Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1908

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Chronique n° 1819
31 janvier 1908


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Au moment où nous écrivons, la Chambre des députés a repris et continue le grand débat sur le Maroc qui était resté en suspens à la fin de la séance du 24 janvier. Les nécessités de la mise en pages nous obligent à rédiger notre chronique plusieurs jours avant qu’elle paraisse : ne pouvant pas échapper à cet inconvénient, nous prenons le parti d’en faire l’aveu à nos lecteurs. C’est ainsi qu’il y a quinze jours, notre travail était déjà imprimé lorsque la nouvelle a éclaté que Moulai Halid avait été proclamé à Fez, ce qui introduisait un élément imprévu et très inquiétant dans les affaires marocaines. Il n’est heureusement pas probable que le résultat des interpellations en cours ait des conséquences aussi graves : peut-être pourrons-nous l’indiquer on terminant.

Ces interpellations marocaines nous réservaient une surprise, l’intervention de M. Delcassé, qui a changé la physionomie du débat. Elle a été très maladroitement provoquée par M. Jaurès. Après nos arrangemens avec l’Angleterre de 1904, M. Jaurès avait considéré la question marocaine comme résolue, puisque l’Angleterre nous reconnaissait le droit exclusif de la résoudre : à présent, il qualifie de téméraire et condamne sévèrement cette même politique de M. Delcassé qui avait alors suscité son enthousiasme. On sait que M. Jaurès n’en est pas à une contradiction près. M. Delcassé a perdu patience. Depuis deux ans et demi, il avait gardé le silence, laissant les médisances et les calomnies pleuvoir sur sa politique et sur sa personne ; mais il fallait bien s’attendre à ce que, un jour ou l’autre, il reprit la parole pour s’expliquer. Peut-être aurait-il mieux valu qu’il attendit quelque temps encore ; mais pourquoi ses adversaires le harcelaient-ils continuellement de leurs accusations ? pourquoi M. Jaurès semblait-il avoir pris à tâche de le faire sortir de sa réserve ? C’était là une imprudence : M. Jaurès a pu s’en apercevoir, mais trop tard. M. Delcassé a pris sa revanche des amertumes qu’il avait dû longtemps subir. Son discours, très préparé, très médité, où rien n’était livré au hasard, a été une éclatante manifestation oratoire. La Chambre en a ressenti une impression d’autant plus forte qu’elle ne s’y attendait pas. Elle a vu un accusé qui se défendait avec dignité, sur beaucoup de points avec justesse, et toujours avec éloquence. Le discours de l’ancien ministre était animé d’un patriotisme ardent et faisait sonner très haut l’honneur national : comment n’y aurait-elle pas été sensible ? Elle s’est livrée à ses sentimens avec une spontanéité sans calcul et peut-être même sans réflexion, comme cela lui arrive d’ailleurs assez souvent. Quand M. Delcassé est descendu de la tribune, on lui a fait une véritable ovation. L’effet de son discours, si grand sur la Chambre, ne l’a pas été moins à l’étranger ; mais, naturellement, il n’a pas été partout le même.

