militaire. M. Caillaux travaille à la satisfaction de la première, et M. le général Picquart de la seconde. En ce qui touche le service militaire, moins on lui en demandera, plus le pays sera content, et il le sera tout à fait lorsqu’on ne lui en demandera plus du tout. Il sera alors pleinement heureux et trouvera que les choses vont le mieux du monde, si nous n’avons pas la guerre, ou plutôt jusqu’au jour où nous l’aurons. Mais alors, qu’arrivera-t-il de la France et de son gouvernement ? Demandons-le à M. de Freycinet : il le sait, il l’a vu, il l’a dit. On l’écoute, on va même jusqu’à le croire, et on s’afflige lâchement au fond de l’âme d’une nécessité à laquelle on ne croit pas pouvoir se soustraire : nécessité, comme dit M. Clemenceau, de rester d’accord avec le pays, qui trouve toujours trop lourdes les charges militaires et qui veut toujours les alléger. On les allège donc, et l’armée française descend un cran plus bas dans l’échelle comparative des armées européennes. C’est à cette épreuve que nous venons d’assister une fois de plus, non sans douleur.

Nous ne dirons aujourd’hui qu’un mot de la situation nouvelle qui s’est produite entre la Russie et l’Autriche, à la suite du discours prononcé devant la Délégation hongroise par le baron d’Ærenthal, ministre des Affaires étrangères d’Autriche-Hongrie : le fait a une grande importance, et il pourrait prendre, par la suite, plus de gravité. On sait qu’un accord existe entre l’Autriche et la Russie au sujet de leur politique commune dans les Balkans. Il repose sur le maintien du statu quo, chacun des deux gouvernemens s’étant interdit de rechercher des avantages particuliers, moyennant quoi, les autres grandes puissances, sans se désintéresser des questions balkaniques, — ce qu’aucune d’elles n’a fait et ne peut faire, — ont reconnu à l’Autriche et à la Russie, qui y sont le plus intéressées, le droit de s’en occuper plus spécialement, et se sont reposées dans une certaine mesure sur elles du soin d’y veiller. Cet état de choses dure depuis une dizaine d’années. On ne peut pas dire qu’il ait été particulièrement favorable à la réalisation de réformes sérieuses, mais il l’a été au maintien de la paix, et [cela suffit à en rendre la prolongation désirable. Dans son discours à la Délégation hongroise, le baron d’Ærenthal, après s’être fort réjoui des relations meilleures qui se sont formées entre l’Allemagne et l’Angleterre et avoir annoncé qu’il travaillait à rendre plus cordiales celles qui existent entre l’Autriche et l’Italie, a annoncé que le gouvernement austro-hongrois poursuivait à Constantinople la concession d’une ligne ferrée de raccordement entre la frontière bosniaque et Mitrovitza. Il serait difficile d’exagérer la mauvaise impression que cette nouvelle a causée à Saint-Pétersbourg. On y a vu une violation flagrante des accords de Muerzsteg et l’inauguration par l’Autriche d’une politique personnelle d’action dans les Balkans. Le gouvernement autrichien répond, ou fait répondre dans les journaux que son droit est incontestable, et qu’il résulte d’un article du traité de Berlin : soit, mais ce n’est pas le droit qui est en cause, c’est l’usage qui en est fait, en ce moment, après une longue accalmie. La ligne dont il s’agit, lorsqu’elle sera construite, mettra directement Salonique en communication avec Vienne et Berlin, avec l’Autriche et l’Allemagne. Il est tout naturel qu’on s’en soit ému à Saint-Pétersbourg, et cette émotion ne se calmera probablement pas de sitôt. Il faudrait, pour qu’elle cessât, ou que l’Autriche renonçât à son projet, — ce qui est difficile, — ou qu’on donnât des compensations à la Russie, ce qui peut-être n’est pas impossible.

Ce fait inopiné pourrait, si on le laisse s’aggraver, amener quelques changemens dans la situation des puissances les unes à l’égard des autres ; et d’abord, cela va sans dire, de la Russie et de l’Autriche ; mais ses conséquences ne s’arrêteraient peut-être pas là. On a pu constater tout de suite, par la lecture de leurs journaux, que l’Allemagne voyait d’un œil favorable le projet autrichien, et que l’Italie, au contraire, était disposée à partager les sentimens de la Russie. Mais tout cela n’est encore qu’indiqué. En même temps, les puissances balkaniques, qui étaient tenues en respect par l’accord anglo-russe, commencent à se demander si le conflit des deux puissances ne pourrait pas leur rendre à elles-mêmes plus de liberté, et ce sont là des questions qu’il est périlleux de leur laisser se poser, surtout à l’approche du printemps. Gardons-nous, toutefois, de mettre les choses au pire. Les puissances sont sages ; l’Autriche et la Russie sont prudentes et avisées ; il suffit sans doute qu’un danger apparaisse pour que tout le monde s’applique à le conjurer, et les moyens ne manquent pas lorsqu’on y met de part et d’autre de la bonne volonté. L’incident n’en est pas moins significatif, parce qu’il montre sur quelles bases fragiles repose la sécurité de l’Europe. Qui aurait cru que le baron d’Ærenthal, persona gratissima à Saint-Pétersbourg où il a été longtemps ambassadeur, et qui semblait devoir consacrer ses efforts à rapprocher encore l’Autriche de la Russie, jetterait entre elles ce brandon de discorde ? Cela prouve une fois de plus qu’il ne faut se fier à rien, ni à personne : mieux vaut se tenir prêt à tout.


Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
Francis Charmes.

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