Quelle a été la thèse de M. Delcassé ? M. Jaurès avait qualifié sa politique de téméraire : il s’est efforcé de prouver qu’elle ne l’avait pas été, et il y a évidemment réussi auprès de son auditoire, puisqu’il l’a couvert d’applaudissemens. — Alors, s’est écrié M. Jaurès, pourquoi l’avez-vous renversé ? — A cette question M. Delcassé a donné lui-même une réponse : C’est, a-t-il dit, parce qu’on vous a trompés. On a fait croire à la Chambre et au pays qu’il y avait un sérieux danger de guerre à l’horizon et, devant cette menace, les esprits se sont troublés, les cœurs ont faibli. Or, il n’y a jamais eu un danger de ce genre ; qui donc aurait pu avoir l’idée de déclarer la guerre à la France parce qu’elle aurait refusé d’aller à la conférence ? Est-ce l’Allemagne ? Non ; elle l’a avoué depuis. M. le prince de Bülow a dit, en effet, un jour à la tribune du Reichstag que l’Allemagne n’avait jamais songé à faire la guerre pour le Maroc, et M. Delcassé a cité cette phrase. Mais il a omis celle qui suivait, et qui n’était pourtant pas moins significative : « Pas plus, avait ajouté le chancelier impérial, que nous n’avons fait la guerre en 1870 pour la candidature Hohenzollern. » La Prusse n’a pas fait la guerre en 1870 pour la candidature Hohenzollern, soit ; mais elle l’a faite. L’Allemagne ne l’aurait pas faite en 1905 pour le Maroc, soit encore ; mais n’aurait-elle pas pu la faire pour autre chose, à savoir, comme l’a dit M. de Bülow, pour défendre l’honneur et les intérêts de l’Empire ? Ce sont là des mots vagues, volontairement vagues et imprécis, qui permettent toutes les volte-face. Si M. Delcassé n’a pas d’autre caution des intentions pacifiques de l’Allemagne, notre sécurité ne saurait trouver dans celle-là une garantie bien forte. Mais sans doute il en a d’autres. Pour notre compte, nous restons à ce sujet incertains et perplexes. Nous n’oserions pas dire, avec l’assurance qu’y met M. Delcassé, qu’il n’y a eu aucun danger de guerre en 1905. Qui sait même s’il n’y en a pas encore, et toujours ? C’est une éventualité qu’il est sage de regarder constamment comme possible, ne fût-ce que pour ne pas s’exposer à devenir une fois de plus la proie d’une panique peu honorable. Il y a certainement, dans l’état général de l’Europe et du monde, plusieurs germes de guerre, qu’on étouffera, nous l’espérons bien, mais qui peuvent déjouer toutes les précautions et prendre tout d’un coup des développemens redoutables. A-t-il failli en être ainsi en 1905 ? En vérité, nous n’en savons rien. Peut-être aurait-il fallu peu de chose pour déchaîner ces amours-propres qu’on décore si facilement du nom d’honneur national et pour susciter le péril devant lequel tout le monde a reculé, l’Allemagne comme nous. Aujourd’hui, la Chambre, pleinement rassurée, montre la quiétude merveilleuse de Panurge après la tempête : faut-il en conclure que, si elle était mise à la même épreuve que sa devancière, elle s’en tirerait mieux ? Nous avons, en effet, éprouvé une grande humiliation de la manière dont a été perpétrée la chute de M. Delcassé en 1905, et il y avait sans doute quelque chose de ce sentiment dans l’accueil que la Chambre a fait en 1908 à l’ancien ministre : elle aussi éprouvait le besoin d’une revanche. Certains souvenirs, même lorsqu’ils s’effacent de la mémoire, laissent dans la subconscience des traces qui réapparaissent au moment où on y pense le moins.

M. Delcassé a émis dans son discours l’opinion très ferme qu’il n’aurait pas fallu aller à la Conférence d’Algésiras : hâtons-nous d’ajouter que, la faute une fois commise, il estime que nous devons remplir très loyalement les obligations que nous avons acceptées. Mais était-ce vraiment une faute d’aller à la Conférence ? Reportons-nous au moment où nous avons pris cette détermination : pouvions-nous ne pas la prendre ? N’aurions-nous pas risqué, en nous y refusant, de perdre quelques-unes des sympathies qui se sont alors si nettement manifestées en notre faveur ? L’événement a prouvé que ces sympathies étaient nombreuses dans le monde ; mais personne ne désirait que la tension qui existait entre l’Allemagne et nous s’aggravât encore plus, et on nous a su gré de nos efforts pour écarter ce danger. Aussi est-ce autour de nous que se sont groupées les puissances : elles ne pouvaient pas méconnaître et elles ont reconnu les intérêts et les droits spéciaux que nous avons au Maroc. C’est ici que M. Delcassé reprend ses avantages. On peut s’étonner qu’il ait gardé un aussi mauvais souvenir d’une conférence où ont été mises à l’épreuve les alliances et les amitiés qu’il a resserrées et contractées, épreuve d’où elles sont sorties intactes, ou plutôt fortifiées. N’est-ce pas là un motif suffisant pour ne pas garder rancune à la Conférence et pour ne pas regretter d’y être allé ? Quant à nous, on le sait, nous n’avons jamais donné au Maroc qu’une place secondaire dans nos ambitions politiques, et nous aurions préféré que M. Delcassé eût assigné un autre but à son activité et à son habileté. Le Maroc reste à nos yeux la partie contestable de sa politique ; les rapprochemens qu’il a faits avec plusieurs grandes puissances en sont, au contraire, la partie maîtresse et solide. On a pu dire de lui que, s’il n’a pas été aussi heureux dans toutes les autres, il avait préparé lui-même les moyens de faire face aux difficultés qui devaient nous y assaillir. Il s’est plu, dans son discours, à rappeler la situation de la France après ses désastres, et à la comparer à celle d’aujourd’hui. Bien des choses, en effet, ont changé depuis trente-sept ans. M. Delcassé n’a été ni le seul, ni le premier, à mettre la main à la tâche ; mais ce que d’autres avaient commencé, il l’a très intelligemment continué. Il a noué un faisceau qui a résisté, sans lui, mais en partie grâce à lui, à la bourrasque de 1905. C’est probablement ce que dira l’histoire, et c’est ce qui a fait que, le 24 janvier, quand il a reparu à la tribune, il a rencontré tout de suite des sympathies qui se sont bientôt changées en des sentimens plus vifs.

Son discours a produit une impression non moins profonde, plus profonde même, peut-être, à l’étranger qu’en France ; il est devenu tout de suite un événement européen. En Angleterre, l’approbation a été générale et chaleureuse, ce dont il ne faut pas s’étonner, mais dont il faut se féliciter, puisque cela prouve que, de l’autre côté de la Manche, on ne tient pas moins à l’entente cordiale que de celui-ci. Le rapprochement franco-anglais est assurément aujourd’hui une des plus précieuses garanties de la paix générale, et il l’a été aussi en 1905, à supposer, — bien que M. Delcassé ne le croie pas, — que la paix ait couru à ce moment quelque danger. En Italie, l’approbation a été vive aussi, et nous nous en réjouissons : trop longtemps, des malentendus ont pesé sur les rapports des deux pays, ils sont enfin définitivement dissipés. En Espagne, le discours a été accueilli avec plus de réserve. L’Espagne entend s’enfermer très strictement dans le programme d’Algésiras, et elle se demande parfois, non sans quelque appréhension, si nous ne nous laisserons pas entraîner à en dépasser les limites. Dans ce cas, elle semble décidée à ne pas nous suivre, et c’est pour nous un avertissement qui n’est pas négligeable. En Autriche-Hongrie il faut distinguer : les journaux autrichiens, qui suivent assez volontiers les suggestions allemandes, ont été durs pour M. Delcassé ; mais les journaux hongrois ont été bienveillans, ce qui fait la contre-partie. La presse russe est circonspecte, mais sympathique. En Allemagne, la mauvaise humeur est la note dominante. Quelques journaux parlent de M. Delcassé avec violence, avec colère, avec brutalité ; l’un d’eux l’appelle le plus grand ennemi de l’Allemagne et tous se préoccupent de l’éventualité de son retour au pouvoir. Nous n’en sommes pas encore là ; mais les journaux allemands devraient comprendre qu’à force d’attaquer, ils grandissent M. Delcassé. Ne serait-il pas plus sage de leur part de ne pas faire autant de bruit d’un discours dont ils augmentent l’importance par la manière dont ils en parlent, et qui en perdrait notablement s’ils en parlaient moins.

L’un d’eux toutefois, le Berliner Tageblatt, donne une note plus juste que les autres : il fait retomber sur le gouvernement impérial la responsabilité du succès de M. Delcassé. « Pour qui a suivi l’opinion en France, c’est, dit-il, autre chose que l’habileté et le talent de l’orateur qui a assuré son succès. Le profond sentiment de mécontentement que fait naître, même chez les Français les plus pacifiques, la malheureuse politique de MM. de Bülow et de Holstein, qui a été suivie de l’inutile sacrifice de M. Delcassé, existe toujours parce que rien de pratique n’a été fait pour, arriver à une franche explication. De temps à autre, il semblait que le gouvernement allemand fût prêt à un entretien au sujet du Maroc ; mais, de même que notre politique intérieure ne connaît que des contradictions et du décousu, de même le gouvernement, dans la question marocaine, retirait toujours la main tendue. Le succès d’hier de M. Delcassé peut n’être que le triomphe d’un jour ; mais le courant d’opinion qui l’a rendu possible sera plus durable. » Nous n’avons pas à juger ici la politique intérieure de l’Allemagne. Est-elle aussi contradictoire et décousue que le dit le Berliner Tageblatt ? Peu nous importe ; nous n’avons à nous occuper que de sa politique extérieure, et seulement en ce qui nous concerne. A ce point de vue, le Berliner Tageblatt a grandement raison. On a fini par se lasser en Fiance de chercher à deviner le secret indéchiffrable de cette politique, et on commence à croire qu’il vaut mieux se conduire comme s’il n’y avait pas de secret du tout. Il fut un temps où, avec Bismarck, la politique allemande était rude, mais claire et nette, nous allions dire loyale. Elle a aujourd’hui un autre caractère ; elle est ondoyante et diverse ; il est de plus en plus difficile de savoir ce qu’elle veut et à quoi elle tend. De là le malentendu qui s’est produit au moment de la chute de M. Delcassé. M. Delcassé a dit à la Chambre qu’elle avait été trompée. Peut-être s’est-elle trompée elle-même. Quoi qu’il en soit, le sacrifice de M. Delcassé a été pour elle une chose infiniment pénible ; elle s’y est résignée parce qu’elle a cru qu’en jetant Décius dans le gouffre, il allait se refermer. Si, à ce moment, le gouvernement impérial avait joué franc jeu avec nous ; si, prenant acte d’une bonne volonté dont nous venions de lui donner un témoignage si manifeste, il avait consenti à réaliser un accord qui aurait été facile ; si enfin il s’était expliqué sur ses vues et avait montré quelques ménagemens pour les nôtres, il est à croire que M. Delcassé n’aurait pas songé de longtemps à remonter à la tribune, ou que, s’il l’avait fait, il n’y aurait pas été accueilli comme il l’a été le 24 janvier. Mais, comme le dit fort bien le Berliner Tageblatt, les Français les plus pacifiques, après avoir renversé M. Delcassé, ont eu la déception de constater qu’ils s’étaient infligé à eux-mêmes une humiliation inutile, chose qu’on oublie difficilement. M. de Bülow a dit que, dans deux ou trois circonstances, l’Allemagne avait été près de la guerre : il en est une au moins où l’opinion, en France, a cru la paix définitivement assurée. Le gouvernement impérial n’a pas voulu qu’il en fût ainsi. Pourquoi ? on se le demande encore. A partir de ce moment, il a été clair pour tous les yeux qu’entre l’Allemagne et la France, l’obstacle n’était pas M. Delcassé, puisque, M. Delcassé une fois disparu, il était toujours resté inaperçu mais sensible. De pareilles leçons portent naturellement leurs fruits.

Le discours de M. Delcassé, quelque brillant, quelque important qu’il ait été, est intervenu comme un hors-d’œuvre dans la discussion des interpellations marocaines. Il ne s’adressait pas au gouvernement, mais à M. Jaurès et, à travers ce dernier, à l’opinion dans le monde entier. On pouvait sans doute le rattacher à la question du Maroc, mais il s’élevait au-dessus d’elle, à une hauteur d’où on découvrait des horizons beaucoup plus étendus. Toutefois M. Delcassé a fait connaître son sentiment sur la situation actuelle. Nous devons, d’après lui, persévérer dans sa politique, qui consistait à régler seuls, ou plutôt avec l’Espagne seule, les difficultés marocaines. C’est pour cela que nous avons eu tort, suivant lui, d’aller à Algésiras, d’associer en quelque sorte toutes les puissances à notre œuvre, et d’accepter un mandat dont nous n’avions nul besoin. Au surplus, ce qui est fait est fait, et M. Delcassé consent à s’enfermer dans l’Acte d’Algésiras, dont il connaît pourtant, dit-il, tous les défauts ; mais il rappelle que, en ce qui concerne la police, cet acte n’a été conclu que pour une période de cinq ans et que cette période est déjà très avancée. Qu’arrivera-t-il quand elle aura atteint son terme ? M. Delcassé entend sans doute que nous reprenions alors toute notre liberté : il n’a pas dit ce que nous devrions en faire. M. Jaurès a été plus explicite : il reprend, lui, sa liberté dès aujourd’hui, mais c’est pour battre en retraite et rendre le Maroc à lui-même. Nous éprouvons beaucoup de soucis au sujet de cette affaire du Maroc ; mais M. Jaurès en éprouve une véritable horreur, et il propose de nous en aller purement et simplement sans regarder derrière nous. On ne reprochera pas à sa thèse de n’être pas parfaitement claire. Avons-nous besoin de dire que nous n’en acceptons pas les conclusions ? Nous sommes d’accord avec M. Ribot pour les repousser avec énergie. Entre temps, toutefois, M. Jaurès a fait quelques critiques, et il a adressé au gouvernement quelques questions qui ne sont pas sans intérêt. Tous les gouvernemens qui se sont succédé, — nous ne parlons pas seulement de celui d’aujourd’hui, — ont préconisé une politique devant la Chambre, après quoi ils en ont tous plus ou moins dévié et en ont suivi une autre. Les circonstances ont été sans doute plus fortes que leur volonté. Lorsque a eu lieu la dernière discussion sur le Maroc, — c’était, croyons-nous, au mois de novembre dernier, — il avait été entendu que nous ne nous mêlerions en rien des affaires intérieures du pays : M. Jaurès n’estime pas que cette promesse ait été exactement tenue. En fait, nous avons pris parti pour le sultan Abd-el-Aziz contre son frère Moulaï-Hafid, et notre dernière opération militaire, celle qui avait pour objectif Settat, faisait partie d’un plan de campagne dont le but était de battre le second au profit du premier. Ce plan une fois arrêté, nous en avons continué machinalement l’exécution, sans même tenir compte des circonstances nouvelles qui s’étaient produites. Moulaï-Hafid avait été proclamé à Fez ; la situation de son frère était devenue très précaire, sinon désespérée. Nous n’en avons pas moins continué de travailler pour celui-ci contre celui-là, politique infiniment dangereuse, qui nous conduirait Dieu sait où. Quand on a commis une faute, le mieux est de la reconnaître et d’y mettre un terme : dans le cas actuel, c’est de s’en aller.

Si telle est l’opinion de M. Jaurès, ce n’est pas, on peut le croire, celle de M. Ribot. « De la prudence, s’est-il écrié, de la clairvoyance de la sagesse, oui ; mais de l’abdication, non ; de la fuite, jamais ! » Et M. Ribot s’est demandé quel serait l’effet produit, non seulement sur le Maroc, mais sur l’Algérie si nous abandonnions les positions que nous avons occupées, soit sur la frontière algérienne, soit à Casablanca et dans les environs. M. Ribot est aussi éloigné que possible de la solution infiniment simple, mais infiniment dangereuse de M. Jaurès ; cependant il partage quelques-unes de ses craintes et il a demandé à son tour des explications au gouvernement sur cette pointe hardie, aventureuse, qui ne paraît pas avoir été suivie d’un plein succès, que le général d’Amade, successeur du général Drude, a poussée jusqu’à Settat, à 65 kilomètres de la côte. Si le général d’Amade a voulu seulement infliger un nouveau châtiment aux Chaouïas ; il n’y a rien à dire : lui seul est juge de ce qu’il doit faire en pareil cas. Mais s’il a voulu occuper une position sur la route de Marakech pour troubler les opérations que pourrait entreprendre Moulaï-Hafid et, en réalité, pour lui faire la guerre au nom de la France et au profit de son frère Abd-el-Aziz, la question cesse d’être exclusivement militaire pour devenir politique, et il y a lieu de s’en émouvoir. Jusqu’où ira-t-on, en effet, dans cette voie ? Jusqu’où pourra-t-on être entraîné ? Irons-nous à Marakech ? Irons-nous à Fez ? Nous le pourrions peut-être, et il y a un parti qui y pousse le gouvernement ; mais ce serait une illusion de croire que, même si nous allions à Marakech qui était hier le siège du gouvernement de Moulaï-Halid, et même si nous allions à Fez qui était la capitale où régnait Abd-el-Aziz, la question marocaine serait résolue. Le Maroc est un pays inorganique ; il ne ressemble en rien aux pays centralisés où il suffit de frapper le point le plus sensible pour que l’impression se répercute jusqu’aux extrémités de la masse politique. Le Maroc est un pays encore féodal, divisé, morcelé, composé de parties indépendantes les unes les autres, sur la plupart desquelles le Sultan n’a jamais eu qu’une autorité nominale : pour être maître du pays, il faudrait les conquérir toutes, les unes après les autres, ce que les armées chérifiennes n’ont pas réussi à faire depuis des siècles et ce qu’une armée européenne ne pourrait probablement faire qu’après plusieurs années. S’engager dans une pareille entreprise serait la pire des imprudences. A chaque pas nouveau, on croirait être arrivé au terme de son effort, et il faudrait le recommencer sans cesse : c’est ce que nous avons appelé le mirage marocain. Sommes-nous en situation d’assumer et d’accomplir une aussi lourde tâche ? En avons-nous l’instrument efficace dans une armée coloniale numériquement insuffisante, et dans une armée métropolitaine réduite au service de deux ans ? La situation politique de l’Europe, même à la regarder sous les couleurs optimistes dont M. Delcassé l’a peinte, nous permet-elle de nous y consacrer sans souci des diversions qui pourraient se produire sur d’autres points du monde ? M. Ribot s’est posé quelques-unes de ces questions : il y a répondu que nous ne pouvions à coup sûr, ni ne devions nous dégager du Maroc par le procédé sommaire qu’avait recommandé M. Jaurès, mais que nous commettrions, en nous y engageant davantage, une faute d’autant plus inexcusable que nous savions maintenant ce qu’est le pays et que nous sommes mieux éclairés sur les difficultés et les dangers qu’il présente. Le talent avec lequel M. Ribot a développé ces considérations, la gravité de ses conseils, la portée de ses avertissemens ont vivement frappé son auditoire ; la grande majorité de la Chambre l’a applaudi, et ces applaudissemens ont gagné jusqu’au banc des ministres. M. le président du Conseil et M. le ministre des Affaires étrangères s’y sont associés, ce qui permet de croire qu’ils ont reconnu dans le langage que M. Ribot tenait avec une pleine indépendance celui qui convient au gouvernement.

M. Ribot a recommandé une fois de plus la neutralité entre le Sultan et son frère, car nous ignorons celui des deux qui l’emportera et que, finalement, l’Europe reconnaîtra. Quelle serait notre situation si nous nous étions faits alors les protecteurs de l’autre ? En ce moment, il n’y a pour nous qu’un sultan officiel, ou légitime, comme disent certains journaux avec une componction amusante, et c’est Abd-el-Aziz. Nous souhaitons son triomphe, mais nous devons garder notre liberté pour l’avenir, et, pour cela, ne pas nous engager dans le présent. Jusqu’ici, nous ne sommes pas très sûrs de n’avoir rendu que de bons services au malheureux souverain. En le faisant venir à Rabat et en l’y accueillant avec des démonstrations excessives, ne l’avons-nous pas mis en mauvaise posture vis-à-vis de ses sujets ? N’avons-nous pas été pour quelque chose dans le mouvement qui a abouti à la proclamation de son frère ? N’aurait-il pas mieux valu, puisque nous voulions le fortifier, traiter avec lui à distance, en lui montrant de la considération, en lui laissant prendre même sur nous quelques avantages apparens, en lui consentant des concessions dont il aurait pu se faire honneur ? Au lieu de cela, nous l’avons compromis, et quel appui efficace lui avons-nous donné en retour ? Nous ne voulons pas insister, ce serait pénible ; mais on jugera sans doute qu’il est temps de s’arrêter dans une voie que nous ne voulons pas parcourir jusqu’au bout. Ah ! si nous étions résolus à aller à Marakech, à Fez, partout enfin, à prendre le Sultan par la main, à le remettre sur son trône et à conquérir pour lui son royaume dont il n’a jamais possédé qu’un tiers ou un quart, nous comprendrions qu’on s’engageât avec lui dans l’espoir, peut-être illusoire, de l’engager avec nous. Mais qui oserait conseiller cette politique ? Toutefois, si personne ne la conseille ouvertement, certaines gens y poussent subrepticement, et le gouvernement a peut-être beaucoup à faire pour résister à leurs suggestions.

Il y a aussi une question d’emprunt sur laquelle M. Ribot a demandé au ministère de s’expliquer. D’Abd-el-Aziz et de son frère nous ne saurions dire lequel des deux a le moins d’argent. M. Ribot a dit à la Chambre qui en a été étonnée, — et nous le sommes avec elle, — que le produit des douanes, au lieu de diminuer depuis six mois, a augmenté. Cela prouve que le Maroc souffre moins de l’anarchie qu’on pourrait le croire, tant il y est habitué : n’est-ce pas son état normal ? Quoiqu’il en soit, le phénomène est heureux. Il ne l’est peut-être pas moins pour nous que pour le Maroc, le produit des douanes ayant reçu, entre autres affectations, celle de pourvoir au service des anciens, ou plutôt de l’ancien emprunt dans lequel les autres se sont convertis. Mais cet impôt, qui est prélevé à la périphérie, est à peu près le seul qui le soit au Maroc. A l’intérieur du pays, on ne les a jamais perçus qu’à coups de fusil : ce sont les mehallas qui font office de percepteurs, et elles sont pour le moment occupées à autre chose. Dans les villes, à Fez par exemple, on a payé jusqu’à ces derniers temps un impôt sur les portes ; les récentes révolutions, qui ont mis Moulaï-Hafid sur le pavois, ont supprimé cette dernière taxe. On se demande de quoi vivent aujourd’hui les deux sultans, et surtout de quoi ils vivront demain. Leur situation est critique, mais ils sont à deux de jeu. Sur ces entrefaites, El Mokhri est venu à Paris contracter, dit-on, un emprunt au nom d’Abd-el-Aziz. Nous le plaignons sincèrement. Le bruit a couru que l’emprunt devait être de 150 millions ; il est difficile de trouver en tout temps, et d’un seul coup, une aussi grosse somme pour le sultan du Maroc, même légitime ; mais la difficulté s’est singulièrement accrue au cours du voyage d’El Mokhri. En effet, au moment où il arrivait chez nous, Fez proclamait Moulaï-Hafid. El Mokhri, interrogé par des reporters, leur a donné l’assurance que l’incident était négligeable : il est à craindre que les banquiers n’en jugent autrement. En somme, dans l’état de décomposition politique où est le Maroc, un pareil emprunt ne serait réalisable qu’avec la garantie d’une ou de plusieurs grandes puissances qui demanderaient naturellement à en contrôler l’emploi. La garantie des puissances garantes conduirait à l’internationalisation du Maroc, que nous avons toujours combattue ; celle de la France seule conduirait pour elle à la prise en charge du Maroc, dont nous ne voulons pas davantage. Mais il est inutile de montrer les inconvéniens d’un emprunt qui est devenu, au moins pour le moment, impossible. La conclusion de M. Ribot a été conforme à la nôtre : conserver nos positions au Maroc, ne pas les étendre sans une nécessité absolue, limiter cette nécessité aux obligations que nous impose l’Acte d’Algésiras, y appliquer des moyens que les circonstances ont rendus différens de ceux que cet Acte avait prévus, ne pas nous immiscer dans les affaires intérieures : rien de moins, mais rien de plus.

On le voit, cette discussion aura été utile. Il faut remercier les auteurs des interpellations, peut-être même M. Jaurès, qui, par les exagérations de sa thèse, produit généralement sur son auditoire l’effet opposé à celui qu’il se propose. Que les temps sont changés ! Il conduisait autrefois le gouvernement et la Chambre : il n’a plus maintenant avec lui qu’une cinquantaine de socialistes. Il lui reste, à la vérité, l’admiration débordante de la presse allemande, qui voit en lui l’incarnation même du patriotisme et du bon sens. Nous sommes loin de faire fi de l’opinion allemande ; elle vaut presque toujours la peine d’être consultée, mais elle est si bruyante, si enthousiaste, si unanime que, dans le cas actuel, à la place de M. Jaurès, nous nous en défierions un peu.


FRANCIS CHARMES.


P.-S. — Le gouvernement, comme il fallait s’y attendre, — et le désirer, — a obtenu une fois de plus la confiance de la Chambre après les explications qu’il lui a données. Sa majorité a été de 433 voix contre 53. La discussion a rempli trois séances. Dans la seconde, MM. Raiberti, Paul Deschanel, Dubief, Delafosse, tout, en se plaçant à des points de vue un peu divers, ont conclu uniformément que nous n’avions pas à prendre parti dans les querelles de famille du Maroc, et que notre tâche devait se borner à remplir le mandat qui nous avait été confié à Algésiras. Quant à répudier ce mandat, à abandonner la partie, à nous en aller du Maroc, il ne pouvait pas en être question. M. Deschanel, en particulier, a insisté avec force sur les conséquences qu’aurait en Algérie une politique d’abdication et de désertion. Le sentiment de la Chambre était trop évident pour que M. Pichon ne s’en inspirât pas : il l’a fait d’ailleurs avec intelligence, habileté et fermeté. Nous n’irons, a-t-il dit, ni à Marakech, ni à Fez, et c’est une promesse qu’il faut enregistrer ; nous continuerons notre œuvre de police sur la frontière ; nous évacuerons Casablanca quand l’ordre y sera rétabli. En ce qui concerne l’emprunt, M. le ministre des Affaires étrangères a déclaré qu’il ne pouvait pas engager pour l’avenir la liberté du maghzen ; mais qui donc lui avait demandé de le faire ? Il ne s’agit que du présent, et il est clair qu’un emprunt est impossible aujourd’hui. En terminant, M. Pichon a répondu d’une manière indirecte au discours de M. Delcassé, en vue d’apaiser les susceptibilités que ce discours avait pu provoquer ailleurs, ce à quoi il a heureusement réussi. Il a affirmé que la France maintiendrait sa politique dans les limites tracées à Algésiras, et que, si elle appréciait comme il convenait ses alliances et ses amitiés, sa diplomatie ne se proposait d’isoler personne. La Chambre a applaudi très chaudement M. le ministre des Affaires étrangères, comme elle avait d’ailleurs applaudi M. Delcassé. Elle est si sensible à l’éloquence, qu’elle applaudit tout de peur de se tromper. Elle ne s’est d’ailleurs pas trompée en applaudissant M. Pichon, qui a dit des choses excellentes et a déclaré que la politique qu’il indiquait se présentait avec un tel caractère de nécessité que tout autre à sa place, M. Ribot et même M. Jaurès, seraient obligés de la suivre. — Je vous demande précisément de le faire, a répondu M. Ribot. — M. Pichon a paru croire que ce qui était vrai dans le présent l’avait été aussi dans le passé, et que tous les ministres des Affaires étrangères avaient suivi une même politique, parce qu’il n’y en avait jamais eu qu’une à suivre. Tous avaient donc eu le même mérite, et aucun n’en avait eu plus qu’un autre ; la République seule avait tout fait. Nous croyons que, sur ce point, M. Pichon a exagéré. Mais peut-être a-t-il voulu seulement faire rentrer dans l’alignement commun M. Delcassé, qui avait semblé vouloir en sortir un peu ; et il s’est modestement sacrifié lui-même pour mieux atteindre ce résultat. Il est plus juste de rendre à chacun ce qui lui est dû.


F. C.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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